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University of Ottawa
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REVUE
DES
DEUX MONDES.
IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
AD. WAHLEN ET C'c.
REVUE
DES
DEUX MONDES,
AUGMENTÉE
D'ARTICLES CHOISIS DANS LES MEILLEURS RECUEILS ET REVUES
PÉRIODIQUES.
TOME PREMIER. — 1846.
ffirurillfô,
AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
lil'F FOSSbS-Al X-LOUl'S , N° 74.
1810
UN DERNIER MOT
SUK
BENJAMIN CONSTANT.
Le travail publié dans cette Revue (1) sur la jeunesse de Benjamin Constant
et ses relations avec Mme de Charrière a produit son effet, l'effet que permet-
taient d'en attendre la quantité et la qualité des documents intimes versés pour
la première fois dans le public. Il en est résulté un jour de fond qui a éclairé le
devant, c'est-à -dire qui a fait mieux voir dans toute la vie ultérieure et dans les
mobiles habituels de cet homme plus distingué qu'heureux et plus intéressant que
sage. Les personnes qui l'ont particulièrement connu ont retrouvé dans ces pre-
miers essais de sa nature et dans ces premiers jeux de sa destinée les indices
déjà prononcés de ce qu'elles avaient tant de fois observé en lui ; la ressemblance
du personnage avec lui-même a paru fidèle, bien qu'à certains égards pou flat-
teuse. Pour nous, qui n'avions été, dans cette affaire, que le rédacteur ou plutôt
l'arrangeur des notices, renseignements et pièces de toutes sortes, si obligeam-
ment confiés à nos soins par M. E.-H. Gaullicur, nous pouvions, ce semble, en
parler ainsi sans nous y croire intéressé, et nous avions même tout fait pour nous
effacer entièrement. On a bien voulu pourtant nous mettre en cause : dans une
biographie de Benjamin Constant, qui fait partie de la Galerie des Contemporains
illustres, par un Homme de rien, le spirituel auteur (M. de Loménie) a cru devoir,
en se déclarant le champion de Benjamin Constant, faire de nous un adversaire
de l'illustre publicistc, et nous prendre à partie sur les notes et réflexions qui
accompagnaient les lettres produites, comme si elles étaient en désaccord criant
avec les textes mêmes. S'il s'était contenté de nous trouver un peu sévère, un
(1) Livraison du 15 avril 1844.
TOME 1. I
(> BENJAMIN CONSTANT.
peu rigoureux ce jour-là, nous nous abstiendrions de réclamer, ne pouvant
trouver étonnant qu'on nous rendit à nous-méme ce dont nous usions envers un
autre; mais la manière dont M. de Loménie présente l'ensemble de notre opinion,
et dont il la combat dans les moindres détails, nous obligeait à dire tôt ou tard
quelques mots, sous peine de paraître battu, ce qui est toujours désagréable quand
on sent qu'on ne l'est pas. Hier encore, un estimable journal, du très-petit
nombre de ceux dont les jugements comptent, le Semeur (1), tout ému de char-
mantes lettres d'amour écrites en 181 i par Benjamin Constant, et dont 31. de
Loménie a publié des extraits, semblait en conclure que nous avions perdu notre
cause, comme si nous nous étions mêlé de cette délicate matière, et comme si
nous avions rien dit qui pût faire injure à ces tendres billets. Et puis, l'opinion
de M. de Loménie est une autorité en matière de biographie ; ses notices, si mo-
destement commencées il y a quelques années, ont fait leur chemin ; elles sont
lues partout, et elles le méritent. Dans cette voie si périlleuse de la biographie
contemporaine, il a su éviter les écueils de plus d'un genre, et atteindre le but
qu'il s'était proposé : de la loyauté, de l'indépendance, aucune passion déni-
grante, de bonnes informations, la vie publique racontée avec intelligence et avec
bon sens, la vie privée touchée avec tact, ce sont là des mérites dont il a eu l'oc-
casion de faire preuve bien des fois en les appliquant à une si grande variété de
noms célèbres tant en France qu'à l'étranger ; cela compense ce que sa manière
laisse à désirer peut-être au point de vue purement littéraire, et ce qui doit man-
quer aussi à ses jugements en qualité originale, car l'étendue même de son cadre
lui impose un éclectisme mitigé. Pourtant tout biographe contemporain a, quoi
qu'il fasse, ses complaisances ; nous le savons mieux que personne, et nous savons
bien aussi que les complaisances de M. de Loménie seraient volontiers les nôtres.
Pourquoi nous oblige-t-il cette fois à risquer de les contrarier, quand nous ne
faisons que nous défendre?
Benjamin Constant a été un grand esprit, et il a eu un assez grand rôle ; poli-
tiquement et à travers quelques inconséquences singulières, il a rendu des ser-
vices à une cause qui était, en somme, celle de la France. Par sa parole, par ses
écrits, il a contribué à répandre des vérités ou théories constitutionnelles qui
avaient alors tout leur prix et qui peuvent avoir encore leur utilité. Je ne suis
pas de ceux qui oublient ces services, et qui sont tellement absorbés dans le point
de vue psychologique, que tout souvenir patriotique s'y anéantit. Je ne me suis
jamais proposé pour sujet d'embrasser par une étude la carrière publique de
Benjamin Constant, d'autres (et M. Loève-Veimars par exemple) l'ayant fait avant
moi et de manière à m'en dispenser. Que si vous me replacez le spirituel tribun
dans les chambres passionnées de la restauration, en face de cette meute d'en-
nemis acharnés et intelligents qu'il déconcerte et qu'il irrite par ses ironies,
je sais bien lequel j'applaudissais. Mais il vient un moment où l'on a droit de
juger à son tour ceux qui vous ont précédé et guidé, surtout si tout le monde les
juge, et si eux-mêmes, hommes de publicité et de parole, ils ont provoqué ce
regard scrutateur par toutes sortes d'éclats, d'indiscrétions moqueuses et de con-
lîdences à haute voix. Il est très-permis alors de pénétrer dans les coulisses de
cette scène où l'acteur tout le premier vous a introduit, et de lire, s'il se peut.
:ivcc l'impartialité du moraliste, sous le masque, de tout temps très-mal attaché,
(1) 8 octobre 1845.
BENJAMIN CONSTANT. 7
de celui que la popularité proclama un grand citoyen, et qui fut seulement u:i
esprit supérieur et fin uni à un caractère faible et à une sensibilité maladive.
J'ignore s'il est quelqu'un de nos amis qui ait su garder, à travers les épreuves
diverses, cette fleur de libéralisme primitif, de libéralisme pour ainsi dire plato-
nique et en dehors de toute action, et cette tendresse extrême de conscience qui
ne souffre examen ni doute à l'endroit des anciennes idoles ; s'il en est de tels, je
les admire et je les envie. Quant à moi, qui suis loin d'un tel bonheur, je veux
profiter du moins des bénéfices de l'expérience en même temps que des amer-
tumes, et je ne me croirai jamais réduit à un point de vue exclusif, comme on m'en
accuse, parce que je m'appliquerai de mon mieux à voir réellement les choses et
les hommes tels qu'ils sont.
Qu'avons-nous donc fait avec Benjamin Constant ? Une masse de pièces authen-
tiques, de révélations directes, nous était confiée; nous ne pouvions tout pro-
duire, et nous nous en remettions de ce soin à qui de droit. En attendant, nous
en avons tiré, à l'usage de notre public, un simple choix, tâchant de le rendre le
plus agréable qu'il était possible à la lecture, et aussi de le rapporter à une idée
d'étude et d'analyse. Il nous a semblé que, sans faire violence à la lettre et à
l'esprit de ces documents, il n'était pas difficile d'y surprendre, d'y noter déjà
dans leurs origines et leurs principes la plupart des misères, des contradictions
et des défaillances qui n'avaient que trop éclaté plus tard, au su et vu de tous,
dans cette fine nature. Nous avons, dans ce but, comme souligné ou articulé plus
fortement au passage les endroits qui nous semblaient tenir à quelque veine
secrète, faisant exactement ce qu'on pratique en anatomie, lorsqu'on injecte quel-
que petit vaisseau pour le rendre plus saillant et le soumettre à l'étude. Nous
sommes-nous complètement trompé, comme le veut M. de Loménie? A côté des
choses aimables et que nous donnions pour telles, avons-nous pris pour de la
sécheresse ce qui était de la passion, pour du persiflage ce qui n'était que de la
jeune gaieté, pour des habitudes plus que périlleuses ce qui n'était que d'heu-
reux instincts? Avons-nous, en réussissant trop bien à rendre le choix des lettres
agréable, fait ressortir encore mieux cet agrément par nos commentaires maus-
sades ci jansénistes, c'est tout dire? Enfin avons-nous fait (ce qui est l'histoire de
tant d'éditeurs) comme cet âne de la fable, qui porte des roses au marché et qui
n'en mange pas?
Pour ne pas nous perdre ici en des apologies de détail dont le lecteur n'a que
faire, nous poserons tout d'abord un principe, et ce principe est celui-ci :
Il faut avoir l'esprit de son âge, dit-on; cela est vrai en avançant ; mais sur-
tout et d'abord il faut en avoir la vertu : des mœurs et de la pudeur dans l'en-
fance, de la chevalerie, de la chaleur de conviction et de la générosité de pensée
dans la jeunesse. La vie, en allant, se gâte assez. L'âge mur, trop souvent, hélas!
n'a plus cette chevalerie et cette première fleur d'honneur, de même que la jeu-
nesse avait foulé elle-même cette première fleur de pudeur. Si l'on commençait
par une enfance ou une adolescence souillée, par une jeunesse égoïste ou trop
sceptique et ironique, et faisant bon marché de tout, où n'irait-on pas? et lors-
qu'on voudrait ensuite réparer et se reprendre aux nobles idées, aux sentiments
vrais, le pourrait-on ? — C'est en ce sens que ButTon disait : • Je nYstimerais
pas un jeune homme qui n'aurait point commencé par l'amour. »
Quelqu'un de très-spirituel l'a dit encore : on doit faire dans la vie comme pour
un voyage; il faut toujours se mettre en route avec trop de provisions, au moral
X BENJAMIN CONSTANT.
aussi ; on ne saurait être trop en fonds au départ, on a bien assez d'occasions de
perdre et de dépenser. Si Ton n'emporte que juste le nécessaire, on se trouve
bientôt aux expédients.
Or, dans ces extraits de correspondance de Benjamin Constant qui ont été
publiés, on a pu apprécier et peser le bagage du jeune homme au début, évaluer
la quantité de fonds, au moral, qu'il emportait en se mettant en route dans la
vie. Cette pacotille nous a semblé des plus légères. L'enfance, chez lui, ce qui es!
toujours un malheur, fut comme supprimée. On le voit, dès l'âge de douze ans,
dans une lettre pleine de grâce (et à laquelle je n'ai attaché d'ailleurs qu'une
importance secondaire, car l'authenticité ne m'en est pas complètement démon-
trée), on le voit allant dans le monde avec son gouverneur, comme un petit mon-
sieur, l'épée au côté, et déjà très-attentif aux louis d'or qui roulent sur les tables
de jeu. Mais son adolescence surtout est très-compromise ; on aperçoit par de trop
clairs aveux comment il l'employa dans ce premier séjour à Paris, avant l'âge de
vingt ans; et les lettres qu'il écrit durant son escapade en Angleterre, que mon-
trent-elles? que sont-elles? Elles sont assez gracieuses, vives et spirituelles sans
doute, mais d'une exaltation nerveuse et comme fébrile, sans velouté, sans fraîcheur
à travers ces vertes campagnes. Jean-Jacques, au même âge et avec tous ses défauts,
avait le sentiment passionné de la nature ; il faisait, on s'en souvient, cette char-
mante promenade, qu'il nous a si bien décrite, avec Mlles Galley et de Graffen-
ried. Je sais bien qu'à vingt ans on sent ces choses mieux qu'on ne les décrit,
et la peinture que retraçait Jean-Jacques, il ne l'aurait pas faite ainsi le soir
même de la délicieuse journée. Quoi qu'on puisse dire, il ne se découvre pas
même trace de ce genre de sentiment, si conforme à la jeunesse, dans les lettres
qu'écrit d'Angleterre Benjamin Constant : en revanche, il cite le Pauvre Diable
de Voltaire, et il s'en revient au gîte en se souvenant beaucoup de Pangloss.
Je suis presque honteux d'avoir à revenir ainsi pas à pas sur des choses que
je croyais comprises, et de me trouver obligé de remettre le doigt sur chaque
trait. Ai-je d'ailleurs fait un crime au jeune Benjamin de ce malheur de sa vie
première? N'ai-je pas remarqué tout le premier qu'il lui avait manqué, aussi
bien qu'à Jean-Jacques, les soins et la tendresse d'une mère? N'ai-je pas cité le
passage d'Adolphe où il nous peint le caractère de son père, si contraire à toute
confiance et ne permettant aucune ouverture à l'affection? Puis, durant ces
quelques semaines qu'il passe auprès de Mrae de Charrière, n'ai-je pas fait valoir
aussitôt l'influence heureuse de cette première tendresse que rencontre le jeune
homme, influence balancée, il est vrai, par l'excès d'analyse et par la nature aride
de certaines doctrines? N'ai-je pas fait apprécier plus tard ce je ne sais quel enno-
blissement soudain, au moins de ton et d'intention, qu'il dut sensiblement, dès
le premier jour, à l'ascendant de 3Ime de Staël? — Mais entre tous mes torts de
détail, pour couper court, je choisirai l'un de ceux que M. de Loménie me
reproche le plus, et sur lequel il s'égaie vraiment un peu trop. Parlant des
romans de Rétif, Benjamin Constant écrivait : « Il (le romancier) met trop d'im-
portance aux petites choses. On croirait, quand il vous parle du bonheur con-
jugal et de la dignité d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus
sérieuses, et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes !
qu'est-ce que le bonheur ou la dignité? » Et sur ce dernier mot je me suis permis
-d'ajouter que c'étaitlà une fatale parole, quand on la prononçait à vingt ans, et
qu'on courait risque de ne s'en guérir jamais. Selon M. de Loménie, il n'est pas
BENJAMIN CONSTANT. 0
un Grandisson de vingt ans qui n'ait dit de telles choses. Mais il semble vraiment
n'avoir pas bien lu. Qu'un jeune homme dise : Qu'est-ce que le bonheur? il n'y a
rien là-dedans de bien rare ni de bien alarmant. Ce qui l'est davantage, c'est qu'il
ajoute : le bonheur ou la dignité ! Ceci devient plus sérieux. La jeunesse ne
saurait être trop à cheval sur ce chapitre de la dignité ; il est trop aisé, plus tard,
d'en rabattre. Un excès de délicatesse est de rigueur, surtout à cet âge. Benjamin
Constant n'éprouva que trop les inconvénients de n'avoir pas de bonne heure
pensé ainsi.
Et tout d'abord, par exemple, sans sortir de cette relation même avec Mme de
Charrière, il y avait un mari, très-peu gênant et très-peu visible comme la plu-
part des maris , pourtant il y en avait un , bonhomme , obligeant j on voit, par
une lettre de Benjamin, que celui-ci lui avait emprunté quelque argent à son
départ pour Brunswick et qu'il devait lui envoyer un billet ; rien de plus simple ;
mais, si on lit des lettres de Mme de Charrière à Benjamin Constant publiées depuis,
on y trouve ce passage (I) : « Vous fâcherez-vous, sire, si je vous demande
encore le billet que M. de Ch. m'avait chargée, il y a quelques mois, de vous
demander? un billet en peu de mots, pur et simple? Vous ne sauriez croire ce que
je souffre, quand il me semble que vous n'êtes pas en règle avec les gens que je vois.
Ils ont beau ne rien dire, je les entends. » Avec un scrupule un peu plus marqué
à l'endroit de la dignité, le jeune homme ne se serait pas fait dire deux fois ces
choses dont souffrait pour lui une femme délicate 5 il se serait mis au plus vite
en règle avec le mari. Mais, en général, un certain genre de position fausse n'était
pas assez insupportable à Benjamin Constant j on en retrouverait trace, avec plus
ou moins de variantes, en d'autres circonstances de sa vie, et le contre-coup de
cette mauvaise habitude se fît bien péniblement sentir à l'extrémité de sa car-
rière, lorsque, dans ses derniers jours, il subit l'inconvénient, lui, homme d'op-
position, de ne pas se trouver en règle avec un personnage auguste encore plus
obligeant que M. de Charrière, et qui ne lui demandait pas de billet. — Puisque
31. de Loménie a contesté si fort notre premier commentaire sur le qu'est-ce que la
dignité? nous avons dû y ajouter ce supplément.
Nous regrettons qu'une contradiction aussi directe, et partie d'un écrivain qui
s'appuie à des autorités imposantes, nous oblige à pousser plus avant encore et
à développer quelques-uns de nos motifs 5 car, quoi que le critique ait pu dire,
nous n'avions aucun parti pris à l'avance contre un esprit aussi charmant que
celui de Benjamin Constant. Adolphe est un des livres que nous aimons le plus
dans leur tristesse; en mainte occasion nous avons parlé de l'auteur avec intérêt,
avec sympathie, et comme étant nous-mênic de ceux qui entrent le plus dans
quelques-unes de ses faiblesses. Il nous a été impossible seulement, à la lecture
de ces lettres premières, de ne pas remarquer, ne fût-ce que pour la décharge de
l'homme, que, par le malheur de l'éducation et des circonstances, son adolescence
dissipée et déjà gâtée tivait fait place aussitôt à une jeunesse toute fanée et sans
ardeur.
Un certain nombre des lettres écrites par lui de Brunswick à Mmc de Chari ière
contiennent des détails singuliers, des expressions dont l'initiale seule est très-
étonnante et plus que difficile à reproduire. Ce ne sont pas seulement de ces
(1) Dans le volume intitulé : Culistc, ou Lettres de Lausanne, chez Jules Labitte; Paris,
1845, page 521.
10 BENJAMIN CONSTANT.
petits jurons comme il en voltigeait sur le bec du libertin Ver-Vert. On m'as-
sure que le xvme siècle était coutumier de ces sortes de propos dans les correspon-
dances familières, même entre hommes et femmes ; ainsi je trouve un de ces
mots un peu gros dans une lettre que l'aimable et tendre chevalier d'Aydie
(l'amant de M"6 Aïssé) écrivait à Mme Du Dcffand. A la bonne heure 5 mais je
puis dire qu'une de ces expressions de Benjamin Constant à Mme de Charrière
passe tout et ne se pourrait représenter qu'en latin, comme lorsque Horace, par
exemple, parle d'Hélène : Nam fuit ante Helenam.. . Le principal tort sans doute,
en ces incidents, est à la femme qui souffre de tels oublis de plume; pourtant
cette affectation de cynisme sert à juger aussi les qualités de jeunesse et le degré
de conservation de celui qui se donne licenee.
Durant les années de séjour à Brunswick et vers le mois de janvier 1795,
Benjamin Constant avait fait la connaissance d'une femme dès lors mariée, et
qu'il devait retrouver plus tard dans la vie. Cette personne était en train de pour-
suivre son propre divorce, tandis que Benjamin, de son côté, accomplissait le
sien. On était alors par toute l'Europe dans une effervescence sociale et morale
qui n'a d'analogue qu'en certaines époques romaines : « Les femmes de haut lieu
et de grand nom, disait Sénèque, comptent leurs années non par les consulats,
mais par les mariages ; elles divorcent pour se marier, elles se marient pour
divorcer (i). » Benjamin, dans ses lettres à Mme de Charrière, dans celles de la
fin sur lesquelles nous n'avons fait que courir, parle fréquemment de cette
femme et de plusieurs autres encore; suivant son incurable usage, il ne pouvait
s'empêcher de persifler, de plaisanter de l'une ou des unes avec l'autre. Par mo-
ments il lui venait bien quelques petits scrupules de tout ce manège compliqué,
dans lequel il pouvait sembler jouer un rôle si peu digne et de son esprit et
même de son cœur ; un jour donc, il écrivit à Mme de Charrière une lettre dont
je n'ai gardé que l'extrait suivant, l'original est aux mains de M. Gaullieur :
Ce 26 fructidor (probablement 1795).
«... Votre dernière lettre m'a donné de grands scrupules relativement à C
Je trouve que je suis avec cette femme sur un pied qui jette sur ma conduite, à
mes propres yeux, un air de fausseté, de perfidie et d'ingratitude qui me pèse.
Pendant que je me moque d'elle avec vous, je lui écris, de temps en temps, par
honnêteté, de tendres ou pompeux galimatias, et, si quelqu'un comparait mes
lettres à elle avec mes lettres sur elle, on me regarderait avec raison comme
un fou méchant et faux. Il faut, ou ne plus avoir de relation avec elle, ou ne plus
me moquer d'elle ni avec vous, ni avec personne. Or, comme il ne me plaît pas
de rompre, il ne me reste que le dernier parti à prendre. Je vous prie donc, et
je crois que j'ai presque un droit de le demander, de brûler ce que je vous ai écrit
sur elle. Je suis, grâce à mon bavardage sur moi-même, tellement décrié que je
n'ai pas besoin de l'être plus ; et si mes lettres, qui nagent dans vos appartements,
échouaient en quelques mains étrangères, cela donnerait le coup de grâce à ma
mourante réputation... »
Je n'avais pas jugé utile dans le premier travail de faire entror ce fragment,
qui en dit plus que nous ne voulons, qui en dit trop, car certainement Benjamin
(1) De Pnie.Jiciis, ni, 16.
BENJAMIN CONSTANT. 1 I
Constant valait infiniment mieux que la réputation qu'il s'était faite alors ; mais
enfin il se Tétait faite, comme lui-même il en convient : étais-je donc si en erreur
et si loin du compte quand j'insistais sur certains traits avec précaution, avec
discrétion ?
Ce singulier fragment nous apprend bien des choses, et d'abord qu'il ne fau-
drait pas absolument se fier aux lettres d'amour qu'il écrivait, pour y trouver
l'expression toute vraie de sa pensée ; car enfin ce qu'il appelle ici du tendre gali-
matias pourrait bien, si on le retrouvait sans commentaire, paraître tout simple-
ment de la tendresse exaltée. En général, il ne faut jamais croire aux correspon-
dances que dans une certaine mesure, car on se modèle toujours, à quelques
égards, sur la personne à laquelle on écrit. Tout homme d'esprit, d'esprit rompu
et mobile, quand il prend la plume pour correspondre, est un peu comme Alci-
biade, et revêt plus ou moins les nuances de la personne à laquelle il s'adresse.
Qu'est-ce donc si le désir est en jeu et si l'on veut plaire ? Avec Mme de Charrière.
sur laquelle il n'avait nul dessein pareil, et qui l'avait recueilli malade, qui l'avait
soigné et guéri chez elle, Benjamin se montre sans gêne et dans un complet dés-
habillé (i) ; avec d'autres, ou princesses ou bergères, il sera tout le contraire du
déshabillé, il se jettera (et plus sincèrement qu'il ne le dit) dans les nuages, dans
l'encens, dans la quintessence allemande sentimentale. Avec la noble personne
dont la beauté ne se sépara point des grâces décentes, il saura trouver les délica-
tesses exquises, tout en s'efforçant d'attendrir chez elle et d'appitoyer la clémence.
Avec Mm0 de Krûdner, il fut en vapeurs mystiques, en confession et presque en
oraison permanente. Si jamais on publie ses lettres à cette Julie Talma dont il a
tracé un si charmant portrait, je suis certain qu'elles seront charmantes elles-
mêmes, et ici elles pourraient avoir, sans mentir en rien, les couleurs de l'atta-
chement continu et du dévouement. Avec ses amis hommes, il sera, dès qu'il le
pourra, un honnête homme malheureux et presque attachant : tel il se dessine-
rait, je suis sur. dans sa correspondance avec M. de Barante jeune alors, et dont
le sérieux aimable l'invitait ; tel nous l'avons entrevu dans sa relation avec Fau-
riel. et nous n'avons pas omis, à son honneur, de le remarquer. Voilà bien des
germes de qualités, dira-t-on ; nous ne nions par les germes, nous ne nions pas
les velléités en lui et la multitude des demi-métamorphoses. Mais qu'est-ce que
tout cela prouve avant tout et après tout? De l'esprit, encore de l'esprit, et tou-
jours de l'esprit.
L'histoire d'un cœur est celle de beaucoup ; une âme d'élite hors de ses voies,
si elle est bien étudiée et connue, donne la ciel* de bien des âmes. C'est même là
Tunique raison qui puisse faire excuser de la creuser si à fond et cTen rechercher
jusqu'au bout les misères. Ces misères ne sont autres que celles de la nature
humaine jusque dans ses échantillons les plus distingués. Quand je dis que ce
qui dominait chez Benjamin Constant à travers tant de diversités et de formes
spécieuses, c'était l'esprit, je n'oublie pas l'espèce de sensibilité dont il fournit un
si singulier exemple, et qu'il a personnifiée dans Adolphe. Mais qu'en avait-il
fait, et qu'en fait-on toutes les fois qu'on ne la ménage pas mieux que lui? De
très-bonne heure, à Brunswick et depuis, on peut remarquer que L'émotion et le
malin plaisir de sa sensibilité consistaient à se partager, à se jeter dans des com-
(l) Celte femme aimable lui disait un jour avec un sourire iriste, en le voyant devenir
muscadin : « Benjamin, vous faites votre toilette, vous ne m'aimez plus'
J2 BENJAMIN CONSTANT.
plications trop réelles, dont les embarras, les tiraillements et les déchirements
même ravivaient pour lui l'ennui de l'existence ; il affectionna en un mot, de
tout temps, cette situation entre les trois déesses, comme la définissait très-heu-
reusement Mme de Charrière. C'est un poëte grec qui a dit : « Il y a trois Grâces,
il y a trois Heures (1). vierges aimables 5 et moi, trois désirs de femmes me frap-
pent de fureur. Est-ce donc qu'Amour a tiré trois flèches, comme pour blesser,
non pas un seul cœur en moi, mais trois cœurs? » Prolonger de telles situations,
les créer par amusement, tout en se flattant d'avoir trois cœurs, c'est le sûr
moyen de n'en avoir bientôt plus un 5 à un tel régime la sensibilité véritable
s'épuise, la volonté se ruine et s'use, l'être moral intérieur arrive vite à un com-
plet délabrement. Quand, pour plus de liberté et de politesse, nous parlons de
Benjamin Constant sous le nom d'Adolphe, nous n'entendons pas borner cet
Adolphe à la situation qu'il a dans le roman, nous le transportons en idée ail-
leurs avec la nature que nous lui connaissons ; nous ne lui prêtons pas, nous lui
attribuons sous ce type ce que lui et ses semblables ont pratiqué bien réellement
à travers la vie. Une conséquence de ce capricieux et subtil détournement de la
sensibilité dans la jeunesse, c'est de produire, jusque dans un âge assez avancé,
des retours simulés, des chaleurs factices, des excitations énervées : on dirait par
moments que l'orage de la passion se retrouve et s'amasse tel qu'il n'a jamais été
aux années les plus belles, et que le vrai tonnerre, la foudre divine enfin, va
éclater. Mais, prenez garde, ce n'est qu'un réseau superficiel qui fait illusion, une
forte crise nerveuse sous le nuage, ce ne sont que des soubresauts galvaniques à
la suite desquels il ne restera que plus de fatigue et de néant. On accuse la
fatalité, on voit à chaque coup le destin marqué dans les phases successives
d'une vie qui revient opiniâtrement se briser aux mêmes écueils. Cette fatalité en
effet existe, elle est écrite désormais dans nos entrailles, dans la trame même et
la substance entière de notre être, dans tout ce qui en ressort d'habitudes
violentes, sans cesse irritées, qui sont devenues leur propre aiguillon, et qui n'ont
plus qu'à se réveiller d'elles-mêmes. La raison, éclairée par l'expérience, avertie
par les revers, a beau dire, elle a beau faire l'éloquente et la souveraine à de cer-
tains moments solennels, elle n'a plus à ses ordres la volonté. Au moment où elle
se croyait remise en possession, la voilà jouée sous main par les plus aveugles
mouvements 5 et il ne lui reste alors d'autre ressource, pour se venger des tours
qu'on lui joue chez elle et des affronts journaliers qu'elle subit, que de s'en railler
et de se railler de tout, avec légèreté et bonne grâce, s'il se peut, avec un sourire
d'ironie universelle : triste rôle, qui fut celui que l'histoire attribue à ce Gaston
d'Orléans, à la fois spectateur, complice et fin railleur de toutes les intrigues qui
se brisaient et se renouaient sans cesse autour de lui. La raison en est réduite à
ce rôle de Gaston en bien des âmes.
Ce ne fut là que l'un des côtés de la raison supérieure de Benjamin Constant,
mais ce côté est hors de doute; sa conversation s'y tournait le plus volontiers.
Dès qu'il avait à expliquer quelque circonstance embarrassante et un peu humi-
liante de son passé, les cent-jours, cette folie la plus irréparable des siennes et
qui faussa toute sa fin de carrière, les motifs qui. la veille encore, le poussaient,
la burlesque tergiversation qui avait suivi, ou même lorsqu'il touchait quelques
souvenirs plus anciens de sa vie romanesque et des scènes orageuses qui avaient
(1) Heures ou saisons. — L'épigramme est de Mélcagre.
BENJAMIN CONSTANT. 15
-
fait bruit, sa raison toute honteuse prenait les devants, et il s'en tirait à force
d'esprit, de verve à ses dépens, de moquerie fine : le genre humain à son tour
n'y perdait rien. Que de folles anecdotes alors! quelle grêle de gaietés mali-
cieuses, acérées! que d'amusement! Nous ne savons en vérité pourquoi M. de
Loménie a l'air de douter de l'authenticité de certains mots que nous avons
cités. Ces propos piquants et familiers de Benjamin Constant sont aussi insépara-
bles de l'esprit et du caractère de l'homme, que le peuvent être, par exemple, les
mots de M. Royer-Collard dans un sens si différent. Quand un personnage
public passe sa vie dans le monde et dans les salons, ce qu'il y dit soir et matin
est tout aussi authentique que le discours écrit qu'il apporte une fois par mois à
la tribune. Et surtout, si la différence entre ce qu'il dit comme causeur et ce qu'il
professe comme orateur est frappante, on ne saurait s'empêcher de le remarquer.
La différence entre ces deux rôles chez Benjamin Constant passait même le
contraste, et allait d'ordinaire jusqu'à la contradiction. L'orateur était solennel de
geste, de chevelure ; il avait l'accent généreux, et revendiquait les droits du
genre humain. Lui qui, comme homme, s'en prenait si volontiers à une fatalité
désastreuse, il était l'avocat le plus intrépide et le moins hésitant de toute liberté
publique 5 une fois à la Minerve ou à la tribune, il croyait et il disait qu'en lais-
sant beaucoup faire aux hommes, aux individus dans la société, il en résulte-
rait le plus grand bien, la plus grande justice, et la meilleure conduite de l'en-
semble. Au moment où il parlait de la sorte, il était sincère, ou il se le persuadait;
son esprit, constamment nourri, à travers tout, d'études sérieuses, avait puisé
ses premiers instincts politiques dans l'exemple des États-Unis d'Amérique et
dans les institutions de l'Angleterre. Il avait compris de bonne heure que la
société moderne ne serait pas satisfaite en son mouvement de révolution avant
d'avoir appliqué en toute matière le principe de liberté ; il se rattacha à cette
idée, et, à part les inconséquences personnelles, il en demeura le fidèle organe.
C'est là son honneur. Quand son esprit rentrait dans cette large sphère de discus-
sion et qu'il échappait à ses misères intestines, il retrouvait vigueur, netteté, et
une sérénité incontestable; son talent facile se déployait. Mais l'homme public en
lui ne put jamais, à l'image de certains politiques célèbres de la Grande-Bretagne,
se dégager, s'affermir, et prendre assez le dessus pour recouvrir les faiblesses
et les disparates de l'autre. A un certain degré, cette mêlée, cette lutte de
diverses natures en une seule, aurait pu paraître intéressante, et elle a certaine-
ment paru telle à quelques personnes qui l'ont connu ; je sais une femme distin-
guée qui a écrit : « On sent dans Benjamin Constant un besoin d'être aimé, dirigé,
soigné, qui charme à côté de si grandes facultés.... » Pourtant, à moins d'être
femme peut-être, et avec la meilleure volonté du monde, il n'y a pas moyen de
n'être point ici frappé de ce choc d'éléments inconciliables et d'un désaccord qui
crie. J'ai pensé qu'on en saisirait la cause profonde dans le tableau de cette sin-
gulière jeunesse et de ces premières années qui se dévoilaient soudainement à
nous : de là mon analyse (1).
(I) Ce genre d'explication rentre tout à tait dans l'opinion de Fauriel telle que je l'ai
trouvée exprimée dans ses papiers; celui-ci comparait Benjamin Constant à La Rochefou-
cauld en un sens : il attribuait le manque de principes qu'on lui voyait, et ce mépris des
hommes qui s'affichait jusqu'à travers son républicanisme d'alors, au premier monde dans
lequel il avait vécu.
i \ BENJAMIN CONSTANT.
Quand on traite le portrait d'un pur homme de lettres, d'un romancier comme
Charles ISodier par exemple, qui n'était pas sans de certaines ressemblances de
sensibilité avec Benjamin Constant, je conçois de l'indulgence. Que si l'on a
affaire à un homme politique, à l'un de ceux qui ont professé hautement la
science sociale, et qui, de leur vivant, ont joui tant bien que mal des honneurs
et du renom de grand citoyen, oh! alors on se sent porté à plus de rigueur d'exa-
men. Aux hommes vraiment politiques, à ceux qui auraient gardé quelque chose du
grand art de conduire et de gouverner les autres, il serait par trop simple et peut-
être injuste de demander l'exacte moralité du particulier : ils ont la leur aussi,
réglée sur la grandeur et l'utilité de l'ensemble ; mais à tous ceux qui prétendent
encore à ce titre d'hommes politiques, ne fussent-ils toute leur vie que des
hommes d'opposition, on a droit de demander du sérieux, et c'est là le côté
faible , qui saute aux yeux d'abord , dans la considération du rôle de Benjamin
Constant : une trop grande moitié y parodiait l'autre.
Au reste, il ne s'agit point, dans tout ceci, de blâmer ou de louer 5 je suis
moins disposé et moins autorisé que personne à ce genre de morale qui con-
damne, je crois très-suflisant pour mon compte de me tenir à celle qui observe
et qui montre. Pline le jeune a écrit une très-belle lettre (1) sur l'indulgence qui
n'est qu'une partie de la justice, et il cite un mot habituel de Thraséas, ce per-
sonnage à la fois le plus austère, dit-il, et le plus humain : Qui vitia odit,
hommes odit, voulant faire entendre que pas un de nous n'est hors de cause, et
que la sévérité qu'on témoigne contre les défauts passe trop aisément à la haine
même des hommes. Loin de moi de haïr Benjamin Constant! je craindrais bien
plutôt, en relisant ses défauts dans Adolphe, de les aimer. Et, pour prouver que
je n'ai aucun parti pris après non plus qu'avant, je veux citer de lui une lettre
encore, mais toute différente de celles qu'on connaît, une lettre fort simple en
apparence, et qui a cela de remarquable à mon sens, qu'entre toutes les autres
que j'ai vues, elle est la seule où il témoigne avoir un peu de calme et de con-
tentement dans la tète et dans le cœur. Après les orages terribles qui avaient
rempli les premières années de son mariage, et dont il a noté les accidents les
plus singuliers dans son projet de mémoires, il quitte Lausanne et part pour
l'Allemagne. Ce moment est indiqué dans le curieux carnet autrefois cité par
M. Loève-Vcimars, et dont il existe plus d'une copie; voici les termes: « Départ
pour l'Allemagne, 15 mai 1811.— #» tout autre atmosphère. — Plus de luttes. —
Charlotte contente. Plus d'opinion contre nous. — Je me remets à mon ouvrage.
Je joue et je perds mon argent à la roulette. — Établissement à Gôtiingue,
8 novembre. Dispositions politiques des étudiants. — Études sérieuses. — Vie
sociale assez douce. » Or, c'est dans ce court intervalle de retraite, de douceur
inespérée et de sagesse (sauf un reste de roulette), qu'il écrivait à Fauriel la lettre
suivante où se confirment les mêmes impressions :
Au Hardenberg, près Gôllingue, ce 10 septembre 181 1.
c< 11 faut pourtant que je vous écrive, cher Fauriel, après un silence de six
mois. Je me le suis souvent reproché, mais j'ai tant couru le monde, surtout
depuis le printemps, (pie je ne savais où je pourrais recevoir votre réponse, et
(1) Liv. vm. 22.
BENJAMIN CONSTANT. 1-3
c'est bien dans l'espoir d'obtenir de vos nouvelles, et par le besoin de cœur que
j'en ai, que je vous écris. J'ai donc attendu d'être fixé pour quelque temps. Je
le suis maintenant, je crois, pour tout l'hiver, dans la famille de ma femme, et dans
un antique château, dominé par les ruines de deux châteaux plus antiques encore,
au milieu d'un assez beau pays, chez des gens qui ont beaucoup plus d'affection
de famille qu'il n'est de mode chez nous d'en avoir, avec une femme à laquelle je
suis chaque jour plus attaché, parce qu'elle est chaque jour meilleure pour moi.
et près de la plus belle bibliothèque de l'Europe. Tout cela compose une situa-
tion beaucoup plus douce qu'il ne semble qu'on ait le droit de l'avoir dans le
temps où nous vivons. J'en profite pour me reposer de tant d'agitations passées
et pour travailler autant que je le puis. J'espère finir cet hiver l'ouvrage qui m'a
occupé tant d'années. J'ai ici tout ce qu'il faut pour cela. Il n'y a pas un livre un
peu utile qui ne soit à ma disposition, et les bibliothécaires sont les gens les plus
prévenants du monde.
» Cette université, je veux dire Gottingue, a, sous le rapport matériel, plutôt
gagné que perdu à toutes les révolutions qui ont agité ce coin de l'Europe. Le
gouvernement actuel a consacré des sommes très-considérables à compléter la
bibliothèque dans toutes ses parties. On travaille à séparer le plus qu'on peut les
sciences et les lettres de tout ce qui tient à la politique et à toute espèce d'idée
d'organisation sociale : je ne dis rien sur ce système; mais on agit ensuite comme
si ce but était déjà atteint, et on protège les lettres, comme si elles étaient déjà
dans ce bienheureux état d'indépendance de toutes les agitations humaines. Ainsi,
les établissements sont superbes comme dépôts d'instruction. C'est là pour mes
vieilles recherches sur mes vieilles religions tout ce qui m'intéresse, et je jouis de
l'effet sans m'inquiéter de la cause.
» J'ai trouvé Villers dans son nouvel état de professeur. Il arrive de Paris, où
les inquiétudes qu'il a eues l'ont fait aller, et d'où il est revenu assez satisfait.
Quand je passerai quelque temps de suite à Gottingue, ce que je compte faire à
la fin de l'automne, j'espère le voir beaucoup. Il est doublement aimable au
fond de l'Allemagne, où il est rare de rencontrer ce que nous sommes accou-
tumés à trouver à Paris en fait de gaieté et d'esprit, et Villers, qui est distingué
sous ce rapport à Paris même, l'est encore bien plus parmi les érudits de Got-
tingue.
» Je ne vous parlerai pas d'affaires publiques, parce que je ne lis et ne vois
aucun journal. Il n'y a pas ici ni même à Gottingue le plus petit bout d'une
feuille française, à l'exception du Moniteur qu'on fait venir en ballots tous les six
mois, ce qui ne rend pas les nouvelles qu'il contient très-fraîches. J'en vis d'au-
tant plus avec mes Égyptiens et mes Scandinaves, qui, quelquefois, me paraissent
des contemporains, quand je trouve chez eux des opinions absurdes ou du moins
grossières. Sous ce rapport, il y a toujours moyen de se retrouver dans son pays.
» Si le démon de la procrastination ne vous saisit pas, vous devriez bien me
donner de vos nouvelles le plus vite que vous pourrez. Vous devriez m'en donner
aussi de MIUC de Condorcet, au souvenir de laquelle je vous prie île me rappeler.
Ma femme vous salue, et vous recommande son Shakspeare anglais. .Moi. je vous
recommande tous mes livres allemands. Je ne sais quand j'en ferai usage, car je
me crois ici pour tout cet hiver ; et qui sait aujourd'hui ce qu'il sera et où il sera
dans six mois, sans compter la comète, qui, dit-on, va réduire notre petit
globe en cendres? En attendant qu'elle nous réunisse, cher Fauriel. songez que
16 BENJAMIN CONSTANT.
nous sommes séparés, que je vous aime, et que vous me ferez un vif plaisir de
m'écrire. Voici mon adresse :
A M. B. Constant de Rcbccque, chez M. le comte de
Hardenberg } grand-veneur de la Couronne, etc.
Au Hardenberg,
Près Gottingue.
IVestphalie.
» Adieu. »
Nous aurions bien, si nous le voulions, à ajouter quelques petites choses encore;
il serait facile, à l'aide du carnet dont on a parlé, de contrôler, sans trop de
désavantage, quelques-unes des pièces les plus triomphantes dont s'est armé
M. de Loménie, ou du moins les inductions morales dont elles lui ont fourni le
thème; mais qui oserait le poursuivre de ce côté gracieux? qui oserait discuter
de près ou de loin ce qui touche aux roses immortelles ? C'est assez de nous être
mis avec lui sur la défensive ; l'estime même qu'on fait de son opinion nous y
obligeait. En finissant d'ailleurs, il n'est pas tellement éloigné, ce semble, des
conclusions qui ressortent de nos propres récits. Etait-ce donc la peine, en
débutant, de venir intenter un procès en forme contre un travail par lequel,
M. Gaullieur certainement, et moi peut-être après lui (puisqu'on veut m'y mêler),
nous pouvions croire avoir bien mérité de l'histoire littéraire contemporaine et
des futurs biographes de Benjamin Constant en particulier?
Sainte-Beuve.
— .— -^ •
IL FAUT QU'UNE PORTE
SOIT
OUVERTE OU FERMÉE
PROVERBE.
Un petit salon.
LE COMTE, LA MARQUISE.
LE COMTE.
Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis d'une
cruelle ctourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me rappeler votre
jour, et, toutes les fois que j'ai envie de vous voir, cela ne manque jamais d'être
un mardi.
LA MARQUISE.
Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?
LE COMTE.
Non ; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard que vous
soyez seule, et vous allez avoir d'ici à un quart d'heure une cohue d'amis intimes
qui me fera sauver, je vous en avertis.
LA MARQUISE.
Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop pourquoi j'en ai
un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos mères laissaient leur porte
ouverte; la bonne compagnie n'était pas nombreuse, et se bornait, pour chaque
cercle, à une fournée d'ennuyeux qu'on supportait à la rigueur. Nous sommes
18 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
tombés dans la société; dès qu'on reçoit, on reçoit tout Paris, et tout Paris, au
temps où nous sommes, c'est bien réellement Paris tout entier, ville et faubourgs.
Quand on est chez soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède ; de là
vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins possible, et
quand on dit : Je suis chez moi le mardi, il est clair que c'est comme si on disait :
Le reste du temps, laissez-moi tranquille.
LE COMTE.
Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me permettez
de vous voir dans la semaine.
LA MARQUISE.
Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur, vous par-
lerez ; sinon chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde aujourd'hui, vous
regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais qu'avez-vous donc? vous me
semblcz...
LE COMTE.
Quoi ?
LA MARQUISE.
Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.
LE COMTE.
Ma foi, je vous l'avouerai ; avant d'entrer ici, je l'étais un peu.
LA MARQUISE.
Quoi ? je le demande à mon tour.
LE COMTE.
Vous fâcherez-vous si je vous le dis ?
LA MARQUISE.
J'ai un bal ce soir où je veux être jolie ; je ne me fâcherai pas de la journée.
LE COMTE.
Eh bien ! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai ; c'est un mal à la mode,
comme vos réceptions. Je me désole depuis midi ; j'ai fait quatre visites sans
trouver personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison.
Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé; je n'ai vu que
des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que faire; je suis bête comme un
feuilleton.
LA MARQUISE.
Je vous en offre autant ; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il fait, sans
aucun doute.
LE COMTE.
Le fait est que le froid est odieux ; l'hiver est une maladie. Les badauds voient
le pavé propre, le ciel clair, et quand un vent bien sec leur coupe les oreilles, ils
appellent cela une belle gelée. C'est comme qui dirait une belle fluxion de poitrine.
Bien obligé de ces beautés-là.
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 19
LA MARQUISE.
Je suis plus que de votre avis. Il nie semble que mon ennui me vient moins
de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les autres respirent. C'est
peut-être que nous vieillissons 5 je commence a avoir trente ans, et je perds le
talent de vivre.
LE COMTE.
Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le gagne. En
prenant des années on devient plat ou fou, et j'ai une peur atroce de mourir
comme un sage.
LA MARQUISE.
Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu ; votre idée me gèle.
(On entend le bruit d'une soîinctte au dehors.)
LE COMTE.
Ce n'est pas la peine, on sonne à la porte, et votre procession arrive.
LA MARQUISE.
Voyons quelle sera la bannière, et surtout tâchez de rester.
LE COMTE.
ÎVon ; décidément je m'en vais.
LA MARQUISE.
Où allez-vous?
LE COMTE.
Je n'en sais rien. (// se levé, salue, et ouvre la porte.) Adieu, madame, à
jeudi soir.
LA MARQUISE.
Pourquoi jeudi ?
le comte, debout, tenant le bouton de la porte.
N'est-ce pas votre jour aux Italiens ? J'irai vous faire une petite visite.
LA MARQUISE.
Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène
M. Camus.
le comte.
M. Camus, votre voisin de campagne?
LA MARQUISE.
Oui ; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie, et je
\ eux lui rendre sa politesse.
LE COMTE.
C'est bien vous, par exemple. L'être le plus ennuyeux ! on devrait le nourrir
de sa marchandise. Et à propos, savez-vous ce qu'on dit ?
1 \ MARQUISE.
Non. Mais on ne vient pas : ((ni avait donc sonné?
20 il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.
le comte regarde par la fenêtre.
Personne ; une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi ; une blan-
chisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle à vos gens.
LA MARQUISE.
Vous appelez cela je ne sais quoi ; vous êtes poli, c'est mon bonnet. Eh bien !
qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus? Fermez donc cette porte ; il vient un
vent horrible.
le comte, fermant la porte.
On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus est millionnaire, et
qu'il vient chez vous bien souvent.
la marquise.
En vérité ? pas plus que cela ? Et vous me dites cela au nez tout bonnement ?
LE COMTE.
Je vous le dis parce qu'on en parle.
LA MARQUISE.
C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de vous aussi
par le monde?
LE COMTE.
De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, qui ne puisse pas se
répéter ?
LA MARQUISE.
Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez que
je suis à la veille d'être annoncée Mme Camus. Ce qu'on dit de vous est au moins
aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est vrai.
LE COMTE.
Et quoi donc ? Vous me feriez peur.
LA MARQUISE.
Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.
LE COMTE.
Expliquez-vous, je vous en prie.
LA MARQUISE.
Ah ! pas du tout 5 ce sont vos affaires.
le comte revient près de la marquise et se rassoit.
Je vous en supplie, marquise 5 je vous le demande en grâce. Vous êtes la per-
sonne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi.
LA MARQUISE.
L'une des personnes, vous voulez dire.
LE COMTE.
Non. madame, je dis : la personne; celle dont l'estime, le sentiment, la...
IL FAUT QU UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 21
LA MARQUISE.
Àh ! ciel ! vous allez faire une phrase.
LE COMTE.
Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne voulez
rien voir.
LA MARQUISE.
Voir quoi ?
LE COMTE.
Cela s'entend de reste.
LA MARQUISE.
Je n'entends que ce qu'on me dît, et encore pas des deux oreilles.
LE COMTE.
Vous riez de tout ; mais, sincèrement, serait-il possible que depuis un an, vous
voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec votre esprit, voire
grâce et votre beauté...
LA MARQUISE.
Mais, mon Dieu ! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que vous
me fabriquez là. Avertissez au moins : est-ce une déclaration ou un compliment
de bonne année?
LE COMTE.
Et si c'était une déclaration ?
LA MARQUISE.
Oh ! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais au bal, je
suis exposée à en entendre ce soir ; ma santé ne me permet pas ces choses-là
deux fois par jour.
LE COMTE.
En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon cœur quand vous
y serez prise à votre tour.
LA MARQUISE.
Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants où je donnerais
de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin. Tenez, j'étais comme
cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout à l'heure. Je poussais des
soupirs à me fendre l'àmc de désespoir de ne penser à rien.
LE COMTE.
Raillez, raillez, vous y viendrez.
LA MARQUISE.
C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable, à qui
la faute ? Je vous assure que je ne me défends pas.
LE COMTE.
Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour.
I A MARQUISE.
Non. Je suis très-bonne personne; mais, quant à cela, c'est par trop bêle. Ditcs-
TOME I. -
22 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
moi un peu, vous qui avez le sens eommun, qu'est-ce que signifie cette chose-là :
faire la cour à une femme ?
LE COMTE.
Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le lui dire.
LA MARQUISE.
A la bonne heure ; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous plaire?
Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en faire part. Eh
bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une raison pour que je vous aime?
J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y
gagne-t-il, à ses compliments? La belle manière de se faire aimer que de venir se
planter devant une femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête,
comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement : Madame,
je vous trouve charmante ! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de
valse et un cornet de bonbons, voilà pourtant ce qu'on appelle faire la cour. Fi
donc ! comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces niaiseries-là ? Cela
me met en colère quand j'y pense.
LE COMTE.
Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.
LA MARQUISE.
Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un grand fonds
de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de pareils ingrédients. Croyez-
vous que ce soit bien divertissant de passer sa vie au milieu d'un déluge de
fadaises, et d'avoir du matin au soir les oreilles pleines de balivernes ? Il me
semble, en vérité, que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me
dirais : Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments ;
je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire, je lui
ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de son malheureux visage. Mais
non, toujours : « vous êtes jolie, » et puis « vous êtes jolie, » et encore jolie.
Eh! mon Dieu, on le sait bien. Voulez-vous que je vous dise? vous autres
hommes à la mode, vous êtes des confiseurs et des perruquiers.
LE COMTE.
Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez. {On
entend la sonnette.) On sonne de nouveau, adieu, je me sauve.
(Il se lève et ouvre la porte.)
LA MARQUISE.
Attendez donc, j'avais à vous dire... je ne sais plus ce que c'était... Ah! passez-
vous par hasard du côté de Fossin, dans vos courses?
LE COMTE.
Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon à quelque chose.
LA MARQUISE.
Encore un compliment ! Mon Dieu, que vous m'ennuyez ! C'est une bague
que j'ai cassée ; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est qu'il faut
que je vous explique. (Elle aie sa bagne de son doigt.) Tenez, voyez-vous, c'est le
XL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 23
chaton. Il y a là une petite pointe, vous voyez bien, n'est-ce pas ? Ça s'ouvrait de
côté, par là ; je l'ai heurté ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé.
LE COMTE.
Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là-dedans ?
LA MARQUISE.
Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire?
LE COMTE.
Je ne ris pas le moins du monde.
LA MARQUISE.
Vous êtes un impertinent ; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je n'entends
personne. Qui avait donc sonné encore?
le comte, regardant à la fenêtre.
Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je suppose. A
propos, avec tout cela, vous me devez une confidence.
la marquise.
Fermez donc cette porte, vous me glacez.
LE COMTE.
Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit de
moi, n'est-ce pas, marquise?
LA MARQUISE.
Venez ce soir au bal, nous causerons.
LE COMTE.
Ah ! parbleu oui , causer dans un bal ! Joli endroit de conversation , avec
accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau sucrée. L'un
vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, pendant qu'un laquais
tout poissé vous fourre une glace dans votre poche. Je vous demande un peu si
c'est là...
LA MARQUISE.
Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez. Puisque
personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse?
le comte ferme la porte et revient se rasseoir.
C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains vrai-
ment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir chez vous.
LA MARQUISE.
C'est honnête ; et à propos de quoi ?
LE COMTE.
Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous nie le disiez vous-même tout à
l'heure, et je le sens bien; c'est très-naturel. C'est ce malheureux logement que
j'ai là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos fenêtres, et j'entre ici ma-
chinalement sans réfléchir à ce que j'y viens faire.
24 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
LA MARQUISE.
Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas une habi-
tude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup de plaisir à
vous voir.
LE COMTE.
Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner en Italie.
LA MARQUISE.
Ah ! qu'est-ce que dira mademoiselle ?...
LE COMTE.
Quelle demoiselle, s'il vous plaît?
LA MARQUISE.
Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. Est-ce que je sais le
nom de vos danseuses ?
LE COMTE.
Ah ! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte ?
LA MARQUISE.
Précisément. Est-ce que vous niez?
LE COMTE.
C'est un conte à dormir debout.
LA MARQUISE. .
Il est fâcheux qu'on vous ait vu très-distinctement au spectacle avec un certain
chapeau rose à fleurs comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra. Vous êtes dans les
chœurs, mon voisin ; cela est connu de tout le monde.
LE COMTE.
Comme votre mariage avec M. Camus.
LA MARQUISE.
Vous y revenez? Eh bien ! pourquoi pas ? M. Camus est un fort honnête homme,
il est plusieurs fois- millionnaire; son âge, bien qu'assez respectable, est juste
à point pour un mari. Je suis veuve, et il est garçon ; il est très-bien quand il a
des gants.
LE COMTE.
Et un bonnet de nuit; cela doit lui aller.
LA MARQUISE.
Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît? Est-ce qu'on parle de choses
pareilles ?
LE COMTE.
Dame, à quelqu'un qui peut les voir.
LA MARQUISE.
Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies façons-là.
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 25
le comte se lève et prend so?i chapeau.
Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque sottise.
LA MARQUISE.
Quel excès de délicatesse !
LE COMTE.
]\on; mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de défendre
qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs.
LA MARQUISE.
De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai défendu de m'aimer?
LE COMTE.
Certainement, de vous en parler, du moins .
LA MARQUISE.
Eh bien ! je vous le permets ; voyons votre éloquence.
LE COMTE.
Si vous le disiez sérieusement....
LA MARQUISE.
Que vous importe? pourvu que je le dise.
LE COMTE.
C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui courût des
risques.
LA MARQUISE.
Oh ! oh ! de grands périls ? monsieur.
LE COMTB.
Peut-être, madame ; mais, par malheur le danger ne serait que pour moi.
LA MARQUISE.
Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien ! voyons. Vous ne dites
rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je m'attendais à
vous voir au moins vous précipiter à mes pieds comme Rodrigue ou M. Camus
lui-même. Il y serait déjà, à votre place.
LE COMTE.
Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde ?
LA MARQUISE.
Et vous, cela vous surprend donc bien, de ce qu'on ose vous braver en face ?
LE COMTE.
Prenez garde 5 si vous êtes brave, j'ai été hussard, moi, madame, je suis bien
aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps.
LA MARQUISE.
Vraiment! Eh bien! à la bonne heure : une déclaration de hussard, cela doit
être curieux ; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que j'appelle nia
26 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMEE.
femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre. Vous me donnerez
une représentation. (On entend In sonnette.)
LE COMTE.
Encore cette sonnerie ! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas quitte,
au moins. (Il ouvre la porte.)
LA MARQUISE.
A ce soir, toujours, n'est-ce pas ? Mais qu'est-ce donc que ce bruit que j'en-
tends ?
LE COMTE.
C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grêle à faire plaisir. On vous
apporte un troisième bonnet, et je crains bien qu'il n'y ait un rhume dedans.
LA MARQUISE.
Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de janvier ! Et
les almanachs ?
LE COMTE.
Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de trombe qui passe.
LA MARQUISE.
C'est effrayant. Mais fermez donc la porte ; vous ne pouvez pas sortir de ce
temps-là. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille?
le comte ferme la porte.
Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux de vitre, les parapluies,
les mollets des dames et les tuyaux de cheminée.
la marquise.
Et mes chevaux qui sont sortis !
LE COMTE.
Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tête.
LA MARQUISE.
Plaisantez donc à votre tour! Je suis très-propre, moi, monsieur; je n'aime
pas à crotter mes chevaux. C'est inconcevable : tout à l'heure il faisait le plus
beau ciel du monde.
LE COMTE.
Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grêle vous n'aurez per-
sonne. Voilà un jour de moins parmi vos jours.
LA MARQUISE.
Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre chapeau, qui m'impatiente.
LE COMTE.
Un compliment, madame! Prenez garde : vous qui faites profession de les haïr,
on pourrait prendre les vôtres pour la vérité.
LA MARQUISE.
Mais je vous le dis, et c'est très-vrai, vous me faites grand plaisir en venant
me voir.
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 27
le comte se rassoit près de la marquise.
Alors laissez-moi vous aimer.
LA MARQUISE.
Mais je vous le dis aussi, je le veux bien ; cela ne me fàchc pas le moins du
monde.
LE COMTE.
Alors laissez-moi vous en parler.
LA MARQUISE.
A la hussarde, n'est- il pas vrai ?
LE COMTE.
Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de cœur j'ai assez d'esprit pour
vous respecter; mais il me semble qu'on a bien le droit, sans offenser une per-
sonne qu'on respecte....
LA MARQUISE.
D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici tout à
l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous étiez ennuyé,
vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour assez grognon. Si
vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières venues, là au coin de ce feu.
vous parleriez à l'heure qu'il est littérature ou chemins de fer, après quoi vous
iriez diner. C'est donc parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez
tout à coup obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même
cour, cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si ridicule,
si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il arrive ici une visite,
vous allez peut-être avoir de l'esprit ; mais je suis seule, vous voilà plus banal
qu'un vieux couplet de vaudeville; et vite, vous abordez votre thème, et, si je
voulais vous écouter, vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez
votre amour. Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas ? De ces pau-
vres auteurs siffles qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque tra-
gédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en assommer dès
que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.
LE COMTE.
Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que je vous
aime, et puis c'est tout, à votre avis?
LA MARQUISE.
Vous ne m'aimez pas plus que le Grand-Turc.
LE COMTE.
Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si vous ne
me croyez pas sincère —
LA MARQUISE.
Non, non, et non. Mon Dieu ! croyez-vous que je ne sache pas ce que vous
pourriez me dire? J'ai très-bonne opinion de vos études ; mais, parce que vous
avez de l'éducation, pensez-vous que je n'ai rien lu? Tenez, je connaissais un
homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais où, une collection de cinquante lettres.
28 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
assez Lien faites, très-proprement écrites; des lettres d'amour, bien entendu.
Ces cinquante lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit
roman où toutes les situations étaient prévues. 11 y en avait pour les déclarations,
pour les dépits, pour les espérances, pour les moments d'hypocrisie où l'on se
rabat sur l'amitié, pour les brouilles, pour les désespoirs, pour les instants de
jalousie, pour la mauvaise humeur, même pour les jours de pluie, comme aujour-
d'hui. J'ai lu ces lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir
fait usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât plus
tard que le trente-troisième numéro. Eh bien ! j'ai résisté, moi, à toute la collec-
tion; je vous demande si j'ai de la littérature, et si vous pourriez vous flatter de
m'apprendre quelque chose de nouveau.
LE COMTE.
Vous êtes bien blasée, marquise.
LA .MARQUISE.
Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries.
LE COMTE.
Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.
LA MARQUISE.
Vous le croyez? Eh bien ! pas du tout.
LE COMTE.
Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.
LA MARQUISE.
Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que
c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par cœur? Mais il n'y a
pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous laisser faire. Réfléchissez;
c'est un calcul bien simple. Les hommes assez braves pour respecter nos pauvres
oreilles, et pour ne pas tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un
autre côté, il n'est pas contestable que, dans ces tristes instants où vous tâchez
de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des capucins
de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas mis à votre dispo-
sition un vocabulaire très-varié. Vous n'avez tous, comme on dit, qu'une chan-
son, en sorte que le seul fait d'entendre les mêmes phrases, la seule répétition
des mêmes mots, des mêmes gestes apprêtés, des mêmes regards tendres, le
spectacle seul de ces figures diverses qui peuvent être plus ou moins bien par
elles-mêmes, mais qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même
physionomie humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou
du moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais la préserver
de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me garderais bien de lui défendre
d'écouter les pastorales de ses valseurs. Je lui dirais seulement : « N'en écoute
pas un seul, écoute-les tous ; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page ;
laisse-le ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si, par
malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends seulement; il en
viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous les deux. Tu as quinze
ans, je suppose; eh bien ! mon enfant, cela ira ainsi jusqu'à trente, et ce sera
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 29
toujours la même chose. » Voilà mon histoire et ma science ; appelez-vous cela
être blasée ?
LE COMTE.
Horriblement, si ce que vous dites est vrai ; et cela semble si peu naturel, que
le doute pourrait être permis.
LA MARQUISE.
Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non ?
LE COMTE.
Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi ! à votre âge, vous méprisez l'amour?
Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un méchant roman ?
Ses regards, ses gestes, ses sentiments, vous semblent une comédie? Vous vous
piquez de dire vrai, et vous ne voyez que mensonge dans les autres ? Mais d'où
revenez-vous donc, marquise ? Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là ?
LA MARQUISE.
Je reviens de loin, mon voisin.
LE COMTE.
Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute chose au
monde ; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à vous-même, quelle
expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur qui, à l'auberge, avait vu
une servante rousse , et qui écrivait sur son journal : Les femmes sont rousses
dans ce pays-ci.
LA MARQUISE.
Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.
le comte, mettant la bûche.
Etre prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles, haïr l'amour,
cela se peut ; mais le nier, quelle plaisanterie ! Vous découragez un pauvre
diable en lui disant : Je sais ce que vous allez me dire. Mais n'est-il pas en droit
de vous répondre : Oui, madame, vous le savez peut-être ; et moi aussi, je sais
ce qu'on dit quand on aime, mais je l'oublie en vous parlant. Rien n'est nouveau
sous le soleil; mais je dis à mon tour : Qu'est-ce que cela prouve?
LA MARQUISE.
A la bonne heure au moins! vous parlez très-bien; à peu de chose près,
c'est comme un livre.
LE COMTE.
Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous plaît de le
paraître, je vous plains très-sincèrement.
LA MARQUISE.
A votre aise; faites comme chez vous.
LE COMTE.
Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de nous atta-
quer, n "avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous nous comparez à
30 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMEE.
des auteurs siffles, quel reproche croyez-vous nous faire? Eh! mon Dieu, si
L'amour est une comédie...
LA MARQUISE.
Le feu ne va pas ; la bûche est de travers.
le comte, arrangeant le feu.
Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, sifflée ou
non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de moins mauvais. Les
rôles sont rebattus, j'y consens ; mais, si la pièce ne valait rien, tout l'univers
ne la saurait pas par cœur; et je me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce
être vieux que d'être immortel ?
LA MARQUISE.
Monsieur, voilà de la poésie.
LE COMTE.
Non, madame ; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces com-
pliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très-bonnes anciennes
choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois, mais qui en
accompagnent une autre, laquelle est toujours jeune.
LA MARQUISE.
Vous vous embrouillez ; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce qui est
toujours jeune?
LE COMTE.
L'amour.
LA MARQUISE.
Monsieur, voilà de l'éloquence.
LE COMTE.
Non, madame; je veux dire ceci : que l'amour est immor tellement jeune, et
que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement vieilles. Les
formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous sortent du cœur on
ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, tout cet attirail, c'est un cortège de
vieux chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de
l'antichambre d'un roi ; tout cela passe, mais le roi ne meurt pas ; l'amour est
mort, vive l'amour !
LA MARQUISE.
L'amour ?
LE COMTE.
L'amour. Et quand même on ne ferait....
LA MARQUISE.
Donnez-moi l'écran qui est là.
LE COMTE.
Celui-là ?
LA MARQUISE.
Non, celui de talîetas j voilà votre feu qui m'aveugle.
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 5 1
le comte, donnant l'écran à la marquise.
Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime ! Est-ce que ce n'est pas
une chose charmante ?
LA MARQUISE.
Mais, je vous dis, c'est toujours la même chose.
LE COMTE.
Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on
invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus qui est là
sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose 5 en est-elle moins belle,
s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre grand'mère, est-ce que vous en êtes
moins jolie?
LA MARQUISE.
Bon, voilà le refrain : jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de vous.
le comte, se levant, prenant le coussin et le tenant à la main.
Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée, cela ne l'ennuie
pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais eu un modèle vivant, assu-
rément cette grande gaillarde a eu plus d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle
s'est laissé aimer comme une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie
et Manon Lescaut.
la marquise.
Monsieur, voilà de la mythologie.
le comte, tenant toujours le coussin.
Non, madame 5 mais je ne puis dire combien cette indifférence à la mode, cette
froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience qui réduit tout à rien, me
font peine à voir à une jeune femme. Vous n'êtes pas la première chez qui je les
rencontre; c'est une maladie qui court les salons; on se détourne, on baille,
comme vous en ce moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour.
Alors pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait sur
votre tête ?
la marquise.
Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main ? Je vous l'ai demandé pour
le mettre sous mes pieds.
le comte.
Eh bien ! l'y voilà, et moi aussi, et je vous ferai une déclaration, bon gré, mal
gré, vieille comme les rues et bête comme une oie ; car je suis furieux contre vous.
(Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met àyenoux dessus.)
LA MARQUISE.
Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît ?
LE COMTE.
Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.
LA MARQUISE.
Vous ne voulez pas vous lever ?
5ïi IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
LE COMTE.
Non, non, et non, comme vous disiez tout à l'heure, à moins que vous ne
consentiez à m'entendre.
LA MARQUISE.
J'ai bien l'honneur de vous saluer. (Elle se lève et ouvre la porte.)
le comte, toujours à genoux.
Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou, vous
me désespérez.
LA MARQUISE.
Cela vous passera au Café de Paris.
le comte, de même.
Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant que vous
voudrez, que j'étais entré ici sans dessein ; je ne comptais que vous voir en pas-
sant, témoin cette porte que j'ai ouverte trois fois pour m'en aller, et que je
vous supplie, à mon tour, de fermer. La conversation que nous venons d'avoir,
vos railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin que je ne le devais
peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du premier jour où
je vous ai vue, que je vous aime, que vous adore ; je n'exagère pas en m'expri-
mant ainsi; oui, depuis plus d'un an, je vous adore, je ne songe....
LA MARQUISE.
Adieu.
(La marquise sort, et laisse la porte ouverte.) — Le comte, demeuré seul, reste un
moment encore, à genoux, le front appuyé sur sa main, puis il se lève et dit :
C'est la vérité que cette porte est glaciale.
(Il va pour la fermer, et voit la marquise.)
le comte.
Ah ! marquise, vous vous moquez de moi.
la marquise, appuyée sur la porte entr' ouverte.
Vous voilà debout?
LE COMTE.
Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.
la marquise.
Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.
le comte.
Jamais, jamais je ne vous reverrai; je suis au désespoir, je suis perdu.
la marquise.
Qu'avez-vous ? *
LE C03ITE.
Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il y a de
plus sacré au monde...
XL FAUT QU UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMEE. 55
LA MARQUISE.
Adieu. (Elle veut sortir.)
LE COMTE.
C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens combien
je vais souffrir !
LA MARQUISE, d'utl toïl sériCUX.
Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez ?
LE COMTE.
Mais, madame, je veux... je désirerais...
LA MARQUISE.
Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais être
votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous préviens qu'une
pareille idée fait plus que me déplaire, elle me révolte.
LE COMTE.
Vous, marquise ! grand Dieu ! s'il était possible, ce serait ma vie entière que
je mettrais à vos pieds 5 ce serait mon nom, mes biens, mon honneur même que
je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul instant, je ne dis pas seu-
lement avec ces créatures dont vous ne parlez que pour me chagriner, mais avec
aucune femme au monde ! L'avez -vous bien pu supposer? me croyez-vous si
dépourvu de sens? mon étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin que
de vous faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez
quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il pas vrai,
marquise?), pouvez- vous penser qu'un homme ainsi distingué par vous, que
vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une si douce indulgence, ne
saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc aveugle ou insensé? Vous, ma mai-
tresse ! non pas, mais ma femme !
LA MARQUISE.
Ah ! — Eh bien ! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous serions
pas disputés. — Ainsi, vous voulez m'épouser ?
LE COMTE.
Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le dire, mais
je ne pense pas à autre chose depuis un an 5 je donnerais mon sang pour qu'il me
fût permis d'avoir la plus légère espérance...
LA MARQUISE.
Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.
LE COMTE.
Oh ! mon Dieu, je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait ?
LA MARQUISE.
Quelle est votre fortune? Voyons.
LE COMTE.
Je ne sais pas au juste; je vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là !
Votre sourire, en ce moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot. par
grâce ! ma vie est dans vos mains.
54 IL FAUT QU UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
LA MARQUISE.
Je vais vous dire deux proverbes : le premier, c'est qu'il n'y a rien de tel que
de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.
LE COMTE.
Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?
LA MARQUISE.
Mais non. Voici mon second proverbe : c'est qu'il faut qu'une porte soit ouverte
ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni
l'un ni l'autre, et cette chambre est parfaitement gelée. Par conséquent aussi,
vous allez me donner le bras pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous
irez chez Fossin.
LE COMTE.
Chez Fossin, madame? pourquoi faire?
LA MARQUISE.
Ma bague.
LE COMTE.
Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien ! votre bague, marquise?
LA MARQUISE.
Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y ajustement sur le chaton une
petite couronne de marquise, et comme cela peut servir de cachet... Dites donc,
comte, qu'en pensez-vous ? il faudra peut-être changer les fleurons ? Allons, je vais
mettre un chapeau. (Elle s'en va, le comte la suit et laisse la porte ouverte.)
le comte, dans la coulisse.
Vous me comblez de joie; comment vous exprimer...
la marquise, de même.
Mais fermez donc cette malheureuse porte ! cette chambre ne sera plus habi-
table. {Le comte ferme la porte.)
Alfred de Musset.
SITUATION
POLITIQUE
DE L'ALLEMAGNE
EN 1845.
h.1
le parti constitutionnel en prusse.
FRÉDÉRIC-GUILLAUME IV, LE PRINCE DE METTERNICH.
La question constitutionnelle qui préoccupe si vivement la Prusse, et, avec la
Prusse, l'Allemagne tout entière, présente en ce moment un objet d'étude assez
sérieux pour qu'on puisse l'examiner avec fruit. Ce ne sont plus seulement des
vœux lointains, de vagues désirs, qu'il s'agit de signaler ; ce sont aussi des faits,
des événements graves. Il y a longtemps sans doute que la Prusse convoite ces
destinées constitutionnelles qui lui ont été annoncées en 1 S 1 5 ; jusqu'ici pourtant,
die attendait sans trop de peine. Tant que l'ancien roi vivait, elle semblait craindre
de troubler la vieillesse d'un monarque vénérable et qui avait dignement partagé,
aux plus mauvais jours, les souffrances de la patrie; elle ajournait donc depuis
vingt-cinq ans ses libres espérances. Aujourd'hui, tout est bien changé : à ces
(I) Voyez, dans la livraison du 15 octobre, le premier article de cct'.e série, Histoire de
l'Agitation religieuse.
56 SITUATION POLITIQUE
désirs patients ont succédé, depuis l'avènement de Frédéric-Guillaume IV, les
réclamations les plus énergiques. Or, ces demandes sont si pressantes, la cer-
titude de triompher est si forte, que déjà, devançant l'époque où la constitution
prussienne sera enfin publiée, les différents partis se préparent; bien plus, ils
sont formés dès à présent, ils sont en armes, et la discussion s'est ouverte comme
au sein d'une assemblée représentative.
C'est en 1840 que Frédéric-Guillaume IV est monté sur le trône. On com-
prend que tout ce qui s'est passé depuis cette date ait dû singulièrement encou-
rager les publicistes. Quand un pays entier est mûr pour une de ces révolutions
intérieures, les événements qui surviennent, grands ou petits, ne font que hâter
le dénoûment inévitable vers lequel tout conduit les intelligences. En ce moment
même, l'agitation religieuse et les problèmes infinis qu'elle soulève au sein des
églises catholique et protestante ne semblent-ils pas être une circonstance déci-
sive, un avertissement irrésistible ? Le ministère saxon ne peut conjurer tous les
périls qui menacent le culte évangélique qu'en s'adressant aux chambres, en
délibérant avec elles, en leur soumettant les pétitions qui se succèdent sans
relâche. La situation de la Prusse est plus difficile encore; c'est dans l'Allemagne
du nord, c'est à Berlin, à Halle, à Breslau, à Kœnigsberg, qu'a éclaté, avec le
soulèvement des nouveaux catholiques, la discorde des églises protestantes.
Assurément, si, depuis un an surtout, on a pu croire et annoncer très-haut
qu'une constitution serait prochainement octroyée à la Prusse, ces bruits sont
maintenant plus fondés que jamais. Aussi, voyez comme les différents partis se
dessinent avec plus de netteté ! Le monde des publicistes offre tout l'aspect d'une
assemblée politique; celui-ci représente le centre droit, celui-là est le chef du
centre gauche. Il n'est plus permis, à Berlin, de demeurer neutre en ces vives
questions. Des voyageurs qui viennent de passer un an loin de leur pays retrou-
vent, au retour, une société émue, passionnée, et sont obligés de choisir leur
drapeau. En un mot, la vie politique, avec ses mouvements et ses inquiétudes,
existe enfin dans ce pays, et peut-être est-il permis de répéter, à propos des
libertés nouvelles, ce que M. Mignet a dit de la convocation des états généraux
en 89 : Quand le ministère prussien déclarera que la Prusse est un pays consti-
tutionnel, il ne fera que décréter une révolution déjà faite.
Je dis que cette révolution est déjà faite dans les esprits ; je dis que les partis
se forment et se combattent, comme si la chambre était ouverte à Berlin et que
les chefs eussent déjà inauguré la tribune. Cela n'empêche pas assurément de
reconnaître les difficultés sérieuses qui s'opposent encore à l'accomplissement du
vœu public. Quelles sont les dispositions de Frédéric-Guillaume IV? Quel obstacle
le parti constitutionnel doit-il rencontrer dans l'influence de l'Autriche, dans
l'habileté si redoutable du prince de Mettcrnich? Voilà, certes, des questions
graves. J'essaierai d'indiquer où en est aujourd'hui l'Allemagne; j'essaierai de
découvrir dans le caractère de Frédéric-Guillaume, dans la politique du cabinet
de Vienne, les chances diverses qui peuvent préparer ou retarder le succès du
parti constitutionnel. Examinons d'abord ce parti lui-même, sachons bien quelles
sont ses forces, donnons-nous enfin ce spectacle que j'annonçais tout à l'heure,
le spectacle d'un pays qui, impatient, avide des libertés promises, n'attend pas
l'heure où ces libertés doivent lui être accordées, et suscite par avance des repré-
sentants pour délibérer comme à la tribune. C'est là l'intérêt véritable de la situa-
tion. Je n'ignore pas quelle large part est laissée à l'action de la diplomatie;
de l'Allemagne. 57
mais, ne l'oublions pas cependant, nous ne sommes plus au temps où la diplo-
matie toute seule règle et conduit les affaires humaines. Ce n'est qu'avec le con-
cours de l'opinion qu'elle peut agir efficacement ; il lui est ordonné de tenir un
compte sérieux des idées, de l'esprit public, du mouvement de la société. C'est
ce mouvement, toujours plus vif, plus hardi, que je veux interroger à Berlin,
avant de connaître ses chances de succès ou de discuter les oppositions qui le
menacent.
L'avènement de Frédéric-Guillaume IV, en 1840, est une date féconde dans
l'histoire contemporaine de la Prusse. L'esprit public, longtemps endormi, se
réveilla; il y eut comme un frémissement généreux dans toute l'Allemagne du
nord,- mille espérances, mille projets animèrent les cœurs; on eût dit l'aurore
d'une journée glorieuse. D'où venait ce réveil joyeux, cette vie soudaine? De
deux causes particulièrement. D'abord le nouveau roi devait s'attendre aux
sérieuses réclamations que le respect du peuple avait épargnées à son père. Si
la nation prussienne avait craint d'affliger les derniers jours d'un vieillard éprouvé
si souvent, les demandes, longtemps contenues, pouvaient enfin se faire enten-
dre ; 1840 devait acquitter les promesses de 1815. Ce n'est pas tout : au moment
où le roi de Prusse montait sur le trône, des bruits de guerre se répandaient ;
la France, trahie par l'Europe, lui jetait un défi par les voix irritées de la presse,
et l'Allemagne se croyait menacée. Au milieu de cette crise, le souvenir de 1813
se réveilla avec plus de vivacité : or, quand on vit bientôt que la paix européenne
ne serait pas troublée, l'enthousiasme si ardemment excité ne fut pas perdu ; les
esprits se tournèrent vers le gouvernement prussien pour réclamer d'une voix
plus ferme les libertés intérieures qu'attendait le pays. Cette coïncidence de l'avé-
nement du nouveau roi et de la crise politique de 1840 n'est pas un fait de
médiocre importance et qu'il soit permis de négliger. Aussi bien Frédéric-Guillaume
parut se prêter de bonne foi à ce rôle qu'on exigeait de lui ; il aimait à rappeler
lui-même ces guerres de 1815 dont le souvenir est si cher à nos voisins; les
noms des hommes éminents de cette époque, les noms de Munster, de Slein, de
Hardenberg, étaient continuellement dans sa bouche, et il avait prononcé, en
des occasions solennelles, cinq ou six discours très-vagues, très-indécis, mais
dont l'éclat, dont les formes religieuses avaient singulièrement séduit la candeur
allemande. Il disait à la ville de Kœnigsberg : « Je m'engage à la face de Dieu,
et devant tous les témoins qui m'entendent, je m'engage à fonder le bien-être,
la prospérité, l'honneur de tous les états qui composent mon royaume. Tournons-
nous donc vers Dieu, ajoutait-il, vers ce Dieu qui sacre les princes, qui leur
concilie le cœur des peuples, et qui en fait des hommes selon sa volonté suprême,
propices aux bons, terribles aux méchants. » Quelques jours après, à Berlin, il
s'écriait, en présence des nobles du royaume venus pour le féliciter : « Je sais,
messieurs, que je tiens ma couronne de Dieu seul, et qu'il m'appartient de dire :
Malheur à qui la touche! mais je sais aussi, et je le proclame devant vous tous,
je sais que cette couronne est un dépôt confié à ma maison par ce Dieu tout-
puissant ; je sais que je dois lui rendre compte de mon gouvernement, jour par
jour, heure par heure. Si quelqu'un d'entre vous demande une garantie à sou
roi, je lui donne ces paroles; il n'aura ni de moi, ni de personne sur la terre,
une caution plus solide. Oui, ces paroles me lient plus fortement que toutes les
promesses gravées sur le bronze ou inscrites sur les parchemins, car elles sortent
d'un cœur qui bat pour vous, et elles prendront racine dans la loi de votre âme."
TOME I. 7)
58 SITUATION POLITIQUE
Ces accents très-germaniques, ces paroles assez indécises, comme on voit, et peut-
être un peu trop bruyantes, mais empreintes d'une loyauté sincère, enthousias-
mèrent les esprits. L'enthousiasme fut bien plus vif encore le jour où le roi,
sur le balcon de son palais, s'adressa a toute la foule, et sembla résumer tous ses
précédents discours dans une allocution solennelle adressée au pays tout entier.
Il terminait ainsi : « Que de sources de larmes dans le chemin des rois! et qu'ils
sont dignes de pitié, si le cœur et l'esprit de leur peuple ne leur prêtent une
vigoureuse assistance ! Aussi, messieurs, dans la ferveur de l'amour que je porte
à ma noble patrie et à mon glorieux peuple, je vous adresse à tous, en cette
heure si sérieuse, cette sérieuse question. Si vous le pouvez, comme je l'espère,
répondez-y en votre nom et au nom de ceux qui vous ont envoyés. Chevaliers,
bourgeois, paysans, et vous tous, parmi cette foule innombrable, vous tous qui
pouvez m'entendre, voici la question que je vous adresse : Voulez-vous, en cœur
et en esprit, en paroles et en actes ; voulez-vous, avec la fidélité sainte d'un
cœur allemand, avec l'amour plus saint encore d'une âme chrétienne, voulez-
vous m'aider à maintenir la Prusse telle que je l'ai décrite tout à l'heure, telle
qu'elle doit être pour ne pas périr? Voulez-vous m'aider à développer plus riche-
ment chaque jour les ressources vivaces qui ont fait de ce pays, malgré son petit
nombre d'habitants, une des grandes puissances de la terre? Ces ressources,
vous les connaissez; c'est le sentiment de l'honneur, la loyauté, l'amour de la
lumière, l'amour du droit et de la vérité, et l'ardent désir de toujours marcher
en avant, avec l'expérience de l'âge mûr et l'héroïque intrépidité de la jeunesse. Or,
êtes-vous bien résolus à ne point m'abandonner dans cette tâche, à y persé-
vérer au contraire, à vous y obstiner avec moi dans les bons et dans les mauvais
jours? Répondez-moi donc par le son le plus clair et le plus joyeux de la langue
maternelle, répondez-moi avec acclamations : Oui ! » Les acclamations si fran-
chement sollicitées éclatèrent; la foule immense qui se pressait sous le balcon, sur
la place et dans toutes les rues d'alentour, répéta au loin ce oui solennel dont le
roi lui donnait le signal. Cette joie naïve se propagea rapidement; les journaux
en furent remplis ; les esprits les plus sévères cédèrent à l'enivrement universel, et
un publiciste, moins confiantaujourd'hui, M. Charles Brûggemann, faisait remar-
quer très-gravement que ce chiffre 40 avait toujours été favorable à la Prusse :
c'est en 164-0 que le grand électeur est monté sur le trône; en 1740, ce fut le
jeune et brillant prince qui devait être Frédéric-le-Grand; que ne devait-on pas
attendre de 1840 et de l'avènement du nouveau roi! Je m'arrête. Ce singulier
rapprochement montre assez avec quelle candeur s'éveillaient les espérances
publiques.
Ces espérances étaient-elles bien légitimes! les paroles même que nous venons
de rapporter justifient-elles complètement cette ferveur de l'opinion? Non, sans
doute. Les esprits, plus calmes aujourd'hui, ne trouvent guère, en relisant ces
discours, qu'un mélange assez confus de principes qui se combattent. Le roi parle
très-bien des ressources vivaces de la Prusse, de sa mission, qui est de marcher
dans les voies du monde moderne : il fait sonner courageusement ces mots de
jeunesse, d'intrépidité, d'héroïsme ; mais en même temps il n'oublie pas de pro-
clamer que sa couronne lui vient de Dieu, et quand il s'écrie : « Malheur à qui
la touche ! » il semble donner une promesse formelle aux envoyés de la noblesse,
et ajourner indéfiniment les projets de constitution. Ou bien, s'il n'y renonce
pas tout à fait, l'affectation avec laquelle il apostrophe ces trois ordres, chevaliers,
DE L ALLEMAGNE. 59
bourgeois, paysans, fait pressentir sa pensée secrète et semble annoncer l'espèce
d'organisation féodale qu'il voudrait établir. Quand nous parcourons à présent
ces documents de 1840, nous y découvrons surtout des révélations sur l'esprit
du roi ; cet esprit, nous le voyons déjà très-élevé, très-distingué à coup sûr.
brillant et original, mais imprudent, mobile, fantasque, et, s'il faut le dire-
peu propre au maniement de la chose publique. Nous reviendrons tout à
l'heure sur ce sujet, quand les actes du nouveau gouvernement auront mieux
éclairé pour nous le caractère de Frédéric-Guillaume IV. A cette date de 1840,
on n'était pas si instruit, et, grâce à la sympathie populaire, grâce à cette ouver-
ture de cœur, si prompte encore chez les Allemands, on ne vit d'abord que le
côté éclatant, le ton sincère et généreux des promesses royales.
Certes, les paroles du nouveau monarque étaient pleines de séductions; mais
quand il fallut s'entendre, quand on prétendit réaliser ces espérances si belles,
on fut bien vile désabusé ; les difficultés éclatèrent presque aussitôt. Le 7 sep-
tembre 1840, dans l'assemblée extraordinaire convoquée pour rendre hommage à
Frédéric-Guillaume, les députés de kœnigsberg, après avoir remercié le roi de sa
généreuse ardeur, lui rappelaient respectueusement les promesses de 4815, et ils
ajoutaient : * Fidèle, comme toujours, à sa royale parole, Frédéric-Guillaume III.
le père, l'ami du peuple, commença l'œuvre qu'il avait annoncée, et, donnant à
la Prusse des états provinciaux, il légua à son successeur l'accomplissement de
sa tâche. Confiants dans la bienveillance auguste de votre majesté, nous sommes
sûrs qu'elle ne tardera pas à constituer le développement des états provinciaux,
et que, marchant dans les voies de son père, elle donnera à ses fidèles sujets cette
représentation nationale qui leur a été promise. » La demande était claire ; il
n'était guère possible, à ce qu'il semble, d'éluder la question; pourtant la réponse
du roi prolongea quelque temps encore l'erreur et la confiance de l'assemblée.
Le roi répondit, il est vrai, qu'il n'entendait point ce développement des états
provinciaux dans le sens d'une représentation générale du peuple. Il n'admettait,
disait-il, qu'une constitution dont les bases seraient empruntées aux traditions
de l'Allemagne; mais il ajoutait que sa volonté était de donner «à cette constitu-
tion, ainsi fondée sur les souvenirs historiques et sur le droit du pays, tous les
développements qu'elle comportait et les libertés les plus sûres. L'assemblée des
états accueillit avec empressement cette réponse; elle y vit la promesse d'une
représentation sérieuse, bien différente, par conséquent, de ces états provinciaux,
lesquels ne devaient être, selon l'ordonnance de 1815, qu'un essai, un achemi-
nement vers une constitution réelle et tout à fait sincère. La joie ne fut pas de
longue durée. Trois semaines après, le 4 octobre I8i0, une circulaire ministé-
rielle rejetait absolument cette interprétation des paroles royales. Tel fut le
signal des hostilités qui allaient s'envenimer chaque jour. La circulaire ne disait
pas quelle devait être l'interprétation véritable, elle n'expliquait pas ce que le
roi avait promis à son peuple quand il avait parlé du développement des institu-
tions représentatives. Il était clair toutefois que le roi et les états provinciaux,
malgré ces longs discours si brillants, ou plutôt à cause de cela même, ne s'en-
tendaient pas, et la défiance remplaça peu à peu la foi si enthousiaste des pre-
miers jours.
Le ministère cependant s'occupait avec activité du projet annonré par le roi
en termes si obscurs. Puisqu'on avait rejeté l'interprétation faite par les états.
il importait de ne pas laisser trop longtemps l'opinion dans l'incertitude j une
40 SITUATION POLITIQUE
décision était urgente. Rappelons ici, en peu de mots, ce qu'avait fait l'ancien
règne, et sachons dans quel état Frédéric-Guillaume trouvait la question consti-
tutionnelle.
Jusque-là, les seuls titres importants des espérances libérales en Prusse, c'était
«l'abord l'article 15 du pacte fédéral, et puis l'ordonnance du 22 mai 1815. On
connaît la teneur de l'article 15 : « Il y aura des assemblées d'état dans tous les
pays de la confédération. » Rien n'est plus vague à coup sûr, et cette prudente
indécision engageait peu les gouvernements. L'ordonnance du 22 mai 1815 est
tout autrement expressive. Cette ordonnance, publiée par Frédéric-Guillaume III
et contre-signée par le prince de Hardenbcrg, proclame ouvertement qu'une repré-
sentation sera donnée au peuple prussien. Toutefois il y est dit que le gouverne-
ment veut agir avec lenteur, avec circonspection. Les états provinciaux seront
formés d'abord, puis de ces états sortira (on ne dit pas comment) l'assemblée qui
doit représenter non plus telle ou telle province, mais le royaume tout entier.
Les derniers articles de l'ordonnance annonçaient en outre qu'une commission
allait être réunie sans délai; c'était à elle que serait confiée cette double tâche, la
formation des états provinciaux d'abord, puis de l'assemblée qui siégerait à
Berlin. La commission fut nommée le 50 mars 1817; elle se réunit sous la pré-
sidence du roi actuel, alors prince royal. Les travaux se prolongèrent beaucoup
plus qu'on n'avait pensé, et ce n'est que six années après, le 5 juin 1825, que
fut promulguée enfin la loi des états provinciaux.
Tels sont, sur ce point, les seuls actes de Frédéric-Guillaume III. Ainsi, des
deux promesses du 22 mai 1815, la première seulement avait été remplie; il y
avait des états provinciaux, mais la représentation générale n'existait pas encore.
>îous avons vu tout à l'heure comment, dès les premiers jours du nouveau règne, l'o-
pinion avait sollicité et espéré avec enthousiasme l'accomplissement de cette œuvre
si grave. Eh bien ! le 29 février 1841, parut un décret, une proposition, qui forme
aujourd'hui, avec l'ordonnance du 22 mai 1815, le document le plus considé-
rable, la base du droit public en Prusse. Le roi avait promis d'étendre, de déve-
lopper l'institution des états conformément à l'ordonnance de 1815; or, c'est le
décret de février 1841 qui allait réaliser cet engagement. On voit quelle est l'im-
portance de ce titre; il convient de l'examiner avec attention.
Les premiers articles du décret s'occupaient d'abord des états provinciaux et
proposaient plusieurs mesures qui devaient assurer et étendre leurs droits. La
publication des débats était autorisée : il n'était pas permis encore de proclamer
les noms des orateurs ; mais les opinions, les discours, pouvaient être rapportés
dans les journaux, et ce commencement de publicité était déjà une précieuse con-
quête dans un pays où les tribunaux même sont secrets. Cette excellente mesure
donnait enfin aux états provinciaux une importaneequi leur avait manqué trop
longtemps; ces assemblées devenaient ainsi. plus populaires, la nation était initiée
à leurs travaux, et l'on pouvait espérer qu'il s'établirait entre elles et l'esprit
public quelques-unes de ces sympathies efficaces sans lesquelles il n'y a pas de
représentation sérieuse. Les travaux des états devaient être aussi plus fréquents,
plus rapprochés; les assemblées étaient appelées à se réunir tous les deux ans,
tandis que, depuis 1815, il y avait au moins un intervalle de trois ans entre
chaque session. Le décret de 1841 s'appliquait particulièrement, comme on voit,
à fortifier l'institution des états provinciaux. Ce n'est pas tout. On n'avait pas
seulement promis d'accroître l'importance des états, on avait annoncé le projet de
de l'Allemagne. 41
former, du sein de ces états provinciaux, une représentation générale du royaume,
(l'était là la question brûlante, c'était le problème dont on attendait impatiemment
la solution. Le décret de 1 84 i ne pouvait s'abstenir d'en parler. Voici quelles
furent les propositions du gouvernement. On instituait une dicte où les états
provinciaux envoyaient chacun un certain nombre de délégués; cette assemblée
siégeait à Berlin, et ses attributions étaient de deux sortes : d'abord, sur tous
les points où les états provinciaux avaient émis des vœux qui se combattaient,
c'était à la diète générale de Berlin de clore le débat ; elle devait oublier les inté-
rêts particuliers et ne songer qu'au bien de la patrie commune. La diète pouvait
aussi être consultée par le gouvernement sur toutes les questions qui intéres-
saient le bien de tous et dans tous les cas où le roi voudrait s'appuyer sur l'avis
des hommes éclairés du pays.
II c^t facile de voir ce que vaut le décret de 1841, ses mérites et ses incon-
vénients, les avantages qu'il apporte et les immenses lacunes qu'il laisse subsister
dans le droit public. A vrai dire, on n'avait fait qu'une chose : on fortifiait les
états provinciaux; une demi-publicité leur était accordée, et l'institution pouvait
jeter dans le pays des racines solides. Ce n'était là pourtant qu'un intérêt secon-
daire. Le point capital, la question urgente, c'était celle de la représentation du
royaume; or, que faisait-on des promesses publiées si haut en deux occasions
solennelles? Qu'est-ce que cette diète de Berlin? Qu'est-ce que cette assemblée
occupée seulement à mettre d'accord les décisions de chaque province? Les objec-
tions naissent en foule ; elles se présentèrent immédiatement à tous les esprits,
et on ne les épargna guère à l'œuvre de Frédéric-Guillaume IV. D'abord, quand
on réclamait la constitution promise en 1815. on avait le droit de penser que
les députés du pays ne seraient pas choisis, comme le sont ceux des états provin-
ciaux, d'après les principes ridicules qui président à la formation de ces
assemblées. On ne réclamait pas trop fortement contre ces divisions de castes,
contre les élections par états, contre cette absurde distribution des députés
qui ne repose ni sur le nombre de la population, ni sur l'importance du pays,
mais seulement sur une division géographique; on ne réclamait pas avec
trop de colère contre ces formes surannées, parce qu'on espérait que la consti-
tution serait établie sur d'autres bases, et que l'esprit moderne pénétrerait
enfin dans cette monarchie qui veut commander à l'Allemagne. Eh bien! non,
toutes ces espérances étaient trompées; cette assemblée des représentants de la
Prusse n'était autre chose qu'une commission choisie dans les différents états
provinciaux, et chargée de se décider entre les propositions contraires émanées
des états. Du reste, point de droits, aucune garantie, nulle autorité. Le roi pou-
vait aussi la consulter quand il le jugeait convenable; mais la principale attri-
bution de la diète était toujours de réconcilier, s'il y avait lieu, les états pro-
vinciaux de la Poméranie et les étals provinciaux du Rhin, les députés de Posen
et les députés de Kœnigsbcrg. C'était pour arriver à ce grand résultat que le
nouveau souverain avait dépensé dans ses longs discours tant d'onction, d'ardeur,
d'enthousiasme et une si complaisante éloquence!
Le décret de 1811 fut soumis aux états provinciaux et souleva, pour toute la
seconde partie, une opposition très-vive. Les villes réclamèrent auprès tics étals ;
elles demandèrent par des pétitions que les promesses de 1816 et de 1840 tussent
rappelées au pouvoir. Brcslau, Posen, kœnigsbcrg surtout, s'exprimèrent, par
l'organe du magistrat, avec une netteté singulière: elles disaient sans périphrases
42 SITUATION POLITIQUE
qu'il était impossible d'admettre que le décret du 22 février satisfit aux engage-
ments de la royauté. L'attitude prise à cette époque par les villes et les états est
un fait très-grave dans l'histoire du règne actuel. Il importait de savoir si l'esprit
politique était réellement né en Prusse; en proposant aux états l'étrange décret
du 22 février, la couronne semblait mettre en doute cet esprit politique, ce senti-
ment de la vie publique. L'expérience ne lui réussit pas : il fut constaté, pour
tous les esprits clairvoyants, que le parti constitutionnel existait très-sérieuse-
ment, et qu'il n'était guère disposé à se payer d'apparences. Les protestations
de Breslau et de Kœnigsberg resteront comme un des titres importants de la
cause libérale: elles auraient empêché la prescription des droits du pays, si cette
prescription était possible. Appuyés ainsi sur l'opinion, les états purent discuter
avec plus de franchise; on ne ménagea pas les critiques au projet de loi, des
amendements nombreux et très-significatifs furent votés; c'était beaucoup. Je
sais bien que ces amendements (cela devait être) furent supprimés par le pou-
voir, et qu'un an après, en 1842, une ordonnance royale, datée du 21 juin,
établissait la diète de Berlin telle que l'avait proposée le décret dont nous venons
de parler; mais enfin le pays avait vu se former une opposition intelligente, et
l'invention du roi de Prusse était jugée sans appel.
Que va-t-il arriver? Quand il verra son œuvre critiquée avec une vivacité si
ferme, quelle sera l'attitude du roi de Prusse? Certes, un si rude échec lui sera
pénible; on peut dire qu'il en sera doublement blessé, car chez Frédéric-Guil-
laume il y a toujours le savant, le lettré, l'artiste même, sous le roi absolu.
Frédéric-Guillaume comptait sur le succès de sa proposition, comme un poëte sur
le succès de sa pièce nouvelle ; or, la pièce, il faut bien le dire, venait d'être fort mal
accueillie. Cette blessure faite à son amour-propre lui sera plus cruelle que l'at-
teinte portée à l'autorité royale. Dès ce moment, la politique du cabinet va chan-
ger; une résistance active s'organisera; à ces communications si bienveillantes
de la couronne et du peuple succéderont peu à peu la défiance et l'aigreur. Le
12 mars 1841, quelques jours après une discussion très-vive soulevée aux états
de Posen par le décret du 22 février, le roi répondait aux états en des termes
presque menaçants; il commençait ainsi : «La précipitation avec laquelle vous
avez jugé le décret qui vous a été soumis n'est guère propre à exercer une influence
heureuse sur les dispositions bienveillantes qui nous ont inspiré ce projet de
loi. » On saisit ici, dès les premiers mots, le ton de ces communications singu-
lières. Les états ont blâmé l'œuvre du roi; le roi reproche aux états la légèreté
de leur jugement. Pure querelle d'amour-propre, discussion de poëte à critique :
Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.
De telles scènes sont bien loin de nous, bien loin aussi des habitudes des gouver-
nements du Nord. Cette manière étrange de découvrir la couronne, cette promp-
titude à se montrer, cette candeur même d'un souverain absolu qui discute sans
intermédiaires avec son peuple, et ne craint pas de laisser éclater publique-
ment son naïf dépit, tout cela était bien nouveau alors. Il y a quelques semaines,
Frédéric-Guillaume discutait encore de la même façon, il s'engageait directement
dans une controverse théologique avec la municipalité de Berlin. Ces discussions
qui nous ont si fort étonnés ne datent pas d'hier, comme on voit; elles ont tou-
jours été familières à Frédéric-Guillaume, et, parmi tant de controverses publi-
de l'Allemagne. 45
qucs, celle du 12 mars 1841 n'est pas la moins curieuse. Nous reviendrons tout
à l'heure sur ces singulières habitudes du roi, sur l'influence qu'elles peuvent
avoir. Continuons d'abord le récit que nous avons commencé, achevons rapide-
ment cette histoire de la cause constitutionnelle en Prusse.
Après avoir renvoyé à ses critiques le dédain qu'on avait témoigné pour son
œuvre, le royal auteur du décret terminait par des paroles bien dures, bien
sèches, bien inattendues surtout. Il annonçait résolument que l'ordonnance pro-
mulguée par son père en 1815 n'était pas obligatoire pour lui. La question
mûrement étudiée, il déclarait n'y avoir rien découvert qui pût l'engager envers
son peuple; il niait même que ce titre pût avoir une valeur quelconque, et être
invoqué désormais. « L'ordonnance de 1815 a été abrogée, disait-il, et la loi du
5 juin 1825, en constituant les états provinciaux, lui a enlevé à jamais l'autorité
qu'on s'obstine faussement à lui attribuer encore. « Une telle décision, après
tant de paroles contraires, est un événement bien grave; c'est presque un coup
d'état. Ainsi, au bout de six mois de règne, tout était changé ! les engagements
acceptés étaient rompus! et le parti constitutionnel, si vivement réveillé par
l'avéncment du roi, si encouragé par ses pathétiques promesses, voyait tout à
coup déchirer entre ses mains les titres qu'on avait reconnus la veille î
La question était de savoir si ce coup d'état s'accomplirait sans résistance.
Chose singulière! à cette date où nous sommes, au mois de mars 1841, le parti
libéral, en Prusse, se trouve exactement dans la même situation où il était vers
1825. C'est à partir de 1815 que les réclamations se font entendre, l'année 1817
surtout est signalée par des manifestes très-explicites, puis arrive la réaction
anti-libérale qui éclate à la diète en 1819, et s'impose à toute l'Allemagne;
Frédéric-Guillaume III retire peu à peu ses promesses, et, le 5 juin 1825, la
loi qui établit les états provinciaux semble le plus grand cfl'ort de ce gouverne-
ment; la constitution promise est indéfiniment ajournée. Voyez maintenant ce
qui s'est passé depuis le nouveau règne. Les espérances se réveillent en 1840; le
roi et les députés des villes s'entretiennent avec confiance ; de part et d'autre, on
parle de concourir à la grande œuvre commune, au développement politique de
la patrie; l'ordonnance de 1815 est rappelée avec enthousiasme; six mois à
peine s'écoulent, et voilà cette ordonnance de 1815 contestée par la couronne,
voilà la loi de 1825 proclamée comme l'unique engagement qu'elle accepte! Qu'est-
ce à dire? et que va-t-il se passer? Après la loi de 1825, l'opinion publique avait
consenti à garder le silence, on respectait l'âge du vieux roi ; l'événement de
Francfort, la fête de Hambach, attestaient bien la colère qui grondait sourdement,
mais les bons esprits, les sérieux défenseurs de la cause libérale, avaient ajourné
leurs réclamations. Eh bien! Frédéric-Guillaume IV a-t-il compté, en 1841, sur
un nouvel effort de la patience publique? a-t-il espéré que l'opinion, si vivement
remuée, contiendrait ses justes plaintes, comme elle avait pu les contenir, il y a
vingt ans, en présence d'un roi vénérable par son âge et sacré de nouveau par
l'infortune? S'il a eu cette pensée, il n'a pu la garder longtemps : l'attitude des
partis, certainement, l'aura détrompé bien vite.
Une nouvelle période s'ouvre ici pour l'histoire de la Prusse sous le règne de
Frédéric-Guillaume IV. Ce parti constitutionnel qui, en 1825, s'était résigné au
silence, il sera moins modeste cette fois, et une opposition très-vive, très-nom-
breuse, éclatera de jour en jour. Celte opposition est encore bien confuse, elle
ne sait pas très-nettement ce qu'elle désire, elle commet r;i et là des fautes graves.
44 SITUATION POLITIQUE
clic est surtout compromise par les partis extrêmes ; peu à peu cependant, du
milieu de cette mêlée tumultueuse, quand la poussière du premier choc est
tombée, on voit se dégager plusieurs partis, modérés, intelligents, et qui s'avan-
cent en assez bon ordre. C'est dans les premiers mois de 1842 que la presse
multiplie ses organes, et commence h devenir une force sérieuse. Voici d'abord
la Nouvelle Gazette du Rhin (Neue Jiheinische Zeitung), qui parait au mois de
janvier avec un singulier éclat ; c'était chose bien imprévue, en Allemagne, qu'un
journal si décidé, une polémique si hautaine, si implacable. La Gazette de
Kœnigsberg donna, vers la même époque, un article très-remarque sur l'état de la
Prusse (Uber inlandische Zustànde), et ouvrit une série d'attaques qui se succé-
dèrent avec vigueur. C'est aussi à ce moment que les Annales de Halle, redou-
blant de colère, furent obligées de quitter la Prusse, et allèrent se reconstituer
en Saxe sous le nom d'Annales allemandes. La presse, depuis 1842 surtout, occu-
pait donc une place considérable dans l'Allemagne du nord; en dépit de la
censure, elle s'était conquis, à force d'audace, une incontestable influence.
Or, si l'on cherche dans tous ces journaux quel a été le fond de cette vive
polémique, sur quels principes a vécu cette ardente opposition, on rencontre
aussitôt la querelle fameuse de l'école historique et de l'école philosophique. Il a
été souvent parlé de ces querelles en France, mais on n'a guère réussi à les
rendre moins confuses ; il a été répété plus d'une fois que le roi de Prusse appar-
tenait à l'école historique, mais on a oublié de dire ce que cela signifiait et
quelle était la valeur de ces classifications. Le parti philosophique, c'est celui
qui se rattache aux sévères traditions de Kant et de Fichte. Or, la philosophie
enseignée par ces deux maîtres, l'importance immense, exclusive, la vertu sou-
veraine qu'ils attribuent à la raison pure, tous ces principes sublimes et hau-
tains se traduisent, en politique, dans la théorie qui soumet toutes les formes
de la société aux pures conceptions de l'esprit. Fichte, continuant l'œuvre de
Kant, abolit la nature, le monde, Dieu lui-même; dans ce grand et effrayant
système, il ne reste plus que l'esprit, la pensée, qui refait le monde en vertu de
l'énergie qui lui est propre. Eh bien! transportez dans les questions politiques
ces étonnantes doctrines, ces superbes singularités, comme parle Bossuet, et
vous aurez le radicalisme absolu qui veut abolir la société et la refaire d'après
le type idéal de la raison. Il importe de se rappeler que Fichte philosophait ainsi
au moment où 92 bouleversait l'ancien monde, et qu'il a salué dans les œuvres
de la convention l'accomplissement de sa doctrine. Avec Kant, avec Fichte, le
radicalisme philosophique était allé aussi loin que possible ; une réaction était
nécessaire. On sait comment elle se fît ; on sait comment M. de Schelling réclama
au nom de la nature, au nom de l'histoire, contre la doctrine de Fichte. Le
même mouvement s'accomplit dans la science politique. Il se forma une école
historique qui substitua aux spéculations de la pensée, à la recherche d'un type
absolu, l'étude attentive du passé. Cette école se rattachait d'abord à M. de
Schelling, mais bientôt elle marcha toute seule, et, dans sa violente réaction
contre le rationalisme qu'elle combattait, elle tomba dans l'erreur contraire,
elle en vint k professer l'aversion la plus résolue pour toutes les spéculations de
la pensée. L'école historique supprimait la philosophie, comme le rationalisme
avait supprimé l'histoire. Cette distinction des deux écoles s'appliqua bientôt à
toute chose, à la jurisprudence, à la religion, à la politique. En théologie, il
s'agissait de savoir si l'on admettait le Christ absolu ou le Christ historique ; je
DE L ALLEMAGNE, 4 1>
me sers des termes consacrés. Le christianisme historique, c'est l'attachement à
de certains symboles une fois admis, à certaines traditions reconnues comme
sacrées ; les adversaires de ce christianisme, au contraire, s'attachaient à l'idée
même du Christ, et se souciaient peu de la lettre, des traditions, de l'histoire;
ils la niaient même, et l'effaçaient sans pitié, comme le docteur Strauss dans son
fameux livre. En politique, il y avait aussi l'état historique et l'état absolu ; la
querelle était la même : ici, on étudiait les traditions, on avait foi en elles, on
s'efforçait de les développer comme un germe fécond, on espérait en faire sortir
des richesses inconnues ; là, on méprisait ces vaines expériences, et c'était à la
raison seule que l'on demandait le type souverain, le divin modèle de l'idéale
société qu'on imaginait. Ces détails peuvent sembler assez étranges dans la ques-
tion qui nous occupe; mais nous sommes en Allemagne, et il faut bien nous
résigner à entendre parler une langue qui n'est pas la nôtre. Que le lecteur
veuille bien ne pas trop sourire; tout cela d'ailleurs a un côté instructif. Cha-
cune de ces questions bizarres cachait un système, et. ces systèmes vont bientôt
se montrer à visage découvert. Seulement, n'est- il pas curieux de voir combien
cette Allemagne nouvelle, malgré tant d'efforts pour atteindre à la vie pratique,
reste longtemps emprisonnée dans les formules de l'école? On mettait de la pas-
sion à ces querelles d'académie : pour qui tenez-vous? pour le parti historique?
pour l'école rationaliste? C'était là, il y a trois ans, toute la question. Entre celte
cocarde blanche et cette cocarde rouge, il fallait choisir. Ces querelles duraient
depuis plusieurs années, mais elles se réveillèrent surtout en 1842. On se rap-
pela que Frédéric-Guillaume IV protégeait l'école historique, et aussitôt on
attribua à cette secrète influence les changements dont le pays avait à se plaindre.
Un des chefs de l'école historique, un de ceux qui avaient appliqué ses principes
à la science du droit, M. Slahl, professeur à Erlangcn, avait été appelé à l'uni-
versité de Berlin, et placé dans la chaire d'Edouard Gans, qui venait de mourir.
Quelques mois après, c'était M. de Schclling lui-même à qui le ministère s'adres-
sait pour combattre l'école hégélienne. Tout cela semblait le résultat d'une
réaction complète, d'un plan sérieusement concerté, et la colère des feuilles
libérales devint plus vive que jamais. On sait les difficultés qui attendaient
M. Stahl à Berlin : sifflets, charivaris, émeutes d'université, rien n'y manqua ; les
étudiants de Berlin prenaient parti contre l'état historique, et M. Stahl fut obligé
de capituler avant de monter en chaire. Si M. de Schclling n'eût pas été une des
gloires de l'Allemagne, l'illustre rival de Hegel courait peut-être les mêmes
dangers que le successeur d'Edouard Gans. C'est ainsi que les divisions politi-
ques s'irritaient chaque jour sous ces termes d'école. Imaginez un étranger sans
guide, sans préparation, lisant la Gazette du Rhin ou la Gazette de Kœnigslwrg :
il n'y voit que de savantes discussions sur le christianisme historique, et il
admire ce peuple chez qui les questions de chaque jour sont si sérieuses, si dés-
intéressées. Quelle erreur! Ce peuple est émancipé de la veille, et derrière ces
théologiens qui semblent si graves, derrière ces jurisconsultes dont le style est
si pesant, il y a des partis furieux qui sont aux prises. Ce sont ces partis que
nous allons voir enfin, quand toute cette fumée peu à peu se dissipera.
A l'extrémité d'abord, sous le drapeau de la réaction, sous la bannière du
droit divin, je place les chefs de ce parti historique dont je viens de parler,
M. Haller, M. Hacvernick, M. Stahl surtout. M. Stahl, avant d'être appelé à
Berlin, professait à Erlangcn, où il enseignait la philosophie du droit. Celte
4f) SITUATION POLITIQUE
prétendue philosophie était surtout dirigée contre les philosophes ; c'était une
critique extrêmement vive des doctrines hégéliennes, et cette vivacité, souvent
spirituelle, plus souvent fantasque, très-amusante toujours, excita singulière-
ment l'attention. Depuis son arrivée à Berlin, M. Stahl s'était occupé particu-
lièrement de questions religieuses ; ces questions, il les traitait dans une forme
qui devait plaire au roi : la tentative épiscopale faite il y a quelques années à
Jérusalem n'a pas trouvé d'approbation plus ardente que celle du jurisconsulte
piétiste. Autour de M. Stahl se rangent les publicistes conservateurs, lesquels,
comme lui, ne veulent pas entendre parler d'une constitution. J'ai sous les yeux
un manifeste très-singulier de ce parti ; en voici le titre : la Voix des fidèles
sujets de Sa Majesté le Roi, Profession de foi des bons Prussiens. L'auteur com-
mence par poser en principe que le roi tient sa couronne de Dieu seul, et n'en
doit compte qu'à Dieu. « Vouloir mettre des bornes à ce pouvoir absolu, lui
demander de se limiter lui-même, c'est agir contre la volonté divine. » Il est
impossible d'être plus clair, et la conséquence est facile à tirer. Le parti conser-
vateur, qui se recrute surtout dans la noblesse et les fonctionnaires, a produit
plusieurs manifestes de ce genre ; le fond est toujours le même, la forme seule
varie. Tantôt c'est une théorie bénigne, insinuante : « Le roi est le père du
peuple, dit l'auteur ; est-il nécessaire que le père de famille partage avec son fils
le gouvernement de la maison? et convient-il que les enfants exigent des garanties
contre l'administration paternelle? » Tantôt c'est une sorte de sermon métho-
diste : « Défiez-vous de ces désirs de liberté, ce sont les conseils de Satan. Vous
habitez le paradis terrestre ; prenez garde au péché d'Eve. Une constitution !
c'est l'œuvre du diable. » Les publicistes du parti conservateur, hâtons-nous de
le dire, ne tombent pas tous dans de pareilles sottises ; il y en a qui défendent
avec beaucoup d'habileté cette mauvaise cause de l'ancien régime. M. Streckfuss,
dans un livre estimable, les Garanties de la Prusse (Garantien der preussischen
Zustânde), a combattu le parti constitutionnel avec un talent sérieux. Il fait
rapidement l'histoire de la monarchie prussienne, et montre les ancêtres de
Frédéric-Guillaume marchant toujours avec la pensée publique et la guidant
quelquefois dans les chemins de l'avenir. Le règne du grand Frédéric lui fournit
à ce sujet des réflexions pleines de sagacité. Voilà, selon lui, les véritables garan-
ties de la Prusse; c'est cette politique élevée, c'est cette situation de la monarchie
prussienne, laquelle s'est fait un besoin de l'intelligence, du progrès des lumières,
du développement de la philosophie. « La maison de Hohenzollern, s'écrie
]VI. Streckfuss, vaut pour la Prusse une charte et une république. » L'auteur
conclut en repoussant tout projet de constitution ; les états provinciaux lui
suffisent. C'est aussi la conclusion d'un travail que M. Stahl a publié tout
récemment sous ce titre : le Principe Monarchique {das Monarchische Prinzip).
La pensée de M. Stahl a cependant subi depuis cinq ans quelques modifications
assez graves; elle est devenue plus libérale. Le brillant publiciste repousse
aujourd'hui les excès de Haller, son piétisme politique, son fanatisme jaloux pour
le droit divin, et ne craint pas de reconnaître la légitimité des espérances qui
s'éveillent par toute la Prusse. Ces concessions ont leur importance ; elles sont
un indice sérieux et presque un document officiel. M. Stahl est trop bon cour-
tisan pour hasarder des paroles qui engageraient mal à propos l'école historique
et le gouvernement qui la protège. Seulement, prenons garde de nous réjouir
trop vite ; si nous demandons à l'écrit de M. Stahl quelques renseignements sur
DE L ALLEMAGNE. 4/
ia secrète pensée du pouvoir, la réponse est triste. M. Stahl admet bien une
constitution, il veut bien une chambre élue par le peuple, mais ce sera tout
simplement une assemblée consultative, ce sera une constitution moins libérale
que la constitution de Bavière. Berlin ressemblera à Munich; l'auteur n'a pas
plus d'ambition pour la capitale de Frédéric-le-Grand! Selon M. Stahl, les insti-
tutions représentatives ne conviennent qu'aux pays tourmentés par les guerres
civiles et bouleversés par les révolutions ; c'est le vigoureux remède des mala-
dies dont ils ont souffert. ■ Un tel régime, ajoute-t-il, serait fatal à la pacifique
Allemagne. »
Tandis que M. Stahl parle ainsi, écoutez ce bruit, ces cris violents, ces décla-
mations forcenées : c'est le parti démagogique qui répond au parti de la réaction
par un déchaînement sans exemple. Plus les doctrines de Stahl. de Haller et de
la noblesse de Prusse s'opposaient au légitime développement de la société con-
stitutionnelle, plus la colère des démocrates s'enhardissait chaque jour. Il n'y a
pas de pays au monde où l'on sache, comme en Allemagne, se jeter éperdument
dans les conséquences extrêmes d'un principe une fois admis. C'est là qu'on se
grise avec des formules, comme ailleurs avec des Mcwseillaises. L'ancien parti
révolutionnaire, je le sais bien, celui qui s'était montré à Francfort et à Ham-
bach. est presque entièrement dispersé, à l'heure qu'il est. M. Wirth écrit une
histoire d'Allemagne; M. Yenedey s'est converti aux doctrines pacifiques. Cepen-
dant la fièvre s'est portée ailleurs; elle agite aujourd'hui les questions religieuses,
et c'est là qu'elle produit une opposition inconnue jusque-là, et qui ne peut
exister que chez nos voisins. Les écrits de Bruno Bauer et de Louis Feuerbach
sont bien tristes sans doute dans leur nudité; eh bien ! figurez-vous les disciples
exaltés, les partisans fanatiques de ces grossiers systèmes; figurez-vous-les
surtout en présence de ce parti du droit divin que je signalais tout à l'heure. De
part et d'autre, ces excès incroyables se valent, et ces hommes, séparés par des
abîmes, finissent par se rencontrer sur un point. M. Stahl ne veut pas d'une
constitution; eux aussi, ils la repoussent. Que serait une constitution, je vous
prie, pour ce radicalisme absolu, bien décidé à changer la face des sociétés
humaines?
Je viens d'indiquer les deux partis extrêmes; c'est dans un milieu plus calme
et plus intelligent que se place le mouvement sérieux des bons esprits, la vraie
discussion des idées. Il y a plus de trois ans, dans les premiers mois de 18iw2,
un publicistc peu connu jusque-là, M. Bùlow-Cummerow. fit paraître sur la
Prusse et sur toutes les questions du jour un travail important qui fut très-
remarque. La Prusse, sa constitution , soji administration et ses rapports avec
l'AUcynafjne. tel était le titre de ce livre. M. Bùlow-Cummerow s'est placé, par
ce manifeste, à la tête de ce qu'on a appelé le centre droit. C'est un Prussien
dévoué : il a une foi vive dans les destinées de son pays, il souhaite une consti-
tution pour la Prusse, et pour l'Allemagne une forte unité politique ; mais, quand
il expose son système, quand il discute les théories diverses qui se présentent,
sa pensée est incertaine, il hésite, et se contredit trop souvent. Après avoir fait
preuve des intentions les plus libérales, il finit par redouter l'influence des
assemblées . il craint que le principe monarchique ne soit entamé et bientôt
envahi, si la constitution accorde aux chambres une part effective du pouvoir.
M. Bùlow-Cummerow ne. partage pas les opinions de M. Stahl, et les combat
même avec vivacité; cependant il arrive presque au même résultat que le pro-
48 SITUATION POLITIQUE
fcsseur de Berlin : les chambres ne doivent être, selon lui, que des assemblées
consultatives. Hâtons-nous d'ajouter que M. Bùlow-Cummerow étend beaucoup
les attributions de ces chambres, et qu'en cela du moins il est bien plus libéral
•lue M. Stahl. Les chambres, il est vrai, ne pourront que donner leur avis, mais
cet avis devra leur être demandé, et non pas seulement dans les questions de
finances, dans les affaires du budget, mais pour tous les grands problèmes qui inté-
ressent le pays. M. Bùlow-Cummerow s'est recommandé surtout, dans ces der-
niers temps, par l'intelligente sollicitude avec laquelle il a suivi les délibérations
des états provinciaux. Il a publié l'année dernière, sous le titre de Dissertations
politiques et financières, des résumés fort instructifs, où sont nettement exposés
les travaux des états dans les différentes provinces du royaume. Pour tout ce qui
concerne l'administration et les finances, les écrits de M. Bùlow-Cummerow, à
ce qu'on m'assure, font autorité désormais. Je regrette seulement, dans les ma-
tières politiques, l'indécision de sa pensée.
Malgré cette indécision, bien excusable sans doute chez des publicisles qui vien-
nent de naître à la vie politique, malgré ces hésitations très-naturelles, M. Bùlow-
Cummerow est digne de représenter le centre droit au milieu des partis récem-
ment formés à Berlin. Or, il devait rencontrer des adversaires, qui, en effet, ne lui
ont pas manqué. Voici d'abord M. Steinacker. M. Steinacker n'est pas sujet de
la Prusse, il est le chef de l'opposition libérale à la chambre des députés du
duché de Brunswick; mais la part qu'il a prise à ces débats, l'influence sérieuse
qu'il a exercée, m'autorisent à citer son nom dans ce tableau politique de la
société prussienne. D'ailleurs, cette sollicitude d'un étranger pour les questions
qui s'agitent à Berlin est un indice expressif de la situation des choses. Ce ne
sont pas seulement les destinées particulières de la Prusse qui sont en cause dans
ces discussions, ce sont les destinées de toute l'Allemagne. Une constitution peut
être octroyée, puis retirée à Brunswick, à Hanovre, à Munich, à Cassel, sans que
l'événement ait de grandes conséquences; à Berlin, la question est plus sérieuse.
Berlin est la vraie capitale des états germaniques, et ce qu'on y décidera sera
décidé tôt ou tard pour le pays tout entier. Voilà pourquoi on ne s'étonne pas,
au delà du Rhin, que le pays le plus intelligent et le plus libéral de la confédéra-
tion n'ait pas reçu encore, comme la Bavière et le Hanovre, des institutions
représentatives; encore une fois, ce sera là un événement décisif, et, pourvu
qu'il ne tarde pas trop, cette lenteur circonspecte convient à la gravité de la
situation. Ne nous étonnons pas non plus que M. Steinacker se mêle à la polé-
mique engagée entre les publicistes de Berlin, et qu'il combatte avec talent les
vues de M. Bùlow-Cummerow. Il représente à ce congrès les désirs de l'Allemagne
elle-même.
Si H. Bùlow-Cummerow est le chef du centre droit, les écrits de M. Steinacker
sont cités comme l'expression du centre gauche. A côté de ces écrits, il faudrait
surtout signaler les adresses des étals provinciaux, les réclamations, les remon-
trances des magistrats de Berlin, de Krenigsberg, de Coblenlz, de Brcslau, de
Dùsseldorf. Un recueil qui contiendrait tous ces précieux documents formerait
un excellent manuel bien propre à entretenir dans l'esprit public des traditions
fécondes. On a publié récemment un petit livre, fort curieux aussi, où se trou-
vent réunies, selon l'ordre des dates, les lois et les ordonnances qui concernent
la question constitutionnelle. Les pétitions, les adresses des villes, de 1815 à
1825. y ont également leur place, ainsi que les opinions de plusieurs hommes
DE L ALLEMAGNE, 40
d'état, des lettres, des fragments de Munster, de Stein, de Hardenbcrg. Seule-
ment, pourquoi la dernière partie de ce recueil est-elle si incomplète? Pourquoi
ces mêmes documents, depuis 18i0, nous sont-ils communiqués d'une main si
avare? Encore une fois, ce sont là les titres les plus sacrés de la cause libérale.
Ces remontrances, toujours respectueuses, mais fermes, composent en quelque
sorte un concert grave et puissant; c'est la voix publique qui chaque jour monte
et s'enhardit. A cette voix des villes si l'on ajoute celle des universités, quelle
autorité n'aura point cette opposition ainsi appuyée sur les foyers les plus actifs
et les plus intelligents du pays ! Or. les universités, si endormies il y a quelques
années, commencent à se ranimer enfin. Ce fait est grave et vaut la peine qu'on
le signale avec quelque détail ; c'est par là que je terminerai ce tableau des forces
du parti libéral.
Oui, dans ce travail politique qui agite l'Allemagne, on a pu s'étonner à bon
droit que les universités aient gardé si longtemps le silence. Ces grandes écoles
occupent une place sérieuse dans le pays; elles renferment l'élite de la nation;
des hommes éminents vont porté très-haut l'histoire et la philosophiedu droit; il y
a là ce qui manque en France, des facultés des sciences morales, des cours d'études
administratives, mille ressources vraiment précieuses. Ne scinble-t-il pas que
tant d'éléments de force et de vie devraient être plus féconds? Personne n'ignore
le rôle actif et glorieux des universités dans le soulèvement de 1813. Fichte est
le héros de cette époque, et ses discours à la nation allemande, prononcés au
milieu de nos baïonnettes, resteront comme un des plus fiers monuments de l'in-
trépidité nationale. Cette tâche, commencée en 1813, pourquoi les universités
n'osent-elles plus la continuer aujourd'hui? Faut-il de si terribles secousses pour
qu'elles se réveillent à la vie? Il est beau, quand un peuple est écrasé, de changer
sa chaire en tribune, et de ressusciter ce peuple par une parole toute puissante ;
mais, dans les luttes pacifiques de la civilisation, n'est-ce pas un devoir aussi
impérieux pour les gardiens de la science de surveiller, aux jours difficiles, le
libre mouvement du dehors, d'éclairer le travail inquiet des esprits, de lui
prêter le secours de la pensée et l'autorité d'une direction efficace?
Quand les Annales de Halle, en 1841, soumirent les travaux des universités
à une critique si vive et si impitoyable, les ardents rédacteurs de ce recueil signa-
lèrent avec raison un mal très-sérieux en effet, le silence des hautes écoles, leur
dédain de la vie pratique et l'action énervante qu'elles pouvaient exercer. Peut-
être y avait-il quelque imprudence dans celte levée de boucliers, car si M. Arnold
Ruge et ses amis avaient réussi, s'ils avaient appelé à la vie politique les hommes
éminents des universités, il est probable que ces hommes n'auraient pas défendu
les doctrines des annales de Halle. Les opinions extrêmes auraient trouvé, au
contraire, en face d'elles un groupe naturellement sérieux et modéré. Quoi qu'il
en soit, la plupart de ces critiques étaient justes, sensées, elles allaient directe-
ment à leur adresse, elles indiquaient un mal très-réel, et on ne peut nier l'heu-
reuse influence qu'elles produisirent.
Quelques mois après la brillante campagne des Annales de Halle, M. de Schel-
ling, appelé à Berlin, ouvrait son cours par ces remarquables paroles : & Je ne
viens point diviser les esprits, je viens les réconcilier; j'arrive en messager de
paix dans ce inonde déchiré. Ce n'est pas pour détruire que je suis ici, c'est pour
édifier, pour construire une. forteresse où la philosophie habitera sans rien
craindre. Or. j'entreprends celte lâche à une époque où la philosophie a cessé
50 SITUATION POLITIQUE
d'être le travail de Fccole pour devenir l'affaire de tous. Je suis Allemand, je
porte au fond de mon cœur le bonheur et la prospérité de ma patrie ; c'est pour
cela que je suis à Berlin, car le salut de l'Allemagne est dans la science. La
philosophie est engagée désormais dans toutes les questions du jour, dans ces
vivants problèmes où il est interdit, où il est impossible de demeurer neutre. «
Voilà de belles paroles, voilà de magnifiques promesses ; seulement l'illustre phi-
losophe a-t-il rempli son programme? Hélas ! non. On ne reproche pas sans
doute à l'éloquent professeur d'être resté dans ces hautes régions de l'étude où
son imagination et sa pensée se jouent en de brillants systèmes ; on remarque
cependant qu'il n'a pas tenu ce qu'il avait annoncé avec tant d'enthousiasme. De
profondes études sur la mythologie antique n'étaient pas sans doute ce qu'on
attendait de lui après cette généreuse profession de foi, et au moment où les
esprits aspiraient à une nourriture plus fortifiante. M. de Schelling était arrivé
à Berlin, il y a quatre ans déjà, au milieu des passions philosophiques les plus
vives ; toute l'école de Hegel avait frémi en voyant reparaître, après le règne du
maître, le chef d'un système qu'on avait dépassé; il fallait se concilier les esprits,
il fallait se créer un auditoire. M. de Schelling prononça alors les enivrantes
paroles qu'on vient de lire, à peu près comme les souverains de l'Allemagne,
en 1813, avaient inscrit sur leurs drapeaux les mots de liberté et de constitution
afin de rallier les peuples contre l'ennemi. Le lendemain de la victoire, on ne se
souvenait plus du contrat de la veille; une fois établi dans sa chaire, M. de
Schelling oublia facilement son discours, et la philosophie ne quitta pas l'étude
du passé pour les périlleuses épreuves de la vie active.
Ce que M. de Schelling avait promis et ce qu'il n'a osé faire, un philosophe
de l'école ennemie vient de l'entreprendre avec une singulière franchise.
M. Hinrichs a donné, l'an dernier, dans sa chaire de philosophie, à l'université
de Halle, une série de leçons sur les intérêts présents, sur les questions les plus
vives de la politique allemande. M. Hinrichs appartient à l'école de Hegel, non
pas à la gauche hégélienne, à la faction irritée que conduit tant bien que mal
M. Arnold Ruge. Non ; il est de la première école, il fait partie de ce groupe
éclairé sérieux, ardent toutefois, qui s'était formé autour du maître, et qui, dans
toutes les universités prussiennes, à Berlin, à Halle, à Kœnigsberg, établissait
solidement ses doctrines. C'est aussi là ce qui donne un intérêt nouveau à son
curieux livre. Malgré la vivacité toujours croissante de ces luttes, cette ancienne
école de Hegel avait jusqu'ici gardé le silence ; elle ne sortait pas du cercle que
le maître lui avait tracé ; elle craignait de résumer ses conclusions pour les
appliquer courageusement à la société moderne, et les journaux de la gauche
hégélienne, les Annales de Halle et les Annales allemandes, la frappaient comme
une ennemie. La Montagne, ce sont les écrivains même dont je parle qui s'attri-
buaient ces noms orgueilleux , la Montagne croyait avoir écrasé la Gironde.
Aujourd'hui cependant voici un girondin qui prend la parole. Le livre de
M. Hinrichs ne mérite donc pas seulement l'attention à cause des curieux docu-
ments qu'il renferme, il a un attrait plus vif, c'est le manifeste d'une grande
école qui se taisait on ne sait pourquoi, et abandonnait une trop facile victoire
à ses turbulents successeurs. Que ferait Hegel aujourd'hui? On se le demande
souvent avec regret. Certes, on peut le croire, il n'aurait pas reculé dans ce
développement nouveau des idées, il n'eût pas refusé de donner à la philosophie
une direction plus active ; puisqu'il avait commencé en 1815 une critique très-
DE LALLEMAGNE. 51
ferme et très-élevéc de la constitution du royaume de Wurtemberg, il aurait repris
avec plus d'autorité ces fortes études. Edouard Gans aussi, bien moins circonspect
que son glorieux maître, Edouard Gans, si généreux, si ardent, si avide de la vie
politique, n'eût pas manqué à la tâche nouvelle imposée par les événements.
M. Hinrichs, qui entreprend aujourd'hui cette tâche, n'a sans doute ni la pensée
souveraine de Hegel, ni l'ardeur enthousiaste de Gans ; mais la bonne volonté et
le talent ne lui manquent pas, et il s'efforce de relever un héritage abandonné.
Voilà quel est l'intérêt de son travail.
L'ouvrage de M. Hinrichs est une histoire rapide et assez complète de tous les
mouvements d'opinion qui se sont produits en Allemagne depuis le xvnie siècle.
Comment l'éducation du peuple s'est-elle faite sous la discipline des événements?
Quelle action ont subie les doctrines religieuses? Quel a été le rôle de la science
dans ces révolutions intérieures? Telles sont les questions auxquelles M. Hinrichs
s'est efforcé de répondre. La politique, l'église, la philosophie, voilà le triple
objet de ses curieuses leçons. L'auteur, il est vrai, remonte un peu plus haut
dans son introduction; il commence en Orient, il continue avec l'antiquité
grecque, avec Platon et Aristote, puis il passe de là à Alexandrie ; il arrive
enfin au christianisme, traverse à grands pas tout le moyen âge, et salue avec
Frédéric H l'avénemcnt du xvme siècle. Il faut pardonner quelque chose à
l'ambition de la science allemande. La plus humble cité, au moyen âge, quand
elle écrivait son histoire, ne manquait jamais de remonter à la guerre de Troie.
Un écrivain allemand qui veut raconter la révolution de Saxe ou de Brunswick
croirait aussi déroger, s'il ne cherchait les premiers titres de son récit dans les
archives de Babylone ou de Pcrsôpolis. Je regrette pour M. Hinrichs cette longue
et pénible introduction; je crains qu'elle ne nuise à son travail, et que le lec-
teur ne s'effarouche aux premières pages. La moitié d'un volume, dix ou onze
leçons pour un résumé parfaitement inutile, c'est un peu plus qu'il ne convenait
à l'économie du livre. Le moindre inconvénient de ces dissertations, c'est d'être
publiées pour la centième fois. Si elles n'apportent rien qui ne soit connu déjà,
à quoi bon en charger son travail? Si elles révèlent un point de vue nouveau,
une lumière inattendue, n'est-il pas vraiment dommage de réduire à la mince
condition de préface une si belle histoire universelle?
L'ouvrage commence sérieusement à la onzième leçon, consacrée presque tout
entière à Frédéric II ; cette leçon est excellente. 11 y a là un portrait irrépro-
chable du grand capitaine, et surtout du hardi penseur, du roi philosophe.
M. Hinrichs montre fort bien tout ce qu'il y a d'audace dans la politique de ce
souverain révolutionnaire, qui a fait asseoir le libre esprit sur le trône; il
explique parfaitement la glorieuse originalité de ce grand règne. C'est par lui,
c'est par Frédéric 11 que la Prusse a été liée à ce système vivace qui lui fait une
loi de s'associer à tous les progrès de l'intelligence. En face de l'Autriche, qui
redoute la lumière et le mouvement, la Prusse a grandi par son respect de la
pensée, par sa foi dans l'action. Or, à qui doit-elle ces traditions, ces nécessités
fécondes, et, en quelque sorte, cette charte souveraine? A celui qui écrivait
en 1751 : « Je souhaite à cette maison royale de Prusse de sortir complètement
de la poussière où elle est restée jusqu'ici, je souhaite qu'elle devienne le refuge
des malheureux, l'appui des opprimés, la providence des pauvres, l'effroi des
méchants; mais si le contraire arrivait, si (ce qu'à Dieu ne plaise!) l'injustice
et l'hypocrisie devaient y triompher de la vertu, alors je lui souhaite, à cette
52 SITUATION POLITIQUE
maison royale, une chute plus prompte, plus rapide, que ne Ta été son éléva-
tion, r. M. Ilinrichs a bien fait île rappeler avec force ces beaux souvenirs. Cette
ferme et intelligente étude sur le règne de Frédéric est une des meilleures
parties de son livre, et un excellent point de départ pour tous les développe-
ments qui vont suivre. En effet, les événements des années qui se succèdent ne
santqucla conséquence de cette politique hardie. Quand la philosophie prend un
si libre essor à Iéna et à Berlin, quand Fichte écrit les Discours à la nation
allemande, n'est-ce pas l'esprit du grand Frédéric qui se perpétue dans la
monarchie? M. Hinrichs suit avec beaucoup d'attention les phases diverses de cet
esprit ; tantôt on lui lâche la bride, tantôt il est comprimé, menacé. L'auteur
arrive bientôt à l'histoire contemporaine. Quoique les questions soient brûlantes,
il ne redoute pas les détails les plus rapprochés de nous, il n'a pas peur des
noms propres. Depuis 1815 jusqu'en 1845, le mouvement de l'opinion publique
en Prusse est longuement indiqué avec ses alternatives de succès et de revers.
Nous avons là un tableau complet de ces trente dernières années. Ce tableau,
sans doute, pourrait être plus net; l'auteur n'a pas toujours distribué avec art
les intéressants matériaux dont il dispose; tel qu'il est pourtant, avec ses
défauts, ses longueurs, sa confusion, c'est un travail utile, plein d'indications
précieuses, et le plus curieux des documents pour l'histoire contemporaine de
l'Allemagne du nord.
Voilà pour le mérite de l'auteur : ceci n'est rien cependant; le véritable intérêt
de ce livre, c'est que ce n'est pas un livre, mais une série de leçons professées
dans une université prussienne en présence d'un jeune et ardent auditoire.
Voyez-vous le professeur, le philosophe, discutant en chaire sur les événements
de l'année qui vient de finir, le voyez-vous délibérant sur les paroles de Frédéric-
Guillaume, commentant les décrets, les ordonnances, les discours de la couronne?
Quand il ne professe pas. il public des brochures ; à Pâques, à la Pentecôte,
toutes les fois que les salles de l'université sont vides, il publie sous ce titre :
Ecrits de Vacances (Ferienschriften). quelques feuilles rapides qui seront bientôt
dans les mains de ses élèves. Il ne se lasse point de leur distribuer cette nourri-
ture, et d'engager son jeune auditoire dans les problèmes de la vie politique.
Singulier pays, où peuvent se rencontrer, à côté des institutions de la monarchie
absolue, des franchises si grandes et de si étranges libertés! L'Allemagne est
aujourd'hui ce qu'était la France au xvme siècle. Quand la pensée s'éveille au
sein d'une nation tout entière, quand ce besoin d'indépendance est entré dans
la conscience d'un peuple, ces libres désirs se font jour par toutes les issues.
quo data porta. A-t-on jamais pensé plus librement qu'au temps de Voltaire,
sous le régime du droit divin, sous le gouvernement du bon plaisir? La tribune
alors, c'étaient ces brillants salons où se dépensait chaque soir tant d'esprit et de
hardiesse. En Allemagne, la fermentation sourde qui agite les peuples éclate, à
l'heure qu'il est, partout où elle peut, dans la chaire du philosophe, dans le
sermon d'un pasteur rationaliste, dans le discours d'un corps municipal. Tout
cela nous paraît étrange; soit. C'est pourtant la conséquence obligée de l'état où
est arrivé le pays. Le seul moyen de rétablir l'ordre, ce sera d'accorder la liberté
véritable. Donnez à ce libre esprit qui s'emporte la place qu'il doit occuper,
faites-lui sa part, établissez enfin les institutions fécondes qui permettent à ces
forces vives de se développer régulièrement, sans troubles, sans conflit*. Eu
attendant, il est bien que. les universités prennent ainsi la pnrole; l'intervention
de l'Allemagne. 53
de ces hautes assemblées paraît, à coup sûr, plus opportune que celle de tant
d'écrivains sans mission.
Il convient surtout que les jurisconsultes surveillent d'une manière plus efficace
ces questions législatives qui se rattachent si étroitement à la cause constitu-
tionnelle. C'est à eux qu'il appartient de demander la publicité des tribunaux,
l'indépendance des juges, la liberté de la défense. Dans une de ses meilleures
leçons, dans, une étude sur Fichte, après avoir rappelé les intrépides travaux de
ce grand citoyen, M. Hinrichs s'écrie fièrement : « Dans ces heures de crise, les
savants s'occupaient de leur science 5 les théologiens songeaient, comme aujour-
d'hui, au salut des âmes, sans jamais se soucier de la liberté de l'esprit ; les
jurisconsultes enseignaient le droit romain ou exposaient l'ancienne constitution
impériale qui n'existait plus, c'est-à-dire que tout le monde se taisait : le philo-
sophe seul osa prendre la parole. « Eh bien ! quelle sera la réponse des juriscon-
sultes? Ne relèveront-ils pas ce défi ? Je sais bien qu'il y a deux ans la chambre des
députés du royaume de Saxe a été surtout occupée de ces questions si urgentes;
je sais bien que le ministère, en Wurtemberg, a proposé aux chambres un nou-
veau projet de loi, approprié aux lumières de l'Allemagne. Dans le grand-duché
de Bade aussi, les chambres, l'année dernière, ont eu à examiner un projet de
législation conçu dans cet esprit libéral, et un homme éminent de ce pays,
M. Mittermaier, publiait, il y a quelques mois, un ouvrage approfondi sur cette
matière. C'est beaucoup déjà ; ce n'est point encore assez : la Prusse surtout se
doit à elle-même de protester sans trêve contre l'incroyable administration de la
justice. Tandis que les philosophes commentent en chaire les promesses de 1815
et de 184-0, n'est-ce pas aux jurisconsultes de Berlin, de Bonn, de Halle, de
Kœnigsberg, qu'il appartient de combattre efficacement la barbarie d'une légis-
lation inique et de faire entendre, comme nos vieux parlements, de vigoureuses
remontrances? Les universités, nous l'avons dit, sont déjà entrées dans cette voie
féconde; elles s'y avanceront davantage, toujours calmes et fortes. Dételles har-
diesses peuvent sembler bizarres, irrégulières; mais, si l'on examine la situation
des choses, il faut bien reconnaître le droit de ces savantes assemblées. Ce droit
ne cessera que le jour où il y aura une tribune à Berlin. «
Ce ne sont pas seulement les partis libéraux de la Prusse qui réclament ces
fortes institutions ; toute l'Allemagne s'y intéresse comme à une cause nationale.
Nous avons vu tout à l'heure un étranger, un membre de la chambre des députés
du duché de Brunswick, 31. Stcinacker, prendre une part active aux discussions
ouvertes à Berlin; croit-on que dans tous les états constitutionnels il n'y ait pas
des milliers de cœurs qui battent, et qui désirent pour la Prusse une situation
meilleure? Pourquoi donc, malgré les défiances, malgré les antipathies de l'homme
du sud contre l'homme du nord, pourquoi donc les problèmes qui s'agitent ;'i
Berlin éveillent-ils par toute l'Allemagne une sollicitude si empressée? II suifit
de jeter les yeux sur les états constitutionnels au delà du Rhin pour comprendre
quel est leur intérêt dans ces grands débats. Sous Frédéric-Guillaume III, dès
que la réaction de la diète contre les idées nouvelles eut entraîné le gouverne-
ment prussien, les libéraux des pays voisins, découragés et à demi vaincus, recu-
lèrent presque aussitôt. Qu'auraient-ils fait sans l'appui de la Prusse? C'est là
seulement qu'ils trouvaient les traditions vigoureuses dont leur inexpérience avait
besoin; c'était de Berlin qu'étaient sortis, avec Stcin et Hardenherg, les vœux
et les principes de l'Allemagne régénérée. La Prusse conduisait l'armée libérale;
TOME I. 4
O \ SITUATION POLITIQUE
si ce chef passait à l'ennemi, la déroute était inévitable. Aussi qu'arriva-t-il ?
Rappelez-vous l'histoire des chambres allemandes pendant tout le règne de Fré-
déric-Guillaume III. Elles se laissèrent enlever, l'une après l'autre, les garanties
qu'on leur avait d'abord accordées. On les vit même s'annuler à un tel point,
qu'elles permirent aux gouvernants d'abolir, non plus telle ou telle liberté, mais
la constitution même. C'est ce qu'on osa faire, il y a huit ans à peine, dans le
royaume de Hanovre. Les sept professeurs qui protestèrent contre ce coup d'état,
et qui y perdirent leurs chaires, ont sauvé l'honneur de Goettingue ; mais les
chambres de Hanovre, dont l'indifférence encouragea l'audace du roi Ernest,
lurent plus coupables sans doute que le gouvernement qui violait la loi. Or,
imaginez une tribune, à Berlin, imaginez la vie publique régulièrement consti-
tuée, et l'esprit parlementaire se développant avec force au sein d'une cité savante
et libérale : pensez-vous que les députés du Hanovre se seraient endormis si
volontiers, et qu'il n'y aurait eu que sept voix dans tout le royaume pour dénon-
cer l'iniquité commise ? Ces chambres, si découragées jadis, semblent se réveiller
depuis quelque temps 5 d'où vient ce réveil? Il date précisément de l'époque où
les espérances constitutionnelles ont reparu en Prusse. C'est depuis 4840, c'est
depuis les discours de Frédéric-Guillaume IV, que les réunions des chambres, à
Carlsruhe, à Stuttgard, à Dresde, ont présenté un intérêt sérieux. A Carlsruhe,
en 4842, M. Welcker osa entrer en lutte avec la diète elle-même; cette vive
et brillante campagne était impossible il y a dix ans. Le parti libéral doit
donc trouver encore dans les vœux de toute l'Allemagne un secours direct, une
assistance efficace. Cette force nouvelle s'ajoutera aux ressources dont il dispose,
et légitimera de plus en plus son avènement.
Nous avons indiqué les forces du parti constitutionnel ; que faut-il conjecturer
sur le succès de sa cause? Nous avons signalé le travail de l'opinion, le mouvement
des différents groupes 5 voilà, certes, des garanties sérieuses : quels sont main-
tenant les obstacles? D'où sortiront les difficultés? Des dispositions personnelles
de Frédéric-Guillaume IV et de l'hostilité déclarée du prince de Metternich ? Je
n'ai que deux mots à dire sur ce point.
On a vu suffisamment par tout ce qui précède quel est le caractère du roi, et
le genre de difficultés ou de secours que la cause libérale rencontrera sur les mar-
ches du trône. Frédéric-Guillaume IV n'est certainement pas un esprit ordinaire 5
c'est une intelligence tout à fait distinguée, une nature riche, douée des qualités
les plus brillantes, ornée de l'instruction la plus variée ; seulement, est-ce bien
un homme d'état? Pour parler net, il est permis d'en douter. Ce roi artiste, ce
brillant dilettante, qui donne des leçons à ses architectes, des conseils à 31cyer-
bcer, des inspirations à Cornélius, est en même temps un érudit, un philosophe,
un théologien. On assure qu'il lit Platon et Aristophane dans leur belle langue 3
il suit sans peine M. de Schelling dans ses spéculations mystiques, et, s'il faut
traiter un point de théologie, il cite les Pères, il cite Luther et Melanchton,
comme feraient M. Hengstemberg ou M. Tholuck. C'est dans les questions poli-
tiques, c'est dans la pratique des affaires qu'il est moins sûr de sa pensée. Il saura
enthousiasmer Ticck et Cornélius, Meycrbeer et Schelling; ses ministres seront
moins contents de lui et le quitteront l'un après l'autre. En réunissant à Berlin
cette illustre assemblée de poètes et de peintres, d'artistes et de philosophes, il a
obéi à ses nobles instincts, à ses délicates sympathies pour toutes les distinctions de
In pensée ; toutefois cet entourage glorieux et si conforme à ses goûts sert en même
DE L ALLEMAGNE . S ï'j
temps sa politique ; on ne saurait accuser de tendances illibérales un souverain
absolu qui introduit à sa cour le droit démocratique du talent. D'ailleurs, bien
qu'il appartienne, nous l'avons dit, à ce qu'on nomme le parti historique ; bien
qu'il se serve de M. de Schelling contre les hégéliens, de M. Eichhorn et de M. de
Savigny contre les rationalistes ; bien que la direction un peu mystique de sa
pensée l'ait rendu favorable aux piétistes, il est loyal, sincère, impétueux; il
voudrait convaincre au lieu de régner. Les rois régnent; lui, il parle; il fait de
longs discours, il engage des controverses sur les plus graves sujets, se fiant à
la facilité brillante de son esprit et à la générosité de ses intentions. Il lui est
arrivé plus d'une fois, m'assure-t-on, d'écrire de sa main à des journalistes qui
attaquaient sa politique et de les réfuter dans le meilleur style. Il discutait, il y
a quatre ans, la question constitutionnelle avec les états provinciaux de Posen :
il a débattu hier un point de théologie avec la municipalité de Berlin ; ce n'est
pas la dernière thèse qu'il soutiendra. C'est un roi très-allemand. Cependant nos
voisins deviennent moins Allemands chaque jour, je veux dire moins naïfs, moins
confiants, plus difficiles à conduire : or, un roi qui parle si volontiers ne donne-
t-il pas des armes contre lui? J'entrevois donc ici deux chances contraires : d'un
côté les dispositions fort équivoques du roi, de l'autre les encouragements qu'il
donnera, sans y songer, au parti qu'il veut contenir.
Il est certain, en effet, que Frédéric-Guillaume est peu disposé à établir dans
ses états une constitution vraiment sérieuse. Le rêve de l'école historique, c'est
d'organiser l'édifice de telle façon, que les différentes époques du passé, depuis
Arminius jusqu'à Frédéric Barberousse, s'y trouvent comme représentées par
étages; temps primitifs, droit coutumier, féodalité, monarchie, il faudrait unir
tout cela et en former l'œuvre que l'Allemagne réclame. La constitution vraiment
germanique serait enfin découverte ; elle ne serait ni anglaise, ni américaine, ni
française surtout ; ses pères, ses législateurs, ce seraient les héros de la Walhalla ;
on n'oublierait que Luther et Frédéric-le-Grand. Nous parlons sérieusement, et
nous serons bien surpris si quelques-unes de ces étranges idées ne se retrouvent
pas dans le projet de constitution qui se prépare; elles ont déjà percé visiblement
dans les discours de 1840. Seulement, les difficultés seront-elles résolues alors?
Aura-t-on réussi par là à calmer les exigences de l'opinion ? Il faudrait une sin-
gulière confiance pour l'espérer. Cependant, comme Frédéric-Guillaume aura
donné par ses discours les gages les plus sérieux, l'opposition, enhardie, pour-
suivra toujours son but. Peu importe donc que les dispositions du roi soient
aujourd'hui défavorables à la cause constitutionnelle; les engagements qu'il a pris,
ceux qu'il prendra encore, devront modifier tôt ou tard sa pensée, et le mouve-
ment de l'opinion publique l'entraînera , nous l'espérons, dans les voies fécondes
de la société moderne.
Le plus redoutable adversaire du parti constitutionnel, c'est bien évidemment
le cabinet autrichien, et surtout le politique éminent qui dirige ce cabinet. Per-
sonne n'ignore en Europe quelle est l'influence de M. le prince de Mcttcrnich.
Voilà trente-six ans que le prince est aux affaires ; pendant ces trente dernières
années, si l'on regarde au fond des choses, c'est lui qui a gouverné L1 Allemagne.
Arrivé au pouvoir en 1800, M. de Metternich a assisté à l'enthousiasme popu-
laire de 1815, aux promesses généreuses des souverains, au soulèvement de toute
l'Allemagne ; il est même un de ceux qui ont dirigé ce mouvement des peuples, et
on sait qu'il reçut le titre de prince après la bataille deLeipsig. Puis, dès le tende*
: : 7 r x t : c x
de la vk t«ûnr . il a laissé à cette noble ferveur le temps 4e se calmer,
secrètement, sans éclat, il s'est nus à lutter pied à pied contre cet esprit libéral.
Il y a nne phrase curieuse prononcée par l'empereur François à l'une des dictes
de Hongrie : Toms wmmméms sfarificitef, cf cooT Auftcrc —cor court ifnfi—i i ; serf no
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granit. Eh bien ! M. de Metternieh poursuivait cette folie de constitution, et vou-
lait, par dbariîé. en guérir r Allemagne. Sunefllant à la mis les souverains et
les peuples, tantôt il faisait retirer par la dicte les libertés accordées, tantôt il
arrêtait les gouvernements dans leurs concessions trop généreuses, H a habile-
ment mis à profit la terreur inspirée par le Tkynioarf en 1S19 ; révénement de
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le plus naturellement du monde, et en dissimulant sa joie. 11 s'agissait de lutter
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par de grands ministres; il fallait ruiner HnAnence de Stein et de Hardenberg ;
il a réussi à force d'habileté et de ruse. Or, voilà maintenant que l'esprit de Stein
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sur rennemi; il a fait semblant do ne pas le voir, attendant roceasimi de le frap-
per. L'occasion est venue bientôt, due émeute religieuse éclate, l'église évangé-
lîque est tourmentée par une crise profende : c'est alors que M. de Hetiernieh a
vu Frédéric-Guillaume F
Certes, la position de M. de Metternieh parait puissante, sa politique semble
solidement assurée ; eh bien 3 non : malgré tant de victoires remportées depuis
le congrès de vienne sur le mouvement huerai des esprits, M . de Metternieh a
*_::. .. ; h ■ .. . : . .; . . : -• - - -v '.-. : -: - " ~ : :'. '-. t>: : ■: . - . ::. ; -•:.-: : : --
sion décisive, et, si le vieux diplomate se réveille si vivement aujourd'hui. <:
qu'il croit voir chanceler rouvre de toute sa vie, Quelle a été cette oeuvre mum
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X. de Metternieh, en misant une guerre si vive aux idées nouveOes.poursui-
vait manifestement deux buts : fl voulait rainer la cause fincrale, et en même
-..t ZL 7 ; 7L7 i : r-7 7 .'-. 7 - ; - - '- : - . ' : 7- ' ■ ' "_'i..: L777 I 7: T 7" I_ '. • 7_ 7L1 ' ' 77. . >< .
La Prusse, depuis Fréuerïe-le-€aano% représentait la science, la pensée; elle
était comme le coeur énergique de F Allemagne ; eh bien ! que le gouvernement
::_::.:.:".; il :.l; _ : : . _ i ici. 5 : . ' : -■'.-'. :_.... i :■ :• : ri t : z : .-. : : .: _l ■: . -. : 5 i- : ; •: . ;
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;-;;.:_.:..' v • - .■ . .. -z.- . .5.- .: i- l.-: _.■ ■: ::l: ~; '.ï.ï 7:5; 7-L7 :-.t:f ■:_ '.■'-: ':.•-. n.
et nnfuence iature de la nairam de Brandebourg. tN 'est-ce pas là ce qui arriva
•-. -; 7 . ' N li '■-- ..' -.; - :i i .':. i . :?■-. : - ■• 7 ■: v . -. . : . : *:-, _ i . . : 7:5 : : i : 5 zr.i-
;._-,.; -_-_ -l7* . : •:...— .::.;--..:.. 7 : . i y 7 _ - - . - ; i ' ... - L. —.
*—— t Tesprit libéral recula dans le Hanovre, dans la Hesse électorale, en
E-:- .:;■■:. •-
— ^w^ M. de Metternieh triomphait donc, et, je le répète, il triomphait deux
: . « . . ".•...•..•.-.-: .7- ; 7 . - ■ 7 7 . ; . •: :.• ; .l ::_••: î 7 . . C: ;■{-:. -
dant, chose singulière! cette seconde victoire, si adroitement obtenue, lui
échappa presque au même instant. Soit hasard, soit habileté supérieure, au
momuit même où le gouvernement prussien cédait à Uni uenee autrichienne
cette direction de r Allemagne à laquelle il pouvait prétendre, il regagnait sur
un autre terrain tout ce qu'il sacrifiait ici. Cest en i £19 surtout que Frédéric-
DE LALLSMAGXF. a7
Guillaume III a commencé d'abandonner la cause libérale pour entrer dans cette
voie de réaction où l'engageait la politique du cabinet de Vienne. Eh bien! c'est
aussi en 1819 que commença obscurément, dans l'ombre, une œuvre très-
sérieuse, très-féconde, par où devait être rendue au royaume de Prusse la pré-
éminence qu'il abandonnait ; je parle de l'union douanière. Le premier traité
conclu en 1819 avec la principauté de Schwarzbourg-Sondcrshausen fut le signal
de cette nouvelle politique. Quelques années après, c'étaient des états plus
importants, la Hesse-Darmstadt. la H esse électorale, que la Prusse attirait à elle ;
ses conquêtes s'étendaient chaque jour. et. en 1830. les grands étals du centre
et du midi, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, faisaient partie du ZoUverem.
Il y eut alors un véritable commencement d'unité dans cette Allemagne si avide
de ce bien suprême. Depuis lors, des accessions importantes ont eu lieu, et il
faut aujourd'hui compter plus de vingt-sept millions d'hommes que ce grand
système réunit pour une cause commune sous la présidence de la Prusse. On
comprend quelle a dû être l'inquiétude de l'Autriche, en voyant la fortune
nouvelle de son altière rivale. Quelle défaite pour la politique du cabinet de
Vienne !
Eh bien ! si M. de Metternich. repoussé déjà sur ce point où il croyait avoir
triomphé, voit reparaître les idées libérales auxquelles il a déclaré une guerre à
outrance, les deux résultats qu'il poursuit depuis trente ans, et qu'il avait cru
atteindre, lui échapperont à la fois. Il aura perdu l'une après l'autre la double
conquête dont il pouvait se glorifier; l'œuvre de toute sa vie croulera. Cette
situation de 31. de Metternich est bien grave: elle fait pressentir les mille
obstacles que sa politique opposera au mouvement constitutionnel. Il est mani-
feste que l'Autriche est aujourd'hui plus intéressée que jamais à combattre les
idées de réforme ; battue dans la question du Zollvercin, dépassée par la Prusse,
qui s'est placée à la tète de l'unité commerciale, si elle laissait sa rivale s'em-
parer aussi de la direction politique et devenir le centre de l'Allemagne consti-
tutionnelle, elle descendrait au second rans;. Elle luttera donc avec une vigueur
désespérée, et le chef du cabinet de Vienne, à un âge où le repos est précieux,
sera forcé d'entreprendre une périlleuse campagne pour défendre l'œuvre de sa
vie entière, ébranlée déjà profondément et menacée peut-être d'une ruine
prochaine.
Je le répète, c'est là pour les défenseurs du parti constitutionnel l'ennemi le
plus terrible; c'est aussi de ce côté que l'attention se tourne désormais. On
remarque déjà, en Allemagne, que le prince de Metternich est bien âgé ; comme
on se défie du présent, on espère dans l'avenir; on se dit enfin que le président
actuel de la diète, l'élève, le confident du prince, M. de Mùneh-Billinghausen. n'a
pas et n'aura jamais sans doute l'autorité du maître qu'il doit remplacer. Je ne
sais s'il est besoin d'ajourner de la sorte les espérances de la Prusse. Si nous
avons tracé exactement le portrait de Frédéric-Guillaume, il est très-possible
que toute l'habileté du prince de .Metternich vienne échouer contre les incerti-
tudes du roi. On assure que Frédéric-Guillaume, dans les réunions de Stolzen-
fels, a fait de grandes concessions en matière religieuse, mais que. sur la ques-
tion constitutionnelle, il s'est réservé sa liberté tout entière. Frédéric-Guillaume
s'accoutume peu à peu à l'idée d'une constitution, et il ne lui déplaît pas que
l'Autriche en ait peur. S'il est retenu, d'un coté, par la crainte d'accorder plus
qu'il ne doit, de l'autre, l'attention de l'Europe dirigée vers lui. reflet produit
:>8 SITUATION POLITIQUE DE ^ALLEMAGNE.
déjà par les bruits vagues qui se sont répandus, le désir enfin d'assurer la pré-
éminence politique de la Prusse, tout en ce moment flatte son amour-propre et le
dispose à agir.
Je m'arrête : ce terrain des conjectures est toujours glissant ; qu'il nous suffise
d'avoir indiqué les chances possibles. Aussi bien, quelles que soient les incerti-
tudes du roi, si habile que puisse être l'opposition du cabinet de Vienne, il y a
un fait certain, manifeste, et je crois l'avoir mis en lumière, c'est que le parti
constitutionnel en Prusse est désormais une puissance tout à fait sérieuse. Le
grand changement qui se prépare est déjà consacré au fond des esprits. Quand
un peuple est arrivé à ee point de maturité vigoureuse, les libres institutions
que réclame ce peuple peuvent bien ne pas lui être accordées sans délai; mais il
les obtiendra bientôt et nécessairement. En assistant avec émotion, avec intelli-
gence, aux discussions de ses publicistes, en suivant ces débats d'une tribune
qui n'existe pas encore, la Prusse a conquis la tribune qu'on lui donnera demain.
Que l'opposition continue donc ces luttes politiques, qu'elle redouble de modé-
ration et de fermeté, qu'elle grandisse en talent et en persévérance ; le jour où
elle réussira, ce ne sera pas seulement la Prusse, ce sera l'Allemagne entière
qui entrera décidément dans les voies d'une civilisation nouvelle.
Saint-René Taillandier.
UN
HUMORISTE EN ORIENT.
EOTHEN.
M. do Forbin s'étonnait, en 1827, de rencontrer au pied des pyramides l'om-
brelle rose d'une dame anglaise. Depuis cette époque, le phénomène est devenu
vulgaire; les touristes anglais en Orient se sont si prodigieusement multipliés,
qu'on ferait de leurs volumes une autre pyramide de Giseh. Grâce à eux, il n'y
a plus rien à dire sur l'Orient; le mystère manque au pays du mystère. Le sphinx
est sans énigme, le temple de Denderah ne possède plus de secrets, les tombes
des rois ont été fouillées, les images des prêtres expliquées, la source du Nil est
connue, et la statue de Memnon elle-même s'est dépouillée de son prestige. Qui
ne sait sur le bout du doigt la colonne de Pompée, le Delta, les chameaux du
désert, Karnak et Medinet-Abou? L'obélisque de Louqsor est notre proche voisin,
et l'un des touristes dont je parle raconte qu'un colosse de granit, à demi ense-
veli sous les sables, n'appartient ni à Ibrahim-Pacha, ni à Méhémet-Ali, mais au
« musée britannique, « lequel n'a pas eu le temps de le faire enlever. Si cette
invasion continue, l'Orient n'offrira plus à l'album des Anglaises un seul pilastre
digne d'elles, un coin dont elles puissent dire: « ft is higldy satisfactory i —
c'est bien satisfaisant! » le dernier terme de l'enthousiasme chez la touriste
anglaise.
.Nous n'avons pas la prétention de passer en revue les trois ou quatre cents
volumes anglais dont l'Orient a été le prétexte depuis une dizaine d'années, et que
(I) Eolhen, un vol. în-8 ; Londres. 1843.
GO UN HUMORISTE
certes nous n'avons pas lus et ne nous promettons pas de lire. Le courage nous
manquerait pour soulever seulement la gerbe de l'année dernière. Toute une
mission de voyageurs s'est mise à l'œuvre; nos voisins ont couvert l'Egypte,
l'Arabie, la Palestine, la Turquie, la Grèce et la Mésopotamie. Seigneurs, com-
mis, étudiants, capitaines, marchands, ecclésiastiques, des dames, des demoi-
selles, et, ce qui atteste une fièvre orientale bien singulière, des personnes qui,
n'ayant jamais quitté Londres, leur home et leur coin du feu, veulent voyager
au moins en imagination dans le pays de leurs rêves, publient résolument,
comme miss Plimley, le récit d'un voyage qu'elles ont fait ou désireraient faire (i).
Parmi les plus sérieux de ces voyageurs, certains visitent l'Orient pour leur
libraire, et d'autres pour leur église. M. Dawson Borrcr (2) calcule exactement
les mètres et les toises de colonnades et de statues; M. Whitc (3) fait l'inventaire
des boutiques de Stamboul et de ce qu'elles contiennent ; M. Cameron (4) en-
tonne les louanges de sa majesté l'empereur Nicolas, et M. Hill (5), animé d'une
indignation véhémente contre le pape, auquel il préfère hautement le chef des
mollahs, n'a d'autre but que de démontrer la supériorité de l'islamisme sur la
foi catholique ; lord Nugcnt, au contraire, visite les lieux saints (C) pour s'as-
surer de remplacement exact et des localités précises de Bethléem et du Gol-
gotha ; enfin M. Urquhart, homme très-spirituel et quelquefois éloquent, mais fort
passionné, ne perd jamais de vue sa vieille rancune contre lord Palmerston ; il
se la rappelle en face de Misitra ou lorsque, vêtu d'une robe de chambre perse,
il prend son thé dans un bocage sur les bords de l'Ilyssus.
On voit bien que l'excentricité anglaise ne fait faute à pas un de ces voyageurs.
Chacun a son parti priS et son idée fixe, quelquefois assez triste, comme chez
M. Hill, que poursuit en tous lieux le fantôme du papisme, et qui se ferait plutôt
renégat et circoncis que chrétien catholique. Ni M. Hill, ni lord Nugent, ne nous
ont captivé, tout respectables qu'ils soient. Nous nous sommes laissé attirer et
séduire par des originalités plus capricieuses et plus douces. Nous avons lu
M. Cameron par exemple, le chevalier errant de l'empereur de Russie; M. White,
l'observateur infatigable des rues de Constantinople ; enfin l'auteur anonyme
d'Eothen, railleur sans pitié des splendeurs et des ruines orientales. Ceux-là,
nous les avons suivis, nous les avons étudiés, nous les aimons, l'auteur d'Eothen
surtout, qui est un humoriste pur, et qui appartient à une famille d'esprits
libres, penseurs que rien ne discipline, poètes que rien n'entrave, obéissant
à leurs impressions vraies. Montaigne n'était pas d'une autre race, et c'est un
des plus aimables chefs de cette famille que nous estimons tant.
Plus les affaires, le business, comme disent énergiquement les Anglais, pèsent
d'une lourde masse sur leurs intelligences et envahissent les heures du premier
ministre comme de l'ouvrier, plus c'est chose piquante de voir leurs humoristes
en voyage se livrer à toute leur verve d'indépendance. Leur caprice déchaîné ne
respecte rien. Ils s'expatrient avec délices, s'amusent comme de grands écoliers,
(1) Days and Nights in the East; 2 volumes, 1845.
(2) A Joumey from Naples lo Jérusalem, by Dawson Borrer; 1 vol., 1844.
(3) Three years in Constantinople, or Domestic Mail tiers of the Turks in 1844, by
C. Wtnle;3 vol., 1845.
(4) Personal Adventures and Excursions..., by G. P. Cameron; 2 vol., 1845.
(5) The Tiara ani the Turban, by W. Hill; 2 vol., 1845.
(6) Visits to sacred f.ands, by lord Nugent; 2 vol., 1845.
EN ORIENT. 6J
hument Pair libre à pleine poitrine, et rient au nez de tous. Dès l'époque d'Eli-
sabeth, un certain Thomas Coryate ou Tum Coryalt, comme l'appelaient ses
contemporains, courut l'Europe et l'Asie, et consigna ses mélancoliques facéties
dans un petit volume plein de naïvetés grotesques, publié sous le titre allitératif
et gothique de Crudités de Coryalt.
Au xvme siècle, Sterne, bien plus savant qu'on ne le pense, et qui puisait,
comme Rabelais, une partie de ses inventions dans de vieux bouquins oubliés,
mit à profit ce prédécesseur sentimental et burlesque. Coryatt. Sterne connais-
sait son siècle, il comprit que les grossières plaisanteries de Coryatt n'étaient plus
de mise; il flatta les voluptés sentimentales de ses contemporains, et fît accepter
ses lubies sous cette étiquette raffinée et menteuse. Voyez à quel point les hommes
sont dupes des mots ! c'est un éternel sujet d'étonnement : le Sentimental Jaurney
de ce malin Sterne a toujours passé pour un « voyage de sentiment. » Qu'y
voit-on, je vous prie, de sentimental, si ce n'est le caprice ironique, sensuel et
même cynique d'un voyageur qui s'amuse, se repose, rêve, flâne, se moque de
lui-même et de vous aussi?
Depuis quelques années, les voyageurs humoristes les plus gracieux et les plus
piquants qui aient suivi la piste de Sterne sont Halliburton, juge de la Nouvelle-
Ecosse, qui, sous le nom de Sam Slick, marchand de pendules de bois (i). a
vivement parodié le patois et décrit les mœurs de certains cantons reculés de
l'Amérique septentrionale; Charles Dickens, dont les spirituelles Xotcs sur les
Etats-Unis ont eu un grand succès de gaieté (2) ; enfin l'auteur anonyme des
Bubbles from Nassau [Brunnen von Nassau), que l'on croit être Samuel Taylor
Coleridge. Chez Halliburton, la plaisanterie est plus sèche et plus originale;
Dickens est plus pittoresque et plus vif; les mœurs et les ridicules des petites
villes d'eaux allemandes n'ont pas de meilleur peintre que l'auteur des Brunnen
von Nassau, homme du monde, leste, pimpant et de bon ton. Tout à côté d'eux, un
peu plus incorrect, mais aussi plus brillant, se place l'auteur anonyme d'Eothen.
Le seul pédantisme du livre est sur la couverture : Eothen, cela veut dire
« des pays de l'aurore. » — Un beau jour, l'auteur s'est dit à lui-même que
l'Occident lui déplaisait, que la civilisation le fatiguait, que ces femmes pâles,
ces hommes noirs, cette régulière activité de l'Europe, le faisaient périr d'ennui.
« 0 vieille Europe ! s'est-il écrié, j'en ai bien assez de toi ! 0 notre pauvre chère
vieille pédante ! laborieuse et fastidieuse ménagère, excellente fabricante et bou-
tiquière adorable, tes vices sont plus insupportables que tes vertus ! Je vais
chercher un pays qui possède encore quelque chose d'imprévu, un pays barbare,
sans cafés et sans tribunaux, sans passe-ports et sans aidermen, d'où la gendar-
merie soit absente, comme les chemins de fer et les journaux. Si l'on m'y pend
ou que l'on m'y empale, ce ne sera pas comme atteint et convaincu de vagabon-
dage, mais pour me punir de ne pas suivre la coutume générale et les lois du pays,
de ne pas être un bandit, et de ne pas aller tout nu. Je trouverai du nouveau,
je me sentirai vivre; mon sang circulera plus vite, et je secouerai la torpeur
européenne, l'oscillation monotone d'un pendule aux mouvements réguliers ! n
II dit. et il part. Comment il arrive jusqu'à Semlin, sur les bords de la Save, il
(1) Voyez, dans la Revue du 13 avril 1841, ParUcle de M. Chastes sur cet écrivain.
{"2) Voyez, dans la livraison du ôl janvier 1843, les Américains en Europe et les Euro-
péens en Amérique.
62 l'N HUMORISTE
ne nous le dit pas. Une fois arrivé là, il se met en tête de pousser jusqu'en Pa-
lestine par la Grèce, l'Egypte et le désert. Jeune et gai, rien ne lui importe ou
ne l'arrête ; il n'a point de but politique, il se laisse aller à toute impression
nouvelle. Il ne cherche pas de médailles, s'inquiète peu de monuments, ne tient
pas grand compte des souvenirs classiques; la bonne humeur et la santé sont les
meilleures parties de son bagage.
Le premier personnage qu'il rencontre sur son chemin , c'est la peste , ou
plutôt le fantôme de la peste. Il ne recule pas devant cette grande terreur de
l'Orient, et plus tard, la rencontrant au Caire et à Constantinople, il joue avec
elle, la brave, la défie, et finit par la nier totalement. Une douzaine de bandits
enturbannés l'accueillent, il s'engage dans le labyrinthe obscur de la première
rue musulmane, et foule aux pieds, sans le moindre respect, les ruines friables
de ce vieux sol formé de débris ; partout silence, immobilité, ennui, misère, une
misère drapée, il est vrai, dans ses haillons, et qui voudrait passer pour mysté-
rieuse. Le voyageur nouveau ne s'y laisse pas prendre. Le premier pacha qu'il
salue ne lui impose pas; il voit ce que M. Urquhart a si bien fait observer, le
peu de rapports qui se trouvent entre l'Orient et l'Europe, le vide et l'inanité de
ces rapports, et la singulière mystification subie par les voyageurs et le public.
Avez-vous lu, dans le voyage de quelque honnête gentleman, après sa tournée
d'Orient, le pompeux récit de l'entrevue qu'un pacha lui a courtoisement accor-
dée? Y avez-vous trouvé le panégyrique de ce Turc parfaitement au courant des
choses de l'Europe, et qui n'ignore rien des relations des états européens entre
eux, ni des progrès admirables de notre industrie? Cette entrevue, prise au grand
sérieux, orne presque tous les voyages modernes. L'auteur (TEothen en fait bon
marché, et, réduisant à la réalité vulgaire cette magnifique entrevue, il l'abaisse
aux proportions d'une facétie, et la fait même descendre jusqu'à la farce.
Voici l'Anglais , escorté de son drogman, qui se présente et pénètre chez le
pacha, siégeant avec sa pipe dans une salle blanche meublée de cinq tapis et de
douze esclaves. — « L'Anglais, dît gravement le pacha, est le bienvenu; bénie entre
toutes les heures est l'heure de son arrivée ! » Le drogman, qui se retourne, dit
au voyageur : « Le pacha vous salue. — Saluez-le de ma part, interrompt l'An-
glais, et répondez que je suis enchanté de l'honneur de le voir. » Le drogman
prend alors une attitude diplomatique, et, les bras croisés sur sa poitrine,
entame le grand discours suivant, qui se reproduit avec des variantes à l'occa-
sion de tous les voyageurs : « Sa seigneurie, cet Anglais, seigneur de Londres,
vainqueur de la France, suppresseur de l'Irlande, a quitté ses gouvernements, et
permis à ses ennemis de respirer un moment ; franchissant les vastes mers sous
un incognito sévère, escorté de quelques serviteurs, en petit nombre, mais éter-
nellement fidèles, il est venu arrêter ses regards sur la figure éclatante du plus
magnifique des pachas, le maître de l'admirable et miraculeux pachalik de Karago-
kougoldour ! « Cette tirade syrienne, arabe ou persane, selon la circonstance,
ayant paru interminable au voyageur, celui-ci craint que son interprète n'ait
commis quelque sottise, et se retourne vivement : « — Que diable dites-vous au
pacha ! je crois que vous lui parlez de Londres. Il va me prendre pour un cockney.
Je vous ai toujours recommandé de répéter que je suis gentilhomme de l'Yorkshirc,
appartenant à l'une des branches de la famille Bowklackwow, propriétaire du
parc et du château du même nom ; j'ai eu l'intention de devenir juge de paix de
mon comté, et le pair d'Angleterre lord Grcatprose m'avait assuré de son patro-
EN ORIENT. 60
nage auprès des ministres relativement à une belle sinécure, mais il a manqué
de parole ; enfin j'ai figuré comme candidat aux élections de Goldborouglr et
mon élection aurait certainement eu beaucoup de succès, si mon rival n'avait pas
acheté mon comté tout entier. Entendez-vous? quand vous parlez de moi. ne dites
jamais que la vérité stricte! « Le drogman se tait, et le pacha, reprenant la
parole : « Que dit notre ami. le soleil levant de Londres? Y a-t-il quelque chose
que je puisse lui accorder dans le pachalik de Karagokougoldour ? * Le drogman
très-mécontent : « Cet Anglais, venu du parc de Bowklackwow, membre de la
susdite famille, et qui aurait été quelque chose dans son pays s'il avait pu. vient
d'énumérer ses titres et ses exploits. — La fin de ses honneurs est plus éloignée
que les limites de la terre, s'écrie le pacha en caressant sa barbe, et le catalogue
de ses qualités est plus nombreux que celui des étoiles du firmament. — Que dit
le pacha? — Le pacha vous félicite. — De quoi ? de n'être pas membre des com-
munes? Moi. ce que je désire connaître, ce sont les vues et les intentions du pacha
relativement à l'Europe, ses observations personnelles sur l'empire ottoman.
Dites-lui que nos chambres ont été convoquées, et que le discours du trône ren-
ferme la promesse solennelle de maintenir l'intégrité des domaines du sultan. —
Hautesse, dit le drogman, cet Anglais, qui aurait été quelque chose dans son
pays s'il avait pu, avertit votre hautesse que les chambres parlantes et la chaise
de velours de l'Angleterre ont juré de maintenir l'immortalité du trône du sultan.
— Merveilleuse chaise de velours ! s'écrie le pacha ; merveilleuses chambres !
(Imitant la machine à vapeur) : Toujours de la fumée ! Ouizz ! ouizz ! Toujours
des roues qui tournent ! Bit î brr ! Tout se fait comme cela en Angleterre. Mer-
veilleux peuple ! machines merveilleuses! — Ah'çà! dit le voyageur anglais au
drogman, qu'est-ce qu'a donc le pacha, qu'il fait des gestes et répète : Ouizz!
ouizz ! brr ! brr? Croit-il que notre gouvernement veut être infidèle a ses pro-
messes ? — Non, excellence ; le pacha dit qu'il n'y a chez vous que des roues et
de la fumée. — C'est exagéré, reprend gravement le voyageur, qui est un homme
positif. La vérité est que nous avons poussé très-loin l'industrie des machines,
dites-le bien au pacha, et que. par le moyen de la vapeur, nous faisons voyager
des armées avec la rapidité de l'éclair. — Le drogman. qui aime les choses mer-
veilleuses, se retrouvant dans son élément, élève de nouveau la voix : — Le
seigneur anglais dit à votre hautesse que. du premier moment où un mot dés-
agréable pour l'Angleterre est prononcé dans quelque lieu du monde que ce soit,
il ne s'agit que de jeter dans un grand trou, pratiqué au milieu de Londres,
d'innombrables armées qui reparaissent en une minute avec armes et bagages à
l'autre extrémité du globe. — Je sais tout cela, dit le pacha sans s'étonner. Les
locomotives me sont parfaitement connues. Je sais que les armées anglaises
vovaaient sur des charbons ardents. C'est merveilleux ! Ouizz ! ouizz ! brr ! brr !
des roues et de la fumée ! Oui. les Anglais couvrent le monde d'un océan de
calicot et d'une moisson de coutellerie. Toujours des roues ! toujours de la fumée !
— Le pacha, dit le drogman, fait ses compliments aux couteliers anglais et à vos
fabricants de calicot. — A la bonne heure, réplique l'Anglais. Dites bien au pacha
que je le remercie de son hospitalité, et qu'il faut que je parte. — Alors le pacha
se lève gravement s'il croit son hôte d'un rang égal au sien, et lui dit : — Or-
gueilleux sont les étalons et fières les juments qui ont mis au monde les chevaux
qui vont porter votre excellence et la conduire au terme de son heureux voyage.
Puisse la selle sur laquelle il va s'asseoir lui être doute comme la barque du pro-
04 UN HUMORISTE
phète sur la troisième rivière du paradis ! Puisse-t-il dormir du sommeil d'un
enfant, entouré de ses amis ! et puissent, quand ses ennemis se présenteront, ses
prunelles flamboyer dans l'obscurité comme les prunelles de quarante tigres en
fureur ! — Ce que le drogman traduit par ces simples paroles : — Le pacha vous
souhaite le bonjour. »
Telle est, s'il faut en croire notre voyageur, l'influence ordinaire du drogman
oriental sur la conversation. Interprète qui n'interprète rien, intermédiaire infi-
dèle, il ne sert qu'à jeter entre la civilisation de l'Europe et la barbarie asiatique
les nuages de ses périodes sonores. Bien déterminé à n'être dupe de rien, pas
même de son drogman, Eothen, nous le nommerons ainsi, puisqu'il a choisi ce
nom grec comme étiquette de son livre, se met en route avec ses drogmans et
ses Tatars, traverse la Servie et la Bulgarie, atteint Andrinople, puis Stamboul
ou Constantinople, et réduit au même taux vulgaire la splendeur et la magnifi-
cence de tout voyage oriental. On monte à cheval, parce que les autres moyens
de locomotion manquent; on emporte ses provisions, faute d'hôtelleries; on
marche en troupe bien armée pour faire peur aux bandits ; on s'accoutume à
l'air froid du matin, à la selle turque, qui vous perche sur un trône périlleux, à
dormir à la belle étoile, et à ne faire grand cas ni de sa propre vie ni de la vie
des autres. Ce sont là, selon lui, les résultats les plus clairs d'un voyage asiatique.
Victor Jacquemont, notre compatriote, avait porté dans l'Inde un peu de cette
propension au dédain, de ce sarcasme facile et froid, de ce nil admirari qui rend
Eothen si amusant ; celui-ci a plus de gaieté, moins de science, plus de jeunesse,
moins de raison, plus de laisser-aller, moins de vigueur et de pensée. Arrivé à
Constantinople, ce n'est plus du drogman qu'il se moque, mais encore de la
peste ; il ne veut pas croire à la contagion ; sous le rapport du costume et de la
couleur locale, son avis est que la peste ne va pas mal à cette ruine de la gran-
deur, à cette ombre de la puissance qu'on nomme l'empire ottoman, et il serait,
je crois, fâché que l'on privât l'Asie de cet accessoire funèbre et splendide, qu'il
regarde comme souverainement oriental. Il raille de tout son cœur les terreurs
européennes; il méprise ces Francs, qui s'enveloppent de vastes draperies, s'y
tapissent, s'y ensevelissent, glissent inaperçus dans les rues, et rampent timide-
ment sous le dôme de plomb d'un ciel pestiféré, tandis que le vrai croyant, la
tête haute, le front serein, marche dans les places publiques, accueillant d'un
grave sourire la vie ou la mort, l'arrêt de la destinée ! La première fois qu'il se
trouve face à face avec une beauté orientale, la peste règne ; quant à lui, l'humo-
riste, il ne se dépouille pas de son rôle d'observateur; il prend même fort bien
la plaisanterie funèbre dont la promeneuse imagine de l'épouvanter. Il raconte à
la troisième personne, avec une tranquillité parfaite, comme s'il ne s'agissait
pas de lui-même, cette bonne fortune :
« Vous êtes engagé, dit-il, dans une étroite allée tortueuse, sombre, encaissée
entre deux grandes murailles blanches, et tout à coup vous rencontrez une de
ces masses de mousseline et de cachemire qui représentent une dame à la pro-
menade. A ses trousses marchent les esclaves de son service, et vous la voyez se
dépêtrer de son mieux, se traîner gauchement, rouler, avancer, sous le fardeau
des draperies incommodes qui la surchargent. Avec ses grosses bottes et ses deux
paires de pantoufles, elle se traîne, plus semblable à un cercueil qu'à une sul-
tane. La femme se trahit cependant ; une certaine conscience de pouvoir et de
beauté se fait jour sous sa lourde et ridicule armure ; vous n'apercevez que
EN ORIENT. 6Î5
deux bouts de doigts roses et deux trous lumineux et noirs qui vous éblouissent.
Elle regarde, se retourne, regarde encore, observe, cherche s'il y a là quelque
musulman qui l'épie ; puis tout à coup, soulevant ce jupon solide qu'elle porte
sur la figure, le yachmak, elle apparaît dans sa splendeur, dans l'éclatant orgueil
de ses deux lèvres serrées et de ses sourcils arqués et fins comme le premier arc
de la lune naissante. Vous êtes frappé, étonné, vous devenez pâle, c'est la grande
marque de l'émotion. Elle le voit, et elle sourit ; ses doigts roses s'avancent vers
vous 5 ils vous touchent, vous vous sentez troublé jusqu'au fond de l'âme ;
bientôt ses lèvres majestueuses s'entr'ouvrent, et elle s'écrie : a Youmourdjak !
— Chrétien, j'ai la peste ! et je te la donne ! » Cela dit. elle disparait en riant,
son grand œil noir attaché sur vous, qui restez immobile et éperdu. Pourvu que
vous soyez poltron ou seulement timide, vous êtes perdu. Vous restez sous le
coup de cette fascination épouvantable ; la fièvre vous gagne, la fièvre vous saisit,
vous vous enfermez dans votre cabinet le plus caché, vous ne voulez voir per-
sonne ; le médecin vous apporte ses drogues, le crieur des morts fait retentir
dans la rue votre glas funèbre, et huit jours après vous expirez, l'œil noir de la
musulmane toujours fixé sur vous. C'est comme cela qu'elle entend la plaisan-
terie. Quant à moi, qui ne prétendais par mourir encore, je me mis à éclater
de rire, ce qui déconcerta un peu la dame; elle releva son yachmak d'un air de
colère, et continua majestueusement le tangage et le roulis de sa démarche. Ses
femmes, qui d'abord avaient ri de la facétieuse idée de leur maîtresse, retombè-
rent dans un triste silence; elles étaient toutes désolées de n'avoir pu mystifier
un chrétien. »
Il parait qu'avec ce fonds de bonne humeur on n'a jamais la peste. En vain les
chars funèbres circulent dans les ruelles obscures de Péra. en vain la o corne
d'or « vomit des cercueils de toutes les dimensions, en vain banquiers européens
et interprètes arméniens tombent malgré leurs précautions de tout genre, comme
les mouches en automne : Eothen voit les morts s'entasser autour de lui, sans
que le fléau l'atteigne et sans qu'il le redoute ; il observe la grave éloquence des
marchands, le mouvement des rues, la terreur des Francs, la résignation des
Turcs; puis, saisi d'une fantaisie classique, il va se rafraîchir en lonie et en
Grèce, et saluer tour à tour les vieux tombeaux d'Hector. d'Achille. d'Homère et
de Miltiade. Au milieu de cette atmosphère pure delà beauté hellénique, l'humo-
riste ne se laisse pas plus entraîner aux séductions du génie grec qu'il ne s'est
laissé accabler par l'effroi de la contagion de Stamboul. Il conserve dans sa pri-
mitive bizarrerie et dans sa verve « gothique » son esprit d'analyse, de détail et
de fantaisie plein de petits détours curieux. Loin de jouer au classique et à
l'homérique, il ébauche en passant les moines latins, les marins grecs, les voya-
geurs irlandais, et sculpte en deux coups leurs caricatures. Quant aux faunes et
aux bacchantes, quant aux citations de Théocrite et de Pindare, il n'en a cure,
et vraiment il a raison, puisque sa fantaisie l'appelle ailleurs; j'aime mieux un
Charlet naïf qu'un >lichel-Angc manqué. La Troade. Homère et le sépulcre de
Patrocle le conduisent bien vite à Djiaour-Izmir ou Smyrnc l'infidèle, où il ne
s'occupe ni de Smyrne ni des infidèles, mais d'un profil de femme et de son ami
l'Irlandais Carrigaholt.
C'est l'Irlandais par excellence : il ne marche pas, il bondit; il ne parle pas. il
chante ; il ne chante pas, il éclate. Tous ses goûts sonf des passions ; il en change
incessamment, et passe d'une fureur pour les tulipes à une fièvre pour les
G6 UN HUMORISTE
instruments à vent. Eotlien venait d'arriver à Smyrne quand une espèce de cri
particulier à Carrîgaholt, pénétrant jusqu'au voyageur et traversant trois salles
et six portes, lui annonça la présence de l'Irlandais, qui bientôt lui apparut dans
sa gloire. La nouvelle fantaisie de Carrigaholt était matrimoniale, et, plein de
confiance dans son aptitude au bonheur conjugal, il était venu tenir à Smyrne
son quartier général, vers lequel affluaient et les marchands d'esclaves, et les
juifs vendeurs de bijoux, et les pauvres consuls, possesseurs d'une chaumière, de
trois poules qui les aidaient à vivre, et de deux filles à marier, qui pesaient fort
à leur cœur paternel. Au lever de cet Européen, si ardent à chercher une fiancée
à travers le monde, et venu de l'ile verte, green Erin, pour faire battre tous les
cœurs féminins de la mer d'Ionic, se trouvaient les marchands de pantoufles
dorées, les brodeurs de voiles nuptiaux, les graveurs de cassolettes orientales, les
fabricants de narghilés, tous ceux, en un mot, qui pouvaient concourir aux
desseins conjugaux de Carrigaholt, à l'éclat de son costume, et à la séduction de
sa magnificence. Un vieux pappas à la barbe blanche lui apprenait à prononcer
pur ionien les paroles d'amour : Philê moû, sas agapô! et un petit Italien bossu
plaçait sur les cordes de la mandoline les doigts rebelles de l'écolier. Dans un
coin, sous des voiles mystérieux et ne se révélant aux regards de Carrigaholt
qu'à la fin de l'audience, la marieuse juive se tenait debout; quand elle se trou-
vait seule avec lui, tous les marchands ayant quitté la place, c'était son tour de
charmer cette imagination avide de songes, et d'offrir au rêveur éveillé, dans le
nuage des descriptions les plus ravissantes, un harem oriental d'une perspective
infinie et d'une variété sans bornes. Carrigaholt et ses rêves, toujours légitimés
par l'espoir du mariage, font pendant plus d'une semaine le bonheur d'Eothen,
qui, de compagnie avec lui, se met à étudier les Smyrniotes, leur profil, leurs
traits, leurs lèvres, les lignes de leur front, les souplesses de leur taille, et qui
arrive à des conclusions assez précises. « Rien n'est plus complètement classique,
dit-il, que ces filles de la race antique, qui portent leur dot mêlée à leurs che-
veux, et mettent ainsi leurs adorateurs à même de savoir exactement ce qu'elles
valent. Je les tiens toutes pour impératrices nées. Il n'y a pas une Smyrniote, si
pauvre qu'elle soit, qui, sous la croisée rustique de sa cabane, ne soit une vraie
Junon ; reine de l'Ionie, la Smyrniote trône pendant les beaux jours à toutes les
fenêtres de l'ile, portant, entrelacées dans l'ébène de sa chevelure, ses richesses,
médailles, piastres, ducats. Ce visage antique, ces lignes droites et sévères, ce
front large, massif et menaçant, ces yeux profondément enfoncés dans leurs
larges orbites, tout cet ensemble imposant et calme annonce une existence sûre
de sa force, qui n'attend rien de personne et se fie dans son énergie individuelle.
La narine est dilatée, fine et altièrej la lèvre mince, aux lignes délicates et
voluptueuses ; le col et les épaules annoncent la passion et la puissance. La
coquetterie d'un pinceau barbare a rougi la commissure de ces grands yeux
redoutables, et réuni le double arc de ces sourcils impérieux. Une immobilité
royale et sauvage respire dans cette statue animée, qui ne bouge pas, qui vous
regarde fixement, qui vous suit comme une menace, pendant que votre cheval
vous porte d'un bout à l'autre de la rue. 0 majestueuse Smyrniote, je crois
vous voir encore assise à votre fenêtre ! Que vous ressemblez peu aux pâles fleurs
de l'Angleterre ! A quoi pensez-vous donc? A quoi vous servent les contours
féminins de ces lèvres pourpres comme la grenade et si délicatement accusées?
Seriez- vous, par hasard, non pas une femme, mais l'imnior telle Perséphone,
EN ORIENT. 67
souveraine des royaumes sombres? Il faudra donc, non pas vous aimer, mais
vous obéir et trembler ! a
Carrigaholt n'épouse point Perséphone. sa monomanie de recherche conjugale
cède la place à une ardente passion pour les yachts, les yoles et les chaloupes.
Eothen. qui se remet en mer avec lui. fait voile sur TÀmphitrite, brigantin grec,
à équipage grec, où saint Nicolas est fort en honneur, et où l'image du saint,
pendue comme un baromètre, devient tour à tour, sous sa vitre protectrice,
l'objet des prières, des fureurs et des remerciments des matelots. Ils sont con-
teurs, orateurs, poètes, turbulents, en définitive les moins disciplinés du monde
et les moins capables de diriger un navire et de tenir la mer. On rase les côtes,
on donne à peu près sur tous les bancs de sable et tous les rochers 5 on crie, on
chante, on boit, et l'on invoque le patron ; puis le ciel se couvre, et l'émeute,
qui s'empare du navire, éveille le vieux démos d'Aristophane, qui veut jeter le
capitaine à l'eau ; enfin Eothen. que cette scène, digne de l'Agora d'Athènes,
intéresse fort, débarque, toujours riant, à Limesol, dans l'île de Chypre. Là il
est accueilli par un pauvre diable de vice-eonsul qui massacre ses poulets pour
lui donner à dîner, et le fait asseoir entre Socrate ou Zocrâiie. Aspasie ou
Azpàhzle, et Alcibiade ou Alkibiades, ses trois enfants; puis la conversation
s'engage sur la terrasse de sa maison, le salon ordinaire des Orientaux, à l'effet
de savoir ■ pourquoi M. de Rothschild n'est pas roi d'Angleterre. «
Eothen, après avoir rendu sa visite à Paphos. qu'on appelle Balïo. continue ses
études féminines, et déclare que le prix de la grâce appartient, entre toutes les
femmes de la Grèce, à la Cypriote. « Elle a le je ne sais quoi des Parisiennes, ce
charme que les Hellènes, dans la souplesse de leur idiome fécond, essaient en
vain d'exprimer ; ils les nomment « les plus politiques des femmes, politikôtatai,
reines des sourires et des fantaisies. » Le balancement d'une taille svelte. les
lignes onduleuses d'un col finement attaché, l'invention élégante d'un costume
moitié classique, moitié ottoman, la liberté d'une chevelure qui baigne de ses flots
leurs épaules blanches, tremblaient ou captivaient encore l'imagination de notre
humoriste, lorsque la ville deLarnecca disparut à ses yeux, et son vaisseau l'em-
porta vers Beyrouth, devenu si célèbre dans ces derniers temps.
Il était destiné à rencontrer là. ou tout à cote, une humeur plus sauvage et
une originalité plus dominante que les siennes propres. Lady Stanhope. dont il
avait connu la famille, l'accueillit bien, et déploya pour lui plaire ou le subju-
guer tous ses frais de magnificence en détresse et de magie orientale ; elle lui fit
ses plus beaux récits, lui montra l'avenir, le berça de ses songes, et le laissa
tout à fait sous le charme, comme le prouve ce long chapitre (le plus grave et le
plus mauvais du récit), où il est question de la sorcière, et où. déposant sa ma-
rotte et sa grâce naturelle, l'auteur devient sérieux pour son malheur et pour le
nôtre. Passons vite. C'est à Beyrouth qu'il fait connaissance de Démétri. son
nouvel interprète, une des bonnes silhouettes du livre, et qui vaut mieux encore
que Carrigaholt.
Il était de Zante. fort laid de sa nature, pourvu d'un visage plus accidenté
que tous les Tatares et les Kosacks du Don et du Dnieper, orné de pommettes
pointues plutôt que saillantes, d'un nez se projetant du fond d'une sorte de
gouffre, où disparaissaient, perdus, ses petits yeux, et d'une crinière hérissée à
la fois et rare comme les poils d'un jeune sanglier. A celte tournure hétéroclite
et démoniaque venaient se joindre les habitudes d'un costume étrange. Démétri
08 UN HUMORISTE
s'affublait do provisions sans nombre et de paquets de toutes dimensions, dont
il chargeait ses épaules, sa taille, sa ceinture, et qui l'embarrassaient fort quand sa
mule, musulmane indocile, s'arrêtait en route, et, pliant gravement les jambes,
prenait ses ébats dans la poussière.
C'était un chrétien enthousiaste. Passé maître dans le savoir-vivre oriental, ne
parlant à ses hôtes que d'Ibrahim-Pacha qui va leur couper la tète, de bour-
reaux et de vengeance, et comprenant aussi bien que lady Esther Stanhope le
respect passionné des Asiatiques pour le pal, le lacet, le gibet, et tout au moins
le bâton dont on les assomme, cet honnête Dthémétri (c'est l'orthographe des
uns) ou Thdémétri (ainsi l'appellent les autres), que nous pourrions appeler
Démétrius sans inconvénient, nous plaît on ne peut davantage. Avec ses deux
petites moustaches dures et dressées comme les poils qui ornent la lèvre supé-
rieure d'un chat, avec sa vigilance d'épagneul et son système d'intimidation,
toujours au guet pour son maître, devinant le vol qu'on prépare, flairant d'une
lieue le mensonge juif ou arabe, il établit autour de l'Anglais un rempart per-
pétuel et une défense triomphale. Tailleur dans sa jeunesse, saint de profession.
Démétri avait erré trente ans dans les domaines de la Turquie, et savait le fort
et le faible de ces petites principautés oppressives et indigentes. Notre homme
avait conçu la plus active haine pour le nom turc et la foi de Mahomet. Comme
il avait appris à lire dans les vies des saints, leurs grandes actions et leurs cou-
rageux dévouements lui avaient porté à la tête ; il ne cherchait que les moyens
d'imiter, de venger ses héros et de faire triompher ses idées ; — enfin l'Orient
possède encore un véritable don Quichotte chrétien, monté sur une maigre mule,
et le plus cruel ennemi de l'islam. C'est son bonheur de terrifier les Arabes, sa
joie de voir les cheikhs se soumettre, son orgueil d'insulter les pachas. De vio-
lence en violence, de menace en menace, il promenait triomphalement son An-
glais, lequel, étonné et presque honteux de ce qu'on disait et faisait en son nom,
essayait en vain de faire baisser le ton de son guide, et trouvait que sa marche
à travers les populations ressemblait trop à celle d'Alexandre, que c'était
pousser trop loin l'orientalisme, et que l'on faisait de lui un trop haut et trop
puissant seigneur.
Démétri ne se laissait point vaincre par les intercessions de son maître 5 il
jetait la terreur sur le passage de la caravane, que l'on adorait à cause de cela
même, et dont on prévenait les moindres désirs. Bientôt on pénètre en Galilée
et l'on visite les couvents latins, Bethléem, Cana, le Jourdain, sans que l'élasti-
cité de pensée et la verve de caprice dont l'auteur est doué puissent cédera l'im-
pression de respect produite par de si vénérables lieux; il essaie quelquefois de
devenir grave, et n'y parvient guère. Entre Tibériade et Jérusalem, une nou-
velle fureur contre la civilisation s'empare de lui, et il se trouve si bien dans le
désert, au milieu de ces roches rouges et calcinées, éclairé des feux de son bi-
vouac et entouré de ses bandits, dont Salvator Rosa aurait copié les haillons,
qu'il entonne un nouvel hymne contre la ville de Londres et la discipline de la
vie ordinaire. Il a un peu froid et un peu faim; mais qu'importe? Démétri l'a-
vertit de prendre garde; on délibère là-bas, et l'on se demande s'il ne serait pas
convenable de voler et d'assassiner le voyageur. L'avis de Démétri, avis que
notre Anglais ne veut pas suivre, serait de prendre les devants et de couper le
cou au guide, qui, par parenthèse, a égaré son maître. Ces inconvénients de la
\ic nomade n'empêchent pas l'Anglais de la trouver charmante; fidèle à son ori-
EN ORIENT. 09
ginalité, il continue à maudire les salons, les affaires, la vie publique, la vie
privée d'Europe, et ce monde policé où l'on a le malheur de dormir en sécurité
ou à peu près. « Pardonnez -moi, s'écrie-t-il, ô hommes honorables et civilisés!
Qui de vous n'a pas ses caprices et ses petits goûts particuliers ? Quelque bien
taillés et proprement polis par l'Europe et la civilisation que vous soyez, vous
retrouverez toujours, dans un coin mystérieux de votre être, quelque veine sau-
vage. Quel est celui d'entre vous que n'ont pas sollicité et aiguillonné cet amour
de l'indépendance, cette soif du repos et du désert? Précisément les plus sérieux
et les plus occupés éprouvent ardemment le dédain et l'ennui des places publi-
ques et des grandes villes, des bals et des orchestres, des palais et des boutiques
resplendissantes sous les flots du gaz. Il ne faut pas être homme de génie pour
ressentir ces émotions byronniennes. Jusqu'aux plus honorables chancery-men
de Londres et avoués de Paris, jusqu'aux graves conseillers auliques de Vienne
se trouvent, pendant leurs vacances, dévorés, comme moi, d'une ardeur de liberté
furieuse, s'élancent à cheval, s'embarquent en canot, vont gravement jusqu'au
Hartz ou à Bade, jusqu'à Rouen ou aux Verrières suisses, et secouent leurs
chaînes ! »
Ainsi disant, il poursuit sa route, cuit sa farine de maïs entre deux fragments
de roche, atteint la mer Morte où il se baigne, en ressort tout incrusté de sel
blanc, enfin traverse le Jourdain, soutenu par des outres gonflées d'air, radeau .
singulier, qu'une tribu arabe improvise pour lui sous l'inspection du fidèle Dé-
métri, et que ces hommes dirigent en nageant autour de l'embarcation. C'est
ainsi qu'il arrive jusqu'à la Terre-Sainte, écarté de temps à autre de sa route
par Démétri, qui a plus d'un saint à prier, plus d'une relique à baiser, et qui
n'épargne pas les pieux mensonges pour aller trouver les objets de sa dévotion.
Enfin il entre à Jérusalem, et ce qui l'étonné le plus, c'est que la ville s'est dé-
placée. « Je demandai le Calvaire, on me répondit : Montez au premier. En
effet, le Calvaire était au premier étage. « Le mont sacré étant devenu le point
central de Jérusalem, la ville a marché, a grandi, elle s'est concentrée autour
de la montagne sainte. En définitive, c'est au premier étage de la grande église
que se trouvent les traces du martyre et les trous d'or dans lesquels s'enfoncè-
rent jadis les clous du divin supplice.
Personne n'a mieux reproduit qu'Eothen la physionomie réelle de Jérusalem,
ville chrétienne et juive, arabe et musulmane, les querelles et les combats des
races ennemies qui l'habitent, la diversité des costumes et l'aflluenec bariolée
des étrangers qui la visitent. L'auteur d'Eothen ne se permet pas ces impiétés
passées de mode dont le moindre défaut est d'être de mauvais goût; mais il est
naïf et ne se perd pas, comme lord Nugcnt, dans des dissertations infinies et
stériles sur le véritable emplacement de la crèche et les faits et gestes de la prin-
cesse Hélène. Il oublie son protestantisme pour dire du bien des franciscains
catholiques, de leur bienfaisance et de leurs aumônes, et esquisse en passant la
singulière figure que fait aujourd'hui en Judée l'évèque protestant anglais, qui
est venu l'habiter avec sa jeune femme, ses nourrices anglaises, ses petits enfants
roses, et tout le confortable gommé de la nursery britannique.
A Bethléem, il devient plus joyeux que de coutume, grâce à une rencontre
inattendue. Longtemps la gravité des femmes orientales, « qui marchent comme
des cercueils enveloppés tic mousseline, » et dont on ne voit que a les prunelles
dévorantes, » L'extrême disgrâce des « Bédouines du désert, a peu fidèles, dit-il.
TOME I. \i
70 UN HUMORISTE
• au premier devoir do leur sexe, qui est de plaire, » l'avaient impatienté. Le
voiei à Bethléem; quels sont ces cris? Des femmes rient! des femmes chantent!
— Les Bethléémites mahométans avaient provoqué la colère d'Ibrahim-Pacha ;
son sabre vengeur massacra la population musulmane de la ville. Aussitôt dis-
parurent la sombre décence et la moralité sévère que les mahométans imposent
à leurs femmes 5 ce fut une révolution. Après des années de silence, les filles
chrétiennes de Bethléem eurent enfin le droit d'être gaies. Elles en profitèrent à
merveille, et le premier éclat de cette émancipation féminine accueillit notre
voyageur. Pour lui, qui venait de parcourir ces villes sans femmes, dont un dé-
corum rigoureux fait autant de déserts et de prisons, mille petites voix gazouil-
lantes venant chatouiller son oreille furent un miracle. D'abord un bruit confus
les annonce à distance, puis se rapproche, grandit, s'élève, grossit, et, en deux
minutes, la troupe rieuse et timide l'environne ; vingt de ces petites Bethléémites,
brunes, vives et sveltcs, fixent sur lui de grands yeux noirs, si graves et si
brûlants, qu'ils pénétraient, dit-il, « au fond de son cerveau. »
Au premier geste, au premier mouvement de l'étranger, avant même qu'il eût
pensé à mal, l'essaim tout entier s'était enfui. Comme cependant il savait se
donner un air assez raisonnable pour n'effrayer personne, et qu'il était » assez
vicieux, dit-il, pour ne pas paraître trop innocent, » cet heureux mélange ras-
sura les curieuses, qui, revenant à petits pas et par degrés, se groupèrent autour
de lui, et finirent par se trouver tout près, mais tout près de cet animal nou-
veau, venu des régions lointaines. Alors la plus brave, riant du danger et assez
hardie pour l'affronter, s'empare de la basque de l'habit qu'elle considère avec
attention, et, rassurées par une témérité si décisive, les autres resserrent leur
cercle, enlèvent à l'Anglais tout moyen de s'échapper, et entament une contro-
verse aussi aiguë que brillante sur la conformation merveilleuse de ce que nous
appelons « chapeau, »et sur le tissu extraordinaire de cette triste enveloppe que
nous appelons « habit. » Bientôt de ces matières elles passent à de plus profondes
et non moins philosophiques ; comment un homme peut-il avoir cinq pieds six
pouces, des cheveux châtains, bouclés, soyeux comme ceux d'une femme, et des
joues roses sous lesquelles circule l'ardente fraîcheur du sang saxon? Puis, aper-
cevant des mains non gantées, un nouveau miracle ! des mains si blanches , si
européennes, aux ongles roses, qui, comparées aux mains des Syriennes et
même à leur visage brûlés du soleil, paraissent inexplicables, elles se perdent en
cris d'admiration ; la pensée d'un nouveau crime s'éveille chez la plus hardie,
qui, tremblante et étonnée, s'empare de la main anglaise, la place entre ses deux
mains, la palpe et la retourne comme nous faisons de la patte d'un gros chien pa-
cifique que nous rencontrerions. Chacune en étudie curieusement la couleur et la
structure, comme si c'était de la soie de Damas ou un tissu de Kachemire. Quant
à l'Anglais, à qui ce manège ne déplaît pas, il demeure fort paisible, sage et
immobile, si bien qu'elles deviennent infiniment plus vives et plus bruyantes, et
l'une explique à l'autre, avec des cris et des rires prolongés, que c'est bien sûre-
ment quelque animal apprivoisé qui ne fait de mal à personne, un sanglier sans
défenses, un être dont on ne doit rien craindre, un lion sans griffes.
Chacune à son tour prétend examiner cette main passive, la tenir, la palper et
en expliquer les détails ; mais, derrière ce groupe bruyant, deux yeux étincel-
lent et se cachent, et ce sont les plus noirs, les plus beaux, les plus doux de toute
la bande. La plus timide et la plus jolie ne veut pas être aperçue 5 elle se fait un
EN ORIENT. 71
voile des longues manches de mousseline de ses sœurs; ces dernières ne veulent
pas souffrir cette timidité et cette honte ; on la tire, on l'entraîne, on veut une
complice 5 il faut qu'elle partage les dangers des autres, et ce petit poignet délicat
et rose que la plus violente de ses compagnes a étreint, et ces longs cils noirs qui
s'abaissent comme pour cacher sa terreur, ne peuvent rien pour sa défense.
Tout agitée et rougissante, elle cède; on place la petite main brune et effilée
dans la main anglaise, objet d'une étude si soutenue. Le mariage est conclu, la
voilà fiancée du voyageur; le sang bat plus rapide au cœur de la Bethléémite et
du Saxon. Un moment ces grands yeux noirs s'arrêtent sur l'étrange conquête,
puis ils retombent et demeurent cachés sous la longue frange de leurs paupières
brunes, et toutes les chrétiennes se taisent, comme effrayées de' leur audace. Alors
l'essaim reprend sa volée, revient encore, s'éparpille de nouveau, comme une
troupe d'oiseaux sauvages qui ne demanderaient pas mieux que de s'apprivoiser.
L'auteur d'Eothen excelle dans ces aquarelles qu'il ébauche avec une légèreté
gracieuse et une ironie d'heureux effet.
A peine échappé aux Bcthléémites, il se lance dans le désert, et là se trouve
dans sa gloire. On le suit dans ses campements, perché sur la citadelle de son
dromadaire, éclairé des feax de son bivouac nocturne, avec ses bagages jetés sur
le sable, une hyène assez pacifique montrant le bout de son museau par les fentes
de la tente, et ses Bédouins confabulant au dehors sur les meilleurs moyens de
le dépouiller. Vous comprenez, après l'avoir lu, l'énorme différence qui sépare
la vie asiatique de la nôtre ; seulement, il ne faut pas demander à cet agréable
successeur de Sterne de savant itinéraire, rien sur l'archéologie, la philologie ou
la géographie ; il faut se contenter des caprices et des reflets qu'il fait ondoyer
devant nous. Le soleil le cuit, le sable l'aveugle, et tout est pour le mieux, selon
lui, dans le meilleur des mondes. Son rôle d'humoriste et d'Anglais dandy ou
exclusive ne l'abandonne pas, et sa rencontre avec l'un de ses compatriotes au
milieu du désert en est une preuve curieuse.
Cet autre Anglais, venu à peu près en droite ligne de Calcutta en Palestine,
traversait les mêmes plaines de sable pour se rendre à Jérusalem; vers le milieu
de la solitude, les voyageurs se rencontrent, montés sur leurs chameaux respec-
tifs. Allemands, Français, Italiens, se fussent dirigés l'un vers l'autre, empressés
de iier connaissance et de parler de leurs aventures; le souvenir de la patrie, la
communauté du langage, ce long espace de temps passé parmi les tribus sau-
vages ou les nations étrangères, tout les eût portés à fraterniser dans le désert.
Ceux-ci, Anglais et gens de la fashion, se regardent, se toisent, s'examinent et
passent leur chemin. Dans le désert même, ils ne pensent qu'à sauver les intérêts
de leur petit orgueil, à se couper, comme on dit là-bas. ou, comme on dit en
France, « à se brûler la politesse. » « Je pensais bien à lui parler, s'il m'accos-
tait ; mais que lui aurais-je dit après tout ? Je trouvais ridicule de lier conversa
tion sur le sable d'Arabie, comme si l'on était dans Picadilly en visite du matin.
Je me trouvais dans mes humeurs indolentes. Je continuai doue nia route,
grimpé sur mon chameau, sans aucun signe de reconnaissance envers mon
eo-voyageur. si ce n'est un léger salut qu'il me rendit, — connue quand on se
rencontre dans le parc. » L'autre salua aussi et passa ; niais les domestiques,
moins bien élevés que leurs maîtres et séduits par le plaisir d'une petite causerie
dans le désert, laissèrent les gentilshommes tout seuls et en avant. 11 se trouva
que les deux chameaux des deux maîtres, ne se voyant pas suivis, s'arrêtèrent.
7'2 UN HUMORISTE
Ces animaux, plus sociables que ceux qu'ils portaient, forcèrent les voyageurs
isolés à revenir sur leurs pas. L'Anglais qui venait de l'Inde prit la parole et dit
«à son compatriote : « Vous êtes curieux sans doute de savoir comment la peste
se comporte au Caire? » La glace ainsi brisée par une ingénieuse entrée en ma-
tière, la conversation prit son essor à la satisfaction de tous les deux.
En Egypte, où il arrive, Eotben trouve la peste, les pyramides et les célèbres
sorciers du Caire. Les derniers lui font grand plaisir, et il est tenté d'embrasser
leur vénérable barbe; quant à la peste, il soutient encore que c'est une fiction
pure, bien qu'il voie mourir successivement son banquier, son médecin, son chi-
rurgien et tous ses domestiques, à l'exception de Démétri; « tous sont morts de
peur, » dit-il. Les pyramides sont « d'énormes triangles de pierre, « que per-
sonne ne regarderait s'ils n'étaient a si gros et si vieux. » Après avoir ainsi
diminué des trois quarts les admirations convenues, Eothen remonte sur son dro-
madaire, se dirige vers Suez, juge que Démétri marche trop lentement, le quitte,
s'égare et se trouve seul au milieu des sables, sans eau, sans pain, sans provi-
sions et sans guide. La situation est romanesque assurément; Eothen la trouve
assez agréable. Il aperçoit deux Bédouins sur des chameaux, va droit à eux, des-
cend, saisit une gourde gigantesque pendue au cou de l'un des animaux, la porte
à ses lèvres, se désaltère sans mot dire, remonte sur sa bête et laisse les Bédouins
stupéfaits ; c'est un des exploits qu'il raconte avec la plus vive satisfaction.
Le soleil contre lequel il a tant crié lui sert de guide, et après avoir sauté,
malgré lui, par-dessus la tête desa monture mécontente et harassée, il arrive épuisé
de fatigue à Suez, où il se refait un peu, et où il retrouve son monde ; puis il se
dirige vers Gaza et Naplouze, sans que son amour du désert se soit amorti. A
Xaplouze, grand foyer de l'orthodoxie musulmane, il espère se reposer quelque
temps : espérance vaine; bientôt une députation solennelle des chrétiens de la
ville vient déranger sa quiétude, et le force de prendre part aux agitations et aux
intrigues dont elle est le théâtre, et qui eut pour centre et pour objet une belle
personne, Mariam, veuve et fiancée, chrétienne et musulmane, dont l'histoire
ne manque pas d'intérêt, et caractérise assez bien les mœurs de ces pays peu
connus et de ces populations mêlées.
Elle avait quinze ans et demi, la beauté la plus délicate et la plus parfaite, et
pour mari un chrétien de la ville, qui la traitait bien. Pendant les fêtes du ma-
riage, qui réunissent et confondent les populations de croyances diverses, un
cheikh arabe, fort riche et considéré dans le pays, vit la fiancée, et s'éprit d'une
passion tellement vive, qu'il résolut de tout hasarder pour devenir maître de la
proie qu'il convoitait. Sa moralité mahométane ne lui permettait pas d'espérer
raccommodement adultère dont les habitudes européennes se font un jeu ; en
Orient, on ne se résigne pas au partage des voluptés. Notre cheikh était d'ail-
leurs un homme pratique. Il reconnut qu'une seule voie de succès lui était ouverte,
que, s'il faisait de la chrétienne une mahométane, le mariage chrétien serait nul,
et qu'il fallait attaquer ce cœur du côté de la théologie. 11 ouvrit donc ses batte-
ries résolument, et se servit pour cela de l'intermédiaire accoutumé que l'auteur
espagnol de la Cèlestine a minutieusement décrit, et qui. dans tous les pays du
monde, sert au même emploi, d'une vieille femme. Ce fut elle que l'on chargea
de la conversion. Aucun iman ne fut député à la jeune fille pour lui faire com-
prendre la magnifique beauté du chapitre de la Table et les éternelles vérités
contenues dans celui de la Vache. Des syllogismes convaincants remplissaient
EN ORIENT. 73
plusieurs corbeilles sous forme d'écharpes de soie, de châles de cachemire et d'ai-
grettes de diamants tout à fait persuasifs; le cheikh avait bien deviné, et la con-
version s'opéra sans peine. Mariam découvrit dans un miroir incrusté de nacre
les vérités de l'islamisme, et ne put rester sourde à l'éloquence des topazes mon-
tées en boucles d'oreilles pnr les orfèvres de Damas; les plis moelleux de ses
nouveaux cachemires l'enveloppèrent, la foi mahométanc fut son asile, et elle
déclara qu'elle cessait d'être chrétienne. Mais, comme toute propagande reli-
gieuse est prohibée par la loi du pays, il fallut que de nouveaux présents pour les
juges aplanissent les autres difficultés. Au lieu de la remettre aux bras de son
amant, à qui elle coûtait déjà cher, on déposa Mariam dans une mosquée, où elle
devait recevoir les instructions religieuses du Coran. Sa famille et ses amis
criaient au scandale, répétaient à qui mieux mieux que cette conversion n'était
pas sincère, qu'ils en appelleraient aux autorités supérieures, et qu'ils auraient
raison de la violence exercée par les mahométans sur une chrétienne. Pour
mettre fin à ces réclamations, un rendez-vous fut fixé; au milieu des deux
familles convoquées et réunies dans la mosquée, Mariam, prenant la parole, pro-
nonça la formule consacrée de l'islamisme : Dieu est. Dieu, et Mahomet est le pro-
phète de Dieu, et toi, ma mère, tu es un chien infidèle du sexe féminin ! Le mari
ne se tenait pas pour battu. Malgré une déclaration si clairement énoncée, la
fiancée, devenue musulmane, restait en dépôt dans sa mosquée, pendant que les
chrétiens de la ville dépêchaient au gouverneur de Jérusalem leur prêtre grec,
chargé de réclamer la restitution de l'épouse; ce gouverneur était célèbre par ses
artifices, qui lui ont valu le surnom arabe d'Abou-Goush {père des mensonges).
Ulysse de la Palestine, il justifiait ce titre d'honneur.
Les choses en étaient là, et les curiosités, excitées par le départ du prêtre,
attendaient impatiemment le dénoûment, lorsque notre Anglais et son ciceronr
Démétri arrivèrent à Naplouze, et trouvèrent la ville en rumeur et l'Hélène
chrétienne dans sa mosquée. Ménélas se tenait tranquille, et paraissait d'avis
qu'une femme qui avait abandonné si lestement lui et la foi chrétienne ne valait
pas la peine d'être reconquise; il laissait agir les parents, qui se hâtèrent de
députer à Eothen une solennelle ambassade, lis lui représentèrent l'atrocité du
fait, l'indignité qu'il y aurait à céder aux passions brutales du cheikh, surtout le
devoir d'un chrétien. Ému d'indignation, il fut tenté de faire un peu de cheva-
lerie en faveur du christianisme outragé et de l'époux privé de sa compagne. Son
guide Démétri, fanatique comme au temps de la première croisade, l'y excitait
vivement. Par malheur, les envoyés chrétiens chargés de solliciter son interven-
tion laissèrent échapper une parole imprudente. « Si nous la tenons une fois,
s'écria le plus furieux, nous la rosserons d'importance ! » L'auteur d'Eothcn
perdit toute envie de solliciter pour un mari indifférent et des parents furieux.
Quant à Démétri, il voulait absolument que l'honneur chrétien fût vengé, et
il agissait dans ce sens avec un zèle extrême. Lorsque Abou-Goush, « le père
des mensonges, « qui avait été persuadé parles ducats et les piastres du cheikh,
eut opposé aux parents chrétiens des fins de non-recevoir, ceux-ci dépêchèrent
à l'Anglais une seconde députation plus pressante que la première. Celui qui
prit la parole se montra encore plus courroucé que le premier orateur de la
réclamation. L'Anglais répondit qu'il avait bien réfléchi à cette affaire et qu'il
lui était impossible de penser comme eux , que cette jeune fille si prompte à
quitter sa famille et sa religion pour quelques bijoux ne lui semblait ni calho-
74 UN HUMORISTE
lique ni mahomélane, et qu'il ne fallait pas attacher d'importance aux caprices
d'une enfant trop avide de beaux atours ; que, si l'on envisageait la question sous
le point de vue temporel, les intérêts de Mariam seraient plus efficacement pro-
tégés par son époux musulman que par son époux chrétien ; que le premier des
deux était mieux placé dans le monde, plus riche, plus considéré que son rival.
Enfin, à la grande horreur de ceux qui ['écoutaient, le voyageur déclara que,
selon lui. le cheikh amoureux ferait un très-bon mari.
Ce qu'il ignorait, c'est que Démélri avait détruit d'avance tous ses efforts;
notre drogman s'était rendu chez le gouverneur, qu'il avait menacé de la colère
de l'Angleterre, de celle de la France et de la Russie combinées. Il lui avait mon-
tré l'Europe entière prenant fait et cause pour la chrétienne; à force de menaces,
d'invectives et de mensonges, il avait arraché la promesse de la restitution con-
jugale, et son maître, qui s'y était si fort opposé, n'en fut averti que long-
temps après le départ de Naplouzc. Pauvre Mariam ! quels traitements ont dû
l'accueillir à son retour chez son mari chrétien ! à quels chagrins a dû l'exposer
l'amour trop vif des topazes montées en boucles d'oreilles et des colliers d'éme-
raudes !
Démétri, on le voit, commençait à l'emporter sur son maître ; la foi vive
triomphe toujours de l'indifférence. Entre Naplouze, Damas et Balbek, il nous
semble même que le facétieux Eothen s'est définitivement converti aux doctrines
de son interprète, et que sa philanthropie européenne s'est accoutumée à ce sys-
tème de terreur universelle que Démétri n'a pas cessé de lui prêcher. Vers la fin
du vo5'age, Eothen rançonne assez lestement les paysans, parle haut, fait le fier,
et joue son rôle de tyran asiatique avec une grâce et une aisance dont il n'a plus
l'air de s'apercevoir. Enfin, quand il a passé le Liban et qu'il fait voile pour
Smyrne avec un général russe boiteux et fanfaron, dont il a soin de taire le nom
et les titres, il semble parfaitement aguerri aux manières conquérantes ; il a des
airs de pourfendeur, et se promène en maître dans le pays. Un jour, il veut dé-
barquer à Satalieh ; le pacha lui envoie son généralissime pour lui intimer la dé-
fense de mettre pied à terre avant d'avoir accompli la quarantaine. Le général
russe et lui ne font pas la moindre attention à ces ordres suprêmes. On débarque,
le drapeau russe à la main, en face d'une trentaine de gardes-côtes rangés en
ligne sur la grève, et Ton prend d'assaut la maison du pacha de Satalieh ; le
canon du brigantin épouvante la population ottomane, met en fuite toute la
ligne de fantassins en tarbouch, et nos conquérants pénètrent, enseignes dé-
ployées, jusque dans le palais du despote asiatique. La scène est excellente, j'en
conviens, et ce pacha qui commence par s'entourer d'une trentaine de janissaires,
dont l'œil lance la menace et la mort, puis qui finit par demander aux Euro-
péens excuse et pardon de l'insulte qu'ils lui ont faite, qui leur donne un bon
repas et des chevaux, et se persuade à lui-même qu'il a eu très-grand tort et
qu'il est l'offenseur, me semble un personnage assez comique; mais enfin qu'est
devenue la modération habituelle de l'auteur? La pureté de ses sentiments ne
semble pas avoir résisté à son contact avec le vieux pays du despotisme.
Après la surprise de Satalieh, qui est son coup de maître, Eothen, qui nous
est apparu sur les boi'ds de la Save sans que nous eussions la moindre idée de
ses antécédents de voyage, disparaît dans les défilés du mont Taurus. et ne dit
adieu à personne ; il s'évanouit comme on se glisse hors d'un salon, sans faire
de bruit en sans rien dire. On regrette un peu ce facétieux voyageur, qui a du
EN ORIENT. 75
sens malgré son accent nonchalant et bizarre, et qui laisse apercevoir dans ses
légères causeries la vraie situation des populations orientales : la misère et l'a-
vilissement des Juifs, la promptitude avec laquelle, à la voix du premier pro-
phète, on les pille et on les massacre; l'ascendant progressif du nom chrétien;
l'étrange sentiment de décadence qui a pénétré les plus obscurs pays de l'islam ;
enfin l'estime que l'on a pour l'esprit et la ruse des Grecs, sans que cette estime
s'étende plus loin ; — mais surtout la grande ombre que projette sur l'Orient le
nom gigantesque du tzar. A lui seul se rapportent toutes les communions grec-
ques du christianisme asiatique; les Ottomans ont senti le poids de son épée ; il
suffit de l'uniforme ou de l'aigle russe pour faire trembler les pachas.
Au seul froncement de sourcil d'un voyageur russe sans caractère et sans suite,
cheikhs, Bédouins, et toutes les magnifiques altesses, et tous les barbares du
désert, rentrent dans le néant. Il n'y a pas de pauvre fellah tout nu sous le so-
leil d'Egypte, pas de chef arabe enveloppé de son bournous, qui ne comprenne
vaguement que là-bas, dans quelque cabinet de Vienne ou de Paris, de Saint-
Pétersbourg ou de Londres, deux ou trois hommes pâles et presque sans voix,
assis au bout d'une table verte, vont, avec un chiffon de papier et un peu d'encre,
bouleverser la Grèce et la Palestine, renverser les trônes, et changer la face de
l'Asie. Cet horrible « chapeau, » si justement dédaigné des Asiatiques, n'a qu'à
se montrer, les fronts s'abaissent, et l'opprimé lui demande protection contre h'
turban. On l'a souvent dit, la prophétie est évidente et certaine : l'avenir pro-
chain verra une grande guerre, celle de la Russie et de l'Angleterre à propos de
l'Orient.
Aussi est-ce un personnage très-bizarre que celui de M. Cameron, Anglais qui
se déclare pour l'empereur de Russie contre l'Angleterre, et qui raconte avec
assez de feu et de verve ses voyages aventureux en Circassic ; il invite résolu-
mont le monde oriental à venir au-devant du joug moscovite. Il ne voit pas une
tache dans la conduite et la personne de l'autocrate : pour la boauté, c'est
Apollon; pour la force, Hercule; pour le génie, César. Quant à la Russie, c'est
le plus beau de tous les pays, et surtout le plus libre. Selon ce point de vue ori-
ginal, il n'y a aucune estime à faire de la Circassie et de la Géorgie, qui opposent
aujourd'hui même une résistance héroïque à leurs envahisseurs. On ne sait pas
trop comment concilier avec ces panégyriques perpétuels de tristes anecdotes
que M. Cameron rapporte, et qui en disent plus long que tous les discours, celle
de Bogdan, par exemple, qui offre un roman plein d'intérêt. Ce petit propriétaire
de la Crimée, homme charitable et d'un cœur sympathique, avait éveillé l'envie
du suzerain par ses qualités même, l'usage qu'il en faisait et l'espèce d'autorité
qu'elles lui donnaient dans le pays. On lui suscita je ne sais quelle chicane, on
brûla son domaine, on outragea ses filles, on le battit de verges. Il se réfugia
dans les steppes, arma des paysans, joua le Spartacus, pendant quinze années
brûla les châteaux des seigneurs, vécut de pillage, et mourut en les maudissant.
A cette passion moscovite de M. Cameron, l'on peut opposer L'enthousiasme
que M. Urquhart, écrivain très-remarquable, a conçu pour la Turquie, et la per-
suasion où il est resté que l'Europe a beaucoup à apprendre de ce côté. L'étude
passionnée et circonstanciée à laquelle M. White a soumis la métropole de l'isla-
misme n'est pas moins bizarre, dans sa consciencieuse rigueur. Nos voisins ap-
pellent d'un mot singulier cette sorte de plaisanterie, qui n'en est pas une. el
qui réussit surtout en Angleterre; ils disent que c'est de la plaisanterie sèche.
7G UN HUMORISTE EN ORIENT.
dry humour. M. White, l'auteur des Mœurs domestiques de Constantinople, ne se
doute guère de l'attrait comique attaché à ses chapitres de « la pipe, » de * la
bougie, » des o épiciers de Stamboul, » des « vendeurs de lait, « des « balais
et des balayeurs, « des « lanternes » et des « sorbets. « Il n'y a pas d'algébristc,
pas de statisticien, pas de monographe qui le vaillent pour la description des
plus menus détails. Il a compté les allées de Stamboul, il a mesuré les murailles
du harem, il sait combien de tombeaux élèvent à Scutari leurs têtes blanches, il
sait la police de la ville mieux que l'cffendi qui en est chargé.
Pour nous autres voyageurs casaniers, gens du coin du feu, modestement assis
près de nos pénates, ces récits, qui font vagabonder l'esprit et l'emportent aux
rives lointaines, sont choses tout à fait charmantes. Dans le nombre de ces livres,
ceux que nous préférons sont les plus simples comme Eotken ; nous sommes las
de choses et d'hommes sublimes. « J'ai du regret, dit quelque part l'auteur d\£V
then, de n'être pas plus sublime, plus enthousiaste, plus vertueux et plus lyrique.
Je ne peux atteindre ces hautes régions, et c'est un chagrin pour moi. » Nous
l'aimons tel qu'il est : la vertu éclôra sans doute en lui quelque jour ; l'enthou-
siasme viendra quand il pourra. Puisse son exemple nous délivrer enfin des faux
enthousiasmes et des faux sublimes, qui sont aux enthousiasmes réels ce que la
galanterie est à l'amour !
La mode vient de le couronner à Londres de cinq éditions successives. Nous
serions assez de l'avis de la mode, tant la vérité nous plaît, tant nous préférons
aux solennelles draperies dont la gravité enveloppe souvent la sottise un peu de
naïveté familière, d'agréable humeur et de simplicité moqueuse. Ces gens de bon
caractère, dont le sourire console, dont la présence égaie, qui ne songent ni à
nous endoctriner ni à nous éclipser, se font pardonner beaucoup ; on n'a pas le
courage de critiquer un compagnon de route tel qu'Eothen, et de demander
compte ou du but de son voyage ou de la fin de ses phrases à ce dernier rejeton
d'une race qui se perd en Europe et même en Angleterre 5 — infatigable causeur
qui babille sur ce qu'il a vu ou imaginé en Syrie et en Palestine, et qui, ne vi-
sant ni à la rêverie ni à l'érudition, nous fait des contes à dormir debout, se
moque des pachas, nie les pyramides, et respecte médiocrement le soleil. Il ar-
rive au bout de son livre, sans que ce livre ait eu de commencement, et sans trop
savoir s'il a une fin. Lui demanderons-nous une théorie, un système, une phi-
losophie? Il n'achève pas toujours ses périodes. Exigerons-nous qu'il parle des
pyramides comme Napoléon, de la Grèce comme Byron, de la Judée comme
Chateaubriand, lui qui entre en Palestine et contemple Jérusalem sans pousser
de dithyrambe, campe chez les Bédouins sans fanfaronnades, et passe le
Jourdain sans explosion lyrique ? Par le temps de fausses imitations qui court,
on doit un doux accueil et de la reconnaissance à cet écrivain naturel 5 il a l'ex-
trême complaisance de ne pas être poétique. C'est un mortel tout uni et tout
simple, qui veut bien n'être pas demi-dieu, tant il a de bonté pour nous.
F. de Lagémeyais.
k:
DE
LA CRISE MINISTÉRIELLE
EN ANGLETERRE.
A la fin de la dernière session, le ministère de sir Robert Peel était dans toute
sa force. Les deux chambres du parlement lui accordaient des majorités triom-
phantes ; la confiance générale s'attachait à ses plans et devançait ses actes.
Depuis M. Pitt, jamais gouvernement en Angleterre n'avait disposé d'un pouvoir
plus étendu ni moins contesté.
L'Irlande devait être sa difficulté capitale. Placé entre des amis fanatiques et
des adversaires irréconciliables, ayant à désarmer les passions d'un peuple aigri
par la persécution et par la misère, et se posant le problème de faire vivre sous
les mêmes lois deux races d'une civilisation inégale et d'une origine différente,
les conquérants et les vaincus, on lui avait prédit qu'il échouerait sans gloire.
Le procès d'O'Connell, cette brutalité arrachée à M. Peel par l'impatience d'un
ministre qui est resté soldat, avait failli justifier la prédiction en compromettant
tout ensemble la bonne foi et l'autorité du cabinet ; mais presque aussitôt
M. Peel avait rétabli et amélioré sa situation par une politique aussi hardie
qu'elle était grande. Il avait compris que, pour rattacher les Irlandais à l'Angle-
terre, il fallait s'attaquer à la fois à leur ignorance et à leur pauvreté incurable,
leur donner l'instruction et le travail. La première partie de ce plan avait été
réalisée par l'acte qui porte à 50,000 livres sterling la dotation du séminaire de
Maynooth, ainsi que par un système d'instruction secondaire et académique qui
a pour point de départ en matière de croyances religieuses une tolérance absolue;
la seconde partie le sera, quand une loi équitable aura réglé les relations des
fermiers avec les propriétaires, et lorsqu'un réseau de chemins de fer. dont les
78 DE LA CRISE MINISTÉRIELLE
principaux attendent la sanction de la chambre des communes, aura mis en
valeur le territoire ainsi que les richesses minérales et les ressources indus-
trielles de l'Irlande.
En proposant de telles réformes, le ministère avait contraint les membres de
l'opposition à l'appuyer de leur parole et de leurs votes; il avait fait violence
aux préjugés de ses propres amis ; il avait dompté enfin les répugnances du pays
tout entier. Bien que dix mille pétitions portant pins de douze cent mille signa-
tures eussent protesté contre le bill qui relevait d'une trop longue dégradation
le séminaire catholique, et que tout membre des communes favorable à ce bill
eût eu à subir les injonctions menaçantes de ses commettants, en qui revivait,
avec tout son fanatisme, le vieux levain protestant de 1G40, le premier ministre
tenant bon et imposant par sa fermeté aux deux chambres, la mesure avait
obtenu dans les communes 517 voix contre 184, et dans la chambre des lords,
en présence des évoques qui sont les piliers de l'église anglicane, 181 voix sur
251 votants. Pour la première fois, un gouvernement conservateur s'était placé
en avant de l'opinion, qui cédait malgré elle à l'ascendant d'une raison éclairée
se faisant l'organe d'une nécessité publique.
Dans l'ordre des intérêts matériels, les succès, quoique moins disputés,
n'avaient pas été moins éclatants. Lord Stanley et sir J. Graham faisaient peut-
être regretter l'habileté administrative des whigs ; mais, en revanche, les finances
de l'état se trouvaient placées dans une condition beaucoup plus satisfaisante.
Sir Robert Pecl avait proposé et obtenu du parlement une série de mesures dont
l'expérience n'avait pas tardé a confirmer le mérite, et qui avaient eu pour effet
de rétablir l'équilibre entre les recettes et les dépenses, de mettre le crédit et la
circulation monétaire à l'abri des crises, enfin d'affranchir en grande partie des
entraves du fisc les relations commerciales du pays. Vincomc-tax, ce legs de
l'état de guerre à l'état de paix, sans peser trop lourdement sur les contribua-
bles, rendait annuellement au trésor près de 150 millions de francs. La sépara-
tion de la banque d'Angleterre en deux départements distincts avait réussi à ce
point que, dans le courant du mois de juin, la circulation des billets ne s'élevant
pas au-dessus de 20 millions sterling, la banque avait dans ses coffres une valeur
de 1C millions sterling en lingots ou en espèces. Le 5 pour 100 avait atteint et
dépassé le pair ; le commerce et l'industrie étaient dans la situation la plus
prospère. La suppression du droit de 10 pour 100, qui frappait le coton en laine
h l'entrée du royaume, avait donné un nouvel essor au travail dans les comtés
manufacturiers. De tous côtés, on voyait s'élever de nouvelles usines. Pour
l'année 1844, les exportations de l'Angleterre représentaient la somme énorme
de 58,oS4,292 livres sterling 5 le salaire des ouvriers était en voie de hausse,
et, comme ils ne payaient pas encore le pain trop cher (1). les classes laborieuses
montaient d'un degré dans l'échelle sociale. Les sommes déposées dans les caisses
d'épargne figuraient pour un total approximatif de 800 millions de francs, et le
nombre des pauvres, dans une contrée où le paupérisme est invétéré et s'attache
à la société comme une lèpre indélébile, avait diminué, sous l'influence de cette
prospérité générale, de six ou de sept pour cent. Enfin la liste des crimes et des
délits, qui marquait depuis dix ans une effrayante progression, avait présenté
(1) En juin 1845, le prix moyen du blé en Angleterre étail de 45 shillings par quarter.
soit environ 20 îr. par hectolitre; il est aujourd'hui de 65 shillings.
EN ANGLETERRE 79
en 1844 trois mille accusés de moins, pour l'Angleterre seule; avec l'aisance du
peuple s'améliorait encore sa moralité.
Même résultat dans les relations extérieures. Si le cabinet britannique se ren-
dait, quant à sa politique générale, plus solidaire qu'il ne convenait à un gou-
vernement libre des tendances manifestées par les cours du Nord, en revanche
il n'avait rien de capricieux ni de cassant dans ses rapports diplomatiques. Le
traité négocié par lord Ashburton, pour la délimitation des frontières entre le
Canada et les États-Unis, avait fait disparaître de ce côté les chances de guerre,
et le traité par lequel la Grande-Bretagne modifiait le droit de visite sur les
navires français tendait à calmer l'irritation qu'avaient produite, dans l'affaire de
Taïti, les déclarations téméraires et déplacées de sir Robert Peel. Une seule
éventualité menaçante apparaissait dans le lointain : la possession du territoire
de l'Orégon pouvait donner lieu à des difficultés sérieuses, qu'aggravait encore
l'humeur envahissante des États-Unis, encouragée par l'adjonction du Texas ;
mais le gouvernement, en vue du conflit que l'on redoutait, avait fait les plus
formidables préparatifs, et derrière lui l'Angleterre était unanime.
Grâce à la position insulaire du Royaume-Uni, à la prépondérance de ses forces
navales et au développement qu'ont pris ses intérêts coloniaux, les questions exté-
rieures n'y occupent que très-médiocrement l'attention publique. On les abandonne
au gouvernement avec une confiance qui ne peut tenir qu'à l'absence du danger.
Ce détachement à peu près absolu de la politique, dans son application aux
affaires du dehors, permet au peuple anglais d'intervenir plus activement et
avec plus d'efficacité dans la conduite de ses affaires intérieures. Ailleurs, on
dirige peut-être l'opinion publique ; en Angleterre, l'aristocratie, le gouverne-
ment, la presse, à très-peu d'exception près, tout le monde la suit. Après
l'émancipation des catholiques et la réforme électorale de 1832, la question des
céréales va bientôt confirmer, par un exemple nouveau, ce principe du gouver-
nement parlementaire.
La gravité de la question est dans la scission profonde qu'elle fait naître entre
les intérêts de la propriété foncière et les intérêts industriels. Des deux côtés,
ces intérêts sont organisés pour la lutte. Les propriétaires fonciers, n'admettant
pas que l'on puisse abolir ni même réduire les droits établis à l'importation des
grains étrangers, sans diminuer par contre-coup leurs revenus et la valeur des
terres, ont formé, en vue du maintien des lois sur les céréales, des associations
agricoles qui s'intitulent sociétés de protection. Les manufacturiers, considérant
la législation qui leur interdit d'échanger leurs produits contre les blés du Nou-
veau-Monde ou de la Baltique comme un instrument de cherté et comme un
obstacle au développement des relations commerciales , insistent au contraire
pour que ces lois soient effacées au plus vite d'un tarif de douanes qui a déjà
remplacé le principe de la prohibition par celui de la liberté. Pendant quelque
temps, leurs réclamations ont gardé un caractère individuel ; mais, depuis deux
ans, l'association qui s'est formée à Manchester sous le titre de ligue contre les
lois sur les céréales {anti-corn -la w Icaguc) a compris qu'elle ne pouvait gagner
sa cause qu'à la faveur de l'agitation qu'elle imprimerait à L'opinion publique.
Brochures, journaux, réunions solennelles, prédications ambulantes, souscrip-
tions fabuleuses, elle a tout mis en œuvre j ni l'enthousiasme ni l'argent ne lui
ont manqué. Depuis l'union politique de Birmingham, cette formidable démon-
stration qui intimida l'aristocratie au point de décider l'adoption du bill de
80 SE LA CRISE MINISTERIELLE
réforme, l'Angleterre n'avait rien vu de comparable. Pourtant la ligue est plus
savamment et plus fortement conçue : elle a un principe de vie et de durée, elle
est à la fois politique et industrielle j c'est la protestation d'une classe de
citoyens qui aspire du chef de la richesse, comme d'autres du chef de la propriété
territoriale, à l'influence et au pouvoir.
Le ministère, placé entre les deux camps, s'était efforcé de rester neutre. Il
tenait au parti agricole par son origine et par les sympathies bien connues de la
plupart de ses membres ; il tenait au parti industriel par les mesures qu'il avait
déjà prises en faveur de la réforme commerciale, et laissait dériver sa barque au
courant des idées. Il n'avait, du reste, d'engagements avec personne. La loi exis-
tante, qui est l'ouvrage de sir Robert Peel, est une atténuation du système pro-
hibitif, tel que les lois de 1815 et de 1828 l'avaient institué ; mais, quoique lié
à cette mesure par un amour-propre d'auteur, le premier ministre, mis en de-
meure par ses partisans de la déclarer définitive, avait refusé hautement de leur
donner cette garantie. La situation, à ce moment, ne présentait aucun sym-
ptôme d'urgence ; le jour du succès ou de la défaite ne semblait prochain pour
aucun des deux partis. Dans la chambre des communes, la motion annuelle de
M. Villiers avait été repoussée par une majorité de deux contre un (l). En dehors
du parlement, la ligue agissait vigoureusement sur les esprits ; elle gagnait du
terrain, mais sans acquérir cette force d'impulsion qui annule la résistance. Le
parti manufacturier était en voie de faire des conversions, tandis que les argu-
ments de ses adversaires se montraient, selon l'expression de lord John Russell,
de plus en plus faibles. Il travaillait encore, non sans résultat, à fabriquer des
électeurs, en se prévalant de la disposition légale qui permet à tout possesseur
d'une propriété (freehold) de 40 shillings de revenu de prendre rang dans les
listes électorales ; mais l'action des ligueurs ne s'exerçait que sur les grandes
villes et sur les comtés les plus voisins des centres industriels. Après deux
années d'efforts, ils avaient tout au plus la perspective de déplacer vingt à vingt-
cinq voix dans les élections prochaines. Ayant voulu aborder trop tôt ce rôle po-
litique et faire dès à présent acte de puissance, ils avaient échoué dans plusieurs
épreuves, et notamment à Sunderland, où l'éloquence de M. Cobden, combinée
avec la célébrité du candidat radical, le colonel Thompson, n'avait pas empêché
le triomphe de M. Hudson, qui réunissait à la qualité de riche propriétaire celle
non moins séduisante d'heureux spéculateur. Ajoutons que, si les fermiers ne se
déclaraient pas partout favorables au système protecteur, les ouvriers des manu-
factures ne se passionnaient en aucune façon pour la liberté du commerce. Le
peuple imitait la conduite du gouvernement 5 il demeurait neutre et il attendait.
On pouvait donc croire, sans fermer les yeux aux progrès des esprits, que l'heure
de l'émancipation n'avait pas sonné, et que le cabinet avait encore tout le temps
d'y préparer l'Angleterre.
Une mauvaise récolte en Irlande, une récolte médiocre dans la Grande-Bre-
tagne, ont suffi pour hâter la maturité de cette situation. Le dieu est intervenu
au dénoùment comme dans la tragédie antique 5 pour employer une métaphore
qui est familière aux orateurs de la ligue, les saisons ont combattu contre l'aris-
tocratie.
A la première nouvelle de l'épidémie qui avait frappé les pommes de terre et
(1) 2"î4 conlre h2>.
EN ANGLETERRE. Si
qui enlevait ainsi à une partie de la population la base de sa subsistance, lors-
qu'on eut constaté que le rendement des céréales, qui devaient combler le dé-
ficit, était inférieur à celui d'une année moyenne, chacun vit venir de loin cette
nécessité qui renverse les combinaisons des hommes. Le gouvernement s'y rési-
gnait tout le premier, et il y a lieu de croire que, dès ce moment, sir Robert Peel
méditait une réforme quelconque dans les lois qu'il avait récemment défendues ;
mais toute situation a ses entraînements, dans la faiblesse comme dans la force.
Les réformes dont on n'a pas voulu quand elles étaient un progrès, on a mau-
vaise grâce à les reprendre quand elles ne peuvent plus être qu'un temps d'arrêt.
Les partis ne tardèrent pas à soupçonner les embarras du ministère, et, les
ayant reconnus, ils cherchèrent à les exploiter.
La lettre de lord John Russell aux électeurs de la Cité est le point de départ
de cette attitude nouvelle. En tacticien consomné, lord John Russell a reconnu
qu'il ne manquait plus au mouvement qu'un chef politique et qu'une direction
parlementaire, et il a pris en main le drapeau que la ligue avait arboré. Avant
cette démonstration décisive, les whigs formaient un parti intermédiaire qui se
refusait également à conserver le système protecteur dans son intégrité, et à le
renverser de fond en comble. Comme moyen de transaction, ils avaient proposé
d'établir, à l'importation des blés étrangers, un droit fixe de 8 shillings d'abord,
et, plus tard, de 5 shillings. C'était une position analogue à celle que sir Robert
Peel occupait dans le parti conservateur, où il travaillait à modérer les tendances
restrictives, comme les whigs les tendances libérales. En quittant ce terrain de
la transaction, lord John Russell venait proclamer que le temps des demi-
mesures était passé, et il déjouait par avance toute tentative du gouvernement
pour s'y maintenir.
La démarche d'un homme d'état qui dirigeait depuis onze ans la fraction libé-
rale dans la chambre des communes ne pouvait pas être un acte individuel ni
isolé. Pourtant cet acte avait encore une portée plus grande que celle d'un simple
engagement de parti, car il impliquait l'adhésion d'une fraction de l'aristocratie
aux doctrines de liberté que l'aristocratie avait considérées jusqu'alors comme
fatales à son pouvoir et à sa richesse. C'est au nom des grandes familles whigs
que lord John Russell a dit : « La lutte que l'on soutient pour rendre le pain rare
et cher, quand il est évident qu'une partie au moins de ce prix additionnel sert
à augmenter le taux des fermages, ne peut que faire le plus grand tort à une
aristocratie qui, cette semence de division une fois écartée, resterait forte par la
propriété, forte par la constitution du parlement, forte par L'appui de l'opinion
publique, forte par l'ancienneté de ses relations, et par la mémoire de ses im-
mortels services. «
C'est un des caractères distinctifs du gouvernement en Angleterre que le parti
conservateur, le parti qui ne sépare pas l'église de l'état, le parti aristocratique
par excellence, prend volontiers pour alliés et pour chefs des hommes qui sem-
blaient devoir être les organes naturels de la bourgeoisie, et qui portent encore
sur leur front la rouille de la roture. La noblesse de lord Lyndhurst lui est per-
sonnelle; celle de sir Robert Peel date à peine de deux générations. En revanche,
le parti libéral n'est capable que d'une agitation plus ou moins stérile, tant qu'il
n'a pas à sa tète quelques membres de la classe privilégiée; il rappelle, trait pour
trait, ces milices du moyen âge, qui ne savaient combattre que lorsqu'un cheva-
lier apportait la discipline dans leurs rangs et les menait au combat. Sous ce
82 DE LA CRISE MINISTERIELLE
rapport, la lettre de lord John Russell a fait plus que la propagande organisée
par la ligne ; elle a déterminé l'adhésion de lord Morpcth, de lord Kinnaird, et
la résignation de beaucoup d'autres ; elle a décidé la haute banque et le haut
commerce; elle a rendu possible ce meeting vraiment extraordinaire, dans lequel
M. Cobden a porté la parole devant le lord-maire et sous les voûtes de
Guildhall.
Il n'y a qu'une voix parmi les whigs sur l'opportunité d'une démarche qui
atteste la prévoyance et la résolution de leur général en chef; mais les plus po-
litiques en ont blâmé la forme. La lettre de lord John Russell était écrite avec
une amertume, et elle avait un caractère agressif, qui ont dû blesser profondé-
ment le premier ministre. Les circonstances semblaient indiquer la convenance,
la nécessité même d'un rapprochement entre les deux fractions modérées de la
chambre des communes. Le temps ayant effacé les plus graves dissentiments qui
les séparaient, la distance était désormais peu sensible entre les opinions, et
n'existait plus que de personne à personne. Cette coalition, à laquelle tout le
inonde songeait, excepte peut-être les deux hommes qui pouvaient seuls la
former, la lettre de lord John Russell l'a rendue tout à fait impossible ; elle a
rouvert et agrandi le fossé qui allait être comblé. Les destinées de l'Angleterre
seront certainement affectées par cet incident, mais les whigs y perdront plus
que l'Angleterre.
Lord John Russell calcule trop bien la portée de ses démarches pour que l'on
ait le droit de supposer qu'il a fait ici autre chose que ce qu'il voulait faire. Le
chef des whigs a su évidemment ce qu'il acceptait et ce qu'il repoussait : il a pré-
féré l'alliance des radicaux à celle des tories modérés; il a déplacé l'avenir de
son parti, et peut-être aussi l'avenir du gouvernement. Quant à sir Robert Peel,
il n'était pas maître de suivre l'exemple qu'on lui donnait, ni de se rejeter dans
la résistance aussi loin que ses adversaires allaient à l'avant-garde. Il arrive un
moment, dans l'histoire des sociétés, où les préjugés et les intérêts des vieux
partis ne peuvent plus trouver d'organes. Sir Robert Peel a dû juger que ce
moment était venu.
Dans les derniers jours de novembre, il porta la difficulté au conseil des mi-
nistres. Le cabinet était partagé sur la question des céréales. Lord Aberdeen,'
sir J. Graham et M. Sidney Herbert formaient, avec le premier ministre, le
parti des concessions ; le reste du ministère y répugnait plus qu'il n'y résistait,
lord Stanley faisant valoir des scrupules plutôt que des arguments, et le duc de
Wellington entrevoyant dans le lointain seulement des nécessités que sir Robert
Peel croyait pressantes. Dans cette disposition des esprits, les conseils de cabinet
se succédaient sans conclure. L'on attendait avec anxiété la décision du minis-
tère, lorsque le Times, qui semble avoir le privilège des révélations opportunes,
publia un article dont voici les premières lignes, et qui fit une prodigieuse sen-
sation :
« La détermination du cabinet n'est plus un secret. On assure que le parle-
ment doit être convoqué pour la première semaine de janvier, et que le discours
du trône recommandera aux chambres d'examiner sans délai les lois sur les
céréales, afin d'en préparer l'abrogation complète. Sir Robert Peel dans la cham-
bre des communes, et le duc de Wellington dans la chambre des lords, se dispo-
sent, dit-on, à mettre à exécution le vœu exprimé par la couronne. » La nouvelle,
présentée dans ces termes absolus, excita d'abord autant d'incrédulité que de
EN ANGLETERRE. 83
surprise. Comment admettre, non pas seulement que sir Robert Peel eût brûlé
ses vaisseaux (car le même homme qui s'était déjà fait v.hig pouvait tout aussi
bien aller jusqu'au radicalisme), mais que le duc de Wellington, l'auteur de la
loi de 1828, un membre de cette trinité de ducs en qui se personnifiait le système
protecteur, abjurant les croyances de toute sa vie, se rendit volontairement et
sans transition complice d'un revirement que l'aristocratie foncière allait regar-
der comme une trahison? Cependant le Times insistait, malgré les démentis et
les clameurs de la presse ministérielle, et il faut avouer que les événements qui
suivirent semblent lui avoir donné raison.
Il y aurait quelque témérité à prétendre que la proposition faite au conseil par
le premier ministre, et adoptée par la majorité dans les premiers jours de décem-
bre, fût la suppression immédiate et absolue de tout droit d'importation sur les
grains provenant de l'étranger; mais que la résolution, arrêtée un moment entre
les membres du cabinet, ait impliqué l'abrogation complète des lois sur les
céréales ou seulement une modification importante dans l'économie de ces lois, il
n'en est pas moins certain que le ministère avait résolu d'abandonner la politique
qu'il avait jusque-là défendue dans cette question, et que le duc de Wellington
s'était d'abord rallié au vœu de ses collègues. La publicité prématurée donnée
par le Times aux projets du conseil parait avoir ébranlé la résolution du duc,
résolution qui avait dû lui coûter beaucoup, et qui était trop récente pour être
fermement assise. Craignant de se voir en butte aux reproches de ses amis poli-
tiques avant l'heure où le pays recueillerait les fruits de ce douloureux sacrifice,
il crut sans doute qu'il ne lui était permis ni d'appuyer ni de combattre une
détermination à laquelle il avait eu part, et il envoya sa démission à sir Robert
Peel. La retraite du duc de Wellington entraînait la dissolution du ministère. Le
cabinet avait besoin, pour vivre et pour agir, de la majorité dans les deux
chambres. Sir Robert Peel était tout-puissant à la chambre des communes, mais
le duc de Wellington disposait de la chambre haute ; et comment gouverner,
quand on relevait des intérêts aristocratiques, sans le concours de l'homme qui
avait la confiance de l'aristocratie ? Lord John Russell, représentant du mouve-
ment populaire, aurait pu se passer de cet appui, et l'on verra qu'il ne l'a pas
osé; mais sir Robert Peel le pouvait moins qu'un autre, et il ne le tenta point.
Dès que la détermination du vieux guerrier lui fut connue, le premier minisire
adressa l'offre de sa démission à la reine qui passait les derniers jours de l'au-
tomne dans sa résidence de l'île de Wight. La retraite du ministère devint pu-
blique le 10 décembre ; ce jour-là, un cabinet éprouvé par de longues et glo-
rieuses luttes, rompu aux difficultés, habitué au succès, et dont l'habileté égalait
peut-être la fortune, tomba sous le poids d'un dissentiment intérieur.
La reine fit quelques efforts pour changer la résolution de sir Robert Peel ;
mais, comme elle se pique, avant tout, de rester scrupuleusement dans les limites
tracées par la constitution à sa prérogative, le chef des tories se retirant, elle
manda le chef des whigs pour lui confier les pouvoirs que la royauté, dans ces
moments difficiles, doit reprendre, mais qu'elle ne doit pas garder, même pour
un jour. Lord John Russell se trouvait à Edimbourg lorsque éclata la crise minis-
térielle; le 10 décembre, il arrivait à Osborne-House. ayant laisse derrière lui le
bruit des changements qui se préparaient. Le 11, de retour à Londres, il annon-
çait à ses amis que la reine lui avait confié la mission à la fois délicate et ardue
déformer un gouvernement.
8i DE l'A CRISE MINISTÉRIELLE
Après l'avortcmcnt de cette combinaison, Ton a cherché à expliquer la décon-
venue des whigs par l'intervention d'une influence élrangère. L'échange assez
actif de courriers qui se faisait entre les Tuileries et Windsor a donné lieu à des
suppositions qu'il serait dangereux d'accréditer. Nous avons voulu remonter à la
source de ces bruits. Il paraît qu'une lettre a été en effet adressée à la reine
Victoria, lettre conçue dans les termes de la plus parfaite réserve, et qui se bor-
nait à des vœux pour que l'œuvre de conciliation commencée par lord Aberdeen
entre la France et l'Angleterre fût continuée par son successeur présumé. La reine
a dû en donner communication à lord John Russell, qui n'y a vu, dit-on, qu'un
acte de courtoisie. Au reste, l'on a montré des deux côtés une prudence pareille.
Lord Palmcrslon n'a-t-il pas fait connaître aux chefs du centre gauche, à
M. Guizot, qui s'en est vanté, et même ailleurs, où l'on ne s'en vantera pas, à
quel point ses dispositions étaient changées à l'égard delà France? Nous vivons
dans un temps où l'on ne sait pas toujours avoir des amis et leur rester fidèle,
mais où l'on craint surtout d'avoir des ennemis.
Quoi qu'il en soit, les obstacles étaient assez nombreux, et la situation assez
grave pour justifier l'hésitation que les whigs firent d'abord paraître. Sir Robert
Pcel se retirait, bien qu'il eût la majorité dans la chambre des communes. Le
chef de la minorité n'allait-il pas se placer dans une situation moins enviable
encore et plus précaire, en acceptant un pouvoir que des courants contraires
devaient annuler? Le seul avantage des whigs consistait dans la netteté de leur
conduite. Moralement, ils étaient mieux placés que les tories pour entreprendre
la réforme des lois sur les céréales; car ce principe, à des degrés divers, avait
toujours fait partie de leur bagage politique : ils n'avaient ni passé à renier, ni
engagements à rétracter, et ils ne partaient pas de la prohibition pour aboutir,
à force de métempsycoses, au giron de la liberté. Leurs intentions n'étant pas
suspectes, leurs actes devaient eu avoir plus de force, et l'opinion publique
enflait leurs voiles longtemps délaissées.
Mais le gouvernement est, avant tout, une question de majorité, c'est-à-dire
de nombre. Sur ce point, les whigs n'avaient qu'à ouvrir les yeux pour aperce-
voir les plus tristes réalités. Dans la chambre des communes, ils n'avaient pas
la majorité, et ils n'étaient pas certains de l'obtenir pour cette réforme spéciale,
même avec l'appui de sir Robert Peel. Enfin une dissolution, en la supposant
prochaine, ne pouvait pas leur faire gagner plus de vingt à trente voix. Quelle
que fût l'énergie avec laquelle se prononçât l'opinion publique, il n'y avait pas
lieu d'espérer, dans les élections, des résultats comparables à ceux que l'on avait
emportés d'assaut, à la veille et en vue du bill de réforme. Les convictions se
modifient, mais on ne convertit pas des intérêts.
La plus vulgaire des prévoyances conseillait donc de poser la question à la
chambre actuelle, et de la mettre en demeure; mais il fallait d'abord connaître
les intentions de ceux des ministres démissionnaires qui avaient paru pencher
pour une réforme des lois sur les céréales : aurait -on le concours de sir Robert
Peel, et détacherait-il de la majorité un certain nombre de voix? Voudrait-il, en
un mot, faciliter ou embarrasser la marche du ministère dont sa retraite pro-
voquait la formation ? Il parait que, dans une entrevue de lord John Russell
avec sir James Grahain, le chef des whigs demanda des explications qui ne lui
turent pas données complètes ni très-rassurantes. Cependant la réserve dans
laquelle se renfermaient M. Pcel et ses amis n'impliquait pas nécessairement un
EN ANGLETERRE. 85
refus de concours. Lord John Russell considéra sans doute la situation des tories
modérés indépendamment de leurs dispositions personnelles; il jugea que. si
le ministère whig n'avait pas à compter sur leur alliance , il n'avait pas non
plus à redouter leur hostilité, et, sans s'arrêter à l'étude de leurs mouvements*
il crut devoir passer outre.
Au moment où lord John Russell, pour répondre à la confiance de la reine ef
pour ne pas négliger un retour de fortune, entreprenait de renouer les anneaux
brisés du ministère whig. les principaux membres de cette combinaison étaient
presque tous absents. Lord Palmerston se trouvait seul à Londres, et. depuis le
premier instant des négociations jusqu'au dernier, il fut aussi le seul qui encou-
ragea le premier ministre désigné dans la pensée de relever, malgré les difficultés
des circonstances . l'espèce de défi jeté au parti. Il fallait mander lord Lans-
downe , lord Morpeth. lord >"ormanby, lord Grey. M. Macaulay. M. Baring.
M. Labouchère. sir J. Hobhouse, lord Cottenham. dispersés aux quatre coins de
l'Angleterre. De là, les lenteurs de cet enfantement qui ne devait pas arriver à
terme. Après plusieurs réunions à Chesham-Place. résidence de lord John
Russell, réunions entremêlées de voyages à Windsor, où la reine s'était rendue
pour faciliter les communications qu'exigeait le dénoùment de la crise, lord
John Russell, effrayé sans doute de la désunion et de la froideur qu'il aperce-
vait autour de lui. fit savoir à sir Robert Peel que. dans le cas où le premier
ministre consentirait à garder ou à reprendre la direction des affaires publi-
ques, il pourrait compter sur l'appui de l'opposition. Sir Robert Peel déclina
l'ouverture ; il ne voulait pas gouverner par la permission ni sous le patronage
des whigs. et. si l'opposition devait renoncer au gouvernement, il entendait que
ce fût non par un acte de déférence pour lui, mais par un aveu bien constaté
d'impuissance.
Ce calcul égoïste ne dut pas échapper à lord John Russell ; il comprit sans
doute aussi que l'occasion qui s'offrait aux whigs était une trêve inespérée à
l'espèce d'ostracisme qui avait pesé sur eux depuis quatre ans. et qu'en renon-
çant à la saisir, ils allaient passer condamnation dans leur propre cause. Les
ouvertures de conciliation adressées à sir Robert Peel remontent au 17 décem-
bre; le 18, après avoir consulté ses futurs collègues, et après avoir obtenu que
le duc de Wellington, quoique étranger à la combinaison, conservât le comman-
dement de l'armée, lord John Russell acceptait publiquement la mission décom-
poser un ministère ; ce qui est la formule consacrée en Angleterre pour annoncer
l'existence d'une nouvelle administration. Deux jours plus tard, le premier
ministre en expectative se présentait à Windsor pour remettre entre les mains
de la reine les pouvoirs qu'il avait reçus.
Que s'était-il passé dans l'intervalle ? Les whigs avaient le champ libre : la
reine les souhaitait peut-être; les tories s'écartaient pour leur faire place; le
parti radical les appelait ; O'Connell applaudissait à leur rentrée. Les obstacles
ne pouvaient donc venir et ne vinrent en effet que d'eux-mêmes. Parmi les
membres désignés pour composer le futur cabinet, les uns. envisageant princi-
palement le côté sombre de la situation, ne se prêtaient qu'à regret à une com-
binaison qui avait peu de chances de durée; les autres, plus préoccupés de la
position faite ou à faire aux. personnes, adressaient leurs objections aux éléments
dont se formait cet embryon de ministère. Une partie des whigs. ceux qui repré-
sentaient plus particulièrement la tradition aristocratique et qui. en leur qua-
TOSE I. t)
86 DE LA CRISE MINISTÉRIELLE
lité de grands propriétaires, conservaient un fonds de tendresse pour le système
protecteur, ne concevaient pas que l'on élargît le cadre un peu étroit dans lequel
s'était traînée l'ancienne administration; ils n'admettaient pas que les hommes
qui avaient gagné la bataille en recueillissent les résultats, et ils voyaient toute
une révolution dans le fait de l'adjonction de M. Cobden, agitateur populaire
et manufacturier, qui n'avait d'autre noblesse que son incontestable capacité.
Cependant l'insistance de lord John Russcll avait emporté ce point, et M. Cobden
serait entré dans le cabinet, s'il l'avait voulu.
La position de lord John Russell lui-même soulevait des résistances plus
sérieuses. Il était impossible de lui disputer la direction politique, car, selon les
usages de l'Angleterre, la reine l'avait fait premier ministre en l'appelant. La
supériorité de talent justifiait d'ailleurs un pareil choix non moins que l'éminence
du caractère. Ajoutons que l'état des affaires et des esprits en Angleterre exige
impérieusement aujourd'hui que le premier lord de la trésorerie appartienne à
la chambre des communes, et que dans la chambre des communes tous les mem-
bres du parti whig reconnaissent l'autorité de lord John Russell. Assurément,
lorsque le duc de Wellington, malgré la célébrité qui s'attache à son nom, et bien
qu'il ait commandé le gouvernement ainsi que les armées, cède à sir Robert Pcel
la direction de son parti, on chercherait vainement dans les rangs des whigs une
illustration devant laquelle les droits de lord John Russell dussent s'effacer.
Toutefois une société aristocratique comporte des prétentions que l'on s'expli-
querait difficilement en Fiance. Il ne faudrait pas trop s'étonner si lord Lans-
doM ne, déjà chancelier de l'échiquier en 1807, ministre de l'intérieur en 1827,
président du conseil privé en 1850, héritier d'un grand nom et possesseur d'une
immense fortune, avait vu avec déplaisir les préférences de la couronne porter
sur un cadet de famille doté d'un revenu assez mince, et comparativement
nouveau dans la carrière politique. Le caractère de lord Lansdowne est trop
honorable pour que l'on ait le droit de supposer qu'il a poussé la logique du
mécontentement jusqu'à dissoudre de propos délibéré la combinaison à laquelle il
était appelé à concourir ; mais la froideur qu'il y apportait a dû très-certaine-
ment réagir sur les dispositions de ses collègues.
Au reste, le malentendu qui existait entre les membres présumés du minis-
tère, ce n'est pas lord Lansdowne, c'est lord Grey (lord Howick) qui l'a fait
éclater. Lord Grey passe pour avoir un caractère difficile, pour être le dissolvant
de toute combinaison dans laquelle on l'admet. Il s'était séparé, en 1859, du
rabinet présidé par lord Melbourne, et lord John Russell n'ignorait pas, en lui
demandant son concours, qu'il désapprouvait la politique suivie en 1840 à
l'égard de la France. Il y avait là des incompatibilités que l'on pouvait prévoir,
ou dont il fallait prendre son parti ; lord John Russell n'a fait ni l'un ni l'autre.
Dans la distribution des portefeuilles, lord John Russell ayant offert à lord
Grey le ministère des colonies, celui-ci s'empressa d'accepter; mais il demanda
à savoir à qui serait confié le ministère des affaires étrangères. Le premier mi-
nistre ayant fait connaître que ce poste était réservé à lord Palmerston. lord
Grey déclara qu'il verrait avec plaisir lord Palmerston au nombre de ses
collègues, mais qu'il ne pouvait pas siéger dans un cabinet où le ministre qui
dirigeait les relations extérieures en 1840 se trouverait appelé à remplir les
mêmes fonctions. Nous avons lieu de croire que l'objection soulevée par lord
Grey existait dans la pensée de la plupart de ses collègues; il a eu seul le cou-
EN ANGLETERRE, 87
rage de dire toul haut ce que d'autres se contentaient de penser tout bas.
Laissons de côte les impressions que le nom de lord Palmerston a pu produire
en France. Ne recherchons pas même si les craintes manifestées par les capita-
listes en Angleterre et si l'exclusion donnée par des membres du même parti à
l'homme qui les servit si longtemps étaient une expiation nécessaire de ses fautes.
Lord Grey ne considère pas comme viable un ministère dont lord Palmerston fait
partie, et lord John Russell, en dehors de lord Palmerston, ne voit pas de mi-
nistère possible. Si la difficulté qui vient de se présenter a suffi pour arrêter les
whigs dans cette circonstance, elle les arrêtera dans un an, dans plusieurs années,
pour bien longtemps sans doute. La retraite de lord John Russell est donc la
plus grande faute qu'il ait pu commettre; ce n'est pas la démission du ministère
qu'il a donnée, c'est la démission du parti.
Les whigs se mettant désormais hors de cause, et les vieux tories n'essayant
pas même de concourir, sir Robert Peel restait maître de la situation. Les cir-
constances allaient l'investir de cette dictature qu'il avait souhaitée, et en vue de
laquelle il avait, pour quelques jours, brisé ou suspendu l'existence du minis-
tère. Une sorte de baptême nouveau le dégageait plus complètement des liens de
parti. Après s'être fait de tory conservateur, il pouvait de conservateur devenir
un instrument d'innovations, un ministre populaire. Sur l'appel que vient de
lui adresser la reine, sir Robert Peel a retiré sa démission. Il rentre, triomphant
de ses adversaires politiques et de ses collègues. La mort Ta délivré d'un dissi-
dent, lord Wharnclifîc ; il le remplace, dans la présidence du conseil privé, par
le duc de Buccleugh, qui remet lui-même la présidence du bureau de contrôle,
c'est-à-dire le gouvernement de l'Inde, à lord Ellenborough. Lord Stanley quit-
tant l'administration des colonies, ce poste est confié à M. Gladstone, une des es-
pérances et des lumières du parti. Le duc de Wellington reprend son siège dans
le cabinet, comme si aucun dissentiment grave n'avait existé entre lui et le pre-
mier ministre ; le ministère continue à diriger les affaires, comme s'il n'y avait
jamais eu de déchirement dans son sein, en sorte que l'on se demande s'il était
bien nécessaire de faire ce grand éclat, et de laisser l'Angleterre pendant quinze
jours sans gouvernement.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que sir Robert Peel a joué la co-
médie, et que l'intérêt de sa situation personnelle a été l'unique mobile de sa
conduite ; mais nous croyons aussi qu'il n'avait qu'à vouloir pour épargner au
gouvernement et au pays la crise que l'on ne sait encore comment caractériser.
Avec l'autorité qu'il exerce sur le cabinet, des explications nettes et sincères
auraient peut-être calmé les scrupules et désarmé les ombrages. Malheureusement
le premier ministre ne condescend jamais à s'expliquer. Il ne cherche pas à in-
spirer la confiance, il la commande. Mystérieux dans ses plans et réservé dans
ses formes jusqu'à la hauteur, il tient tout le monde à distance. Sir Robert Peel
a des collègues et des alliés politiques, mais il n'a pas d'amis. De là vient que,
dans toutes les circonstances où il faudrait agir par la persuasion, il est réduit
aux coups de tonnerre.
A peine rentré au pouvoir, le premier ministre a déjà repris ses allures de
sphinx. On ne savait pas très-clairement ce qu'il voulait avant la crise; on sait
encore moins ce qu'il se propose de faire depuis. I)emandcra-t-il au parlement
l'abolition complète et immédiate de tout droit d'importation sur les grains étran-
gers, ou bien se ralliera-t-il. comme l'annoncent quelques journaux, à un sys-
<S8 DE X.A CRISE MINISTÉRIELLE EN ANGLETERRE.
tème d'abolition graduelle? Ses collègues l'ignorent peut-être encore, et en son 5
là-dessus au même point que le public. Cependant, le caractère de sir Robert
Peel étant donné, on peut raisonnablement conjecturer qu'il ne s'arrêtera pas à
moitié chemin, et que ses plans pécheront moins par la timidité que par la har-
diesse. Ajoutons que la retraite de lord Stanley n'aurait pas de sens dans le cas
où sir Robert Peel voudrait laisser subsister, ne fût-ce que pour un temps, la
législation acluelle. Le représentant de la maison de Derby quitte évidemment
le cabinet pour ne prendre aucune part à une mesure que l'aristocratie juge fu-
neste à ses intérêts, et cette mesure ne peut être que la liberté du commerce des
grains.
Dans la pensée de sir Robert Peel, l'abrogation des lois sur les céréales paraît
se lier à un remaniement complet de l'assiette de l'impôt. Le premier ministre
veut donner des compensations à la propriété foncière en la dépouillant de ses
privilèges ; on parle de la suppression de la taxe sur la drêchc, ou des taxes de
comtés, qui seraient désormais imputées sur les fonds généraux de l'état. D'autres
supposent que sir Robert Peel va faire main basse sur Vexcise, affranchir par con-
séquent de tout impôt les boissons spiritueuses, pour augmenter en revanche le
tarif de Yincome-tax ; mais on ne raie pas ainsi d'un trait de plume des res-
sources dont le produit annuel s'élève à 500 millions de francs. Quoi qu'il en soit
des détails, la pensée est certaine. La réforme, telle que sir Robert Peel la con-
çoit, a deux parties essentielles pour chacune desquelles il compte apparemment
sur une majorité différente, espérant faire passer l'abolition des lois sur les cé-
réales à l'aide des whigs, et les mesures de compensation à l'aide des tories. Au
fond, le problème qu'il se pose est celui-ci : rendre hommage aux principes,
sans irriter ni froisser les intérêts. Pour cela, il faut rendre à l'aristocratie d'une
main ce qu'on lui enlèvera de l'autre : le gouvernement de bascule devient une
nécessité de la situation dans laquelle le premier ministre s'est placé.
Cependant la ligue garde une attitude de défiance et de menace. La campagne
va commencer 5 les armes et les munitions sont prêtes. Les chefs de cette croi-
sade, qui ont déjà levé, dans l'intérêt de leur propagande, une contribution de
100,000 livres sterling, en demandent aujourd'hui 250,000, et Manchester, en
un seul jour, vient d'en souscrire 00,000 pour sa part. Quelles convictions ou
quels intérêts que ceux qui inspirent de tels sacrifices ! M. Cobden déclarait la
semaine dernière, à Manchester, que l'abrogation des lois sur les céréales suffirait
pour dissoudre la ligue; mais il ajoutait en même temps que, dans le cas où l'a-
ristocratie toucherait à l'assiette de l'impôt, elle ferait naître une autre ligue, et
obligerait la classe moyenne à soulever les classes laborieuses contre cette nou-
velle forme d'oppression. Le moment est donc solennel et l'occasion décisive; il
dépend de sir Robert Peel d'étouffer ou de semer dans les esprits les germes de
la guerre. On ne doit pas escamoter les réformes, quand on veut éviter les révo-
lutions.
Léon Faucher.
CONVENTION
DU 29 MAI 1845.
NOTRE COMMERCE EST-IL REPLACE SOUS LA SURVEILLANCE EXCLUSIVE
DE NOTRE PAVILLON ?
Les conventions de 1831 et 1853 avaient soumis le pavillon français à l'exer-
cice d'un droit de visite. Ce droit ne pouvait être exercé que dans certains pa-
rages et par certains croiseurs. Une convention nouvelle, signée le 20 décembre
18-41, donna plus d'étendue aux parages dans lesquels les navires français pour-
raient être visités, en diminuant les garanties attachées au nombre comme au
choix des croiseurs.
Cette convention venait à peine d'être signée, lorsqu'une vive discussion s'é-
leva, à ce sujet, au sein de la chambre des dépulés. M. Billault, qui provoqua
cette discussion et y prit la part principale, montra que les inconvénients déjà
attachés à l'exercice du droit de visite établi par les traités de 1851 et 1855
allaient être aggravés par la convention nouvelle. Le cabinet chercha vainement
à justifier cette convention ; un paragraphe spécial, voté à la presque unanimité,
fut ajouté au projet d'adresse, el empêcha le ministère de ratifier la convention
du 20 décembre 1841.
L'opinion publique, éclairée par cette discussion et frappée par la saisie illé-
gale d'un navire français, se prononça énergique ment contre le droit de visite
dans les élections générales qui eurent lieu au mois de juillet suivant. Dès la
première session de la législature qui va bientôt finir, la chambre' des députés,
pénétrée elle-même du sentiment publie, renouvela, dans son adresse à la çou-
00 DE LA CONVENTION
ronne, le vœu émis déjà l'année précédente. 11 n'élait plus question de la conven-
tion de 1841 ; le gouvernement avait refusé de la ratifier. 11 s'agissait d'abolir
totalement le régime des conventions primitives, et le cabinet, placé dans l'alter-
native de se retirer ou d'accéder au vœu de la chambre, prit rengagement d'ou-
vrir une négociation à l'effet de replacer notre commerce sous la surveillance ex-
clusive de noire pavillon.
Les traités de 1851 et 1855 ont été, en effet, abrogés par la convention du
29 mai 1845. Le système de cette convention consiste à remplacer l'ancienne
visite, qui avait pour but de vérifier la nature des opérations, par une visite
d'un nouveau genre effectuée pour vérifier la nationalité des navires marchands
el la réalité de leurs pavillons. On a proclamé que ce système, rendant, selon le
vœu formel des chambres, la police de notre commerce à notre propre marine,
était d'ailleurs conforme aux principes généralement reconnus du droit des gens
et à la pratique constante des nations maritimes. Cette affirmation, inscrite dans
la convention même, a été reproduite dans un article officiel du Moniteur (1),
développée à la tribune de la chambre des députés par M. le ministre des affaires
étrangères, et récemment enfin répétée dans le discours de la couronne.
Le droit établi par les instructions du 29 mai paraissait tellement innocent,
qu'on ne s'inquiéta guère, dans le premier moment, d'en éclaircir les consé-
quences. On était fondé à le considérer comme parfaitement conforme à tous les
précédents en matière de droit des gens et de police maritime. Comment supposer
que des déclarations aussi positives et renouvelées sous tant de formes fussent
contraires à la vérité? 11 est résulté de là que tout le monde a cru pouvoir se fé-
liciter de cette convention, et la considérer comme une victoire diplomatique.
L'Angleterre attachait un grand prix au maintien des traités de 1851 et 1855.
La France, au contraire, en désirait vivement l'abrogation. Ces traités sont
abrogés, et les choses replacées, nous assure-t-on, sous la règle du droit des gens,
c'est-à-dire sur le pied où elles devaient être antérieurement au 50 novembre
1851.
Toutes les concessions sont donc en apparence faites par l'Angleterre.
En réalité, il en a été bien autrement.
On a transigé.
L'Angleterre a consenti à abroger les traités de 1851 et 1855. La France a
consenti à modifier le droit des gens. On a aboli le droit de visite fondé sur les
traités, et on a institué, en le déclarant conforme au droit des gens et à la pra-
tique constante des nations maritimes, le droit de visite pour vérification de la
nationalité des navires. Ainsi, par la convention du 29 mai 1845, il y a eu con-
cessions de part et d'autre 5 mais elles sont fort inégales.
L'Angleterre a beaucoup gagné en paraissant tout concéder et ne rien obtenir.
La France a beaucoup perdu en paraissant tout obtenir et ne rien concéder.
Un célèbre publiciste anglais, Jérémie Bentham, a dit : « Dans les traités entre
nations, si l'une fait une concession à l'autre, il est d'usage, pour sauver le point
(1) « Quant à l'article 8, lorsque les instructions qui y sont annexées seront publiées,
il sera évident qu'elles ne font que régler l'exécution d'un principe du droit des ger.s
conforme à la pratique constante de la marine française, aux précédents de notre légis-
lation, et établi dans la même forme, dans les mêmes termes, par les documents officiels
du gouvernement des États-Unis. » (Moniteur, $ juin 1845 )
SUR. LE DROIT DE VISITE. 91
d'honneur, de donner aux articles un air de réciprocité. L'objet serait-il, par
exemple, de permettre en Angleterre l'importation des vins de France, on stipu-
lerait que les vins des deux contrées peuvent réciproquement s'importer, en
payant les mêmes droits. » Il n'y a pas un des traités conclus par l'Angleterre
sur le droit de visite réciproque avec les nations diverses, qui n'offre un exemple
frappant de ce genre de sophisme.
Il me semble donc important d'établir le sens et la portée de la convention du
29 mai 184-S. Je me propose de montrer : 1° que le droit de vérifier le pavillon
des navires marchands, loin d'être conforme aux principes du droit des gens, est
une véritable innovation ; 2° que l'exercice de ce nouveau droit, loin de replacer
notre commerce sous la surveillance exclusive de notre pavillon, doit entraîner,
pour notre marine marchande et pour le maintien des bons rapports de la France
avec les autres états maritimes, des inconvénients plus nombreux et plus graves
que ceux qui résultaient du système récemment abrogé; 3° que ce même ch'oit.
sans être d'aucune utilité pour la France, sert uniquement à constituer la police
maritime exercée par l'Angleterre.
1.
Pour arriver à démontrer que la convention du 29 mai est une innovation,
j'examinerai successivement : 1° les doctrines des différents états sur ce point;
2° les décisions des tribunaux compétents ; 3° la pratique des nations maritimes.
Voyons quelle a été, relativement au droit qui nous occupe, la doctrine des
différentes nations, et spécialement de la France et de l'Angleterre.
Depuis 1815, l'Angleterre a voulu fonder un système de police maritime en
temps de paix pour la répression de la traite des nègres. Ce système a donné lieu
à des négociations collectives dans les congrès, et à des négociations séparées de
puissance à puissance. Tous les états maritimes y ont pris part dans une forme ou
dans l'autre ; presque tous ont conclu des conventions spéciales à ce sujet. 11 a été
clairement entendu en toutes circonstances, et par tous les états, qu'aucune nation
ne pouvait exercer, en temps de paix et en pleine mer, aucun droit de police sur
les navires des autres nations, à moins d'y être autorisée par un traité qui déter-
mine dans quels cas et dans quelles formes un pareil droit peut être exercé.
Ainsi, il est resté établi en principe que les navires des nations qui n'ont
conclu aucun traité de ce genre, qui n'ont délégué volontairement à une autre
nation aucune part de leur souveraineté, ont droit à une indépendance absolue,
à l'affranchissement complet de toute police exercée en mer par des étrangers.
Avant 1841, personne n'avait prétendu qu'indépendamment du droit de vi-
site conventionnel il existât un droit de visite naturel et général, ayant pour objet
la vérification de la nationalité des navires, donnant à tous les bâtiments de
guerre le pouvoir d'aborder indistinctement tous les navires marchands, et de
visiter les papiers de ces navires, sur le soupçon qu'ils auraient arboré un faux
pavillon. Dans les occasions où la France et l'Angleterre ont solennellement re-
connu la complète indépendance des pavillons en temps de paix, à l'égard de
toute police étrangère, ces puissances n'ont jamais admis, par une exception
implicite, le droit de visite pour vérification de la nationalité des navires, de
9*2 DE LA CONVENTION
même que Ton exceptait implicitement la police exercée en matière de piraterie.
Dans le mémoire communiqué le 27 octobre 1818 par lord Castlereagh au
duc de Richelieu, au congrès d'Aix-la-Chapelle, le plénipotentiaire anglais, pour
décider la France à concéder le droit de visite réciproque, s'attache à démontrer
que. le gouvernement français demeurant étranger à tout système de droit de
visite conventionnel, la croisière française établie sur la côte d'Afrique pour la
répression de la traite des nègres sera entièrement ineflicace, même a l'égard des
navires français, parce qu'ils échapperont à la surveillance en hissant un pa-
villon étranger, sous lequel il deviendra impossible de les découvrir, à moins
d'y être autorisé par des traités spéciaux.
Au congrès de Vérone, le duc de Wellington, dans le mémoire adressé le
24 novembre 1822 aux plénipotentiaires des autres états, déclara que l'ineffica-
cité de la police maritime exercée par l'Angleterre pour la répression delà traite
des fïoirs tenait à la facilité avec laquelle les navires négriers échappaient à la
poursuite des croiseurs britanniques en arborant le pavillon français, et il fon-
dait, sur la nécessité de pourvoir à cet inconvénient, la demande d'un droit de
visite réciproque établi par des conventions spéciales. Il est évident que lord
Castlereagh et le duc de Wellington n'auraient pas employé de tels arguments,
s'ils eussent considéré la vérification du pavillon des navires marchands comme
autorisée par le droit des gens. Les déclarations de ces deux hommes d'état con-
statent suffisamment la doctrine du gouvernement britannique à cette époque.
De son côté, le gouvernement français a eu maintes fois l'occasion d'exposer
sa doctrine maritime 5 il l'a exposée en 1815 à Vienne, en 1818 à Aix-la-Cha-
pelle, en 1822 à Vérone. En ces diverses circonstances, il a déclaré, dans une
forme générale et absolue, qu'il n'admettait aucun droit de visite, aucune inter-
vention, aucune police étrangère envers nos navires marchands.
En 1851, les déclarations du gouvernement français furent tout à fait expli-
cites en ce qui touche la vérification du pavillon. A cette époque, l'Angleterre
reproduisit, avec un redoublement d'insistance, la demande, qu'elle nous avait
souvent adressée, d'établir un d.*oit de visite réciproque. Six mois avant d'être
accueillie et consacrée par la convention du 50 novembre 1851, cette demande
fut repoussée par le gouvernement français. M. le maréchal Sébastiani, alors mi-
nistre des affaires étrangères, signifia ce refus dans une dépêche adressée, le
7 avril 1851, à lord Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris. Dans cette
dépêche, M. le maréchal Sébastiani ne se borna pas à reproduire les déclarations
générales qui avaient été faites précédemment; il déclara formellement qu'à la
France seule appartenait le droit de vérifier si le pavillon français était fraudu-
leusement usurpé. L'importance de cette dépêche m'oblige à en citer le passage
suivant :
« Le gouvernement français, dit M. le maréchal Sébastiani, a déjà fait con-
naître à plusieurs reprises les motifs qui ne lui permettaient pas d'adhérer à de
semblables propositions. Ces considérations n'ont rien perdu de leur force ni de
leur importance. L'exercice d'un droit de visite sur mer en pleine paix serait,
malgré la réciprocité qu'offre l'Angleterre, essentiellement contraire à nos prin-
cipes, et blesserait de la manière la plus vive l'opinion publique en France. Il
pourrait en outre avoir les plus fâcheuses conséquences, en faisant naître entre
les marins des deux nations des différends susceptibles de compromettre les rela-
SUR LE DROIT DE VISITE. 95
tions qui unissent si intimement ta France et l'Angleterre. Il est bien évident,
monsieur l'ambassadeur, que les étrangers qui osent emprunter le pavillon fran-
çais pour se livrer à un trafic que réprouvent à la fois les lois divines et humaines
ne peuvent être régulièrement découverts et saisis en mer que par nos croisières ;
mais il y a lieu d'espérer que les efforts constants des officiers de notre marine
auront, à cet égard, tout le succès désirable. »
Je puise une nouvelle démonstration des sentiments du gouvernement français
à cette époque dans le simple examen du premier traité conclu en 1831 entre
l'Angleterre et la France. 11 est dit expressément que les papiers des navires
marchands de l'une des nations ne peuvent être examinés par les croiseurs de
l'autre, avant que ces croiseurs aient produit le mandat spécial qui leur confère
le droit exceptionnel de visite. Aurait-on pris cette précaution, si l'on avait cru
consacrer un droit naturel et universellement reconnu?
De la part de l'Amérique . la protestation contre le droit de visiter en pleine
mer la nationalité des navires est formelle, décisive; elle retentit encore. Les
Etats-Unis soutiennent que le pavillon américain confère au vaisseau qui le porte
une sorte d'inviolabilité, hors le cas de piraterie; ils refusent h toute autre
puissance le droit de vérifier si le pavillon américain a été frauduleusement
arboré. Depuis que le gouvernement britannique a prétendu ériger en droit la
pratique que. lui-même avait longtemps reconnue abusive, les Etats-Unis n'ont
pas cessé de défendre les véritables principes du droit des gens, à Londres par
leurs représentants, en Amérique par les déclarations et les actes des dépositaires
du pouvoir.
Ce fut le 27 août 184-1, précisément la veille du jour où le cabinet whig fut
renversé par 91 voix de majorité dans la chambre des communes, à la suite d'un
débat qui avait occupé quatre séances consécutives, que lord Palmerston
réclama, pour la première fois, au nom de l'Angleterre, le droit de visiter la
nationalité des navires sous pavillon américain. Le ministre des Etats-Unis à
Londres, M. Stevenson, protesta immédiatement, et sur le ton de la surprise-
contre cette prétention inouïe. Les réponses de M. Stevenson, en date du
10 septembre et du 21 octobre 18il, parvinrent à lord Aberdcen. successeur
de lord Palmerston au Foreign Office. De son côté, lord Aberdeen, après avoir
maintenu dans deux dépêches du 13 octobre et du 20 décembre de la même
année, adressées à M. Everett (qui venait de succéder à 31. Stevenson), la posi-
tion prise par l'Angleterre, mit iin lui-même à cette correspondance en infor-
mant le ministre d'Amérique que lord Ashburton allait être envoyé à Washington
avec de pleins pouvoirs pour régler toutes les questions débattues entre l'Angle-
terre et les Étals-Unis, et qu'ainsi il serait inutile de discuter à Londres les
points au sujet desquels une négociation spéciale devait être ouverte auprès du
gouvernement américain.
Celle négociation a eu pour résultat le traité signé à Washington le 0 aoùl 1842.
11 a été convenu que chacune des puissances contractantes entretiendrait une
croisière sur la côte d'Afrique pour la répression de la traité dès nègres ; niais rien
n'a été réglé relativement aux pouvoirs" que ces croiseurs seraient appelés à exer-
cer (Mi vertu du droit des gens, de telle sorte que la grave question qui divisait
l'Angleterre et les Etats-Unis est demeurée indécise. Voici maintenant ce qui s'est
passé depuis la conclusion du traité.
0 { DE LA CONVENTION
Dans son message annuel du 8 décembre 1842, le président des Etals-Unis
s'exprima ainsi au sujet du différend qui nous occupe :
9 Bien que lord Aberdcen, dans sa correspondance avec l'envoyé américain à
Londres, repousse expressément toute prétention au droit d'arrêter un navire
américain en haute mer, lors même que ce navire aurait des esclaves à bord, et
restreigne toutes les prétentions de l'Angleterre à celle de visiter et de s'en-
quérir, le pouvoir exécutif des Etats-Unis ne peut pas bien comprendre comment
une visite et une enquête pourraient être faites sans arrêter un navire au milieu
de son voyage, et par suite sans interrompre son commerce. Cette visite et cette
enquête ont été regardées comme un droit de recherche présenté sous une nou-
velle forme, avec un nouveau nom. En conséquence, j'ai cru de mon devoir de
déclarer d'une manière positive, dans mon message annuel au congrès, que
pareille concession ne serait pas faite, et que les Etats-Unis ont la volonté et le
pouvoir de faire exécuter leurs propres lois et d'empêcher que leur pavillon soit
employé dans des vues formellement interdites par ces mêmes lois. »
Lord Aberdcen, en recevant ce message, craignit que le langage tenu par le
président de l'Union américaine ne fît supposer que la question du droit de visite
avait été résolue par les plénipotentiaires anglais et américains, et que l'Angle-
terre avait fait des concessions sur ce point. Dans cette appréhension, lord Aber-
dcen écrivit à M. Fox, ministre d'Angleterre aux États-Unis, une dépêche en date
du 18 janvier 1845, qui devait être communiquée au secrétaire d'état de l'Union,
et où il maintient les principes développés dans la dépêche du 20 décembre 1841,
à savoir que l'Angleterre avait droit de faire visiter par ses croiseurs les navires
sous pavillon américain, quand il y aurait apparence que ce pavillon serait arboré
frauduleusement, et que des instructions avaient été données en conséquence
aux croiseurs anglais. Lord Aberdcen ajoutait d'ailleurs qu'en cas de visite faite
sans motifs suffisants, et en cas de préjudice souffert par les navires américains
par suite de ces visites, réparation serait faite.
M. Webster, secrétaire d'état de l'Union américaine, ayant reçu communica-
tion de cette pièce, y répondit, le 28 mars 1843, par une dépêche adressée à
M. Everett, et destinée à être communiquée à lord Aberdeen. Développant à son
tour les principes énoncés en 1841 par M. Stevenson, M. Webster déclare que la
visite pour vérification de nationalité n'offre pas moins d'inconvénients que celle
qui a pour but de vérifier la nature des opérations, et que les réparations offertes
en certains cas par lord Aberdeen seraient toujours insuffisantes et tardives ; il
maintient qu'à moins de soupçons graves de piraterie, aucun navire américain
ne doit être ni interrompu dans sa navigation, ni abordé, ni visité, même pour
vérification de la nationalité ; que tout navire marchand américain a droit de s'y
refuser ; que, si l'on veut l'y contraindra, ce navire sera dans le cas de légitime
défense, et qu'ainsi la responsabilité de toutes les conséquences que cette résis-
tance peut entraîner pèsera sur le croiseur.
Les États-Unis, par suite du traité de Washington, entretiennent une croisière
sur les côtes d'Afrique. Les instructions données par M. Upshur, ministre de la
marine américaine, en date du 15 mars 1843, aux croiseurs américains, leur
prescrivent de ne pas vérifier la nationalité des navires sous pavillon étranger.
On peut donc affirmer, d'après tout ce qui précède, que la doctrine de tous
SUR LE DROIT DE VISITE. 95
les états maritimes, et particulièrement de la France, de l'Amérique et même de
l'Angleterre avant 1841. a été positivement contraire au droit que la convention
de 1815 vient d'instituer, à ce droit qui nous est présenté comme un principe
absolu et universellement accepté.
J'aborde un second genre de preuves. Je vais démontrer que l'ancien et véri-
table droit des gens, en ce qui concerne l'inviolabilité du pavillon, est confirmé
par la jurisprudence maritime. Il n'est pas nécessaire de multiplier les exemples,
encore moins de les emprunter à tous les tribunaux du monde. Il suffira de faire
connaître quelle a été. sur la matière qui nous occupe, et jusqu'aux prétentions
élevées en ces derniers temps . la jurisprudence de la Grande-Bretagne. Les
arrêts de la haute cour d'amirauté et des tribunaux mixtes, institués pour la
répression de la traite des nègres, vont me fournir quelques exemples saisissants.
Le 1 1 mars 1816. un bâtiment de guerre anglais, la Reine Charlotte, ren-
contre un navire marchand français, le Louis, près du cap Mesurado. sur la côte
d'Afrique. Le commandant de la Reine Charlotte somme le capitaine du Louis
de s'arrêter, de se laisser aborder et visiter. Le capitaine du Louis s'y refuse :
une lutte s'engage. A bord du Louis, un homme est tué. trois sont blessés. A
bord de la Reine Charlotte, huit hommes sont tués et douze blessés. Après le
combat, le commandant anglais procède à la visite; il vérifie la nationalité, il
constate la nature des opérations. Ayant trouvé que le navire le Louis était fran-
çais et engagé dans la traite des nègres, il saisit le navire et le traduit devant la
cour de vice-amirauté de Sierra-Leone. La demande en condamnation de ce na-
vire est fondée sur deux motifs distincts : 1° le navire le Louis est français et il
fait la traite des nègres contrairement aux traités du 31 mai 181-4. du 20 no-
vembre 1813. par lesquels la France s*est engagée envers la Grande-Bretagne à
abolir ce trafic : "2° le navire a résisté par la force à la visite d'un croiseur anglais
dûment commissionné. La cour de vice-amirauté de Sierra-Leone déclara que.
ces deux motifs étant fondés, la prise était valable. La condamnation du Louis
ainsi que de sa cargaison fut prononcée ; mais les choses n'en restèrent ; as là.
Les propriétaires du Louis appelèrent de ce jugement devant la haute cour d'a-
mirauté anglaise.
Sir William Scott, depuis lord Stowell. que les Anglais regardent comme la
plus grande autorité en matière de droit maritime, était alors juge d'amirauté;
il s'agissait d'un cas dans lequel le sang anglais avait coulé à grands flots, et d'un
fait de traite, c'est-à-dire d'un acte universellement odieux aux Anglais. Néan-
moins sir William Scott décida que le navire le Louis avait été mal à propos
condamné sur l'un et l'autre point : « 1° parce que. bien que la France se lut
engagée envers l'Angleterre, par les traités du 51 mai 181-4 et du 20 novembre
181 j. à abolir la traite, elle n'avait conféré à l'Angleterre, ni par ces traités, ni
par aucune convention spéciale, aucun droit de police sur les navires français;
2° parée qu'en temps de paix, et hors des cas de piraterie, aucun bâtiment de
guerre ou autre, de quelque commission qu'il puisse être muni par son | ropre
gouvernement, ne possède aucun droit d'intervenir en pleine mer, d'une WUOtièrê
quelconque, à l'égard des navires d'une nation étrangère, ni pour le saisir, ni
pour le visiter, ni pour l'aborder, ni pour l'obliger à s'arrêter, ni pour l'inter-
rompre en quoi que ce puisse être dans sa navigation, à moins d'y être auto-
risé par un traité spécial conclu avec la nation à laquelle ce navire appartient. -
Il est curieux de remarquer que, dans cette affaire, le navire le Louis a eu
06
DE LA CONVENTION
pour défenseur le docteur Lushingtou, aujourd'hui juge d'amirauté de la Grande-
Bretagne et l'un des négociateurs de la convention de 1845. Le docteur
Lushingtou soutint qu'en temps de paix, sur la haute nier, la Grande-Bretagne
n'a aucun droit de visiter les navires des autres nations; il ajouta que, pour
justifier le procédé du commandant de la Heine Charlotte, pour montrer qu'il
était en droit de contraindre le Louis à se laisser arrêter, aborder et visiter, il
fallait prouver qu'un droit de visite quelconque existait naturellement en temps
de paix, et il dit :
fe Si ce droit existe, il doit être fondé ou sur le droit des gens ou sur un traité
spécial. S'il existe en vertu du droit des gens, il faut prouver qu'il se fonde sur
un principe qui n'admette aucune contestation • et où trouvera-t-on ce principe ?
Il y a une entière absence de toute autorité dans les écrivains sur le droit public ;
on ne peut citer aucun cas où un tel droit ait été exercé de temps immémorial;
l'on ne montre même pas que ce droit ait été invoqué ni par l'Angleterre ni par
aucune autre nation. C'est une preuve décisive contre l'existence de ce droit;
si ce droit est fondé sur une convention spéciale, il faut montrer cette con-
vention. »
Cet exemple prouve bien clairement que les principes sur lesquels est fondée
la convention de 1845 sont une innovation véritable. Supposez que cette con-
vention eût été en vigueur alors, la solution de l'affaire eût été bien différente.
La Reine Charlotte aurait eu le droit d'arrêter le Louis, de l'aborder et de visiter
ses papiers ; elle aurait eu le droit de l'y contraindre ; la résistance du Louis
aurait été illégitime. L'arrêt de la cour de vice-amirauté de Sicrra-Leone eût été
indubitablement confirmé. Loin de là. cet arrêt est cassé; le Louis et sa cargaison
sont restitués, et, si sir William Scott ne condamne pas le commandant de la
Reine Charlotte à des dommages-intérêts, il déclare que c'est parce que le cas du
Louis est le premier de ce genre, et parce que le capteur a agi de bonne foi ; mais
il annonce en même temps que, si un cas pareil se présentait de nouveau, des
dommages-intérêts seraient prononcés contre le capteur.
Le C juillet 18:21. sir William Scott rendit un second arrêt, fondé exactement
sur les mêmes principes. Il s'agissait d'un navire espagnol, le San Juan ÎS'epo-
muceno, abordé, visité et capturé le 7 décembre 1817 par le croiseur anglais le
Prince régent, antérieurement à la ratification du traité conclu entre la Grande-
Bretagne et l'Espagne pour la suppression de la traite des nègres. Le San Juan
Nepomuccno lut encore défendu par le docteur Lushingtou, qui reproduisit en
cette circonstance les principes qu'il avait déjà développés dans l'affaire du Louis.
Les tribunaux mixtes (i). institués pour juger les navires saisis en conséquence
(1) Les juridictions dont je veux parler ici sont instituées en vertu des traités conclus
par l'Angleterre avec l'Espagne, le Portugal et le Brésil. Par ( xemple, en vertu du (railé
conclu avec l'Espagne, deux tribunaux mixtes ont été établis, l'un à Sierra-Leone. l'autre
à la Havane. Ils sont composés d'un juge anglais et d'un juge espagnol; indépendamment
de ces deux juges, il y a un arbitre anglais et un arbitre espagnol. Quand les deux juges
sont du même avis, le jugement est rendu sans le concours des arbitres; dans le cas où
tes deux juges ne sont pas du même avis, le sort décide si la question sera tràncnee par
l'arbitre anglais ou par l'arbitre espagnol. — Les tribunaux mixtes anglo-portugais sont
au nombre de trois depuis le traité de 1842. Ils siègent, l'un à Sierra-Leone, l'autre à
SUR LE D2\OIT DE VISITE» 97
des traités spéciaux obtenus par l'Angleterre, ont, pendant beaucoup d'années,
et je puis dire jusqu'à la fin de 1858, appliqué la doctrine consacrée à la fois par
la jurisprudence de la haute cour de l'amirauté britannique, et par les déclarations
des hommes d'état anglais. Cette remarque s'applique à l'affaire du navire Dona
Maria da Gloria, jugée en 1834, et à celle des navires américains Mary-Anne Cas-
sant, Florida, Eayle, Hazard, lago, déférés en 1858 au tribunal mixte de Sierra-
Leonc.
Le jugement prononcé le 50 octobre 1858 à l'occasion du navire la Mary-
Anne Cassard mérite d'être mentionné spécialement. Ce navire avait été arrêté
sous pavillon des Etats-Unis 5 quoique ses papiers fussent en apparence améri-
cains, il était évident que la Mary-Anne Cassard était une propriété espagnole
déguisée sous le caractère américain. Néanmoins le tribunal mixte anglo-espa-
gnol de Sierra-Leone se déclara incompétent, et les deux commissaires anglais,
MM. Macaulay et Doherty, adressèrent à lord Palmcrston un rapport explicatif
de cette décision. Dans ce rapport, qui a été publié et communiqué au parlement
britannique, on trouve le passage suivant :
« Premièrement, l'Amérique n'ayant concédé sous aucune forme le droit de
visite à la Grande-Bretagne, le lieutenant Kellett n'avait aucun droit, en temps
de profonde paix, d'aborder la Mary-Anne Cassard, naviguant sous le pavillon
des Etats-Unis, à moins qu'il n'ait eu de bonnes raisons pour soupçonner que
ledit navire était un pirate, occupé à commettre une offense contre la loi des
nations. Secondement, le lieutenant Kellett, n'ayant ainsi aucun droit d'aborder
la Mary-Anne Cassard, n'était point autorisé à visiter ni à saisir ledit navire; il
n'était point fondé à se prévaloir des renseignements obtenus par une visite
illégitime, pour constater la qualité de négrier, et le déguisement de la pro-
priété espagnole sous le caractère américain. »
Ainsi la jurisprudence delà haute cour d'amirauté d'Angleterre, celle des tri-
bunaux mixtes institués pour la répression de la traite des nègres, sont entière-
ment d'accord avec la doctrine émise à Aix-la-Chapelle par lord Castlercagh, et
à Vérone par le duc de Wellington, qui a d'ailleurs soutenu, en 1859, les mêmes
principes devant le parlement.
Je pourrais à la rigueur me dispenser de rechercher quelle a été la pratique
des nations maritimes en ce qui touche le droit qui nous occupe, car la pratique,
pour être légitime, doit être conforme à la doctrine; mais comme on a cherché
à se prévaloir des abus commis par la marine anglaise, et comme on a imputé à
la marine française des abus qu'elle n'a pas commis, pour ériger ensuite ces abus
en droits consacrés par l'usage, il importe d'éclaircir tous les doutes qui pour-
raient s'élever à cet égard.
Dans la discussion du 27 juin dernier, à l'occasion du crédit extraordinaire
demandé aux chambres pour la formation et L'entretien de la croisière française
sur la côte d'Afrique, l'argumentation de M. le ministre des affaires étrangères
a porté sur ce point, que, aux termes de la loi de 1SW2<>, le fait de naviguer sans
Boavisla, dans une des îles du cap Vert, le troisième au cap de lionne-Espérance. C'est à
Sierra-Leone cl à Rio-Janeiro que sont établis les tribunaux mixtes anglo-brésiliens.
D'ailleurs, les uns et les autres sont organisés et fonctionnent de la même manière.
98 DE LA CONVENTION
papiers de bord ou avec des papiers de bord délivrés par plusieurs puissances
devenant un cas de piraterie, la marine française a visité, depuis 1825, sur le
soupçon de piraterie, les navires étrangers dans tous les cas où elle sera appelée
à les visiter aujourd'hui en vertu de la convention nouvelle, c'est-à-dire sur le
simple soupçon d'avoir arboré un faux pavillon. Le ministre ajouta que la même
pratique existe chez les autres grandes nations maritimes.
Si nos bâtiments de guerre ont commis l'énorme abus que leur impute M. le
ministre des affaires étrangères, les instructions données par le département de
la marine pour la répression de la piraterie doivent en faire foi, car c'est par ces
^îstructions que nos bâtiments de guerre ont été guidés relativement à la con-
duite à tenir envers les navires étrangers.
.l'ai désiré connaître les instructions données par le département de la marine
à nos croiseurs avant la conclusion des traités de 1851 et 1855. Il m'a paru que
ces instructions, à cause de leur objet et à raison de leur ancienneté, n'étaient
pas de nature à demeurer secrètes. J'ai eu l'honneur d'écrire à M. le ministre
de la marine pour lui demander d'en prendre connaissance. Il a bien voulu
donner des ordres pour que ces documents me fussent communiqués.
J'ai reçu copie des instructions données, le 14- septembre 1851, pour la
répression de la traite des noirs et de la piraterie, à M. le capitaine de vaisseau
Brou, au moment où il allait partir sur la frégate l'Hermione, pour prendre le
commandement de la croisière française sur la côte d'Afrique. La lecture de ces
instructions m'a prouvé que nos croiseurs n'étaient nullement autorisés à consi-
dérer comme soupçon de piraterie et comme donnant ouverture au droit de visite
la simple présomption que des navires étrangers arboraient un faux pavillon,
qu'au contraire il leur était même expressément interdit de visiter les navires
étrangers pour vérifier leur nationalité. Les passages que voici le montreront
avec la dernière évidence :
« La France a constamment refusé de reconnaître à aucune nation le droit
de visiter, dans l'intérêt de la répression de la traite, les navires couverts de
son pavillon, et en conséquence elle s'abstient elle-même de faire visiter les bâti-
ments portant pavillon étranger.
» On ne peut méconnaître que cette situation de choses fournit aux navires
négriers des facilités pour échapper à la surveillance des croisières ; ces navires
trouvent une protection en arborant pavillon français devant les croiseurs anglais,
et en arborant pavillon étranger devant les croiseurs français. »
Enfin ces instructions ajoutent :
« Un moyen assuré pour déjouer fréquemment les précautions des coupables
serait de se concerter avec les croiseurs anglais pour croiser de conserve, autant
que les dispositions personnelles des officiers pourraient le permettre sans porter
la moindre atteinte à l'indépendance du pavillon.
» Quelle que fût la couleur qu'arborât le navire négrier, il serait en présence
d'un bâtiment de guerre ayant sur lui droit de visite (l'Angleterre a conclu des
traités avec l'Espagne, le Portugal, le Brésil, la Hollande, au sujet de la visite
réciproque). »
On voit, contrairement à l'assertion de M. le ministre des affaires étrangères.
SUR LE DROIT DE VISITE. 99
que la visite des navires sous pavillon étranger pour vérifier leur nationalité a
été expressément interdite à nos bâtiments par les instructions émanées du dé-
partement de la marine. Loin d'être conforme à la pratique constante de la ma-
rine française, le droit reconnu en 1845 lui est donc formellement opposé.
Relativement à la pratique de la marine anglaise, la question est plus délicate
et mérite d'être examinée avec attention.
Il est bien vrai que les croiseurs britanniques ont fréquemment abordé les
navires portant pavillon d'une nation qui n'avait concédé aucun pouvoir à l'An-
gleterre pour examiner les papiers de ces navires et vérifier leur nationalité ; ils
ont fait plus, ils ont fréquemment vérifié la nature de leurs opérations et même
opéré la saisie.
De ces abus on ne peut induire l'existence d'un droit.
Il faut observer, d'ailleurs, que, si la plupart des gouvernements étrangers
n'ont pas réclamé contre de semblables abus dans tous les cas, et aussi énergi-
quement qu'ils auraient dû le faire, ces gouvernements ont réclamé souvent, et
que leurs réclamations ont été quelquefois admises ; que l'Angleterre elle-même
a souvent reconnu et réprimé, comme une illégalité, l'intervention de ses croi-
seurs à l'égard des nations qui n'avaient pas concédé un droit de visite conven-
tionnel.
Je rappellerai seulement ce qui s'est passé, en deux circonstances, entre l'An-
gleterre d'une part, la France et les Etats-Unis de l'autre.
Le 4- juin 1830, M. le duc de Laval-Montmorency, alors ambassadeur de France
à Londres, adressa à lord Aberdeen, qui était comme aujourd'hui ministre des
affaires étrangères, une dépêche dans laquelle il demandait au gouvernement
anglais de prescrire à ses croiseurs plus de réserve dans l'exercice de leurs fonc-
tions. Cette réclamation ne fut pas adressée vainement ; des ordres furent en-
voyés au commandant de la croisière anglaise sur la côte d'Afrique pour que les
croiseurs eussent à s'abstenir de toute intervention à l'égard du pavillon français.
En voici la preuve. Le commodore Hayes, commandant la croisière anglaise
sur la côte d'Afrique, écrit de Sierra-Leonc, en date du 20 janvier 183 1 , à
M. G. Elliot, secrétaire de l'amirauté britannique, une dépêche dans laquelle il
développe les raisons qui s'opposent à la répression efficace de la traite des noirs.
On y trouve le passage suivant :
« La seconde raison est dans les ordres qui me sont donnés et qui m'inter-
disent toute intervention à l'égard du pavillon français. Comme il est facile, pour
quelques centaines de dollars, de se procurer des pavillons et des papiers fran-
çais, la seule chose qui doive surprendre, c'est que l'on trouve sur cette côte un
autre pavillon employé à faire la traite ; lorsque les ordres que j'ai reçus seront
plus généralement connus, il n'y en aura pas d'autres. »
De leur côté, les Etats-Unis ne se résignaient pas non plus à l'intervention
illégitime de la marine britannique. Plus d'une fois ils obtinrent satisfaction ; je
le prouverai par l'exemple suivant.
Le navire américain VEdivin ayant été fort maltraité par le croiseur britannique
la Colombine, capitaine George Elliot, dans une visite effectuée le 12 juillet 1830.
M. Stevenson, ministre des États-Unis à Londres, s'en plaignit vivement ; voici
la réponse que lui adressa lord Palmerston. le 15 février 1840 :
100 DE LA CONVENTION
« Le soussigné a reçu la note qui lui a été adressée par M. Stevenson, et por-
tant plainte de la conduite tenue par le lieutenant Elliot dans l'examen des pa-
piers de bord du bâtiment américain VEdwin. Le soussigné a voulu qu'une en-
quête lût immédiatement instituée sur cette affaire, et il s'empressera d'en faire
connaître sans délai le résultat à M. Stevenson.
» Le soussigné a l'honneur en même temps d'informer M. Stevenson que des
ordres stricts de ne pas intervenir à l'égard des navires appartenant à des états
qui n'ont conclu avec la Grande-Bretagne aucun traité portant concession d'un
droit de visite réciproque ont été donnés aux croiseurs de sa majesté employés à
la répression de la traite »
Des faits postérieurs prouvent que les ordres dont parle lord Palmerston ont
été effectivement donnés. Jusqu'en 18-il. les abus commis par les croiseurs an-
glais sur le pavillon américain étaient secrètement tolérés peut-être, mais non
pas autorisés officiellement par l'amirauté anglaise. Tant qu'un grand nombre de
puissants états sont demeurés en dehors des traités conclus par l'Angleterre pour
la répression de la traite des nègres, le gouvernement britannique s'est borné à
ne pas réprimer sévèrement les abus commis par ses croiseurs 5 mais lorsque
l'Autriche, la Prusse et la Russie se montrèrent disposées à entrer dans le sys-
tème du droit de visite réciproque et à conclure le traité qui fut signé le 20 dé-
cembre 1841, les États-Unis se trouvant alors la seule puissance considérable en
dehors des traités, on crut pouvoir se dispenser d'user déménagement à leur égard.
Après quelques actes transitoires, dont il serait trop long d'exposer ici le
développement graduel, éclata la fameuse déclaration du 27 août 1841, lancée
par lord Palmerston. Le 7 décembre de la même année ont été envoyées, pour
la première fois, aux commandants en chef des croisières britanniques au cap
de Bonne-Espérance, sur la côte d'Afrique, aux Indes occidentales et sur les
côtes du Brésil, des instructions qui leur prescrivent de vérifier la nationalité
des navires sous pavillon américain. On sait déjà comment l'Amérique accueillit
cette prétention.
Je crois avoir pleinement démontré que le droit de vérifier la nationalité des
navires n'est fondé ni sur les principes du droit des gens, ni sur la pratique des
nations maritimes. Aucun publiciste. aucun jurisconsulte, aucun tribunal,
aucun gouvernement n'avait jamais reconnu l'existence d'un pareil droit. L'An-
gleterre l'a proclamé pour la première fois le 27 août 1841 ; la marine anglaise
ne l'exerce régulièrement que depuis le 7 décembre de la même année. Elle ne
l'exerçait auparavant qu'à litre d'abus, toujours reconnus tels, et plusieurs fois
réprimés. La France vient de consacrer ces abus, et de les ériger en droits par
la convention du 29 mai, contrairement à la doctrine qu'elle avait toujours pro-
fessée, et que la marine française avait constamment observée.
II.
Il nie reste à démontrer maintenant que la convention du 29 mai 18io. au
lieu d'améliorer le régime introduit par le système de 1851 et 1855, aura pour
effet de l'aggraver ; que notre commerce, bien loin d'être replacé sous la surveil-
SUR LE DROIT DE VISITE. 101
lance exclusive de notre pavillon, aura à subir au contraire une inquisition plus
générale, une servitude plus réelle ; que les occasions de conflit entre la marine
française et celles des autres peuples seront nécessairement multipliées.
La convention de 1845 a pour résultat, je le répète, de remplacer le droit de
visite, que la France et l'Angleterre s'étaient accordé réciproquement, par la
vérification de la nationalité.
Le mot est nouveau : la chose est-elle nouvelle? Y a-t-il dans la pratique une
différence possible entre la visite d'un bâtiment pour découvrir s'il fait la traite, et
l'enquête nécessaire pour vérifier si le bâtiment suspect appartient en réalité à
la nation dont il porte le pavillon ?
Les Américains n'ont pas compris cette distinction : on peut s'en convaincre
en relisant le message du président des États-Unis, que j'ai cité plus haut. Les
instructions données aux croiseurs anglais, en vertu de la convention que
j'examine, disent assez vaguement qu'au besoin on engagera le vaisseau soup-
çonné à amener, afin de pouvoir vérifier sa nationalité, qu'on sera même autorisé
à l'y contraindre, que l'officier qui abordera le navire étranger devra se borner
à s'assurer de la nationalité de ce navire par l'examen des papiers de bord ou
par toute autre preuve. Or, après l'examen des papiers et l'enquête orale, il n'y
a qu'un genre de preuve, c'est celle qui consiste dans la visite de la cargaison (1).
C'est là précisément ce qui constituait l'ancien droit de visite, et c'est ce qui Ta
rendu intolérable. Les recherches faites pour discerner si un bâtiment de com-
merce ne cache pas sa nationalité sous un faux pavillon pourront donc avoir les
mêmes formes, les mêmes inconvénients que les recherches faites pour découvrir
si un bâtiment suspect fait la traite.
On se demandera sans doute, d'après ce qui précède, comment il a été possible
de soutenir que notre commerce allait être à l'avenir replacé sous la surveil-
lance exclusive de notre pavillon. Une phrase des instructions données aux croi-
seurs anglais semble, à la vérité, justifier cette assertion : « Vous no devez,
leur dit-on, ni capturer, ni visiter les navires français, ni exercer à leur égard
aucune intervention, et vous donnerez aux officiers sous votre commandement
l'ordre formel de s'en abstenir; » mais celte prétendue concession est aussitôt
détruite par la phrase suivante que je transcris : « En même temps, vous vous
rappellerez que le roi des Français est loin d'exiger que le pavillon français
assure aucun privilège à ceux qui n'ont pas le droit de l'arborer, et que la Grande-
Bretagne ne permettra pas aux vaisseaux des autres nations d'ée/tapper à la
visite et à l'examen en hissant un pavillon français, ou celui de toute autre
nation, sur laquelle la Grande-Bretagne n'aurait pas, en vertu d'un traité exis-
tant, le droit de visite. » Cette prétention de l'Angleterre, longtemps rcpoussrc
par la France, a été admise par la convention de 1815. et inscrite en ces termes
dans l'article 8 : « Si le pavillon est prima fade le signe de la nationalité d'un
navire, cette présomption ne saurait être considérée comme suffisante pour
(\) Les instructions données en 1844 par le gouvernement anglais pour la visite des
navires soupçonnés d'arborer un faux pavillon ne laissent aucun doute à ect égard. Il y
*'st dit formellement : « Si les investigations donnaient des motifs suffisants de penser que
le pavillon arboré par le navire a été frauduleusement pris par lui, vous procéderez à
l'examen du bdthm-nt et de la cargaison. »
TOMI •• 7
102 DE LA CONVENTION
interdire, dans tons les cas, de procéder à la vérification. » Il résulte de ces
deux citations que l'Angleterre s'abstiendra de faire visiter les bâtiments protégés
par le pavillon de la France, quand il y aura certitude qu'ils sont français; niais
comment acquérir celle certitude autrement qu'en pratiquant une visite? Voilà
ce qu'on aurait dû dire. Comment constater l'origine d'un bâtiment en pleine
mer sans l'arrêter dans sa course, sans l'aborder, sans le soumettre à une inqui-
sition plus ou moins blessante? Le navire français qui n'éveillera aucun soupçon
ne sera pas arrêté; mais, s'il a le malheur de paraître suspect, il sera liélé par un
croiseur anglais, sommé de s'arrêter et de se laisser aborder, contraint par la force,
s'il refuse. Si l'examen de ses papiers de bord ne satisfait pas l'officier étranger, il
devra laisser inspecter sa cargaison ; il pourra être saisi et conduit devant un tri-
bunal étranger ; il sera exposé, en un mot, aux mêmes vexations dont le commerce
fiançais a eu à se plaindre sous l'empire des conventions de 1851 et 1855, et
au sujet desquelles la chambre des députés s'est énergiquement prononcée.
Si l'on doulait que la visite opérée pour vérification de nationalité eût les
mêmes caractères et entraînât les mêmes abus que la visite opérée pour réprimer
la traite, il suffirait de comparer les instructions données par l'amirauté anglaise,
le 12 juin 1844, aux officiers chargés spécialement de poursuivre les négriers,
avec les instructions données le même jour pour la visite des navires soupçonnés
d'arborer un pavillon qu'ils n'ont pas le droit de prendre. C'est qu'en effet il n'y
a pas plusieurs manières d'exercer la police en pleine mer. La police maritime,
sous quelque prétexte qu'on l'exerce, doit consister nécessairement dans une
série d'investigations et de mesures préventives : 1° l'enquête orale qui se fait à
bord des navires ; 2° la visite des papiers ; 5° la recherche à bord, comme disent
les Anglais, c'est-à-dire la visite du bâtiment et de la cargaison; 4° la saisie pro-
visoire, sauf réparation en cas d'abus.
Il arrivera le plus souvent que la visite opérée pour vérification de la nationa-
lité se bornera à l'enquête orale et à l'examen des papiers. 11 ne faut pas croire
que ces formalités soient insignifiantes : le simple interrogatoire que le capitaine
et l'équipage du navire abordé sont obligés de subir présente des inconvénients
réels. C'est chose grave que de mettre fréquemment les équipages de nos navires
marchands en présence d'une sorte de gendarmerie étrangère, qui peut, à part
les malentendus produits par la différence de langage, apporter dans cette formalité
des façons plus rudes, un ton plus impérieux, que ne le comportent nos mœurs,
et faire naître des conflits dangereux. La présence d'un détachement envoyé par un
bâtiment de guerre sur un navire marchand, l'appareil dominateur avec lequel
les visites s'effectuent, sont, en quelque sorte, une occupation armée de ce navire.-
Un des principaux inconvénients des instructions du 29 mai, c'est qu'elles ne
prescrivent aucune règle relativement à la manière dont les navires marchands
seront abordés et relativement au déploiement de force avec lequel la visite
s'effectuera. C'était bien le moins, il me semble, de prescrire en cette matière, et
pour un droit de visite qui doit être exercé en temps de paix, l'ensemble des
précautions que la France et les États-Unis d'Amérique sont convenus d'appli-
quer, par le fameux traité de 1778, au droit de visite exercé en temps de guene;
on peut voir, dans l'article 7 de ce traité, qu'il est prescrit aux bâtiments de
guerre et aux armateurs, afin d'éviter tout désordre, de se tenir hors de la portée
du canon, d'envoyer une chaloupe à bord du navire marchand, et d'y faire en-
trer (Uur o>» trois hommes seulement.
SUR LE DROIT DE VISITE. 103
Le second degré d'investigation, l'examen des papiers, est une opération plus
grave encore. Parmi les papiers de bord d'un navire, il en est dont la communi-
cation faite à tous les bâtiments de guerre que l'on peut rencontrer est un véri-
table inconvénient pour le commerce. Les connaissements des navires et les
instructions données par les armateurs à leurs capitaines sont de ce nombre. Il
est à remarquer, en outre, que dans la pratique on ne se borne même pas à
l'examen des papiers de bord proprement dits ; les croiseurs anglais sont dans
l'usage d'examiner également les lettres particulières et les écrits qu'ils peuvent
trouver ; il leur est même prescrit d'en agir ainsi par les instructions de l'ami-
rauté, à qui ils doivent, en certains cas, rendre compte de tous les documents,
lettres et écrits (documents, letters and writings) qu'ils ont eu occasion de vérifier.
En 1778, la France et les États-Unis ayant senti les inconvénients qu'entraîne
Pexamen des papiers d'un navire, quand on ne prescrit aucune limite à cet
examen, convinrent (et il s'agissait alors du droit de visite en temps de guerre)
de borner la vérification de la nationalité des navires sous pavillon neutre à la
simple présentation d'un passeport dont la formule était annexée au traité
même. La convention récente n'offre à notre commerce aucune garantie sem
blablcj il semble, au contraire, qu'on ait pris soin de ne prescrire en cela aucun
limite.
En ce qui touche la visite de la cargaison des navires, on est tenté, au premi
abord, de se figurer que la convention du 29 mai offre de grands avantages
commerce français. Il importe d'examiner ce point de très-près.
J'ai déjà eu occasion de faire remarquer que les instructions annexées
convention du 29 mai n'interdisent pas la visite de la cargaison ; elles autori
au contraire les croiseurs anglais à constater la nationalité des navires frai -v
par tous les moyens, tous les genres de preuves qui peuvent concourir à la
stater. Or, l'examen de la cargaison d'un navire est le moyen le plus sûr d 1
rificr la réalité des papiers de bord. Comme les instructions annoncent qi
papiers sont souvent contrefaits, il est certain que les croiseurs anglais \ '
vont la cargaison de nos navires marchands toutes les fois qu'après examen fait
«les papiers, la nationalité française ne paraîtra pas suffisamment constatée. Il
est à craindre que cela n'arrive souvent, soit parce que les papiers seront irré-
guliers, à raison de quelque accident ou de quelques négligences, soit parce que,
les papiers étant réguliers, on les croira contrefaits, soit enfin à raison dc^
erreurs ou des abus commis par les officiers qui procéderont à la visite.
Sous l'empire des conventions de 1831 et 1833, lorsqu'il s'agissait seulement
de découvrir si les navires suspects étaient engagés dans le commerce illicite de
la traite, il n'y avait pas de raisons pour que la visite intérieure des bâtiments
fiançais fût plus fréquente qu'aujourd'hui. La nationalité française une fois con-
statée, la visite de la cargaison devenait inutile et abusive, car il était à la con-
naissance de tous les officiers étrangers que les navires réellement français ne
font plus la traite. Depuis 1831 jusqu'à ce jour, on ne cite que deux navires
français, le Marabout et la Scnc'ganibie, arrêtés sur le soupçon d'être engagés
dans le trafic des noirs. Quant au Marabout, il a été prouvé qu'il ne faisait pas
la traite, et la cour royale de Caycnnc a déclaré son arrestation illégale. En ce
qui touche la Sënëgambie, elle a été saisie sur le territoire anglais en vertu des
lois anglaises : il a été également prouve que ce n'était pas un navire négrier;
c'était un navire commissionné pa^ le gouverneur d'un de nos établissements sur
101 SE LA CONVENTION
la côte d'Afrique, et frété par lui pour le transport de quelques nègres destinés au
recrutement des troupes noires que nous entretenons dans nos colonies d'Amérique.
Il est évident que, sous le précédent régime, la visite de la cargaison ne devait
être opérée que dans le cas où l'examen des papiers de bord d'un navire n'éta-
blissait pas d'une manière satisfaisante la qualité de français. Or, c'est précisé-
ment dans le même cas que la recherche à bord deviendra nécessaire à l'avenir.
La convention de 1845 ne procure donc aucun avantage au commerce français
en ce qui touche la visite de la cargaison.
Je crois avoir établi que la visite pour la vérification de la nationalité n'est
pas moins menaçante pour le commerce français que l'ancienne visite, spéciale-
ment destinée à la répression du trafic des esclaves. Je vais démontrer que ce
nouveau droit de visite sera exercé bien plus fréquemment que l'ancien, et
qu'ainsi les abus, les violences, les récriminations auxquels la chambre des dé-
putés voulait mettre un terme, seront au contraire infiniment plus nombreux.
Sous le régime institué par les conventions de 1831 et 1855, la visite était
exercée en vertu d'un droit volontairement et réciproquement consenti par la
France et l'Angleterre. Elle ne pouvait être opérée que par des officiers d'un
grade au moins égal à celui de lieutenant de vaisseau, munis en outre de man-
dats spéciaux et agréés personnellement par le gouvernement français, conditions
qui leur conféraient en quelque sorte un caractère national. Cette visite, n'ayant
pour but que la répression du trafic des esclaves, était limitée aux lieux où ce
trafic s'exerce le plus ordinairement ; elle n'était autorisée que dans les parages
suivants : 1° entre la côte d'Afrique et le 30e degré de longitude à l'ouest du mé-
ridien de Paris, mais seulement depuis le parallèle du cap Vert jusqu'au 10edegré
de latitude méridionale ; 2° dans une zone de vingt lieues de largeur le long des
cotes du Brésil et autour de chacune des trois îles de Madagascar, de Cuba et de
Porlo-Rico.
Il en sera tout autrement sous le régime nouveau. D'abord, la visite pour vé-
rification de nationalité étant admise, non plus en vertu d'une convention spé-
ciale et volontaire, mais comme découlant d'un principe général du droit des
gens, cette visite se trouve, par le fait, généralisée. A l'avenir, il sera licite à
tout bâtiment de guerre, anglais ou autre, d'aborder un navire du commerce
français et de s'enquérir de sa nationalité par les moyens indiqués ci-dessus. Je
sais bien que les autres nations maritimes seront plutôt portées à protester contre
le nouveau droit qu'à s'en prévaloir pour le mettre en pratique, et qu'en défini-
tive la difficulté reste engagée entre la France et l'Angleterre. Voyons donc la
situation faite au commerce français par les derniers arrangements.
Bien que les instructions annexées à la convention du 29 mai ne soient adres-
sées qu'aux commandants des deux croisières française et anglaise, il résulte du
texte de l'art. 1er de cette convention que des instructions semblables doivent
être également envoyées au commandant de la croisière anglaise sur la côte orien-
tale d'Afrique.
En ce qui touche la croisière occidentale, nous voyons bien qu'elle sera établie
depuis le cap Vert jusqu'au 16° 50' de latitude méridionale, c'est-à-dire qu'elle
embrasse six degrés de plus ; mais aucune limite dans le sens des longitudes n'est
assignée à l'action des croiseurs, de telle sorte qu'elle peut s'étendre indéfiniment
entre l'Afrique et l'Amérique.
SUR LE DROIT DE VISITE» 1 0-5
En ce qui touche la croisière orientale, l'action des bâtiments qui la compo-
sent n'est limitée ni en longitude ni en latitude ; elle peut ainsi s'étendre indé-
finiment dans les mers orientales.
De plus, si l'on considère que le droit de vérifier la nationalité des navires est
motivé par la nécessité de rendre efficace, non-seulement la répression de la pi*-
raterie et de la traite des noirs, mais celle de tout commerce illicite, il en ré-
sulte que le nouveau droit de visite ne s'applique pas seulement aux parties de
l'Océan fréquentées par les négriers, mais qu'il peut être également exercé par-
tout où s'étend la navigation européenne, soit pour le commerce proprement dit,
soit pour la pêche. Les navires français se trouvent exposés à être visités dans
toutes les mers du monde par tous les bâtiments de guerre qui soupçonneraient,
à tort ou à raison, que le pavillon français a été frauduleusement usurpé par un
navire marchand de leur propre nation, pour violer impunément les lois et rè-
glements établis sur la navigation, sur le commerce et sur la pêche.
Remarquons enfin qu'aucune condition de grade n'est imposée aux croiseurs
anglais, et qu'ils n*ont plus besoin d'être munis de mandats spéciaux et d'être
agréés par le gouvernement français. Ils pourront tous visiter nos navires mar-
chands, ou les faire visiter par l'un de leurs officiers. Le dernier midshipman
pourra légalement procéder à la visite des navires de toutes les nations.
Ainsi, droit de visite conféré à tout bâtiment de guerre, de quelque nation
qu'il soit, extension illimitée des zones où la visite peut être exercée, abolition
de la double garantie du mandat spécial et de la condition du grade exigé de
l'officier admis à faire la visite, telles sont les véritables conséquences de la con-
vention de i845. N'avais-je pas raison de dire que, sous le nouveau droit, la
visite de nos bâtiments serait exercée beaucoup plus souvent et avec des garan-
ties moindres que sous le régime précédent? Si ce résultat n'a pas été suffisam-
ment senti en France, les hommes d'état de l'Angleterre ne s'y sont pas trompés,
et sir Robert Pccl a pu dire avec conviction, dans la séance du 8 juillet 1845,
que « l'Angleterre n'a renoncé à aucun des avantages sérieux des anciennes con-
ventions. »
Le nouveau droit de visite devant être exercé beaucoup plus fréquemment que
l'ancien, les saisies abusives deviendront plus fréquentes, et il sera beaucoup
plus difficile d'obtenir la réparation des dommages éprouvés.
Lorsque le droit de visite résultait d'une convention spéciale et volontaire, le
gouvernement français avait stipulé des garanties qui n'existeront plus désor-
mais. Ainsi, en cas de saisie des navires français sous l'empire des conventions
précédentes, nous avions la garantie qui tenait au maintien de la juridiction
française et au droit qu'avaient les tribunaux français de prononcer des dom-
mages-intérêts.
En reconnaissant comme un principe général du droit des gens le pouvoir de
constater, par une visite en pleine mer, la nationalité des navires, on aliène en
quelque sorte le droit de protéger ceux de ces navires dont le caractère national
ne serait pas pleinement justifié.
En cas de saisie évidemment abusive, en cas de violences, de préjudice maté-
riel, le gouvernement français conservera, sans aucun doute, la faculté de de-
mander réparation à l'Angleterre; mais les réclamations de ce genre sont loin
d'avoir l'efficacité désirable. Les réparations pour cause de mauvais traitements
106 DE LA CONVENTION
ne sont pas faciles à obtenir. II s'agit d'actes qui tiennent le plus souvent à un
langage grossier, à des formes rudes, à des procédés insultants auxquels les
Français sont excessivement sensibles, mais qu'il n'est pas toujours possible de
constater, parce que, dans les enquêtes, les faits sont attestés en sens inverse
par l'équipage du navire marchand et par l'équipage du bâtiment de guerre.
Quant au préjudice matériel causé par les visites et par les saisies, on pourra
souvent les constater ; mais les indemnités obtenues seront en général insuffi-
santes et beaucoup trop tardives pour être des réparations véritables.
Le meilleur moyen d'apprécier les inconvénients que le régime nouveau va en-
traîner pour notre marine marchande, c'est assurément de rappeler les résultats
que la vérification du pavillon a eus pour la marine marchande de l'Union amé-
ricaine. Nous avons vu que depuis le moment où les conventions de 1851 et 4853
ont été mises à exécution jusqu'à ce jour, c'est-à-dire dans un intervalle d'en-
viron douze années, un seul navire français, le Marabout, a été capturé par les
croiseurs anglais. L'usage de vérifier la nationalité des navires sous pavillon amé-
ricain a produit des résultats bien différents. Je trouve, dans les documents com-
muniqués au parlement anglais sur la répression de la traite des nègres, que
dans un intervalle d'environ deux années les navires américains dont voici la
liste ont été capturés par des croiseurs anglais :
La Mary- Anne Cassard, saisie sur les côtes d'Afrique, le 27 octobre 1858,
par le Brisk.
Le Hazard, saisi le 4 janvier 1859, par le Forcster.
La Florida, saisie le 15 janvier 1859, par le Sarracen, à l'embouchure de la
rivière Gallinas.
VEagle, saisi devant Lagos, le 14 janvier 1859, par le Lily.
Lelago, saisi le 21 février 1859, sur la côte d'Afrique, par le Termagant.
La Clara, saisie le 18 mars 1859, à l'embouchure de la rivière de Nun, par le
Duzzard.
Le Wyoming, saisi à l'embouchure de la rivière Gallinas, le 17 mai 1859, par
Y II arlequin,
La Catherine, saisie le 15 août 1859, à douze milles de Quittah, par le
Dolphin.
Le Butterfly, saisi également par le Dolphin, en septembre 1839.
Le Hero, saisi le 9 juin 1840, près de la côte d'Afrique, par le Lynx.
Le Jones, saisi le 10 septembre 1840, devant Sainte-Hélène, par le Dolphin.
Le Tigris, saisi le 7 octobre 1840, devant Ambriz, par le Forester.
Le Seamew, saisi le 7 octobre 1840, par le Pcrsian, aussi devant Ambriz.
Le Douglas, saisi sur la côte d'Afrique, le 21 octobre 1840, par le Termagant.
Parmi les navires ainsi capturés, quelques-uns, tels que la Mary-Anne Cas-
sard, la Florida, le Hazard, VEagle, etc., étaient à la vérité des navires étran-
gers munis de faux papiers américains et cherchant à éluder la surveillance des
croiseurs anglais, en naviguant sous le pavillon américain ; mais le plus grand
nombre des navires saisis dont je viens de donner la liste, tels que la Cathe-
rine, le Butterfly, le Joncs, le Tigris, le Seamew et le Douglas, étaient des navires
réellement américains, quelques-uns même avaient leurs papiers parfaitement
en règle, et ont été purement et simplement victimes de l'abus ou de l'erreur.
SUR LE DROIT DE VISITE. 107
Je vais raconter avec quelques détails ce qui s'est passé relativement à un de
ces navires, le Scamcw. Il fut saisi le 7 octobre Î840 devant Ambriz, comme je
l'ai dit, par le brick anglais le Pcrsimi, commandé par le capitaine Quin. On le
prit pour un négrier espagnol, et il fut conduit à Sierra-Lcone pour y être con-
damné par le tribunal mixte anglo-espagnol. Ce tribunal ayant reconnu que ce
navire était américain, on le relâcha en rétablissant le capitaine dans l'exercice
de ses droits ; mais il était résulté de cette détention illégale de grands dommages
pour le capitaine, pour l'équipage et pour les propriétaires du navire. Je laisse
de côté les mauvais traitements qui ont cependant motivé de vives plaintes,
pour n'insister que sur le préjudice positif et matériel causé par cette arresta-
tion. Le Seamew, occupé dès le 7 octobre I8i0 par un détachement armé du
Persian, est conduit à Sainte-Hélène, où l'on mit à terre, en les abandonnant à
eux-mêmes, tous les hommes composant l'équipage, à l'exception du capitaine et
de deux matelots. Privés de leurs ressources, ces hommes se trouvèrent bientôt
dispersés par la nécessité; les uns revinrent directement en Amérique, les autres
allèrent à Amsterdam ou à Liverpool, selon les occasions qui se présentèrent.
Pendant cent vingt-cinq jours que le navire capturé reste au pouvoir du croiseur
anglais, il est obligé d'abandonner sur la côte d'Afrique une partie de son charge-
ment, qu'on ne lui permet pas d'embarquer ; en un mot, ses opérations commer-
ciales manquent totalement par suite du retard et des obstacles qui l'empêchent
d'arriver à temps sur les lieux où sa cargaison peut être vendue avec avantage.
Cependant il a été reconnu par le gouvernement anglais que ce navire, saisi comme
négrier espagnol, était une propriété réellement américaine, et qu'il appartenait à
deux citoyens du Massachusetts, MM. Robert Brookhouse et William Hunt; que
le capitaine, le second et tout l'équipage étaient également Américains ; que les
papiers du navire étaient parfaitement en règle, sauf quelques planches qui se
trouvèrent abord et qui ne figuraient pas sur le connaissement, où elles auraient
dû être mentionnées ; enfin que ce navire était employé dans un commerce légi-
time, car il portait principalement du café, des étoffes de coton, sur la côte d'A-
frique, où il allait chercher de l'ivoire et différents objets.
Maintenant que s'est-il passé relativement à la réparation due pour une saisie
aussi abusive ?
Le 16 avril 1841, plus de six mois après l'arrestation du Scamcw, la demande
en réparation est adressée à lord Aberdeen par M. Stevenson, ministre des Etats-
Unis à Londres. C'est seulement le C juin 1842, après un délai de plus d'un an,
que lord Aberdeen admet le principe de l'indemnité due aux propriétaires lésés.
Le débat s'engage alors sur la fixation du chiffre de cette indemnité. J'ignore si,
au moment où je parle, la réparation est faite; tout ce que je puis dire, c'est
que le 51 décembre 18-44-, c'est-à-dire plus de quatre ans après la saisie de ce
navire, le chiffre de l'indemnité n'était pas encore fixé. J'ajouterai que pour le
TigriSj arrêté le même jour que le Scamcw, et pour lequel le principe de l'indem-
nité a été également reconnu par le gouvernement anglais, le chiffre de cette
indemnité n'avait pas été fixé non plus le 31 décembre 1814. et qu'enfin pour le
Jones, saisi le 10 septembre 1840, le point de savoir si une indemnité est duc en
principe aux propriétaires de ce navire n'était pas encore réglé à la même
époque.
Si, depuis 1831, la marine marchande de France, visitée sous le prétexte de
répression de la traite, a eu beaucoup inoins à souffrir que la marine marchande
108 DE LA CONVENTION
«le l'Amérique, visitée sous prétexte de vérifier le pavillon, ce ne doit pas être
lin sujet d'étonnement. Il est plus épineux qu'on ne le croit généralement d'éta-
blir le caractère national d'un bâtiment saisi en pleine mer. La pratique anglaise,
en cette matière, est pleine de subtilités et de rigueurs. Afin de prévenir les
conséquences de la facilité avec laquelle certains états neutres délivrent des
papiers de bord aux navires marchands des puissances belligérantes, les cours
d'amirauté de la Grande-Bretagne ont consacré par leurs arrêts successifs une
jurisprudence extrêmement menaçante pour les autres états maritimes. Celte
jurisprudence est une arme de guerre, dont il est imprudent de légitimer l'usage
en temps de paix.
Je vais exposer, pour me faire bien comprendre, quelques-uns des principes
consacrés eu cette matière par la haute cour d'amirauté de la Grande-Bretagne.
11 a été décidé en plusieurs cas, et notamment le 28 janvier 1812, dans l'affaire
du navire le Success, saisi le 7 janvier 1807, que la nationalité d'un navire pou-
vait être fixée arbitrairement, soit à raison de son caractère apparent, c'est-à-dire
conformément à ses papiers de bord, soit à raison de son caractère réel, que les
Anglais font consister dans la propriété du navire.
La haute cour d'amirauté a encore jugé que, lorsqu'un navire appartient à
plusieurs propriétaires, et que ces propriétaires sont de diverses nations, on est
libre de considérer ce navire comme appartenant en totalité à l'une quelconque
de ces nations, de telle sorte que, si l'un des co-propriétaircs du navire appar-
tient à une nation ennemie, le navire est de bonne prise. Ceci montre toute la
gravité de l'innovation introduite l'année dernière par la loi des douanes, inno-
vation par laquelle nous avons admis les étrangers à entrer pour moitié dans la
propriété des navires français.
Ce n'est pas tout : la haute cour d'amirauté anglaise a décidé, notamment dans
l'affaire de VIndian Chicf, qu'un navire sous pavillon neutre, avec des papiers
parfaitement en règle, et ayant pour propriétaire un négociant qui appartient
en réalité à la nation neutre dont ce navire porte le pavillon, doit être considéré
comme ennemi, si ce négociant réside en pays ennemi, et s'il y a son établisse-
ment commercial.
La même cour a jugé, en d'autres circonstances, que, si un négociant a des
établissements commerciaux en plusieurs pays, on peut le considérer à volonté
comme appartenant à l'un ou à l'autre de ces pays, quel que soit, en réalité, le
lieu de sa résidence, et que les navires qui appartiennent à ce négociant peuvent
être considérés comme ennemis, si l'une de ces nations est en guerre avec l'An-
gleterre. Ce principe a été consacré par plusieurs jugements, notamment dans
l'affaire de Vlongc-Klassina.
Enfin, lors même qu'un négociant réside dans son propre pays et n'a d'établis-
sement commercial nulle part ailleurs, si les navires qui lui appartiennent font
un commerce qui puisse être considéré, à raison du port d'où part l'expédition
des navires et où ils reviennent après leur voyage, comme faisant un commerce
ennemi, ces navires peuvent être traités comme ennemis et déclarés de bonne
prise. Cette règle a été fréquemment appliquée, et notamment aux navires amé-
ricains la Susa et la Vigilantia.
Il m'a paru nécessaire de citer ces nombreux exemples, parce que la jurispru-
dence anglaise, en matière de vérification de nationalité en temps de guerre, a
servi de règle à la jurisprudence des tribunaux qui ont été chargés, en temps de
SUR. LE DROIT DE VISITE. 109
paix, de prononcer sur la saisie des navires arrêtés en exécution dos traités pour
la suppression de la traite des nègres, et parce que les croiseurs anglais ont
agi conformément à cette jurisprudence dans l'exercice du droit de visite et de
saisie.
Rien ne montre mieux à quel point les usages de la marine anglaise en matière
de vérification de nationalité sont arbitraires et menaçants que ce qui s'est passé
pendant plusieurs années relativement aux navires portugais, de la part des
croiseurs anglais, et de la part des tribunaux mixtes institués pour prononcer
sur le sort des navires saisis.
Par les conventions de 1815 et 1817, le Portugal n'avait conféré à l'Angle-
terre lo droit de saisie sur les navires portugais que lorsqu'ils étaient rencontrés
au nord de l'équateur. et qu'on les trouvait chargés de nègres. La position de
l'Angleterre était tout à fait différente reiativement à l'Espagne depuis le traité
du 28 juin 1835, et relativement au Brésil par suite de l'interprétation donnée
au traité du 23 novembre 182G. Les croiseurs anglais avaient le droit de saisir
partout les navires espagnols ou brésiliens hors des mers d'Europe, au sud comme
au nord de l'équateur, avec ou sans nègres à bord, pourvu qu'ils fussent équipés
pour la traite. — Pendant plusieurs années, on a vu avec étonnement presque
tous les navires portugais qui faisaient la traite arrêtés par les croiseurs anglais,
même au sud de l'équateur, sans avoir de nègres à bord, parce que la jurispru-
dence anglaise, en matière de nationalité, permettait de considérer les navires
portugais tantôt comme espagnols et tantôt comme brésiliens, et de les faire
condamner en cette qualité par les tribunaux mixtes anglo-espagnols ou anglo-
brésiliens.
Je n'en finirais pas si je voulais présenter ici le tableau de tous ces faits. Un
seul exemple suffira pour montrer que la vérification de la nationalité en temps
de paix n'est pas moins périlleuse qu'en temps de guerre.
Le navire portugais Sirsc, sous pavillon portugais, est rencontré en pleine
mer, à dix-sept lieues au sud de Sierra-Leone, par le brick anglais Buzzard,
commandé par le lieutenant Fitz-Gérald. Le navire est abordé, ses papiers sont
examinés; on les trouve parfaitement en règle. Le propriétaire est Portugais :
il réside aux iles du cap Vert, à Sant-Iago de Praïa, c'est-à-dire dans une des
possessions portugaises; il n'a aucun établissement ni dans les colonies espa-
gnoles ni au Brésil. Mais le lieutenant Fitz-Gérald découvre, en examinant les
papiers de bord, que ce propriétaire a habité, plusieurs années auparavant, la
ville de la Havane. Cela suffit pour que le croiseur anglais se croie en droit d'ar-
rêter ce navire comme équipé pour la traite et comme espagnol, ce qu'il n'aurait
pas pu faire s'il l'eût regardé comme portugais, attendu qu'il n'y avait pas de
nègres à bord. Le tribunal mixte anglo-espagnol de Sierra-Leone, devant qui ce
navire fut conduit, déclara, le 22 décembre 1838, la prise valable, et prononça
la confiscation du navire et de sa cargaison. A la vérité, l'arrêt n'est pas fondé
sur ce que le propriétaire du Sirsc résidait à la Havane, mais sur ce que le Sirse
faisait un voyage qui avait pour point de départ et pour terme un port espagnol,
la Havane. Les considérants de cet arrêt sont appuyés sur les jugements rendus
par la haute cour d'amirauté britannique en pareil cas et en temps de guerre.
Si l'on voit les croiseurs anglais attacher arbitrairement tantôt une nationalité
et tantôt une autre aux navires qu'ils saisissent.ee n'est pas seulement pour
placer ces navire* sous le poids d'une convention plus rigoureuse , ils ont égard
110 DE LA CONVENTION
aussi aux chances de condamnation qu'offrent les différents tribunaux en raison
de la manière dont ils sont composés. Par exemple, pendant plusieurs années,
l'Espagne n'a pas entretenu de commissaires à Sierra-Lcone, de telle sorte que le
tribunal mixte anglo-espagnol ne se composait en réalité que de deux commis*
saires anglais. Les croiseurs, intéressés à la condamnation des navires saisis et
se croyant plus sûrs de faire déclarer la prise valable par un tribunal composé
de deux juges anglais que par un tribunal réellement mixte, cherchaient à atta-
cher la nationalité espagnole à tous les navires capturés, pour peu que les cir-
constances s'y prétassent. Je choisis, entre beaucoup d'exemples, un des plus
récents. Le navire Aguia, sous pavillon brésilien, fut saisi le 10 septembre 1845
par le croiseur anglais l'Espoir. Ce navire était équipé pour la traite. Ses papiers,
parfaitement en règle, prouvaient qu'il était brésilien, et qu'il avait pour pro-
priétaire un Brésilien. Il était naturel de le traduire devant, le tribunal mixte
anglo-brésilien. Cependant le capteur, intéressé à choisir le tribunal anglo-espa-
gnol établi dans le même lieu, y réussit, parce que le propriétaire de Y Aguia
résidait à la Havane. La prise fut déclarée valable. Mention fut encore faite, dans
les considérants de l'arrêt, des jugements rendus en des cas analogues par la
haute cour d'amirauté britannique en temps de guerre.
La convention du 29 mai ne consiste pas seulement dans la servitude qu'elle
impose à notre marine marchande, dans les périls qu'elle lui prépare ; elle fait
quelque chose de plus : les instructions qui y sont annexées prescrivent à notre
marine militaire de vérifier la nationalité des navires sous pavillon étranger,
rs'otre marine va ainsi exercer un droit abusif qui n'est encore admis par aucun
gouvernement étranger, et que certaines puissances repoussent formellement.
Les peuples se soumettront-ils, d'un commun accord, à la servitude qu'on
prétend généraliser en vertu du droit des gens ? On connaît à cet égard les sen-
timents de la nation américaine. Avant 1841, le gouvernement des États-Unis a
souvent protesté lorsque la marine anglaise a violé l'indépendance du pavillon
américain pour vérifier la nationalité des navires. Depuis que l'abus a été érigé
en principe, les Américains ont repoussé le principe de même qu'ils avaient ré-
clamé contre l'abus. Seront-ils disposés à subir, de la part de la France, ce qu'ils
repoussent de la part de l'Angleterre?
De ce que l'Angleterre n'a de contestations qu'avec les États-Unis pour la vé-
rification du pavillon, il ne faut pas conclure que la France n'aurait de démêlés
semblables qu'avec cette même république. L'Angleterre est parvenue à faire
avec toutes les puissances maritimes des traités spéciaux, qui l'autorisent à pra-
tiquer la visite, soit pour l'examen de la nationalité, soit pour la répression de
la traite ; mais la France n'a conclu de traités semblables qu'avec un petit nombre
de puissances, et par conséquent elle est exposée à rencontrer de la part de beau-
coup de nations, parmi lesquelles on peut citer les principaux états de l'Europe,
une résistance semblable à celle que les États-Unis opposent à l'Angleterre.
III.
Les inconvénients que doit entraîner la convention du 29 mai 1845 ne pèse-
ront pas sur le commerce britannique comme sur le commerce français, et nos
SUR LE DROIT DE VISITE. 1 1 1
bâtiments de guerre ne pourront, en aucun cas, exercer utilement le droit de
vérifier la nationalité des navires. Ce droit ne peut d'abord nous servir à rien
pour la répression de la piraterie, qui n'est ici nullement en question. Si un na-
vire, par des actes positifs d'agression ou par des démonstrations menaçantes et
non équivoques, a donné lieu de penser qu'il se livre à la piraterie, le droit non-
seulement de vérifier sa nationalité, mais de le visiter à fond et de le saisir, de
quelque pavillon qu'il soit couvert, est concédé à tous les bâtiments de guerre
indistinctement, par le consentement unanime des peuples. Comme d'ailleurs on
reconnaît que toutes les nations ont également le droit de juger selon leurs
propres lois tous les pirates, à quelque pays qu'ils appartiennent, on a fait,
quant à la police de la mer, les exceptions nécessaires au maintien de la sûreté
générale de la navigation. 11 s'agit donc seulement d'examiner de quelle utilité
peut être le nouveau droit pour la répression de la traite des noirs ou de tout
autre commerce illicite.
La police pour l'exécution de nos lois et règlements à l'égard du commerce et
de la navigation s'exerce avec une entière efficacité dans nos ports, dans nos
rades, sur nos côtes, et dans la zone maritime sur laquelle s'étendent notre ju-
ridiction et notre souveraineté. C'est là que nous pouvons, autant que nous
jugeons à propos de le faire, multiplier nos moyens de police et aggraver les
peines attachées à la violation de nos lois ; c'est là, dis-je, que s'exerce la police
véritablement efficace. Je n'ai entendu citer aucune de nos lois, aucun de nos
règlements sur le commerce ou sur la navigation qui exigeât, pour en assurer
l'exécution, l'établissement d'une police nouvelle en pleine mer; et, si l'on pou-
vait citer quelques exemples, je suis convaincu que l'on y pourvoirait efficacement
en multipliant les moyens de police territoriale, et en aggravant les dispositions
pénales qui s'y rapportent : il se passerait alors ce qui est arrivé pour la traite
des nègres. Tant que la police exercée en France et dans nos colonies par nos
diverses administrations, tant que la police faite par nos consuls et par nos bâti-
ments de guerre dans les ports étrangers sur nos nationaux ont été peu actives,
et tant que nos lois pénales contre la traite ont été peu rigoureuses et n'ont pas
embrassé tous les cas qu'elles pouvaient atteindre, on a introduit des nègres dans
nos colonies, et la navigation française a pris part à l'importation des esclaves
dans les pays étrangers ; mais depuis que des moyens de police plus complets
ont été pris, et depuis que la loi de 1831 a établi des dispositions pénales suffi-
samment rigoureuses, d'une part l'importation des esclaves dans nos colonies a
totalement cessé, d'autre part la navigation française est demeurée entièrement
en dehors de toute opération de traite. Quoi qu'en dise le préambule de la con-
vention du 29 mai, les résultats que je viens de signaler étaient obtenus deux
ans avant que, par l'échange des premiers mandats, à la fin de 1833, les con-
ventions conclues avec l'Angleterre fussent mises à exécution.
Ce que je viens de dire s'applique également aux autres nations. Toutes colles
qui ont voulu sérieusement abolir la traite y sont depuis longtemps parvenues,
indépendamment de toute police exercée en pleine mer, par le seul effet de leur
police territoriale et de la sévérité des lois pénales qu'elles ont promulguées.
Ainsi l'importation des noirs ne se fait plus dans les colonies anglaises, suédoises,
danoises, hollandaises, c'est-à-dire dans aucune des colonies européennes, à l'ex-
ception des colonies espagnoles; elle ne se fait plus dans aucun des états de
l'Amérique, à l'exception du Brésil, et la navigation d'aucun pays, à l'exception
112 DE LA CONVENTION
de l'Espagne, du Portugal et du Brésil, ne prend part au transport des nègres
d'Afrique en Amérique.
A la vérité, les croiseurs anglais ont capturé, il y a peu d'années, comme
suspects de traite, deux navires sous pavillon anséatique : l'un, la Louise, a été
capturé en 1841 ; l'autre, le Jules-Edouard, en 1842 ; le premier était de Ham-
bourg, l'autre de Brème. Les tribunaux compétents ont décidé que ni l'un ni
l'autre ne faisaient la traite. Nos croiseurs ont bien capturé deux navires sardes,
le Pocha en 1840 et la Maria- Annctta en 1842; mais ces deux navires n'étaient
pas des négriers : c'étaient des pirates, c'est en qualité de pirates que le conseil
d'état en a déclaré la prise valable, et que leurs équipages ont été jugés par nos tri-
bunaux maritimes. A l'exception de quelques faits de traite commis, il y a plusieurs
années, par des navires américains et à raison desquels le gouvernement des Etats-
Unis a pris des mesures qui en ont prévenu le retour, on peutdire que, depuis douze
ans, les Portugais, les Brésiliens et les Espagnols sont les seuls qui fassent la traite.
Nos croiseurs n'ont le droit de réprimer la traite que sur les navires français,
qui ne la font pas, et sur les navires des puissances avec qui nous avons conclu
des traités spéciaux sur le droit de visite, telles que la Sardaigne, le Danemark,
la Toscane, la Suède, N'aplcs et les villes anséatiques, qui ne la font pas davan-
tage. Comme nous n'avons aucun traité ni avec l'Espagne, ni avec le Portugal, ni
avec le Brésil, il s'ensuit que nos croiseurs ne peuvent rien pour la suppression
du trafic des noirs. A quoi servira-t-il qu'un croiseur français, rencontrant un
négrier, vérifie sa nationalité? Cette vérification lui procurera le plaisir d'ap-
prendre si le navire suspect est espagnol, portugais ou brésilien ; mais, n'ayant
aucun droit de saisir ce négrier, il sera obligé de lui laisser continuer son voyage,
cùt-il 500 nègres à bord.
La position de l'Angleterre est toute différente. L'Angleterre est la seule puis-
sance qui ait conclu avec l'Espagne, le Portugal et le Brésil des conventions
spéciales pour la répression de la traite. En vertu de ces conventions, non-seule-
ment elle a droit de visite et de saisie sur les navires de ces trois nations, mais
elle siège, par ses commissaires, dans les tribunaux établis pour statuer sur la
validité des prises faites par ses croiseurs sur les négriers portugais, espagnols et
brésiliens. L'Angleterre se trouve donc par le fait la seule puissance en mesure
d'exercer, pour la répression du commerce des esclaves, une action réelle et
sérieuse. Un document officiel, communiqué l'année dernière au parlement,
montre que. depuis l'établissement des tribunaux mixtes, 429 navires portugais,
brésiliens ou espagnols ont été traduits devant eux après avoir été saisis par les
croiseurs anglais, que 381 ont été condamnés et confisqués, ainsi que leurs car-
gaisons, et que depuis l'époque où les conventions de 1831 et 1833 ont été mises
à exécution, c'est-à-dire depuis le commencement de 1834, 548 navires portugais,
brésiliens ou espagnols ont été capturés par les croiseurs anglais et conduits
devant les tribunaux compétents, tandis que les croiseurs français n'ont pas
effectué une seule saisie.
La position des officiers de notre marine et des équipages des bâtiments de guerre
que nous envoyons depuis tant d'années sur la côte d'Afrique, pour exercer un
simulacre de répression, est véritablement intolérable. On les retient dans une
situation inégale et inférieure à l'égard des croiseurs anglais, qui saisissent des
certaines de bâtiments et partagent entre leurs équipages les primes qu'on leur
accorde, indépendamment du produit de la vente des navires capturés et de leurs
SUR LE DROIT DE VISITE. 113
cargaisons. Il nVst pas bon de placer la marine française en de telles conditions,
et de la faire assister au spectacle de cette magistrature exclusive et suprême
exercée par la marine anglaise sur les navires marchands de toutes les nations.
Je ne conteste nullement les sentiments généreux qui ont dicte les mesures
prises par l'Angleterre pour la suppression de la traite; je suis loin de croire que
tout ce qu'elle a fait dans cette pensée ait été une combinaison machiavélique
pour établir sa suprématie maritime. Toutefois, quand je considère non plus
l'intention de ces mesures, mais leurs effets, j'éprouve de sérieuses inquiétudes.
L'adhésion de la France au système qui tend à restreindre l'indépendance des
pavillons est un mauvais exemple et un grand danger. Supposons que l'union de
la France et de l'Angleterre soit assez imposante pour prévenir toute résistance
de la part des autres états maritimes; supposons même que la convention du
29 mai ait pour effet de mettre fin à la résistance des Etats-Unis : pense-t-on
qu'après avoir ainsi contribué à faire prévaloir des principes contraires à la
liberté des mers et à l'indépendance des pavillons par le concours donné à l'An-
gleterre contre les États-Unis, la position de la France, comme puissance mari-
time, ne soit pas profondément changée?
Je remarquerai, en terminant, que la convention de 184b" n'était pas même
nécessaire pour mettre fin au régime institué par les traités de 1831 et 1833.
Ces traités avaient été conclus, de l'aveu du ministre anglais qui les a signés,
à titre d'expérience. Une expérience de douze années ayant prouvé que l'action
des croisières françaises est entièrement illusoire, la France était en droit de
s'abstenir d'employer des croiseurs pour la suppression de la traite des nègres :
elle pouvait légitimement faire usage du droit que lui réserve l'article 3 de la
convention de 1831 , et s'abstenir de renouveler les mandats des croiseurs
anglais. Elle eût trouvé ainsi, dans une interprétation légitime, loyale, nécessaire,
des traités de 1831 et 1833, les moyens de mettre fin aux inconvénients qui en
résultaient pour elle, sans être obligée d'introduire dans le droit des gens et dans
les usages maritimes la grave innovation que la convention du 29 mai 1845 a
légitimée.
Cette convention tend à consacrer, dans le droit des gens, une seconde inno-
vation dont je n'ai pas parlé, et qui sera l'objet d'un examen spécial.
CTE Mathieu de la Redofite.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 janvier 1 S Ï6 .
L'effet des premiers scrutins a été d'écarter pour le moment la question mi-
nistérielle et défaire passer les choses avant les personnes. L'existence du cabinet
ne paraît plus en question, et c'est désormais à l'opinion publique et au corps
électoral que vont s'adresser les orateurs. Les élections générales, hautement
annoncées pour l'été prochain par les membres du cabinet, qui paraissent avoir
triomphé, sur ce point, de la résistance de la couronne, sont devenues la préoc-
cupation de tous les esprits ; elles détermineront seules les opérations de la
chambre et la marche de ses débats. Jusqu'à ce jour, les partis ont pu faire,
pour se rapprocher du pouvoir, des sacrifices qui deviennent impossibles en face
des opinions qu'ils représentent, et avec lesquelles ils vont avoir directement à
compter. On peut donc s'attendre à des débats d'autant plus vifs qu'ils seront
plus désintéressés, et à une sorte de reconstitution des partis au sein de la
chambre, en vue du scrutin électoral.
C'est dans ces circonstances qu'il a été beaucoup question d'une fusion entre
le centre gauche et la gauche constitutionnelle. Une telle union n'est pas sans
péril, mais on a pu penser qu'elle était devenue nécessaire en raison des circon-
stances actuelles. Elle n'est pas sans péril, car elle aurait pour effet de contraindre
le centre gauche à prendre, sur des questions politiques aujourd'hui ouvertes,
des engagements de nature à gêner son action, si la grande épreuve que tentera
le ministère tourne contre lui-même. Ce parti, essentiellement gouvernemental et
qui n'a toute sa valeur que dans le maniement des affaires, se trouverait néces-
sairement amené, par une alliance officiellement déclarée avec la gauche, à pro-
clamer certains principes «à la discussion desquels il s'est refusé jusqu'ici. Lors-
qu'on se croyait en mesure de renverser le cabinet du 29 octobre, il était naturel
et légitime que toutes les nuances s'effaçassent devant le grand intérêt commun
aux diverses fractions de l'opposition ; mais, si l'on aspire à se reconstituer en
vue des élections générales et dans l'espoir d'agir fortement sur l'opinion du
dehors, n'cst-il pas à craindre que l'extension de quelques incompatibilités et
radjonction de la seconde liste du jury ne suffisent pas pour atteindre un pareil
REVUE. — CHRONIQUE. 1 1 Y>
résultat et secouer l'indifférence de l'opinion endormie dans les intérêts de l'ordre
le plus vulgaire ?
Le seul sentiment vif encore dans le pays, celui qu'il serait du moins facile de
développer, e'est la croyance à une corruption politique qui fausse le mouvement
naturel et tous les ressorts du gouvernement représentatif. L'invasion des dé-
putés dans l'administration, les exigences des électeurs, dont l'influence indivi-
duelle est d'autant plus grande que la circonscription électorale est plus petite,
la transformation d'un mandat politique en mandat d'intérêt privé, tel est le
thème exagéré sans doute, mais spécieux, qui rencontre le plus de faveur dans
le pays. Si l'élection de clocher est chère à d'innombrables intérêts, elle est diffi-
cile à défendre en théorie, et le jour plus ou moins prochain où le pays se ré-
veillera pour discuter des théories, l'idée de l'extension des circonscriptions
électorales sera probablement celle qui rencontrera le plus de faveur à ses yeux.
Le vote au chef-lieu sera donc, selon toute apparence, la première question
mise à l'ordre du jour par la gauche dirigée par M. Odilon Barrot, et il est à
croire que dès le débat de l'adresse, et pendant tout le cours de cette dernière
session, des manifestations éclatantes seront faites dans ce sens. Jusqu'à quel
point le centre gauche voudra-t-il s'associer à la tribune, et par ses organes dans
la presse, à une mesure dont l'effet certain serait de rendre impossible l'élection
delà moitié de la chambre? Nous inclinons à croire que rien n'est encore bien
arrêté sur tout cela, et que la fusion annoncée d'une manière éclatante et préci-
pitée par certains journaux n'aura aucunement pour effet d'enlever à chacune
des fractions de l'opposition constitutionnelle le caractère particulier qui la dis-
tingue.
Ce n'est pas vers la gauche que des intérêts d'ambition et d'avenir peuvent
faire incliner le parti qui suit l'impulsion de l'honorable M. Thiers ; si une telle
alliance avait pour effet de lui donner un programme plus populaire et mieux
défini, elle «tirait aussi pour conséquence de lui créer d'insurmontables embarras
au jour de la victoire. Un programme réformiste, utile peut-être pour faire des
élections en ce qu'il réveillerait quelques passions au cœur du pays et permet-
trait de compter sur l'appoint d'une partie des voix légitimistes, serait une diffi-
culté sérieuse à laquelle le centre gauche ne voudra pas s'exposer. D'ailleurs, le
premier effet de ce programme serait de détacher de lui les vœux et les sympathies
d'un certain nombre de membres du parti conservateur, rentrés pour la plupart,
il est vrai, dans les rangs de la majorité, mais auxquels leur infructueuse tenta-
tive de la session dernière a fait une place à pari, et qui demeureront vis à-vis du
cabinet, même lorsqu'ils l'appuieront de leurs votes, dans un état de réserve sur
lequel personne ne saurait prendre le change. Ces honorables députés avaient
cru utile et possible, au début de la session de 18i;>, d'élargir les bases de l'opi-
nion conservatrice par une extension de la majorité et une recomposition du ca-
binet sous un nom respecté de tous. Cette pensée n'ayant pas été agréée par
leurs amis politiques, dont ils n'avaient pas entendu se séparer entièrement, leur
position se trouve modifiée, du moins dans les circonstances présentes. Sans se
confondre avec les amis du ministère, et sans s'engager dans une opposition sys-
tématique, ils jugeront les questions en elles-mêmes, en conservant l'entier usage
de leur indépendance et de leur liberté, et il est telle occasion inattendue qui
peut leur assurer une prépondérance véritable au sein du parlement.
La chambre des pairs a discuté l'adresse avec des développements que ses dé-
1 1G REVUE. CHRONIQUE.
bats politiques n'avaient jamais eus jusqu'ici : peut-être ces débats approfondis
et l'empressement que le public a mis à les suivre tiennent-ils à ce que la ques-
tion ministérielle se trouve écartée pour le moment, et à ce qu'on ne prévoit
encore aucun incident de nature à agrandir l'intérêt de la lutte au sein de la
chambre élective.
Relativement à l'administration intérieure du royaume, une seule question
était à Tordre du jour, et il était naturel que l'ordonnance du 7 décembre dernier,
sur la reconstitution du conseil de l'instruction publique, préoccupât exclusive-
ment l'attention de la noble chambre. La présence du membre le plus illustre
de l'ancien conseil, et sa résolution connue d'avance de combattre l'acte émané
de M. de Salvandy avec l'autorité de sa position et de son talent, donnaient à
cette discussion un intérêt à la fois politique et personnel, que les luttes parle-
mentaires ont eu bien rarement au Luxembourg. L'attente publique n'a pas été
trompée, et le débat a été digne des hommes éminents qui y ont pris une part si
brillante. M. Cousin a établi d'une manière irréfragable qu'il était impossible de
remettre en vigueur, par une simple ordonnance, un titre particulier du décret
de 1808, et qu'il fallait ou ressusciter le décret en entier, en attribuant une
force obligatoire à ses dispositions les plus manifestement inapplicables, ou recon-
naître que le conseil royal existait régulièrement en vertu des ordonnances
royales qui l'ont constitué sous la restauration. Jamais légiste discutant devant
la cour souveraine n'a apporté plus de netteté et plus d'abondance dans l'appré-
ciation d'une question controversée, et tant d'éloquence et de passion mise au
service d'un point de droit offrait un spectacle nouveau qui a beaucoup intéressé
la chambre. Elle a été saisie non moins vivement, lorsque M. Villemain est monté
à la tribune pour accomplir un grand devoir. Jamais discours n'a été écouté
avec une plus religieuse émotion, et rarement la tribune française a entendu des
paroles plus graves, plus mesurées, plus politiques. Sans contester la convenance
d'augmenter le personnel du conseil, et en rappelant les efforts tentés par lui
dans cette intention, M. Villemain a défendu l'organisation sortie des ordonnances
de 1815 et de 1829 contre le reproche de contrarier la libre action ministérielle,
et il a maintenu que l'université allait se trouver affaiblie dans l'opinion lors-
qu'on déclarait avoir voulu la fortifier. M. le ministre de l'instruction publique a
déployé dans la défense de la mesure dont il a pris l'initiative un talent qu'on ne
peut méconnaître. Quittant habilement le terrain de la légalité et des textes, il
a revendique la plénitude de son droit d'agir par voie d'ordonnance, et s'est
efforcé d'établir qu'une intervention constante de conseillers inamovibles dans
la gestion des intérêts universitaires créait pour les ministres responsables des
difficultés auxquelles ils n'échappaient pas complètement par la réserve d'un
simple droit de veto. 11 a fait de grands efforts pour élever le débat à la hauteur
d'une question d'attributions constitutionnelles, et il est à croire que ce sera sous
celte face qu'il se présentera sous peu de jours à l'autre cliambre. M. Thiers
paraît décidé à attaquer la mesure de M. de Salvandy au nom même des tradi-
tions impériales, sous l'égide desquelles M. le ministre de l'instruction publique
s'est efforcé de la placer. Quel que puisse être le résultat de ce nouveau débat,
la nécessité d'une loi organique pour reconstituer le conseil royal et régler
les conditions du libre enseignement privé paraît désormais démontrée, et,
lorsque M. Cousin terminait son discours en s'écriant qu'il demandait une loi,
il exprimait l'opinion de tous les hommes politiques, quelle que soit leur ma-
REVUE . CHRONIQUE . 117
nière de résoudre les problèmes qui se rapportent à ce grand intérêt de l'avenir.
M. le comte de Montalembert, qui avait eu la prudence de ne pas offrir à M. le
ministre de l'instruction publique un concours dangereux, a trouvé une occa-
sion plus heureuse d'entrer dans la discussion de l'adresse. Il a vivement inter-
pellé M. le ministre des affaires étrangères sur le sort des chrétiens de Syrie, et
provoqué des explications, données par M. Guizot d'une manière tellement pré-
cise, que le cabinet s'est mis dans la nécessité de triompher sous peu de temps à
Constantinople, ou de venir confesser devant les chambres l'impuissance avérée
de la France. M. le ministre des affaires étrangères a cru devoir rappeler les
phases diverses traversées par cette longue et stérile négociation. En les énon-
çant après lui. on pourra se convaincre de l'hésitation et de l'incertitude déplo-
rable qui ont présidé aux conseils de la diplomatie de Péra.
Lorsque le bombardement de Beyrouth et la défaite des Égyptiens eurent amené
la chute de l'administration fondée en ce pays depuis près de quarante ans par
l'un des hommes les plus habiles qu'ait produits l'Orient moderne, on vit se ré-
véler deux tendances, l'une que M. Guizot a qualifiée de dessein chràtieti, l'autre
qu'il a appelée le dessein turc. Il s'agissait d'un côté de maintenir en Syrie, sous
un membre de la famille qui gouvernait traditionnellement le pays, une admi-
nistration chrétienne ; de l'autre, de soumettre ces malheureuses provinces a
l'administration directe de la Porte ottomane. Parmi les plus funestes consé-
quences du traité du 15 juillet, on peut assurément citer celle-ci. Il était diflicile,
en effet, que l'Europe, qui venait d'arracher par la force la Syrie à la domination
égyptienne, refusât de rendre au gouvernement turc l'usage des droits pour le
rétablissement desquels elle avait failli compromettre la paix du monde. La Porte
ne tarda pas à paralyser aux mains de l'émir Kassem le pouvoir qu'elle avait un
moment consenti à lui confier sitôt après les événements de 1840, et elle se mit
en mesure de gouverner la Syrie par ses pachas. D'après l'exposé de M. le mi-
nistre des affaires étrangères, la France ne se serait fait aucune illusion, dès
l'origine, sur les funestes résultats d'une pareille tentative ; elle aurait sinon pro-
testé, du moins demandé que le régime auquel allaient être soumises ces tristes
contrées ne fût que provisoire. On comprend, du reste, qu'à cette époque la di-
plomatie française eût peu de crédit à Constantinople, et l'humilité de ses récla-
mations s'explique par la modestie obligée de son attitude après le traité de Lon-
dres. Entre l'opinion française, alors impuissante, mais toujours prononcée en
faveur de l'administration unique et chrétienne du Liban, et l'opinion turque,
qui triomphait d'une manière si fatale et si sanglante, une opinion intermédiaire
se produisit, et l'Autriche fit prévaloir, en 1842, la pensée d'une administration
mixte qui plaçait les Druses sous un magistrat druse et les .Maronites sous un
magistrat chrétien. Cette transaction fut acceptée par la diplomatie chrétienne,
et la France, alors tourmentée du besoin de rentrer par toutes les portes dans
le concert européen, eut le tort grave de présenter comme une victoire éclatante
de sa propre politique ce qui n'en était pas même l'expression, d'après la décla-
ration de M. le ministre des affaires étrangères. La chambre nouvelle, à laquelle
on présentait la convention de 1842 comme un grand succès diplomatique, rciu^
l'approbation qui lui était demandée, et prévit que le régime auquel on allait
soumettre les populations du Liban n'aurait d'autre effet que d'y constituer l'a-
narchie.
L'échec parlementaire raque) on s'exposa dan? cette circonstance lut d'autant
tome i. 8
118 REVUE. CHRONIQUE.
plus gratuit, que M. le ministre des affaires étrangères a déclaré à la chambre
des pairs que dès l'origine la France avait manifesté ses doutes sur la bonté
d'une pareille transaction, et qu'elle en avait pressenti le vice fondamental. Il
convient, d'ailleurs, d'ajouter avec lui qu'on ne regagne pas en un jour tout le
terrain qu'on a perdu, et c'est dans les circonstances malheureuses amenées par
le bombardement de Beyrouth et les vaines protestations de la France que peut
se rencontrer l'excuse la plus plausible : il était naturel qu'elle fût alors sans
crédit à Constantinoplc. Le tort de son gouvernement est d'avoir voulu se donner
à Paris l'apparence d'un succès, et d'avoir assumé, aux yeux du pays, la respon-
sabilité d'une mesure qu'il combattait alors comme insuffisante et dangereuse.
L'administration mixte fut mise en pratique au commencement de 1845. Un
homme intelligent et modéré, Essad -Pacha, fut chargé d'appliquer ce régime
impossible, et, malgré la loyauté de ses intentions, il fut contraint d'y renoncer
bientôt. Dans les districts mixtes, le mélange des deux populations et l'associa-
tion intime de leurs intérêts ne permirent pas à deux magistrats étrangers l'un à
l'autre de fonctionner, chacun de son côté, sur leurs coreligionnaires respectifs ;
de plus, l'organisation féodale du Liban créait entre les populations et les sei-
gneurs territoriaux certaines relations complètement indépendantes de la religion
et de la race elle-même, de telle sorte que l'administration mixte aurait néces-
sairement amené la rupture de ces relations féodales , et mis en question la pro-
priété des terres elles-mêmes. Il fallut donc suspendre comme impossible l'appli-
cation du système, émané du cabinet de Vienne, et auquel s'était ralliée toute la
diplomatie. On vit alors la France dans une étrange situation, car elle poursuivait
avec chaleur à Constantinoplc, dans l'intérêt de ses protégés, — M. le ministre
le déclare lui-même, — la mise en pratique d'un régime qu'elle n'avait accepté
qu'avec répugnance et qu'elle estimait mauvais. En s'appuyant sur la convention
de 4842, l'ambassade de France fit décider que, dans tous les districts où les
races et les religions seraient mêlées, les chrétiens, sans aucune acception des
droits féodaux et de l'ancienne juridiction des chefs druses, seraient placés sous
la juridiction exclusive d'un magistrat de leur croyance.
Cette décision, rendue au mois de mars de l'année dernière, a pousséà l'insurrec-
tion les Druses dépouillés par là de toute autorité sur leurs vassaux. Alors a com-
mencé dans le Liban cette série de massacres et d'actes exécrables signalés par M . de
Montalembert, et qui sont enfin parvenus à éveiller l'opinion publique. Ainsi, en
résumé, la France a paru accepter avec satisfaction une combinaison contre
laquelle on nous révèle aujourd'hui qu'elle avait protesté dès l'origine ; et lorsque,
sur ses instances, ce système a été appliqué en Syrie, lorsqu'il est devenu pour
les chrétiens l'occasion d'une oppression et de calamités sans exemple, avec une
patience qui pourrait être qualifiée d'un autre nom, la diplomatie do Péra a vu
soumettre le pays, pendant quatre années, aux expérimentations les plus diverses.
De l'administration de l'émir Kassem, on est passé à celle des deux kaïmacans
druse et maronite pour retomber sous la sauvage tyrannie d'un ancien ministre
des affaires étrangères envoyé en Syrie dans la pensée que ce choix serait agréa-
ble à l'Europe, et constaterait la volonté de la Porte de marcher dans les voies de
la civilisation.
Aujourd'hui, grâce au ciel, toutes les expérimentations sont terminées, et,
soutenue par l'énergique mouvement qui se manifeste enfin dans l'esprit publie,
la France reprend la pensée qu'elle avait malheureusement abandonnée au mo-
REVUE. CHRONIQUE. 119
ment où elle se croyait trop faible pour la faire prévaloir. M. le ministre des
affaires étrangères a déclaré que l'Autriche s'était récemment ralliée à l'adminis-
tration unique et chrétienne devenue la base des réclamations françaises : la con-
fiance qu'il a paru exprimer dans le résultat des négociations encore pendantes
ne permet pas de douter que l'Angleterre n'incline aussi de ce côté. Si cet accord
est obtenu, le vieux fanatisme turc sera vaincu, et les restes de ces malheureuses
populations seront enfin sauvés. Un tel résultat suffira pour couvrir bien des
hésitations et bien des fautes,- mais que M. Guizot ne l'oublie pas : il est désor-
mais engagé d'une manière si formelle sur la question d'une administration chré-
tienne du Liban, que, si ce point n'est pas emporté, il restera sous le coup d'un
échec grave et irréparable.
Un intérêt plus nouveau a vivement aussi préoccupé la chambre, et se repro-
duira nécessairement au Palais-Bourbon. M. le comte Pelet de la Lozère a sévè-
rement critiqué la conduite du cabinet dans l'affaire de l'annexion du Texas ; il
a établi qu'en acceptant un rôle actif dans cette négociation, où il lui aurait été
loisible de décliner toute intervention, la France était allée gratuitement chercher
une défaite diplomatique, et qu'elle s'était aliéné d'une manière peut-être irré-
parable la bienveillance des États-Unis pour une cause dans laquelle elle était
complètement désintéressée. M. le ministre des affaires étrangères ne déploie
jamais plus de talent que dans les questions difficiles à défendre, et l'on sait que
les théories ingénieuses ne lui manquent pas plus que l'éloquence pour détour-
ner le cours naturel des idées. Nous doutons fort qu'il ait été lui-même pleine-
ment convaincu par les brillants développements auxquels il s'est livré eu répon-
dant à M. Pelet de la Lozère; il sait trop bien que l'intérêt commercial est nul
dans ce débat, et qu'il n'avait rien de contraire à l'annexion. Que Galveston soit
la capitale d'une république indépendante ou la ville principale de l'un des états
de l'Union, cela n'augmentera ni ne diminuera l'importance de nos transactions ;
et, si le Texas se couvre d'une population abondante, il fournira à la France un
marché non moins utile, quelle que soit la condition politique du pays. En ce
qui touche à l'esclavage, il y avait quelque imprudence à en parler, lorsque, dans
la négociation ouverte avec le Mexique pour obtenir la reconnaissance du Texas
comme état indépendant, aucune allusion n'a été faite à ce grand intérêt moral.
Reste la grande théorie de l'équilibre américain, qui ne saurait être sérieuse dans
la pensée de M. le ministre des affaires étrangères. Il ne peut pas se faire qu'un
esprit aussi éminent croie que le Mexique et la Nouvelle-Grenade soient en balance
de loi-ces avec l'Union américaine, et prenne pour l'avenir la charge d'équilibrer
la race ei>pagnole avec la race anglo-américaine. Vouloir persuader à la France
qu'elle a un intérêt permanent à maintenir au delà de l'Atlantique ua équilibre
indépendant de ses propres intérêts en Europe, c'est là une tentative qui ne sur-
\ivra pas au besoin de la cause. La France n'a qu'un seul et même intérêt dans
le monde, et elle aura plusieurs siècles encore à s'inquiéter de l'Angleterre avant
d'avoir à s'alarmer du progrès des Etats-Unis, se fussent-ils étendus jusqu'à la
mer Pacifique et même jusqu'à l'isthme de Panama. La conséquence naturelle
des paroles de M. le ministre des affaires étrangères serait de taire prendre à la
France couleur et parti dans l'affaire de l'Orégon, Comme elle l'a fait si infruc-
tueusement dans celle du Texas. Est-ce là ce que voudrait le cabinet.' Nous en
doutons fort ; nous doutons surtout qu'il vienne le confesser à la tribune. Le dis-
cours de M. Guizot rend impossible la médiation de la France, dont on avait un
120 REVUE. CHRONIQUE.
moment entretenu l'espoir. Quoi qu'il en soit, de nouveaux développements sont
nécessaires, et il est urgent que les deux chambres tracent d'une manière précise
la ligne de parfaite neutralité où le pays entend se maintenir dans les complica-
tions qui peuvent survenir prochainement entre l'Amérique du Nord et l'Angle-
terre. L'attitude du parti whig dans le sénat, les discours de ses principaux
orateurs, sont de nature à laisser redouter de graves difficultés, et il ne faudrait
pas que, par une sorte d'amour platonique pour l'équilibre américain, la ques-
tion de l'Orégon ou de la Californie nous mit un jour dans le cas de rompre une
alliance plus nécessaire à la balance politique de l'Europe que l'indépendance du
Texas n'est nécessaire à celle du nouveau continent.
Les notes françaises contre l'annexion ont payé la convention du 29 mai sur
la révocation du droit de visite. Cela n'est douteux pour personne, et, bien loin
d'en faire un grief contre M. le ministre des affaires étrangères, nous reconnais-
sons volontiers que c'était là une nécessité de sa position. On n'obtient rien pour
rien en ce monde, et l'alliance de la France et de l'Angleterre, par sa nature
même, ne peut vivre que de tempéraments et de concessions réciproques ; mais
encore faut-il que celles-ci soient sincères, et lorsque pour prix de la convention
qui révoque les traités de 1851 et de 1855 nous avons consenti à compromettre
nos anciens et précieux rapports avec les États-Unis, il faut que cette convention
réponde à tout ce qu'en attend la France, et que celle-ci ne soit pas dupe d'un
leurre. Notre commerce est-il désormais replacé sous la surveillance exclusive de
notre pavillon, selon le vœu de la chambre et du pays ? C'est ce que conteste avec
une grande autorité 31. le comte Mathieu de La Redorte. Les précédents mis en
lumière dans son discours et dans son écrit si substantiel, les abus possibles si-
gnalés par lui dans la pratique de la visite en mer pour constater la nationalité,
pratique officiellement reconnue pour la première fois, l'extension donnée par les
instructions au crime de piraterie, des assertions si graves et des faits si pé-
remptoires ont jeté dans l'esprit public des doutes et des hésitations qu'il devient
nécessaire de dissiper. Un débat nouveau et plus approfondi est désormais indis-
pensable devant la chambre des députés.
La pairie, fatiguée de ce long débat, n'a pas permis qu'une discussion quelque
peu sérieuse s'établit sur les autres paragraphes du projet d'adresse. M. le comte
de Sainl-Priest seul est parvenu à fixer pour quelques moments l'attention, en
traitant la question de Buenos-Ayres, qu'il a éclairée par des développements
curieux. Les affaires de l'Océanie, celles beaucoup plus importantes de l'Algérie
et du Maroc, ont été, d'un commun accord, réservées pour le débat qui s'ouvrira
vendredi à la chambre des députés.
Les plus récentes nouvelles de Londres annoncent que les whigs ont repris
confiance, et se regardent comme sur le point de ressaisir le pouvoir dans des
conditions plus favorables que celles dans lesquelles il a été offert à lord John
Russell. La résolution du cabinet tory est aujourd'hui connue j on sait que sir
Robert Peel ne proposera pas le rappel des corn-laws, et se bornera à demander
la fixation d'un droit de 8 shillings, qui devrait être réduit chaque année de 2sh.,
de telle sorte que la libre importation serait ainsi retardée de quatre années. Il
est à remarquer que ce droit fixe est précisément celui qui fut proposé par lord
John Russell en 1811, et contre lequel sir Robert Peel fit prévaloir son échelle
mobile, qu'il déclarait définitive. Une telle proposition ne satisfera ni la ligue
ni les tories, et, dans cette réprobation unanime, les whigs se flattent que le
REVUE. CHRONIQUE. 121
pouvoir pourrait bien leur revenir. Il est certain que le mouvement en faveur
de la révocation des lois-céréales se développe chaque jour avec une rapidité pro-
digieuse dans les classes moyennes et populaires, et qu'on peut évaluer les in-
scriptions électorales provoquées par les agents de la ligue à près du tiers de la
totalité des listes. D'un autre côté, il est constant que la majorité appartient
encore à l'aristocratie territoriale dans le corps électoral aussi bien que dans les
deux chambres du parlement, et les difficultés que plusieurs membres du cabinet
éprouvent pour leur réélection ne permettent pas d'en douter. La Grande-Bre-
tagne est donc placée entre deux forces qui semblent devoir se paralyser l'une
par l'autre, et, en face d'une pareille situation, il est plus naturel de prévoir
l'impuissance du cabinet de sir Robert Peel que de compter sur la formation de
celui de lord John Russcll. Dans huit jours, le parlement sera assemblé, et le
grand problème sera posé, sinon résolu.
L'Allemagne est toujours dans une agitation stérile et une fermentation sans
résultat qui semblent passer à l'état chronique. On dirait qu'elle est condamnée
à être toujours à la veille d'une révolution, mais jamais au lendemain. La Ga-
zette Universelle de Prusse a publié les résolutions royales relatives aux diverses
demandes formées par les états provinciaux, et l'attente générale d'une consti-
tution pour le royaume a été encore une fois trompée. Pendant que les corres-
pondants des divers journaux disputaient déjà sur le siège des états, que les uns
plaçaient l'assemblée représentative à Berlin, les autres à Brandebourg, le roi
préparait une manifestation qui ne laisse plus aucun doute sur sa résolution de
maintenir l'état de choses existant. Ce prince a remercié la minorité des états de
la province de Prusse de ce qu'elle s'est refusée à s'associer à la manifestation
constitutionnelle émanée de la majorité, et de ce qu'elle a remis avec une pleine
confiance tout l'avenir du pays et des institutions entre les mains du roi. Toutes
les propositions tendant à la publicité des débats provinciaux, à la liberté de la
presse périodique, à l'établissement du jury, ont été repoussées, et, si ces réso-
lutions royales ont trompé de nombreuses espérances, elles ne paraissent pas avoir
provoqué une agitation menaçante pour l'ordre public.
La Prusse essaie, en matière de religion, ce qu'elle a si heureusement exécuté
en matière de douanes, et elle a formé a Berlin une sorte de Zollvcrein protes-
tant. Malheureusement pour le cabinet prussien, les croyances sont plus récalci-
trantes que les intérêts, et il n'y a rien à attendre, pour l'unité religieuse de l'Al-
lemagne réformée, de ce synode où les discussions paraissent avoir été non moins
amères que stériles. Le parti piétistc reprend, dit-on, le terrain qu'il avait
perdu, et le roi paraît s'abandonnera cette tendance avec un redoublement d'é-
nergie. — En Saxe, la lutte parlementaire, engagée avec tant de vivacité, a déjà
perdu la plus grande partie de son ardeur. D'importantes publications périodiques
ont été défendues, et la publicité des débats judiciaires sera probablement le
seul résultat de cette session, qui semblait s'ouvrir à la veille d'une crise sé-
rieuse. Le Wurtemberg est toujours occupé de l'état alarmant de la saute de son
ioi, et L'Autriche a reçu la visite de l'empereur de Russie avec une sorte d'indif-
férence et de froideur qui a, dit-on, vivement blessé le lier monarque. L'archiduc
Etienne étant reparti pour Prague sans avoir attendu l'arrivée du tsar, pu en a
conclu que les négociations du mariage entre ce prince et la grande-duchesse
Olga étaient rompues, et cette résolution de la cour impériale a été accueillie
par l'opinion publique avec une satisfaction marquée. En résumé, ni à Rome,
122 REVUE. CHRONIQUE.
où l'empereur s'est incliné devant un vieillard, ni en Italie, où il a étonné plutôt
que charmé les populations, ni dans l'Allemagne, qu'il a traversée avec rapidité,
le tsar n'a rencontré les sympathies officielles ou populaires qu'il avait espérées.
On assure que cet accueil l'a d'autant plus péniblement surpris, que le prince
de Melternieh aurait joué vis-à-vis de lui un double jeu, en lui garantissant une
réception cordiale à Rome, tandis qu'il engageait d'un autre côté le pape à mettre
à profit l'occasion pour plaider énergiquement la cause des catholiques polonais.
Ainsi s'expliquent l'embarras qu'ont trahi les réponses de l'empereur au pape et
l'impression de mécontentement qu'il rapporte de son voyage.
Une révolution vient d'éclater au Mexique. C'est chose commune dans ce mal-
heureux pays. On serait tenté de croire que le besoin de renverser chaque année
le gouvernement établi est passé, pour les Mexicains, à l'état de principe.
L'année dernière, à pareille époque, Santa-Anna quittait le continent, expulsé
par les armes et par un décret du congrès national. Aujourd'hui c'est le tour du
président Herrcra. Parcdes, qu'on pourrait à juste titre surnommer le faiseur
de présidents, vient de lever de nouveau l'étendard de la révolte à San-Luiz Potosi.
Pour tous ceux qui ont suivi la marche du gouvernement élevé en 1845, ce ré-
sultat était prévu. En divisant, dès les premiers jours de son entrée au pouvoir,
l'armée mexicaine en quatre cantonnements placés sous les ordres de quatre des
généraux les plus influents du pays, le président Herrera avait signé sa déchéance.
On pouvait deviner dès lors qu'au moindre sujet de mécontentement, les géné-
raux divisionnaires, ayant leurs troupes sous la main, se prononceraient contre
l'autorité, et, sous un gouvernement sans principes arrêtés, sans patriotisme
comme sans énergie, le prétexte ne devait pas se faire attendre. Paredes a su le
trouver dans les susceptibilités froissées de l'amour-propre national. Recourant à
un mot magique qu'il avait souvent exploité contre Santa-Anna, la défense de
l'intégrité du territoire, il s'est dirigé sur Mexico à la tête de huit mille hommes.
Paredes compte sur l'appui du parti fédéraliste, « pour empêcher, dit-il, le con-
grès de signer avec les États-Unis une convention humiliante. * En réalité, on ne
pouvait mieux servir les intérêts de l'Union. Les Etats-Unis n'en posséderont
pas moins la Californie, et ils courent la chance d'obtenir davantage. Les deux
alternatives qui se présentent aujourd'hui leur sont également favorables. Si
Herrera, secouru par Santa-Anna, qu'il vient de rappeler, triomphe de Paredes,
le traité dont ils pressent la conclusion sera signé. Si Paredes, au contraire,
parvient à renverser le gouvernement actuel, les embarras de finances, les trou-
bles sans fin qui suivent les révolutions, le défaut de ressources militaires, l'em-
pêcheront de soutenir efficacement la guerre contre les Etats-Unis, à supposer
qu'il ait vraiment l'intention de la faire, ce dont il est permis de douter. Les
départements septentrionaux du Mexique, qui ne peuvent déjà plus résister aux
sauvages, résisteraient encore bien moins aux troupes américaines, et la république
perdrait non-seulement la Californie, mais toutes ses provinces du nord. De toute
manière, cette crise, en interrompant les relations amicales des deux pays, ne
fera qu'exalter l'ambition des États-Unis, et mettra le Mexique dans une situation
pire (pie la situation actuelle. Quant au parti fédéraliste, que Paredes a déjà
trahi dans trois occasions, il faudrait qu'il fût réduit aux derniers expédients
pour accorder encore sa confiance au général rebelle. Paredes est la personnifi-
cation la plus complète du despotisme militaire ; son caractère même le porte à
combattre les idées libérales. Fcra-t-il tout à coup abnégation de ses principes ?
REVUE. CHRONIQUE. 123
Nous avons peine à le croire. Quoi qu'il en soit, la république mexicaine se trouve
placée, par cette dernière révolte, entre la dictature de Santa-Anna et celle de
Paredes, entre la guerre civile et la guerre étrangère, entre le démembrement
et la dissolution. En présence de ces éventualités menaçantes, il est triste de
penser à ceux de nos compatriotes qu'elles peuvent atteindre directement. Quel-
que confiance que nous ayons dans la fermeté du ministre espagnol auquel sont
remis provisoirement nos intérêts, nous ne pouvons que déplorer les événements
qui privent les Français établis au Mexique de la protection si urgente en ce mo-
ment du représentant de la France.
LES ANCIENS
COUVENTS DE PARIS,
PREMIER RECIT.
LE CADET DE COLOBRIÈRES.
DERNIÈRE PARTIE 1.
VI.
Un matin, vers l'heure où la population active commence à circuler sur les
pavés éternellement boueux du centre de Paris, une chaise de poste tourna brus-
quement l'angle de la rue du Vieux-Colombier, et s'arrêta devant le couvent de
Notre-Dame de la Miséricorde. Les passants s'étaient rangés pour faire place au
poudreux équipage, et les petites gens du voisinage, entendant claquer le fouet
du postillon, parurent au seuil de leur boutique. Comme les novices et les pen-
sionnaires qu'on amenait au couvent de la Miséricorde n'y arrivaient pas d'habi-
tude en carrosse, tous les regards plongèrent avec curiosité dans l'intérieur de
la chaise de poste, dont les stores à demi relevés laissaient apercevoir le visage
plein, coloré, encore régulièrement beau d'un homme sur le retour de l'âge, et le
(1) Voyez les livraisons des 15 et 30 novembre, et des 15 el 31 «iéoMubie 1845.
TOME 1. 9
126 LE CADET DE COI OBRIERES ,
profil délicat d'une toute jeune fille blonde, mignonne, jolie et fraîche comme une
fleur. A l'aspect de ces deux figures, une sorte de murmure s'éleva parmi les voisins
et les passants. Ce fut comme une sourde explosion des idées qui, à cette époque,
fermentaient dans toutes les têtes. — Oh ! le monstre de père qui mène cette
belle enfant au couvent ! s'écria une bonne femme avec indignation; elle est trop
grandelette pour y entrer comme pensionnaire ; certainement elle vient prendre le
voile de novice.
— Autant vaudrait dire que ce père dénaturé va l'enterrer vivante, ajouta un
vieux rentier célibataire; quelle barbarie! Ravir à la société ces jeunes vierges que
la nature destinait à devenir de tendres épouses, de vertueuses mères de famille;
les ensevelir dans la solitude glacée d'un cloître! Malheur à l'homme qui accom-
plit de crime abominable, le crime de lèse-humanité!...
— Combien de victimes ont déjà disparu dans ce sépulcre ! s'écria un monsieur
tout habillé de noir en se tournant vers le vieux rentier comme pour lui donner
la réplique, combien d'innocentes beautés immolées au fanatisme !...
— Levez-vous à ma voix, victimes malheureuses !
Levez-vous! entendez mes plaintes douloureuses!
Accablez avec moi l'oppresseur abhorré,
Dont je n'ai pu fléchir le cœur dénaturé!
déclama emphatiquement, en jetant des regards furieux sur l'oncle Maragnon, un
jeune commis bel esprit qui avait lu la Mélanie de La Harpe.
Pendant cette explosion de propos interrompus, la chaise de poste avait tourné;
elle entra dans la petite cour qui précédait les bâtiments claustraux, et la lourde
porte du couvent se referma sans bruit au nez des curieux.
Une sœur converse se présenta, aida les voyageurs à descendre, leur fit une
révérence discrète, et les invita à entrer. Ils la suivirent dans les demi-ténèbres
d'un escalier étroit et raide qui aboutissait à une salle où elle les laissa. Cette
pièce était la partie extérieure du parloir, l'endroit réservé aux personnes sécu-
lières qui venaient visiter les recluses. Le rideau noir tiré devant la grille con-
trastait d'une façon lugubre avec la blancheur des murailles, et donnait un certain
air sépulcral à cette petite salle, où une croisée à vitres en losanges répandait un
jour faux et verdâtre. Le mobilier était à l'avenant de cette espèce de décoration:
une douzaine de chaises massives alignées devant la grille semblaient attendre les
visiteurs, et une lamentable figure de saint Laurent martyr, accrochée en face de
la porte, les regardait éternellement du haut de son gril : dans quelque endroit
du parloir qu'on se plaçât, on rencontrait toujours son œil fixe, contracté, hagard,
qui étincelait sous sa paupière immobile.
L'oncle Maragnon s'assit sur une des chaises de paille de manière à tourner le
dos au tableau de saint Laurent; il aspira une large prise de tabac, et considéra
tout ce qui l'environnait avec un certain malaise. Éléonore se tourna de tous
côtés, joignit ses petites mains, et s'écria d'un air de Contentement profond : —
Enfin! nous voici au couvent de la Miséricorde! Quelle tranquillité! quel
silence! Comme on doit vivre doucement ici!... C'est un séjour béni!... C'est
bien véritablement la maison du bon Dieu !
L'oncle Maragnon la regarda avec étonnement et haussa les épaules ; il trouvait
l'atmosphère du parloir humide, le carreau glacé, l'ameublement des plus mes-
LE CADET DE COLOBRIERES. 127
quins, la ligure de saint Laurent épouvantable, et l'aspect général du couvent
horriblement triste.
— Que je suis impatiente de voir le reste de la maison ! continua Éléonore; je
me figure d'avance la cellule de ma chère Anaslasie, et le cloître, et le jardin.
Peut-être peut-on apercevoir un petit coin du jardin par cette fenêlre.
Elle y courut avec une vivacité d'enfant, approcha son visage des vitres opaques,
et ne vit rien qu'une grande muraille borgne, dont l'œil unique était une lucarne
grillée.
En ce moment, un léger bruit annonça qu'on entrait dans l'autre partie du
parloir; presque aussitôt le rideau noir s'ouvrit, et deux figures voilées parurent
derrière la grille. Éléonore s'était retournée avec un léger cri ; elle s'approcha
tremblante de joie , et murmura, en passant ses mains mignonnes à travers les
.barreaux :
— Chère cousine!... enfin me voici, me voici près de vous!... Que je suis
heureuse !
— Chère Éléonore! moi aussi, je suis heureuse de vous voir, répondit M1Ie de
Colobrières à voix basse et en tirant à moitié la main de sa large manche de bure
pour toucher du bout des doigts la main de la jeune fille. Celle-ci ne parut ni sur-
prise ni contristée de cet accueil, qui ne répondait pas tout à fait à l'empresse-
ment, à la joie qu'elle manifestait, et elle reprit avec un enjouement mêlé de sen-
sibilité :
— Je viens m'enfermer avec vous pour une année entière; je viens d'avance
faire pénitence des péchés que je pourrai commettre plus tard dans le monde.
Mon cher oncle a bien voulu me conduire lui-même jusqu'au seuil de cette
maison...
— Mademoiselle Maragnon est la bienvenue ici, dit alors la mère Angélique
en s'adressant à l'oncle aussi bien qu'à la jeune fille; mais, avant que je lui fasse
ouvrir la porte du cloître, il faut qu'elle sache bien la vie qu'on mène parmi
nous, il faut qu'elle connaisse la règle un peu sévère à laquelle elle sera soumise
temporairement.
— Oui, madame, cela est en effet prudent, dit M. Maragnon en considérant à tra-
vers la grille l'austère tableau qu'offrait la partie intérieure du parloir, et en
cherchant à deviner sous l'épais voile noir les traits de la supérieure.
— Ma chère ûlle, reprit celle-ci en s'adressant à Éléonore avec cet accent plein
d'onction et de fermeté sévère qui lui était particulier, nos pensionnaires sout assu-
jetties à des devoirs presque aussi pénibles que ceux des novices ; vous partagerez
votre temps entre la prière et un travail assidu. Le travail est ici la principale
obligation après ce que l'on doit à Dieu.
— Je m'y soumettrai avec joie pour réparer tant d'heures perdues dans de fri-
voles occupations, répondit gaiement Éléonore.
— La maîtresse des pensionnaires aura sur vous une autorité absolue, reprit
la mère Angélique; elle éprouvera continuellement votre soumission.
— Ah! madame, j'ai tant fait ma volonté, que vraiment je ne m'en soucie
plus, s'écria la jeune li l le en riant; ceci ne peut donc pas s'appeler un sacrifice.
— Vous serez vêtue d'une robe d'étamine noire fort grossière, reprit la mère
Angélique en appuyant sur chaque mot; vous vous lèverez chaque jour au premier
Angélus, vous n'aurez que l'ordinaire de la communauté, laquelle fait un carême
perpétuel; enfin vous serez entièrement séparée des novices pendant le travail, la
128 LE CADET DE COLOBRIÈRES.
récréation, et vous ne verrez votre cousine Anastasie que dans le chœur ou au
parloir....
— Cette dernière privation me sera pénible, dit Ëléonore avec émotion; mais
je la supporterai, puisque j'aurai l'espérance de voir quelquefois ici ma chère
Anastasie.
— Ainsi vous persistez, ma fille, continua la mère Angélique; vous persistez
dans votre dessein d'entrer comme pensionnaire dans notre pauvre couvent?
— Oui, madame, j'y persiste, répondit MIle Maragnon.
— C'est inconcevable! murmura l'oncle, qui depuis le commencement de ce
dialogue disait tout bas à sa nièce : — Voyons, ça n'est pas gai, la vie du cou-
vent... Veux-tu que je te ramène vite à Marseille?...
— Monsieur, lui dit alors la mère Angélique, embrassez mademoiselle votre
nièce. Je vais lui faire ouvrir la porte du cloître : nous vous la rendrons dans
un an.
— J'y compte! s'écria le gros bonhomme d'un ton presque rogue; car, bien
qu'il n'eût pas un grand fonds de sensibilité, il était affecté de cette séparation, et
certains préjugés qu'il avait toujours nourris contre l'état monastique se réveil-
laient violemment dans son esprit. Il alla vers sa nièce, lui prit la tête dans ses
deux larges mains, la baisa au front, et lui dit à demi voix : — Vrai Dieu ! je ne
conçois pas pourquoi tu es venue, pourquoi tu t'obstines à rester... Enfin, puisque
tu es décidée, puisque ta mère y a consenti, fais ta volonté... Mais souviens-toi
bien de ceci : Tu es la fille unique de mon pauvre frère, qui a travaillé toute sa
vie pour te laisser plusieurs millions de dot ; tu es jolie, charmante, tu as été élevée
pour vivre dans le monde; ta mère ni moi ne souffririons jamais que tu te fisses
religieuse. Dans un an, je viendrai te chercher, dans un an jour pour jour, et en
arrivant à Marseille tu épouseras Dominique. C'est dit, c'est décidé, c'est promis,
c'est une affaire faite. Adieu, ma nièce.
Il salua la mère Angélique, et sortit brusquement du parloir.
— Mon oncle s'en va tout chagrin, dit Ëléonore en soupirant. C'est un bien
digne homme; mais ce qu'il veut, il le veut !
— Comme mon père, murmura MUe de Colobrières, à laquelle cette simple
réflexion suggéra une foule de pensées mélancoliques.
Mlle Maragnon revint bientôt de la tristesse où l'avaient jetée les dernières pa-
roles de son oncle ; elle suivit joyeusement la sœur converse, qui l'accompagna
jusqu'à la porte de clôture, et la remit aux mains de la tourière chargée de l'in-
troduire dans l'intérieur du couvent. La mère Angélique et Anastasie la reçurent
à l'entrée du cloître; toutes deux avaient relevé leur voile. Ëléonore considéra un
moment la supérieure, et lui dit naïvement :
— Ah ! madame, vous devriez toujours vous laisser voir; pourquoi donc bais-
sez-vous votre voile devant votre beau visage quand vous venez à la grille?
— Parce que la règle me l'ordonne , répondit la mère Angélique avec un léger
sourire ; les religieuses de la Miséricorde ne peuvent paraître à visage découvert que
devant leurs proches parents.
— C'est grand dommage, en vérité! répliqua vivement Mlle Maragnon, car
l'habit religieux sied très-bien aux belles personnes.
— Voilà une petite demoiselle qui comprend tout à fait les renoncements de la
vie monastique! dit la supérieure d'un ton de douce ironie. Jésus! comme elle
scandaliserait nos chères sœurs, comme elle serait admonestée par la maîtresse
LE CADET SE COLOBRIÈRES. 129
des classes, si elle parlait ainsi devant la communauté! Je vois bien qu'il faut
l'instruire un peu de nos usages avant qu'elle se rende au quartier des pensionnaires.
— Ma cbère mère, dit Anastasie, si voire charité me charge de ce soin, je m'en
acquitterai avec tout le zèle imaginable, et aussi avec une satisfaction infinie.
— Je n'en doute pas, ma fille, répondit la supérieure avec bonté; c'est à vous
que je confie notre jeune pensionnaire : vous la guiderez dans tous les exercices
de cette journée, mais prenez d'abord un moment de récréation, et, en attendant
l'heure du dîner, faites-lui visiter la maison. Allez, je vous le permets.
Celte heure de liberté était une faveur rare, une concession inappréciable, dont
Anastasie se hâta de profiter ; elle emmena Mlle Maragnon à travers un labyrinthe
de salles et de corridors, où elles ne rencontrèrent personne, car toute la commu-
nauté était dans la salle de travail, et enfin elle s'arrêta à l'entrée du jardin.
— Voici un endroit assez agréable, dit Mlle Maragnon.
— Décidément, cousine, vous avez la vocation de trouver que tout est bien au
couvent! fit Anastasie avec un faible sourire ; ces lieux, dont l'aspect vous charme
m'ont toujours paru extrêmement tristes; on ne s'y aperçoit pas du retour de la
belle saison.
En effet, les douces influences du printemps n'avaient pas égayé la sévère per-
spective de ce séjour. Les tilleuls qui formaient deux longues allées parallèles au
mur de clôture s'étaient à peine couverts d'un grêle feuillage, à travers lequel on
apercevait leurs branches tortues, leurs rameaux enchevêtrés et noirâtres. A l'abri
de ces tristes ombrages croissaient quelques lis indolents, quelques roses de
Gueldre sans parfum. Le parterre était un terrain vague où croissaient d'aventure
de chélives touffes de girofliers, et, véritablement, il n'y avait qu'un seul espace
bien verdoyant dans cette enceinte : c'était le bassin, lequel était couvert de larges
nappes de mousse et de lentilles d'eau. Quelques misérables poissons rouges fré-
tillaient sous cette végétation marécageuse, qui recelait aussi des grenouilles au
cri rauque et perçant. Les deux cousines s'assirent sur un banc isolé au fond de
l'allée, et demeurèrent un instant silencieuses, les mains unies et serrées dans une
mutuelle étreinte, les larmes aux yeux. Mlle de Colobrières était en proie à cette
joie fatale qui s'empare de notre âme, lorsque de nouvelles agitations succèdent
à ces douleurs mornes, indolentes, dans lesquelles nos facultés se sont longtemps
engourdies. La pauvre fille sentait ses souvenirs se raviver ; la présence d'Éléonore
lui rendait les ardentes émotions, les souffrances, les félicités de cette époque si
courte et si regrettée, qui semblait remplir tout le passé, et comptait seule dans
sa vie.
— Oh! ma chère Ëléonore , dit-elle enfin, quelle preuve de votre amitié vous
me donnez en venant vous enfermer avec moi dans cette retraite, en acceptant
les privations, les obligations étroites, les austérités perpétuelles auxquelles l'on
est soumis ici !...
— Ce sacrifice n'est pas si grand que vous le pensez, répondit Mlle Maragnon ;
plût au ciel qu'il me fût permis de le continuer toute ma vie!
— Vous voudriez prendre le voile! s'écria Mlle de Colobrières; ah! vous ne
savez pas ce qu'il en coule pour renoncer aux joies comme aux peines de ce
monde!... Il faut être une prédestinée, une sainte, ou ne plus entrevoir que des
afflictions sur la terre pour venir s'enfermer ici.
— Il n'y a plus pour moi dans cette vie aucun espoir de bonheur, dit la jeune
fille avec un soupir profond, et j'ai déjà souffert de grandes peines.
150 LE CADET DE COLOBRIERES.
— Vous, Ëléonore! s'écria Mlle de Colobrières en considérant d'un air surpris,
presque incrédule, ce frais visage, ces yeux brillants et doux, cette bouche sou-
riante qui venait de proférer de si tristes paroles. Ah! chère, chère enfant, pour
vous le malheur est impossible!
— C'est ce que tout le monde doit penser en effet, dit-elle d'un ton concentré ;
ma mère elle-même le croit....
— Hélas! reprit Mlle de Colobrières, vous vous exagérez à vous-même quelques
chagrins passagers, quelques amertumes dont ne sont pas exemptes les destinées
les plus heureuses. Ma chère Ëléonore, ne soyez pas ingrate envers la Providence;
considérez les biens dont elle vous a comblée. De quelles peines pouvez-vous parler?
Jusqu'ici vous avez vécu comme une jeune fille sur laquelle le ciel a répandu
toutes ses bénédictions. Votre mère vous a élevée avec une tendresse infinie, allant
au-devant de tous vos désirs, de tous vos caprices. En vérité, elle a dû vous
regarder jusqu'à présent comme une enfant gaie, insouciante, et surtout heureuse
entre toutes.
Ëléonore la regarda fixement, et répondit: — Ni ma mère ni personne au monde
ne se doute de ce qui se passe au fond de mon âme et de ma pensée....
Elle baissa la tête a ces mots; sa physionomie avait pris une autre expression;
quelque chose de sérieux , de profond , se révélait tout à coup sur ses traits
enfantins.
— Ma chère Anastasie, reprit-elle d'une voix grave, on dit, on croit que je suis
une enfant... On n'a jamais soupçonné ce que j'ai senti, ce que j'ai souffert...
Il a bien fallu le cacher pour ne pas affliger ceux qui m'aiment, ceux qui veulent
que je sois heureuse et qui sont près de faire mon malheur éternel... C'est ce
mariage, ce fatal mariage....
— Pourquoi ne l'avez-vous pas déclaré à votre mère, ma chère Ëléonore ? inter-
rompit M1,e de Colobrières d'une voix oppressée; elle aurait rompu cet engage-
ment, elle vous aurait rendu à tout prix la tranquillité, le bonheur.
— Elle n'aurait pas pu, répondit Mlle Maragnon avec un soupir.... Puis elle
ajouta avec véhémence : — Allez ! je sais bien que tout était inutile et qu'il fallait
se résigner comme Dominique.... Ma mère et mon oncle s'imaginent savoir mieux
que nous ce qui peut assurer notre bonheur, et ils ne se départiront jamais de
leurs idées. Dans un an, il faudra que mon sort s'accomplisse... J'obéirai; j'épou-
serai un homme dont le cœur est plein d'un autre amour...
— Que dites-vous? murmura Anastasie d'une voix faible et troublée.
— Il aime, je le sais, je l'ai deviné, répondit Ëléonore; c'est son secret, je ne
dois pas le révéler.... Hélas! il est bien malheureux.... Nous subirons tous deux
notre mauvaise destinée. Nous nous laisserons marier... Alors fasse le ciel que je
ne reste pas longtemps en ce monde, que je meure bientôt de douleur! — Et,
après un silence, elle ajouta avec un soupir : — Enfin! j'ai encore une année
devant moi, une année de vie....
Elle passa son mouchoir sur son visage pour essuyer ses pleurs, et parut faire
un effort pour refouler les impressions qui, comme malgré elle, avaient débordé
de son cœur. Anastasie soupirait et lui serrait les mains en silence : ses propres
sentiments l'éclairaient sur ceux d'Ëléonore et achevaient de lui faire comprendre
les secrets de cette âme naïve et tendre, qui gardait un si fidèle amour au cadet
de Colobrières. Elle n'eut pas besoin d'une plus entière confidence pour concevoir
sa douleur et ses regrets. M,le Maragnon parvint à se remettre cependant; la trace
LE CADET DE COLOBRIÈRES. 131
de ses larmes s'effaça sur sa joue veloutée, ses yeux reprirent leur limpide séré-
nité, et après un long silence elle dit tout à coup : — Chère cousine, donnez-moi
donc des nouvelles de ce brave Lambin qui vous a suivie jusqu'à Paris?
Si Anastasie ne s'était point doutée de ses secrets sentiments, elle lui en eût
certainement voulu de parler de Lambin avant de s'être seulement informée du
cadet de Colobrières ; mais elle comprit cette singulière réticence et répondit en
souriant : — Lambin se porte très-bien, il est avec mon frère; certainement nous
les verrons tous deux ce soir. Gaston vien,t tous les jours au parloir, chère cousine.
— Je Lavais bien pensé, dit ingénument Mlle Maragnon. — Puis elle ajouta
comme se parlant à elle-même : — Qui sait s'il s'est quelquefois souvenu de nos
promenades à la Roche du Capucin !
La cloche sonna en ce moment. — Allons! dit Anastasie en se levant; c'est le
dîner déjà... Il va vous sembler bien maigre en comparaison de ceux que vous
aviez dans la maison de votre mère.
— Que fait cela? répliqua vivement Éléonore; quand on a le cœur content, on
dîne bien avec un morceau de pain et une pomme!.... et aujourd'hui je me sens
bien heureuse!
Elles gagnèrent le réfectoire. Déjà les religieuses étaient debout à leurs places;
elles attendaient en silence que la supérieure dît le Bencdicite. Celle-ci entra la
dernière, jeta un coup d'œil sur son troupeau, s'assura qu'il était entièrement
réuni, frappa un léger coup sur la table, et, avant de s'asseoir, récita la prière qui
précède le repas. Au réfectoire comme dans les salles, elle avait un siège particu-
lier, une espèce de chaire plus élevée que les bancs de ses religieuses. Elle fit
mettre un siège à son côté pour Mlle Maragnon ; Anastasie s'assit près de sa cou-
sine. Les sœurs converses, après avoir apporté le dîner, se tenaient debout pour
le service, lequel n'était pas difficile, attendu la simplicité exiguë du repas. Les
tables, très-étroites et très-longues, étaient couvertes d'un linge blanc et grossier ;
la vaisselle était des plus communes, et les carafes opaques qui accompagnaient
les gobelets d'étain ne contenaient que de l'eau claire. L'ordinaire était le même
pour toute la communauté; la supérieure, comme la dernière sœur converse,
n'avait qu'un plat à son dîner. Le silence était d'obligation au réfectoire, et une
religieuse faisait tout haut, pendant le repas, la lecture de quelque livre de piété ;
pourtant l'on tolérait les conversations à voix basse et les petites distractions que
se permettaient les novices.
— Cousine, dit Éléonore un peu étonnée a l'aspect de cet austère banquet, est-ce
que ces dames ne parleront pas non plus en sortant de table?
— Vous verrez pendant la récréation, répondit en souriant MUe de Colobrières.
— Dites-moi, cousine, reprit Éléonore, quelle est cette grande fille pâle qui
sert à la première table, et qui fait une génuflexion si dévote chaque fois qu'elle
passe devant le crucifix?
— C'est la Rousse, répondit Anastasie à demi-voi\; c'est une pauvre servante
que nous avions au château, et qui est venue trouver Gaston à Paris parce qu'elle
se figurait qu'il avait besoin de ses services. La brave fille ne se doutait pas de
l'embarras où le mettrait au contraire son arrivée ; il l'a tout de suite amenée ici...
— Et elle a consenti sans difficulté à devenir sœur converse? demanda
Éléonore.
Anastasie fit un geste négatif et reprit : — D'abord elle ne se plaisait pas du
tout au couvent. C'est un esprit violent, obstiné, qu'il n'était pas aisé de réduire.
|Ô2 LE CADET DE COLOBRIÈRES.
L'on aurait en vain entrepris de la persuader, si d'elle-même elle ne se fût tournée
vers Dieu; mais tout à coup la grâce Ta touchée, et, comme dit notre maîtresse
des novices, elle court en plein dans la voie de la perfection. Si on la laissait
faire, elle pratiquerait des mortifications au-dessus de ses forces ; dernièrement,
elle s'est jetée aux pieds de notre mère, la suppliant de lui permettre de porter le
cilice et de prendre la discipline l'espace d'un Miserere tous les vendredis.
— Et Mme la supérieure y a consenti? interrompit Éléonore.
— Non pas, ma chère enfant, répondit la mère Angélique en intervenant dans
cet entretien ; ces austérités sont contre l'esprit de la règle; j'ai refusé à la sœur
Madeleine la permission qu'elle sollicitait, et je l'ai renvoyée à son travail en dou-
blant sa tâche.
A ces mots, elle se leva pour dire les grâces. Le dîner était déjà fini. Les reli-
gieuses, à peine sorties du réfectoire, se dispersèrent dans le jardin. Tandis que
les vieilles se promenaient au soleil et donnaient à manger aux poissons rouges,
les jeunes entourèrent la nouvelle venue avec celle curiosité, cette bienveillance
familière qui est naturelle aux enfants et aux personnes absolument séparées du
monde. On lui adressa mille questions, on lui prodigua les témoignages d'amitié,
les petites flatteries. Toutes formaient des vœux pour qu'elle prît le voile. Ce qui
les charmait et les étonnait surtout, c'était la sérénité, le contentement qu'expri-
mait la physionomie de Mn° Maragnon.
— Elle s'est tout d'un coup habituée ici, disait l'une; jamais novice n'eut un
visage aussi gai le jour de son entrée au couvent ; on croirait qu'elle y a passé toute
sa vie.
— C'est ce que j'ai pensé dès qu'elle est entrée dans le réfectoire, dit une
autre ; à voir l'appétit avec lequel elle mangeait nos lentilles, j'ai jugé qu'elle avait
la vocation.
— Vous aviez bien raison, murmura Éléonore à l'oreille de sa cousine; elles
parlent, elles parlent, ces bonnes sœurs!
Au moment de venir s'enfermer pour une année au couvent, Mlle Maragnon avait
changé son costume et sa coiffure. Un humble déshabillé d'indienne violette avait
remplacé ses robes de soie. Elle avait quitté la poudre, et ses cheveux, qui naguère
étaient galamment crêpés et relevés en hérisson, débordaient maintenant en
boucles blondes et soyeuses de dessous sa petite coiffe de gaze, ornée d'un pompon
bleu de ciel. Elle était ravissante dans celte simple toilette, et, par une naïve
intention de coquetterie, elle demanda à la garder toute cette journée, différant
jusqu'au lendemain de prendre la robe noire et le béguin tout uni des pension-
naires.
A mesnre que le soir approchait, la belle Éléonore devenait rêveuse; elle
éprouvait le trouble ineffable, les tressaillements intérieurs que donne l'attente
d'un bonheur longtemps désiré. Quelque chose de ce qui se passait dans son âme
rayonnait sur son visage et lui donnait une expression indicible de douce félicité.
Après le travail, elle alla dire l'office avec la communauté et prit place dans le
chœur à côté d'Anastasie. Les religieuses qui l'observaient admiraient la prompte
vocation qu'elle semblait manifester. Ordinairement le premier aspect de cette
froide enceinte glaçait les âmes les plus ferventes; elles étaient saisies de tristesse
et d'effroi en présence de l'autel où s'était tant de fois accompli le même sacrifice;
elles songeaient à celles qui les avaient précédées, et qui, après avoir passé leur
vie entre les murs du couvent, reposaient pour l'éternité dans les caveaux de
LE CADET DE COLOBRIÈRES. 135
l'église. M1Ie Maragnon, loin de paraître sous l'influence de ces lugubres impressions,
considérait d'un air heureux tout ce qui l'environnait, et souriait de temps en
temps derrière le formulaire qu'on lui avait mis entre les mains.
En sortant du chœur, les deux cousines et la mère Angélique montèrent au par-
loir. Déjà le cadet de Colobrières attendait à la grille. Mlle Maragnon s'avança en
rougissant, leva à peine les yeux sur lui, et dit d'une voix faible : — Bonjour, mon
cousin. — Puis elle se mit à caresser le lévrier, qui s'était dressé conlre la grille
et passait son museau fauve entre les barreaux. Gaston répondit à ces paroles laco-
niques par un salut respectueux, et se rassit en retenant Lambin, qui, ayant re-
connu Ëléonore, témoignait sa joie par des élans désordonnés. L'entretien n'était
pas allé plus loin, lorsqu'un autre visiteur entra inopinément dans le parloir et
s'approcha de la grille; c'était l'oncle Maragnon. Le digne homme avait voulu
revoir encore une fois Ëléonore avant son départ; il ne concevait rien à sa prédi-
lection pour la vie cloîtrée, et se figurait qu'elle regrettait déjà d'être venue au
couvent. Aussitôt la mère Angélique et Mlle de Colobrières baissèrent leur voile
et firent une mystique révérence à M. Maragnon.
— Monsieur, dit la mère Angélique après l'avoir invité à s'asseoir, permettez-
moi de vous présenter M. le chevalier Gaston de Colobrières.
L'oncle Maragnon salua le jeune gentilhomme et toussa dans sa cravate, ce
qui chez lui était un signe que quelque idée subite fermentait dans son cerveau.
Ensuite il prit place à côté de Gaston et lui dit avec une nouvelle inclination de
tête : — Enchanté, monsieur, d'avoir le plaisir de vous rencontrer. Y a-t-il long-
temps que vous êtes à Paris.
— Non, monsieur, quelques mois seulement, répondit Gaston ; j'y suis venu
pour accompagner ma sœur, Mlle Anastasie de Colobrières.
— Celte chère cousine dont Ëléonore a tant pleuré l'absence, qu'elle est venue
retrouver ici ? dit le vieux Maragnon d'un air de bonhomie ; je commence mainte-
nant à concevoir pourquoi ma nièce trouve le couvent un séjour si agréable.
Après avoir négligemment émis ainsi son idée, il toussa derechef, tira de sa
poche une bonbonnière d'écaillé, offrit des pastilles, et se mit à entretenir la su-
périeure d'un voyage qu'il avait fait autrefois à Rome, et d'une béatification aux
cérémonies de laquelle il avait assisté. Tandis qu'il édifiait la mère Angélique par
ce discours, Ëléonore et le cadet de Colobrières se parlaient seulement par de
timides regards, et Anastasie, silencieuse et triste, songeait au temps de leurs
longues entrevues à la Roche du Capucin.
M. Maragnon était un homme de sens et d'expérience; il avait d'ailleurs la saga-
cité, le coup d'œil prompt et sûr de son frère Pierre; la seule présence du cadet
de Colobrières lui avait révélé le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis la veille.
Il vit clair au fond du cœur de sa nièce, et, calculant rapidement ce qu'il y avait
à faire pour rompre cette inclination, il prit aussitôt un parti décisif. Avant de se
retirer, il supplia à voix basse la mère Angélique de lui accorder le soir même un
nouvel entrelien. Comme elle hésitait, il ajouta qu'il avait à lui parler sans té-
moins de choses secrètes, importantes, et dans lesquelles il s'agissait du bien, de
la tranquillité des deux familles. Ensuite il sortit après avoir salué cordialement
le cadet de Colobrières, lequel s'en alla presque aussitôt, car déjà la cloche sonnait
pour la prière du soir.
Une heure plus tard, lorsque les religieuses et les novices furent rentrées dans
leurs cellules, la mère Angélique retourna seule à la grille. Les paroles du vieux
134 LE CADET SE COLOBRIERES.
négociant lui avaient causé plus d'une distraction pendant l'oraisoB ; elle était loin
d'entrevoir le motif de cette seconde visite, et elle ne pensait pas qu'il pût être
question d'Éléonore et du cadet de Colobrières; car, malgré sa pénétration, elle ne
soupçonnait pas le secret qu'avait surpris au premier coup d'œil l'oncle Maragnon.
Celui-ci arriva en même temps qu'elle au parloir. Le brave homme s'assit en
face de cette figure immobile et voilée qui demeurait silencieuse après l'avoir
salué à travers la grille : il chercha dans sa pensée des formules qui rendissent
convenablement à l'oreille d'une religieuse les choses profanes dont il venait l'en-
tretenir ; mais il ne trouvait pas les termes du vocabulaire monacal avec lesquels
on explique même les cas de conscience les plus délicats, et, prenant son parti, il
dit simplement : — Ma révérende mère, je vous demande bien pardon; mais, au
risque de vous scandaliser, c'est d'une amouretie que je viens vous entretenir.
— Lorsqu'il s'agit du salut ou de l'intérêt du prochain, les personnes de notre
état peuvent et doivent tout entendre, répondit gravement la mère Angélique.
— Alors, dit sans préambule l'oncle Maragnon, sachez, madame, que ma nièce
Ëléonore aime le chevalier de Colobrières, et que, selon toute apparence, c'est
une inclination réciproque.
— Jésus! quel malheur! murmura la mère Angélique.
— Certainement c'est un malheur, continua M. Maragnon, mais il n'est pas
sans remède. Ce voyage a aggravé le mal cependant.... Qui se serait douté de
ce qui se passait dans l'esprit de ma nièce?... Ellen'est point sotte, cette enfant....
Jamais elle n'avait parlé en ma présence de ce beau cousin, et, en vérité, j'igno-
rais presque son existence.... C'est une fatalité qu'ils se soient connus, qu'ils se
soient aimés, car, vous le concevez, madame, ce mariage est impossible....
— Impossible! répéta la mère Angélique d'un ton qui n'était pas tout à fait
convaincu.
— Absolument impossible, reprit vivement l'oncle Maragnon. Quand même
nous renoncerions au projet formé depuis si longtemps de marier Ëléonore a mon
fils Dominique, quand même nous consentirions à rompre cette union de tous
points convenable, la fille de Pierre Maragnon n'épouserait jamais Gaston de Colo-
brières. Nous savons de quel œil on voit les mésalliances dans votre famille; nous
savons ce que c'est que l'orgueil des Colobrières... Mme veuve Maragnon n'expo-
sera pas sa fille aux dédains de ses nobles parents : il ferait beau vraimept vpir le
vieux baron refuser pour son fils la main et les neuf cent mille écus de ma nièce.
— Il faut pardonner quelque chose à la vanité du rang, dit la mère Angélique.
Mon père est un digne gentilhomme, un peu trop pénétré peut-être de l'orgueil de
sa race; mais il chérit ses enfants, et qui sait s'il ne finirait pas par consentir?...
— Pardon, madame, interrompit le vieux négociant d'un ton glorieux qui valait
bien les explosions de fierté du baron de Colobrières; pardon, mais il ne nous
convient pas d'attendre, de solliciter un tel honneur. Chacun a son genre d'illus-
tration, et peut-être aujourd'hui les Maragnon vont-ils de pair avec les Colo-
brières... Votre nom a une belle place dans le nobiliaire, mais le nôtre est connu
dans les quatre parties du monde : la raison de commerce Jacques Maragnon et fils
est connue jusqu'au fond de la Chine. Voilà pour la renommée : — je ne parle pas
du reste, ajouta -t-il en faisant sonner les pièces d'or renfermées dans les vastes
poches de son gilet ; mais il ne s'agit pas de cela maintenant, il s'agit de réparer
la faute que j'ai commise en amenant cette petite fille dans ce Paris, où elle a re-
trouvé son cousin Gaston.
LE CADET DE COLOBRIERES. 135
— C'est facile, monsieur, répondit la supérieure. Je retirerai à votre nièce la
permission de venir au parloir ; elle ne verra plus le chevalier de Colobrières.
— Oui, tant qu'elle sera ici, interrompit l'oncle Maragnon, et au bout de l'année
ils se retrouveront sur la porte du couvent. Non, non, il faut des moyens plus effi-
caces pour rompre cette inclination; il faut que le chevalier de Colobrières quitte
Paris sur-le-champ... Ce jeune homme doit avoir en vue quelque carrière?
— Il voulait se faire capucin, répondit la mère Angélique en soupirant.
— Voilà un parti bien désespéré, répliqua M. Maragnon; on le persuadera faci-
lement d'en prendre un autre. Il doit songer à faire sa fortune, nous l'aiderons; je
ne parle pas de l'employer dans le négoce ; le sang des Colobrières se révolterait en
lui, il croirait déroger. D'ailleurs, il n'accepterait peut-être rien de moi; mais je
me suis mis en tête un autre projet. J'ai quelque crédit auprès de certaines per-
sonnes puissantes; je puis obtenir pour le chevalier de Colobrières un emploi im-
portant hors du royaume : nous l'enverrons aux Indes. Il y fera une fortune consi-
dérable, il épousera la 611e de quelque nabab, et reviendra dans une vingtaine
d'années chargé d'honneurs et de richesses. Quand il sera à l'autre bout du monde,
il oubliera ma nièce, elle ne songera plus à lui, elle épousera son cousin Domi-
nique et vivra fort heureuse avec son mari.
— Ces pauvres enfants! murmura la mère Angélique avec un soupir.
— Je reste à Paris pour presser la conclusion de cette affaire, continua M. Mara-
gnon ; vous, madame, faites pressentir au chevalier de Colobrières qu'on s'occupe
de son avenir, qu'on peut ouvrir une belle carrière à son ambition.
— Je lui parlerai en ce sens, monsieur, mais je ne puis vous répondre de son
consentement, dit la mère Angélique ; renoncer à sa famille, à son pays, pour tou-
jours peut-être, c'est un terrible parti!...
— 11 vaut encore mieux s'en aller aux Grandes-Indes que de se faire capucin !
murmura l'oncle Maragnon presque en colère. — Puis il ajouta d'un ton radouci :
— Je suis certain que le chevalier de Colobrières n'hésitera même pas ; dans les
affaires de sentiment, c'est comme dans les affaires de commerce, on finit toujours
par abandonner les chances onéreuses : une passion sans espoir, c'est comme une
opération où l'on perd le cent pour cent; après un certain temps, l'on se fatigue
d'attendre des profits qui ne viennent jamais et l'on y renonce. Sur ce, madame,
je me relire, vous priant de me seconder en tout ceci, et de me tenir pour votre
plus dévoué serviteur.
La mère Angélique se prit à réfléchir tristement après cet entretien ; elle n'avait
point d'objections contre les volontés, les projets de l'oncle Maragnon ; elle était
déterminée à seconder ses intentions, mais elle avait grand'pilié de ces pauvres
enfants qui s'aimaient et ne devaient plus se revoir. Pendant une partie de la nuit,
elle demeura en prières pour demander à Dieu de l'affermir dans son devoir, et
de rendre la paix aux âmes désolées par les passions humaines. Le lendemain, elle
annonça aux deux cousines qu'elles allaient entrer en retraite, avec les novices,
pour tout»* l'octave de la fête du Saint-Sacrement
Il s'agissait de décider, comme elle disait, la vocation du cadet de Colobrières,
et le soir, lorsqu'il vint à la grille où il la trouva seule, elle entreprit cette espèce
de conversion II fallait le tact, la merveilleuse adresse d'une femme, d'une reli-
gieuse, pour changer les dispositions de cette &mt encore enivrée du bonheur
récent d'avoir retrouvé l'objet de son amour ; il fallait faire succéder à de confuses
espérances la certitude douloureuse d'un inévitable malheur. Sans faire allusion
150 LE CADET DE COLOBRIERES.
à celte passion, que le cadet de Colobrières croyait un secret bien gardé au fond
de son cœur, la mère Angélique sut porter un coup mortel au vague espoir qu'il
nourrissait peut-être. Elle l'entretint longuement du mariage d'Éléonore avec son
jeune cousin, des projets de leur tante Agathe pour le bonheur de son unique en-
fant, et de l'impatience qu'avait l'oncle Maragnon de conclure ce mariage. Gaslon
l'écoulait d'un air morne, hochant la tète de temps en temps avec un geste de con-
viction désespérée et ne répondant que par des monosyllabes étouffés.
— C'est ainsi que chacun tâche de préparer son bonheur en ce monde en atten-
dant d'aller rendre compte de ses œuvres dans l'autre, ajouta la mère Angélique
en manière de corollaire ; vous seul, chevalier, ne vous occupez guère de vos inté-
rêts ici-bas.
— C'est si peu de chose! murmura le jeune homme.
— Cependant, mon frère, le soin de notre fortune est l'affaire la plus impor-
tante après celle de notre salut, reprit doucement la mère Angélique; je me suis
occupée de votre avenir, quelques personnes agissent en votre faveur; vous avez des
protecteurs puissants, et j'espère obtenir bientôt pour vous un emploi considérable.
— Je ne le désire point, répondit-il d'un ton découragé ; qu'ai-je à faire des biens
de ce monde? je n'aspire qu'à la retraite...
Allez-vous parler encore de vous faire capucin! interrompit vivement la mère
Angélique; certainement je vénère l'habit de saint François; il a élé porté par des
hommes d'une vertu éminente, plusieurs ont reçu du ciel des grâces insignes, mais
vous n'avez pas la pieuse ambition de marcher sur leurs traces et de devenir un
saint... Croyez-moi, renoncez à ces idées, acceptez ce que je vous propose, et, au
lieu de vous enfermer dans un cloître, partez pour les Grandes-Indes, allez faire
votre fortune...
— Par delà les mers ! à travers mille périls! s'écria le cadet de Colobrières en
se dressant l'œil animé, brillant d'une soudaine énergie. Oui, vous avez deviné ma
vocation!... je partirai!...
L'oncle Maragnon avait tenu parole ; ses sollicitations eurent un prompt et plein
succès. Il obtint pour Gaslon une mission qui l'envoyait dans un de nos comptoirs
de l'Inde. Le vieux négociant pourvut secrètement à tout, et pressa le départ du
cadet de Colobrières avec une incroyable activité : avant le dernier jour de l'octave
de la Fête-Dieu, Gaston quitta Paris pour aller s'embarquer à Lorient sur un
navire en partance pour Chandernagor. Il partit sans revoir Mtle Maragnon, sans
faire ses adieux à sa sœur, et toutes deux ignoraient encore sa résolution, qu'il
était déjà sur le vaisseau qui devait le transporter à l'autre extrémité du monde.
Pendant la retraite de l'octave, elles avaient partagé les exercices de la commu-
nauté sous la direction immédiate de la maîtresse des novices, et elles n'avaient
vu la supérieure que dans le chœur. Celle-ci les fit appeler le jour de la Fête-Dieu
à l'issue de la messe conventuelle. Après les avoir conduites dans sa cellule, elle
dit d'un ton calme, mais les larmes aux yeux et en s'adressant à Anaslasie :
— Ma chère fille, Dieu vous éprouve par une sensible affliction; votre frère
Gaston a dû accepter une occasion qui s'est offerte d'améliorer sa fortune; il est
parti pour les Indes, et sans doute son absence durera bien des années. Il faut
prier la divine Providence de veiller sur lui pendant ce long voyage, et de per-
mettre que nous le revoyions avant de mourir.
A cette nouvelle, Anastasie joignit les mains en s'écriant : — Gaston !... mon
frère !.. je ne le verrai plus!... Puis elle éclata en sanglots. Éléonore élaii devenue
LE CADET DE COLOBRXÈKES. 157
pâle, mais ses yeux ne répandirent pas une larme. Elle s'assit près de sa cousine,
et dit d'une voix altérée, mais avec une sorte de fermeté :
— Ma chère Anastasie, il faut se soumettre à la volonté de Dieu !...
Mlle de Colobrières se jeta alors dans ses bras en s'écriant : — Ah! vous me
restez, vous!...
— Oui, pendant une année encore, dit la jeune fille avec une amère résigna-
tion, ensuite nous subirons toutes deux l'arrêt irrévocable de la Providence;
j'obéirai au vœu de mes parents, je me marierai...
— Et moi, j'entrerai en religion! ajouta sourdement Mlle de Colobrières.
— Hélas! Seigneur mon Dieu! murmura la mère Angélique pénétrée d'une
grande affliction, il n'est pas en mon pouvoir de les secourir ; je ne les sauverai
pas de ces vocations forcées!
Avant la fin de l'année cependant, il se passa des événements qui trompèrent
toutes les prévisions et changèrent ces destinées, qui semblaient fixées irrévocable-
ment. On était en 1789, et les premiers faits de la révolution étaient déjà accom-
plis. Quoique l'on ne s'occupât point des affaires publiques au couvent de la Misé-
ricorde, le mouvement révolutionnaire ne tarda pas à se faire sentir dans cette
enceinte, jusqu'alors impénétrable aux bruits du monde. L'émigration avait com-
mencé, la noblesse était dispersée, et les dames de la cour ne songeaient plus à
acheter ces riches dentelles, ces magnifiques broderies que l'on confectionnait
dans le couvent. Presque tout à coup l'habileté des religieuses dans ces difficiles
travaux devint un talent inutile, et elles ne gagnèrent plus rien. La maison n'avait
point d'autre revenu ; la règle défendait aux filles de la Miséricorde de thésauriser,
et le surplus du gain annuel était scrupuleusement partagé entre les maisons pau-
vres de l'ordre. Lorsque le travail cessa, la communauté fut à la veille de tomber
dans le dénûment, et la mère Angélique se dit avec douleur qu'un jour viendrait
peut-être où il faudrait, comme dans les maisons de l'ordre séraphique, aller
quêter de porte en porte le pain quotidien. Les religieuses ignoraient pourtant
l'indigence dont elles étaient menacées; la supérieure et la trésorière du couvent
étaient seules au fait des extrémités auxquelles le départ des grandes dames de
Versailles les réduisait. Dans cette situation difficile, la mère Angélique déploya
une prudence admirable et un courage d'esprit infini ; elle pourvut aux besoins de
la communauté avec les plus faibles ressources : le jour où l'on proclama le décret
qui abolissait les vœux religieux, il n'y avait plus qu'un écu de six livres dans la
caisse du couvent.
La mère Angélique assembla aussitôt ses religieuses en chapitre et leur fit à
haute voix lecture du décret; ensuite elle ordonna à la sœur tourière de lui remet-
tre ses clefs, et dit en les déposant sur la table de la salle capitulaire : — Mes
chères sœurs, dès ce moment la porte de clôture est ouverte.
Sans doute, il y eut des cœurs qui tressaillirent de joie à cette nouvelle inouïe;
mais, en général, elle fut reçue avec une sorte de stupeur. Dès le lendemain
quelques jeunes religieuses déclarèrent qu'elles voulaient se retirer dans leur
famille, et elles s'en allèrent librement. Les vieilles professes s'imaginaient que
les temps étaient accomplis, et que l'on touchait à la fin du monde. Quelques-
unes s'avancèrent jusqu'à la porte du couvent, et se retirèrent aussitôt effrayées
du bruit de la rue et de la figure des passants.
Quelques jours après la promulgation du décret, la mère Angélique reçut les
deux lettres suivantes : la première était du baron de Colobrières; il lui écrivait :
158 LE CADET DE COLOBRIÈRES,
Au château de Colobrières3 ce 1er février 1790.
a Ma chère fille,
» Depuis le départ de votre frère Gaston, qui m'a écrit du port de Lorient, j'ai
été privé de vos nouvelles, et, vu les circonstances actuelles, j'éprouve quelque
souci relativement à votre situation. C'est avec une extrême douleur que j'ai été
informé des troubles qui désolent le royaume. Ne recevant pas les gazettes, je ne
suis pas très au courant des événements ; mais j'en vois assez pour savoir que l'es-
prit révolutionnaire a pénétré partout.
» Les manants du village ont depuis longtemps arboré les couleurs dites natio-
nales à la place des fleurs de lis, et il y a eu encore autour de nous d'autres chan-
gements non moins déplorables. Il m'est revenu dernièrement que des gens mal
intentionnés voulaient piller et démolir le château; jusqu'à présent tout est tran-
quille cependant dans la baronie.
» Je gémis avec tous les bons gentilshommes de France sur les forfaits du
peuple. Ayant appris que nos princes s'éi aient réfugiés à l'étranger, ainsi que la
meilleure noblesse, je me suis demandé si mon devoir ne serait pas de quitter
aussi ce malheureux pays ; mais les conseils de votre mère m'en ont empêché.
» On parle, dit-on, de la vente des biens ecclésiastiques, de la destruction des
couvents, et autres abominations semblables; ces bruits me mettent en souci par
rapport aux neuf enfants que j'ai dans l'état religieux. Écrivez-moi pour me don-
ner de vos chères nouvelles. Votre mère et moi nous vous envoyons du fond du
cœur notre bénédiction, ainsi qu'à notre fille Anastasie, priant Dieu de vous
secourir en ces tribulations, et de nous prendre tous sous sa garde. Ne nous ou-
bliez pas dans vos prières, ma très- chère fille, et tenez-vous pour assurée de
l'affection et tendre amitié de votre père.
» Baron de Colobrières. »
La seconde lettre venait de l'oncle Maragnon. Elle était ainsi conçue :
Madame la supérieure ,
a Le décret qui abolit les congrégations religieuses change tous nos arrange-
ments. C'est un événement de force majeure qui annule nécessairement la promesse
que nous avions faite à Éléonore de la laisser au couvent pendant une année révolue :
ni sa mère ni moi ne pouvons nous rendre à Paris en ce moment, et nous vous
supplions de chercher une personne de toute confiance pour la ramener près de
nous. Mme Maragnon désire que sa fille fasse ce voyage avec toute la commodité
possible, dans une bonne chaise de poste servie par des domestiques que vous
choisirez; etc., etc. Je vous prie de ne rien épargner pour remplir ses intentions,
et je vous envoie à cet effet un mandat de 5,000 livres...
» Veuillez agréer, madame la supérieure, l'hommage de mon profond respect
et me tenir pour votre très-humble, très-obéissant et très-dévoué serviteur.
» Jacques Maragnon et fils. »
La bonne religieuse ne put s'empêcher de sourire en lisant cette signature que
le vieux négociant avait apposée au bas de sa missive, comme si c'eût été un effet
LE CADET DE COLOBRIERES. 159
de commerce, et elle dit aux deux cousines qui étaient auprès d'elle dans la salle
de travail maintenant déserte : — Voilà une lettre de la maison Maragnon qui
redemande le dépôt précieux qu'elle m'avait confié.
— Une lettre de mon oncle! s'écria ÉléOnore en prenant d'une main tremblante
le papier que lui présentait la supérieure.
— C'est bien, ma chère mère, dit-elle après l'avoir parcouru attentivement;
mais voyez! vous avez oublié \epost-scriptum. — Et elle lut tout haut avec émotion
ces lignes tracées au revers de la page : « Ma fille bien-aimée, je vais l'attendre à
Belveser, car les derniers décrets qui abolissent les vœux religieux feront inévita-
blement fermer les couvents. Dis à la mère Angélique, ma chère nièce, que je lui
offre un asile dans ma maison ainsi qu'à celles de ses religieuses qui voudront
l'a suivre. — Amène-moi toutes ces saintes filles. Je t'embrasse du fond de mon
cœur. »
— Vous viendrez, ma chère mère, ajouta Ëléonore avec effusion ; il y a place
pour toute la communauté à Belveser!
— Ah ! murmura la mère Angélique les larmes aux yeux et comme se parlant à
elle-même, il se pourrait !... Dieu permettrait que je revisse l'endroit où je suis
née... ma famille, ma mère!...
La mère Angélique réunit aussitôt la communauté; son troupeau était presque
entièrement dispersé déjà. La ruche monastique une fois renversée, l'essaim effaré
s'étaft envolé au hasard à travers le monde; il n'y avait plus que quelques-unes
des anciennes qui s'étaient obstinées à rester dans l'enceinte violée du couvent;
elles déclarèrent que leur intention était de se réfugier dans les Pays Bas catho-
liques, et d'aller continuer leur profession religieuse dans quelque maison de
l'ordre de Saint-Augustin. Les converses, qui n'élaient engagées que par des vœux
simples, prirent le même parti; parmi les sœurs du voile blanc, la Rousse seule
déclara qu'elle suivrait la mère Angélique. Toutes ces résolutions s'accomplirent
promptement Quelques jours plus tard, à l'a tombée de la nuit, une chaise de
poste attendait dans la cour du couvent de la Miséricorde. Ce fut un moment
triste et solennel que celui où la mère Angélique sortit de cette maison qu'elle avait
gouvernée si longtemps, et dans laquelle elle avait cru mourir. Elle passa la der-
nière la porte de clôture, s'agenouilla sur le seuil, Gt une courte prière, et monta
dans la voiture avec les deux cousines et la Rousse. Au moment de partir, elle
avait quitté la robe grise, le scapulaire et le voile noir des filles de la Miséri-
corde; Anastasie aussi avait changé son habit de novice, et toutes deux étaient
modestement vêtues d'un déshabillé de couleur sombre. Ce costume était comme
une transition entre les parures mondaines et la bure des religieuses.
En entendant une voiture rouler sous la grande porte du couvent, les petites
gens du voisinage parurent au seuil de leurs boutiques, comme, quelques mois
auparavant, lorsqu'ils avaient vu la chaise de poste de l'oncle Maragnon s'ar-
rêter devant cette sainte maison. Le jeune commis qui savait par cœur les vers
de La Harpe reconnut, à la clarté des lanternes, les traits un peu pâlis d'É-
iéonore, et s'écria avec un mouvement tragique, en parodiant l'imprécation de
Mélanie et en apostrophant dans sa pensée la bonne grosse figure de Jacques
Maragnon :
Dieu!... c'est le dernier cri de sa fille expirante
Qui seul retentira dans son ftme tremblante!
140 LE CADET DE COLOBRIÈRES.
VII.
L'on était au commencement du mois de mars; une tiède brise murmurait
entre les frêles rameaux qui commençaient à verdir; le jour finissait, et le mince
croissant delà lune se levait derrière les ruines delà tour de Belveser. Une voiture
de voyage roulait à travers la campagne silencieuse; après avoir laissé Éléonore au
seuil de la somptueuse demeure de Mme Maragnon, elle montait au château de Colo-
brières. Quand elle eut atteint l'entrée du. chemin rocailleux qui aboutissait au
vieux manoir, elle s'arrêta, et trois femmes descendirent : c'étaient la mère Angé-
lique, Mlle de Colobrières et la Rousse. Elles gravirent à pied la rude montée et
gagnèrent la plate-forme. Le plus profond silence régnait autour du château, et
l'on aurait pu croire qu'il était inhabité, si un faible rayon de lumière n'eût tra-
versé les contrevents vermoulus de la salle où la famille se tenait ordinairement.
— Chère enfant, dit la mère Angélique en s'arrêtant et en s'appuyant au bras
d'Anastasie, la joie m'étouflfe... le cœur me manque... je n'ose approcher... nos
chers parents sont là...
Mlle de Colobrières regardait autour d'elle avec un attendrissement indicible,
et hésitait aussi à franchir le seuil.
— Venez, dit-elle, approchons-nous sans bruit; nous pourrons d'abord voir ma
mère à travers la fenêtre.
Elles s'avancèrent avec précaution et regardèrent entre les ais disjoints. Le
tableau qu'elles aperçurent alors les navra : l'intérieur de la salle était éclairé
par une petite lampe dont le débile rayonnement s'éteignait sur les tons obscurs
des lambris; les meubles étaient rangés dans l'ordre habituel, mais il n'y avait
que des cendres froides dans le foyer, et la table était nue. La baronne, seule dans
cette vaste pièce, filait avec une activité machinale. Elle était assise à sa place
ordinaire, en face du fauteuil vide de son mari. Tout en travaillant, elle remuait
les lèvres comme si elle priait, et de temps en temps elle laissait tomber son
fuseau pour essuyer les grosses larmes qui roulaient sur ses joues pâles.
— Mon père! murmura Anastasie, je ne vois pas mon père... il est arrivé ici
quelque malheur...
Alors la Rousse frappa à la porte du château en appelant Tonin à haute voix.
La baronne accourut toute tremblante à ce bruit et tira les verrous. — C'est toi,
Madeleine!... s'écria t-elle en considérant la sœur converse d'un œil stupéfait; tu
viens de Paris !.... et mes filles, mes filles?...
— Elles sont ici, madame la baronne, répondit la Rousse ; les voilà.
La bonne dame étendit les bras en murmurant : — Mes enfants!... ah! le bon
Dieu vous envoie pour me consoler... Mes enfants, est-ce bien vous?...
Ses filles l'embrassèrent en pleurant et l'emmenèrent dans la salle. Elle s'assit
entre elles deux en les tenant toujours par la main, et se mit à les considérer en
silence avec une sorte de ravissement; puis elle dit avec des larmes de joie : —
Ma chère Eupbémie, il y aura bientôt vingt ans que je me séparai de vous, sans
espoir de vous revoir... Dieu me fait bien des grâces, il accomplit un vœu que je
n'aurais pas même osé former Ma chère Anastasie, mon enfant bien-aimé,
LE CADET DE COLOBRIÈRES. 141
vous m'êtes aussi rendue... que béni soit ce jour!... — Elle joignit les mains, et
ajouta en levant les yeux au ciel : Oh ! si votre père était avec nous!...
— Mon père! dit timidement Anastasie; hélas, il n'est donc pas ici ?
— Il est parti depuis hier avec Tonin, répondit la baronne; je devais aller le
rejoindre bientôt.
— Et où donc est-il allé, ma mère? demanda Anastasie.
— Il a émigré de l'autre côté du Var, répondit en soupirant Mme de Colobrières ;
c'était une idée qu'il avait en tête depuis longtemps. Il s'est passé bien des événe-
ments dans le pays, dont il a été fort indigné ; les petites gens insultent la noblesse ;
les paysans pillent et brûlent les châteaux. Au milieu de tous ces déportements, nous
n'avons pas souffert le moindre dommage ; mais votre père ne pouvait plus supporter
la vue de ces calamités : il avait d'ailleurs l'idée que tôt ou tard nous serions vic-
times des révolutionnaires, et la nuit dernière, accompagné de Tonin, il a passé la
frontière; d'un moment à l'autre j'attends de ses nouvelles. Sans doute, il me
mandera d'aller le rejoindre à l'étranger; vous viendrez avec moi, mes chères
filles; heureusement ce n'est pas loin.
La Rousse s'en était allée tout droit à sa cuisine; elle avait fouillé l'armoire aux
provisions, et, sans rien dire, elle s'était mise à préparer le souper. Lorsqu'elle
vint mettre le couvert, la baronne s'écria : — Est-ce qu'il y aura quelque chose à
mettre sur la table? depuis hier je ne me suis pas souvenue de manger....
Pendant le souper, la Rousse, qui était sortie un moment, rentra dans la salle
tout effarée : — Jésus! mon Sauveur! dit-elle, il se passe quelque chose d'extraor-
dinaire là-bas dans le village....
La baronne et ses filles coururent sur la plate-forme : en effet, on entendait
dans l'éloignement sonner le tocsin, et la clarté d'un incendie jaillissait à l'horizon.
— L'on a encore mis le feu à quelque château ! s'écria Mme de Colobrières ;
grand Dieu! mettez un terme à toutes ces calamités... Pourvu que M. le baron
soit en sûreté de l'autre côté de la rivière !...
— Le tocsin sonne à l'église du village de Belveser, dit Anastasie avec inquié-
tude; qui sait si ces méchantes gens n'essaient pas de brûler le château de ma
tante ?
— Soyez tranquille, ma fille ; ils s'en garderaient bien, répondit la baronne ; le
jeune Maragnon est à la tête de ce qu'ils appellent la commune; on l'a nommé
maire de l'endroit, et il fait une rude guerre aux malfaiteurs.
Le cœur d'Anastasie tressaillit à ce nom; les plus doux souvenirs de sa vie se
retracèrent à sa pensée, et elle eut comme un pressentiment que le bonheur
qu'elle regrettait n'était pas à jamais fini. La baronne retint longtemps ses filles
auprès d'elle ce soir-là, puis elle les ramena dans la petite chambre qu'elles occu-
paient jadis. Ce réduit, si longtemps abandonné, n'était presque plus habitable;
le chardon de sinople était effacé par les eiflorescences du plâtre; le vent avait
enfoncé la fenêtre, et les hirondelles nichaient sous les ailes des chérubins. La
mère Angélique parcourut d'un œil attendri ce lieu dévasté, et dit en regardant
le lit: — Je me souviens encore du jour où ma tante Agathe m'embrassa en pleu-
rant avant d'aller se marier avec Pierre Maragnon, et me laissa ici à sa place.
— Pauvre femme! murmura la baronne en soupirant, je n'espère pas qu'il me
soit jamais permis de la revoir.
— Qui sait, ma mère? s'écria Anastasie; tant de choses qui paraissaient im-
muables ont changé déjà!...
tome i. 1 0
142 LE CADET DE COLOBRIÈRES.
Ces paroles furenl comme une prophétie; le lendemain, un messager, envoyé
par Ëléonore, apporta une nouvelle inouïe : le vieux baron de Colobrières et son
domestique Tonin, après avoir passé une seule nuit sur le territoire du comté de
Nice, avaient de nouveau i'ranohi ie Var, et s'étaient retrouvés en France; l'on
n'expliquait point clairement par quel motif ils étaient revenus ainsi sur leurs pas.
A peine de retour, ils étaient tombés au pouvoir d'une de ces bandes armées qui
de temps en temps battaient le pays, et ils auraient couru de grands dangers sans
l'intervention du jeune Maragnon, lequel, après les avoir délivrés, les ramenait à
Belveser. Ëléonore écrivait à la baronne, au nom de sa mère, la suppliant de quitter
le château, où peut-être elle n'était plus en sûreté, et de venir sur-le champ avec
ses tilles se réfugier à Belveser, où son mari la rejoindrait le jour même.
Ce fut une louchante entrevue que celle de la baronne avec sa belle-sœur.
Mme Maragnon vint au-devant d'elle, l'embrassa avec effusion, la considéra un
moment avec un mélancolique attendrissement, et s'écria : — Oh ! ma sœur, je
vous aurais bien reconnue pourtant!... Puis, apercevant derrière la baronne le
visage charmant d'Anastasie, elle ajouta vivement : — C'est vous ! Vous voilà telle
que je vous laissai il y a trente ans!
Un peu pius tard, le baron arriva escorté de Dominique Maragnon et de quelques
honnêtes villageois armés de leurs fusils de chasse; le digne gentilhomme était
un peu abattu par sa première campagne. Quoiqu'il se fût vaillamment comporté,
cette troupe de malfaiteurs qui, sous prétexte de déjouer les menées des aristo-
crates, se promenait à main armée sur la frontière, l'avait rudement traité; les
plus méchants parlaient de le fusiller, lorsque Dominique Maragnon l'avait tiré de
leurs mains. Il entra dans le salon et d'abord salua cérémonieusement Mme Mara-
gnon en balbutiant quelques phrases sur le malheur des temps ; puis les larmes
lui vinrent aux yeux, il embrassa sa sœur et alla vers Ëléonore en s'écriant : —
Ma chère nièce, je suis vraiment fort aise de vous revoir. Savez-vous que je vous
trouve fort embellie? — Sans ce digne jeune homme, ces brigands m'achevaient,
ajouta-t-il en tendant la main a Dominique Maragnon; au lieti d'être vivant et
bien portant parmi vous, je serais mort, à l'heure qu'il est, et enterré au pied
d'un arbre.
Mme Maragnon installa à Belveser la famille de Colobrières. Le baron fit quelque
résistance; mais on lui prouva facilement que sa sûreté exigeait qu'il attendît,
pour retourner dans son château, que la contre-révolution fût accomplie. Ses au-
tres filles, religieuses dans diverses maisons de l'ordre de la Miséricorde, vinrent
retrouver, à Belveser, la mère Angélique, et formèrent comme une petite congré-
gation dont elle était encore la supérieure. L'oncle Maragnon arriva sur ces entre-
faites. Prévoyant les événements, il avait restreint prudemment ses opérations
commerciales, et venait attendre à l'écart le terme de cette grande crise. Le vieux
négociant comprit bientôt qu'il n'avait surpris que la moitié d'un secret dans le
parloir de la Miséricorde, et que l'inclination d'Eléonore pour le cadet de Colo-
brières n'était pas le seul empêchement à son mariage avec Dominique Maragnon.
Il avait trop de jugement, trop de sagacité, pour s'obstiner à vaincre ce double
obstacle, et, prévenant les intentions de son fils, il ne l'exposa pas à lui désobéir.
Après avoir prévenu Mnie Maragnon, il attendit un moment favorable pour expli-
quer sa volonté et emporter d'emblée le consentement du baron. Tandis que
Dominique et les deux cousines, accompagnées de Mlle Irène, faisaient comme
autrefois de longues promenades à travers champs, et allaient chercher des bou-
LE CADET DE COLOBRIÈRES. 145
quets à l'Enclos du Chevrier, il jouait aux boules avec le baroo ou lui lisait tout
haut les gazettes. Un jour, il lui lut le décret de l'assemblée constituante qui sup-
primait la noblesse héréditaire, les armoiries et toute espèce de distinction entre
les citoyens, et, profitant de la stupeur du baron à cette nouvelle inouïe, il lui
parla de la probabilité d'une inclination naissante entre Mlle Anastasie de Colo-
brières et Dominique Maragnon.
— Par le temps où nous vivons, tout est possible, répliqua froidement le vieux
gentilhomme; les Colobrières ne sont plus nobles; je ne suis plus baron, et noire
chardon de sinople n'est plus propre à rien qu'à être mangé par les ânes! C'est bieu
lace que cette assemblée a décidé, n'est-ce pas? dès lors je ne vois point d'obstacle
à ce que ma fille épouse votre fils ; c'est bien le moins, morbleu! que la révoluiton
nous procure cet avantage!
En effet, quelques jours plus tard, Dominique Maragnon demanda et obtint la
main de Mlle de Colobrières. La baronne en éprouva une si grande satisfaction,
qu'elle avoua conlidentiellement à sa belle-sœur qu'elle était intérieurement récon-
ciliée avec le gouvernement dont l'influence produisait de tels miracles. Ëléonore
eut aussi une grande joie de ce mariage; c'était pour elle comme une espérance à
moitié réalisée; l'on n'avait pourtant aucune nouvelle du cadet de Colobrières, et
l'on ne pouvait former aucune conjecture probable sur l'époque de son retour.
La révolution marchait cependant, les événements s'accomplissaient rapidement,
et enfin le baron lut une gazette datée du premier jour de l'an ier de la république
française. Dès cet instant, il déclara qu'il renonçait à s'occuper des affaires publi-
ques, et qu'il protestait d'avance contre tous les actes du nouveau gouvernement.
Le règne de la terreur arriva; les proscriptions atteignirent même les hommes
qui, comme Jacques Maragnon, étaient dévoués à la révolution. Pourtant la tran-
quillité des habitants de Belveser ne fut pas un seul moment troublée; à cette
époque où la fortune, le rang, la foi religieuse, conduisaient également à l'écha-
faud, le négociant millionnaire, le vieux gentilhomme et les pauvres sœurs de la
Miséricorde vécurent en sûreté dans ce coin oublié du monde.
La guerre empêchait les communications à l'étranger, et, malgré les plus
actives démarches, on ne recevait aucune nouvelle du cadet de Colobrières. Pen-
dant plusieurs années, l'oncle Maragnon ne cessa d'écrire dans tous les comptoirs
de llnde, mais la plupart de ses lettres ne parvinrent pas à leur destination, et les
autres n'obtinrent que des renseignements, négatifs; il paraissait certain cependant
que depuis longtemps Gaston avait quitté Chandemagor. Plusieurs années s'étaient
écoulées depuis son départ, et l'on ne doutait plus qu'il n'eût succombé. Seule, la
baronne conservait quelque espoir de le revoir. Ëléonore l'avait longtemps attendu,
mais enfin elle demeura persuadée de son malheur. Lorsqu'elle n'éprouva plus ces
mouvements intérieurs, celte foi en l'avenir, qui d'abord l'avaient soutenue, elle
tomba dans une tristesse profonde, continuelle, calme pourtant; ceux qui voyaient
le fond de son âme purent comprendre qu'elle ne succomberait pas à sa douleur,
mais que, fidèle au souvenir de Gaston, elle le pleurerait toute sa vie. Elle supplia
sa mère de ne point songer à son établissement, et annonça l'intention de passer
le reste de ses jours a Belveser, avec les deux familles, qu'unissaient maintenant de
doubles liens. Personne n'essaya de combattre sa résolution ; seulement, Mlle Irène
lui faisait parfois en secret des représentations, et lui disait eu levant les yeux
au ciel :
— A votre âge, j'étais comme vous, mademoiselle; ce mot de mariage me fai-
! , \ LE CADET DE COLOBRIERES.
sait frémir... J'ai refusé une quantité innombrable de partis... eh bien! à présent,
mes répugnances s'évanouissent de jour en jour, et je suis près de me repentir...
Ëléonore persista dans l'espèce de vœu qu'elle avait fait; elle se considérait
comme une veuve, la veuve inconsolable de celui qui n'avait jamais entendu de
sa bouche l'aveu de son amour.
Il y avait six ans révolus que le cadet de Colobrières était allé s'embarquer à
Lorient, et qu'on n'avait reçu de lui ni directement, ni indirectement, aucune
nouvelle, lorsque le baron de Colobrières reçut une lettre datée de Londres.
Gaston lui mandait simplement qu'après beaucoup de vicissitudes, il revenait des
Indes avec une santé altérée par des fatigues et des souffrances excessives, et qu'il
rapportait un peu d'argent dont il espérait faire, par le travail, le commencement
de sa fortune. Le baron lut cette lettre devant la famille assemblée. Tandis que
la baronne et ses filles pleuraient de joie et rendaient grâce au ciel, Ëléonore alla
vers Jacques Maragnon, et dit en le regardant fixement : — Mon oncle !...
Il la comprit; il comprit qu'il devait réparer les malheurs qu'il avait involon-
tairement causés en envoyant à l'autre bout du monde le cadet de Colobrières, et,
prenant la main de sa nièce, il lui répondit : — Je porterai moi-même la réponse
du baron; dans vingt jours au plus lard, Gaston de Colobrières sera ici.
— Vous savez ce que vous aurez à lui dire, mon oncle? ajouta Ëléonore.
— Parbleu ! répliqua le gros bonhomme, je lui remettrai la lettre de faire part
du mariage de sa sœur avec Dominique. C'est une nouvelle un peu vieille déjà,
mais elle ne lui en fera pas moins beaucoup de plaisir.
Un mois plus lard, Mlle Maragnon épousa le cadet de Colobrières.
Les deux familles continuèrent de vivre à Belveser. Lorsque les mauvais jours
de la révolution furent passés, le baron parla de retourner dans son château, qu'il
n'avait pas visité depuis ce qu'il appelait son émigration ; mais le manoir seigneurial
n'était plus qu'une ruine tout à fait inhabitable. Le vieux gentilhomme parut fort
étonné de le voir en cet état; il finit par se persuader que c'étaient les révolu-
tionnaires qui l'avaient démoli, et consentit à demeurer au milieu de ses enfants,
dans le château neuf de Belveser. Il parvint à un âge fort avancé, exempt d'infir-
mités, et n'ayant qu'un seul souci, celui de voir ses fils partager jusqu'à un certain
point les idées révolutionnaires : deux de ses aînés servaient dans les armées
républicaines, et la baronne elle-même n'avait pas l'air de regretter l'ancien
régime.
Mlle de la Roche-Lambert était la seule de son opinion; parfois ils s'entrete-
naient ensemble des calamités qui les avaient frappés et des malheurs de la révo-
lution. M1Ie Irène insinuait en soupirant qu'elle y avait perdu tout ce qu'elle
possédait, et elle avait fini par le croire réellement. Le vieux gentilhomme hochait
la tête et répondait : — C'est comme moi, mademoiselle; les terroristes ont pillé
et démoli mon château. L'émigration a achevé ma ruine ; j'ai failli périr en pas-
sant à l'étranger. C'est un fait connu : les Colobrières ont tout perdu à la révo-
lution !
Mme Charles Reybaud.
DE LA CRITIQUE
PHILOSOPHIQUE.
I. — Mélanges Philosophiques et Religieux,
PAR M. BORDAS -DEMOULIN (1).
II. — lies Évangiles,
Traduction nouvelle avec des notes et des réflexions,
PAR M. F* LAMENNAIS ("2).
La critique philosophique a été fondée par Aristote. A la puissance de l'inven-
tion métaphysique, le maître d'Alexandre joignait un jugement non moins étendu
que sûr : aussi a-t-il laissé en toute matière des principes, des règles et des déci-
sions qu'il faut encore aujourd'hui accepter ou contredire, mais dont il est im-
possible de ne pas tenir compte. Leibnitz, il y a deux siècles, restaura la critique
philosophique; Descartes n'en eut pas le loisir : il se jeta rapidement dans le dog-
matisme, après avoir critiqué la science officielle de son époque dans quelques
pages d'une immortelle ironie. Pendant que Leibnitz faisait de l'histoire et de
l'érudition comme des auxiliaires de sa propre métaphysique, Bayle dressait le
plus piquant inventaire des opinions humaines, dans l'unique dessein de former
des doutes. A ses yeux, la plus grande des erreurs était la certitude. Dans sa labo-
rieuse vie, Bayle n'oublia jamais l'entraînement qui, vers l'âge de vingt ans,
l'avait poussé à quitter la foi protestante de ses pères pour embrasser la religion
catholique, à laquelle il renonça dix-sept mois après. Le souvenir de ces deux
abjurations si brusques et si rapprochées lui inspira pour tout dogmatisme un
invincible éloigneraent. Désormais Bayle ne se passionna ni pour Rome ni pour
Genève; il n'afficha de préférence pour aucun philosophe, il fut le plus ingénieux
(1) Un vol. in-8°, librairie de Ladrange, quai des Auguslins.
(2) Un vol. in- 18, librairie de Pagnerre rue de Seine
146 DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE.
des sceptiques, et aussi le plus docte, car, s'il doutait de tout, c'était après avoir
tout approfondi.
Ce que Bayle redoutait si fort, ce que noire siècle semble ne plus comprendre,
la passion dans les choses de la pensée, Voltaire l'eut au plus haut point. Il im-
prima à la critique philosophique une animation qu'avant lui on ne connaissait
pas : voilà son originalité. D'autres, sans même invoquer Aristote et Leibnilz,
eurent un esprit non moins universel. Ce n'est pas comme adversaire du christia-
nisme que Voltaire est nouveau : Celse, Porphyre, Julien, l'empereur Frédéric II,
Spinoza, lui ont enlevé sur ce point la gloire de l'initiative. Par quel endroit a-t-
il donc été si puissant? Par la conviction ardente dont il était pénétré et qu'il
savait faire passer dans l'âme des autres. Art, littérature, histoire, philosophie,
religion, sur tous ces sujets Voltaire a des opinions, des préférences, des juge-
ments, des théories qu'il ne sacrifiera à aucun intérêt. Sans doute il ne s'est pas
refusé, dans sa longue et militante carrière, les ressources de la tactique et les
finesses d'une adroite diplomatie. Seulement il mettait cette habileté au service
de ses passions littéraires et philosophiques. C'était pour elles qu'il voulait triom-
pher, et non pas sans elles. Aujourd'hui ce n'est plus cela; nous avons de grands
poètes qui se moquent presque de la poésie, du moins ils congédient la Muse et
lui ferment sur le nez la porte des deux chambres. Tout ce qui peut devenir un
embarras dans la poursuite du but qu'on veut atteindre est prudemment écarté;
on jette à la mer ce dont on se faisait gloire dans d'autres temps. Enfin l'écrivain
semble préoccupé surtout de ce qui peut être utile à lui-même. Il est un contem-
porain de Voltaire, un autre grand critique, auquel ces dispositions de notre temps
arracheraient, s'il en pouvait être témoin, des exclamations pathétiques. En face
de tant de calculs, quelle ne serait pas la colère de Diderot, lui qui servait avec
tant de vivacité toutes les causes qu'il trouvait justes, et dont l'impétuosité effrayait
jusqu'à Voltaire! Tête encyclopédique, âme de feu, Diderot embrassa tout, les
sciences, la connaissance théorique des arts, des métiers, les lettres, la philoso-
phie. Dans le drame et le roman, il fut novateur, et il se montra original dans
la critique philosophique, surtout par les applications qu'il en sut faire. Quand il
critique les mauvais peintres de son époque, quand il loue un petit nombre de
tableaux que nous goûtons encore, quand il exalte Richardson et Sedaine, on sent
un métaphysicien, un moraliste qui demande les causes de son admiration et de
son blâme à de profondes études sur l'âme humaine.
C'est ce que comprit vite l'Allemagne, et le génie philosophique de Diderot, s'il
ne créa pas Lessing, du moins l'excita puissamment. Entre ces deux hommes que
d'analogies intéressantes! Qui ressemble plus à Diderot que l'auteur du Laocoon
et à'Emilia Galotti? Sur ce point, au surplus, nous n'en sommes point réduits
aux conjectures. Lorsque Lessing, à Hambourg, écrivit la Dramaturgie, on eût pu
croire souvent que c'était Diderot qui tenait la plume, si l'on n'eût pas parfois
rencontré son autorité invoquée, et son mérite noblement reconnu. Ainsi le pays
de Boileau, de Rollin, de Le Batteux, avait aussi l'honneur de l'innovation dans
la critique : il n'est pas rare à notre nation de se contredire pour se compléter.
Parfois la même époque, les mêmes hommes traversent, en philosophie, en politique,
les points de vue les plus opposés pour saisir l'ensemble. Cependant tous ces mou-
vements amènent des résultats dont profitent les autres peuples. Avec un peu
de justice, le monde conviendra que la légèreté française est bonne à quelque
chose.
DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE. 147
Au moment où Lessing disparaissait, une philosophie nouvelle pointait en
Allemagne. A travers les phases diverses que depuis un demi siècle cette philoso-
phie a parcourues, elle a eu l'ambition de tout expliquer, de tout régler, soit
qu'avec Kant et Fichle elle rapportât tout à l'homme, soit qu'avec Schelliug et
Hegel elle vît dans l'univers et dans ("histoire comme une éclatante expansion de
l'unité divine. Aussi nous lui devons de fortes et brillantes théories sur les di-
verses applications de l'activité humaine, notamment sur le droit et sur l'art. Ici
nous sommes dans la partie spéculative de la critique philosophique; ici les abs-
tractions régnent, et la puissance métaphysique qui les enchaîne condescend
rarement à appeler les laits eu témoignage de la vérité des principes qu'elle
établit.
C'est sans doute pour l'esprit un noble emploi de ses facultés que la contempla-
tion des idées les plus générales considérées en elles-mêmes et isolées des faits
qui souvent ne les traduisent qu'en les défigurant. Toutefois cet emploi ne convient
qu'à un petit nombre d'intelligences; en outre, il unirait par être stérile, si d'au-
tres esprits n'entreprenaient d éclairer la pratique au flambeau de ces mêmes
idées. La médecine, rédigée en aphorismes sous la plume d'un Boërhaave, ou
érigée en système par Brown, par Broussais, p'aît à notre raison comme une
belle théorie, mais elle ne peut prouver sa puissance qu'assise au lit du malade.
La critique philosophique, appliquée aux productions de la pensée et de l'art, estt
pour ainsi parler, une sorte de clinique morale : elle constate les faiblesses, les
infirmités, les maladies de l'intelligence. A des œuvres mal conçues ou débile-
meul exécutées, à des productions d'une stérilité ambitieuse et dont un faux éclat
ne peut déguiser le néant, elle oppose tout ce que l'élude de la nature humaine
lui a appris. De ce contraste sortent d excellentes leçons. Les auteurs il est vrai,
font souvent comme les mil aies qui crient lorsqu'on louche leurs p'aies, et cepen-
dant ils sont plus heureux que ces derniers, car leur guérison dépend d'eux-mêmes ;
mais, bêlas! s'il est difficile au médecin de guérir les autres, peut être l'auteur,
averti par la critique, a-t-il plus de peine encore à connaître son état et à s'amen-
der. Les cures littéraires sont les plus rares de toutes.
A ce compte, la critique serait presque inutile? Non; si elle persuade peu celui
auquel elle s'adresse directement, elle produit sur d autres une impression salu-
taire; elle éclaire, elle met en garde contre eux-mêmes les esprits qui se préparent
à produire, et elle donne à tous, lecteurs et écrivains, de judicieuses indications
pour saisir et goûter ce qui est vrai, ce qui est beau. Seulement, la critique n'aura
cette puissance que si l'on croit à l'intégrité de ses arrêts. Si elle se met servile-
ment à la suite d'une opinion, d une théorie, au lieu de les dominer toutes; si, à
l'égard des personnes, elle a l'air d'une flatterie ou d'une vengeance, elle porte
elle-même à l'autorité qu'elle ambitionne une irréparable atteinte.
Critiquer, c'est juger et donner de ses jugements des raisons victorieuses. L'in-
dépendance du caractère, la force et la justesse de l'esprit, l'élévation et la fécon-
dité des doctrines, peuvent seules fonder le crédit de la critique philosophique.
Dans quelle mesure ces qualités indispensables nous sont-elles offertes par les
Mélanges philosophiques et religieux de M. Bordas-Demoulin ? Nos lecteurs con-
naissent déjà M.Demoulin, dont I In>liiula couronné l'ouvrage sur le cartésianisme ;
ils n'ont peut-être pas oublié les mérites et les défauts de cet écrivain, plein à la
fois de conscience et d'illusions, qui, non content de l'honneur de commenter puis-
samment Descartes, revendiquait la gloire de l'avoir découvert et révélé. Nous
148 »E LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE.
avons montré aussi comment M. Bordas-Demoulin aspirait au rôle de métaphysi-
cien créateur (1). Celte prétention au génie, nous avons dû la rabattre et la réduire
au talent.
Aujourd'hui l'auteur du Cartésianisme se produit surtout comme platonicien.
La première partie de ses Mélanges nous offre une courte et synthétique histoire
delà philosophie dont Platon est le centre. Avant Platon, suivant M. Bordas-De-
moulin, il n'y avait pas de philosophie. Pythagore d'une part, l'école d'Ëlée de
l'autre, n'ont fait que préparer les voies à la science de Socrate et de Platon. Ce
qu'est l'église pour la foi, V école de Platon l'est pour la raison; elles portent la vé-
rité et la conservent pure chacune dans son ordre. Armé de ce principe, M. Bordas-
Dumoulin ne voit plus, dans la suite de l'histoire de la philosophie depuis Platon,
qu'une triple déviation par une triple altération de la théorie des idées. Nous
rencontrons d'abord la déviation du panthéisme, où figurent en première ligne
Zenon de Citlium, Sénèque et Malebranche. La déviation de l'idéalisme vient en-
suite, et les coupables sont l'école écossaise, Kant, Fichte, M. Maine de Biran.
Enfin, pour déviation dernière, nous avons le matérialisme, dont Locke et Ben-
tham sont les principaux représentants. La vérité aura donc été souvent absente
des écoles de la philosophie? Sans doute, et celte conséquence ne trouble pas
M. Demoulin. Il avoue qu'à la différence de l'église, qui subsiste continuellement,
l'école de Platon périt quelquefois, et abandonne l'esprit humain à tous les éga-
rements des autres systèmes. « Quand l'esprit humain les a épuisés, l'école de
Platon ressuscite et le rend à lui-même : c'est ce qu'on a vu aux époques dePlotin
et de saint Augustin, de Descartes, de Bossuet et de Leibnitz, et c'est ce qu'on verra
cncpre. » Que les philosophes contemporains se tiennent pour avertis : voici un
platonicien vengeur qui viendra bientôt sur les idoles renversées relever les autels
du vrai Dieu.
Avec Platon, M. Bordas-Demoulin se croit prémuni contre toute erreur. Par la
doctrine de Platon, on ne peut aller au matérialisme, puisqu'on reconnaît la na-
ture de l'âme et celle de Dieu dans des idées essentiellement spirituelles. Le pan-
théisme n'est pas plus à craindre, quand on croit avec Platon que l'âme a des idées
propres et qu'elles lui constituent une substance, ce qui ne permet pas de réduire
l'âme à une modification de la substance divine. Enfin on ne saurait tomber ni
dans l'idéalisme, ni dans le scepticisme, lorsqu'on prend pour fondement la con-
naissance même de la substance de l'âme et de la substance de Dieu. FortiGé par
cette manière de comprendre Platon, M. Bordas-Demoulin combat vivement l'é-
cleciisme, qui, à ses yeux, n'est point un système, mais l'accouplement de trois
systèmes ennemis. Il reconnaît que l'éclectisme a contribué à relever en France
l'histoire de la philosophie, mais il soutient que, comme système, il est impuissant
à réunir les parties de la vérité qu'il prétend éparses. Peut-être nous est-il permis
de remarquer que, si ces critiques sont justes, elles ne sont pas tout à fait nou-
velles.
Du reste, au point où en sont arrivés aujourd'hui les esprits, il importe assez
peu qu'on conteste la valeur systématique de l'éclectisme, puisqu'il se dislingue
surtout en ce moment par ses mérites historiques. Le passé exploré dans ses es-
paces les plus lointains et à des profondeurs qui paraissaient inaccessibles, d'obs-
cures et difficiles théories traduites avec une élégante clarté, sont les véritables
(I) Le Cartésianisme et l'Éclectisme. — Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1845.
DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE. 149
titres d'une école qui se trouve dans l'heureuse impuissance d'être intolérante,
puisque sa force est précisément dans l'amas des richesses qu'elle exhume et qu'elle
accumule. Quelques-uns préféreront Aristote à Platon ; pour d'autres, Kant sera
trop circonspect, et ils inclineront plutôt à Spinoza. Au milieu de ces divergences,
brille toujours un point central et lumineux, le principe de l'indépendance de l'es-
prit humain. M. Bordas-Demoulin a pour le platonisme une dévotion ardente, ne
nous plaignons pas de cette piété envers l'artiste grec, piété qui pourra l'inspirer
éloquemment. M. Demoulin se sépare de l'école régnante. Il s'isole pour mieux se
distinguer. Puisse sa solitude être féconde! L'uniformité nous tue. Bénis soient
ceux qui nous apporteront des contrastes et de l'originalité!
L'esquisse d'une histoire générale de la philosophie que M. Bordas-Demoulin
nous offre dans ses Mélanges se compose de fragments rédigés à des époques di-
verses. Le ton vigoureux de quelques morceaux ne suffît pas pour compenser la
faiblesse de l'ensemble, surtout si l'on met un tableau pareil en regard des impor-
tants travaux dont s'est enrichie dans notre époque l'érudition philosophique.
M. Bordas-Demoulin se tromperait fort s'il pensait que, pour avoir écrit vingt pages
sur Platon, il a restauré le platonisme. « Le dieu de Platon, s'écriait Voltaire,
est-il dans la matière, en est-il séparé? 0 vous qui avez lu Platon attentivement,
c'est-à-dire sept ou huit songe-creux cachés dans quelques galetas de l'Europe!
si jamais ces questions viennent jusqu'à vous, je vous supplie d'y répondre. » Au-
jourd'hui, grâce aux travaux de Schleiermacher et de M. Cousin, Platon n'est plus
réduit à quelques songe-creux pour admirateurs; il est lu généralement, il est
goûté, il est compris. Toutefois la critique philosophique n'a point encore rendu
sur ce grand homme un jugement complet et définitif. Quelle a été vraiment la
puissance métaphysique de Platon? A quel système un, positif, s'est-il enfin arrêté
au milieu de toutes les traditions et de toutes les théories accumulées autour de
lui? A ces questions, ni en Allemagne, ni en France, il n'a pas encore été répondu
de manière à fermer le débat. Refuser toute originalité métaphysique à Aristote
est d'un aveuglement qui met en garde contre tous les arrêts que peut prononcer
M. Bordas-Demoulin : aveuglement inexplicable à une époqne où la Philosophie
preynière d'Aristote est traduite, commentée, appréciée dans ses développements
historiques. Faut-il rappeler à M. Bordas-Demoulin les publications de MM. Cousin,
Barthélémy Saint-Hilaire. Félix Ravaisson et Jules Simon? Kant est traité avec le
même dédain, avec la même insuffisance, par M. Demoulin, qui parait avoir com-
plètement ignoré l'excellente monographie de M. Emile Saisset sur .Enésidème. Il
y aurait vu qu'il est impossible maintenant de parler de Kant et de Hume, sans
Temonter à ce grand sceptique de l'antiquité qui avait eu comme un pressentiment
de leurs principales théories. Sur le terrain de l'histoire des systèmes, les éclec-
tiques peuvent exercer contre M. Bordas-Demoulin de sévères représailles.
Voltaire, et surtout Pascal, ont inspiré à l'auteur du Cartésianisme de remar-
quables pages. Si M. Bordas-Demoulin a senti et peint vivement la passion avec
laquelle Voltaire a servi l'humanité, il n'a pas assez mis en relief l'admirable jus-
tesse d'esprit dont la nature avait doué celui qui exerça tant d'empire sur son
siècle. Cette qualité, élevée a sa plus haute puissance, fait le fonds du génie de
Voltaire. Il est peu d'hommes qui aient prononcé autant de jugements historiques,
philosophiques, littéraires, et peu aussi se sont moins trompés. Suivez Voltaire
dans tous les instants de sa vie, ne le prenez pas seulement aux heures de recueil-
lement et d'étude, mais saisissez-le à ces moments de liberté, de causerie intime,
I 50 SE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE.
où l'esprit se délasse en courant sur tous sujets à toute bride : que d'arrêts justes,
précis, ingénieux ! Qu'on ouvre sa correspondance : elle abonde en jugements sur
les hommes les plus divers, le cardinal de Richelieu, Tacite, l'Arioste, François Ier,
le comte de Chesterfield, Grotius, Bouhnger, Montesquieu. Cicéron. Voltaire ré-
pand aussi les plus spirituels aperçus sur le théâtre, sur l'histoire, sur la philo-
sophie. Dans une de ses lettres, il rend la plus éclatante justice à Malebranche, et
il ajoute : « Si Malebranche aviit pu s'arrêter sur le bord de l'abîme, il eût été le
plus grand, ou plutôt le seul métaphysicien; mais il voulut parler au Verbe: il
sauta dans l'abîme, et il disparut. » En écrivant à d'Alembert, Voltaire remarque
qu'il faut que Benoît Spinoza ait été un esprit bien conciliant, car, dit- il, je vois
que tout le inonde retombe malgré soi dans les idées de ce mauvais Juif. C'est ainsi
que Voltaire suffisait à tout par une raison pénétrante, par un bon sens non moins
flexible que vaste, par une sagacité divinatoire.
t L'homme est né pour le plaisir, il le sent; il n'en faut point d'autres preuves.
II suit donc sa raison en se donnant au plaisir. » Qui a tracé ces mots? Le jansé-
niste Pascal. M. Bordas-Demoulin ne connaissait pas le Discours sur les passions
de l'amour, et d'autres fragments inédits jusqu'à ces derniers temps, lorsqu'il a écrit
l'éloge del'auieurdes Pensées, éloge que l'Académie française a couronné en 1842.
Cela explique qu'il nous ait représenté Pascal comme un homme tout d'une pièce que
rien n'a jamais troublé dans sa foi et dans son dessein de donner des preuves
triomphantes de la vérité de la religion chrétienne. « Pascal, dit M. Bordas-De-
moulin, retrace les angoisses du doute aussi énergiquement et aussi naturellement
que s'il les avait éprouvées, et la paix, le calme, le bonheur de la foi. avec les
mêmes transports que s'il venait de les conquérir par des efforts incroyables. Tant
il sait bien prendre et l'état où sont, et l'état où il veut voir ceux à qui il s'a-
dresse ! » Ce que M. Bordas-Demoulin nous donne pour un effet de l'art est l'ex-
pression de la vérité même. Ces angoisses du doute. Pascal les a éprouvées; ces
efforts incroyables pour conquérir la foi, il les a faits. Il y a longtemps qu'en pas-
sant en revue quelques penseurs contemporains, nous signalions le scepticisme de
Pascal, son combat pour conquérir la foi, sa douleur de n'en pas goûter tous les
charmes; nous disions que, dans certains moments, il avait l'àme peu chrétienne.
Ce qui alors n'était pour nous qu'un pressentiment est devenu une certitude par
les publications récentes de MM. Cousin et Faugère. Nous possédons aujourd'hui
un Pascal nouveau, non plus celui que nous avaient légué les convenances et les
précautions du jansénisme, mais un Pascal d'une naïve authenticité. Quand on
étudie avec une attention pieuse l'édition de M. Faugère, ce fac-similé, précieux des
manuscrits de Pascal, on assiste aux alternatives les plus douloureuses qui aient
jamais traversé le génie d'un homme. Tantôt Pascal s'efforce de donner du chris-
tianisme une démonstration rationnelle, tantôt il en désespère. Alors il se prend
à dire :a Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur
créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? n Dans
un autre moment, il écrit ces lignes : a Comme on rêve souvent qu'on rêve, en-
tassant un songe sur l'autre, il se peut aussi bien faire que cette vie n'est elle-
même qu'un songe, sur lequel les autres sont tentés, dont nous nous éveillons à
la mort, pendant laquelle nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien
que pendant le sommeil naturel : ces différentes pensées qui nous y agitent n'étant
peut-être que des illusions pareilles à l'écoulement du temps et aux vaines fan-
taisies de nos songes. » Puis, enfin, dans un autre instant, Pascal, après avoir relu
DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE. 181
ces lignes, les a barrées. C'est la conscience de ses tourments qui le rend si
sombre, si amer, quand il parle de la misère de l'homme; alors il appelle l'homme
un cloaque d'incertitude et d'erreur, et, pour sauver l'humanité, sur ce cloaque
il plante la croix plutôt avec désespoir qu'avec amour. On comprendra mainte-
nant pourquoi l'appréciation que M. Bordas-Demoulin a faite de Pascal est incom-
plète : elle n'en est pas moins remarquable par des pages d'une rare vigueur. Le
morceau sur les Provinciales mérite surtout d'être signalé ; il y règne un mouve-
ment oratoire tout à fait en harmonie avec le ton de ces immortelles petites lettres
dont Voltaire a dit que toutes les sortes d'éloquence y étaient renfermées. Il semble-
rait que par ces mots Voltaire voulait prévenir les éloges académiques.
M. Bordas-Demoulin a une philosophie de l'histoire qu'il est assez difficile de
discuter. Il croit au péché originel, et non-seulement il applique ce dogme à l'in-
dividu, mais à l'histoire générale du monde. A ses yeux, c'est avec la chute de
notre premier père que la marche du genre humain est claire et certaine. Une fois
déchu, le genre humain oublie Dieu et s'égare dans l'idolâtrie : toutes les sociétés
antiques ne sont qu'une conséquence du péché originel. Par i effet de la chute, le
genre humain, en se multipliant, s'est divisé en une multitude innombrable de
peuples différents par le culte, les lois, les mœurs, les intérêts, ayant chacun ses
erreurs, ses préjugés, ses folies. Jésus-Christ est venu, et il a relevé le genre hu-
main dans la religion par l'établissement de l'église ; il l'a relevé dans la politique
par la révolution française. Aussi tous les peuples vont bientôt, sous le règne de
la vérité et de la raison, retourner à l'unité vers laquelle convergent aujourd'hui
les nations chrétiennes. Ici nous ne sommes plus en face d'une opinion, d'une
théorie philosophique ; nous avons devant nous une croyance intime, un article
de foi, et de pareilles choses ne se discutent point. Seulement nous constaterons
que le dernier mot de la philosophie nouvelle de M. Bordas-Demoulin est le mys-
ticisme ; nous remarquerons aussi que M. Demoulin, qui attribue à l'église un si
grand rôle tant dans le passé que dans l'avenir, a pour le clergé contemporain des
paroles d'une sévérité presque haineuse; il le représente plongé dans l'ignorance
et l'aveuglement, étant enfin le seul ennemi réel, dangereux, de l'église et de la
religion. Aussi déclare-t-»l au clergé que, tant qu'il ne se convertira pas au chris-
tianisme social, \\ compromettra de la manière la plus grave la foi catholique. Ce
n'est pas avec M. Bordas-Demoulin que nous voulons agiter la question du chris-
tianisme social, car nous apercevons M. de Lamennais, qui s'avance avec un Évan-
gile à la main, Évangile auquel il vient d'ajouter un petit commentaire. Prenons
donc ici congé de M. Demoulin, en nous résumant sur la valeur de ses écrits. L'ac-
cent de conviction qui les anime toujours, le talent de style qui les dislingue
souvent, commandent l'estime; toutefois ni cette sincérité, ni cette distinction
littéraire, ne suffisent pour conquérir à M. Demoulin le rang souverain qu'il ambi-
tionne, M. Bordas-Demoulin veut absolument être considéré comme un métaphy-
sicien rénovateur : c'est très-bien; mais qu'il envisage un peu lui-même sa situa-
tion, il reconnaîtra qu'au moment où il se déclare contre l'éclectisme, il en
fait lui-même, car il amalgame à sa façon Platon, Descartes et Malebranche.
M. Bordas-Demoulin se proclame philosophe chrétien, c'est au mieux; seulement,
lorsqu'il parle du clergé en firmes violents, lorsqu'il se met à prêcher le chris-
tianisme social, il fait cause commune avec les écoles socialistes, il tient le même
langage que M. de Lamennais, que cependant il accuse hautement de panthéisme-
Dans tout cela, nous ne trouvons rien de bien original. M. Bordas-Demoulin s'est-il
152
DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE*
bien rendu compte de tous les éléments de sa pensée? A-t-il bien mesuré ses forces,
sondé ses reins ? Il est légitime d'entreprendre de prouver aux autres toute la
puissance dont on se croit doué : on a le droit de remplir tout son mérite, comme
on disait au xvne siècle, mais il ne faut pas le dépasser.
Le christianisme s'est établi par la parole, et il est presque récent, si on le
compare aux religions qui l'ont précédé, et dont l'origine se perd dans les obscu-
rités de l'histoire primitive du genre humain. Jésus n'a point écrit, mais il a parlé,
il a enseigné. Ses paroles furent recueillies, interprétées, et il y eut une grande
variété dans ces relations, dans ces commentaires. Cette variété nous est attestée
par saint Luc, au début de son Évangile : « Comme beaucoup de personnes,
noXlol, ont entrepris d'écrire l'histoire des choses qui ont été accomplies parmi
nous, je veux aussi, mon cher Théophile, après m'être exactement informé de
tous ces faits, vous en développer la suite... » Cette multiplicité de relations (1)
était tout ensemble la cause et l'effet d'une anarchie de croyances et d'idées dont
triomphaient les ennemis de la religion naissante. Celse remarquait avec joie ces
discordes des chrétiens : c Ils se combattent les uns les autres, disait-il ; ils n'ont
plus rien de commun que le nom, et sont divisés dans tout le reste. » Cependant
peu à peu, par la force des choses, il se forma au sein du christianisme une majo-
rité, grossissant tous les jours, qui tomba d'accord sur la nature des dogmes et la
valeur des écrits. Saint Jean, dont l'autorité était si grande, approuva expressé-
ment, au rapport d'Lusèbe (2), les trois Évangiles de Mathieu, de Marc et de Luc,
et, s'il se détermina à prendre la plume, ce fut surtout pour ajouter aux écrits de
ces trois évangélistes le récit qu'ils avaient omis des choses que Jésus avait faites
au début de sa prédication. Voilà les quatre Évangiles : ils prévalurent sur tous
les autres, non par le vote solennel d'un concile, mais par le consentement suc-
cessif de toutes les églises.
Les quatre Évangiles devinrent donc un livre canonique et sacré dont l'église
eut la garde, la clef. A côté du texte se plaça nécessairement une autorité souve-
raine qui l'expliqua. Autrement, comment la religion chrétienne se fût-elle em-
parée du monde? Saint Augustin a dit que, sans l'église, il ne croirait pas à
l'Évangile : c'était en deux mots donner les raisons de la puissance de la religion
catholique. L'église s'est portée garante infaillible de l'authenticité et du sens vrai
des Évangiles. Elle a affirmé aux peuples que les Évangiles contenaient effective-
ment la parole de Dieu, et elle leur a enseigné comment il fallait entendre cette
parole. Alors tout était dans l'ordre, et la foi avait toutes ses sûretés : entre un
livre divin et un interprèle impeccable, elle ne pouvait s'égarer.
L'autorité de l'église ne fut jamais plus grande que sur les ruines de l'empire
romain et au berceau des sociétés modernes. Seule alors elle avait la vie morale,
et son joug était porté avec amour. Mais, quand les sociétés modernes furent sépa-
rées par plusieurs siècles de la chute définitive du monde antique et de l'invasion
des conquérants barbares, quand elles commencèrent à s'organiser, la même
activité d'esprit qui élevait les communes entre la royauté et la noblesse se tourna
vers les choses spéculatives, vers la science et la religion. Deux ordres d'idées com-
mencèrent alors, destinés à degrands développements : la philosophie et les hérésies.
(1) Voyez, pour les fragments des évangiles apocryphes, les collections de Grabe et de
Fabricius.
(2) Histoire de l'Ètjlise, liv. m. chap. 24.
DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE, 155
Pour ne parler en ce moment que des hérétiques, il est remarquable avec quelle
passion éclata au xne siècle la révolte contre l'église. C'est surtout contre le privi-
lège d'interpréter l'Évangile que les coups les plus violents sont dirigés. « Que nous
veut le clergé? s'écriaient Pierre Yaldo et ses disciples, qui prirent le nom de
Vaudois. Est-ce que tous les chrétiens ne sont pas prêtres? Tous n'ont-ils pas le
droit d'expliquer l'Évangile? » C'était là le point capital, et ces hérétiques avaient
au moins le mérite de commencer par le commencement. Au surplus, ils n'étaient
point en peine de prouver leur thèse. Ils disaient que l'église avait perdu toute au-
torité légitime depuis qu'elle possédait des biens temporels. Le vrai signe auquel
devaient se reconnaître les chrétiens était la pauvreté : l'enseignement de l'Évan-
gile appartenait donc de plein droit aux pauvres. Deux siècles après, Wiclef repro-
duisait les mêmes attaques. Selon lui, l'église primitive avait été pendant mille ans
pure dans sa doctrine, irréprochable dans sa discipline. Malheureusement la fin du
xe siècle vit l'accomplissement d'une prédiction de l'Apocalypse, qui, entre autres
choses, avait annoncé que le grand dragon renfermé dans l'abîme pour mille ans
serait enfin déchaîné. Une fois libre, le grand dragon remua la queue, et de cette
queue sortirent tous les ordres religieux qui envahirent le monde chrétien. Aussitôt
la foi, les mœurs, furent corrompues, et l'Évangile n'eut plus que d'indignes inter-
prèles. Pour Wiclef, la pauvreté fut aussi le premier devoir du christianisme.
Quand Luther eut établi que l'Écriture était la règle de la foi, et que chaque chré-
tien pouvait juger du sens des livres saints, d'autres vinrent bientôt renchérir sur
celte doctrine. Dieu, en effet, disaient les anabaptistes, n'a-t-il pas déclaré dans
l'Écriture qu'il accordait ce qu'on lui demandait? Eh bien! demandons-lui qu'il
nous inspire, et le Saint-Esprit nous répondra. C'est à l'aide de ces inspirations
que Muncer haranguait le peuple en Allemagne et l'engageait à conquérir l'égalité
des biens. Il faut, disait-il, que les hommes vivent ensemble comme des frères,
sans aucune marque de subordination ni de prééminence : voilà la véritable condi-
tion du chrétien. Dans le xvne siècle, l'Angleterre eut ses indépendants, ses anli-
nomiens, ses millénaires, et d'autres sectaires encore, qui tous cherchaient le
Seigneur à leur façon, suivant leurs caprices; ils commentaient l'Évangile au gré
de leurs passions.
C'est donc une chose peu nouvelle qu'un commentaire radical de l'Évangile.
Que d'esprits ont cédé à la tentation de donner à leurs théories, à leurs sentiments
politiques, une consécration empruntée aux croyances religieuses ! Il y a quelques
années, M. Bûchez réimprimait, dans une édition populaire qui ne coûtait que dix
sous, la traduction des Évangiles par Le Maistre de Sacy, et il la faisait précéder
d'une introduction où il concentrait toute la doctrine politique de son école. —
La France, disait-il en substance, est une nationalité. Toute nationalité est un but
d'activité sociale, et tout but d'activité sociale est un devoir. Or, le but d'activité
de la France, sa nationalité, son devoir, signifient une seule et même chose : la
réalisation progressive de la fraternité universelle. Maintenant, qui peut imposer
un devoir aux hommes, si ce n'est Dieu lui-même? Tout devoir reconnu par les
hommes suppose nécessairement que Dieu leur a manifesté sa volonté. Tout homme
qui admet le devoir ne peut pas refuser de croire que Dieu ait pris un corps sem-
blable au nôtre, et qu'il nous ait lui-même enseigné en quoi consistait sa volonté
tant par sa parole que par ses actes. C'est ce qu'a fait Dieu il y a dix-huit cents
ans. Il a pris un corps, et il a prêché aux hommes le devoir. Cette prédication,
c'est l'Évangile. Tout est social dans l'Évangile, parce que tout y est fondé sur la
154 DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE.
loi de la fraternité universelle. La France est fille de l'Évangile, et toutes les
sociétés européennes sont filles de la France. La révolution française ne demande
et n'essaie rien que l'Évangile n'ait prescrit, et dont le catholicisme n'ait donné
l'exemple. L'Evangile nous enseigne toutes les vérités de l'ordre social, et le
royaume de Jésus-Christ est de ce monde aussi bien que de l'autre. Jésus-Christ
a agi et il a parlé pour l'avenir, dont il a été le rédempteur et l'organisateur. La
génération actuelle commence d'appliquer les dernières conséquences politiques
et civiles de l'Evangile, qui appelle tous les peuples à la fraternité, à l'égalité, à la
liberté. — Tel est le fond des soixante pages que M. Bûchez a écrites en guise de
préface aux Evangiles; telle est la doctrine que M. de Lamennais reprend aujour-
d'hui en sous-œuvre avec quelques différences et avec des développements dont il
faut apprécier la valeur.
Ce retour à l'Evangile peut surprendre de la part de M. de Lamennais, qui a
rompu si ouvertement non-seulement avec le catholicisme, mais avec le christia-
nisme. L'auteur de l' Esquisse d'une Philosophie, des Discussions critiques, des
jimschaspands etDurvands, est-il revenu à penser que l'Évangile est un livre sacré
parce qu'il renferme la parole même de Dieu % Pour lui, les dogmes du christia-
nisme sont-ils redevenus vrais et divins? jNon, car M. de Lamennais nous déclare
aujourd'hui que le Christ n'a point dogmatisé, qu'il a laissé une liberté entière à
la spéculation, au travail perpétuel de la pensée d'où naît la science; qu'il n'exige
pas la foi à des « solutions doctrinales de questions qu'enveloppe l'éternel pro-
blème de la nature et de son auteur. » Le Christ est venu fonder la société sur la
règle immuable du droit et du devoir : voilà tout ce qu'il importe de connaître.
Mais le nouveau commentateur des Évangiles n'y songe point. Comment pouvons-
nous savoir si les Evangiles contiennent véritablement la règle immuable du droit
et du devoir, sans connaître l'éternel problème de la nature et de son auteur?
Pour sonder ce problème, ii y a deux voies : la foi et la science. Or, M. de Lamen-
nais prétend aujourd'hui isoler l'Évangile de l'une et de l'autre. M. Bûchez a été
plus logique quand il a imagine, u\anl M. de Lamennais, de se servir de la parole
de Jésus-Christ dans des desseins politiques. 11 s'est déclaré catholique fervent, il
a proclamé sa foi dans la divinité du Christ, il a jeté l'anathème contre l'arianisme:
ce langage est ferme, décidé; il porte avec lui ses raisons. Ecoutons maintenant
M. de Lamennais oblige de s'expliquer sur l'Évangile de saint Jean : « La doctrine
du Verbe, répandue dans le monde grec sous une forme philosophique, avait
pénétré chez les Juifs, et peut-être s'y était développée d'elle-même, car elle a des
racines naturelles dans 1 esprit. » Voilà un peut-être admirable! M. de Lamennais
nous dit aussi qu'on trouve dans l'Évangile de saint Jean quelques-uns des pre-
miers fondements du système dogmatique complété par saint Paul et duquel est
sortie la philosophie chrétienne. Que faut-il penser de ce système, de cette philo-
sophie ? iSe pressons pas trop M. de Lamennais sur ces questions, car il nous appelle-
rail faux docteur et pharisien.
L'auteur du Livre du Peuple et des Jmschaspands, cherchant un nouveau cadre
pour ses prédications démocratiques, a donné cette fois la préférence à l'Évangile
sur ses propres inventions, et c'est sous la forme d'un commentaire attaché à chaque
chapitre qu'il s'est remis à prêcher ce que nous avons appelé, il y a quelques an-
nées, le radicalisme évangélique. Cette fois, il n'occupe plus lui-même le devant
de la scène en prophète ou en poète : il s'est mis derrière le Christ, dont il interprète
les paroles, dont il travaille à se faire un complice dans sa haine contre la société.
SE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE. 155
« Les temps approchent, s'écrie le commentateur; un sourd murmure annonce la
délivrance ; on entend de tous côtés comme le craquement de fers qui se brisent ;
les puissants troublés se sentent défaillir; les faibles relèvent la léte ; un dernier
combat va se livrer. » Pourquoi ce dernier combat? Pour établir sur la terre le
règne de Jésus? Mais le Christ n'a-t-il pas dit que son royaume n'était pas de la
terre, et qu'il ne régnerait qu'au ciel? Non, c'est une erreur, c'est tme doctrine
abominable. Le royaume de Jésus est de ce monde, c'est l'avenir, c'est la société
nouvelle que les bons doivent établir sur les ruines de la société présente, c Qu'ont
aujourd'hui les peuples pour se couvrir, que des lambeaux? Qu'ils jettent là ces
haillons, au lieu d'y coudre follement le drap neuf. Qu'au lieu d'un vain travail
d'impossible réparation, d'un travail dont l'unique effet serait d'agrandir la rup-
ture, ils imitent le père céleste, qui, lorsque l'hiver a passé sur ce qu'avait vivifié
le soleil, renouvelle !e vêtement de la terre. » Quand le Christ a prêché la liberté,
l'égalité, les peuples n'ont pas compris sa parole, ou bien, assoupis dans leur
misère, ils ont manqué de ce qui seul assure le triomphe, le courage de vaincre et
celui de mourir. Aujourd'hui le salut esl proche. Qu'est-ce que le salut annoncé
par l'Évangile, suivant M. de Lamennais? Le salut, c'est le développement de la
vérité et de l'amour dans le monde. Or, qu'est-ce que le monde dans la pensée et
le langage de Jésus? C'est l'assemblée des enfants de Satan, des hommes d'iniquité,
c'est la société corrompue à laquelle Jésus est venu en substituer une autre
fondée sur des maximes entièrement opposées. Aujourd'hui tout est corrompu, tout,
sauf le peuple, chez lequel il faut chercher toutes les sympathies, tous les dévoue-
ments, tous les héroïques sacrifices. Aussi est-ce au peuple que Jésus s'adresse;
c'est le peuple qui a fondé son règne dans le monde, et c'est par le peuple que
naîtra l'ère nouvelle. Comme le monde actuel n'est guère qu'une vaste organisation
du mal, le règne du bien, le règne de Dieu, ne peut s'établir que par une des-
truction préalable et complète. Ce monde, c'est la cité de désolation, il faut qu'elle
tombe, et le jour des vengeances divines viendra, lorsqu'on ne l'attendra point.
Hélas! pourquoi M. de Lamennais, au moment de prendre la plume pour com-
menter l'Évangile, ne s'esl-il pas rappelé cetle belle parole de Pascal : « Le style
de l'Évangile esl admirable en tant de manières, et entre autres en ne mettant
jamais aucune invective contre les bourreaux et ennemis de Jésus-Christ. »
L'âme est tristement froissée par ces interprétations violentes données aux
enseignements du Christ. Voilà donc l'Évangile devenu un livre de parti! L'occa-
sion était belle cependant, puisque M. de Lamennais se tournait encore une fois
vers ce sanctuaire d'une religion dont il a été longues années le ministre éloquent
et sincère, l'occasion était belle pour demander à ce sanctuaire la paix, le repos,
si nécessaires à un cœur brisé par tant de secousses et de combats. La passion a
été plus forte, el sous son empire nous voyons aujourd'hui l'auteur de l' Essai sur
l'Indifférence dénaturer cet Évangile qu'il avait lu tant de t'ois avec d'autres pensées.
H est vrai que les mots de foi, d'espérance et d'amour reviennent souvent sous la
plume de M. de Lamennais, mais on sait maintenant ù quoi s'appliquent ces mots.
L'espérance qu'on nous prêche ici, c'est l'espoir d'une subversion générale. Quant à
l'amour, c'est la haine de la société actuelle, où triomphe Satan. Il y a de belles
et douces paroles, mais le fiel est au fond. L'écrivain nous dit qu'il faut arracher
de son cœur les passions mauvaises, el en même temps il nous peint la richesse
comme la source de toute corruption, et la pauvreté comme investie du privilège
de la vertu. Il semble un moment tomber d'accord avec le Christ, que la vérité
156 DE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE.
doit se propager par l'enseignement, par l'exemple, et non par l'épée; puis aussitôt
après il ajoute : Toutefois il y a des cas où la force doit être opposée à la force.
Quels sont ces cas? Il valait la peine de nous en instruire.
M. de Lamennais revient sans cesse sur la puissance de la foi, qui obtient tout
et qui opère tout, car le monde appartient à ceux qui croient; mais est-il en état
de nous dire aujourd'hui à quoi il faut croire, à quoi doit s'appliquer la foi?
Jadis, lorsque M. de Lamennais tonuait contre l'indifférence de son siècle en ma-
tière de religion, il insistait sur les miracles, comme sur un des points les plus
essentiels de la démonstration qu'il avait entreprise. Il faut, disait-il, ou nier le
sens commun, ou avouer les miracles de Jésus-Christ, et avec eux la sainteté, la
divinité du christianisme. Il ajoutait que, si on ne voulait pas renverser la base
de toute certitude, on devait reconnaître que Jésus-Christ est ressuscité, et qu'il
n'existe pas de fait plus certain. Si Jésus-Christ est ressuscité , comme l'avaient
prédit les prophètes, il est donc le vrai messie, il est donc le véritable fils de
Dieu, il est Dieu, il est Jéhovah. Nier ces conséquences , concluait M. de Lamen-
nais, c'est nier la raison humaine; donc, autant il est certain qu'il existe une
raison humaine, autant il est certain que le christianisme est vrai. Aujourd'hui
M. de Lamennais nous déclare que toutes ces questions qu'il tranchait autrefois
à l'aide d'un dogmatisme si sûr de lui-même sont oiseuses; c'est même un des
crimes de l'ancien monde de s'en être occupé et de s'en occuper encore. Qu'im-
portent les mystères du souverain être et les secrets de la création? Vouloir sonder
ces problèmes, c'est détourner le christianisme de sa voie véritable, et relarder
sur la terre l'avènement du royaume de Dieu. Le peuple n'a que faire de ces
choses : qu'il détruise le vieux inonde; cela seul est urgent, essentiel. On n'a
jamais avec une plus déplorable franchise sacrifié les idées aux passions, et donné
le pas aux mauvais instincts de la nature humaine sur le noble désir de chercher
et de posséder la vérité. L'homme est ainsi mutilé dans son essence, dans sa
pensée, et celui que les traditions chrétiennes nous représentent comme le Verbe
divin, la source de toute science, l'éternelle raison de Dieu, n'est plus qu'un pré-
dicateur de morale populaire craignant de remonter aux principes des choses. Il
aura été dans la destinée de M. de Lamennais de défigurer, de dégrader le christia-
nisme, qu'il avait commencé par défendre avec tant d'éclat. Le même homme qui,
à la suite des grands docteurs catholiques, à la suite de saint Augustin, de
Bossuet, était venu prendre place parmi les plus illustres apologistes de la reli-
gion chrétienne, se met à reproduire aujourd'hui tant les hérésies informes du
moyen âge que les fanatiques aberrations qui agitèrent l'Allemagne et l'Angleterre
aux xvie et xvne siècles. Est-ce ainsi qu'on prétend imprimer à notre époque une
impulsion puissante et nouvelle? Le talent littéraire dont on trouve le brillant té-
moignage dan:; plusieurs pages des Réflexions de M. de Lamennais sur les Évan-
giles ne saurait empêcher de reconnaître à quelle triste déchéance il a lui-même,
de gaieté de cœur, condamné sa pensée.
Assurément le christianisme a une vertu sociale, l'histoire en témoigne, et plus
on l'interroge, plus elle confirme la vérité de ces paroles de Montesquieu : « Que,
d'un côté, l'on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des
chefs grecs et romains, et, de l'autre, la destruction des peuples et des villes par
ces mêmes chefs, Timur et Gengiskan, qui ont dévasté l'Asie, et nous verrons que
nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique,
et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez
SE LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE. 157
reconnaître (1). » Comment le christianisme a-t-il accompli ces heureux change-
ments dans les affaires de ce monde? En prêchant à tous, aux rois comme aux
peuples, aux vainqueurs et aux vaincus, la justice et la charité. Peu à peu le
christianisme a pénétré dans les âmes, adouci les mœurs, puis les lois; il a lente-
ment conquis une puissance sociale d'autant plus certaine, qu'il ne s'est identifié
avec aucune forme de gouvernement, non plus qu'il ne s'est jamais déclaré incom-
patible avec aucun pouvoir politique; voilà le sens de cette parole du Christ que
M. de Lamennais déclare aujourd'hui ne pas comprendre : Rendez à César ce qui
est à César. Le christianisme ne se révoltait pas contre la domination des empe-
reurs romains, il s'y prenait mieux ; il changeait les cœurs des hommes sur les-
quels régnaient les empereurs.
Aujourd'hui le christianisme est de plus en plus provoqué, par l'esprit et les
besoins de notre siècle, à exercer sur les sociétés une influence heureuse. Il y a
partout en Europe de grandes misères à soulager, il y a de vieilles lois dont il faut
corriger la rigueur, il y a des lois nouvelles à promulguer sous l'inspiration de la
charité chrétienne. En ce sens, le christianisme deviendra, nous l'espérons, de plus
en plus social; mais il cesserait de l'être, ou plutôt il deviendrait menaçant pour
les sociétés et les gouvernements, s'il dégénérait en un radicalisme fanatique,
d'autant plus redoutable qu'il usurperait l'autorité de la religion. L'Évangile,
livre sans pareil, livre plein de mystères et de charme, divin pour les croyants,
merveilleux pour tous, peut, s'il est arbitrairement interprété par l'aveuglement
ou l'habile passion d'un sectaire, devenir un livre dangereux, car il peut conduire
soit à un mysticisme sans limites, soit à une démagogie sans frein. Pour que
l'Évangile ne porte que des fruits salutaires et bons, il faut que l'interprétation en
soit faite aux peuples par des dépositaires reconnus et autorisés des traditions et
des doctrines du christianisme. Ces dépositaires forment un corps, qui est l'église.
La nécessité politique d'une église, les conditions auxquelles elle peut prévaloir,
ont été admirablement comprises et satisfaites par le catholicisme. La réforme
comptait à peine quelques années d'existence, qu'elle rédigeait des confessions et
formait des églises en dehors desquelles il n'y avait plus pour elle de vérité reli-
gieuse. L'Évangile sans église serait comme un code sans magistrature, sans juris-
consultes, et que l'ignorance, l'intérêt privé, interpréteraient à leur fantaisie.
En toute chose, la confusion dans les idées non-seulement offusque la raison,
mais elle a des effets funestes : ici elle complique et dénature les théories et les
sentiments politiques par une sorte de fanatisme religieux. C'est pourquoi nous
avons souvent insisté sur l'origine toute philosophique de la révolution française.
Le christianisme a parlé aux hommes avec l'autorité d'une révélation ; la liberté
moderne, fille de la pensée, s'identifie avec tous les développements de la raison
humaine. La révolution française et le christianisme sont les deux plus grandes
époques de l'histoire dans la sphère des croyances et des idées, et il importe de
ne pas confondre la nature et les origines de ces deux mouvements. Quand on
reconnaît la filiation toute rationnelle de la révolution française, on comprend les
phases qu'elle a traversées, les formes qu'elle a prises, les transactions auxquelles
elle a dû souscrire avec quelques grandes institutions du passé; on ne s'étonne
point qu'elle ait été servie par les talents les plus divers, qu'elle ait réuni sous ses
drapeaux les généraux à côté des tribuns, les diplomates à côté des penseurs; on
(1) Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. ô.
TOME I . H
158 DE l'A CRITIQUE PHILOSOPHIQUE.
embrasse toute son étendue, on conçoit son habile flexibilité, et jusqu'à la sagesse
qui lui prescrit des haltes. Que si, au contraire, on représente la révolution fran-
çaise comme une explosion de niveleurs chrétiens décidés à tout détruire, pour
mieux préparer le sol où doit s'élever la cité de Dieu, nous tombons dans un chaos
déplorable qu'on pare du beau nom d'égalité; les passions les plus mauvaises se
donnent carrière; tous les signes d'une grande civilisation, la richesse, l'éclat des
arts, le talent, la hiérarchie sociale, sont dénoncés, sont proscrits comme autant
d'atlentats à la fraternité humaine; la société enfin est maudite, excommuniée,
car elle est l'empire du mal.
Ces déplorables théories répandent dans beaucoup d'esprits le dégoût et l'épou-
vante : comment s'en étonner? Il arrive même à plusieurs, sous cette impression,
de conclure que la plus forte digue contre ces théories est l'immobilité complète
des institutions et des lois : ici on commence à s'abuser. L'inaction n'a jamais
triomphé du mal. La meilleure manière de conjurer les dangers qu'entraînent avec
elles les idées fausses est de montrer le bien qu'on peut accomplir en pratiquant
d'autres idées. Il y a des hommes qui se fout de la misère du peuple un argument
pour leurs opinions subversives ; voici un écrivain éloquent et célèbre qui s'arme
de l'Évangile pour exercer sur lésâmes plus de persuasion etd'empire : ne sonl-ce
pas là des signes, des avertissements dont les pouvoirs politiques doivent tenir
compte? Loin de prendre l'inertie pour altitude, les pouvoirs politiques doivent
prouver par leurs actes qu'ils n'entendent pas laisser aux partis extrêmes le privi-
lège de la charité et du dévouement envers les classes laborieuses. N'y a-t-il pas
pour soulager les misères véritables des remèdes possibles? Aux utopistes qui pro-
mettent au genre humain un bonheur chimérique, n'y a-t-il pas à opposer des idées
simples, fortes et pratiques, sur la condition des travailleurs, sur les rapports des
fabricants et des ouvriers, sur l'éducation des enfants du peuple? En un mot, il
faut combattre l'erreur par l'action et par la pensée. L'action appartient au gou-
vernement, c'est-à-dire à la royauté et aux chambres qui, placées dans une sphère
supérieure, ne peuvent avoir d'autre but que la satisfaction des intérêts vraiment
généraux et légitimes. Le rôle des écrivains est plus modeste. Quand les idées
sont faussées, ils les redressent; si l'histoire est méconnue, travestie, ils la réta-
blissent : ils dissipent enfin les illusions, les mensonges, que répandent des sys-
tèmes erronés, en rappelant les lois de la nature humaine, ses conditions, ses
limites. Ce n'est pas la un des moindres devoirs de la critique philosophique.
Lerminier.
CRITIQUES
ET
HISTORIENS MODERNES
DE L'ALLESIAGNE.
h
GUILLAUME DE SCHLEGEL.
Quand une génération qui a fait ou a vu de grandes choses est près de s'étein-
dre, quand elle n'est plus représentée que par de rares débris, les derniers coups
que frappe la mort, bien qu'ils puissent être facilement prévus, sont plus irrépa-
rables et semblent plus douloureux. A chaque perte nouvelle, on est tenté de
croire que ce n'est pas seulement un homme, mais toute une société qui disparaît.
Telle est pour nous cette forte génération qui, née dans la seconde moitié du
xvme siècle, a traversé tant de révolutions dans l'ordre des faits et des idées ;
chaque jour, ses rangs s'éclaircissent, et tout récemment elle a eu à déplorer un
vide nouveau. Dans un pays voisin vient de mourir un homme qui exerça la plus
haute influence sur les doctrines littéraires de son temps, qui, doué d'une heu-
reuse imagination, pouvant prétendre à la renommée d'un talent original, adopta
de préférence le rôle de critique, et, tandis que ses amis ouvraient à la poésie des
horizons inconnus, ne crut pas obéir à une vocation moins élevée en prenant plus
spécialement en main la direction des esprits.
] 00 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
Si l'on songe aux droits, en apparence excessifs, qu'a revendiqués la critique,
si l'on est désireux de voir ses prétentions hautement justifiées, on doit s'applaudir
de trouver de temps à autre réunis l'esprit d'analyse et le don de création, de voir
ce contrôle souverain exercé par des hommes auxquels on n'ait pas le droit de
répondre dédaigneusement que la censure est aisée et l'art difficile. 11 existe sans
doute un goût et un jugement indépendants de l'imagination, mais il n'est pas
moins vrai de dire qu'il y a dans le rôle de la critique quelque chose d'embar-
rassant, qu'elle a besoin d'être relevée parfois aux yeux du public et aux siens. Il
ne suffit pas que ceux qui font profession de juger les ouvrages de l'esprit sachent
se préserver de toute méprise, qu'ils appliquent fidèlement les principes du goûl,
toujours un peu capricieux : la critique renonce ainsi à une part de ses attribu-
tions; elle suit l'opinion au lieu de la devancer, elle vit au jour le jour et ne peut
exercer une influence durable. Qu'il se présente, au contraire, un homme offrant
l'assemblage de ces facultés qu'on croit inconciliables parce qu'on les voit rare-
ment unies, soit que, les cultivant toutes à la fois, il appuie ses conseils de l'auto-
rité de ses exemples, soit que l'imagination serve seulement chez lui à féconder
la raison, il fera de la critique une science et un art, il se guidera d'après des
principes certains, et en même temps il parlera de l'éloquence en orateur, de la
poésie en poète. Qu'on ne lui reproche pas de déroger en se faisant l'interprète de
ceux dont il pourrait être le rival; même dans ce rôle réputé secondaire, aucune
des facultés de son esprit ne demeure stérile : ainsi que l'a dit un écrivain, le
critique s'inspire du tableau comme le peintre s'est inspiré de la nature. Voltaire,
après avoir médit de la critique un peu plus qu'il ne lui convenait, indique ainsi
les qualités qu'elle exige pour être à la hauteur de sa mission : « Un excellent
critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés
et sans envie. » C'est aussi de cette façon que M. Guillaume Schlegel comprenait
la critique, et la première partie de cette définition ne s'applique à personne mieux
qu'à lui. Malheureusement il faut avec de la science et du goût être exempt de
préjugés. Sous ce rapport, on sait qu'il fut loin d'être irréprochable; mais, à part
cette faiblesse, il dépassa plutôt les exigences de Voltaire qu'il ne resta en deçà.
Personne en France au xvme siècle ne pouvait deviner les révélations que l'avenir
tenait en réserve, et la part d'invention que des intelligences supérieures sauraient
plus tard appliquer à la critique.
Auguste-Guillaume Schlegel naquit à Hanovre le 5 septembre de l'année 1767.
Avant lui déjà, quelque célébrité littéraire était attachée au nom de sa famille.
Son père, Jean-Adolphe Schlegel, ministre de l'églige réformée et prédicateur
éloquent, avait composé des cantiques religieux; il se trouvait en relations d'a-
mitié avec Rabener, Gellert, Klopstock et d'autres écrivains distingués. Jean-Henri
Schlegel, frère de Jean-Adolphe, avait traduit des fragments de Thomson ainsi que
plusieurs pièces du théâtre anglais, et écrit des ouvrages historiques sur le Dane-
mark, où il passa une partie de sa vie. Un autre frère de Jean-Adolphe, Jean-
Ëlie, à la fois poêle dramatique et philologue, mérite une place à part dans
l'histoire du développement intellectuel de l'Allemagne : il était alors le plus
célèbre des Schlegel. Tous avaient uni le goût de la poésie à des études plus
sévères; il est permis de supposer que ce spectacle influa sur les dispositions du
jeune Schlegel et de son frère Frédéric. A mesure que leurs goûls s'éveillèrent,
ils purent trouver dans le sein de leur famille des exemples et des conseils. Au-
de l'Allemagne. 161
guste-Guillaume acheva sa première éducation dans la maison paternelle et dans
les écoles de sa ville natale, où il annonça déjà les qualités qui le distinguèrent
éminemment, surtout une aptitude remarquable pour l'étude des langues. Dès
cette époque, sans doute, il se familiarisa avec la langue française, car les pre-
miers travaux de critique qu'il publia peu d'années après supposent une connais-
sance approfondie de notre littérature, et déjà aussi témoignent de son hostilité.
Déjà il puise volontiers chez nous l'exemple des défauts dont il veut préserver ses
compatriotes. C'est à grand'peine qu'il reconnaît dans nos écrivains quelques
qualités assez humbles, du moins à ses yeux, la clarté, la concision, la pureté.
Au sortir du collège, M. Schlegel fut envoyé à Goettingue pour y apprendre la
théologie. L'université de Goettingue offrait alors l'aspect le plus animé. D'un côté,
Heyne, auquel Heeren devait bientôt venir en aide, renouvelait avec ferveur l'étude
de l'antiquité, et offrait l'alliance, encore peu commune, de l'érudition et du goût.
D'autre part, il s'était formé une école de poètes pleins de confiance dans l'avenir
de l'art, et s'encourageant mutuellement à tenter des voies nouvelles. Hoelty, à
cette époque, était déjà mort; mais M. Schlegel trouva encore réunis à Goettingue
Stolberg, Miller, Boie, Leisewitz, Burger, Voss enfin, qui, par ses traductions
d'Homère et son poème de Louise, s'efforçait de rattacher l'art antique à l'art
moderne. M. Schlegel fut extrêmement frappé de ce mouvement en sens [divers
qui s'agitait autour de lui. Il trouva à Goettingue la satisfaction de tous ses goûts ;
aussi renonça- t-il bientôt à son projet d'étudier la théologie pour se livrer sans
réserve à l'amour des lettres et de l'antiquité. Heyne sans doute ne fut pas étran-
ger à cette détermination ; il distingua Guillaume Schlegel et l'associa à ses tra-
vaux ; il publiait alors son édition de Virgile : l'élève fut chargé de procurer
l'index, qui ne fut pas une sèche nomenclature de mots isolés, mais devint, grâce
à ses soins intelligents, un tableau complet de la poésie latine au siècle d'Auguste.
En même temps, une dissertation sur la géographie d'Homère lui valut une palme
académique, et telle était déjà la maturité de ses idées, que les opinions person-
nelles qu'il émit à cette époque sur l'origine des Pélasges purent trouver place
longtemps après dans une appréciation critique du système de Niebuhr. Ces tra-
vaux d'érudition et de patience peuvent paraître des débuts un peu sévères; ils
n'étouffèrent pas au moins l'imagination du jeune Schlegel. Dès ce moment, ses
essais poétiques insérés dans Y Ahnanach des Muses de Goettingue et dans Y Aca-
démie des Beaux-Arts {Akademie der schoenen Redekuenste) attirèrent l'attention
de Burger, qui dirigeait ce dernier recueil. Burger avait retrouvé l'ancienne bal-
lade et l'avait de nouveau rendue populaire: il encouragea M. Schlegel à natura-
liser en Allemagne le sonnet italien dégagé de l'afféterie qui en corrompait la
grâce. Cette forme était en effet heureusement appropriée à la muse harmonieuse
et déjà savante du poète. A ses avis, l'auteur de Le'nore avait joint un modèle que
M. Schlegel dut avoir souvent présent à la pensée; c'était un sonnet qui promet-
tait dès lors l'immortalité à celui qu'il célébrait.
A AUGUSTE-GUILLAUME SCHLEGEL.
« Au nom de la lyre que j'ai maniée avec gloire, au nom des lauriers qui en-
tourent ma tète, j'ose te dire un mot solennel que j'ai loDglemps ^anlé dans mon
cœur,
» Jeune aigle, ton vol royal s'élèvera au-dessus de la région des nuages; il
162 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
trouvera le chemin qui conduit au temple du soleil, ou la révélation que m'a faite
Apollon est un mensonge.
» Le bruit de tes ailes est harmonieux et sonore comme l'airain qui retentissait
à Dodone ; leur battement est léger comme la marche des sphères.
» Pour te consacrer au service du dieu du soleil, je n'estime pas que ma cou-
ronne ait trop de prix; mais attends.... une plus belle t'est réservée. »
De la part de Burger, on a quelque peine à comprendre un pareil hommage.
Vraisemblablement, il estimait si haut M. Schlegel en raison même du peu de
rapports qu'il y avait entre eux; c'était une contradiction comme il y en eut beau-
coup dans sa vie et dans son talent. Quoi qu'il en soit, c'était trop promettre; il
n'était donné à personne de remplir une semblable attente. M. Schlegel sans doute
ne s'y trompa pas. Les éloges de Burger ne durent pas moins être pour lui un
puissant encouragement. Plus tard, quand sa parole aura acquis plus d'autorité,
il paiera cette dette à la mémoire de son maître en prose d'abord, dans une
longue notice, puis en vers, dans un sonnet, l'un des plus achevés de son recueil.
Cependant M. Schlegel n'est encore qu'un jeune homme honoré de l'amitié de
Heyne et de Burger, et indécis entre la science et la poésie. A ce moment, il
part (1793); il accompagne à Amsterdam un banquier qui lui a confié l'éducalion
de ses enfants. Il reste trois ans éloigné de son pays, et aucune production, si l'on
excepte quelques pièces de vers, ne date de cette époque. Il se fortifie et se pré-
pare en silence à la lutte qui l'attend. Il revient enfin en Allemagne et se rend à
l'université d'Iéna, où Schiller était encore professeur, où lui-même allait bientôt
le devenir. Six lieues seulement séparent Iéna de Weimar, et l'éclat de la cour se
reflétait sur l'université. Grâce à des communications fréquentes, une vie presque
intime s'était établie entre les écrivains les plus considérables, attirés à la cour du
grand-duc par des faveurs qui ne pouvaient porter d'ombrage. Là Wieland,
Schiller, Novalis, Herder, et déjà aussi Frédéric Schlegel, étaient réunis sous la
présidence de Goethe, qui les dominait tous par la supériorité de l'âge ou l'uni-
versalité du génie. M. L. Tieck allait bientôt se joindre à eux. M. Guillaume de
Humboldt venait les visiter ; on était en correspondance avec Klopstock, avec
Kant, Jakobi, Fichte et d'autres encore. Cependant, malgré ce brillant concours
et le bon accord qui unissait tous les rivaux, un grand désordre régnait dans la
littérature allemande, surtout dans la littérature dramatique. On était las, et avec
raison, de l'imitation française; notre théâtre d'alors, reflet affaibli et décoloré
des grands maîtres, justifiait tous les anathèmes des novateurs, sans toutefois les
autoriser à remonter plus haut ni à confondre les modèles avec de maladroites
copies. Lessing le premier avait donné le signal de la réforme; mais, malgré la
violence de ses attaques et ses prétentions à l'originalité, il n'avait pu complète-
ment secouer le joug, et n'avait guère fait que substituer au système fortement
conçu des écrivains du xvne siècle les théories sentimentales de Diderot, sans
grand avantage apparemment. L'art, désertant les hautes régions, se vouait à la
reproduction des accidents vulgaires de la vie; l'on croyait racheter la bassesse
du sujet par l'enflure et la déclamation du langage. On avait sacrifié la noblesse,
et l'on cherchait en vain le naturel, que l'on ne trouve d'ordinaire qu'à la condition
de ne pas le chercher. Goethe lui-même, jaloux d'épuiser toutes les formes sous
lesquelles pût se manifester son génie, n'avait pas dédaigné, après avoir puisé aux
sources vives de l'histoire nationale, de composer une tragédie bourgeoise avec un
de l'allemagne. h>~
épisode emprunté aux mémoires de Beaumarchais. A Goetz de Berlichingen avait
succédé Clavijo. Enfin Schiller, bien que plus naïf et plus constant dans ses
enthousiasmes, avait parfois aussi sacrifié au goût dominant. On passait tour à
tour de l'histoire chevaleresque à la peinture des mœurs vulgaires, et de l'imita-
tion de Sophocle à celle de Shakspeare, non sans quelque retour à Racine et à Vol-
taire. Bien que, depuis plusieurs années, l'habitude de la discussion et la nécessité
d'éclairer les œuvres par les théories eussent accoutumé les esprits à compter
plus sévèrement avec eux-mêmes, le talent restait encore livré aux hasards de
l'inspiration. L'incertitude du public se retrouvait à quelque degré dans la pensée
de ceux qui avaient entrepris de le conduire. En venant se joindre à la société
d'Iéna et de Weimar, If. Schlegel apporta avec lui ce qui manquait le plus à ses
amis, des vues arrêtées sur l'avenir de l'art et sur les voies qu'il convenait le mieux
d'ouvrir au génie allemand.
M. ScblegeL partagea cette tâche avec son frère Frédéric. Tous deux, doués à un
haut degré du senscritique, se distinguaient néanmoins par des qualités différentes
et se complétaient heureusement. L'un, plus maître de lui-même, avait le coup
d'oeil plus jiu>te et plus sûr ; l'autre, avec une imagination plus ardente, affectait
cependant plus de rigueur dans ses déductions. Frédéric était plus avide de con-
naître. Guillaume plus pressé de jouir et de faire servir son érudition au triomphe
de ses idées. Cette opposition s'accrut avec le temps par le fait de Frédéric. Tandis
que son frère s'affermissait dans ses qualités comme dans ses défauts, il se laissait
entraîner par ses ardeurs inquiètes à des hallucinations qui troublèrent l'équilibre
de ses facultés; il ne trouva quelque repos que dans le sein de l'église catholique.
Un instant aussi on put croire à la conversion prochaine de M. Schlegel; il s'en
défendit vivement : habitué à glisser plus légèrement sur les choses, il ne sentit
jamais le besoin de mettre ses croyances positives d'accord avec ses rêveries
poétiques. Avant que les différences devinssent aussi frappantes, les deux frères
avaient passé plusieurs années dans un accord parfait de vues et de sentiments.
Ils avaient eu le temps de constituer l'école romantique. Ce mot nous est venu de
l'Allemagne, et cependant il n'a pas exactement pour nous le sens que lui ont donné
les Allemands; il nous représente surtout l'idée de la liberté dans l'art : cette
liberté, personne ne la conteste en Allemagne. Sous ce rapport, tout le monde est
romantique; mais il y a de plus une école de poètes et de critiques qui, considérant
comme désormais stérile le champ tant de fois labouré de l'antiquité, et craignant
par-dessus toutes choses de profaner la poésie au contact de notre vie bourgeoise,
cherchèrent à l'art un nouvel objet en harmonie avec nos croyances, et assez reculé
pourtant dans le passé pour offrir de l'attrait à l'imagination. Entre l'antiquité et
les temps modernes, ils s'arrêtèrent au moyen âge, et tentèrent de remettre en
honneur les mœurs chevaleresques et le merveilleux chrétien. C'est la tâche qu'al-
lait bientôt accomplir en Fiance M. de Chateaubriand avec plus de passion et
d'éclat, mais avec moins de science et de raison. En Allemagne, ces tendances
étaient favorisées par les doctrines de Kant et de Fichte. en attendant toutefois
M. Schelling et la philosophie de la nature, qui répondait mieux aux théories
esthétiques des réformateurs. Wieland avait déjà préparé les esprits à ce renou-
vellement de l'art par son poème û'Obcron; il fallait ériger en système ce qui
n'était de sa part qu'une fantaisie. Novalls et M. L. Tieck furent les esprits féconds
et vraiment originaux de la nouvelle école; les deux Schlegel en furent surtout
les critiques, ou, si l'on peut ainsi parler, les champions, toujours prêts à l'attaque
164 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
comme à la défense. En dehors de ce cercle, les romantiques comptaient de nom-
breuses alliances; jamais cependant ils n'adoptèrent franchement Schiller. Épris
de l'art pour lui-même, ils ne purent pas s'élever à ce pur idéalisme ni s'associer
aux luîtes orageuses de celte nature tourmentée. Ils réservèrent leur admiration
pour Goethe, dans l'esprit duquel la nature se reflétait plus librement, qui, grâce
à sa superbe indifférence, maintenait l'art dans des régions plus sereines.
Les vues personnelles ne nuisirent pas toutefois à la communauté des efforts;
on comprit qu'il y avait avant tout une cause générale à servir. Dès son arrivée à
Iéna, en 1795, M. Schlegel prit part à la rédaction du journal les Heures, qu'avait
fondé Schiller dans une pensée de libre association; mais il ne put en prolonger
longtemps l'existence, non plus que ses illustres collaborateurs : les Heures ces-
sèrent de paraître, malgré tant de chances de succès, après avoir lutté quelques
années contre l'indifférence du public (1797). Elles furent remplacées par VAlma-
nach des Muses. M. Schlegel inséra plusieurs articles dans ce nouveau recueil,
ainsi que dans la Gazette littéraire de Iéna; ce qui ne l'empêcha pas de fonder
lui-même, avec son frère, une publication périodique sous le nom ù'Athenœum
(1798). Le ton de critique amère que l'on regrette de trouver dans YAthenœum
s'explique sans doute par l'aveuglement ou la mauvaise foi des adversaires que le
jeune écrivain avait à combattre; on doit cependant reconnaître qu'il s'y est trop
souvent et trop facilement résigné. M. Schlegel suit en général le précepte d'Horace:
il pardonne volontiers aux défauts en faveur des beautés. Écrivain original et
poète, il était, plus que personne, à même de déterminer les droits- de la critique
sur les œuvres de la pensée, et la critique n'est souvent pour lui que le privilège
de sentir et d'admirer plus vivement. Il a des moments d'émotion où il s'élève
par l'enthousiasme à la hauteur des grands génies dont il se fait l'interprèle ; mais
quelquefois aussi il descend de ces sphères élevées. Le sarcasme alors ne lui
coûte pas plus que l'éloge ; il s'abuse volontiers sur l'innocence des armes qu'il
emploie, et fait une guerre implacable à la médiocrité ou à ce qu'il confond avec
elle; c'est par là que ses erreurs ont eu un si fâcheux éclat, et ont donné tant de
prise contre lui.
Rien n'égale la prodigieuse activité de M. Schlegel à cette époque. En Alle-
magne et en France, en Italie et en Angleterre, il n'y a presque pas une publica-
tion nouvelle qui échappe à sa censure. Beaucoup de ces travaux épars de tous
côtés sont aujourd'hui perdus pour nous. Heureusement M. Schlegel en recueillit
lui-même une partie : en 1801, il publia, de concert avec son frère, sous le nom
de Charakteristiken und Kritikcn, des articles qui avaient déjà paru, pour la plu-
part, dans des recueils périodiques. Dans le premier volume, il avait reproduit
une analyse détaillée de Roméo et Juliette, prélude de ses études sur le théâtre
anglais, et des lettres sur la poésie, la mesure et le langage (uebcr Poésie, Sylben-
mass und Sprache). Dans ces lettres, M. Schlegel défendait les droits de la poésie
contre les Lamottes de l'Allemagne. Quand on eut renoncé à tout ce qui faisait le
prestige de l'art, quand on se borna, par un sentiment d'égalité jalouse, à re-
présenter sur le théâtre la vie de tous les jours, les vers durent bientôt paraître
un luxe inutile ; c'était d'ailleurs une conséquence de la philosophie matérialiste
du xvme siècle. Si l'âme est une faculté purement passive, toutes nos idées nous
viennent des objets extérieurs, et le langage, expression de nos idées, doit se
borner à représenter lidèlement les objets. A ce compte, les ornements du style
ne servent qu'à déguiser la pensée ; l'algèbre est le modèle des langues. Tout con-
DE ^ALLEMAGNE. 165
courait ainsi à discréditer la poésie, et, quoique déjà les doctrines de Kant 6ssent
révolution dans les esprits, beaucoup de gens se vantaient encore d'être revenus
de ce préjugé. M. Schlegel montra que le rhythme ne répond pas, comme on le
prétendait, à un besoin imaginaire; la poésie est la première forme sous laquelle
se produise l'inspiration dans l'enfance des littératures, et, au ton d'exaltation où
doit s'élever l'âme du poëte, elle est le langage naturel. Il ramena à une juste me-
sure l'autorité de la raison dans les questions de goût ; il fit voir surtout que l'en-
trave dont on voulait s'affranchir est un secours aussi bien qu'un obstacle, et
qu'un long travail peut seul rendre à la pensée cet élan vigoureux qu'affaiblit tou-
jours l'expression.
Plusieurs articles recueillis dans les Charakteristiken und Kritiken étaient con-
sacrés à Goethe. Les deux frères s'étaient partagé le soin d'analyser les plus
récents ou les moins connus' de ses ouvrages : Frédéric s'était chargé de révéler
au public le sens caché de tPilhelm Meister ; M. Schlegel se réserva les Elégies
romaines et le poëme â'Hermann et, Dorothée. Quoique lui-même y ait eu souvent
recours dans ses vers, M. Schlegel n'était pas disposée approuver beaucoup l'in-
spiration secondaire et un peu artificielle qui dicta à Goethe ses Elégies romaines.
« Les formes de l'antiquité grecque et latine, si belles qu'elles aient été originai-
rement, ont eu, dit-il, ainsi que toutes les formes, le malheur de survivre à l'esprit
qui les animait ; comme dans les urnes funéraires, on n'embrasse, en s'y attachant,
que les cendres des morts. » Mais la critique était mal à l'aise avec Goethe;
M. Schlegel dérogea en faveur du maître à la rigueur de ses principes. « Les imi-
tations de Goethe, dit-il, restent originales, et par cela même sont vraiment an-
tiques ; le génie qui y règne rend aux anciens un libre hommage. Bien loin de
vouloir rien leur dérober, il leur offre ses propres dons, et enrichit la poésie latine
de poésies allemandes. Si les ombres de ces immortels triumvirs, Tibulle, Catulle,
Properce, revenaient à la vie, ils pourraient s'étonner d'abord de voir cet étranger,
sorti des forêts de la Germanie, se joindre à eux après dix huit cents ans; mais
ils lui accorderaient sans peine une couronne de ce myrte qui reverdit aujourd'hui
pour lui comme il fleurissait autrefois pour eux. »
A l'occasion ftHermann et Dorothée, M. Schlegel ne craignit pas de remonter jus-
qu'aux poèmes homériques, et ce ne fut pas de sa part un rapprochement ambi-
tieux : M. Fauriel faisait de même, quelques années plus tard, dans son introduc-
tion à la Parthéneïde de Baggesen. L'histoire du passé ne fournit pas toujours
de ces faits héroïques dont le souvenir est assez vivant pour devenir le sujet d'une
œuvre nationale et populaire ; il faut quelquefois, pour ne pas risquer de dépayser
les esprits, se rapprocher du temps présent, et, si l'on songe combien offrent peu
de ressources au poëte les calculs de la politique ou l'action intelligente des masses,
il semble que l'épopée, de nos jours, doive s'attacher plutôt à la vie privée qu'à la
vie publique, ressembler plus à l'Odyssée qu'à l'Iliade. Cependant, aux deux extré-
mités de la société, la nature est étouffée par des habitudes factices, ou déparée
par des mœurs grossières : il reste donc à peindre cette médiocrité au sein de
laquelle on peut supposer le bonheur sans trop d'invraisemblance, et qui laisse
place encore à l'activité humaine. Ainsi, M. Schlegel amenait ses lecteurs au poëme
iVHermann et Dorothée. Il ne prétendait pas sans doute borner l'épopée moderne
à l'idylle, il voulait seulement justifier la forme que Goethe avait adoptée, et mon-
trer à quelles transformations se prêle la poésie épique, en dépit de divisions arti-
ficielles. Une fois entré dans sou sujet, il fil ressortir les ressources que Goethe
166 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
avait trouvées en lui-même pour élargir un cadre trop étroit, l'art avec lequel il
avait prévenu la monotonie par la variété, par le contraste même des tableaux,
surtout l'impression raisonnable et salutaire qui naît de l'ensemble de son poëme.
Sous ce rapport, Hermann et Dorothée ne ressemble guère à la Mort d'Abel. En
consacrant aussi quelques pages à Gessner, M. Schlegel lui adressa précisément
les critiques opposées aux éloges qu'il avait donnés à Goethe. La poésie bucolique
est d'une imitation périlleuse, et Gessner l'avait mise à la mode avec tous ses
inconvénients et ses dangers. Il s'était donné cependant pour un élève deThéocrite,
et Diderot l'appelait un Grec; M. Schlegel l'accusa de n'être ni Grec, ni Allemand,
ni prosateur, ni poète.
Le critique en M. Schlegel ne doit pas nous faire oublier des facultés plus bril-
lantes : il resta toujours fidèle à sa double vocation, et consacra les instants que
lui laissaient libres les soins de la polémique et les devoirs du professorat à des
traductions poétiques ou à des poésies originales. Dès Tannée même de son arrivée
à Iéna, il publiait plusieurs fragments de la Divine Comédie. Deux ans après, en
1797. parurent les deux premiers volumes de sa traduction de Shakspeare. Les
sympathies les plus vives de M. Schlegel étaient acquises à Shakspeare, comme au
poète qui a réalisé les plus grands effets dramatiques. Il voulut le proposer à sa
nation, moins cependant à titre de modèle que comme une source d'inspiration;
il n'admettait pas que rien pût entraver l'originalité du génie allemand. Également
éloigné de l'exagération et des ménagements timides, il reproduisit toutes les
hardiesses du poète, les particularités du langage, les variétés même du rhythme,
et déploya partout une intelligence supérieure et un art inùni. Il ne s'agissait plus
d'établir , suivant le précepte de Delille, une juste compensation, en restituant
d'un côté au poète ce qu'on lui faisait perdre de l'autre M. Schlegel ne se de-
manda pas ce qu'eût pu dire Shakspeare composant ses pièces en allemand et au
xixe siècle; mais il comprit ce qu'il avait dit, le sentit vivement, et s'imposa de
le répéter. Toutes les difficultés étaient réunies, elles furent toutes vaincues.
Quelquefois même on se prend à regretter cet excès de perfection ; on aimerait
mieux, dans quelques passages obscurs, une traduction moins fidèle, qui par les
différences même, pourrait servir à interpréter plus clairement la pensée de
l'auteur.
Un grand nombre de poésies détachées datent aussi de cette époque. Quelques-
unes, telles que Pygmalion et Prométhce, sont des souvenirs de l'antiquité. L'au-
teur s'est borné à recueillir les traits épars que lui fournissait la fable, et à les
exprimer en un langage digne du temps auquel nous reporte le sujet. A la même
pensée se rattache la romance iïArion. Cette poétique légende d'Arion sauvé des
flots par les dauphins, que la douceur de ses chants a charmés, avait séduit dans
l'antiquité toutes les imaginations. Il semble qu'on en ait fait le sujet d'un con-
cours auquel prirent part poètes et prosateurs. Dans ce concours, M. Schlegel eût
figuré dignement. Après les vers d'Ovide, après les récits d'Hérodote, de Dyon
Chrysostôme et de Plutarque. il ne restait pas, à vrai dire, une grande place à
l'invention. M. Schlegel a dû presque se borner à fondre ensemble ces récits divers,
et à en composer un drame achevé dans toutes ses parties. Il a trouvé cependant
quelques traits qui avaient échappé à ses devanciers. Par une heureuse divination,
Arion. au moment de mourir, chante la puissance de l'harmonie; il rappelle le
souvenir de ceux qui ont repassé le fleuve sombre, et, en se précipitant dans les
flots, se recommande aux néréides. L'idée de la vengeance qu'il tire de ses enne-
DE l' ALLEMAGNE. 167
mis appartient à M. Schlegel. Au moment où Périandre les mande auprès de
lui, Àrion apparaît subitement à leurs yeux tel qu'il était en se jetant à la mer.
a Ses membres gracieux sont couverts de l'or et de la pourpre étincelante, une
robe flottante tombe à longs plis sur ses pieds, ses bras sont ornés de bracelets ;
sa chevelure parfumée se déroule sur son cou, son front et ses joues.
î> La lyre repose dans sa main gauche, de la droite il tient le bâton d'ivoire.
Les assassins tombent à ses genoux éblouis comme s'ils voyaient la foudre.
» Nous avons voulu le tuer, et il est devenu un dieu ! 0 terre, entr'ouvre-toi ! »
« — Il vit encore, le maître de l'harmonie ; le chanteur est sous la garde cé-
leste. Je n'invoque pas les esprits de la vengeance, Arion ne veut pas de votre
sang. Esclaves de l'avarice, allez au loin dans des contrées barbares, et que jamais
la beauté ne relève vos esprits abattus »
L'élégie intitulée l'Art grec, sans être une imitation, n'en est pas moins com-
posée de souvenirs. Elle fut suivie d'une autre bien différente sur V Alliance de
l'Eglise et des Arts ; un tel rapprochement montre assez l'étendue de cet esprit
accessible à toutes les émotions poétiques. Il ne sent pas la nécessité de choisir
entre Homère et la Bible ; il célèbre à la fois les divinités de la Grèce et les harmo-
nies de la religion chrétienne. Lès premiers sonnets de M. Schlegel représentent
des scènes empruntées aux livres saints, et rappellent les tableaux de l'école
romaine : c'est la salutation évangélique, l'adoration des mages, la sainte famille.
Plus tard, il réunit en une sorte de galerie les portraits des poêles italiens : Dante,
Pétrarque, Boccace et les autres. S'inspirant tour à tour de chacun de ces poètes,
il s'attache à reproduire leur style et leurs pensées, de telle sorte que la pièce sur
Pétrarque semble être un sonnet de Pétrarque lui-même. Il déposa aussi, dans
des sonnets, ses impressions personnelles; ceux qu'il adressa à son frère, à
MM. Tieck et Schelling, témoignent d'une haute estime et d'une amitié dévouée.
On a quelquefois contesté la sincérité de ses sentiments; il est difficile de n'y pas
croire, à en juger par l'expression élevée et souvent touchante dont l'auteur les a
revêtus. Il avait adopté comme devise une pensée indienne dont voici le sens :
« L'arbre empoisonné de la vie offre cependant deux fruits bien doux, le com-
merce de nobles amis et l'ambroisie des vers. » La forme du sonnet ne laissait
pas à l'imagination un bien libre essor; mais, dans tous les genres où s'est
essayée la muse de M. Schlegel, l'invention n'est pas le mérite dont il se montre le
plus jaloux, bien qu'il en soit extrêmement touché chez les autres. Il est surtout
préoccupé d'assouplir le rhythme encore rebelle et de donner à ses idées un tour
poétique. Il est le continuateur de Klopstoek et de Voss ; au moment où M. Schlegel
entreprit cette tâche, elle avait un mérite particulier d'opportunité. C'est là une
considération dont on tient rarement assez de compte. Le souvenir des services
rendus ne suffit pas pour conserver intacte une renommée littéraire; il faut que
la reconnaissance soit renouvelée par le plaisir (1).
La poésie servit aussi quelquefois les rancunes de M. Schlegel. Kolzebue, écri-
vain vulgaire, avait gagné la faveur du public en excitant chez les spectateurs uue
(1) Les poésies de M. Schlegel furent recueillies pour la première fois en lîSOO à
Tubingue, et réimprimées en 1811 à lleidelberg. Il s'en lit en outre plusieurs contre-
façons.
168 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
sensibilité factice par des moyens que l'art désavoue. Ses pièces étaient jouées
sur tous les théâtres. La France à son tour les empruntait à l'Allemagne. Ses
succès l'enhardirent au point de s'attaquer à la société de Weimar. M. Schlegel
se chargea de lui répondre. Rotzebue revenait alors d'un exil où il avait été en-
voyé par méprise; à son arrivée, il fut accueilli par une satire en vers que l'auteur
appela avec une emphase comique Arc-de-Triomphe en l'honneur de Kotzebue.
Le reste répond à ce début; c'est un ensemble de sonnets et d'épigrammes, où se
fait sentir l'abus de l'esprit et où règne une plaisanterie plus acérée que délicate.
C'est par là que pèche en général M. Schlegel, quand il s'abandonne à son hu-
meur railleuse; il lui arrive souvent de passer la mesure. De tous les poètes co-
miques ou satiriques, c'est à Aristophane qu'il donne la préférence, et il s'inspire
volontiers de cette verve inexorable qui, de nos jours, a besoin d'être vue à
distance pour nous paraître de bon goûl. Il dut cependant conserver de cette que-
relle un souvenir satisfaisant. Kotzebue, dans la comédie de l'Ane hypcrbnréen,
avait grossièrement insulté Mme de Staël. Par une heureuse fortune, M. Schlegel se
trouvait l'avoir vengée avant de la connaître.
Vers la même époque, des sentiments bien différents inspirèrent mieux M. Schle-
gel. En 1799, un de ses frères mourut dans les Indes au service de la compagnie
anglaise; il consacra à son souvenir l'Epitre de Néoptolème à Dioclès. Il fut surtout
sensible à la mort d'une jeune fille, Augusta Boehmer, qui lui était unie par des
liens de famille. Une suite de sonnets, remplis des mêmes impressions, montrent
qu'il prit plaisir à nourrir sa douleur. Il avait choisi Novalis pour confident
de ses regrets, et bientôt après Novalis lui-même était mort, laissant sa tâche
inachevée En lui, M. Schlegel perdait un ami, et l'école romantique sa plus belle
espérance. Il fut un de ces rois dont Goethe signala quelque part la puissance
éphémère. Lui du moins n'en vit pas le déclin. Sa perte fut vivement sentie par la
jeunesse qui s'associait à ses pensées d'avenir. Les journaux du temps parlent de
pèlerinages faits à son tombeau et de nombreuses offrandes qui y furent déposées.
Ce malheur redoubla la tristesse de M. Schlegel. On était alors à la fin de 1802 ;
il quitta Iéna, et se rendit à Berlin. Sans doute, il fuyait des lieux qui lui rappe-
laient de cruels souvenirs; peut-être aussi les blessures de l'amour-propre ne
furent-elles pas complètement étrangères à cette détermination. La correspon-
dance de Goethe et de Schiller témoigne à son égard de dispositions dont il put
être blessé. Goethe apporta souvent dans ses rapports une indifférence railleuse
qui laissait trop de liberté à son jugement, et, pour Schiller, la noblesse même et
le désintéressement de son cœur purent lui donner des exigences excessives et le
portera envisager certains défauts de nature avec trop de sévérité.
11.
Lorsqu'il quitta Iéna, M. Schlegel était âgé de trente-cinq ans. La lutte qu'il
avait soutenue lui avait donné l'occasion de poser tous les principes qu'il devait
développer plus tard; mais, bien que cette première partie de sa vie soit la plus
diversement occupée, ce n'est pas pour nous la plus intéressante. Le nom de
M. Schlegel est entré en France joint à celui de Mme de Staël. Il la vil pour la pre-
mière fois à Berlin, non pas cependant dès son arrivée en cette ville. Dans les pre-
DE L ALLEMAGNE, 169
miers temps de son séjour, il avait été chargé de faire un cours sur la littérature
et les arts. Il avait achevé sa tragédie d'Ion, imitée de la pièce d'Euripide. Bien
que, dans cette imitation, l'auteur se fût réservé une part d'originalité, ce n'était
guère là qu'une tentative érudite qui ne paraît se rattacher en rien à ses théories.
Peut-être même, en comparant la pièce allemande à la tragédie grecque, pourrait-
on prendre une revanche facile de la comparaison des deux Phèdres. Vers le
même temps, M. Schlegel agrandissait ses vues sur l'art romantique par l'étude du
théâtre espagnol, et traduisait plusieurs pièces de Calderon, qui firent dire à
Schiller : « Que de fautes Goethe et moi nous aurions évitées, si nous avions connu
Calderon plus tôt! » Enfin M. Schlegel publiait, sous le nom de Blumenstraeusse,
un choix de poésies italiennes, espagnoles et portugaises, et les faisait précéder
d'une dédicace poétique dont nous citerons les premiers vers, parce qu'ils font
comprendre, beaucoup mieux que nous ne saurions l'exprimer, comment cet esprit
si vaste savait unir dans une commune admiration l'imagination brillante des
races méridionales et le caractère sévère des peuples du Nord.
AUX POÈTES DONT j'Ai TRADUIT LES CHANTS.
« Recevez l'offrande de ces fleurs, hommes sacrés; comme à des dieux je vous
fais hommage de vos propres dons. Vivre avec vous et avec nos ancêtres allemands,
c'est là ce qui seul peut soutenir mon courage. Romains à demi, vous descendez
aussi de la race germanique. Laissez-moi donc vous saluer de ces paroles alle-
mandes et vous prendre à vos belles contrées pour vous ramener chez vous vers
le Nord, aux rivages de l'harmonie. »
Dans ces vers respire un patriotisme qui eût dû arrêter M. Iramermann au mo-
ment où il adressa à M. Schlegel cette brusque apostrophe : « Tu as, Guillaume,
déchiré ta robe allemande en Angleterre, puis en Italie et dans les sombres con-
trées de Brahma. » Est-ce donc trahir ou renier son pays que de l'éclairer et de
l'enrichir ?
Ce fut au milieu de ces travaux que M. Schlegel rencontra Mme de Staël. Elle
fut frappée de cet esprit si abondant en idées, de cette érudition si bien éclairée
par une critique ingénieuse. Elle n'avait connu rien de pareil en France; le
charme de la nouveauté, un certain goût pour ce qui ne ressemblait pas à ce
qu'elle entendait tous les jours, lui inspirèrent une extrême bienveillance pour
M. Schlegel. Elle savait mieux louer que personne; ses éloges n'étaient autres que
des impressions sympathiques; elle se sentait reconnaissante pour qui animait
son imagination et renouvelait sa pensée. M. Schlegel éprouva un véritable bon-
heur à se sentir ainsi compris et apprécié. Il ne pouvait plus se passer dune
société si douce. Il renonça à la situation qu'il s'était faite à Berlin pour se char-
ger de l'éducation des enfants de Mme de Staël, et partit avec elle en 1804, lors-
qu'elle fut rappelée en Suisse par la mort de M. Necker.
M. Schlegel a passé ainsi douze ans auprès d'elle, mêlé à la société spirituelle et
distinguée dont elle était le centre, y exerçant par son savoir et son esprit plus
d'influence qu'il n'en recevait, et surtout qu'il n'en voulait recevoir; continuant
sa vie laborieuse de professeur au milieu des distractions mondaines, accueillant
difficilement les opinions qui n'étaient pas les siennes, inquiet et susceptible dans
les relations habituelles, comparant quelquefois sa situation à celle qu'il eût pu
170 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
occuper en Allemagne, et pourtant invariablement attaché à Mme de Staël, et
dédommagé par son amitié attentive de tout ce qui pouvait lui déplaire dans la
société où il vivait. Ce n'était pas encore là tout ce qu'eût demandé M. Schlegel;
d'autres prétentions percèrent quelquefois malgré lui. Il en fut repris avec une
douceur et une fermeté qui le découragèrent; il y avait d'ailleurs dans l'amitié de
Mme de Staël de quoi combler tous les désirs. Telle fut la liaison qui s'établit
entre eux, liaison fondée sur la différence plus que sur la conformité dès carac-
tères, et par cela même plus profitable à tous deux. Il est difficile de croire que
l'auteur de l'Allemagne ne s'éclaira pas souvent dans la conversation d'un juge
aussi sûr toutes les fois que les préventions ne l'aveuglaient pas; et, d'autre part,
le spectacle de cette sensibilité si vive que l'art et la poésie n'avaient pas seuls le
don d'émouvoir, cette exaltation généreuse dont tous les mouvements partaient
du cœur, tout en causant peut-être quelque surprise à M. Schlegel, ne durent pas
être perdus pour lui; il avait un esprit digue de tout comprendre. Toujours est-il
qu'il conserva de celle époque de sa vie plus de souvenirs que d'amitiés. Blessé
des inégalités sociales, il ne sut pas se mettre au-dessus d'elles et se faire franche-
ment l'égal d'hommes qui eussent volontiers accepté l'égalité. L'hôte le plus
assidu de Coppet et le plus accueilli, Benjamin Conslant, fut aussi celui dont il se
tint le plus éloigné. Il avait à son égard plus d'un motif d'aigreur. L'esprit de
Benjamin Constant n'était pas assez conciliant pour adoucir les rancunes d'un rival
malheureux. Entre tous les amis de Mme de Staël, ce fut avec M. Fauriel que
M. Schlegel contracta la liaison la plus douce et la plus suivie. Il y avait entre
eux une communauté d'études qui les rapprochait, et la nature sympathique de
M. Fauriel devait triompher de toutes les défiances.
Dès que Mme de Staël put quitter la Suisse, M. Schlegel l'accompagna en Italie.
Il est resté comme souvenir de ce voyage une longue lettre adressée à Goethe sur
les œuvres des artistes contemporains, et une élégie célèbre sur Rome, dont
M. Sainte-Beuve a rendu le mouvement poétique, malgré quelques suppressions,
dans son portrait de Mme de Staël, à qui elle était adressée. Cette pièce est imitée
de l'élégie de Properce. On y retrouve aussi plusieurs traits empruntés à Virgile,
à Horace, à Lucain, que l'auteur ne prend pas même soin de dissimuler, dans la
crainte de les affaiblir; mais là où les souvenirs lui font défaut, inspiré par la pré-
sence des lieux, il y supplée de telle façon, que Ton distingue malaisément ce qu'il
traduit de ce qu'il invente.
De l'Italie on passa en France, afin d'apercevoir Paris de loin. Les tracasseries
de la police impériale n'étaient pas faites pour guérir les préventions que M. Schle-
gel avait pu apporter. Il s'en vengea par bon nombre d'épigrammes; mais sans
doute Mme de Staël ne permit jamais que l'on confondît la France avec le pouvoir
qui la gouvernait, et qu'elle avait le droit de ne pas aimer. En 1807 cependant,
on réussit à se rapprocher de Paris. Ce fut dans ce court moment que parut le
fameux parallèle des deux Phèdres. C'était encore un épisode renouvelé de la
guerre des anciens et des modernes. Les choses toutefois avaient bien changé de face.
M. Schlegel faisait un grand éloge de la pièce d'Euripide, et il avait bien raison;
mais il censurait amèrement celle de Racine, et il avait grand tort. Le jugement
qu'il a porté ne saurait prouver que sa partialité ou son incompétence J'hésite
à ce mot; je ne sais quelles précautions prendre, je ne dirai pas pour faire accepter
ma pensée, mais pour l'exprimer telle qu'elle est. M. Schlegel possédait en fran-
çais un remarquable talent d'écrivain; il connaissait notre langue comme si elle eût
de l'Allemagne. 171
été la sienne, il la parlait comme s'il ne l'eût jamais apprise. Malgré cela, lui man-
quait-il donc quelque chose, ce quelque chose qui fait que la vendeuse d'herbes de
Théophraste en eût remontré sur certaines nuances de l'atlicisme aux beaux parleurs
qui avaient eu le malheur de naître hors des murs d'Athènes ? D'ailleurs, autre chose
est de connaître une langue dans toute sa correction, et même dans ses nuances les
plus délicates, ou d'avoir en soi l'esprit d'une nation, son caractère, ses habitudes
de société, ses traditions. On n'est pas naturalisé par le langage seulement, et per-
sonne ne peut avoir deux patries. Si M. Schlegel s'est proposé uniquement de
démontrer que La Harpe était, en matière d'antiquité, un juge superficiel et pré-
venu, s'il a voulu dire que Racine n'a pas substitué partout, comme le prétend
La Harpe, les plus grandes beautés aux plus grands défauts, ce n'était pas la peine
de dépenser tant d'esprit; mais s'il a voulu soutenir, comme on n'en peut guère
douter, que Racine a fait disparaître les beautés d'Euripide sans les remplacer
par d'autres propres à son génie, en harmonie avec les sentiments de son époque,
de sa nation, et inspirées par une vraie connaissance de la nature humaine, alors
tout l'esprit du monde n'y suffirait pas.
Pour reprendre les choses de plus haut, j'avoue que les parallèles me paraissent
mériter une médiocre confiance. C'est un procédé naturel à l'esprit de rapprocher
les objets pour apprendre à les mieux connaître, et cette comparaison est légitime,
si l'on cherche à fixer soi-même ses idées par un travail solitaire, ou si Ton se
borne à consigner quelques indications précises; mais, dès que l'auteur paraît,
comme il est nécessairement jaloux de ses découvertes et désireux de les pré-
senter sous une forme brillante, la vérité est vite sacrifiée aux prétentions du
bel esprit. A force de chercher des idées neuves, on tombe dans des pensées
fausses. On ne voulait d'abord que présenter la vérité sous une forme piquante;
il se trouve qu'insensiblement on a composé un tissu de mensonges ingénieux.
Que sera-ce, si l'on est en droit de soupçonner l'équité de l'écrivain, si son pa-
rallèle n'est qu'un long plaidoyer ou plutôt un réquisitoire dans lequel perce la
joie maligne du triomphe, si depuis l'on a pu observer que l'auteur se complaît
dans ce souvenir et y revient avec une satisfaction que n'inspire pas habituelle-
ment le seul intérêt de la justice! A quoi sert d'ailleurs d'opposer sans cesse
Homère à Virgile, Démosthène à Cicéron, Euripide à Racine, si ce n'est à attacher
à l'un d'eux une idée d'infériorité qui trouble le plaisir qu'il nous cause? Pour-
quoi tourner à blâme pour les uns les éloges que nous donnons aux autres? Est-il
bien nécessaire de choisir entre deux jouissances que nous pouvons goûter égale-
ment? Nos admirations ne sont ni trop nombreuses ni trop naïves; nous pouvons
nous y laisser aller sans crainte.
Dans la pièce grecque, Hippolyte entre sur la scène suivi d'un chœur de chas-
seurs; il dépose sur l'autel de Diane une couronne tressée dans une prairie vierge
que n'a jamais effleurée le pied des troupeaux ni le tranchant de la faucille. Seule,
au printemps, l'abeille y voltige ; la Pudeur l'arrose d'une eau pure, a 0 ma maî-
tresse chérie, dit-il, reçois de mes mains pieuses ce lien pour ta chevelure dorée;
car, seul entre tous les mortels, j'ai le privilège de vivre et de converser avec toi;
j'entends ta voix sans voir ton visage. Puissé-je finir ma vie comme je l'ai com-
mencée! » Mais Hippolyte, par le culte assidu qu'il rend à Diane, a outragé Vénus,
et elle a juré de se venger. En vain un vieux serviteur l'engage à apaiser la déesse;
Hippolyte répond qu'il est pur et l'adore de loin : il n'aime pas les» divinités qu'il
faut honorer dans les ténèbres. Le vieillard insiste; Hippolyte l'interrompt brus-
l'i-J. CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
quement : « Allez, mes amis, rentrez dans la maison ; il est agréable, au retour de
la chasse, de trouver la table bien garnie. Il faut aussi prendre soin des chevaux,
afin que, lorsque je serai rassasié, je les attelle à mon char et les exerce comme il
faut. Pour ta Vénus, je lui souhaite toutes sortes de prospérités. »
C'est là un magnifique début, et, tant qu'Hippolyte ne se livre pas, comme un
élève des philosophes, à ses longues déclamations contre les femmes, il y a dans
cette plénitude de jeunesse et de fon:e, dans celte insensibilité adoucie par un
commerce intime avec Diane, quelque chose d'étrange et de charmant. Nous
sommes surpris de nous sentir émus par des moyens si nouveaux; rarement même
les anciens ont montré sur le théâtre ces figures calmes et sereines qui sont peut-
être mieux encore dans les convenances de l'épopée, où l'action est moins rapide,
où l'on a plus le temps de s'arrêter à les contempler. On sent qu'Euripide a voulu
se faire pardonner par ce contraste une autre nouveauté plus hasardée, la peinture
de l'amour, que ses devanciers avaient rejetée comme trop sensuelle et ne don-
nant pas une assez haute idée de la dignité humaine. M. Schlegel a noblement dé-
crit le charme particulier qui s'attache à THippolyte grec :
« Hippolyte, dit-il, a une teinte si divine, que, pour la sentir dignement, il faut
pour ainsi dire être initié aux mystères de la beauté, avoir respiré l'air de la
Grèce. Rappelez-vous ce que l'antiquité nous a transmis de plus accompli parmi
les images d'une jeunesse héroïque, les Dioscures de Monlecavallo, le Méléagre et
l'Apollon du Vatican : le caractère d'Hippolyte occupe dans la poésie à peu près la
même place que ces statues dans la sculpture. Winckelmann dit qu'à l'aspect de
ces êtres sublimes, notre âme prend elle-même une disposition surnaturelle, que
notre poitrine se dilate, qu'une partie de leur existence si forte et si harmonieuse
paraît passer en nous. J'éprouve quelque chose de pareil en contemplant Hippolyte
tel qu'Euripide l'a peint. On peut remarquer, dans plusieurs beautés idéales de
l'antique, que les anciens, voulant créer une image perfectionnée de la nature hu-
maine, ont fondu les nuances du caractère d'un sexe avec celui de l'autre; que
Junon, Pallas, Diane, ont une majesté, une sévérité mâle ; qu'Apollon, Mercure,
Bacchus, au contraire, ont quelque chose de la grâce et de la douceur des femmes.
De même nous voyons dans la beauté héroïque et vierge d'Hippolyte l'image de sa
mère l'Amazone et le reflet de Diane dans un mortel. »
Si Racine eût pu conserver dans sa fraîcheur primitive cette fleur de la Grèce,
s'il eût uni la naïveté antique à cette intelligence du cœur, fruit de la lente ex-
périence des siècles, il eût surpassé du même coup Euripide, Sophocle et lui-
même. Du moins a-t-il eu soin de rappeler Hippolyte tel qu'il était, en le montrant
tel qu'il est devenu. Le héros est déchu, mais il est encore entouré du prestige de
sa gloire :
Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte,
dit Aricie à Ismène, et c'est cette fierté même qui l'a séduite. Elle aussi avait délié
l'amour. Hippolyte est l'excuse d'Aricie, et Aricie celle d'Hippolyte. Malgré celle
justification, ce ne fui pas sans nécessité que Racine s'imposa un tel sacrifice;
qu'auraienl dit les petits-maîtres s'il n'avait pas fait son Hippolyte amoureux?
Arnaud, il est vrai, blâmait déjà cette faiblesse; mais, pour l'austère janséniste, ce
de l'alieiviagne. 175
n'était pas là une question de goût. Désarmé par la passion et les fureurs de
Phèdre, il gardait sa sévérité pour un amour plus dangereux par son innocence.
Le personnage d'Aricie n'est pas cependant de l'invention du poète. Virgile compte
parmi les alliés de Turnus un Virbius, fruit des amours de celte princesse :
Ibat et Hippoîyti proies pulcherrima bello
Virbius, insignem quem mater Aricia misit,
Eductum Egeriae lucis.
Tout en partageant l'admiration de M. Schlegel pour l'Hippolyte grec, nous ne
pouvons accorder que tout l'intérêt se concentre sur lui; que Phèdre ne soit,
comme le dit le critique, qu'un mal nécessaire. La jouissance que fait éprouver le
personnage d'Hippolyte est plus esthétique que dramatique; les yeux y ont plus
de part que le cœur. Si loin que soit la Phèdre grecque de la Phèdre française,
c'est d'elle surtout que naît l'émotion, et il devait déjà en être ainsi chez les Grecs :
il était plus facile de proscrire la peinture de l'amour que de n'en pas être charmé
en la voyant. Dans Euripide, l'apparition de Phèdre est courte. En entrant sur la
scène, elle prie ses esclaves de la soutenir, de délier le nœud qui relient sa che-
velure. Sa douleur se décèle par le désordre de ses idées; tantôt elle voudrait
aller au bord d'une claire fontaine puiser une eau pure, tantôt elle voudrait se
reposer à l'ombre des peupliers, couchée sur une verte prairie. Un instant après,
elle demande à être conduite sur la montagne pour s'élancer à la poursuite des
cerfs; elle brûle de lancer le trait ihessalien ou de dompter des coursiers vénètes.
Sa nourrice essaie en vain de la calmer, et la presse de lui découvrir la cause de
son mal. Contrainle par ces instances, Phèdre prépare l'aveu qu'elle va faire en
rappelant les égarements de sa mère et la triste destinée de sa sœur : là se bor-
nent les ressemblances des deux poètes. La passion de Phèdre dans Euripide ne se
trahit que par son abattement; il n'y a pas dans son amour de ces révolutions
soudaines qui naissent de la marche des événements ou des mouvements même
du cœur; elle n'a pas d'espérances ni presque de désirs. Dès que son secret est
connu d'Hippolyie par l'imprudence de sa nourrice, son parti est pris, elle va
mourir; mais, dans sa perte, elle entraînera celui qui l'a causée. Ce n'est pas
même la vengeance qui la fait agir ; elle cède uniquement à la crainte du déshon-
neur. Que la Phèdre de Racine est bien différente! En l'absence de Thésée se pro-
duisent les premiers symptômes d'une passion longtemps contenue. C'est seulement
lorsqu'elle croit son époux mort que Phèdre ose s'exposer à la vue d'Hippo-
lyte. Elle va implorer sa pitié pour son fils; mais, forcée d'excuser ses rigueurs
passées, elle laisse bientôt percer un sentiment contraire. Par ces ménagements,
Racine nous conduit aux derniers excès de la passion, sans que jamais le sens
moral soit péniblement affecté, sans que l'on puisse reconnaître quand la faiblesse
devient un crime. A force de contempler Hippolyte, les sens de Phèdre se sou-
lèvent, l'image du père se mêle devant ses yeux avec celle du fils, et de là naît
cette admirable confusion de souvenirs et de langage qui trahit trop clairement un
coupable amour. Phèdre cependant, rappelée à elle-même par une exclamation
d'Hippolyte, veut un instant lui donner le change; mais elle sent qu'elle ne peut
soutenir un tel personnage, et, sans plus d'excuses ni de détours, elle laisse dé-
border toute son âme. Dès ce moment, les bornes de la pudeur sont passées;
malgré elle, l'espoir est entré dans son cœur. Loin de repousser les suggestions
TOME 1. I -
174 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
d'OEnone, c'est elle maintenant qui les appelle. — Thésée revient , et Phèdre,
incertaine encore, l'aborde avec des paroles ambiguës qui peuvent être une accu-
sation aussi bien qu'un aveu , mais dont l'équivoque naturelle est l'effet de ses
hésitations plus que de ses calculs. Sa mort du moins sera une expiation. Elle
n'attend pas même ce moment suprême; elle va révéler tout à Thésée: un mot
l'arrête... Hippolyte aime Aricie, et alors éclate cette admirable scène de jalousie
qui sulïit à excuser les faiblesses du héros, puisqu'elle n'était pas possible sans
cela. Les transports et les fureurs de Phèdre sont conformes au développement de
la passion dans l'antiquité. Tout ce que lui inspire la violence de son amour re-
poussé, Didon ou Médée eussent pu le dire; mais ce qui n'appartient qu'à elle, ce
sont les retours à des émotions plus douces, ce sont ces délicatesses de sentiment
qui font un mérite des faiblesses et qui donnent au crime même le charme de la
vertu. Grâce à ce mélange de l'âme et des sens, Phèdre est l'exemple de la passion
la plus déréglée et la plus touchante. Pour qu'un poète pût concevoir un tel carac-
tère, il fallait que le christianisme eût purifié l'amour et fait un devoir de cette
observation intérieure qui ne laisse échapper aucun secret mouvement. Phèdre
est à la fois la païenne sensuelle et la pécheresse repentante. Il n'y a pas lieu à
choisir ici entre l'art antique et l'art moderne ; elle résume en elle toutes les
inspirations dont s'est tour à tour animée la poésie, la religion de la nature et
celle du cœur.
Si M. Schlegel eût fait ressortir les beautés de ce rôle avec l'enthousiasme qu'il
sait si bien sentir et exprimer, il eût eu le droit de dire que la confidente OEnone
remplace avec désavantage la nourrice de Phèdre, que Théramène, encourageant
l'amour naissant de son élève, fait regretter le vieillard de la tragédie grecque, qui
parle du moins au nom de Vénus irritée. Il eût pu blâmer le ton trop solennel du récit
et les détails poétiques sur lesquels un ami ne peut s'étendre et qu'un père ne
peut écouter. M. Schlegel eût été libre aussi de reprocher à Thésée les motifs de
son absence, qui le rendent au retour moins digne d'intérêt, en faisant observer
toutefois que c'est pour Pèdre une excuse de plus, et que selon toute probabilité,
dans la première pièce qu'Euripide composa sous le titre iïllippoiyte, comme dans
la tragédie de Racine, Thésée avait été retenu par sa complaisance pour les
amours de Pirithoûs. Au lieu de cela, M. Schlegel a pris deux poids et deux me-
sures, opposant sans cesse les beautés d'Euripide aux défauts inévitables de Racine,
reprochant au poète français toutes ses inventions, quelquefois même ses em-
prunts, et de ce mélange calculé d'inexactitude et de rigueur, d'émotion et de
logique, d'enthousiasme et de sévérité, il est sorti un pamphlet qui fera toujours
honneur à l'esprit de l'auteur, mais qui peut laisser quelques doutes sur sa
bonne foi.
Là cependant ne se bornèrent pas les témérités de M. Schlegel. Le Parallèle des
deux Phcdres ne fut que le prélude du Cours de littérature dramatique. En quit-
tant la France, M. Schlegel était allé à Vienne avec Mœe de Staël; il y reçut un
accueil brillant, et mit à profit son séjour en cette ville pour reprendre son ensei-
gnement interrompu. Il réunit et exposa, devant un nombreux auditoire, ses
idées sur l'art théâtral. Ce sont ces leçons qui, traduites un peu plus tard par
Mœe Necker de Saussure (184 4), se répandirent en France et y causèrent un grand
scandale. M. Schlegel s'attaquait du même coup à toutes nos gloires. Corneille est
le moins maltraité. L'auteur reconnaît qu'il s'était annoncé d'une manière bril-
lante par le Cid, et, s'il était resté fidèle à celte veine poétique d'honneur et de
SE L ALLEMAGNE. 1"5
loyauté chevaleresque, s'il avait élargi encore son horizon sans s'inquiéter tardi-
vement d'Aristote, la tragédie, unissant la liberté et la variété du drame roman-
tique à l'éclat du style, eût vraiment déployé toute la magie de ses moyens; mais
pourquoi Corneille fit-il Horace et Cinna? M. Schlegel se montre plus sévère
encore pour Racine. Ce que le critique cherche avant tout, c'est l'action; le
charme de la poésie, qu'il ne peut nier, lui semble un mérite secondaire qui ne
rachète pas la froideur des expositions et des longs récits, les invraisemblances
de la mise en scène, et surtout le contraste des sujets avec les sentiments et le
langage. Racine était pénétré de l'antiquité, mais il la voyait à travers son imagi-
nation et son cœur. Il aurait manqué de vérité et de naturel s'il eût voulu, pre-
nant pour guide une froide érudition, s'affranchir des convenances qui étaient en
même temps des délicatesses de sentiment, et tenaient à l'ensemble de la culture
morale au xvne siècle. C'est là le secret de l'originalité dans l'imitation : ainsi le
théâtre de Racine est l'expression la plus élevée de la société où il vivait, et der-
rière ce qu'il peut y avoir d'accidentel se retrouve la peinture éternellement vraie
du cœur humain. C'en est assez pour nous rendre indifférents à des invraisem-
blances que la critique peut signaler, mais qui échappent au spectateur ému. A
défaut de cette action qui parle aux yeux, et a quelquefois pour effet de nous rejeter
dans une réalité grossière, il en est une autre plus intellectuelle qui naît du choc
et du développement des passions, et qui a longtemps suffi au public.
Les théories de M. Schlegel embrassaient aussi l'art comique; il ne respecta
pas davantage Molière, et celte offense fut peut-être la plus sensible de toutes.
Rousseau seul avec Bossuet avait osé médire de Molière , et tout était permis à
Rousseau. M. Schlegel se laissa aller envers cette grande renommée à des boutades
regrettables qu'on a eu tort peut-être de prendre trop au sérieux. Il n'en vint
cependant jamais, ainsi que lui en a fait honneur un trop spirituel écrivain, jus-
qu'à mettre le Solliciteur au dessus du Misanthrope, ^'insistons pas trop sur ces
faiblesses d'un grand esprit. Il nous convient d'être indulgents pour une injustice
qu'il n'a montrée que contre nous autres Français, plus peut-être par rancune
nationale que par fausse critique. La sévérité ne serait pas plus équitable, et
aurait aujourd'hui mauvaise grâce.
Ce n'était pas au moins à l'indifférence ou au dédain que cédait M. Schlegel,
quand il proscrivait l'imitation de l'antiquité. Son livre est autre chose qu'un
pamphlet. Dans le premier volume, avant d'en venir au théâtre français, il a admi-
rablement dépeint celte exquise organisation des Grecs qui faisait des jouissances
de l'art une condition de leur existence, cette jeunesse du monde au milieu de
laquelle ils s'ouvrent à la vie, la nature qui seconde le libre jeu de leurs facultés,
et, grâce à cet accord si rare de circonstances choisies, la poésie s'épanouissant
heureuse et brillante, comme l'espérance qui sourit à cette race privilégiée. « La
culture morale des Grecs, dit M. Schlegel, était l'éducation de la nature perfec-
tionnée; issus d'une race noble et belle, doués d'organes sensibles et d'une âme
sereine, ils vivaient sous un ciel doux et pur, dans toute la plénitude d'une exis-
tence florissante, et, favorisés par les plus heureuses circonstances, ils accomplis-
saient tout ce qu'il est donné à l'homme renfermé dans les bornes de la vie
d'accomplir ici-bas; l'ensemble de leurs arts et de leur poésie exprime le senti-
ment de l'accord harmonieux de leurs diverses facultés; ils ont imaginé la poé-
tique du bonheur. » Ce n'est pas à dire que toutes les œuvres des Grecs fussent
empreintes d'un caractère uniforme. Les poètes tragiques ont su atteindre aux
1 76 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
effets les plus pathétiques et les plus terribles. Malgré l'aspect serein sous lequel
ils envisageaient la vie, l'idée de cette force inconnue qu'on appelait le destin
assombrit souvent le tableau ; mais, voués au culte de la nature et ne soupçonnant
rien au delà, sans passé et presque sans avenir, libres de tous les vagues pressen-
timents qui assiègent notre âme, ils ont pu réaliser plus facilement la seule per-
fection qu'ils rêvaient.
A part quelques rares initiés, on n'avait guère en France d'idées arrêtées sur
l'ensemble du théâtre grec, lorsque parurent les leçons de M. Schlegel. On en était
encore à cette théorie de perfectibilité littéraire que le xvnr2 siècle avait mise en
faveur, et dont La Harpe s'était fait le défenseur intéressé. Le temps passé n'avait
guère, aux yeux de la critique, d'autre mérite que d'avoir préparé l'avenir. En ce
qui touche le théâtre, on s'obstinait à se représenter la tragédie antique sous la
forme classique que les grands écrivains du xvne siècle avaient rendue familière.
Si, par hasard, on était forcé de reconnaître les différences qui séparent la scène
grecque de la scène française, le procès était vite jugé. Tout changement était un
progrès; on eût volontiers refait les modèles d'après les copies; la mode du jour
semblait la règle éternelle du goût. Ceux même qui comprenaient le mieux le côté
sublime de la tragédie grecque ne pouvaient s'habituer à ces traits de naturel et
de simplicité que les anciens ne fuyaient ni ne cherchaient, mais qu'ils rencon-
traient quelquefois : ainsi faisait l'abbé Barthélémy, qui, plus érudit et mieux
disposé que La Harpe, n'avait pu cependant se défendre de tout préjugé, et, ou-
bliant son personnage, avait donné le singulier exemple d'un Scythe plus diffi-
cile que les Grecs eux-mêmes en fait d'atticisme et de convenances.
Les leçons de M. Schlegel, en se répandant en France, rectifièrent ces idées. Il
montra le théâtre grec non pas seulement comme un heureux début, mais comme
une œuvre accomplie qui avait eu son commencement, ses progrès, sa décadence.
D'un côté, Eschyle efface le souvenir de ses devanciers et mérite d'être considéré
comme le créateur de la tragédie grecque. Sans être le plus parfait des poètes
tragiques, il en est le plus inimitable. Il marque cette première phase où le génie
inexpérimenté est livré à lui-même et ne suit que sa seule inspiration. D'autre
part, Euripide a déjà dépassé le but auquel Eschyle n'avait pu atteindre. Les
dieux et les hommes, dans ses tragédies, sont déchus de leur antique grandeur.
Au lieu de faire appel aux sentiments les plus élevés de l'humanité, ce sont sur-
tout les faiblesses du cœur qu'Euripide prend plaisir à peindre; souvent même il
abuse de la sensibilité de ses auditeurs. Tout semble abaissé à dessein, afin de
complaire plus sûrement à des juges moins sévères que l'admiration fatigue, et
qui veulent se reposer dans des émotions plus douces.
Mais entre Eschyle et Euripide il y a la place de Sophocle. A égale distance de
l'un et de l'autre, il occupe dans l'histoire de l'art ce point culminant au delà
duquel il n'y a plus qu'à descendre. M. Schlegel s'est particulièrement complu
dans ce portrait. C'est qu'en effet beauté, gloire, génie, bonheur, tout s'est réuni
pour composer en Sophocle l'ensemble le plus harmonieux que l'imagination puisse
rêver, et les inventions avec lesquelles les historiens et les poètes ont voilé ses der-
niers moments ne permettent pas même de s'apitoyer sur sa fin. Les faveurs dont
il fui comblé ne furent pas perdues pour l'art. Ses conceptions sont plus profondes
et non moins hardies que celles d'Eschyle; l'harmonie dont il a su empreindre
toutes ses œuvres peut seule en dissimuler la grandeur. lia puisé dans la noblesse
de son unie l'élévation morale a laquelle il subordonne les passions de ses héros.
de l'Allemagne. 177
Nul poëte peut-être n'a eu au même degré que lui le sentiment de la dignité
humaine; aussi n'a-t-il pas besoin d'appeler à son aide un monde surnaturel;
c'est presque toujours dans le cercle de l'humanité que l'action s'accomplit, mais
de l'humanité représentée sous ses traits les plus généraux. Le despotisme du
destin laisse à ceux même qu'il opprime leur énergie et leur liberté. Le chœur
mêlé à tous les événements représente bien la conscience publique, souvent timide
et confuse. L'action se développe sans vide et sans complication pénible. On ne
rencontre pas, dans le cours de la pièce, de ces maximes équivoques qui, malgré
une sanction tardive, peuvent faire douter des intentions de l'auteur L'impres-
sion est constamment morale et religieuse, et la poésie, prodiguant toutes ses
richesses, met le dernier sceau à celte œuvre, expression la plus complète et la
plus haute de l'art tragique au siècle de Périclès.
Tous les arts, dans la Grèce, se prêtaient un mutuel secours; tous servaient à
l'ornement de ces fêtes splendides dont, après tant de siècles, le souvenir est
encore tout-puissant sur l'imagination. M. Schlegel essaya de recomposer quelque
chose de cet assemblage en cherchant les rapports secrets qui unissent les diffé-
rents arts, comme l'avait déjà tenté Lessing dans son Laoccon. Ce fut surtout à la
statuaire qu'il demanda des points de comparaison avec la poésie. Pour rendre
sensible la différence qui distingue la tragédie de l'épopée, il les compare l'une au
bas-relief et l'autre au groupe. Le bas-relief n'a pas de limites précises ; on peut
supposer l'action s'étendant indéfiniment en deçà et au delà. Aussi les anciens
représentaient-ils surtout sous cette forme des sujets qui n'avaient, à vrai dire, ni
commencement ni fin, comme des danses, des combats, des sacrifices. De même
l'épopée n'offre pas un tout nettement circonscrit; les événements se succèdent
sans lien rigoureux, du moins sans but arrêté; le poëte raconte pour raconter, et
les personnages, tenus dans l'ombre, ne nous apparaissent guère que de profil. II
en est tout autrement dans le groupe et dans la tragédie. Là les yeux, au lieu
d'errer sur une série de faits divers, sont fixés sur un point unique, que le poëte
doit faire ressortir aussi clairement que le sculpteur. L'un et l'autre sont tenus
de donner la même perfection à toutes les parties de leur œuvre. Le groupe est
fait pour être envisagé sous tous les aspects, et le poëte tragique ne peut pas
même s'autoriser de l'exemple d'Homère pour sommeiller quelquefois. Passant de
la théorie à l'histoire, M. Schlegel rechercha les analogies qu'offraient le dévelop-
pement de la poésie et celui de la sculpture. Il rapprocha des tragiques grecs les
trois statuaires les plus fameux de l'antiquité, Phidias, Lysippe, Polyclète, et mon-
tra successivement en eux la grandeur désordonnée d Eschyle, la perfection de
Sophocle et les défauts séduisants d'Euripide.
On le voit, M. Schlegel n'était pas injuste envers le théâtre grec. Il sentait
dignement ces beautés d'une simplicité si pure, d'une vérité si haute, si univer-
selle, et ses émotions sympathiques passaient dans l'âme de ses auditeurs; mais
en même temps il pensait que, la poésie étant la vive expression de ce qu'il y a de
plus intime dans notre être, il est naturel qu'elle revête, suivant les différentes
époques, une forme particulière aussi bien que la peinture, l'architecture, la mu-
sique. La religion chrétienne, en révélant à l'homme le néant de cette vie, en
remplissant son âme de désirs que rien ici-bas ne peut satisfaire, a donne une
direction nouvelle à toutes nos forces morales: elle a éveille en nous des senti-
ments inconnus, ou épuré ceux qui n'avaient pu s'élever au delà d'un sensualisme
poétique. Ce perfectionnement moral, sans exclure la violence des passions, pro-
178 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
duisit de sublimes inconséquences, qu'il fallait tenter de peindre au moins, si l'on
ne pouvait les expliquer; une conscience plus claire de la responsabilité humaine,
une analyse plus attentive et plus profonde du cœur, mirent davantage en lumière
les différences personnelles qui se détachent sur le fond commun de l'humanité.
D'autre part, les luttes et les conmlications des sociétés modernes avaient fait une
plus grande place aux individus; les intérêts particuliers avaient obscurci les
idées générales. Tout ainsi préparait une révolution dans l'art. Le poëte drama-
tique surtout, plus astreint qu'un autre à tenir compte de l'état des esprits, dut
se proposer un nouvel objet. Les fables mythologiques furent remplacées par des
sujets empruntés à l'histoire ou aux légendes, et de là naquirent de nouvelles exi-
gences. A la peinture des sentiments abstraits succéda celle des caractères indivi-
duels. On s'attacha soigneusement à des circonstances indifférentes en apparence,
mais qui pouvaient secrètement agir sur la marche des événements ou en mieux
faire comprendre le sens. Au lieu de contempler les choses dans une disposition
exclusive, qui ne permet d'en voir que le côté sérieux ou plaisant, on chercha à
réaliser une vérité plus voisine peut-être que l'autre de la nature et de la vie,
dans laquelle se rassemblent les choses les plus opposées, le rire et les larmes, le
burlesque et le terrible, la vie et la mort. Telle fut l'inspiration à laquelle obéirent
Shakspeare et les poètes espagnols, sans s'inquiéter de ce qu'on avait fait avant
eux, ni de ce qu'on faisait ailleurs. Ces créateurs du drame, s'abandonnant à l'im-
pulsion de leur génie, eussent été fort embarrassés, sans doute, d'indiquer les
principes secrets qui les avaient guidés. Ce fut à discerner ces principes, à les faire
pénétrer dans les esprits, que s'appliqua M. Schlegel. Après avoir dépeint éloquem-
ment le côté poétique du christianisme, il montra le caractère sérieux et contem-
platif des peuples du Nord venant en aide à celte influence bienfaisante. Il fit voir
comment à leur héroïsme grossier, mais sincère, se rattachaient les idées fécondes
de chevalerie et d'honneur, et de cette époque de rénovation il marqua l'ère des
littératures modernes.
Afin de mieux faire comprendre la théorie du drame romantique, M. Schlegel
eut recours encore à un de ces rapprochements que lui fournissait sa connaissance
raisonnée des beaux-arts. II avait comparé la tragédie grecque à un groupe de
sculpture; le drame lui représente un vaste tableau comprenant des personnages
entourés de tout ce qui peut donner à leur existence plus de réalité et de mouve-
ment. Si la peinture ne peut rivaliser avec la statuaire pour le modelé des formes,
en revanche la couleur donne plus de vie à l'imitation, et l'expression de la phy-
sionomie, animée par l'éclat du regard, révèie toutes les émotions de l'âme dans
des nuances presque insaisissables.
Quand ces idées se firent jour en France, ou même quand M. Schlegel les expo-
sait à Vienne, le Génie du Christianisme avait paru depuis plusieurs années, pré-
cédé lui-même par le livre de Mme de Staël sur la Littérature. Le peu d'intervalle
qui sépara ces trois événements littéraires, un tel accord entre des esprits égale-
ment indépendants, sont par eux-mêmes des faits considérables, et montrent com-
bien était vrai, même avant d'être senti, le besoin de rompre avec le passé, ou du
moins de le transformer et de le rajeunir. Composées avec des préoccupations
moins exclusives et moins dogmatiques, les leçons de M. Schlegel purent con-
vaincre ceux qui s'étaient tenus en garde contre les séductions d'une imagination
trop brillante, capable de rendre suspecte la vérité même. M. Schlegel, d'ailleurs,
avait surtout en vue le théâtre : sous ce rapport, il n'eut pas de précurseurs. Il
DE L' ALLEMAGNE. 179
devança de vingt années l'éclatante préface dans laquelle le jeune auteur de Crom-
weU, appelant la mémoire à l'aide du génie, croyait inventer de toutes pièces un
système nouveau. Ce n'est cependant pas à BL Schlegel que revient l'honneur
d'avoir signalé le premier le double aspect sous lequel le poète dramatique doit
envisager la nature. Cette théorie a une plus noble et plus antique origine : il faut
remonter jusqu'à Platon pour en trouver le premier germe. A la fin du Banquet,
après que tous les autres convives se furent retirés, Socrate resta à causer sans
rancune avec Aristophane et Agathon. En les pressant de questions, il les con-
traignit d'avouer qu'il appartient au même homme de composer des tragédies et
des comédies, que le poète tragique est, en vertu de son art, poêle comique; au
temps de Platon, nul exemple, à vrai dire, n'autorisait cette assimilation de facultés
que tout le monde considérait comme distinctes, mais le drame satyrique offrait
un intermédiaire entre la dignité tragique et la gaieté comique qui eût pu en
amener le mélange, el déjà Aristophane, au milieu des scènes les plus licencieuses,
s'était élevé comme en se jouant à des accents vraiment lyriques. Enfin, chez
Homère, lorsque Hector dit adieu à Andromaque, et remet son fils entre ses bras,
elle le reçoit avec un sourire mêlé de larmes : Aaocpuôen ysXiaaaa. Ces vérités si
vieilles semblaient une grande nouveauté en France au moment où M. Schlegel
tenta de les populariser ; elles ne sont plus guère contestées aujourd'hui, et c'est
surtout à lui que nous devons d'avoir multiplié nos jouissances en signalant à notre
attention des modèles trop négligés. Si toutes les espérances de M. Schlegel ne se
sont pas réalisées, il a du moins préparé les esprits à ce que nous garde l'avenir.
Viennent maintenant les chefs-d'œuvre, et les sympathies ne leur manqueront pas,
en dépit de gens intéressés à croire que les chefs-d'œuvre abondent, et que la jus-
tice seule est à venir.
Si Ton en croit M. Schlegel, ce n'est pas assez pour un critique de se placer au
point de vue de ceux dont il apprécie les œuvres. Pour porter un jugement défi-
nitif, il doit se mettre aussi au-dessus des préventions qui ont pu borner la vue des
écrivains eux-mêmes. C'est cette souveraine impartialité qui manquait à Winckel-
mann; il voyait la Grèce comme un Grec, et le critique, bien différent en cela du
poète, ne doit être d'aucun siècle ni d'aucun pays. C'est là sans doute une bien
grande prétention. Sans l'accepter complètement, on doit reconnaître, pour ce qui
touche M. Schlegel, que, la nature humaine n'étant jamais complètement différente
d'elle-même, le sentiment de l'art moderne dut ajouter en lui à l'intelligence de
l'antiquité, et, d'un autre côté, la connaissance du génie antique put prévenir bien
des écarts dans une voie où, en raison même de la liberté, les écarts sont plus à
craindre. Aussi M. Schlegel s'en est-il mieux préservé que ceux qui ont voulu faire
des théories à son exemple. Il ne se dissimule pas l'abus qu'on peut faire de la
liberté dans l'art; s'il s'en fie volontiers au jénie, c'est qu'il n'est pas prodigue de
ce nom; il ne comprend pas le génie sans le goût. « C'est en vaiu, dit-il. qu'on a
voulu établir entre le goût et le génie une séparation absolue qui ne saurait jamais
exister; car le génie, de même que le goût, est une impulsion involontaire qui
force à choisir le beau, et il n'en diffère que par un plus haut degré d activité. »
A la place des unités protégées si longtemps par l'autorité d'Atislote, qui n'en a
jamais dit mot, M. Schlegel demande une unité plus profonde, plus intime, plus
liée à l'ensemble des choses. Il confesse que le poète doit écarter les incidents étran-
gers à l'action et les détails importuns qui ne servent qu'à retarder la marche des
événements, qu'il doit choisir les moments les plus décisifs de l'existence, et pré-
180 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
senter une image embellie de la vie. Ailleurs, en demandant que le spectateur soit
admis à voir de ses yeux des événements qui trop souvent se passent en récits, il
exprime la crainte que la scène ne devienne une arène bruyante; par ces précau-
tions, M. Schlegel a échappé à une grave responsabilité. Il serait curieux de savoir
ce qu'il pensait des essais qui ont été tentés en France depuis ving-cinq ans. Nulle
part il ne s'en est expliqué, et rarement il abordait ce sujet dans ses conversa-
tions. On peut cependant deviner son opinion d'après les jugements qu'il a portés
sur les derniers efforts du théâtre allemand ; l'analogie est assez grande pour que
l'on ne craigne pas de se tromper.
Ce dut être un moment de vive satisfaction pour M. Schlegel que celui où, après
avoir passé en revue tous les théâtres classiques, il arriva enfin à Shakspeare, et
put se donner librement carrière. M. Schlegel admire les anciens, mais il aime
Shakspeare. A part l'affinité qui unit le traducteur au poète, M. Schlegel aime
Shakspeare pour les services qu'il en a reçus, et, si je puis ainsi parler, pour ceux
qu'il lui a rendus. Shakspeare a aidé à la renommée de M. Schlegel, M. Schlegel a
relevé et répandu la gloire de Shakspeare. Avant lui, en France, l'opinion flottait
encore entre les palinodies de Voltaire, qui usait en despote de sa royauté litté-
raire pour donner et reprendre la gloire. M. Schlegel posa nettement en présence
le système de Voltaire et celui de Shakspeare. Il s'attacha surtout à repousser le
reproche de barbarie si souvent fait au grand tragique; il montra le siècle d'Elisa-
beth parvenu à un haut degré de culture, et le poète qui en fut l'honneur doué au
moins de cette instruction qui, à défaut de connaissances précises, suffit à donner
l'intelligence de toutes choses. Puis il peignit ce sentiment si vrai de l'histoire,
alors même que le poète en néglige ou en confond les détails, l'art de rendre le
merveilleux naturel, celui surtout de trahir les émotions secrètes de l'âme par des
symptômes involontaires et les signes les plus fugitifs, de montrer par quels arti-
fices la passion s'insinue dans le cœur à l'insu même de celui qui l'éprouve, enfin
la faculté de toucher toutes les cordes à la fois, de faire entendre tour à tour les
éclats de la colère ou du désespoir, les sarcasmes d'une impitoyable ironie et les
accents les plus doux et les plus naïfs.
v« On a vu de nos jours, dit M. Schlegel, des tragédies dont la catastrophe con-
sistait dans l'évanouissement d'une princesse. Si Shakspeare donna dans l'extrême
opposé, ce sont des défauts sublimes qui naissent de la plénitude d'une force
gigantesque. Ce Titan de la tragédie attaque le ciel et menace de déraciner le
monde. Plus terrible qu'Eschyle, nos cheveux se hérissent et notre sang se glace
en l'écoutant, et néanmoins il possède le charme séducteur d'une poésie aimable;
il se joue gracieusement avec l'amour, et ses morceaux lyriques ressemblent à des
soupirs doucement exhalés de l'âme. Il réunit ce qu'il y a de plus profond et de
plus élevé dans l'existence. Les qualités les plus étrangères et en apparence les
plus opposées semblent liées l'une à l'autre lorsqu'il les possède. Le monde de la
nalure et celui des esprits ont mis leurs trésors à ses pieds. C'est un demi-dieu
par la force, un prophète par la profondeur de sa vue, un génie tutélaire qui plane
sur l'humanité et s'abaisse cependant jusqu'à elle avec la grâce naïve et l'ingénuité
de l'enfance. »
Les Anglais reconnaissaient déjà que les traductions de M. Schlegel leur avaient
révélé des effets inconnus. Ses éloges, sans excepter les remarques de Samuel
de l'Allemagne. 181
Johnson et de lady Montaigu, sont ceux qui répondent le mieux à leur orgueil
national. Il est vrai de dire même qu'ils s'avouent vaincus. M. Schlegel, en Angle-
terre, est appelé ultra-shakspearien.
M. Schlegel ne consacra qu'une leçon au théâtre espagnol. Son analyse incom-
plète a laissé beaucoup à faire à M. Fauriel; mais il serait difficile de rien ajouter
à la peinture qu'il en a esquissée à grands traits. L'Espagne est la véritable patrie,
et, si l'on peut ainsi parler, la terre classique du romantisme. L'esprit romantique
n'a pas cessé d'animer le théâtre espagnol depuis son origine jusqu'à sa déca-
dence, tandis que, chez les Anglais, Shakspeare est le seul qui en ait été intime-
ment pénétré. Le caractère espagnol se prête de lui-même à être envisagé sous un
aspect idéal. M. Schlegel se sentit respirer à l'aise dans cette atmosphère de poésie;
il traça un admirable portrait de Calderon, mais il fallut s'arracher à cette con-
templation ; le temps le pressait. Arrivé au *héàtre allemand, il apprécia digne-
ment les ouvrages de ses anciens amis, malgré la mésintelligence qui avait tini
par altérer leurs rapports. Il montra dans Goethe ce génie inépuisable échappant
à l'analyse par ses innombrables transformations, et s' égarant dans les détours
d'un labyrinthe sans fin. En abordant la scène, Goethe prend et quitte tour à tour
toutes les formes de l'art dramatique : mais cela ne lui suffit pas; il se sent à
l'étroit dans cet immense domaine, il lente d'en reculer encore les limites, et,
désespérant de pouvoir se plier aux exigences des spectateurs, il fait ses adieux au
public dans le prologue de Faust. La vocalion de Schiller était plus clairement
indiquée. M. Schlegel rendit justice à ses nobles qualités, à ce beau génie qui
profitait si bien des leçons de l'expérience. Chaque pas de Schiller dans la car-
rière est un acheminement vers la perfection. A la composition informe des Bri-
gands succède Don Carlos, qui, par la régularité de l'action, par l'intérêt des
situations et la profondeur des caractères, marque une nouvelle époque dans la
vie du poêle. A ce moment, Schiller nourrit sa pensée par les méditations philoso-
phiques et par l'étude de l'histoire. De là naît le drame de Jf'allenslein. qui se
sent un peu trop peut-être de cette préoccupation nouvelle. L'équilibre se rétablit
dans Marie Stuart, dans Jeanne d'Arc et dans Guillaume Tell, la dernière et la
plus achevée de ses pièces, où se reflètent la nature sauvage de la Suisse et l'hé-
roïsme naïf de ses habitanls, — qui eût mérité, dit M. Schlegel, que les Suisses
l'eussent fait servir à l'ornement de la fête nationale par laquelle ils ont célébré,
après cinq cents ans d'indépendance, la conquête de leur liberté. Ces éloges effa-
cèrent l'impression fâcheuse d'une épigramine que le dépit avait quelque temps
auparavant arrachée à M. Schlegel. Dans un accès d'humeur, il s'élait oublié jus-
qu'à dire que, tani qu'il y aurait des Souabes dans la Souabe, Schiller aurait des
admirateurs. On sait quelle est en Allemagne la réputation des Souabes, quoi-
qu'ils se soient depuis longtemps réhabilités. Cette épi gramme, au reste, ne fut
jamais insérée dans ses poésies, et celte omission peut valoir comme un desaveu.
Cependant la réparation même ne put satisfaire à tous les scrupules des admira-
teurs de Schiller. L'honneur de Schiller est placé sous la sauvegarde de la cheva-
lerie allemande ; toute critique dirigée contre l'auteur de Wallenstein passe pour
une profanation.
M Schlegel eut pu en rester là; il avait passé eu revue toutes 'es produelions
sérieuses du théâtre allemand ; il voulut encore désavouer de dangereux auxiliaires
qui compromettaient sa cause. Sans perdre confiance dans l'avenir, il traça du
présent un assez triste tableau. Api es la retraite de Goethe et la mort de Schiller,
182 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
tout avait derechef été mis en question. Le drame sentimental était revenu à la
mode. Le goût des pièces chevaleresques ne fut pas, à vrai dire, complètement
perdu, mais les formes s'altérèrent avant même d'avoir été fixées; l'imitation
s'adressa de préférence au côté extérieur et matériel de la représentation. On avait
retenu de Goetz de Beflichingen l'abus des images et du style coloré. Ce besoin de
parler aux yeux influa sur l'ensemble de toutes les compositions dramatiques. S'il
n'était pas donné à tout le monde de s'inspirer de l'esprit de l'histoire et de la
poésie, de pénétrer dans la pensée d'une époque, de tracer des caractères, et de
faire sortir des situations même un dénoûment naturel, tout le monde pouvait
s'élever aux combinaisons de la mise en scène. Aussi fit-elle de rapides progrès;
l'accessoire devint bientôt le principal. Malheureusement cette fécondité s'épuisa
vite, il fallut recourir toujours aux mêmes expédients, et ces détails, qui d'abord
avaient pu ajouter à la vérité de l'action, ne furent plus ni intéressants ni vrai-
semblables.
A cette époque cependant, M. Schlegel conservait encore des espérances : avec
le temps, sa confiance parut diminuer. En 1825, il eut l'occasion de publier à Lon-
dres ses idées sur l'avenir de la littérature allemande. Il voulait dissiper les pré-
jugés des Anglais; il s'abstint par conséquent de toute récrimination. Il ne négligea
rien pour le succès de sa cause; il vanta les progrès accomplis dans les sciences,
dans la philologie, dans l'histoire, dans la philosophie. Les défauts qu'il est obligé
de reconnaître, il les explique par des qualités propres à la nation allemande.
C'est par amour rie la simplicité que ses compatriotes dédaignent de revêtir leurs
idées d'une forme attrayante; c'est par désintéressement qu'ils négligent le côté
pratique des choses et se perdent d;ins des théories sans application. Faute
d'excuses sans doute pour expliquer la décadence du théâtre, M. Schlegel n'en
parla pas.
A son départ de Vienne, M. Schlegel recommença à parcourir l'Europe avec
Mme de Staël. Les distractions du monde prirent une plus grande place dans sa vie,
sans nuire toutefois à ses travaux. En 1810, il joignit à ses traductions de Shak-
speare le drame de Richard III7 mais ce fut le dernier : il laissa à M. Tieck le soin
d'achever cette œuvre si brillamment commencée. Ce n'est pas qu'il ait voulu
faire un choix dans Shakspeare, car il n'a pas traduit Othello ni Macbeth. A cette
époque se rapporte un essai critique sur les travaux de Niebuhr où, sans s'effrayer
de cette grande perturbation jetée dans l'histoire, M. Schlegel distinguait cepen-
dant, au milieu des découvertes de la science, les écarts de l'imagination, et sur
quelques points faisait chanceler l'opinion de l'aventureux historien. L'année sui-
vante, parut dans le Musée allemand, que dirigeait M. Frédéric Schlegel, un essai
sur les Nicbelwigen, tombés depuis longtemps dans l'oubli. C'est de là que date la
faveur qui s'est attachée de nos jours, à la grande épopée germanique. Cette réha-
bilitation était à la fois, pour M. Schlegel, une question d'art et de nationalité : il
y reviendra plus lard; pour le moment, les événements se saisissent de lui et en
font un écrivain politique. Kn 1812, forcé de faire un immense détour pour se
rendre en Angleterre, il passa par Stockholm, où le prince royal de Suède l'ac-
cueillit avec de grandes marques de confiance. Bernadolte venait de rompre déci-
dément avec Napoléon. M. Schlegel entreprit de faire sentir à l'Europe, et en par-
ticulier à la Suède, effrayée d'une détermination si grave, la nécessité de s'unir
contre l'ennemi commun; il montra l'égarement du conquérant comme le signe
de sa ruine prochaine. Dans cet écrit, les événements sont jugés avec partialité,
SB L ALLEMAGNE.
183
les plus grandes actions de l'empereur sont rabaissées, son génie même est mé-
connu; mais, pour ce qui est des anathèmes lancés contre son ambition, on ne
peut reprocher à un étranger d'avoir proclamé ce qu'à la même époque beaucoup
de gens pensaient et disaient en France. Cette brochure fut suivie d'une autre
intitulée : Tableau de l'Empire français en 1813. Ici le ton est moins sérieux et le
sentiment moins respectable. Les alliés avaient enlevé un grand nombre d'esta-
fettes et de courriers; M. Schlegel fut chargé de publier les dépêches qui avaient
été saisies. Il fit précéder ces pièces d'un commentaire où prit occasion de s'exercer
la malignité de son esprit. Cet écrit, réimprimé depuis, ne méritait pas de survivre
aux circonstances qui l'ont fait naître.
Après les événements de 1815, M. Schlegel jouissait de la réalisation de ses
vœux et du libre accès de la France, quand la mort enleva Mme de Staël. Il en
conçut une affliction profonde; les regrets qu'il montra le reste de ses jours té-
moignent d'une sensibilité qui fut trop souvent dominée par d'autres impressions
et qu'on eût pu ne pas soupçonner. Peu de temps après ce coup douloureux,
M. Schlegel écrivait à l'un des conservateurs de la Bibliothèque royale, M. Lan-
glès : « Foudroyé par la perle immense que j'ai faite, quelque prévue qu'elle fût,
je suis incapable de voir personne; autrement, j'aurais assurément été chez vous,
pour vous témoigner ma reconnaissance de toutes vos bontés, et surtout de l'in-
térêt que vous avez pris à la maladie de mon illustre et immortelle protectrice. »
Celte reconnaissance était juste; c'est encore le souvenir de Mme de Staël qui pro-
tège le plus efficacement M. Schlegel contre les préventions dont il a été l'objet :
il avait trop abusé de la critique pour n'avoir pas à en souffrir a son tour. Ce n'est
pas qu'en France elle ait été très-redoutable; elle était à cetle époque bien dés-
armée, et ne savait guère que crier au sacrilège. Il n'y eut pas d'ailleurs beaucoup
d'altaques en forme, à part le persiflage assez inotfensif de Hoffmann et les réfu-
tations plus sérieuses, mais aussi peu concluantes, de Dussault. Le mauvais vou-
loir s'échappa surtout en épigrammes oubliées aujourd'hui; mais il s'attacha dès
lors au nom de M. Schlegel une impopularité que le succès croissant de ses idées
ne put dissiper complètement. On ne voulut pas lui tenir compte de l'aveuglement
contre lequel il eut à lutter, et qui fut pour beaucoup dans la violence de ses
attaques. Il était de mode alors de repousser comme barbare tout ce qui était en
dehors du goût modesle qu'on croyait êire la loi suprême. L'Allemagne surtout
était l'objet de la défiance générale; beaucoup de gens se demandaient encore,
dans la sincérité de leur âme, si un Allemand pouvait avoir de î'esprit. A ces pré-
ventions, M. Schlegel eut le tort d'en opposer d'autres; c'est à lui néanmoins
qu'est dû l'éclectisme littéraire à l'aide duquel on put faire justice de ses exagé-
rations. Ce fut lui qui arracha les concessions sans lesquelles la cause était com-
promise, qui, en nous amenant à une admiration raisonuée, mit désormais nos
chefs-d'œuvre à l'abri de toutes les attaques. Le goût national sortit victorieux de
la lutte, mais à la condition de s'éclairer et de s'agrandir. Cette influence s'exerça
sur ceux-là même qui étaient le moins préparés à la recevoir. L'abbé Geoffroy,
dans les derniers feuilletons qu'il eut l'occasion d'écrire sur Phèdre en 1808,
sans parler de M. Schlegel, mêle à ses éloges quelques restrictions qui sans doute
lui avaient été suggérées par la lecture du parallèle. Un pourrait facilement citer
de plus illustres exemples, et retrouver la trace des idées de M. Schlegel dans tous
ceux qui le combattirent. Tous le suivirent île loin sans le rejoindre, et se don-
nèrent la satisfaction de s'établir comme en pays conquis sur les champs de ba-
184 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
taille qu'il avait quittés la veille. Voilà l'aveu qu'il convenait de faire, et devant
lequel on a trop reculé.
Avant de quitter la France, où rien ne le retenait plus, M Schlegel, conformé-
ment au vœu de Mme de Staël, publia, de concert avec M. le duc de Broglie et
M. Auguste de Staël, les Considérations sur la Révolution française. Il n'attacha
pas toutefois son nom à cette publication; il craignit que son impopularité ne
nuisît au succès d'un ouvrage qui louchait à nos intérêts les plus chers. Ce fut
aussi à cette époque, au commencement de l'année 1818, que parurent ses Obser-
vations sur la langue et la littérature provençale. Familier avec toutes les langues
méridionales, M. Schlegel avait voulu en rechercher les origines. Il aimait à re-
monter à la source des choses, à les contempler dans leur simplicité primitive.
Quand il fut arrivé à la langue romane, il s'arrêta avec complaisance à ce premier
germe de l'art moderne; il salua cette fleur qui, battue de tant d'orages et née
au milieu des glaces de l'hiver, annonçait un riche printemps. L'étude des trou-
badours occupa le peu de temps qu'il put passer à Paris; il se proposait de com-
poser un essai historique sur la formation de la langue française : il fut prévenu
par les premiers travaux de M. Raynouard, publiés en 1816. Dispensé de donner
suite à son projet, M. Schlegel se borna à signaler au public la portée de ces tra-
vaux, à louer l'érudition et la sagacité de l'auteur. Il était en dissentiment avec
M. Raynouard sur un seul point : M. Raynouard avait soutenu l'universalité pri-
mitive du provençal dans toutes les provinces romaines, et en faisait descendre
toutes les langues méridionales ; M. Schlegel combattit cette assertion, et tenta
d'établir que l'italien et l'espagnol, étant visiblement plus près du latin que du
provençal, en dérivent sans intermédiaire. Il montra combien serait peu vraisem-
blable cette altération uniforme d'une langue dans des contrées si vastes, malgré
les variétés du sol et les caractères distincts des populations. Celte opinion a été
confirmée depuis par la grave autorité de M. Fauriel, et rendue populaire par
M. Villemain dans ses leçons sur le moyen âge. Aujourd'hui, à vrai dire, elle ne
rencontre plus de contradicteurs. Si M. Raynouard, en répondant à M. Schlegel
dans le Journal des Savants, maintint son assertion, on ne peut voir là qu'une de
ces méprises dans lesquelles les préoccupations systématiques entraînent les meil-
leurs esprits. Avant d'en venir au point contesté, M. Schlegel avait eu le temps
de jeter sur la formation des langues une foule d'aperçus ingénieux. Il s'était
atlaché surtout à distinguer nettement les langues synthétiques et les langues
analytiques : les unes, plus libres, plus variées dans leurs tours, parlant davan-
tage à l'imagination; les autres, plus assujetties à l'ordre logique, mais plus claires,
plus d'accord avec les besoins actuels des esprits. Daus cet écrit très-court et ce-
pendant si plein de choses, M. Schlegel pressentait déjà les résultats auxquels fut
amené plus tard M. Fauriel par ses recherches sur l'épopée cbevaleresque. Frappé
de la fécondité des lyriques provençaux, il s'étonnait qu'ils fussent restés complè-
tement étrangers à la poésie épique, et s'en étonnait si bien, que, sans avoir encore
de preuves positives à fournir, il ne craignait pas d affirmer le contraire. M. Fau-
riel alla plus loin, peut-être aussi alla-t-il trop loin, en rapportant aux Provençaux
toutes les épopées chevaleresques. Plus tard, dans une suite d'articles insérés au
Journal des Débats en 1853 et 1834, M. Schlegel revint sur cette question, et
tenta de faire un partage plus équitable entre le nord et le midi. A moins que la
publication des travaux inédits de M. Fauriel ne révèle de nouveaux documents,
celte réserve paraît plus voisine de la vérité. Dans les articles des Débats, comme
de l'Allemagne. 185
dans les Observations sur la littérature provençale, les lecteurs français purent
apprécier, sans avoir à se défier des paradoxes de l'auleur, la clarté élégante de
son style.
III.
Après la mort de Mme de Staël, s'ouvre une nouvelle période dans la vie de
M. Schlegel. Le calme va succéder à l'agitation, le travail solitaire aux émotions
de la lutte et aux distractions du monde. En 1818, le roi de Prusse réorganisait
les universités; il désira s'attacher M. Schiegel, qui accepta une chaire à Bonn.
L'université de Bonn existait déjà depuis cinquante années; mais, désertée pen-
dant longtemps, elle lut fondée une seconde fois. Dès le début, elle jeta un vif
éclat. Là se trouvèrent bientôt réunis, outre M. Schlegel, Niebuhr amenant avec
lui de Rome M. Brandis, le savant interprète d'Aristote, M. Arndt, M. Weicker,
M. Nâke, M. Lassen. A l'exception de M. Nâke et de M. Lassen, il ne paraît pas que
M. Schlegel ait contracté de liaisons intimes dans cette société d'hommes illustres
ou distingués. Aux exigences de son caractère, la vie qu'il avait meuée pendant
ses voyages en avait ajouté de nouvelles qui durent être peu goûtées de ses com-
patriotes; il s'attacha de préférence des hommes plus jeunes et disposés à mettre
un haut prix à sa bienveillance.
A Bonn, M. Schlegel renonce enfin au moyen âge, auquel il a gardé si longtemps
un culte religieux; il n'y reviendra plus que passagèrement. A cinquante ans, il
reconnaît qu'il existe une lacune dans son érudition, et il entreprend de la com-
bler sans s'inquiéter des difficultés de l'apprenlissage. Par delà l'antiquité grecque,
il en est une auire à laquelle elle se rattache par des liens de parenté étroite.
M. Schlegel, avec cet instinct qui le porta toujours aux grandes choses, voulut
remonter à cette source mystérieuse. C'est à Paris, en 181 i, qu'il avait commencé
l'étude de la langue indienne, mais son secret ne fut révélé que quatre ans plus
tard. Il reçut aussitôt du gouvernement prussien la commission de fonder une
imprimerie sanscrite. Il revint à cet effet à Paris, et y fit un séjour de huit mois,
partageant ses journées entre la Bibliothèque royale et l'atelier du fondeur qui lui
composait une collection de caractères dévanagaris. Forcé de repartir avant que
tout fût prêt, il confia la direction de cet important travail à M. Fauriel. Ce fut
entre eux le sujet d'une correspondance en style brahmanique, dont M. Sainte-
Beuve a publié, il y a peu de temps, dans cette Revue (1), quelques lettres inté-
ressantes. Dès lors M. Schlegel se mit hardiment a l'œuvre, et, devenu maitre
presque sans avoir été élève, il fonda et entretint seul la Bibliothèque indienne,
où beaucoup d'esprit et de savoir est mis au service d'une cause qui avait alors
besoin de cette double recommandation. Il publia, avec raccompagnemenl de
notes et d'une belle traduction latine, le Bhagfiavad-Gita, vaste épisode d'un
poëmequi ne compte pas moins de deux cent mille vers. Encore n'est-ce qu'une
édition réduite à l'usage de l'humanité : il existe dans la tradition religieuse un
Mahabahrata divin, composé de six millions de slocus ou de douze millions de
vers. Quelques années plus tard parurent successivement quatre livraisons du
Ramayâna. Parler du Ramayâna, de celte majestueuse et gigantesque iliade, pour
(1) Voyei l'étude sur M. Fauriel, Uviaisons du 15 mai et du 15 juin 1845.
186 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
ne louer que le talent du traducteur, que ce mérite d'une élégante et fine latinité
dont seul peut-être encore M. Boissonade possède le secret, toucher seulement par
ce côté à des œuvres qui intéressent à la fois l'histoire dps langues, des religions
et de la civilisation du monde, c'est ce qu'on ne saurait faire sans quelque em-
barras; mais pourquoi faut-il que M. Schlegel ait jeté dans sa vie des épisodes
longs comme une vie entière? Après nous avoir conduits à travers l'Europe, du
nord au sud et de l'est à l'ouest, il part, quand on pourrait croire ses courses
finies, pour des contrées inconnues. Qu'il nous soit permis de suivre de loin l'in-
trépide voyageur que nous avions jusqu'ici accompagné en disciple fidèle.
Un divin personnage dit quelque part dans le Bhugavad-Gita : « La science
qui s'applique à un seul sujet, comme si c'était le tout, étroite et manquant de
principes, n'atteint pas les hautes vérités; on l'appelle une science obscure. »
M. Schlegel avait deviné cette vérité quand il tenta de faire rentrer l'Orient dans
le cercle déjà immense de ses études. Au dire des juges les plus éclairés, le temps
lui a manqué pour faire faire à la science des progrès considérables, mais il en fut
au moins l'habile et heureux propagateur. L'étude de l'Inde était alors une nou-
veauté et inspirait quelque défiance. Le seul fait de la coopération de M. Schlegel
fut un immense service. L'autorité de son nom ne fut pas moins utile que sa rare
sagacité. Ce témoignage de la part d'un homme en possession d'une haute illustra-
tion littéraire et scientifique, et qu'on ne pouvait soupçonner de se laisser prendre
à des chimères, produisit l'effet le plus souhaitable; il gagna à la science le zèle
d'un petit nombre d'adeptes et l'estime de tous les érudits.
Le besoin de collationner les manuscrits et de conférer avec les savants de tous
les pays décida M. Schiegel à faire plusieurs voyages à Paris, à Londres, à Berlin.
Se trouvant dans cette ville en 18^7, il fut invité à faire un cours sur l'histoire des
beaux-arts. Des extraits de ses leçons ont été traduits en français (1), et font re-
gretter que la pensée du professeur n'ait pas été reproduite plus complètement.
Tout en s'élevant aux plus hautes considérations sur le beau, il n'oublie pas que
l'art doit profiter lui-même des observations qu'il fait naître, et passant, par une
transition naturelle, de la théorie à l'application, il donne d'utiles conseils aux
artistes. Cependant ces leçons, dans lesquelles le professeur dut se borner à des
indications succinctes, n'étaient pas destinées à former un livre ; elles n'étaient
que l'esquisse d'un grand ouvrage qui resta toujours à l'état de projet. Il est fâ-
cheux que le traducteur français qui les a recueillies n'y ail pas joint du moins
quelques articles plus étendus publiés à une autre époque dans divers journaux, et
réimprimés dans les Kristische Schriften. M. Schlegel l'y avait lui-même engagé.
Il y a surtout un de ces articles sur les rapports de l'art et de la nature qui eût
servi à établir nettement le point de départ de l'auteur. Pour déterminer la part
qu'il convient d'attribuer à la nature dans les œuvres d'art, il est nécessaire de
bien s'entendre sur le sens du mot nature. Selon M. Schlegel, ce mot, dans son
acception la plus élevée, ne comprend pas seulement l'ensemble des êtres, il em-
brasse la force toujours agissante qui renouvelle incessamment la création. Grâce à
cette prodigieuse activité, chaque atome est le miroir du monde; mais c'est sur-
tout dans l'homme qu'il se reflète. L'homme est un monde en abrégé, et seul, par
un glorieux privilège, il peut contempler en lui-même l'image vivante de la nature ;
(1) Leçons sur l'histoire et la théorie des beaux-arts, traduites par A. -F. Couturier de
Vienne. Paris, 1831.
DE L ALLEMAGNE. 187
c'est l'universalité avec laquelle la nature pénètre dans l'intelligence de l'homme,
et est pour lui reproduite dans le monde extérieur, qui est la mesure de son génie.
A travers ce langage un peu voilé, on peut reconnaître que. selon M, Schlegel, il
n'est pas besoin de recourir, pour expliquer l'idéal, à la notion de l'infini, à cette
perfection imaginaire que nous concevons même à la vue de formes défectueuses.
L'homme n'est pas chargé de refaire l'œuvre de Dieu; il lui suffit de l'observer et
de la sentir. Si i -ont assez délicats pour en découvrir les merveilles cachées.
son intelligence assez haute pour en comprendre les lois, bî son âme surtout est
assez ardente pour contenir toute l'émotion dont frémit elle-même la nature, il est
digne de la reproduire et il n'a qu'à l'imiter. L'idéal peut l'aider encore à deviner
ce qu'il ne peut voir, mais ne doit pas servir à dénaturer ce qu'il a vu ; seulement
il faut se souvenir qu imiter la nature, c'est être initié à ses secrets, agir d'après
ses principes, et en que que sorte participer à sa puissance. Ainsi imitait Promé-
thée, pour nous servir d'une image de M. Schlegel, quand il formait l'homme d'une
parcelle de terre, el l'animait avec une étincelle dérobée au soleil.
De retour à Bonn, M. Schlegel reprit ses leçons sur la littérature, el continua la
publication de ses travaux sanscrits. L'.ilmanach de Berlin, 1829. 1851, contient
deux articles d'un grand intérêt, dans lesquels sont résumées toutes les connais-
sances actuelles sur l'Inde. Vers le même temps, il composait en français ses Ré-
flexions sur l'étude des langues asiatiques, où il discutait toutes les publications
entreprises et projetées par la Société asiatique de Londres \ 185-2,. Deux ans après
parut l'essai sur l'origine des Hindous. Au milieu de ces occupations sévères, il
eut l'occasion de revenir une fois a ses poètes chéris, Dante. Pétrarque, Boecace.
M. Roselti, professeur à l'université de Londres, avait prétendu, dans un livre sur
les premières causes de la réforme, qu'il existait au xive et au xve siècle, dans
toute l'Italie, une association secrète se rattachant à la secte Jcs ajbigeois; que
Dante, Pétrarque, Boccace, étaient affilies à cette secte, el que leurs écrits étaient
composés dans un style à double entente, dont lui, M. Roselti. venait de retrouver
le secret. M. Schlegel ne voulut pas faire le sacrifice de Iq Daim- Comédie et du
Décaméron tels qu'il les avait compris jusque-la; il s'en tint à l'interprétation vul-
gaire, et dans un article demi-serieux, demi-plaisant, inséré dans celte Revu*
même (1), il fit justice de cette prétendue découverte; après quoi, s'excusait d'a-
voir entretenu trop longtemps ses lecteurs des rêveries d'un cerveau malade, il les
PBgaggait à rafraîchir leur imagination et a reposer leurs yeux, comme lui-même
allait le faire, en contemplant les dessins spirituels et presque aériens de l'aimable
Flaxman.
A cette époque, par l'effet du temps, parle choix même de ses études nouvelles,
la vie de M. Schlegel rentre dans le demi-jour, et l'ombre ira bientôt s'épaissis-
sant. Lors de sa rentrée en Allemagne, il avait dû passer quelques années d'une
existence bien douce. Toutes ses ambitions étaient comblées, Distinctions litté-
raires, titres honorifiques, lettres de noblesse, rien ne lui manquait, et. ce qui
devait plus légitimement flatter son orgueil, le temps avait consacre ses idées, et
on se souvenait encore de celui qui les avait répandues, De critique revo.ution-
naire il était devenu, ainsi qu'il l'a dit lui-même, critique constitutionnel. Mais
celte jouissance fut bientôt troublée . novateur hardi d ms la première partie de
sa carrière, M. Schlegel se vit dépassé et méconnu par la génération qui suivit. 11
(1) Yo\cz la Revue des Deux Mondes du 15 aoîu I"
188 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES
ne tint pas assez de compte des changements que les années avaient dû apporter
dans les esprits; il ne voulut pas s'y associer. Comme ce Romain d'humeur cha-
grine, il se plaignait d'être jugé par des hommes qui n'étaient pas nés au temps
de sa gloire. Il y a trois ans, il fit un appel au public français, et réimprima la
plupart des ouvrages qu'il avait composés dans notre langue (1). Le livre fut froi-
dement accueilli ; l'auteur fut sensible à cette indifférence, et en exprima à plu-
sieurs reprises son mécontentement. C'était encore une illusion détruite. Il menait
à Bonn une vie de plus en plus retirée; la plupart de ses amis et son frère étaient
morts. Sa société se composait surtout des étrangers qui venaient le visiter. Il
faisait un accueil obligeant, quoiqu'un peu fastueux, à tous ceux que recomman-
dait leur qualité ou leur savoir. Quand des voyageurs de nations différentes se
trouvaient réunis auprès de lui, il mettait une sorte de coquetterie à parler à
chacun sa langue, de manière à faire illusion à tout le monde. Sa conversation,
animée par les souvenirs de sa longue carrière, offrait un grand intérêt. On eût
pu seulement désirer en lui des préoccupations moins personnelles et des ménage-
ments plus délicats. Ses questions portaient souvent sur la France; il y songeait
plus qu'il n'eût voulu le laisser voir. Tout ce qui tenait à notre gouvernement
excitait vivement sa curiosité sans lui inspirer beaucoupde confiance. Il avait souvent
réclamé l'indépendance de la pensée, et dans de graves circonstances il avait fait
ses preuves contre la tyrannie, mais il ne craignait pas moins les écarts de la liberté
qu'il ne haïssait le despotisme, et s'en remettait avec confiance au régime paternel
des gouvernements absolus. Jusque dans ses dernières années, la variété de ses
travaux était pour lui un délassement ; il avait conservé cette vigueur du corps qui
tient à l'état de l'esprit. Il vient de mourir à l'âge de soixante-dix-huit ans, lais-
sant encore des travaux incomplets; mais, quoiqu'il se soit accusé d'avoir entre-
pris beaucoup et achevé peu de choses, en jetant un dernier regard sur sa vie, il â
pu se rendre le témoignage qu'il y en a eu peu de mieux remplies.
D'où vient donc que sa mort ait fait si peu de sensation, et que déjà ses dernières
années se soient écoulées au milieu de l'indifférence publique? C'est, il est vrai, le
danger auquel sont exposés les hommes dont la vie se prolonge après que leur
rôle est fini, qui restent spectateurs des événements et se renferment dans leurs
souvenirs; mais des raisons générales ne suffiraient pas à expliquer le changement
qui se fit dans l'existence de M. Schlegel : il fallut que lui-même y aidât par les
défauts de son caractère. Dans la première partie de sa vie, il s'était plus fait
craindre qu'aimer. Quand il ce^sa d'être redoutable, on ne se sentit pas attiré vers
lui, et rien ne le protégea plus, pas même son âge, que le tour de son esprit fai-
sait trop souvent oublier. Il avait indisposé beaucoup de monde par des préten-
tions de toute espèce et par les formes naïves qu'affectait sa vanité. M. Gustave
Kiihne a écrit récemment un article sur M. Schlegel dans la Gazette d'Àugs-
bourg (2). Avant d'entrer dans une appréciation sérieuse, il a cru devoir égayer
ses lecteurs par une représentation comique de la première leçon que M. Schlegel
Gt à Berlin en 1827. Il a dépeint le costume, l'altitude, les gestes du professeur
cherchant à captiver les bonnes grâces de son auditoire, et la satisfaction de lui-
même qui éclatait sur. son visage. Ce tableau trop peu grave est cependant in-
structif; il montre par quelles faiblesses antipathiques au caractère allemand
(1) Essais littéraires et historiques, par A.-W. Schlegel. — Bonn, 1842.
(2) Monalblaller zur Eryanzung der Allgemeinen Zeitung, août 1845.
de l'Allemagne. 189
M. Schlegel s'était aliéné les esprits. Ces travers augmentèrent avec le temps. On
demandait un jour à M. Schlegel quels étaient les écrivains contemporains dont le
style pouvait servir de modèle; il répondit : Tieck et moi. Quand il se reportait
aux derniers temps de l'empire, il aimait à s'exagérer la part qu'il avait pu mériter
dans les persécutions dirigées contre Mme de Staël, et allait jusqu'à supposer entre
l'empereur et lui une animosité personnelle. Nous relevons ces traits à regret et
dans la crainte d'être accusé d'inûdélité, si nous négligions un côté trop saillant,
nécessaire pour compléter la ressemblance. Ce ne sont pas là les souvenirs qui
doivent rester de cette vaste intelligence et de cette prodigieuse activité (1).
M. Schlegel appartient à la famille des critiques tels que Lessing, Winckelmann,
Frédéric Wolf, qui ont fait germer dans le inonde des idées nouvelles et ont atta-
ché leur nom à de grandes théories. Utiles auxiliaires du génie, eux seuls nous en
révèlent toute la puissance. A leur tour, ils méritent de fixer l'attention de la cri-
tique et de reparaître au premier rang. Par l'assemblage de ses rares qualités,
31. Schlegel combla presque l'intervalle qui sépare la faculté de produire de l'art
déjuger. S'il ne fut dans ses poésies originales qu'un très-habile versificateur, il
fut poète dans ses traductions; il fut poète surtout quand il fit passer dans ses
écrits ou dans ses improvisations l'admiration qu'il sentait pour ces divins génies,
Sophocle, Dante, Shakspeare, toutes les fois que l'enthousiasme, suivant la magni-
fique image de Platon, attacha à son âme les ailes qui nous transportent dans des
sphères plus élevées. A l'époque la plus brillante de la littérature allemande, il eut
une action décisive sur ie goût public; les esprits même les plus originaux ne
purent se soustraire tout à fait à l'empire de sa raison, et cet ascendant ne se
borna pas à sa patrie. Il fut aussi un critique français. Quand ses idées pénétrè-
rent en France, on appliquait au jugement des œuvres les plus diverses quelques
principes uniformes, sans s'inquiéter de la contrée ni de l'époque qui avait vu
naître l'auteur; on ne tenait nul compte des mœurs ou des institutions qui avaient
dû modifier ses idées. M. Schlegel signala les effets de ces circonstances trop né-
gligées; il montra comment de la religion chrétienne et de nouvelles institutions
sociales avait dû naître un art moderne inconnu à des modernes. Malheureuse-
ment il n'appliqua pas toujours les principes qu'il avait posés. Il s'était borné
d'abord à demander pour la littérature romantique une place dans la théorie de
l'art; bientôt il ne voulut plus reconnaître l'art moderne que sous cette seule
forme. Après avoir réclamé la tolérance, il finit par se montrer plus exclusif que
ses adversaires : frappé de leur aveuglement, il jugea des idoles d'après leurs
adorateurs, et rendit le génie solidaire de la médiocrité; mais ses erreurs sont de
celles où il y a toujours quelque chose à prendre. Nous n'admirons pas moins les
grands écrivains dont il a méconnu la gloire, et, grâce à lui, nous savons mieux
pourquoi nous les admirons. S'il ne sentit pas tout le prix d'une perfection trop
(1) On peut se faire une idée de celle activité en lisant la liste dos écrits de M. Schlegel
publiée récemment par M. le jurisconsulte Bœcking, qui donne en ce moment ses soins
à une édition complète des œuvres du célèbre critique. Les titres seuls remplissent
dix-huit pages d'impression. — Des lettres élues à l'obligeance de M. Bœcking et de
M. L. Lersch nous autorisent à démentir la nouvelle répandue par le Journal des Débots
que M. Schlegel aurait laissé de volumineux mémoires écrits en français. On a trouvé dans
ses papiers des pièces de vers français, parmi lesquels un grand nombre d'épigrammes
dont on se promet en Allemagne beaucoup de scandale, et dont, pour de tout autres molifs,
nous redoutons un peu la publication.
TOME I. 15
190 CRITIQUES ET HISTORIENS MODERNES DE I.' ALLEMAGNE.
constante peut-être, et qui se fait tort à elle-même, il eut d'ailleurs le sentiment
de toutes les grandes choses. Il en donna une dernière preuve quand, dans un
âge avancé, il rompit avec un passé glorieux, et remonta à celle antiquité qui
nous apparaît confusément à travers le double voile du temps et de l'espace. Cette
tenlative hardie couronna dignement sa carrière. Philologue et historien, critique
et poète, publicisle même dans l'occasion, M. Schlegel n'a pas besoin qu'on lui
tienne compte de l'universalilé de son esprit, pour lui assigner un rang élevé dans
chacune des voies qu'il a parcourues, et, si l'on regrette qu'il n'ait pas concentré
sur des objets moins variés l'effort de son intelligence, il est permis de croire que
dans sa pensée un lien secret rattachait toutes ses études l une à l'autre. Les choses
les plus diverses pouvaient se réunir à la hauteur d'où il les envisageait.
Ch. Galusky.
LE
CHATEAU BOURET.
« Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly; venez, monsieur, je tous
le montrerai. » Ce furent ces simples paroles, mais dites par Louis XIV, qui déci-
dèrent enfin an riche fermier général ;r prêter encore une fois quelques millions
au grand roi, auquel il en avait déjà tant avancé. Son cceur d'argent, d'abord
impitoyable, se fondit a cette invitation, faite avee le ton caressant que savait si
bien employer Louis XIV pour humilier les grands en parlant aux petits et pour
obtenir des petits l'or ou les services qu'il ne pouvait demander aux grands.
On sait que îe fermier général fui présenté à Marly, et que beaucoup de millions
ne purent trop payer cet honneur sans exemple: mais l'exemple entraîna des
inconvénients. Depuis cette présentation, tous les gros financiers mirent pour con-
dition tacite, lorsqu'on eut recours à eux pour quelque fameux emprunt, qu'on
leur ménagerait une entrevue avec le foi. L'exigence était forte; beaucoup de
courtisans la trouvèrent monstrueuse, même sous le règne de Louis XV, où Ion
commençait à se relâcher un peu de la rigoureuse étiquette du siècle précédent,
tëlle était forte sans doute, mais elle attestait l'admirable égalité de la dette sur
la terre ; elle était le symbole lointain de Sainte-Pélagie et de Cliehy, qui devaient
voir un jour tant de marquis, de ducs et de princes illustrer leurs murs et leurs
▼errous.
Cependant, comme il fallait payer les dettes de la cour, quelque fierté qu'on
eût, on finissait par fermer les yeux sur les prétentions de tous ces hommes d'ar-
gent; on se voilait le visage, et le scandale se consommait a la face tantôt de
Marly, tantôt de Versailles, tantôt de Saint-Germain. Le roi recevait le timincicr.
On connaît, par tradition, l'immense fortune du financier Bouret (1). Où l'avait-
il gagnée? Je pourrais répondre comme répondit le marquis de S...I-S.... a un de
(1) Quelques-uns l'appellent Bourei, d'autres Bouretle. Voltaire, qui connaissait beau-
coup le célèbre financier, écrit Bouret.
192 LE CHATEAU BOURET.
ses créanciers qui lui demandait quand il serait payé : — Fous êtes bien curieux,
monsieur! Peut-être l'avait- il gagnée dans le sel, peut-être dans les farines,
comme les frères Paris, peut-être avec rien, supposition la plus probable de toutes,
car l'argent est comme l'huile : il n'y a qu'à en battre longtemps et avec adresse
quelques gouttes pour former des montagnes d'écume. Il est hors de doute toute-
fois que Bouret dut le commencement de sa grande fortune à la fourniture du blé,
puisqu'en i747 la Provence lit frapper une médaille en l'honneur de ce fermier
général, qui lui avait procuré du grain pendant une disette sans vouloir accepter
d'autre indemnité que cette haute marque d'estime de toute une contrée recon-
naissante.
Bouret était, on ne sait combien de fois, millionnaire ; un moment son papier
fut préféré à l'or même au fond des Indes. À l'époque peu puritaine de sa prospé-
rité, c'était sous le roi Louis XV, on disait qu'il en usait en galant homme et en
homme galant. Il faut entendre par là qu'il avait sa petite maison du faubourg, de
nombreux amis à sa table, ses grandes entrées dans les plus célèbres boudoirs,
des chevaux de race, et qu'il donnait de délicieuses soirées dans des salons où
l'or de ses coffres semblait avoir germé en arabesques le long des murs.
Bouret traitait les gens de lettres avec la tendresse gastronomique qu'on n'a
plus guère de nos jours, dans le monde où l'on dîne, que pour les écrivains poli-
tiques. Jadis on craignait l'épigramme, on ne redoute maintenant que le premier-
Paris. La prose a volé la fourchette à la poésie. Grâce à ses libéralités, à ses prêts,
à sa table, Bouret a été épargné par les écrivains du xvme siècle. Voltaire seul,
dans un mouvement d'humeur échappé à sa vieillesse morose, attaqua le luxe de
Bouret; Voltaire, lui qui s'était écrié autrefois : Oh! le bon temps que ce siècle de
fer! il ne se souvint pas des bons rapports qu'il avait entretenus, comme on le
verra plus loin, avec l'opulent financier. C'est à Bouret qu'il fait directement
allusion dans un pamphlet intitulé Requête aux Magistrats, lorsqu'il dit par la
bouche du peuple, qui se plaint du carême : « On nous déclare que pendant le
carême ce serait un grand crime de manger un morceau de lard rance avec notre
pain bis. Nous savons même qu'autrefois, dans quelques provinces, les juges con-
damnaient au dernier supplice ceux qui, pressés d'une faim dévorante, avaient
mangé en carême un morceau de cheval ou d'autre animal jeté à la voirie, tandis
que dans Paris un célèbre financier avait des relais de chevaux qui lui amenaient
tous les jours de la marée fraîche de Dieppe. Il faisait régulièrement le carême ; il
le sanctifiait en mangeant avec ses parasites pour deux cents écus de poisson.
Nous ne répéterons pas avec son siècle que Bouret ouvrait une voie heureuse
à ses revenus en les faisant couler ainsi; mais nous regretterons toujours la perte
des caractères comme le sien dans notre société sans caractères. Aujourd'hui le
financier enrichi cache son or dans ses capitaux et ses capitaux dans le fond bien
ténébreux de la province, ou, ce qui est pis, dans les souterrains des banques
étrangères. Ce sont des fortunes ternes; nul ne les voit, pas même ceux qui les
possèdent; ils lèguent aux enfants des inscriptions sur Vienne ou sur Amsterdam,
et les enfants n'en jouissent pas plus que les pères. Tout se réduit à quelque chiffre
qu'on se passe de main en main. On n'est riche que mathématiquement. Aussi,
plus de grandes folies à faire parler toute l'Europe, comme celles des Brunoy et
des Lauraguais, et, ce qui vaut mieux, de ces folies à faire travailler les artistes,
ici avec le bronze et le marbre, là sur la toile. Que de tapisseries ! que de tableaux !
que de meubles n'exigeaient pas ces palais d'orgueil ou de plaisir construits par
LE CHATEAU BOURET. 19,"
la finance! Nous lui devrons encore pendant cinq cents ans ces milliers de dieux
domestiques dont nous parons nos cheminées et nos tablettes, si précieux encore
aujourd'hui qu'on s'efforce de les imiter. Les hommes d'argent avaient imaginé et
payé cela quelques années avant la révolution, ce terrible déménagement pendant
lequel on cassa le nez a tant de petits amours et les doigts à tant de jolies ber-
gères en porcelaine de Saxe et de Sèvres. Et que ne leur doit pas aussi la littéra-
ture! Ils se laissaient copier si complaisamment par les romanciers et si facilement
mettre en scène par les poètes, et sans jamais se fâcher ! Ils riaient les premiers
de leur embonpoint chinois, de leurs gros galons d'or, de leur figure ronde et de
leurs propos si pesamment alambiqués. C'étaient de bons petits dieux qui se lais-
saient frapper sur le ventre. Quel plaisir aurait-on aujourd'hui à voir reproduit
sur la scène un banquier vêtu de noir, causant avec un avocat de son espèce des
droits électoraux !
Comme son grand aïeul, Louis XV eut recours toute sa vie aux emprunts. Tout
déplorable qu'il fût, ce moyen résistait parfois, parce que les remboursements ne
s'étaient pas effectués en toute occasion avec l'exactitude convenable. Beaucoup
de financiers avaient fini par reculer devant le téméraire honneur de prêter leurs
pistoles au roi. La menace d'une banqueroute inévitable les effrayait.
A cette époque de doute sur la solvabilité de la cour, il fut proposé à Bouret de
prêter un certain nombre de millions à Louis XV, dont les coffres avaient été mis à
sec par des dépenses imprévues, comme si de telles dépenses ne doivent pas tou-
jours se prévoir les premières. Bouret ne fut pas des plus faciles à se laisser tou-
cher, mais il fut le plus audacieux. Après avoir stipulé les garanties de l'empfunt,
il ajouta qu'il ne consentirait à obliger la cour, car le nom du roi n'était jamais
prononcé ouvertement dans ces sortes de marchés, qu'à la condition expresse
d'être présenté à Louis XV. Il tenait singulièrement à un honneur dont ses descen-
dants auraient le droit de s'enorgueillir un jour. Ne pouvant leur léguer un nom
illustré par les armes ou sous la toge, il trouvait un dédommagement à l'obscurité
de son origine dans l'immense retentissement que donnerait à sa vie la haute dis-
tinction dont il était jaloux. Le mandataire de la cour suspendit sur-le-champ la
négociation : il n'osa, avec quelque raison, prendre sur lui de laisser espérer à
Bouret une satisfaction si démesurée. Être présenté au roi Louis XV, parler au roi !
mais que de gentilshommes de l'origine la meilleure n'auraient pas obtenu, sans
des motifs de la plus profonde gravité, l'honneur sollicité par le simple financier
Bouret! Le conduire à Versailles, le mettre face a face avec le roi! mais, après
une pareille infraction à l'étiquette, il n'y avait plus d'étiquette, par conséquent
plus de cour et presque plus de monarchie. L'or devenait par trop insolent!
Cependant l'intermédiaire officieux rapporta au gouverneur du palais, et celui-
ci au premier ministre, le désir de l'ambitieux prêteur. Dans ce trajet, la préten-
tion de Bouret fut couverte de moqueries infailliblement très-spirituelles. Il fallait
pourtant se décider. Assis sur son coffre, le financier attendait une réponse claire
et nette.
Prenant le roi dans un moment de bonne humeur, le premier ministre tenta
d'aborder la difficulté. Quoique très-large en matière de mœurs, le roi Louis XV,
il ne faudrait pas s'y tromper, n'était pas plus maniable sur l'étiquette que
Louis XIV. Il refusa tout d'abord. C'était un fâcheux précédent à établir; les gen-
tilshommes ne s'encanaillaient que trop chaque jour; l'exemple aggraverait le
mal, et le mal était des plus tristes Chaque chose a sa place à garder . les pins
101 LE CHATEAU BOURET.
ne descendent pas dans la vallée, les astres restent à leur place. On ignore si le
roi se servit absolument de ces deux comparaisons; mais, après avoir opposé un
refus formel à la fantaisie de Bouret, il se montra peu à peu mojps difficile; enfin,
dévorant sa rougeur, il consentit à l'entrevue. L'autorisation ne fut pourtant pas
donnée sans réserve. Bouret ne serait pas annoncé, il ne serait pas noté d'avance
sur le livre des réceptions, on ne le présenterait pas au sortir de la messe; mais
le roi, en se promenant dans les allées de Marly, permettrait à Bouret de l'aborder
et de lui offrir ses hommages.
Le lendemain, si ce n'est le jour même, les millions du financier étaient portés
sans bruit cbez le roi.
Le traitant s'était exécuté le premier; c'était maintenant au roi à tenir sa pro-
messe.
On voudrait pouvoir dire toutes les émotions de Bouret lorsqu'il fut conduit à
Marly et placé au milieu de l'allée par où devait passer le roi, qui, probablement,
se préoccupait beaucoup moins de la renconlre. De quel côté allait venir le roi?
Avec qui serait le roi? Comment le regarderait le roi? Que dirait-il au roi?
Lorsqu'il vit venir lentement vers lui Louis XV, appuyé sur son jonc à corne
d'or, Bouret perdit et son enthousiasme raisonneur et ses plus ingénieux projets
de soutenir la conversation tant souhaitée. Ses jambes ondulèrent comme les
arbustes plantés près de lui; il eût été incapable de faire une addition; l'effet pro-
duit sur sr,n esprit tenait du respect et de la terreur. Il eût volontiers rompu le
marché, s'il n'eût pas été trop tard. Le roi n'était plus qu'à vingt pas de luj.
Bouret s'en remit au hasard, et, le chapeau à la main, le corps arrondi autant que
le dessin de sa surface le permettait, il attendit le passage de Louis XVr Décidé
au sacrifice que la nécessité lui imposait, le roi voulut s'acquitter de son engage-
ment avec la meilleure grâce possible, et, en matière de courtoisie, on sait qu'il
était le digne héritier de Louis XIV. Il respirait les belles manières. S'arrêtapt
devant Bouret, il ôta son chapeau, et de sa plus douce voix il lui dit : « Monsieur
Bouret, je me promets le plaisir d'aller manger une pêche à votre campagne,
puisque vous m'avez rendu visite à Marly. »
Le roi était déjà loin, que Bouret, ivre d'orgueil et de bonheur, n'avait pas
encore trouvé une réponse à renVoyer à celui auquel il devait la haute et singu
lière marque d'estime qu'il venait de recevoir- Le roi de France et de Navarre lui
avait promis d'aller manger une pêche à sa maison de campagne! Cela veut dire,
pensa-t-il, qNue le roi daignera venir déjeuner chez moi! Je ne sais nen d'aussi
beau, d'aussi généreux, d'aussj grand, dans l'histoire de France Quel magnifique
prince! Mais qui me vaut un tel honneur? Bouret avait oublié ce qui lui valait un
tel honneur : il comptait pour rien les millions prêtés à Louis XV. Quelle modes-
tie! Oh! c'est le plus grand roi du monde! répétait-il jusqu'à en perdre la raison.
Pauvre Bouret, il ne savait donc pas que Mme de Sévigné en disait autant de
Louis XIV après avoir dansé avec lui?
En rentrant à Paris, qui pouvait à peine le contenir, il fit part de son bonheur
à tout le monde; le soir, dans les coulisses de l'Opéra, il n'était question que de
la bonne fortune du fermier général. Les danseuses le voyaient déjà ministre.
Bouret n'aurait pas été loin de partager leur opinjon. La nuit fut belle sur l'oreil-
ler; le lever du soleil le vit plus calme; il réfléchit. « Le roi, murmurait-il sous
les lambris dorés de sa chambre à coucher, m'a promis de venir manger une
pêche à ma campagne, mais je n'ai pas de campagne. Il m'en faut une, et qui soit
LE CHATEAU BOURET. 195
digQe de recevoir un pareil hôte : une campagne avec château. Un beau, un ma-
gnifique château près de Paris, serait mon affaire. . où le trouver? Allons à la
recherche d'un château ; allons ! » Il sauta en bas du lit, et il s'élança bientôt sur
la route de Versailles, plein d'impatience et d'espoir.
A droite et à gauche du chemin, il apercevait à profusion de superbes étendues
de terrain, veloutées de gazon, lançant des fusées d'eau limpides vers le ciel, et
portant sur leur socle des châteaux ciselés comme des pièces d'orfèvrerie floren-
tine; mais on ne voyait pas alors, ainsi que de nos jours, les grandes propriétés
traînées à l'encan judiciaire La terre de famille restait dans la famille, comme
celle-ci restait sur le sol, Rien ne changeait de place, rien ne bougeait. Le portrait
de l'aïeul ne quittait pas plus le mur que les bijoux de l'aïeule ne quittaient la
maison. Belle et touchante immobilité! car, lorsque la vie et la résidence sont
ainsi prises au sérieux, les sentiments s'y conforment. Croire, aimer, promettre,
deviennent des choses sérieuses. Bouret sonna vainement à toutes les grilles de
châteaux entre Paris et Versailles; aucun n'était à vendre. A peine rencontra-t-il
plus loin, mais trop loin de la route, des propriétés d'une certaine étendue. Il
renonçait d'ailleurs bien vite à s'en rendre acquéreur en voyant les médiocres
proportions des bâtiments, pauvres habitations de gentillâtres ruinés, établis là
pour être plus près de Versailles, le grand rendez-vous des solliciteurs. Il éprouva
l'inquiétude de Colomb ayant un monde dans la tête et manquant de vaisseaux
pour je découvrir. Ses excursions se tournèrent du côté de Fontainebleau. Rien
non plus sur cette longue rue de dix-huit lieues où l'on ne peut faire cent pas, en
1846. sans rencontrer un château à acheter. Les bords de la Seine lui offriraient
peut-être la propriété qu'il convoitait avec tant d'ardeur ; on y voyait alors, entre
autres résidences charmantes, Choisy-le-Roi, qui fut plus tard à Mw de Pompa-
dour, Soisy sous-Étiolles, Petit-Bourg au duc d'Antin, Sainte-Assise au duc d'Or-
léans; si Bouret pouvait devenir leur voisin ! Le roi mangerait la pêche sans sortir
de chez lui... Malheureusement, même absence de maisons de campagne dignes
de recevoir un roi dans ce rayon nouveau qu'il parcourait pas à pas, l'âme triste
et le front découragé. Bouret en maigrit; il en perdit le repos, l'appétit, le som-
meil. Cette pêche le poursuivait nuit et jour; il en rêvait; elle se posait sur sa
poitrine comme un cauchemar. Il n'y a pas de petits chagrins, pas de petites dou-
leurs. Ce n'est pas le mal qui entre dans le cœur, c'est le cœur qui s'élargit au
point de se déchirer ou se réduit à rien pour entrer dans la forme que prend le
mal; Alexandre écartelait son cœur quand il désirait posséder le monde; Bouret
étouffait le sien dans l'intérieur d'une pêche. Quelle envie a eue le roi! se disaiMl
parfois dans la déception de ses courses,; mais, se reprenant aussitôt, il ajoutait :
C'est un si grand honneur pour moi!
Un jour que, fatigué de la parfaite inutilité de ses démarches, il avait, tout
rêveur, traversé la forêt de Sénart et celle de Rougeaux, l'une et l'autre peuplées
de riches domaines dont un seul aurait fait sa joie, le moindre de tous, il arriva à
un endroit qui surplombe la Seine et touche à un petit village de chaume nommé
Nandy, célèbre d'ailleurs par la famille de l'IIospital, qui fll bâtir le château de
Nandy. C'est une espèce de tribune pittoresque d'où le cœur parle au ciel, à
l'espace et à l'horizon. Derrière vous la forêt de Rougeaux, à vos pieds la Seine,
dont la moire finement glacée se déroule depuis des siècles toute chargée de des-
sins qui sont des bois, des champs de blé, des oiseaux, des fleurs, des berges mous-
seuses, des villages qui se peignent renversés dans sa trame liquide et frissonnante.
196 LE CHATEAU BOURET.
— Puisque personne ne veut me vendre un château, s'écria-t-il à l'aspect de
ce beau paysage, j'en élèverai un ici, dont je rendrai tous les autres jaloux.
Peu de jours après, Bouret achetait le terrain de Croix-Fontaine, où il proje-
tait d'ériger sa construction seigneuriale. Telle est l'origine du château qui porta
tantôt son nom, tantôt celui de Croix-Fontaine, et qu'il dépensa tant d'argent à
faire bâtir.
Détruit moins de soixante ans après sa construction, il est difficile aujourd'hui
d'en donner une description exacte. On sait seulement qu'il affectait les formes
d'un vaste pavillon, ce qui laisserait supposer qu'il n'avait pas d'ailes. Les rensei-
gnements pris auprès d'anciens propriétaires témoignent de la richesse d'un mo-
bilier dont ils ont acheté plus lard les principales pièces, quoiqu'ils se taisent
volontiers sur ces acquisitions un peu bande-noire. Outre les salons d'apparat
communs à tous les châteaux, le château Bouret renfermait des cabinets d'une
incroyable originalité. Celui dit du Japon avait coûté des millions à orner. Il était
littéralement en porcelaine. Les tables, les fauteuils, la cheminée, les corniches
venaient de la Chine. C'étaient des morceaux d'une dimension effrayante. Jus-
qu'aux lampes, jusqu'aux carreaux qui étaient faits de cette pâle si chère alors,
si chère encore aujourd'hui. L'escalier qui conduisait à celte pièce était également
en porcelaine nuancée d'or et d'azur, et tournait comme une conque manne dont
il avait la transparence rosée. M1,e Gaussin , qu'aima toujours Bouret, monta plus
d'une fois cet escalier diaphane. Il est probable que Zaïre quittait ses mules avant
d'en fouler les marches. Quel rêve de Bagdad! quelle vision de péri! cet homme
d'or, ce palais enchanté, cette divine actrice, cet escalier tournoyant à la lueur
adoucie des bougies!
Pour mieux faire sa cour à l'imagination du roi, Bouret avait fait meubler un
autre cabinet exactement semblable à celui qu'occupait Louis XV, à Versailles,
quelques jours avant de se marier avec la fille du roi de Pologne. L'originalité de
celte pièce, pour être comprise, a besoin d'une explication.
Lorsque le mariage du roi avec la jeune princesse polonaise fut arrêté, à l'ex-
clusion des infantes portugaise et espagnole, le vieux cardinal de Fleury se préoc-
cupa beaucoup des moyens qu'il convenait d'employer pour apprendre, sans danger
comme sans erreur, à son royal élève les obligations d'un mari. On sait que les
femmes inspiraient une telle terreur au jeune prince, qu'il fondit en larmes et
trembla de frayeur, quand on lui annonça une première fois sans préparation que
le jour de l'arrivée de l'infante il serait forcé de coucher avec elle. Voici le moyen
auquel eut recours le spirituel cardinal pour instruire son élève si pudique et si
timoré. Il fit placer aulour de sa chambre douze tableaux parfaitement exécutés
et destinés à allumer sa tendre imagination d'adolescent. Il comptait sur la curio-
sité des yeux pour éveiller celle du cœur et sur l'intelligence du peintre pour
porter la clarté dans celle de Louis XV. Au nombre de ces douze tableaux
étaient V Amour naissant, Daphnis et Chloé, la Recherche, le Bouton de Rose, la
Fleur désirée, la Fleur ravie. Sous le tableau allégorique de la Fleur rame, on
lisait ces vers de Chaulieu :
Celte insensible Iris, celte Iris si farouche,
Dans mille ardents baisers vient de plonger mes feux ;
Pour goûler à longs traits ce nectar amoureux,
Mon âme tont entière a volé sur ma bouche.
LE CHATEAU BOURBT. 1&7
Tels sont les vers choisis par un cardinal dans les œuvres d'un abbé pour
inspirer à un roi très-chrélien les devoirs d'un mari. 0 dix-huitième siècle!
Les architectes, les maçons, les peintres, ne se retirèrent que lorsque le château,
le parc, les parterres et les pavillons furent achevés. Bouret avait semé l'or, et des
merveilles étaient sorties de terre. A l'endroit même où Bouret avait failli se noyer
de désespoir, il pouvait contempler maintenant du haut de son belvéder l'immense
horizon de ses forêts. Les pêches ne furent pas oubliées : réunissant en un seul
tous les vergers qu'il avait achetés pour agrandir sa propriété, il ne manqua pas
plus de pêchers que de pêches à offrir au roi. Son vœu le plus ardent, on l'ima-
gine, ne consista plus alors qu'à rappeler à Louis XV la promesse qu'il lui avait
faite il y avait un an. Depuis un an, le roi, toujours de plus en plus endetté, au
lieu de rembourser Bouret, s'était engagé envers lui pour d'autres sommes.
On le trouva moins difficile lorsqu'il fut question d'accorder une seconde
audience à Bouret, de son côté moins timide à la solliciter. Le premier pas était
fait des deux parts. Celte fois le fermier général ne fut pas reçu en plein vent et
comme à la dérobée; il se montra à Versailles, dans un salon royal, au milieu des
Condé, des Matignon et des Villeroi. « Sire, osa dire Bouret, la pêche est mûre;
mon château compte sur l'illustration de votre visite promise, si votre majesté
s'en souvient, dans le parc de Marly. » Sans remarquer ce que signifiait le mot
pêche venu à travers la phrase de Bouret , Louis XV comprit à peu près que le
financier lui rappelait une visite qu'il avait probablement consenti à faire à son
château de Croix Fontaine.
« — Très-bien, monsieur Bouret, lui dit-il en passant dans une autre salle ;
nous irons bientôt chasser dans votre parc. »
— Chasser dans mon parc! le roi viendra chasser chez moi! autre honneur
plus considérable, se dit Bouret. Ce n'est plus une pêche que Louis XV viendra
cueillir dans mon domaine, c'est une chasse qu'il veut y faire! » Voilà Bouret se
voyant à cheval auprès du roi % et galopant déjà au son du cor, aux aboiements
des chiens, au cri des piqueurs, tout comme s'il s'appelait Condé. Il rêvait déjà
les hallali de Chantilly. Ce qui ne fut pas un rêve, c'est l'argent qu'il dépensa pour
se monter des équipages de chasse, cent mille écus au moins. El cependant il
avait englouti des sommes énormes dans l'achat des terrains sur lesquels son
châleau s'était élevé. Les ruines de ce beau château subsistent encore à l'endroit
que nous avons indiqué : un pavillon est resté debout pour attester l'honnête
orgueil de ce financier au grand cœur. Toutes construites en marbre et en pierre
de taille, les caves de ce magnifique domaine, qu'on pilla pendant la révolution,
ont résisté à la pioche; il aurait fallu employer la mine. Ces caves sont immenses;
elles se perdent sous les terres qui les ont envahies et couvertes. Des chênes ont
cloué leurs racines dans ces pierres éternelles. Nous dirons, après avoir terminé
l'étrange histoire de cette fortune bue par le limon du xvme siècle , la légende
qu'ont fait naître ces caves prodigieuses.
De distance en dislance, dans les bois que Bouret acquit autour de son domaine,
on aperçoit encore au-dessus des hautes herbes des bornes milliaires, placées là
afin d'indiquer les mesures parcourues par ses équipages particuliers. Cette ligne
de bornes s'étendait depuis Paris jusqu'à son château de Croix-Fonlaine. La route
qu'il fit ouvrir au milieu du bois, et que devait prendre Louis XV, se voit encore
aux endroits où les herbes sont plus rares et quand le vent les couche. On dirait
une voie romaine: la révolution a déjà fait des antiquités parmi nous. En voyant
408 LE CHATEAU BOURET.
ces jeunes ruines, ce vieux passé de soixante ans à peine, on est saisi de cette
affreuse mélancolie qu'on éprouve à l'aspect des monuments indiens inachevés et
par terre, pourris et neufs, a demi enfouis dans les jungles et étineelanU de cou-
leur. Le néant, dans sa faim, les a dévorés avant d'être mûrs.
— Puisque je ne puis plus douter maintenant de la visite du roi, se dit Bouret,
puisqu'il est sûr qu'il daignera passer une journée entière chez moi, dans mon
palais de Croix-Fontaine, il y va de mon honneur de lui prouver sous toutes les
formes, de toutes les manières, le respect, l'amour, l'enthousiasme dont je suis
pénétré pour sa royale personne. L'histoire parlera de celte visite. Les siècles à
venir citeront un instant mon nom à côté de celui de Louis XV. Travaillons donc
en vue de celte considération ; grandissons-nous, par un effort personnel, jusqu'à
la hauteur de l'histoire.
Après avoir tout prévu, tout arrangé pour que chaque minute du jour consacré
à la suprême visite offrît à Louis XV une surprise, un enchantement, un plaisir,
Bouret songea sérieusement à éterniser ie souvenir du passage du roi dans sa
propriété. Il fut saisi de la frénésie des Fouquet et des Lafeuillade. Louis XV
effaça Dieu dans son âme enivrée de courtisan. Comment perpétuer ce souvenir?
Les médailles n'ébranlent pas i'imagjnation avec assez d'énergie ; elles ne s'adres-
sent qu'aux fibres molles des savants. Les tableaux exécutés pendant la fête qu'ils
reproduisent sont un hommage que Fouquet a déjà employé à sa fameuse fête de
Vaux. Un financier copier un autre financier! Non. Pour un bonheur sansexemple
dans sa vie, il imagina une reconnaissance sans exemple. Bouret voulut élever
une statue colossale à Louis XV au milieu de la cour d'honneur du château, Le
premier objet qui frapperait la vue du roi en entrant, ce serait sa glorieuse image,
reproduite avec art par le ciseau d'un habile statuaire.
La statue fut exécutée. Nous regrettons de ne pouvoir dire ici le mérite et le
prix de ce morceau; les recherches ont été stériles : Bouret toutefois le considé-
rait comme d'une grande valeur, puisqu'il osa demander une inscription à Voltaire,
alors entouré des immenses rayons de son éblouissant déclin.
Soit que Voltaire, exilé à Ferney, n'éprouvât pas un désir très-vif de rimer les
vertus du roi sur le socle de sa statue, soit qu'il ne tînt pas à obliger le financier
Bouret, il lui répondit d'une manière aussi spirituelle qu'embarrassée. Il s'étrangle
avec son esprit. Ah ! s'il pouvait se moquer du roi et du financier;.... mais la vieil-
lesse l'a rendu prudent. On voit seulement dans sa réponse qu'il aimerait autant
que ce fût à lui qu'on élevât une statue. Il répond à Bouret que }\. Marmontel lui
dira, — ce qui permet de supposer en passant que Marmontel avait ses grandes
familiarités auprès de Bouret, — combien notre langue répugne au style lapidaire,
à cause des verbes auxiliaires et des articles. Il ajoute aussitôt, endossant sa peau
de démon, qu'il est bien triste d'emprunter deux vers d'un ancien auteur latin
pour honorer Louis XV. « Répéter ce que les autres ont dit, c'est ne savoir que
dire; de plus, le roi viendra chez vous; il verra votre statue, et n'entendra pas
l'inscription. Si quelque savant duc et pair lui dit que cela signifie qu'on souhaite
qu'il vive longtemps, on avouera que la pensée n'en est ni neuve ni Gne.
» Il y a bien pis; si j'ai la hardiesse de vous faire une inscription en vers pour
la statue du roi, H faut rencontrer votre goût, il faut rencontrer celui de vos amis,
et vous savez que la première idée qui vient à tout convive, soil à table, soit en
digérant, c'es! de trouver détestable tout ce qu'on nous présente, à moins que ce
ne soit d'excellent vin de Tokai. »
LE CHATEAU BOÏÏRET,
199
Enfonçant petit à petit le poignard dans le cœur de Bouret, Voltaire ajoute dans
la même lettre, car elle est longue, quoique très-spirituelle (Correspondance,
lettre AL1I. 1768), qu'il ne lui envoie point de vers pour le roi, le temps des vers
étant passé chez la nation, et surfout chez lui; mais s'il était encore officier de la
chambre du roi, poursuit-il, s'il avait posé sa statue de marbre sur un beau pié-
destal, le roi verrait ces quatre petits vers, qui ne valent rien, mais qui exprime-
raient que c'est un de ses domestiques qui a érigé eelte statue; et, après s'être
considéré comme domestique dans sa phrase scélérate, afin d'arriver à donner en
plein visage cette jolie qualification à Bouret, Voltaire cite les vers assez insigni-
fiants qu'il mettrait au pied de la statue du roi.
Qu'il est doux de servir ce maître!
El qu'il est juste de l'aimer !
Mais gardons-nous de le nommer,
Lui seul pourrait s'y méconnaître.
« Mais ce que je ferais dans mon petit salon de vingt-quatre pieds, vous ne le
ferez pas dans votre salon de cent pieds;
Mes vers trop familiers seront vus de travers,
Et pour les grands salons il faut de plus grands vers.
» Si j'étais à votre place, voici comment je m'y prendrais : je collerais du papier
sur mon piédestal, et j'y mettrais, le jour de l'arrivée du roi :
Juste, simple, modeste, au-dessus des grandeurs,
Au-dessus de l'éloge, il ne veut que nos cœurs.
Qui fit ces vers dictés par la reconnaissance?
Est-ce Bouret? Non, c'est la France.
» Le résultat de tout ceci, monsieur, est que vous n'aurez point de vers de moi
pour votre statue. »
Le résultat de toutes ces sinuosités épistolajres du philosophe de Ferney est
celui-ci ; J'aime peu Louis XV, que je crains beaucoup; je n'ai pas le temps de
faire des vers pour vous. Cependant, si vous employez ceux-ci, vous me serez
agréable, puisque je ne les ai pas écrits pour rien; mais, dans le cas où ils seraient
trouvés mauvais, tant pis pour vous, à vous la faute, je vous ai dit d'avance de ne
pas les mettre sous votre statue.
Nous ignorons complètement le parti auquel s'arrêta Bouret; il est probable
qu'il fit graver sous la statue les vers de Vv)ltaire, et qu'il attendit ensuite l'effet
que l'œuvre du statuaire et celle du poëte devaient produire sur Louis XV.
Louis XV était déjà bien vieux quand il s'engageait si témérairement à savourer
une pêche dans les jardins de son financier, et il était de cinq ans plus vieux en-
core lorsque Bouret, qu'on lui présentait pour la troisième fus, mais cette lois aux
Tuileries, lui rappelait, avec une assurance respectueuse Jailalteuse espérance qu'il
lui avait donnée d'aller chasser dans son parc.
Celte fois Louis XV se souvint parfaitement de sa promesse. Avec un esprit
infini, car Louis XV a été le Voltaire des rois, et ce Ion d'exquise courtoisie qu'il
avait puisé sur tes genoux de M'"° de prie, et épuré plus tard auprès des plus spi-
rituelles femmes du monde, il fil remarquer à Bouret qu'il était bieu vieux poui'
200 LE CHATEAU BOURET.
chasser sur les terres des autres. Il l'assura cependant que, s'il persistait, il était
prêt à ratifier ses paroles, malgré l'âge et le besoin du repos. Confus de tant de
bontés, Bouret se jeta à genoux, et protesta que, si quelque chose pouvait le con-
soler de n'avoir pas eu l'honneur de voir le roi poursuivre le cerf dans son domaine,
c'étaient à coup sûr les paroles qu'il venait d'entendre. « Relevez-vous, monsieur
Bouret, lui dit ensuite le roi, et assurez Mme Bouret que, dès que mes graves
atteintes de goutte m'auront quitté, j'irai faire la médianoche à votre château ,
puisque la chasse m'est interdite. » Bouret se releva et accompagna le roi, qui
entrait dans ses petits appartements.
— Je n'ai plus rien à désirer sur la terre, pensa Bouret en quittant les Tuile-
ries pour regagner son hôtel. Sa majesté s'est excusée de n'être pas venue chasser
chez moi, et elle s'invite d'elle-même à une médianoche à mon château. La pèche
à cueillir dans mon jardin, ce n'était qu'un déjeuner, la chasse un dîner; mais la
médianoche, c'est le souper et le bal. Sa Majesté couchera chez moi, comme
Louis XIV coucha chez le prince de Condé à Chantilly, et chez le duc de Montmo-
rency à Écouen.
Nous avons dit les sommes ruineuses dépensées par l'excellent Bouret à la con-
struction de son château; nous y ajouterons, outre celles qu'il continuait à prêter
au roi, les sommes qu'il prodigua si inutilement pour remplir son parc de cerfs et
de sangliers. Sa fortune se trouva largement compromise ; mais l'ambition l'avait
poussé de vague en vague jusqu'au milieu de la haute mer; il était moins naïf main-
tenant dans son désir de recevoir chez lui le roi. Pourquoi sa majesté n'anoblirait-
elle pas ce qu'elle avait touché ? Pourquoi le château Bouret ne deviendrait-il pas,
le lendemain de la visite du roi, une petite seigneurie, et le maître du château
quelque chose aussi ? Il existait des exemples de moins juste élévation. Comme cette
idée souriait à Bouret!... Lui gentilhomme! ayant des armes sur son argenterie et
au panneau de ses voitures! Oh! mon Dieu! il serait modeste : un champ de sino-
pie et une pêche d'or en abîme, surmontée d'une couronne de vicomte.
Une réflexion vint foudroyer Bouret. Le roi lui avait dit : « Monsieur Bouret,
assurez Mme Bouret que j'irai faire la médianoche à votre château. » Madame Bou-
ret! Le roi me croit donc marié? Comment, pourquoi le détromper?. . A mon âge,
un fermier général doit être marié... le roi a raison... Et d'ailleurs, comment don-
ner une médianoche sans femme?... Quelle femme viendrait à ma soirée, si je n'ai
pas une femme, et une femme qui soit madame Bouret? Puis-je introduire sa ma-
jesté au milieu des danseuses de l'Opéra ? Je serais un homme perdu de mœurs, je
serais déshonoré. Les fermiers généraux ne jouissent pas déjà d'une réputation
virginale. Après tout, se dit Bouret, il est temps de fermer ma carrière trop dissi-
pée déjeune homme : j'ai eu un célibat assez agité. L'erreur du roi ne serait-elle
pas un avertissement de la Providence, qui m'appelle à contracter un mariage pur,
honnête, et à goûter les joies sacrées de la famille?
Au bout de tous ses raisonnements et de toutes ses réflexions, Bouret trouva le
mariage. Il se maria enfin avec une cousine de Mme de Pompadour. La parole du
roi avait été un ordre pour lui. Ce fut un grand scandale dans les coulisses de
l'Opéra, l'endroit où l'on s'épouse le plus, et où l'on se marie le moins. On se mo-
qua delà fin ridicule du financier; il rougit un peu, il se résigna ensuite; enfin
il osa se montrer en public avec sa moitié légitime.
— Vienne le roi maintenant ! s'écria Bouret, j'ai une femme pour lui faire les
honneurs de la médianoche où il s'est invité.
LE CHATEAU BOURET. 201
Louis XV eut des rhumatismes après la goutte, de mauvaises digestions entre la
goutte et les rhumatismes; sa santé ruinée ne se relevait pas. Chaque fois que
Bouret voulait parler de la médianoche au ministre, le ministre répondait : c Sa
majesté ne quitte plus Versailles; dès qu'elle ira mieux, on songera à lui remettre
en mémoire votre fête. »
En attendant, la fortune du financier déclinait comme lu santé du roi. Les deux
règnes finissaient. Enfin Bouret apprit un jour avec toute la France que le roi était
mort de la petite vérole. Bouret faillit aussi en mourir. Il était écrit, dit-il en
pleurant, que le roi ne mettrait pas le pied à mon château. Ni déjeuner, ni chasse,
ni médianoche! Et je me suis marié!... ajoutait plus bas Bouret.
Devinez-vous comment finit cette superbe existence? Par un coup de pistolet.
Bouret se brûla la cervelle. Qui peut dire que l'origine de son désespoir ne date
pas de son ambition d'être présenté au roi, et du jour funeste où il apprit que le
roi lui rendrait sa visite? Sa mort violente eut lieu en l'année 1778, quatre ans
après celle de Louis XV, son débiteur et son idole. Il avait fini par être si pauvre
et si oublié de ses amis, qu'il ne trouva pas, lui le prêteur des rois, cinquante
louis à emprunter.
Où étaient donc ces gens de lettres, ces artistes qu'il avait tant fêtés autrefois?
où étaient aussi ces danseuses de l'Opéra, ces chanteuses de la Comédie-Italienne,
ces comédiennes de la Comédie-Française, pour lesquelles il avait fait faire des cabi-
nets de porcelaine et des boudoirs d'hermine? ces divinités qui ornaient son olympe,
cet olympe dont il était le Jupiter sous la plus persuasive de ses métamorphoses,
éblouissante pluie d'or? Oh! ne les accusez pas encore! Ceux-ci aussi bien que
celles-là mouraient à l'hôpital quand Bouret mourait de misère. C'est leur plus
bel éloge. L'homme de lettres, spirituel jusqu'au bout, se mettait alors au-dessus
de l'ingratitude par l'impossibilité d'être reconnaissant.
On manque de blâme, quand on songe que cette belle fortune de Bouret s'est
perdue dans une pensée de largesse et de dévouement. Bouret se ruinant pour
une pêche et se brûlant la cervelle pour avoir trop aimé son roi est un héros à sa
manière, un grand homme d'une façon particulière à un siècle, à une époque qui
ne ressemble à aucune autre. Sans doute, s'il eût été économe, s'il avait eu des
vertus prudentes, son petit-fils serait aujourd'hui président millionnaire d'une
société de chemin de fer. Le bel avantage pour nous!
Bouret a eu son heure; son nom éveille l'attention : je l'ai évoqué. Il vous aura
peut-être fait sourire et penser un instant. N'est-ce rien? Que demillions ne rap-
portent pas autant, sans parler du budget!
Je n'ai jamais traversé la forêt de Rougeaux sans me détourner de mon chemin
pour aller, à travers bois, revoir ces ruines où un homme a tant dépensé d'or,
d'espérance et de dévouement. Le xvmc siècle, si hardi, si frivole, si spirituel et
si athée, vous y parle de sa plus charmante et de sa plus triste voix ; c'est un
désenchantement adorable.
Il est à observer que toutes ces fortunes disproportionnées, qu'elles soient bien
ou mal acquises, frappent presque toujours d'une maladie triste ou bouffonne ceux
qui les possèdent. Dieu les permet, mais il ne les aime pas ; il ne les souffre qu'à
litre d'exemple offert aux déshérités de ce monde. Elles découragent l'envie et
raffermissent le sage dans la voie de médiocrité où il marche. Nous avons connu
dans ces dernières années un financier aussi riche que Bouret, aussi généreux
avec plus d'ordre, et d'une loyauté que nous ne refusons pas à Bouret, mais dont
202 LB CHATEAU BOUKET.
le passé ne nous dit rien- Honoré un jour d'une invitation chez M. Laffitte, à son
château de Maisons, nous avons pu, avec ia discrétion commandée par un grand
nom et une courtoisie charmante, examiner les ombres jetées sur une existence
glorieuse et pure. La mélancolie répandue sur ce front en apparence si calme con-
trastait l'âme. Il n'y a qu'un roi qui ait le droit d'être aussi triste* Nous avons été
témoin des agitations de cet esprit supérieur jouant au fondateur dans un espace
de deux kilomètres, après avoir été le Masaniello de la France pendant trois jours.
Les vingt ou trente chaumières de Maisons-Laffitte et ses rares habitants le ren-
daient aussi inquiet, pensif et sombre, que Lycurgue ayant à donner des lois à tout
un peuple. Tantôt c'était la rapine d'un citoyen de la nouvelle ville qui avait em-
piété sur le champ de betteraves du voisin, tantôt c'était le reproche d'un habi-
tant dont on avait détourné le ûlet d'eau où se désaltérait son pommier; et puis
c'était l'incommensurable regret de noire fondateur de voir sa ville manquer de
population. Il l'avait faite si fraîche, si coquette, si pittoresque, si honnête, si
tranquille, et l'on n'y venait pas! Il en séchait de douleur. — Monsieur, daigna-t-il
me dire, vous avez vu Maisons ; vous avez vu tous les efforts que j'ai faits pour
créer aux Parisiens une ville enchantée, une ville de fleurs, de silence et d'oiseaux :
à votre avis, qu'y manque-t-il?
— Des vices, lui répondis-je.
— Comment! des vices?
— Oui, monsieur, des vices. Romulus fonda Rome avec des brigands; les plus
belles colonies ont eu pour originaires des pirates. Les villes sont comme les
théâtres; elles n'existent que par les vices. Il y a trop d'oiseaux et d'acacias â
Maisons et pas assez de cafés, de restaurants, de pâtissiers, de marchands de vins.
— Vous avez peut-être raison, me dit-il en soupirant, mais je ne tenterai pas
votre moyen. Et il continua à descendre de plus en plus dans cette méditation au
fond de laquelle j'apercevais les mécomptes et les amertumes du fondateur déçu.
Il avait aussi sa pèche sur la poitrine. Bouret attendait un roi, M. Laûilte atten-
dait un peuple.
Si ceux qu'égarera une partie de chasse aux limites de la forêt de Rougeaux
voient blanchir entre les rameaux de la clairière le toit aigu d'un petit pavillon,
ils auront sous les yeux tout ce qui reste de la colossale construction de Bouret,
la maison du gardien !
Il reste aussi les fameuses caves de marbre et de pierre de taille dont nous
avons parlé, et auxquelles les habitants des localités voisines rattachent une légende
fort répandue. Sou caractère tout à fait allemand, empreint de la couleur brune
des mines du Hartz, la fait sortir de la vulgarité de ces sortes de traditions orales.
Le trompette perdu (tel est le nom de cette légende) nous a paru mériter une place
dans l'histoire du riche financier.
Frappés des prodigalités intarissables de Bouret, les paysans lui attribuèreut
des richesses fabuleuses. Non-seulemtnt il était plus riche que le roi, ce qui était
vrai, puisqu'il prêtait au roi, mais il était riche comme un sorcier. S'il ne fabri-
quait pas de l'or, il en possédait tant et tant, que les caves de son château eu
étaient pleines. Le tiers de la forêt de Rougeaux, sous laquelle ces splendides
caves se prolongeaient en tous sens, était pavé de pièces et de lingots. Les dia-
mants n'y manquaient pas non plus assurément.
A la révolution, le château fut démoli, mais les caves triomphèrent de la des-
truction, secrètement protégées par la puissance du génie qui gardait l'or du fer-
LE CHATEAU BOURET. 205
inier général. Vainement les plus braves, les plus hardis tentèrent-ils de s'aven-
turer dans le souterrain, d'où ils ne devaient sortir que riches à millions; le
génie les repoussa sans cesse par le souffle de la terreur, après quelques pas ris-
qués dans l'obscurité la plus épaisse. Chaque année voyaii plusieurs tentatives
semblables et de nouvelles défaites, mais qui toutes, au lieu de décourager la cu-
pidité, ne servaient qu'à l'irriter davantage. La légende eu était Là, lorsqu'un
enfant du pays, de retour de l'armée, un trompette, se la fit minutieusement ra-
conter à la veillée de minuit. Chacun cherchait sur son visage bruni par tous les
soleils quelques marques d'étonnement ou d'effroi; mais le trompelte avait vu le
Caire et Moscou : i! s'étonnait peu, il ne s'effrayait jamais. Ii était entré dans
Rome en conquérant; son cheval avait mangé le gazon sacré des jardins du Va-
tican. Notre trompelte n'avait pas plus de préjugés que son chevai. Quand il eut
ouï la légende, il secoua sa pipe, se caressa la moustache, et s'écria en riant :
« N'est-ce que cela? La nuit est belle; de ce pas, si vous le permettez, je vais
descendre dans ces caves, et, par la barbe de muphti que j'ai prise au Caire! je
n'en sortirai qu'après les avoir fouillées comme les poches d'un Prussien ; à moi
un bâton et une lanterne ! »
La surprise fut générale. On voulut détourner le trompette de ce projet, dont
l'inutilité était aussi bien démontrée que le danger était certain depuis plusieurs
éboulements constatés dans les caves : on lui parla du génie, du démon, des
gnomes ; il fut inébranlable. Tout ce qu'on obtint de lui au nom de sa mère et de
sa fiancée, ce fut que pendant son trajet souterrain il ne cesserait de sonner de
sa trompette, afin de rassurer ceux qui le suivraient pas à pas au-dessus de sa
tête. Soit! dit-il, et l'expédition commença. On accompagna en foule le trompette
jusqu'à l'entrée des caves, dans les sombres cavités desquelles il ne tarda pas à
s'enfoncer. Pendant un quart d'heure, on entendit la fanfare, tantôt en éclats
bruyants, tantôt en sons étouffés, courir et serpenter sous la voûte de la forêt.
Que de trésors il voit ! que de trésors il touche! se disait-on, jaloux déjà des ri-
chesses du trompette. Tout à coup la fanfare cesse : on écoute, on s'interroge, on
écoute encore, on penche la tête, on appelle le vent, on colle l'oreille contre terre;
rien ! l'effroi gagne la compagnie. Que lui est-il arrivé?... que fait-il ?... il remplit
peut-être ses poches de doublons.. . La fanfare se fait de nouveau entendre au bout
d'une demi-heure; mais le trompette ne reparaît pas... Vn moment la fanfare
jaillit d'un point, on y court; une autre fois elle s'élance d'un point diamétrale-
ment opposé, on s'y précipite; la fanfare a encore changé de place... On eût dit
un feu follet sous la forme d'un son. Jusqu'au jour, celte musique décevante, va-
gabonde, menteuse, transpira à travers la terre. Aux premières lueurs de l'aube,
elle s'éteignit, et le trompette ne sortit pas des entrailles de la forêt. Le lende-
main, pareil silence; les jours suivants, pareil désespoir. Le trompette avait in-
failliblement péri victime de sa témérité.
Cependant, un an après, un vieux bûcheron prétendit avoir entendu, au milieu
de la nuit, sonner de la trompette sous la terre, à quelque cent pas des ruines du
château Bouret; un garde-chasse du château de la Grange affirma que la même
nuit il avait entendu le même bruit. Lu fallait-il davantage pour croire que le
trompette perdu errait encore dans les caves mystérieuses de Bouret? L'année
suivante, des braconniers, eux qui ont l'oreille si fine, repétèrent aussi qu'ils
avaient été surpris pendant la nuit par les sons plaintifs d'un cor souterrain.
Depuis lors, les paysans assurent que trois fois par an, par une belle nuit d'hiver.
204 LE CHATEAU BOURET
le trompette perdu se révèle aux gens qui traversent la forêt. Le malheureux, dit
la légende, ne peut plus retrouver l'entrée des caves, ou bien, ce qui n'est pas
moins probable, il ne veut pas se décider à quitter une partie de l'or dont il est
surchargé.
Telle est la jolie légende du trompette perdu et la fin de l'histoire du château
Bouret.
Léon Gozlan.
i $ —
ÉTUDES
SUR L'ANTIQUITÉ.
ARISTARQUE.
I. — F.-A. Wolf : Prolegomena ad Homeram ; Halle, 1795.
II. — K. Lehrs : De Aristarchi studiis Homericis ; Kœnigsberg, 1833.
III. — Ed. Muller : Histoire de la théorie de l'Art
chez les anciens; Breslau, 1837.
IV. — Fr. Ritschl : Les Bibliothèques d'Alexandrie sous les Ptolémées;
Breslau, 1838.
I.
On a complaisamment démontré combien les lettres romaines le cèdent aux
grecques par l'invention et l'originalité. Il est un genre du moins où Cicéron et
Quintilien assurent à Rome un glorieux avantage : c'est la critique littéraire. Grâce
à Cicéron et à Quintilien, nous savons ce que c'est qu'un traité de critique écrit
avec éloquence; nous savons ce que peut, même en un livre technique, celte verve
du sentiment littéraire qui passionne la raison et rend le précepte intéressant et
instructif à l'égal de l'exemple. Est-il donc possible que les beaux-arts, la poésie
surtout, n'aient pas eu, en Grèce, un véritable artiste pour législateur et pour
juge? Parmi tant de philosophes qui avaient écrit sur la poésie, n'en est-il pas un
qui fût mieux né qu'Aristote, pour en parler à la fois avec passion et avec méthode?
On ne le saurait dire aujourd'hui; mais la critique grecque, il faut l'avouer, est
tome i. I \
206 ARISTARQUE.
mal représentée par les rares débris qui nous sont parvenus. Denys d'Halicarnasse
n'est le plus souvent qu'un rhéteur à courte vue, qui doit sa réputation chez les
modernes au malheur qui nous a privés des ouvrages de ses maîtres. Il gourmande
Hérodote et Platon, d'ordinaire sans comprendre la puissance et la délicatesse de
leur génie. Gardons-nous de mesurer l'esprit grec sur les proportions de cette
maigre et plate littérature. La Grèce a eu d'autres critiques plus dignes de ce
nom : Aristote, au premier rang, par les dates comme par la profondeur des théo-
ries, et, pour l'art de juger les hommes, Aristarque et Longin. Malheureusement
les œuvres critiques de ces trois écrivains n'ont pas échappé aux ravages qui ont
fait de la littérature grecque une si déplorable ruine. Les théories d'Aristote sur
la poétique, ces théories qui troublaient les nuits du grand Corneille et qui, malgré
bien des rébellions du génie moderne, ont gardé jusqu'à nous tant d'autorité, ne
nous sont parvenues que par lambeaux dans un petit livre où l'on a vu tour à
tour le brouillon ou l'abrégé informe d'un grand ouvrage. Longin devait surtout
sa gloire à un traité du Sublime où de nobles pensées sont rendues avec une in-
dépendance et une chaleur d'âme qui honorent le rhéteur vivant sous un régime
de tyrannie; mais voici que tout récemment la malencontreuse découverte d'un
érudit vient d'enlever à Longin la propriété de ce curieux ouvrage. Le traité du
Sublime est redevenu anonyme, et attend de quelque découverte nouvelle le véri-
table maître dont Longin avait, pendant trois siècles, usurpé la place (1). Quant au
vrai Longin, digne secrétaire de Zénobie, nous sommes réduits aujourd'hui à le
juger d'après quelques pages de rhétorique banale et de métrique, et d'après
quelques fragments d'un commentaire sur Platon.
Aristarque a été longtemps plus malheureux encore; c'est vraiment le nom le
plus populaire et le plus vénéré de la critique chez les anciens ; ses décisions ont
eu force de loi et presque d'oracle; Panétius l'appelait un devin (2). Cicéron a dit
quelque part : « J'aime mieux me tromper avec Plalon que d'avoir raison avec tant
d'autres. » Il y a eu des admirateurs d'Aristarque qui préféraient expressément
ses erreurs à l'évidence de la vérité. « Nous suivons ici Aristarque, dit un com-
mentateur d'Homère, plutôt que Hermapias, bien que celui-ci nous paraisse avoir
raison (3). » Les élégants écrivains de Rome y importèrent de bonne heure cette
superstition pour un nom tout-puissant à Alexandrie. Fiet AHstarchus, a dit Ho-
race. Aristarque a personnifié chez nous, comme au siècle d'Auguste, la perfection
du goût unie à cette franchise délicate du caractère qui donne à la raison toute son
efficace et son autorité dans l'appréciation des œuvres de l'art. Et pourtant, il y
a un demi-siècle à peine, celui qui aurait voulu justifier par des faits une si grande
renommée n'aurait guère trouvé à recueillir dans beaucoup de livres qu'un petit
nombre de notules grammaticales sans importance et sans intérêt. On se souvenait
bien qu'un de ces héroïques aventuriers qui, lors de la prise de Constantinople,
sauvèrent les débris de la littérature grecque au milieu de l'inondation barbare,
Jean Aurispa, annonçait à ses amis deux volumes tout pleins des commentaires
(1) Le manuscrit unique, d'où ont découlé tous les autres manuscrits connus de cet
ouvrage, porte en titre : de Denys oo de Longin. L'omission de la particule a longtemps
fait admettre un nom, Denys Longin, qui n'est cité nulle part ailleurs. Le vrai nom du
critique était Cassius Longin.
(2) Athénée. xiv,p. 614.
(ô) Scholies de Venise sur l'Iliade. îv, i;35. Comparez h. 516 et passim.
ARISTARQUE. 207
d'Aristarque sur l'Iliade; mais la promesse était restée sans effet, et Bayle, écri-
vant son article Aristarque, ne trouvait guère plus d'une ou deux pages de ren-
seignements authentiques sur ce grand personnage; il n'a rien moins fallu, pour
allonger son travail, que la discussion des doutes et des erreurs accumulés sur ce
sujet par les biographes modernes (1).
C'est la France qui a eu l'honneur d'exhumer sous des ruines oubliées une
partie au moins de l'œuvre d'Aristarque. Des érudits avaient déjà remarqué dans
la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, un vieux manuscrit de l'Iliade d'Homère
enrichi de notes où le nom d'Aristarque était souvent cité. En 1781, un Français,
d'Ansse de Villoison, envoyé par le gouvernement en Italie pour y fouiller les bi-
bliothèques, retrouva ce trésor. Il en comprit toute la valeur et ne se donna pas
de repos qu'il n'en eût procuré la publication (2). Grâce à son zèle, l'Europe
posséda bientôt une édition de l'Iliade annotée, non plus par quelque professeur
de l'université d'Iéna ou d'Oxford, mais par tous les grammairiens d'Alexandrie,
une espèce de variorum, comme diraient aujourd'hui nos bibliographes. Il n'y
manquait même pas les signes jadis consacrés parmi ces savants hommes pour
marquer les vers apocryphes, ou obscurs, ou difficiles. Les noms de Zénodote,
d'Aristophane, de Cratès, d'une foule d'autres auteurs, dont quelques-uns renais-
saient pour la première fois à la lumière depuis dix-huit siècles, se pressent dans
cette curieuse compilation. Aristarque seul y est plus de mille fois cité. A Hercu-
lanum ou à Pompeï, le miracle n'eût pas étonné. On avait cru un instant retrouver
sous la cendre du Vésuve une antiquité tout entière; mais le sort, qui se joue de
nos prévisions et de nos espérances, avait voulu qu'à Herculanum on ne déterrât
que d'insipides ouvrages de l'école épicurienne avec quelques lambeaux d'un mé-
diocre poëme en vers latins, tandis qu'une bibliothèque sans cesse visitée par les
curieux et les savants nous rendait, après plusieurs siècles d'oubli, l'inventaire de
tous les travaux d'une génération érudite sur le plus beau chef-d'œuvre de l'anti-
quité. Aussi l'éclat de cette découverte fut grand parmi le monde, et il l'eût été
plus encore si, comme le Voyage d'Anacharsis, le gros volume de Villoison n'eût
paru la veille de la révolution française. L'Allemagne, moins rapidement émue
dans la paix de ses écoles, continua l'œuvre de Villoison, et même elle la continua
tout autrement qu'il n'eût voulu; car elle tira de son livre de cruels arguments
contre l'unité du personnage d'Homère. On assure que Villoison, dans la sincérité
de son orthodoxie, ne se consola jamais d'avoir fourni des armes à un odieux
scepticisme. Wolf, l'auteur de tout ce désordre (nous parlons le style d'alors),
entra pourtant un jour comme associé étranger à l'Académie des inscriptions et
belles-lettres; mais Villoison était mort depuis longtemps. Vivant, on peut croire
que la courtoisie académique lui eût épargné le voisinage d'un aussi belliqueux
confrère.
A l'aide des nouvelles richesses qu'offrait le commentaire de Venise, Wolf avait
restauré à grands traits la figure d'Aristarque, considéré surtout comme éditeur
(1) L'article Aristarque, dans l'Encyclopédie allemande d'Ersch et Gruber, écrit par un
bien savant et bien ingénieux philologue, ne nous a pas semblé digne du sujet. L'auteur
n'a pas voulu donner .-îutre chose qu'une courte biographie.
(2) Venise, 1788, in-folio, avec de savants prolégomènes. Une nouvelle édition du com-
mentaire, avec des tables alphabétiques fort utiles, a été publiée à Berlin, en 1825. par
lumi. iiekker; 1 vol. in-4°.
208 ARISTARQUE.
critique des œuvres d'Homère. Cette esquisse, excellemment juste dans sa briè-
veté, n'a pas satisfait l'érudition allemande. En fait d'histoire et de grammaire,
nos voisins sont comme le César de Lucain,
Nil actum reputans si quid superesset agendum.
Pour eux, rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire. Après Wolf, il
s'est trouvé un patient philologue qui a réuni et mis en ordre, avec une grande
exactitude, tous les fragments, toutes les remarques, et jusqu'aux plus petites
notes relatives au travail d'Arislarque sur Homère. Plus heureux que Longin, qui
voit diminuer son héritage, Aristarque voit donc le sien s'étendre et s'assurer
chaque jour. Peut-être même allons-nous y ajouter encore en rapprochant ici
quelques documents restés épars chez les biographes et les érudits, et en essayant
d'offrir un ensemble de la vie d'Aristarque et de ses travaux.
Mais cette étude serait imparfaite, si nous ne remontions un peu plus haut pour
replacer Aristarque au milieu de son siècle et de l'école même dont il fut le plus
glorieux représentant.
IL
Ce fut une grande chose, à coup sûr, que la fondation d'Alexandrie, de son
Musée, de sa bibliothèque. Une politique habile se montre à chaque pas dans cette
histoire des Ptolémées que nous recomposons aujourd'hui, faute d'écrivains ori-
ginaux, avec des débris d'inscriptions, des fragments de manuscrits mutilés.
Athènes achevait sa tâche littéraire. Plus de grand poète tragique ou lyrique; la
comédie se continuait encore avec honneur, mais sans originalité, par les succes-
seurs de Philémon; en philosophie, plusieurs écoles secondaires se partageaient
l'héritage de Platon et d'Aristote. Alexandre conçut le projet de déplacer le centre
de la Grèce, d'ouvrir un autre Pirée à l'activité commerciale des cités grecques,
et de dérouter, si j'ose ainsi dire, le patriotisme hellénique que tant d'exemples
immortels avaient habitué à considérer Athènes comme sa véritable métropole. Il
fonda Alexandrie, sur les bords du Nil, aux avant-postes de la civilisation égyp-
tienne, pour servir de rendez-vous à toutes les nations du monde alors connu :
c'était un véritable coup d'état et qui ne manqua pas son effet. En quelques
années, Athènes eut une rivale, une rivale dont la splendeur devait l'éclipser et
lui survivre. 11 est vrai qu'avec les coups d'étal on ne fonde pas une littérature.
Grâce à l'énergique volonté de ses princes, Alexandrie posséda bientôt un beau
port, un Musée, des bibliothèques; elle appela, elle accueillit libéralement tous
les poètes, tous les savants de la Grèce qui voulurent y chercher fortune. Les Juifs
eux-mêmes, qui apparaissent ici pour la première fois dans l'histoire grecque avec
leur caractère national encore reconnaissable aujourd'hui, les Juifs furent admis,
invités peut-être au partage de cette hospitalité généreuse. Le concours de tant
de nations donna bientôt naissance à un dialecte nouveau, qui s'appela le dialecte
alexandrin. Dans le Musée, les écrivains puisaient largement à toutes les sources
de l'érudition. Les bibliothèques d'Athènes n'étaient rien auprès de la vaste collée-
ARISTARQUE. 209
tion réunie par les Ptolémées. Celle de Pergame, malgré la noble émulation des
Attaleset des Eumènes, n'arriva jamais au même degré de richesse (I). On avait
prodigué les trésors pour qu'Alexandrie ne pût rien envier à aucune ville de l'an-
cienne Grèce. Quelques témoignages même ajoutent que, par une nouveauté
presque hardie, on avait fait traduire en grec les ouvrages écrits en langue étran-
gère, entre autres la collection des livres sacrés des Hébreux ; c'est à cette époque,
en effet, que remonte la fameuse version des Septante. A tous ces établissements
littéraires présidait, comme chef suprême, le secrétaire même du roi (épistolo-
graphe), en même temps grand-prêtre ou ministre des cultes pour toute l'Egypte,
et toujours Grec de naissance, vivante image de cette adroite ambition qui voulait
fondre autant que possible deux religions, deux civilisations profondément dis-
tinctes, quoique depuis longtemps forcées de s'unir par les Intérêts politiques et
commerciaux (2).
Mais la science n'est pas l'inspiration, et l'on cherche vainement ce qui pouvait
inspirer des poètes ou des orateurs dans cette cage des ?nuses, comme un spirituel
satirique du temps appelait le Musée. Les crimes et les révolutions de palais, le
gouvernement jaloux d'un ministre secrétaire d'état, le voisinage d'une population
active, avide de gain et superstitieuse, au milieu d'une ville où les monuments
même des arts ne pouvaient offrir qu'un mélange plus ou moins heureux du style
grec et du style égyptien : tout cela devait disposer bien peu les esprits aux grandes
conceptions du beau. Aussi connaît-on beaucoup d'astronomes, de mathématiciens
à Alexandrie; les villes de commerce aiment et favorisent celte culture des
sciences exactes, même au delà des besoins de leur industrie. Quant à la poésie
alexandrine, en vérité, c'est une bien pâle contrefaçon des grandes choses qui
l'ont précédée. Apollonius (je n'en voudrais point médire, surtout depuis que
M. Sainte Beuve a fait si habilement ressortir quelques-unes des beautés
que ne lui déroba pas Virgile), quel faible imitateur d'Homère! Lycophron, avec
son immense logogriphe de YAlexandra, quel usurpateur du nom de poète ! Je ne
vois guère clans Callimaque qu'un habile versificateur. Théocrite lui-même (pour-
quoi faut-il qu'ici encore je rencontre des admirations que je dois respecter?),
Théocrite, comme peintre de la passion et de la nature, reste fort au-dessous de
cette verve puissante qui anime l'épopée et la tragédie antiques. Faisons d'ailleurs
aussi large qu'on voudra la part de l'invention dans les poèmes d'Apollonius et de
Théocrite. Est-ce bien Alexandrie qui les a inspirés? Apollonius vécut longtemps
à Rhodes; Théocrite était Syracusain de naissance. Quand Apollonius s'élève au-
dessus d'une imitation artificielle des formes homériques, c'est par quelque sou-
venir de ses voyages, et grâce au contact d'une vie moins factice que celle d'Alexan-
drie. Dans la collection des œuvres de Théocrite, je ne vois que les Fêtes d'Adonis
qui offrent quelque peinture vraiment naïve des mœurs alexandrines. Pour ses
poésies pastorales, Alexandrie ne lui a fourni que des livres ; sa muse est celle de
Daphnis le Sicilien : les bois, les montagnes, les rivières, toute la nature enfin,
(1) Voir C.-F. Wegener, De Aida Altalica lilerarum artiumque fautrice, libri sex;
Copenhague, 1836, in-8°. Il n'a paru encore que la première partie de celle monographie
intéressante.
(2) On reconnaîtra ici le résultai des curieuses recherches île M. Letronne : inscrip-
tions de l'E/jijpte, t. T, 184 i, in-4°. Il t'a ■ 1 1 lire aussi sur celle époque nue esqui.sM* ingé-
nieuse el savante de Ueyne, Opuscida académie t. t. I, p. 76 : /Je Gtnio sœcidi Piole-
mœorum.
310 ARÏSTARQUE.
dans ses vers, est celle d'une autre Grèce que cette Grèce improvisée sur les bords
du Nil par la volonté persévérante d'une dynastie de conquérants.
Que sont donc, avant tout, ce Musée, ces bibliothèques d'Alexandrie? Un vaste
entrepôt des richesses anciennes de la littérature grecque. Qu'est-ce que la littéra-
ture dans l'école alexandrine, sinon une discipline savante qui perpétue l'imitation
des grands modèles, et remplace le génie par un industrieux mécanisme? Ainsi,
la véritable gloire littéraire de cette école, en dehors des sciences exactes, et avant
la création de la philosophie qui porte son nom, repose sur les travaux de ses gram-
mairiens, ou, pour mieux dire, de ses critiques.
En effet, pour ne pas trop rabaisser cette gloire, il faut bien connaître ce que
l'antiquité attachait d'importance et d'honneur au titre de grammairien. Sur ce
point, les témoignages abondent (1) ; j'en choisis un presque au hasard, bien pos-
térieur au siècle d'Aristarque, mais que l'on peut sans crainte appliquer à une
époque plus ancienne. Écoutez donc ce qu'enseignait le père du poète Stace, gram-
mairien, professeur dans une école de Néapolis : la musique, la métrique, la
philosophie des sept sages, l'épopée, la tragédie, la comédie, l'élégie, la poésie
lyrique. Son esprit et sa mémoire embrassaient tout le domaine de l'éloquence :
Omnia nacnque animo complexus, et omnibus auctor,
Qua fandi via lata patet, sive orsa libebat,
Aoniis vincire raodis, seu voce soluta
Spargere et effreno nimbos aequare profatu.
A son école, la jeunesse apprend et la funèbre histoire de Troie, et les longues
erreurs d'Ulysse, et le génie du belliqueux Homère, et les utiles préceptes d'Hé-
siode; quelle loi règle les sons de la lyre de Pindare, de celle d'Ibycus et
d'AIcman, de celle du fier Stésichore et de la courageuse Sappho ; elle entend ex-
pliquer les vers savants de Callimaque, les ténèbres de Lycophron, les énigmes
de Sophron et les gracieux secrets de Corinne. Stace le père est de plus un poêle
et un poète lauréat. Callimaque, Apollonius, d'autres encore, avaient uni cette
double palme de la science et du talent poétique. Le premier, que l'on ne connaît
guère aujourd'hui que par ses hymnes, avait laissé des commentaires, des tablettes
de chronologie littéraire; c'est le père de la bibliographie. Apollonius aussi quit-
tait le rôle de commentateur et de bibliothécaire pour écrire les Argo nautiques,
et il donnait de son propre poème une seconde édition, la seule des deux qui soit
parvenue jusqu'à nous. Mais les devoirs seuls du grammairien suffisaient à une vie
tout entière, même à une vie ambitieuse de gloire. Il n'y a rien d'exagéré dans cet
éloge que la douleur arrache au fils du professeur napolitain. On y pourrait même
ajouter quelques lignes pour achever le portrait idéal d'un grammairien critique.
Stace n'a pas dit (sans doute il craignait de déparer ses vers par de tels détails)
que l'examen et la correction des manuscrits comptaient aussi parmi ses fonctions,
qu'il devait savoir à fond la géographie, l'histoire et la mythologie, pour expliquer
les vieux auteurs, pour décider à l'occasion sur l'authenticité d'un ouvrage sus-
pect. Voilà une véritable encyclopédie. C'est, en vérité, le trivium et le quadri-
(1) Voir L. Lersch, Philosophie des langues chez les anciens (en allemand); Bonn,
1838-1841, in-8\ et Graefenhan, Histoire de la Philologie classique (en allemand);
4844-1845, in-8', ouvrage dont les deux premiers volumes ont seuls paru.
ARISTARQUE. '2 1 1
vium du moyen âge, augmentés de tout ce que le moyen âge avait perdu de la
science classique. Avant l'école d'Alexandrie, la Grèce n'avait ni histoire littéraire,
ni dictionnaires de sa vieille langue ou de ses divers dialectes, ni grammaire mé-
thodique; tout cela fut l'œuvre des alexandrins, œuvre qui mérite d'honorer leurs
noms auprès de la postérité. Toute littérature largement développée a eu ses
écoles de grammairiens et de critiques. Henri Estienne, Casaubon, Gabriel Naudé,
Vaugelas, sont les alexandrins de notre littérature. Tel savant du Musée, comme
Henri Estienne, amassait les matériaux d'un vaste lexique; tel, comme Casaubon,
examinait les titres douteux d'un ouvrage que des faussaires ou des commerçants
avides offraient, pour un grand prix, à la munificence souvent aveugle des Ptolé-
mées; tel autre, comme Naudé, voyageur intelligent et négociateur bibliophile,
obtenait, sur garantie, du peuple d'Athènes, l'exemplaire officiel des tragédies
d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, exemplaire dû aux soins de l'orateur Ly-
curgue, et précieusement conservé dans l'Acropole, où, pour le dire en passant,
il ne rentra jamais (1) ; un autre fixait, comme Vaugelas, les lois de l'atticisme par
l'exemple des bons écrivains et la discussion des locutions contestées. Je trouve
même, sous le règne de Ptolémée-Philadelphe. une poétesse, femme et mère de
savants, qui me rappelle, en vérité, la fameuse Mmo Dacier, fille de l'helléniste Le
Fèbre, et femme d'un philologue dont elle partagea les travaux. Myro ou Mœro,
native de Byzance, eut pour mari le philologue Andronicus, et pour fils Homère le
tragique, un des six poètes qui composaient à Alexandrie une sorte de pléiade
secondaire après celle des grands poètes d'Athènes. Elle avait écrit en vers héroï-
ques un poème intitulé Mnémosyne, en outre divers morceaux élégiaques et lyri-
ques ; enfin des épigrammes dont il reste quelques fragments (2). Comme Anne Le
Fèbre, il paraît qu'elle avait aussi commenté le vieil Homère, et on lui fait hon-
neur d'avoir, la première, expliqué certain passage obscur de l'Odyssée (3). Tous
ces illustres académiciens d'un autre âge avaient aussi leurs séances, où ils débat-
taient des questions littéraires, et où ils étaient partagés en deux classes, selon
leur aptitude à poser des problèmes ou à les résoudre. Nous avons les procès-
verbaux de quelques séances de ce genre, qui font plus d'honneur au zèle des
grammairiens qu'à la gravité de leur esprit et de leur science (4). Quelquefois
pourtant la critique prenait à Alexandrie un rôle plus solennel encore, et qui
rappelle notre Académie française, rédigeant, pour composer la première édition
de son dictionnaire, une liste des auteurs classiques et jugés dignes d'en fournir
les matériaux. C'était un bibliothécaire, qui, sous l'autorité sans doute et avec
les avis de ses confrères, dressait le Canon des poêles épiques, lyriques, dramati-
ques ou comiques, celui des historiens et des orateurs. Un grand respect semble
s'être attaché à ces décisions que nous ne pouvons pas toutes contrôler aujour-
d'hui (5) ; celles de notre Académie n'ont pas toujours rencontré la même obéis-
sance chez les contemporains, ni obtenu la même consécration dans le jugement
de la postérité.
(1) Plutarque, Vie de l'orateur Lycurgue; Quintilien, x, 1, § 66; Nissen, De Lycurgi
oratoris vita et rébus gestis (Kiel, 18~3, in-8 ), p. 86.
(2) Fabricius, Bibl. Grœca, t. II, p. 151.
(ô) Scholies sur le chant xn, vers 6V2.
(4) Voir Dugas-Montbel. Histoire des poésies homériques, p. 115.
(5) Les principaux témoignages sur ce sujet sont réunis par Kuhnkenius à la fin tle son
Histoire critique des orateurs grecs, plusieurs fois réimprimée.
212 ARISTARQUE,
III.
On voit ce qu'était la science littéraire d'Alexandrie. II est temps d'apprécier
l'homme qui, dans ce monde élégant et érudit, se plaça au premier rang par le
savoir et le bon goût.
Aristarque était né, dans l'île de Samothrace, d'un père qui portait le même
nom que lui. Il vint sans doule assez jeune à Alexandrie, où il eut pour maître
Aristophane de Byzance, savant bien oublié aujourd'hui, quoiqu'il soit le principal
inventeur des signes que nous employons encore dans l'orthographe française, de
nos accents. L'usage était alors que le grammairien conservateur des bibliothèques
eût pour successeur le plus distingué d'entre ses auditeurs, ou au moins quelque
élève de l'école alexandrine. C'est ainsi qu'à Zénodote avait succédé Calliraaque,
à Callimaque Eratosthène, puis Apollonius, à celui-ci Aristophane, dont l'héritage
fut recueilli par notre Aristarque. De même aussi qu'Aristote avait élevé Alexandre,
et Zénodote les fils du premier Ptolémée, Aristarque devint le précepteur du fils
de Philométor. Jadis les Pharaons subissaient en quelque sorte une instruction
toute sacerdotale, et entendaient chaque jour la leçon de morale contenue dans
les livres sacrés (1). Les Ptolémées, sans renier complètement les souvenirs de
cette éducation olficielle imposée aux Pharaons par le sacerdoce égyptien, voulu-
rent, à ce qu'il semble, laisser sous la tutelle de l'esprit grec les jeunes princes
de la maison royale. Ils ne pouvaient, sur ce point, mieux concilier les intérêts de
leur politique avec le respect dû aux vieilles traditions, qu'en s'adressant à quel-
qu'un de ces graves érudits qui présidaient aux travaux du Musée et des bibliothè-
ques. Cela n'a pas toujours assuré à l'Egypte des souverains bien dignes du trône ;
mais il ne faut pas juger trop vite l'instituteur d'un roi par l'élève qu'il a formé.
Pour réussir glorieusement dans celte tâehe difficile, il ne suffit pas d'être Aristote,
il faut rencontrer un Alexandre. Un prince d'ailleurs est bien rarement l'élève de
son seul précepteur. Tout, autour de lui, concourt à le former, souvent à le cor-
rompre. C'est du moins une dignité qui s'ajoute à la condition des savants que ce
partage de la vie intime du palais. Le musicien Slratonicus parlait de son art de-
vant un Ptolémée ; le roi crut pouvoir jeter son mot dans la discussion, il le fit im-
poliment : « Prince, lui dit alors Stratonicus, autre chose est un sceptre, autre
chose une lyre » (mot à mot, un plectre, un archet; il jouait sur l'assonance
des deux substantifs). C'est ainsi que Boileau osait soutenir contre toute la cour
son droit de déclarer mauvais des vers que le roi trouvait bons (2). On aime à
rencontrer si loin de nous ces traits d'une familiarité qui honore également le
prince et son favori. Combien est plus honorable encore la confiance des princes
alexandrins envers le savant hôte du Musée qu'ils choisissaient pour maître de
leurs enfants!
Malgré ses doubles fonctions de professeur et de bibliothécaire, Aristarque fut
un philologue laborieux et fécond. Un témoignage porte à huit cents le nombre
(1) Diodore de Sicile. I, 70, Clément d'Alexandrie, Stromates, VI, 4.
(2) Aihénée, vin, p. 350 (d'après l'historien Capiton d'Alexandrie). Comparez, dans le
lïolœava, § ix, l'anecdote qu'on a quelquefois défigurée en l'abrégeant.
ARISTARQUE. 01 S
de ses livres, et ce nombre, si étrange qu'il paraisse, peut n'être pas exagéré; c'est
précisément celui des livres attribués à Calliinaque; c'est, avec moins de variété,
la même abondance qui nous étonne dans ce que les anciens racontent d'auteurs
plus originaux, d'Aristote par exemple, de Théophraste et de Chrysippe. Du reste,
les livres alors n'étaient pas toujours ce que nous appellerions aujourd'hui un
volume. Les subdivisions d'un grand ouvrage comptaient pour autant de livres.
Parmi ceux d'Aristarque, on ne peut citer aujourd'hui, par leurs titres, que ses
Réponses à Comanus, à Philetas, à Xénon, qui étaient sans doute des traités polé-
miques, et son commentaire sur l'Iliade et l'Odyssée. Il avait commenté aussi
Hésiode, Archiloque, Pindare, Alcée, Anacréon, Aristophane le comique, Eschyle,
Sophocle, Ion et Aratus, d'autres encore. Outre ces recueils, il avait sans doute
écrit quelques traités de critique comparative, puisque Quintilien lui attribue
surtout, ainsi qu'à son maître Aristophane, la composition de ces célèbres Canons
où étaient rangés les poètes classiques de la Grèce. L'exposé des motifs qui précé-
dait ces listes est un morceau à jamais regrettable pour les amateurs de curiosités
littéraires. Eschyle, Sophocle et Euripide, jugés par un tel maître en présence de
tous leurs chefs-d'œuvre; Aristophane, rapproché de Ménandre et de Philémon ;
Démosthène, d'Hypéride; Homère, des faiseurs d'épopée qui, dès Pisistrate, renou-
velaient par une étude savante quelques-unes des merveilles de l'antique inspira-
tion! Combien de telles pages nous auraient épargné aujourd'hui de conjectures
et de discussions stériles! Mais, quand on voyage à travers les ruines, il faut bien
un peu s'endurcir le cœur. On passerait des journées entières à maudire les ra-
vages du temps et de la barbarie.
Aristarque doit aussi avoir enseigné systématiquement la grammaire grecque,
chose alors nouvelle. L'un de ses disciples, Denys le Thrace, est auteur du plus
ancien manuel de grammaire grecque qui nous soit parvenu, où l'on trouve pour
la première fois les parties du discours ramenées à huit. C'était, selon Quintilien,
la doctrine adoptée par Aristarque : jusqu'à lui, on n'avait distingué que six par-
ties du discours; il en ajouta deux qui sont demeurées dans nos manuels, le par-
ticipe et la préposition. Modeste découverte, sans doute, et dont le germe d'ailleurs
se trouve déjà dans les profondes analyses d'Aristote, mais qui, à leur date, ont
mérité d'avoir quelque éclat. On apprend aujourd'hui ces choses-là dans nos écoles
primaires; mais on ne les lisait alors nulle part. Ouvrez le Cratyle de Platon, et
voyez où en était alors l'analyse raisonnée du langage. Platon ne distingue dans
le discours que des noms et des verbes. Il a fallu deux siècles pour compléter cette
nomenclature, qui n'a guère changé depuis l'école d'Aristarque, et qui règne au-
jourd'hui presque seule dans les grammaires de tous les idiomes européens. Sa-
chons, en passant, rendre hommage à ces utiles inventions, pour qui la popularité
n'a pas été la gloire, et qui, du nom de leurs véritables auteurs, ont passé, giàce à
leur utilité même, sous le nom de tout le monde.
Une tradition encore plus oubliée rattache au nom d'Aristarque une idée qui a
pu être bien puissante pour l'avenir des lettres en Occident. Selon des auteursjjdu
moyen âge (1), ce fut lui qui donna au roi Ptolémée le conseil d'envoyer du pa-
pyrus à Rome, en d'autres termes d'autoriser l'exportation de cette précieuse
denrée vers l'Italie, sans doute au préjudice de quelques autres nations rte la
Grèce, et particulièrement des rois de Pergame, qui organisaient alors leur belle
(t) Voir Boissonade, Anecdota Grceca, I, p. 420;Tzetzès, Chiliades, XII, 547, 548.
214 ARISTARQUE.
bibliothèque. Selon les mêmes auteurs, Cratès de Mallos, chef des grammairiens
de Pergame, aurait, à cette occasion, engagé ses maîtres à perfectionner, faute de
papyrus, la fabrication du parchemin (char ta per g amena), et deux savants nous
apparaîtraient ainsi comme les promoteurs d'une concurrence commerciale qui
devait tourner au profit de la civilisation, en multipliant dans le monde conquis
par les Romains les matières les plus commodes et les plus durables que l'on
ait connues pour la transmission de l'écriture jusqu'à la découverte du papier. Si
tout cela n'est qu'une fable, avouons qu'il y a des fables qu'on aimerait croire
sans discussion.
Il est certain que, sur un terrain plus scientifique, Cratès et Aristarque repré-
sentent l'opposition des écoles de Pergame et d'Alexandrie. Cratès n'était pas un
rival indigne d'Aristarque. Il voulait que la critique fût la science de tout ce qui
tient aux œuvres de l'esprit; il réservait le nom de grammaire pour cette connais-
sance toute matérielle du langage qui s'attache aux mots et aux syllabes. Le gram-
mairien, disait-il , c'est le manœuvre; le critique, c'est l'architecte. Ce qui nous
reste aujourd'hui de Cratès (1) ne répond pas à ces prétentions. Dans la grande
controverse sur l'autorité de l'usage et de l'analogie, controverse qui dure encore
parmi les grammairiens, il avait pris parti pour l'usage, avec le stoïcien Chrysippe,
contre Aristarque, défenseur de l'analogie; mais Varron lui reproche de n'avoir
pas mieux compris la doctrine de Chrysippe que celle de son adversaire (2). On
aperçoit plus d'érudition que de bon goût et de bon sens dans les fragments des
autres ouvrages de Cratès et de son école, et on ne peut guère s'empêcher de
sourire quand un interprète d'Homère met gravement en présence, au sujet d'une
variante légère dans le texte de l'Iliade, les deux phalanges commandées par
Cratès et Aristarque. C'étaient alors de graves intérêts dans les cours savantes où
l'on chantait la chevelure de la reine Bérénice métamorphosée en astre, et où
Lycophron devait sa fortune à son talent pour les anagrammes (3). Croira-t-on
même que les puérilités ingénieuses qui , en Grèce , défrayaient quelquefois les
cercles et les écoles, faillirent gagner un instant la gravité romaine? Cratès avait
été envoyé par son maître en ambassade à Rome ; il s'y cassa la jambe, et profita
du séjour forcé qu'il dut faire dans cette ville pour y donner quelques leçons, selon
la mode des maîtres grecs de l'Orient. Il expliquait et corrigeait les ouvrages des
grands poêles; l'expérience réussit assez bien, et produisit même quelques imita-
teurs, aliis exemplo fuit ad imitandwn, nous dit Suétone. Par malheur, le même
historien ajoute que, six ans après, Rome expulsait brutalement les philosophes et
les rhéteurs (A). Il fallait du temps encore pour que ces rudes mœurs pussent livrer
passage à la contagion d'une science élégante et raffinée. Un siècle plus tard, Varron
résumait le premier, pour ses concitoyens, quelques controverses des écoles grecques,
(1) Voir les prolégomènes de Villoison sur l'Iliade, le livre de Thiersch sur l'âge et la
patrie d'Homère, où il défend l'opinion de Cratès sur ce sujet ; enfin un recueil des
fragments de Cratès dans Wegener, livre cité, p. 132 et suivantes.
(2) De Lingua latina, IX, 1, édit. Mûller. Comparez le livre de Lersch, cité plus haut,
première partie.
(3) Biographie anonyme de Lycophron. Dans le nom Ptolemaios il avait trouvé
apo meliios (du miel ou de miel); dans celui d'Arsinoe, ion eras (violette de Junon).
C'est à croire qu'il y avait dans quelque faubourg d'Alexandrie un hôtel de Ram-
bouillet.
(4) Suétone, De lllustribus Grammaticis, c. i; De Claris Rhetoribus, c. i.
ARIST ARQUE. 218
et commençait, à vrai dire, en Occident, la renommée des Gratès et des Aristarques.
C'est surtout comme interprète d'Homère qu'Aristarque l'emporte sur Cratès,
et c'est surtout comme tel que nous voudrions aujourd'hui le connaître et l'appré-
cier. Dès la renaissance des lettres, on s'est beaucoup moqué, particulièrement
en France, de l'érudition et de la manie des commentaires, et, depuis Érasme
jusqu'à Voltaire, nous avons là-dessus de charmantes satires; mais on s'est trop
habitué à croire que ce pédantisme est précisément né, au xvie siècle, d'une admi-
ration naïve pour l'antiquité mal comprise. Lucien connaissait déjà de pédants
admirateurs d'Homère et s'en moquait avec grâce. Nous n'avons plus main-
tenant une idée de cette prodigieuse activité qui, pendant six siècles, entre
la fondation d'Alexandrie et le triomphe du christianisme, inonda la Grèce d'édi-
tions, de commentaires, de discussions savantes sur les bons comme sur les mé-
chants écrivains, sur Homère avant tous les autres. C'est dans le gros volume
de Villoison qu'il faut chercher les litres et les débris de tant de livres longtemps
oubliés. En quatre cents ans, avec l'imprimerie, l'érudition moderne a été moins
féconde.
Aussi, il faut le dire, jamais nom de poète n'a eu chez aucun peuple, en aucun
pays, une autorité comparable à celle d'Homère chez les Grecs. L'Iliade et
l'Odyssée étaient les livres saints de l'ancienne Grèce : elle y trouvait et la su-
prême beauté de son génie et la plus pure vérité de son histoire comme de sa
théologie primitives. Longtemps ces poèmes furent chantés avec enthousiasme
par des rapsodes, sorte de prêtres des muses qu'entourait un respect religieux.
Puis, quand l'écriture se répandit, on les lut, on les apprit partout dans les écoles
avec autant d'ardeur qu'on les avait jadis entendus de la bouche des rapsodes.
Pisistrate avait doté Athènes du premier exemplaire complet de l'Iliade et de
l'Odyssée. Chaque ville voulut avoir le sien, dont elle confia la préparation à
quelque savant critique. Il y eut ainsi V édition de Chio, celle d'Argos, celle de
Sinope. Notre Marseille, aujourd'hui si oublieuse de la Grèce qui la civilisa aux
temps les plus obscurs de la barbarie gauloise, Marseille ne se souvient guère qu'elle
aussi alors donnait son nom à une édition d'Homère. A l'autre bout du monde,
sous le règne de Domitien, le rhéteur Dion Chrysostôme retrouvait Homère honoré,
chanté par des aveugles, au milieu des Scythes et des Sarmates, sur les bords du
Borysthène. A Alexandrie, la ville des grammairiens et des critiques, les éditions
abondèrent. Zénodote, Aristophane, avaient signé de leur nom des textes d'Homère
corrigés par leurs soins. Aristarque, venu après tant de maîtres, instruit par leurs
exemples et souvent par leurs erreurs, doué d'ailleurs d'un sens critique aussi
juste que délicat, et muni d'une grande érudition, publia à son tour un Homère
qui surpassa tous les autres, sans les faire complètement oublier, et mérita de
parvenir jusqu'à nous, comme le dernier effort de la science et du goût dans une
étude où, depuis Pisistrate , la Grèce avait déployé, avec amour, tant de savoir et
de subtilité. Ce travail, Aristarque le revit plusieurs fois, car il est question, chez
le commentateur de Venise, de la première et de la deuxième leçon d'Aristarque.
Il le justifia dans des Mémoires, qui, comme son édition même, tirent naître bien
d'autres travaux. Ainsi Aristonicus avait écrit un livre pour expliquer et discuter
les signes apposés par Aristarque aux vers homériques qui lui semblaient inter-
polés ou incorrects, ou notables à quelque autre litre. Ammonius et Didyme dispu-
taient pour savoir s'il y avait eu, à proprement dire, deux éditions d'Aristarque.
Plolémée d'Ascalon examinait, dans un livre spécial, la recensiou aristarchéenne
216 ARISTARQUE.
de l'Odyssée. Sur le sujet d'Homère comme sur tant d'autres, Craies et les gram-
mairiens de Pergame avaient pris parti contre l'école d'Aristarque. Engagée par
les deux maîtres, la guerre se continua après leur mort, par leurs disciples, à coups
de pamphlets et d'épigrammes. Athénée nous a conservé une de ces épigrammes,
dont il serait impossible de faire passer en français la bile acre et pédante (1) Du
milieu de cette bruyante mêlée, le nom d'Aristarque s'élève glorieusement avec
le surnom d' Homérique. Rome surnommait l'Africain ou l'Asiatique ses généraux
vainqueurs d'Annibal ou d'Antiochus. La Grèce, qui ne connut cet insolent usage
qu'à l'époque où elle ne savait plus conquérir, trop heureuse si elle pouvait se
défendre, l'a du moins consacré sur le champ de bataille de ses écoles par une
innocente imitation.
Maintenant, si nous voulons venir aux faits et apprécier le chef-d'œuvre de la
critique alexandrine, que trouvons-nous enfin dans les commentateurs et particu-
lièrement dans ce fameux recueil que nous a rendu la bibliothèque de Venise ? Des
centaines de minuties grammaticales sur le genre des adjectifs, sur l'augment
syllabique, sur les mots composés, sur la déclinaison et la conjugaison, sur l'ac-
cent, l'orthographe et la quantité, sur le vrai sens de quelques mots obscurs,
toutes choses bien précieuses pour un éditeur du texte homérique, mais peu sai-
sissables pour ceux qui ne demandent à l'antiquité que l'esprit et comme le suc
de ses meilleurs ouvrages. Aussi Wolf, qui avait embrassé avec tant de puissance
le beau problème de l'épopée grecque, semble-t-il désespérer que le mérite
d'Aristarque nous soit jamais bien connu hors du cercle étroit de la philologie
grammaticale. Essayons cependant daller un peu plus loin qu'il n'osait faire, et de
saisir à travers cette poussière d'érudition les traits principaux de la critique litté-
raire dont Aristarque a paru offrir le parfait modèle.
La doctrine d'Aristarque se rattache tout entière à un grand principe : il a com-
pris qu'Homère représente seul tout un âge de la civilisation et de la langue
grecque. On ne pouvait lire alors aucun poème authentique antérieur à Homère
ou même contemporain d'Homère. Ce poète ne devait donc être expliqué que par
lui-même, et il fallait se garder d'attribuer à ses héros des idées, des mœurs dont
le témoignage ne fût expressément contenu dans ses poèmes. Une première consé-
quence de ce principe, c'est que tout devait être pris à la lettre dans les fables
d'Homère. D'anciens philosophes, admirateurs sincères de cette poésie, mais trem-
blant pour la morale, si les dieux donnaient l'exemple de la violence et des vices,
imaginaient d'expliquer les fables homériques par des allégories subtiles. Ainsi
la grande bataille entre les dieux était ramenée à la lutte des éléments. Apollon
combattant Neptune, c'était le feu partiel luttant contre l'humide tout entier;
Junon et Diane, c'étaient l'air et la lune ; Hermès et Latone, la raison et l'oubli;
Vulcain et le Xanthe, c'étaient le feu tout entier et l'humide partiel, etc. Quand
Jupiter jette Vulcain du haut du ciel dans l'île de Lemnos, on trouvait le procédé
un peu brutal pour un dieu à l'égard de son fils. Vulcain avait couru un grave
danger. 11 en fut quitte, il est vrai, ponr rester boiteux; mais ce petit mal était
un échec inconvenant à la dignité divine. Voici comment les philosophes (et Cratès
les suivait ici, comme en d'autres cas semblables) se tiraient d'embarras. Il y
avait deux espèces de feux créés par Jupiter : un feu divin et incorruptible, le
soleil, qui parcourait le monde de l'orient au couchant; un feu plus corruptible
(1) Athénée, liv. v, p. 222; Anthologie, Appendix, n° 55.
ARISTARQUE. 217
et plus terrestre, qui animait la nature entre la terre et le ciel. L'un et l'autre
mettaient le même temps à parcourir leur domaine respectif. Et voilà pourquoi
Vulcain, jeté le matin du ciel, tomba dans l'île de Lemnos à l'heure où se couche
le soleil. Cette île d'ailleurs était, dit-on, fort bien choisie par le poëte, puisqu'elle
offrait encore des traces de feu volcanique. D'autres interprètes, moins hardis,
appliquaient aux fables d'Homère une méthode qui s'est résumée dans le système
d'Evhémère, selon lequel les dieux auraient été primitivement des hommes divi-
nisés plus tard et défigurés par la superstition. Ainsi le Polyphème de l'Odyssée
était quelque personnage très-savant : voilà pourquoi il avait un œil au milieu du
front, tout près de la cervelle, qui est le siège de l'intelligence. Ulysse se montra
plus fin encore que Polyphème; ce qu'Homère avait exprimé par sa victoire sur le
cyclope. Rien ne pouvait résister à de telles interprétations. Aristarque (et ceux
qui eurent ce courage avec lui ne sont pas nombreux) déclarait l'allégorie con-
traire aux intentions du poëte. Il admettait donc dans leur grossièreté souvent
sublime ces fictions d'un autre âge ; il ne voulait pas qu'on en fit honneur à Ho-
mère, non plus qu'on lui en fît un crime. L'érudition a renouvelé chez nous tous
les paradoxes de l'allégorie philosophique, Mme Dacier s'y complaît encore et y
revient à chaque page de son commentaire sur Homère; mais la raison y a tou-
jours répondu par l'opinion d'Aristarque.
Si la critique n'a pas le droit de forcer le seus des fables d'Homère, elle peut
du moins y chercher une sorte de convenance et d'unité poétique. Tout passage
qui produirait aujourd'hui dans l'Iliade une contradiction sera donc par là même
suspect d'interpolation. Le poëte héroïque n'est pas tenu d'être un profond philo-
sophe, mais il doit s'accorder avec lui-même. Ainsi le premier voyage de Paris à
Mycène n'est mentionné clairement que dans six vers du xxive chant de l'Iliade.
Homère, qui avait eu déjà tant d'occasions d'en parler, n'en a pourtant rien dit
ailleurs : Aristarque concluait à supprimer les six vers en question comme insérés
par quelque poëte plus récent. Au xme chant de l'Iliade, on voit reparaître un
guerrier paphlagonien, nommé Pyléménès, déjà tué au ve par la main de Ménélas.
Ou bien, disait Aristarque, le même nom désigne deux guerriers différents (ce qui
est peu vraisemblable, quoique non sans exemple), ou les deux vers qui nous re-
présentent Pyléménès suivant les funérailles de son fils sont une maladroite inter-
polation. Tant d'altérations de ce genre avaient pu trouver place entre Homère et
les alexandrins! Ne s'était-il pas même trouvé des sophistes assez effrontés pour
insérer çà et là dans le texte du vieux poëte des variantes, des vers ou des tirades,
à l'effet d'embarrasser les Saumaises futurs, ou, comme on disait alors, pour créer
des problèmes (1)?
Zénodote et les autres devanciers d'Aristarque n'avaient pas eu la même sa-
gesse que lui. Ils avaient souffert ou inventé plus d'une explication, plus d'une
interpolation qui altérait la vérité des mœurs héroïques. Par exemple, suivant en
cela quelques poètes plus récents, et entre autres les poètes tragiques peu sévères
sur ces sortes de vraisemblance, ils admettaient, aux temps homériques, l'usage
vulgaire de l'écriture. Aristarque n'eût pas osé peut-être affirmer le contraire. Du
moins, d'après sa règle de n'interpréter le poëte qu'à la lettre, il n'hésitait pas à
dire que les mots graphin et sema ta ne désignent pas, dans les deux passages
classiques où Homère les a employés, une véritable écriture alphabétique, mais
(1) Scholies de Venise sur l'Iliade, xx, 269.
218 ARISTARQUE.
seulement quelques signes élémentaires (1). Si maintenant il prêtait à Homère,
comme ont fait certains critiques modernes, l'intention subtile de ne point sup-
poser chez ses héros l'usage d'un art que l'on pratiquait de son temps, et que lui-
même pratiquait pour la rédaction de ses poèmes, je ne saurais le dire; on voit
du moins de quelle conséquence est sur de tels sujets cette décision discrète, mais
ferme. Les deux passages en question sont encore aujourd'hui le texte principal
des discussions relatives à l'emploi de l'écriture dans les temps héroïques. Tou-
tefois, pour une difficulté sérieuse il y en avait dix où l'esprit chicaneur des gram-
mairiens avait soulevé les plus puérils problèmes; alors Aristarque renonçait
franchement au débat. Antiphon, fils du roi Priain, a voulu frapper Ajax; son ja-
velot s'égarant est venu frapper Leucus, un compagnon d'Ulysse. Or, les soldats
d'Ulysse, dans l'ordre de l'armée grecque, n'étaient pas auprès des guerriers de
Salamine. De là, pour les oisifs du Musée, de graves discussions. Aristarque s'en
débarrasse en deux mots : il veut qu'on pardonne à Homère une inadvertance
poétique. Pourquoi dans le fameux catalogue du second chant de l'Ilade le poète
a-t-il commencé par les Béotiens ? Sans intention, répondait Aristarque à ces er-
goteurs qui torturaient Homère et ne voulaient rien ignorer; il ajoutait sensément :
Si le poète avait commencé par un autre peuple, on demanderait encore pourquoi
celui-là plutôt qu'un autre (2). Lucien, dans un voyage imaginaire au séjour des
bienheureux, y rencontrant Homère, lui demande pourquoi il s'est avisé d'ouvrir
l'Iliade par la colère d'Achille (mot de mauvais augure), et le poêle répond naïve-
ment : Je n'y songeais pas (3). Lucien a bien l'air ici d'aiguiser une épigramme
déjà vieille d'Aristarque.
Après avoir cité cent exemples de diverse importance, où brillent la justesse
et la sagacité de cet excellent esprit, son historien, M. Lehrs. s'écrie dans un élan
d'admiration : « Tout cela est si beau, si conforme aux lois d'une science parfaite,
que je m'arrête involontairement. Quoi ! ne trouverai-je pas chez cet homme quel-
ques traces des imperfections de son art et de son époque? Il y en a, Dieu merci;
autrement je craindrais d'avoir présenté de lui à nos lecteurs une fausse image. »
Il y en a surtout dans les explications étymologiques. Mais l'étymologie est une
science toute récente, elle n'a trouvé sa méthode que par l'étude comparée des
langues. Les Grecs, qui ne connaissaient que leur propre langue, les Romains, qui
ne comparaient guère au latin que le grec, et qui voulaient tout expliquer par ces
deux idiomes, ne nous ont légué en fait d'étymologie que des matériaux informes
et des hypothèses ridicules. Sur ce point pourtant, le bon esprit d'Aristarque
paraît dans sa réserve. 11 a rarement creusé des origines obscures, et semble ne
recourir qu'en désespoir de cause au périlleux procédé de l'analyse étymologique.
Ici encore, M. Lehrs avoue qu'il s'est donné de grandes peines pour trouver Aris-
tarque en défaut : il n'a pu y réussir.
Cependant le grand critique était homme, et nous ne l'avons pas encore vu aux
prises avec le plus délicat de ses devoirs. La mythologie et les usages des héros
forment un ensemble, nous dirions presque un système, où l'interpolation se trahit
par des disparates toujours saisissables à l'œil d'un lecteur attentif, et on peut
(1) Scholiesde Venise sur l'Iliade, \i. 168; vu, 175. Aristarque n'est pas nommé dans ces
deux scholies, mais il est évidenlque c'estson opinion qui nousest transmise par Arislonicus.
(2) lbid., n, 494; iv, 489. Lehrs, p. 212.
(3) Histoire véritable^ liv. u, c. 20.
ARIST ARQUE. 219
trouver des règles assez précises pour décider sur des questions de ce genre entre
le poëte et le faussaire interpolateur. Certaines questions de goût et de conve-
nances, on dirait aujourd'hui questions esthétiques, ne sauraient se résoudre avec
la même précision. Jusqu'à quel point Homère pourra-t-il être verbeux et rude
sans devenir indigne de lui-même? Les Zénodote et les Zoïle en décidaient selon
leur caprice, d'une façon souvent ridicule. Aristarque lui-même, en les corrigeant,
ne nous satisfait pas toujours, et ses scrupules nous font quelquefois sourire. Ainsi,
quand une même tirade se trouvait plusieurs fois répétée dans le récit épique;
Zénodote s'en indignait et tâchait, par des suppressions, de remédier au mal. Au
second chant de l'Iliade, Jupiter donne un ordre au dieu Sommeil, celui-ci le
porte mot pour mot à Agamemnon, qui, à son tour, le reproduit dans les mêmes
termes devant les Grecs assemblés. A la troisième fois, Zénodote avait perdu pa-
tience et proposé de réduire les dix vers en deux. Aristarque, avec grande raison,
trouvait chez Homère la chose toute naturelle. Mille exemples pris au hasard dans
les récits épiques des anciens peuples ou du moyen âge confirment aujourd'hui cette
décision. Mais voici quelques critiques où se trouve un sentiment moins juste de
la vérité des vieux âges. Dans l'Odyssée, Nausicaa dit en abordant Ulysse : « Ah !
si un époux tel que toi pouvait être appelé ici, s'il pouvait lui plaire d'y rester et
d'y faire son séjour. » Notre savant trouvait le vœu trop peu virginal, et suppri-
mait les deux vers. Plus bas, le père de Nausicaa dit à Ulysse aussi naïvement
que tout à l'heure la jeune fille : « Par Jupiter, Minerve et Apollon, si tel que je
te vois, ô étranger, pensant si bien comme je pense, tu pouvais avoir ma fille et
t'appeler mon gendre, restant ici près de moi, je te donnerais volontiers, moi
aussi, une maison, des richesses ; mais, si tu ne le veux pas, aucun Phéacien ne
t'y contraindra; le grand Jupiter en serait irrité. » Les affaires de mariage n'al-
laient pas si vile dans la bonne société d'Athènes et d'Alexandrie; Aristarque avait
noté ces six vers de son signe de doute, non sans regret, car il leur trouvait une
couleur très-homérique. C'était se montrer plus sévère que le moraliste Plutarque,
et qu'un orateur chrétien, saint Basile, qui cite comme un modèle de pureté mo
raie tout cet épisode d'Ulysse chez les Phéaciens. Le bon goût des modernes se
trouve très-heureux de pouvoir invoquer une telle autorité (1).
Au reste, le mal n'est pas de grave conséquence lorsque nos alexandrins con-
damnent des vers sans les supprimer : alors nous restons libres de les croire ou
de suivre un meilleur avis; mais il est plus d'une fois arrivé que le jugement d'A-
ristarque a fait disparaître des manuscrits les vers condamnés. Wolf en comptait
ainsi plus de quarante absents pour cette cause dans le manuscrit de Venise, et
Plutarque nous en a conservé quatre qui, sans lui, nous seraient inconnus. Il faut
citer cet exemple d'un abus de pouvoir qui avait d'étranges conséquences. Dans un
des plus magnifiques chants de l'Iliade, le vieux Phénix raconte son histoire à
Achille; il se dépeint frappé par l'imprécation d'un père... « Le roi des enfers et
Proserpine, divinités terribles, exaucèrent ses vœux. Hélas ! je pensai l'immoler de
mon fer aigu ; mais un dieu suspendit ma colère, offrant à mon esprit quelle serait
ma renommée parmi le peuple, quel serait mon opprobre aux yeux de tous les
hommes, si le seul de tous les Grecs j'étais appelé parricide. » Aristarque sup-
prima ces vers par crainte, dit trop brièvement Plutarque, sans doute parce que
(1) Plutarque, De la manière de lire les poètes. Saint Basile, Conseils à des jeunes gens
sur la manière de lire avec fruit les livres païens.
220 ARISTARQUE.
cet emportement d'un fils qui va presque jusqu'au parricide lui semblait d'un
exemple dangereux. Le moraliste est moins rigide; il trouve dans cet exemple un
avertissement utile contre les fatales conséquences de la colère. Est-ce donc comme
précepteur d'un roi qu'Aristarque devance et dépasse la sévérité d'un philosophe
et celle d'un saint? Je comprends mieux les scrupules qui faisaient suspecter, dans
le même ouvrage, le récit un peu leste des amours de Mars et de Vénus surpris
par Vulcain. Encore est-il dangereux d'appliquer à des temps si éloignés de nous
les convenances d'une société plus polie. La poésie des peuples primitifs se joue
quelquefois de l'idée divine avec une liberté qui, grâce aux éternelles contradic-
tions de l'esprit humain, n'exclut ni la foi, ni le respect.
Aristarque tenait encore pour apocryphe, et cela sur des preuves dont le détail
ne nous est pas parvenu, un chant et demi de l'Odyssée (1). D'anciens critiques,
parmi lesquels il faut sans doute le comprendre, considéraient le dixième chant
de l'Iliade comme un petit poëme à part inséré par Pisistrate dans le corps du
poème. Dans le reste de l'Iliade, plusieurs centaines de vers étaient marqués de
son obèle réprobateur. Cicéron ne plaisantait donc pas autant qu'on pourrait
croire, quand il écrivait à un ami : Aristarchus Homeri versum negat, quem non
probat. Heureusement les copistes n'ont pas toujours obéi à ces décisions; nous
aurions à regretter aujourd'hui une notable partie des poèmes homériques.
Un ancien auteur a dit : « Trois choses sont impossibles : arracher à Jupiter sa
foudre, à Hercule sa massue, à Homère un seul vers. » Pour la dernière au moins,
on voit que nos alexandrins avaient plus de confiance, et que leur audace a quel-
quefois réussi ; mais ces exclusions arbitraires ne sont pas le plus étrange procédé
dont ils se permissent l'emploi. Aristarque s'avisa un jour d'enlever deux vers à
l'Iliade, dans la description du bouclier d'Achille où ils figuraient très-bien,
pour les reporter avec trois autres, qu'il avait sans doute trouvés ailleurs, dans le
quatrième chant de l'Odyssée, où ils figurent à contre-sens au milieu d'une des-
cription de la cour de Ménélas. Athénée a déjà relevé cette idée malheureuse et si
contraire aux sages principes que s'était posés Aristarque (2) : c'est que les plus grands
esprits n'échappent pas à l'inconséquence, et qu'il est plus facile de se donner des
règles que de les bien appliquer en toute occasion. Voyez de quelle main Aristote
a, dans sa Poétique, tracé la théorie de l'épopée, et comparez ensuite avec les
traits hardis de cette ébauche philosophique les minuties que nous ont conservées
sous le nom du même Aristote les commentateurs d'Homère. Que d'esprit dépensé
en pure perte sur des problèmes ou puérils, ou imaginaires, pour décider par
exemple comment Neptune a pu produire un fils aussi laid que le cyclope, ou
comment la tête de Gorgone peut se trouver à la fois aux enfers et sur le bouclier
d'un dieu (ô) !
Le plus important problème de cette philologie homérique est malheureuse-
ment celui sur lequel nous possédons aujourd'hui le moins de renseignements.
Quelques grammairiens attribuaient l'Iliade et l'Odyssée à deux auteurs différents.
Xénon est un des défenseurs de ce système, qu'attaquait sans doute Aristarque
(1) Ces arguments dont il reste quelques traces dans des scholies aujourd'hui anonymes,
ont été reproduits et développés avec beaucoup de force par A. Spohn, dans son livre
I)e extrema parle Odinsece; Leipsig, 1816, in-8°.
( ) Athénée, liv. v. p. 181.
(5) Scholies de l'Odyssée, ix, 106 ; u. 633. Voyez encore, sur l'Iliade, m, 411, et vu, 93.
ARISTARQUE. 221
dans son livre Contre le paradoxe de Xénon; mais ce qui reste de cette polémique
se borne à un petit nombre de futilités. Le lecteur y trouverait aussi peu d'intérêt
que de profit ; il souscrirait volontiers à certain jugement de Sénèque (1) sur cette
discussion familière aux écoles grecques, et renouvelée de nos jours avec supé-
riorité par Benjamin Constant. D'ailleurs, le seul fragment qui nous reste
des objections d'Arislarque contre Xénon n'a pas même aujourd'hui un rapport
direct et saisissable avec la question soulevée par ce grammairien et par Hella-
nicus.
Enfin on attribue (2) à l'école d'Aristarque la division de chacun des poèmes
homériques en vingt-quatre chants, dont chacun est désigné par une des vingt-
quatre lettres de l'alphabet, innovation peu coupable en elle-même assurément,
mais qui pourtant a jeté quelquedésordre dans l'économie de l'Iliade et de l'Odys-
sée. On sait qu'aux époques les plus anciennes les deux épopées d'Homère ne se
chantaient que par épisodes détachés. Les premiers exemplaires qui en furent
rédigés n'offraient sans doute pas d'autre division que celle de ces anciennes rap-
sodies. Platon et Aristote n'en connaissaient pas d'autres. Pour égalera peu près
entre eux ces vingt-quatre livres, les alexandrins ont été forcés de couper en deux
ou de réunir, selon le cas, certains épisodes qui s'accommodaient mal à l'unifor-
mité de la nouvelle division. Cela n'est pas sans quelque inconvénient pour la lec-
ture, mais cela surtout a étrangement influé sur les théories des modernes concer-
nant l'économie du poème épique. On s'est d'ordinaire autorisé de la division
alexandrine comme d'un exemple donné par Homère lui-même; c'est une tyrannie
de plus qui a pesé sur l'épopée moderne. Comme tant de règles prétendues aris-
totéliques, la règle des douze ou des vingt-quatre chants doit son origine au caprice
d'un grammairien qui voulut que l'œuvre d'Homère, dépôt sacré de toute science
et de toute poésie, rappelât par ses divisions même l'alphabet de la langue im-
mortelle (3).
En général, l'autorité des idées reçues, la puissance de la tradition, voilà ce qui
ressort le plus clairement pour nous de cette élude sur les débats de la critique
naissante. Une pensée domine tous les travaux des philosophes, des sophistes et
des grammairiens sur Homère, c'est celle de la foi la plus paisible au personnage
de ce poète. Pisistrate évidemment avait cru recueillir les vers d'un seul auteur,
Xénophane et Platon croyaient s'attaquer à quelque grand inventeur de fables
dangereuses quand ils déclamaient contre la morale de 1 Iliade. Homère était pour
Aristote, pour Chrysippe et ses stoïciens, pour toute l'école d'Alexandrie, le type
idéal de l'imagination et de la raison poétique. C'est Homère, ainsi conçu, qui
semble présidera toutes les discussions du Musée, en dicter toutes les décisions.
Homère n'a pu écrire ce mot ou ce vers, insérer cet épisode dans son poëme;
l'allégorie est une heureuse invention d'Homère, un art profond d'enseigner la
morale sous des formes attrayantes; ou bien la sagesse d'Homère est plus simple,
elle consiste à sentir, à reproduire vivement les grandes passions, les grandes
(1) De Brevitate vitœ, c. xm : « Grœcorum ille morbus fuit queerere quem nuinerum
remigum Uly:>ses habuisset : prier scripta esset Ilias an Odyssea, praelerea an ejusdem
esset aucloris. »
(2) Pseudo-Plularque, De la Poésie d'Homère, c. il.
(5) Par une sublililé plus puérile encore, on avait remarqué que les deux premières
lettres du premier mot de l'Iliade (m-e), prises numériquement, formaient le chiffre 48.
nombre total des chants de l'Iliade et de l'Odyssée.
TOME 1. lô
^22 ARISTARQUE.
scènes de la nature. En un mot, Homère a tort ou a raison, il est ridicule (1) ou
sublime; mais pour Zoïle, qui le déchire, comme pour Aristarque, qui l'admire,
Homère est un personnage réel, historique. Nous savons à quelle date Aristarque,
Cratès, d'autres encore, plaçaient sa naissance : c'était pour tous un l'ait démontré
que les deux épopées homériques étaient sorties du cerveau d'un même poêle, que
seulement elles s'étaient altérées ça et là sous la main des arrangeurs et des
copistes. Tout au plus, avec la secte de Xénon, eût-il fallu reconnaître deux Ko-
mères, égaux d'ailleurs dans la diversité de leurs génies ; mais on n'apercevait ni
dans l'Iliade, ni dans l'Odyssée, ni dans l'histoire de leur transmission, aucune
raison de croire que ces deux chefs-d'œuvre pussent être attribués au travail
successif d'une école de poètes inspirés. Aujourd'hui la critique a renversé les
conditions du problème. Elle ne va plus de l'auteur à l'œuvre, mais de l'œuvre à
l'auteur. Comment s'est produit ce changement? Ce serait l'objet d'une autre étude.
Aristarque avait, sur toutes ces questions, dit le dernier mot de la critique an-
cienne. En lui se personnifie au plus haut degré ce bon goût, celte poétique d'ap-
plication, sans ambitieuse théorie, qui est peut-être la vraie critique, la plus utile
aux poètes du moins. On apprend plus de chose sur l'esprit et l'économie du poème
épique dans les débris du commentaire d'Arislarque que dans les traités d'Aristote
et du père Le Bossu. On ne voit d'ailleurs, par aucun témoignage, qu'Aristarque
ait jamais songé à réunir en un corps de doctrines les principes que nous avons
déduits de ses jugements épars chez les interprètes d'Homère, et j'aime à prendre
cette vraisemblance pour une vérité. Un esprit sincère et juste, qui a beaucoup
relevé les défauts d'autrui, doit se soucier peu d'écrire. A critiquer on apprend à
redouter la critique. Nous avons là dessus un précieux aveu d'Aristarque : ne
pouvant pas écrire comme il voulait, il ne voulait pas écrire comme il pouvait (2).
Bayle a rapproché de ce mot une réponse toute semblable de Théocrite, et une
autre fort analogue d'Isocrate; mais cette modestie ne convient à personne mieux
qu'au critique éminent qui, après avoir passé sa vie dans l'étude des plus parfaits
auteurs de la littérature grecque, devait sentir combien il était difficile de se faire
lire après eux.
On sait bien peu de chose des dernières années d'Aristarque, et personne jus-
qu'ici n'a pris soin de réunir et d'accorder les rares documents qui nous sont par-
venus sur ce sujet. Relire, dit Suidas, dans l'île de Cypre, étant devenu hydropique,
il se laissa mourir de faim à l'âge de soixante-douze ans. Ses deux fils, qui lui
survécurent, étaient fort pauvres d'esprit. L'un d'eux même fut vendu comme
esclave; mais, ayant par bonheur été amené à Alhènes, les Athéniens payèrent à
son maître le prix de sa liberté. Cette retraite (3), ce suicide, cette étrange destinée
des fils d'un père illustre, tout cela fait naître bien des réflexions. Aristarque
mourut-il donc dans la disgrâce, et comment l'eùt-il encourue? La mort volontaire
pour échapper aux douleurs ou à l'ennui d'une maladie incurable était facilement
(1) Nous n'exagérons pas; c'est une des épilhèles que se permettent souvent les gram-
mairiens ennemis d'Homère dans les scholies dr Venise.
(2) Porphyr. ad Horatii Epist., Il, i, vers 23" : « Hoc velus esse diclum Arislarchi
ferunt, qui. cùm muha reprehenderel in Ilomero, aiebal : « Neque se posse scribere
» queroadmoùum vellel, neque velle quemadmodum posset. »
(3) Suidas semble aussi indiquer un voyage d'Arislarque à Pergame, où auraient eu
lieu ses débats avec Craies; mais nous croyons voir là quelque contusion ou quelque
erreur du copiste.
ARISTARQUE. 225
excusée aux yeux des moralistes païens : on en connaît beaucoup d'exemples dans
l'antiquité ; mais comment excuser l'étrange insouciance qui livre à la misère, à
l'esclavage même, les fils du précepteur d'un roi, du chef d'une grande école? Il y
a là quelque mystère, quelque erreur peut-être du biographe anonyme auquel
nous devons ces détails. Ne s'est-il pas trouvé un auteur assez ignorant pour
placer Zénodote et Aristarque dans une pléiade de soixante-douze grammairiens
chargés par Pisislrate de recueillir et de coordonner les poésies d'Homère, véri-
table commencement d'une légende qui ne s'est pas développée, contrefaçon
païenne de la tradition relative aux soixante-douze interprètes de livres saints?
Voici du moins ce que l'on peut conjecturer sur la disgrâce du critique d'Alexan-
drie.
Ptolémée Philométor était arrivé au trône, à l'âge de cinq ans, en 181 avant
Jésus Christ. Il ne put guère avoir que quinze ou vingt ans plus tard le fils qui
fut, dit-on, élevé par Aristarque, et qui, après la mort de son père, fut, tout jeune
encore, assassiné dans les bras de sa mère Cléopûtre par un oncle usurpateur. Le
jeune Ptolémée-Eupator (c'est le nom que donne à ce prince un documeut décou-
vert il y a seulement quelques années) reçut probablement, vers l'an 150 avant
Jésus-Christ, les premières leçons de son illustre maître, et, comme on voit, il
n'eut guère le temps d'en profiter; mais Aristarque avait depuis longtemps un
autre élève à la cour d'Egypte. C'est ce frère puîné de Philométor (1), véritable
monstre de luxure et de cruauté, longtemps rival turbulent de Philométor, puis
son successeur par le double crime d'un assassinat et d'un mariage incestueux. Il
osait se décerner le titre de Bienfaiteur Evergète II), que la haine des Alexandrins
changea en edui de Malfaiteur (Kakergèle). On le nomma aussi Physcon (ventru)
à cause d'une infirmité qui complétait la laideur de sa personne. A tous ces titres
il joignit celui de Philologue, qu'il mérita peut-être par son zèle pour les curiosités
de la science, car lui aussi, comme son maître Aristarque, il avait discuté des
variantes du texte d Homère (2), mais qu'il démentit bien cruellement par sa con-
duite envers les savants. C'est lui en effet qui, après avoir inondé de meurtres
Alexandrie tout entière, chassa par centaines en exil les grammairiens, les philo-
sophes, les géomètres, les musiciens, les peintres, les médecins, les professeurs, et
peupla ainsi la Grèce de savants et d artistes, réduits par la misère à vendre leurs
leçons au plus vil prix : nouveau moyen de répandre les bienfaits de l'art et de
la science dans les écoles ruinées par les longues guerres dont ce siècle est
rempli (3).
Ou il y a des vraisemblances bien trompeuses, ou nous avons, dans celte san-
glante et brutale persécution, le secret de l'exil d'Aristarque. Ptolémée-Physcon
avait écrit des mémoires historiques fort détaillés, ;i ce qu'on en voit dans les
citations d'un ancien compilateur, puisqu'il y parlait de ses voyages à Assos, à
Corinthe. des princes ses contemporains, tels qu'Antiochus Épiphane et Massinissa,
et aussi de sujets moins graves, comme des faisans nourris à grands frais dans
les volières royales à Alexandrie. Un tel prince avait assez d'audace pour rendre
compte à la postérité des motifs ou des prétextes dont il appuya l'expulsion de
son ancien maître, et le triste abandon où il le laissa mourir.
(1) Athénée, h, p. 71.
(5) Athénée, h, p. 61.
(3) Ménéelès et Andron, historiens cités par Athénée, v, p. 184.
-i- I ARISTARQUE.
Quoi qu'il en soit, comme toutes les réactions violentes, celle de Ptolémée-
Physcon n'eut pas d'effets durables. Alexandrie se repeupla bientôt de philologues,
de géomètres, de médecins et de philosophes. A défaut d'une postérité digne de lui,
Arisiarque laissait de nombreux élèves qui perpétuèrent sa gloire en continuant
la tradition de ses doctrines. Les anciens en ont compté jusqu'à quarante : on en
peut citer aujourd'hui encore une dizaine, parmi lesquels se placent, au premier
rang, Ammonius, qui lui succéda dans la direction de son école; Apollodore, dont
il nous est parvenu un bon abrégé de mythologie et des fragments dignes d'in-
térêt; Moschus de Syracuse, poète élégant, qui forme avec Théocrite et Bion la
pléiade des écrivains bucoliques avant Virgile.
L'histoire de la critique est encore à faire; il y aurait plus d'un grave ensei-
gnement à en tirer; nous n'en voulons pour preuve qu'une des pages les moins
connues de cette histoire, celle que nous avons essayé de restituer. Lorsque l'au-
teur du Traité sur le sublime écrivait : La critique littéraire est le dernier pro-
duit d'une longue expérience, il semblait dire, pensant à Aristarque, qu'un moment
vient dans les littératures où la raison et le goût jugent en dernier ressort les œuvres
de l'esprit, et leur assignent un rang invariable dans l'estime de la postérité. Ce
travail n'est pas aussi simple, et ces jugements sont moins définitifs que les
anciens n'aimaient à le croire. Bien des essais avaient préparé l'œuvre d'Aris-
tarque, et celle-ci à son tour a provoqué des contradictions. Le temps a fait naître
pour la critique des problèmes nouveaux. L'éloquence, la poésie, ont trouvé
d'autres lois, subi d'autres conditions à travers les vicissitudes de la société
grecque. Les horizons du goût se sont tour à tour élargis ou resserrés selon les
passions littéraires de chaque jour. Les lettres grecques, puis les lettres latines,
ont eu leurs périodes alternatives de fécondité et de lassitude, d'inspiration et de
stérile patience, de naturel et de recherche. La querelle, maintenant assoupie,
chez nous, des romantiques et des classiques, est plus vieille qu'Aristarque, et s'est
plus d'une fois réveillée après lui : ce serait, dans l'antiquité seulement, l'objet
d'une étude curieuse, qui remettrait en présence, non plus les droits d'Homère ou
de Sophocle jugés plusieurs siècles après leur mort, mais les prétentions d'écoles
contemporaines et rivales se disputant l'honneur des bonnes théories et des saines
pratiques. Du milieu de ces débats, une vérité ressortirait avec évidence, c'est que
tôt ou tard, moins par le génie des hommes que par le travail des siècles, le bon
goût triomphe dans les jugements du public. On raconte que certain poète épique
d'Alexandrie faillit être classé, dans le Canon, auprès d'Homère. Aristophane et
Aristarque s'abstinrent toutefois, parce que ce poète était vivant; il avait des amis
sans doute, et de nombreux prôneurs. La postérité l'a laissé sous le vestibule du
temple où brille la slatue d'Homère : il se nomme Apollonius de Rhodes.
E. Eggek.
L'ALLEMAGNE
DU PRESENT.
A M. LE PRINCE DE METTERNICU.
L'esprit de lutte possède le monde : tout le génie des politiques ne saurait l'en
défendre, puisque vous-même, prince, vous avez échoué. Dieu donc vous rende la
paix, car les hommes n'en veulent plus. La France, un peu vite fatiguée, s'était
endormie; voici que l'Allemagne s'éveille ; vous ne gagnerez point au change ; elle
s'éveille tout de bon. Voyageur ignoré, j'ai recueilli sur mon chemin les premiers
bruits de cette vie nouvelle; je vous la dénonce. Ne vous y trompez pas, ce ne sont
plus des écoliers ou des rêveurs qui vous déclarent la guerre; vous avez eu trop
beau jeu de ces poétiques complots dont vous faisiez semblant d'avoir peur. Il n'y
a plus de ces honnêtes Teutons qui méditaient la mort des rois et la ruine des
trônes pour restaurer les splendeurs primitives du saint-empire germanique. On ne
conspire plus dans les universités, au fond des cabarets à bière, au bruit du choc
des verres et du cliquetis des épées; on conspire au grand jour, prince, et vous
n'y pouvez rien. On conspire en frac et en chapeau rond, sans appareil pitto-
resque, sans fantaisie romantique, chacun à sa place et à ses affaires, qui dans son
comptoir, qui dans sa chaire, qui dans son cabinet, qui à sa charrue. On se dit tout
simplement qu'il ne serait pas si mal d'apprendre enfin à se conduire soi-même,
et qu'on a bien maintenant assez d'âge et de raison pour marcher sans lisières.
On remercie le ciel d'avoir donné de si bons princes au pays, de magnanimes sei-
gneurs qui sont nés cléments, mais encore ne serait-on pas fâché d'avoir par
226 l'allemagne du présent.
devers soi quelque garantie, au cas où l'envie leur prendrait d'être pires. On
estime qu'en matière de royales promesses, il en reste toujours plus lorsqu'on les
écrit que lorsqu'on ne les écrit pas, et, si ravi qu'on soit des chefs-d'œuvre ora-
toires de ces beaux parleurs couronnés, on aimerait pourtant mieux voir leur élo-
quence mise en forme de contrat et couchée sur le papier. C'est plus vulgaire,
mais c'est plus sûr. Bref, on est convaincu que les gouvernés ont assez de mérite
à se laisser faire pour que les gouvernants prennent au moins quelquefois leur avis,
et l'on prétend que ces avis-là sont les bons. On se dit tout cela sans beaucoup cher-
cher, sans se gêner beaucoup; on le dit tout haut, à tout moment, de tous côtés;
on le pense toujours, on ne pense qu'à cela.
Or, ces infatigables conspirateurs, ce sont, en vérité, les gens du monde les
plus pacifiques, et c'est là pour vous le mauvais signe; ce sont gens d'humeur
posée, d'habitudes casanières, des marchands et des propriétaires qui ne son-
geaient auparavant qu'à gérer leur négoce ou leurs biens, des érudits qui se nour-
rissaient de commentaires, des juristes qui ne sortaient pas du Digeste, tous les
philistins d'autrefois ! Il n'y a plus de philistins, ou du moins l'espèce eu est
changée. Voici venir les bourgeois, les vrais bourgeois de la société constitution-
nelle; qu'on se défende comme on pourra, cette race est sans pitié. C'est juste-
ment de la sorte qu'elle est arrivée chez nous à l'empire ; c'est en s'agitant comme
elle s'agite à présent jusqu'au pied du Johannisberg. Pour mener des masses
aveugles, il ne faut qu'un enchanteur populaire qui les remue du bout de sa
baguette et les bride au gré de son caprice : le mal est qu'on n'avance ainsi qu'avec
grand bruit et grand'peine ; mais les hommes raisonnables, qui souhaitent sciem-
ment le juste et le possible, persévèrent et réussissent, sans avoir, pour ainsi
parler, autre chose à faire que de vivre, parce que ces nobles souhaits, devenus
comme une portion de leur vie, s'accomplissent d'eux-mêmes à mesure qu'elle se
prolonge. C'est là l'histoire de la France de 89; c'est aujourd'hui celle de l'Alle-
magne. C'est aujourd'hui de votre côlé, prince, comme c'était alors du nôtre, un
invincible besoin de lumière et de liberté; c'est une confiance absolue dans l'effi-
cacité politique et morale de ces grandes assemblées qui régénèrent la patrie, c'est
une attente universelle. Tout le monde est sur pied ; j'ai rencontré partout de
l'élan, de la foi, de l'enthousiasme, que vous dirai-je? les vertus naïves des révo-
lutionnaires qui commencent au beau milieu de la place publique, et déjà cepen-
dant du sang-froid, de la tactique, les vertus savantes qui gagnent les batailles
parlementaires dans le pays légal.
Votre sagesse a donc enfin trouvé son écueil, votre barque est brisée; mais,
quand je pense à tout ce temps pendant lequel vous l'avez gouvernée sur cette mer
orageuse des idées et des passions contemporaines, sur cette mer profonde que
vous vouliez faire de glace, je m'incline devant votre esprit, qui fut si puissant ; je
mesure mieux la grandeur de votre nom en découvrant tout ce qu'il faut d'efforts
heureux pour l'abattre; spectateur de votre décadence, je ne puis m'empêcher
d'éprouver une sorte d'admiration pour votre fortune. C'est pourquoi j'ai pris sur
moi de vous dédier ces lettres, qui sont comme le récit d'une victoire en train,
c'est parce que j'ai de toutes parts entendu que c'était de vous qu'on triomphait,
c'est parce qu'il sied d'honorer des vaincus dont la ruine tient tant de place.
Oui, prince, vous êtes un des vaincus dont on parlera dans l'avenir: il est à la
mode maintenant, parmi certains diplomates tout neufs, de rabaisser les services
que vous avez rendus à votre cause, et cette cause étant perdue, comme en effet
l'Allemagne du présent, 227
vous deviez la perdre, ils accusent impunément votre vieille habileté. Le vrai
c'est qu'ils tâchent de recommencer à leur guise cette chanceuse partie qu'on ne
gagnera jamais. Ils ne connaissent rien au jeu que vous avez joué; ce sont des en-
fants maladroits et présomptueux. Le siècle a sa pente; il veut ce qu'il veut. Or,
ceux-là s'imaginent lui donner le change et lui faire croire qu'ils marchent avec
lui parce qu'ils font mine de marcher. Les hommes entendent partout, doréna-
vant, agir eux-mêmes et se porter responsables de leurs actes : mais voilà que ces
profonds politiques ont inventé décrier encore plus haut que le vulgaire ces grands
mots de raison et de liberté. Vous demandez des institutions raisonnables ! reprenez
celles que le temps a détruites; nous allons vous prouver qu'elles étaient l'idéal
de la science. Vous soupirez après des libertés équitables! nous allons vous offrir
des privilèges et vous démontrer qu'ils ont bien meilleur air. Vous avez goûté
comme tout le monde du fruit défendu de l'arbre de la science, vous vous aper-
cevez que vous êtes nus ! laissez-nous faire, nous allons vous habiller avec les
défroques du passé; le clinquant en est joli. Imprudents qui ne trompent qu'eux-
mêmes, et ne savent qu'irriter, en les provoquant par de fausses espérances, ces
légitimes désirs qu'ils essaient de leurrer! Vous du moins, prince, quand vous
luttez contre l'impossible, vous ne vous abusez pas et ne vous mettez point en frais
inutiles. Vous ne vous fatiguez pas à chercher des constitutions qui ne soient point
des constitutions, un mouvement qui ne soit point le mouvement ; vous dites tran-
quillement que tout mouvement est mauvais, et vous rangez vos armées en tra-
vers ; vous ne vous souciez pas de rivaliser d'imagination avec la pensée publique,
vous avez bien assez de la réprimer ; vous ne cherchez point tel ou (el objet de
rencontre à lui livrer en pâture ; vous ne l'encouragez point, vous l'arrêtez court.
A toutes ces forces vives qui vous pressent, vous n'avez jamais opposé que la force
d'inertie. Depuis trente ans révolus, vous êtes resté sur la défensive, et, lâchant
pied chaque jour, chaijue jour vous avez repris pied. C'a été là votre génie ; pen-
dant trente ans, vous avez su ne rien faire. Vos détracteurs ont beau dire que c'était
le génie de la médiocrité; — il n'y a que la médiocrité qui s'agite au hasard et
remue pour remuer. Ministre souverain d'un état mal assemblé, vous n'ignoriez
pas qu'il ne fallait qu'un choc pour en déjoindre les morceaux ; vous avez employé
votre vie à vous garer. Vous êtes le premier politique dont toute l'ambition ait été
d'écarter les pierres du chemin des autres, de peur qu'ils ne vous dérangeassent en
tombant. Vous n'avez eu ni passion ni système; vous n'avez voulu que le silence et
l'immobilité du statu quo. C'est, après tout, une bien triste sagesse, c'est un bien
injuste mépris pour les vœux les plus sacrés du temps dont vous êtes ! Que celui-là
pourtant vous condamne sans pitié qui eût trouvé moyen de faire durer autrement
cet empire informe dont les destinées pèsent sur vous ! Que celui là vous maudisse
qui se connaîtrait le courage de sacrifier au progrès général des idées l'éclat et la
puissance attachés pendant trois siècles au nom de son pays, le vertueux patriote
qui saurait bravement accepter un si profond abaissement de la fortune nationale
pour le profit commun de l'humanité!
C'est qu'en effet, vous, prince, vous êtes un patriote qui n'avez plus de patrie;
te temps est passé où les royaumes se gagnaient dans les traités et dans les ba-
tailles, au mépris de l'intérêt et du droit des sujets. A chaque pas de l'esprit mo-
derne, vous perdez les vôtres: que vous reslera-t-il demain? Votre ennemi, c'est
['inévitable, ainsi qu'on disait dans les premiers âges du monde en parlant du
destin ; c'est la pensée de ce temps-ci ; c'est une autre fatalité, mais une fatalité
228 l'allemagne du présent.
raisonnable; c'est cette force invincible qui résulte désormais du concours éclairé
des intelligences et des volontés humaines, une force immense incarnée pour tou-
jours dans les hommes et dans les choses de notre révolution. Vous serez ainsi l'une
des dernières victimes de la révolution française, non pas une victime fougueuse et
révoltée comme Pitt et Castelreagh, mais une victime opiniâtre et patiente, comme
le soldat qui meurt à son rang et tombe l'arme au bras ; vous tomberez avec le
flegme autrichien. Peut-être essayez-vous parfois de vous faire illusion ; vous n'y
réussirez pas : en vain vous fermez les yeux ; votre vainqueur vous crie son nom.
Il m'est venu de bonne source que le jour où sa majesté prussienne vous reçut
en son château de Stolzenfels, vous lui payâtes son hospitalité par un mol de votre
façon : « Serait-il vrai, sire, auriez-vous dit, que vous veuillez enfin nous donner
une charte ? Prenez à notre bon voisin celle de 1830 ; c'est la plus fraîche date et
le dernier goût. » L'histoire ne rapporte pas la réponse ; mais votre royal interlo-
cuteur ne fut probablement très-charmé ni dans sa vanité d'auteur inédit, ni dans
son amour-propre d'Allemand de la vieille roche. Et cependant vous parliez de
meilleur sens que vous ne le vouliez ; votre conseil était plus sérieux que vous ne
le pensiez. Une charte française à des sujets allemands, ce n'était pas une si grande
moquerie que vous aviez essayé de la faire : nous sommes tous plus près les uns
des autres qu'il ne le faudrait pour vous. Il n'y a pas deux manières d'avoir du
bon sens : c'est là ce qui m'a partout émerveillé dans ma route, c'est l'introduc-
tion d'un nouvel esprit jusque sous ce réseau dont vous resserrez inutilement les
mailles dans votre diète de Francfort ; c'est ia disparition de l'ancienne Allemagne
qui abdique et s'efface pour revivre comme vil maintenant le monde tout entier;
on ne s'amuse plus aux songes, on ne rêve plus pour rêver; on est pressé d'agir,
et l'on veut des réalités en place des chimères; religion, philosophie, politique,
tout va là, et déjà presque avec cette promptitude leste et sérieuse que nous met-
tons chez nous aux bonnes choses dans nos bons moments.
C'est cette transformation que je voudrais maintenant raconter. Peut-être sem-
blera-t-il qu'il est encore ici bien souvent question de théologiens et de philoso-
phes, plus souvent certes que de politiques et de diplomates; mais quoi! prince,
n'allez pas dire comme ce pape de trop spirituelle mémoire : « Ce sont des que-
relles de moines; » attendez la fin de la métamorphose. Si simples que soient les
détails dont je me fais humblement l'historien, si ordinaires que puissent vous
paraître mes histoires, j'imagine cependant qu'elles auront quelque intérêt pour
vous; je ne sache personne autre qui vienne jamais vous les dire avec tant de
franchise; et pourquoi trouveriez-vous si mauvais d'avoir été une fois si librement
informé? J'ai donc mis votre nom sur l'adresse de mes modestes épîtres; j'ai osé
cela sans intention mauvaise, sans ironie calculée, avec celte déférence qu'on doit
aux illustres forlunesqui tombent ;ç'a été pour moi cet hommage involontaire que le
plus obscur soldat d'une armée victorieuse rend d'inslinct au plus habile général
de l'armée vaincue. On assure, prince, que les rois ne vous gâtent plus tous ; ils vous
ont tant gâté! Vouloir vous faire ma cour après eux, c'est être ou bien naïf ou bien
hardi. Il est vrai que mes compliments ne sont sans doute pas ceux qu'on vous
offre tous les jours ; je compte un peu sur Pélrangeté d'un pareil langage pour
mériter mon pardon.
l'Allemagne bu présent. 229
I.
C'est la mode accoutumée des illustres voyageurs d'écrire leurs lettres entre
deux relais, sur le coin d'une table d'auberge, pendant que les postillons crient
et que les chevaux piaffent. J'avoue en toute humilité que je n'ai l'esprit ni assez
vif, ni assez libre, pour saisir ainsi mes impressions au vol ; je les raconte après
coup ; si peut-être elles sont moins soudaines, elles seront peut-être aussi plus
exactes, et la matière en est assez sérieuse pour qu'il ne soit point mauvais de sa-
crifier ici le pittoresque à la sincérité. Je recommence, les pieds sur les chenets,
ces quelques mois de courses et d'observations lointaines. Durant les longues veil-
lées de l'hiver, dans le silence de cette calme solitude qui ne se trouve si bien
qu'au fond des grandes villes, je me plais à revivre en esprit de cette vie agitée
dont j'ai partout là-bas suivi les traces et consulté les échos ; je reviens lentement
sur mes pas, je me rappelle les hommes que j'ai rencontrés, je revois leurs figures,
j'écoute leurs discours, et plus je réfléchis, plus je compare, plus aussi je reste
frappé de ce mouvant spectacle, dont les scènes se déroulent encore sous mes yeux.
J'ai assisté, j'en suis sûr, au début de quelque grand événement; témoin secret,
mais passionné, j'ai ressenti moi-même les premiers tressaillements de cette fièvre
inquiète qui fermente au sein de l'Allemagne; c'est un lever de rideau : les spec-
tateurs frémissent, ils se pressent, ils se serrent, ils se taisent, ils s'interrogent du
geste et du regard ; il semble qu'ils vont prendre un rôle dans la pièce, à la façon
du chœur antique. J'aime le souvenir de ces moments d'enthousiasme et d'ardeur ;
je veux m'appliquer à les conserver. Nous autres, nous n'en sommes plus là : nous
avons passé vite de la sécurité à la satiété : nous craignons la fatigue et le bruit
comme des victorieux trop tôt repus ; nous tombons peu à peu dans celte mortelle
indifférence où vont se perdre les révolutions faites; mais, au milieu de tous ces
biens dont nous jouissons, il en est un pourtant qui nous manque déjà, et qu'il
faut toujours regretter : e'est cette jeunesse d'âme avec laquelle se préparent les
révolutions à faire. Il n'y a plus guère, chez nous, ni opinions en jeu, ni partis
aux prises ; l'Allemagne est rangée tout entière en bataille dans le champ clos des
idées ; c'est un cruel contraste. On dirait que la vie de la pensée s'est retirée de
nous pour aller germer de l'autre côté du Rhin. Aussi, quand, à la fin de mon
voyage, je saluai pour la dernière fois cette terre en travail, il se mêlait à ma sym-
pathie je ne sais quelle tristesse jalouse ; laissant derrière moi une si chaude mêlée
pour retrouver ici tout un monde endormi, je ne pus m/em pêcher de retourner la
tête; l'ennui me gagnait, l'ennui d'un ouvrier laborieux qui regarderait, les bras
croisés, ses compagnons courbés sur leur tâche.
FRIBOL'RG EN HRISGAU.
Aoûl 1845.
Je suis arrivé à Fribourg par le plus long chemin ; je m'étais assez volontaire-
ment égaré dans les belles vallées de la Forêt-Noire, et, de village en village,
j'avais suivi, comme à l'aventure, la frontière de Bade et de Wurtemberg, à partir
de Wildbad, ce charmant désert placé tout auprès des pompes et des folies de
230 l'Allemagne bu présent.
Baden-Baden. J'oubliais un peu, dès mes premiers pas, la curiosité qui m'emme-
nait en pèlerinage, et, séduit par la simplicité de ces agrestes campagnes, je me
pressais moins d'aller chercher dans la vie sociale des tableaux plus compliqués.
C'était mon plaisir de voir de la route ces hardis bûcherons du pays tanlôt abattre
des sapins gigantesques !i grands coups de cognée, tanlôt les précipiter du haut
des cimes dépouillées jusqu'au bord des rivières, tantôt les assembler sur ces ri-
vières, rapides comme les torrents des Alpes, et, montant d'un pied ferme leurs
trains à peine attachés, les guider sans encombre à travers les sinuosités et les
soubresauts du courant. Il y a toujours un attrait infini dans le spectacle de l'in-
dustrie rustique, parce qu'elle s'applique de près à la nature. C'est là surtout
qu'on sent l'action du travailleur et la sainteté du travail, c'est dans cet intime
rapprochement des puissances de la matière et des puissances de la volonté. Il
n'est rien de solennel comme cette lutte opiniâtre de la force humaine s'altaquant
toute seule aux forces invisibles de la terre ou des eaux, rien du moins, si ce n'est
la lutte de l'esprit humain contre lui-même, la guerre des idées contre les idées.
Pour celle-là, je la retrouvai tout d'abord en entrant à Fribourg, sur un théâtre
et dans des circonstances qui lui prêtaient un intérêt particulier. Il y avait guerre
en effet, guerre an sein de l'église comme au sein de l'école.
11 n'est peut-être pas inutile de rappeler que l'université de Fribourg fut jadis
un des foyers les plus actifs de la propagande entreprise par l'empereur Joseph II.
Les jésuites à peine chassés, on y enseigna les quatre articles de la déclaration du
clergé de France, et il se mêla même quelque arrière-goût de jansénisme à cette
improvisation gallicane. Il s'y mêla bien autre chose : c'était au plus vif de celte
grande passion du xviue siècle pour l'humanité; Herder et Lessing la prêchaient
et l'inspiraient en Allemagne à peu près en même temps et de la même manière
que chez nous notre Jean-Jacques. Nathan-le-Sage donnerait presque la main au
vicaire savoyard. Il s'exhalait de tous les cœurs une sorte de tendresse philoso-
phique qui était comme la charité de l'époque; on se pardonnait toutes les diffé-
rences de culte et d'opinion, tant on était heureux de se saluer en commun de ce
beau nom d'homme dont il semblait qu'on eût retrouvé les litres; cette mutuelle
tolérance conduisait insensiblement à je ne sais quel idéal de religion primitive,
où la raison toute seule se plaisait à se prouver son Dieu. Ce Dieu, bien entendu,
n'était pas encore la raison elle-même : le despotisme hégélien méprisa fort ce
rationalisme vulgaire, comme il l'a dédaigneusement appelé; mais alors, en vérité,
les esprits émancipés de la veille se sentaient encore trop fiers du libre dévelop-
pement de leur énergie individuelle pour abdiquer si vite au profit de l'absolu.
Bien leur en prit, j'imagine, et nous devons tout au moins leur en savoir gré. Ce
fut un beau moment, trop vite effacé du reste, parce que les pratiques adminis-
tratives vinrent atténuer ce qu'il avait d'élan poétique et naïf : celle noble école
de 1780 prépara les voies aux institutions et à la pensée française de l'autre côlé
du Rhin. Le plus sage, le plus illustre des docteurs qu'elle ait laissés après elle,
je dirais volontiers son apôlre, c'est M. de Wessenberg. Administrateur du diocèse
de Constance, M. de Wessenberga gouverné l'Allemagne catholique du midi pen-
dant vingt-cinq ans. et les événements se sont présentés tout a point pour le servir
dans l'application de ses idées. Il est plus essentiel aujourd'hui qu'il ne l'a jamais
été de connaître ces événements. Tous ceux auxquels nous assistons en dépendent,
et l'on ne comprend rien à !a situation présente de l'église germanique, si l'on ne
se reporte aux premières années du siècle.
l'Allemagne su présent. 231
De 1803 à 1827, les catholiques de Bade et de Wurtemberg n'ont point eu de
relations régulières avec le saint-siége. Les domaines ecclésiastiques une fois par-
tagés entre les princes temporels par le recès de 1805, tout le gouvernement spi-
rituel se trouva du même coup renversé. La simple abolition des anciennes circon-
scriptions diocésaines avait suscité pour la France de grandes difficultés auprès de
la cour de Rome, et cependant la constituante, en augmentant ou en diminuant le
territoire d'un diocèse, ne louchait pas à l'évêque, puisque depuis longtemps déjà
l'évêque n'était plus propriétaire du territoire. En Allemagne, le souverain spiri-
tuel n'était point aussi parfaitement distinct du souverain temporel. Supprimer
l'un, c'était en beaucoup d'endroits supprimer l'autre, et il arriva justement ainsi
que les pays où la domination ecclésiastique avait été le plus profondément établie
par la possession matérielle du sol se trouvèrent les plus dénués de toute direc-
tion spirituelle après la sécularisation générale. 11 fallait bien y pourvoir. Les
princes nommèrent des administrateurs et des conseils où les laïques siégeaient à
côté des prêtres. L'église tomba donc tout à fait sous la tutelle de l'état. La ri-
gueur du dogme y perdit peut-être, mais, à parler franc, la paix publique y gagna.
Le goût de la tolérance religieuse, le besoin de croyances raisonnables, ces deux
traits caractéristiques de la fin du xvme siècle, devinrent des maximes obligées
de gouvernement II y eut une pacification universelle de par la loi politique, et
l'influence sociale du culte fut d'autant plus bienfaisante qu'on la soupçonna
moins d'être intéressée. L'enseignement de la chaire produisit un meilleur effet
sur les cœurs, parce qu'il évita davantage de heurter les esprits. L'éducation po-
pulaire et l'éducation sacerdotale avaient été singulièrement négligées par les
anciens propriétaires des domaines de l'église; les nouveaux maîtres que la force
victorieuse du temps installait à leur place voulurent se faire pardonner leur usur-
pation en la rendant salutaire. Ils élevèrent des écoles dans les campagnes et pro-
pagèrent l'instruction dans le clergé.
M. de Wessenberg fut bientôt à la tête de cette grande œuvre de lumière et de
charité. La cour de Rome ne consentit jamais à lui donner l'investiture épiscopale :
il accepta cette situation difficile, et, tout en la souhaitant moins équivoque, il
s'efforça d'en tirer parti. Il sentait bien qu'il était dans l'église le représentant
trop direct du gouvernement temporel, et que c'était là une dépendance qui l'af-
faiblissait ; il savait encore mieux qu'il ne fallait pas compter sur le saint siège
pour travailler à la réforme des abus et au progrès des idées, et, n'y comptant
pas, il n'ignorait point qu'il se mettait en péril de schisme. Il ne voulait pourtant
ni du rôle de schismatique ni de la condition de fonctionnaire. Les yeux fixés sur
l'église primitive, il en rêvait un peu le retour comme on le rêvait à Port-Royal.
Il eut le talent d'inspirer ces généreuses illusions à tous les prêtres qu'il forma.
Il en fit des hommes éclairés et respectés. Son plus pratique désir, c'eût ele d'ob-
tenir une constitution publique et une dotation fixe peur l'église d'Allemagne,
c'eût été de ranger cette église entière sous l'autorité d'un primat national et sous
la garantie d'un concordat avec Rome. En 1815, il crut un moment ses vœux
réalisés. M. de Hardenberg parla sérieusement au congrès de Vienne d'organiser
l'église catholique sur des bases analogues à celles que proposait le vicaire gênerai
de Constance, il y eut même un article rédige* et discale qui faillit prendre place
dans le pacte fédéral : mais la cour pontificale intervint avec son habileté ordi-
naire. Le cardinal Gonsalvi mena toute l'affaire à bonne fin, et sur la demande île
la Bavière il fut décidé qu'on ajournerait une question si délicate. Le saint-siége
232 l'Allemagne dit présent.
réclamait d'ailleurs bien autre chose ; il entendait qu'il ne serait point tenu compte
des faits accomplis, que l'église recouvrerait tous ses domaines, que les électorals
archiépiscopaux seraient reconstitués, que le saint-empire germanique, consacré
par F autorité de la religion, serait réintégré; il exigeait en un mot, au nom de la
foi catholique, une complète restauration des établissements du moyen âge. Quelle
que fût la bonne volonté des hautes puissances contractantes, elle n'était pas au
niveau de cette superbe confiance dans le droit absolu du passé. Le saint-empire
ne ressuscita point ; M. de Wessenberg alla reprendre la direction de son évêché
sans que rien eût été réglé pour le gouvernement général des églises allemandes,
et celles des bords du Rhin demeurèrent, vis-à-vis de Rome, dans cet isolement
auquel leurs propres pasteurs les avaient habituées dès le milieu du xvme siècle.
Cependant les princes se voyaient de plus en plus pressés par l'opinion consti-
tutionnelle; sommés d'accomplir les promesses de liberté qu'ils avaient publique-
ment données, ils se défendaient en criant à l'anarchie et en se retranchant der-
rière leur légitimité. Or, quelle était en fin de cause la garantie suprême de cette
légitimité nouvelle? C'était la parole de l'apôtre, que toute puissance vient de
Dieu, mais alors naturellement interprétée, par une complaisance exclusive, à
l'unique profit des monarchies et des dynasties. On opposait cette légitimité de
droit divin à celte autre légitimité que l'assentiment populaire avait décernée pen-
dant quinze ans à un soldat victorieux. Il y avait beaucoup de cette idée-là dans
le nom même de la sainte-alliance; c'était l'union de toutes les souverainetés
chrétiennes contre la souveraineté du peuple, représentée par son plus glorieux
délégué. Animés d'un pareil esprit, les gouvernements allemands devaient cher-
cher à le répandre, et le sainl-siége ne pouvait se refuser à les aider. La réorga-
nisation de l'église catholique sous la loi du principe d'autorité n'était pas seule-
ment chose satisfaisante pour son premier pontife; c'était chose rassurante au
point de vue politique pour les souverains temporels, si vivement intéressés dé-
sormais à la déchéance du principe d'examen. Seulement, tout en souhaitant un
établissement ecclésiastique qui, pour consolider le trône, l'appuyât sur l'autel,
ils prétendaient bien ne pas agrandir l'un aux dépens de l'autre; ils n'étaient
point d'humeur à rien relâcher de leurs conquêtes sacrilèges, ils ne voulaient que
les faire bénir pour les garder plus sûrement. On finit par tomber d'accord, grâce
à des compromis tacites. La chancellerie romaine envoya solennellement ses bulles,
partagea les territoires eu diocèses, institua les évêchés, établit les chapitres, fixa
le chiffre des dotations ecclésiastiques, bref, décida du temporel au même titre
que du spirituel. Les princes reçurent les bulles, mais avec tant de clauses acces-
soires, tant de modifications et de réserves, qu'ils ne crurent pas avoir entamé la
suprématie de l'état. Ils nommèrent les évêques aux lieux qu'on leur désignait ;
mais ils les choisirent si soumis et si dévoués, qu'ils ne s'aperçurent pas d'abord
du changement. Rome laissa faire dans la pratique; le tout était pour elle de
prendre possession. Elle avait cause gagnée quant au principe. Après quelques
années d'attente, elle jouit pleinement aujourd'hui de sa victoire, et se déclare par-
tout maîtresse. En Bavière même, elle en est venue là du premier coup : le con-
cordat de 1817, ajouté comme annexe organique à la constitution de 1818, l'annu-
lait au lieu de la compléter. Avec la Prusse, il est vrai, avec le Hanovre et la
Saxe, avec Bade et Wurtemberg, il fallut user de patience : pour ne parler que
des deux derniers, ce fut seulement en 1827 que la province catholique du Haut-
Rhin se trouva définitivement constituée. Elle comprit le Wurtemberg. Bade,
l'Allemagne du présent. 233
Hesse-Cassel, Hesse-Darmstadt, Nassau, Francfort et la principauté de Hohenzol-
Jern. Elle fut placée sous la conduite d'un métropolitain et de quatre évêques
suffragants. Le métropolitain dut résider à Fri bourg.
Dès lors on se prépara sourdement à la lutte dont l'Allemagne catholique est
maintenant le théâtre. Dissimulées sous les ménagements nécessaires aux fortunes
qui commencent, suspendues par la grande terreur que la révolution de juillet
jeta dans tout le camp dont elle avait si vite triomphé, comprimées par l'influence
générale du despotisme jaloux et bigot de Frédéric-Guillaume III, les prétentions
ultramontaines éclatèrent, à l'avènement de Frédéric- Guillaume IV, avec l'ensemble
et la précision qui suivent un signal donné. Le moment était bien choisi; on
sortait de la persécution, et le nouveau roi venait de rendre hommage aux persé-
cutés en se hâtant de réparer les torts de l'injustice et de la violence de son père.
On semblait profiter spontanément de cette favorable ouverture des circonstances
et pousser en avant à mesure que le chemin se faisait. En réalité, on démasquait
des batteries armées depuis dix ans. L'histoire intérieure de l'église et de l'uni-
versité de Fribourg pendant cet intervalle est une preuve de plus de cette con-
stance avec laquelle le génie de Rome travaille et travaillera sans cesse à disputer
le terrain qu'il a pour toujours perdu.
Aussitôt après l'institution de la nouvelle province ecclésiastique, M. de Wessen-
berg se démit complètement de ces soins difficiles auxquels il s'était si longtemps
appliqué. Il entra dans la retraite où il vit encore, gardant toujours la même sa-
gesse et la même sérénité, supportant courageusement le poids de son grand âge
et les déboires du temps présent. M. de Wessenberg rappelle assez exactement ce
qu'était pour nous M. Royer-Collard : rapprocher ces deux noms, c'est rendre
justice aux mérites du premier sans diminuer la mémoire de l'autre. Al. de Wessen-
berg avait entrepris de concilier l'infaillible autocratie du catholicisme romain
avec l'autonomie d'une église allemande, comme M. Royer Collard voulait accom-
moder ensemble la charte et la légitimité. Tous deux venaient à propos, tous deux
ont eu un moment dans leur pays; ce moment a duré tant que les compromis
ont été de saison. Une fois les compromis usés et les partis décidés à courir au
bout de leurs principes, ces deux illustres médiateurs se sont trouvés au bout de
leur rôle. La solitude de M. de Wessenberg est aussi remplie de bons et honorables
souvenirs que l'était celle de M. Royer-Collard ; il y renferme sans doute les mêmes
dégoûts; il n'admet pas davantage que les idées se précipitent comme elles font
sur cette pente rapide du siècle sans savoir enrayer. Il est donc également blessé
de la raideur avec laquelle l'esprit moderne persiste à marcher de conséquence
en conséquence, et de l'entêtement avec lequel l'esprit du moyen âge prétend tou-
jours chercher dans ses linceuls des étendards de victoire. Il a fermé les yeux pour
ne pas découvrir tout ce que les nouveaux catholiques allemands lui avaient em-
prunté comme par instinct ; il a repoussé, dit-on, avec opiniâtreté les sollicitations
indiscrètes de ces descendants sur lesquels il ne comptait pas; il s'est refusé
nettement à les avouer, et, quand Ronge est venu lui même tout exprès à Con-
stance pour tenter un rapprochement, le vieux prélat n'a voulu lui donner au-
dience que par-devant témoins. Mais, s'il comprend mal cet emportement d'une
secte nouvelle et s'en afflige, M. de Wessenberg a dû s'affliger bien plus encore en
voyant les doctrines ultramontaines détruire peu à peu l'ouvrage de sa vie. Il n'a
pas assisté sans douleur à ce progrès arliûciel qui les rétablissait en souveraines
dans une église dont il crut, pendant un temps, avoir sauvé tout ensemble la foi
254 l' ALLEMAGNE DU PRÉSENT.
et la nationalité. Il est même probable qu'il a combattu cette fatale invasion, non
pas sans doute à grands coups et avec grand bruit, ce n'était là le fait ni de sa di-
gnité ni de son âge, mais gravement et silencieusement, par la seule influence de
son caractère, de son autorité, de ses souvenirs, et, pour ainsi dire, par le rayonne-
ment de sa vertu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui même encore, dans
toute la partie méridionale du diocèse de Fribourg, le clergé secondaire résiste
énergiquement aux inspirations officielles qui lui viennent de l'archevêché; c'est
qu'il a même dépassé quelquefois, par cette résistance, les limites auxquelles la
prudence de M. de Wessenbcrg a dû s'arrêter. Ainsi depuis longtemps déjà il
sollicite auprès des chambres badoises l'abolition du célibat ecclésiastique. Ronge
pensait bien rencontrer là des alliés; il n'a pourtant réussi qu'à moitié. Très-dé-
cidée sur tout ce qu'elle regarde comme question de discipline, cette petite église
l'est beaucoup moins à l'endroit du dogme, et l'audace du concile de Leipzig
l'aurait certainement effarouchée. Cependant, lorsque l'archevêque engagea der-
nièrement les doyens des cantons à prévenir, par une exacte surveillance, les pro-
grès que l'hérésie rongienne pourrait faire chez leurs curés, la plupart des doyens
du midi ne donnèrent pas de suite au mandement épiscopal, et l'on en vit même
qui, pour toute réponse, réclamaient hardiment les nombreuses réformes exigées,
disaient-ils, « par l'esprit du siècle, » pendant que d'autres suppliaient déjà qu'on
leur accordât des synodes réguliers.
Le malheur est qu'à Fribourg même « l'esprit du sièole » a singulièrement re-
culé, et c'est miracle qu'il se conserve ainsi dans ces gorges de la Forêt-Noire.
L'archevêque a successivement disgracié ou frappé tous les hommes qui de près
ou de loin ont eu l'honneur d'Appartenir à M. de Wessenberg. L'ultramontanisme est
bientôt devenu dans son diocèse presque aussi correct qu'il doit l'être dans l'autre
Fribourg. Peu s'en faut que l'ardeur exclusive des jeunes prêtres n'ait bientôt
remplacé partout la modération trop libérale des anciens. La faculté de théologie
a été renouvelée tout entière, les autres envahies par places ; il n'a plus été possible
aux protestants d'arriver dans les chaires vacantes de la faculté de philosophie;
comme juristes , comme médecins ou comme orientalistes, partout dans l'univer-
sité les ultramontains ont pris pied La théologie protestante s'enseignant unique-
ment à Heidelberg, l'ultramontanisme règne à Fribourg sans contre-poids et sans
contrôle. Ce n'était pas pour cela que Joseph II avait chassé les jésuites. Ce sont
eux maintenant qui reprennent l'avantage, expulsant ou suspendant à leur gré
tous les dissidents, au mépris des libertés académiques et du droit public de l'Alle-
magne. Le grand-duc céda trop à leurs instances, et la marche de son gouverne-
ment, sous le coup de ces exigences de plus en plus insatiables, est en vérité
chose assez instructive. Nous sommes ici sans doute sur le terrain des petites
affaires, mais ce sont celles-là qui souvent apprennent les grandes.
Souverain protestant d'une population à moitié catholique, le grand-duc a tou-
jours cru d'une bonne politique de favoriser la croyance qui n'était pas la sienne.
C'est un jeu trop commode pour être toujours le meilleur. On a fini par s'en aper-
cevoir en Belgique. Le grand-duc se trouvait pourtant soutenu dans cette voie, et
jusqu'à certain point contraint d'y marcher par l'influence delà première chambre.
La haute et la moyenne noblesse forment là un corps héréditaire et compacte
contre lequel ne peuvent absolument rien les huit membres introduits à titre via-
ger par la faveur du souverain, sans que le souverain ait le droit de dépasser ce
nombre insignifiant. On a donc pu systématiquement employer le catholicisme
l'Allemagne du présent. 235
très-décidé de la première chambre pour se couvrir contre les prétentions libé
raies de la seconde. Le grand-duc s'est même ainsi défendu contre son propre
ministère, et il a par là tenu quelquefois en échec l'homme ie plus habile qu'il ait
à son service, M. Ncbenius. Il garde d'ailleurs encore plus pies de lui des conseil-
lers moins éclairés et moins responsables, dont l'intervention balance et neutralise
les pouvoirs légaux. C'est la mode un peu despotique des petits princes constitu-
tionnels de l'Allemagne, c'est leur revanche contre la constitution, le dernier asile
de l'autocratie pure. Les paroles venues de ce côté- là ne sont certes pas discours
de révolutionnaires : on veut avant tout affermir et relever le trône grand ducal;
on a plus d'un grief contre la charte dont on s'est embarrassé en 1818, on lui
cherche un antidote. C'est ainsi qu'on est arrivé à considérer la rigueur de la foi
positive comme une sûre garantie de l'obéissance des sujets. Il n'y avait point,
dans la partie protestante du duché, ce salutaire développement du piétisme que
certaines puissances allemandes ont accepté de si grand cœur, comme étant le meil-
leur gage de leur sécurité : pourquoi donc n'aurait-on pas usé chez soi de l'auto-
rité du prestige uitramontain, comme on use ailleurs des ressources calmantes de
l'esprit méthodiste? Ce n'était pas de trop pour assoupir l'opinion publique et
dompter cette infatigable turbulence dune chambre factieuse.
Qu'est-il résulté de celle belle tactique? On a cru se donner des alliés complai-
sants : une fois pris au piège, on a vu qu'on s'était donné des maîtres. La religion
s'offrait en aide à la politique ; c'est elle qui bientôt a pris la politique à sa remor-
que. L'indépendance des églises rhénanes vis-à-vis du saint-siége avait été procla-
mée par leurs chefs les plus éminenls à la fin du xvnie siècle; on en était alors à
vouloir des libertés germaniques comme la France avait ses libertés gallicanes. Du
sein même de la cour épiscopale de Trêves on fulminait contre les jésuites. Depuis
quatre-vingts ans, les électeurs ecclésiastiques et les évèques non médiatisés s'en-
tendaient pour renfermer l'autorité du pape dans de plus justes bornes. Ce n'était
pas l'administration séculière de 1803, ce n'était pas même le timide retour des
influences romaines en 1827 qui pouvaient effacer de pareils antécédents et gâter
une situation si favorable à la paix publique. Cette situation, cependant, le grand-
duc l'a perdue en quelques années, pour avoir voulu trop s'appuyer sur la main
trompeuse qu'on lui tendait, et les ultramonlains, devenusà Fribonrg les domina-
teurs absolus de l'église et de l'université, tourmentent de plus en plus leurs im-
prudents patrons. Ceux-ci commencent enfin à réfléchir; il est déjà tard. La nou-
velle secte catholique n'en a pas moins été fort rudement traitée, fort gênée dans
ses pérégrinations et dans sa propagande; mais on a pris une attitude plus ferme
vis-à-vis du tapage clérical de l'orthodoxie, et l'on a montré quelque décision.
En 1842, il sortit de Fribourg un violent pamphlet sur l'état du catholicisme dans
le grand-duché de Bade. La réponse, qui fut vive, attribuer maintenant à M. Nebe-
nius, prend ainsi un caractère presque officiel. Celle année même, les professeurs
ultramonlains ont fondé un journal populaire, qu'ils rédigent sur le ton le plus
virulent {Si'tddculsche Zeitung); ilsy plaident en faveur des superstitions de Trêves;
ils essaient de réchauffer le préjugé des masses contre les Juifs : il semble que le
gouvernement ait voulu leur prouver son indépendance en donnant tout dernière-
ment une chaire de l'université de Heidelberg à un israelile distingue. M. Weil,
l'auteur de la Fie de Mahomet. C'était vraiment osé, dans un pays où l'émancipa-
tion des Juifs est encore une question régulièrement débattue par les chambres
et les divise, sans distinction de partis. Cette initiative du ministère badois fut
236 l'allemagne du présent.
d'un grand effet dans toute l'Allemagne; gardons-nous bien de nous en étonner:
par le temps qui court, elle eût été méritoire même chez nous.
Je rapporte tous ces détails avec l'intérêt qu'on mettait là-bas à me les racon-
ter. Ce sont les accidents d'une grande histoire qui est en train de se faire : l'ordre
civil ne tardera pas à se séparer, en Allemagne comme en France, de tout rapport
obligatoire avec les cultes positifs. Lorsque je passai par Fribourg, c'était réelle-
ment sur ce point-là que portait tout l'effort de la lutte; c'était par l'endroit le
plus décisif et le plus délicat qu'elle était engagée. L'archevêque venait de renou-
veler, dans son diocèse, cette même querelle des mariages mixtes qui avait donné
tant d'embarras à la Prusse il y a quelques années. Il s'y était pris moins violem-
ment, avec des formes plus lentes et plus circonspectes. Il n'y gagna rien ; cette
fois, le gouvernement ne mollit point, et l'affaire est pendante à Rome, tandis que
les curés restent indécis entre les menaces d'excommunication lancées par le pré-
lat et les menaces de destitution formellement signifiées par le ministère. Étrange
position, fausse des deux côtés! Les souverains allemands n'ont point encore voulu
reconnaître ce principe le plus fondamental de la société moderne, à savoir que
l'ordre civil subsiste par lui-même, et n'a pas besoin du support de l'église; ils
ont partout identifié l'église à l'état, plus encore par ambition que par piété. Ils en
portent aujourd'hui la peine, ceux-ci d'une manière, ceux-là d'une autre; ceux-
ci, parce que l'église se fait révolutionnaire comme dans l'Allemagne protestante
du nord; ceux-là, parce qu'elle se refuse aux besoins les plus essentiels de son
temps, comme dans l'Allemagne catholique du midi. Pour ces derniers du moins,
l'opinion les aide et leur prête plus de force qu'ils ne souhaiteraient même en
avoir contre des ennemis dont ils rêvent toujours l'alliance. Elle va droit à la
cause du mal, et s'en prend moins au prêtre qu'au souverain. Serviteur fidèle de
la discipline religieuse, le prêtre en défend l'intégrité; il ne veut point administrer
le sacrement à quiconque ne partage pas les scrupules de sa foi ; il ne marie point
au nom de la foi catholique celui de qui ne sortira pns une famille nouvelle pour
le catholicisme; il est dans son droit. Dépositaire indigne de l'autorité civile, le
souverain ne l'a pas crue par elle-même assez respectable pour garantir l'état des
personnes; il l'a fondue comme autrefois dans l'autorité sacerdotale; il a laissé
aux mêmes mains l'acte ou le contrat, qui est d'ordre public, et le sacrement, qui
est d'ordre mystique. Sur l'ordre mystique repose donc la société tout entière :
on a prétendu rendre ainsi ses lois pius saintes et ses chefs plus vénérés; mais
ainsi, d'autre part, l'ordre public est détruit du moment où le prêtre ne le cou-
vrira plus de sa bénédiction. Or, le souverain peut-il forcer le prêtre à bénir? Ce
n'est pas ce que lui demande l'esprit du siècle, ce n'est pas ce qu'on lui doit. Il
faut seulement que la famille puisse subsister en sa simple qualité de famille hu-
maine; il faut qu'elle soit d'abord maintenue pour tous par la consécration solen-
nelle de la raison laïque, sauf à la conscience de chacun de se préoccuper du soin
de la consécration religieuse; il faut un état civil indépendant et distinct de l'état
spirituel. Cette institution de l'état civil, c'est aujourd'hui le vœu universel en Alle-
magne. Je dirais mal avec quelle intelligente vivacité je l'entendais exprimer à Fri-
bourg. Mais, quand on reconnaît l'émancipation du citoyen par rapport à l'église,
d'un mol on proclame l'égalité des cultes et l'admission de toutes les sectes aux
mêmes droits; d'un moi le pouvoir change de caractère et de principe; c'est un
premier pas, un grand pas de fait dans les voies de la révolution. Aussi, les princes
ne se soucient guère de s'engager sur un terrain si glissant. Le gouvernement
l'Allemagne du présent. 257
badois s'en tiendrait volontiers, pour toute doctrine en matière de mariage mixte,
aux articles du traité de Westphalie, qui rangeaient les fils dans la communion
du père, les filles dans celle de la mère. Il préférerait cet accommodement usé à
des innovations trop fécondes en conséquences. Il invoque même auprès du clergé
les canons de Trente, qui déclarent valide toute union contractée en présence du
prêtre, le prêtre se fût-il abstenu de la bénir. Il se contenterait de celte assistance
muette et forcée. Inutile modération ! le clergé repousse l'insignifiance d'un pareil
rôle ; les libéraux méprisent une si pauvre comédie, et saisissent toutes les occa-
sions d'arriver à la jouissance sérieuse d'une des garanties essentielles de la société
moderne; ils réclament la séparation de l'église et de l'état. C'est pour cela que
les affaires des nouveaux catholiques, si cbétifs que fussent après tout leurs mé-
rites, ont dernièrement provoqué tant d'émotion dans les chambres badoises. C'est
pour cela que j'ai vu les chambres saxonnes agiter si violemment la même ques-
tion. Derrière la question religieuse, il y avait une conquête politique.
TUBINGUE.
Je ne saurais me rappeler sans un vif plaisir les heureux moments que j'ai
passés à Tubingue ; je voudrais retrouver, pour les raconter, tout ce qu'il y avait
d'alerte et de mouvant dans la vie qu'on mène là, une vie joyeuse et laborieuse,
insouciante et tracassée, pleine de menues intrigues et de studieux loisirs, de
mesquines rancunes et de généreux projets, une vie de petits bourgeois et de fé-
conds penseurs. Tubingue est un village, mais ce n'est pas dans toutes les capitales
qu'on dépense à la journée ce qui se dépense là d'esprit et d'intelligence. C'est
un village, sans doute, mais un glorieux village où vient battre le plus riche sang
de la Souabe, comme au cœur même de ce fortuné pays. Je n'ai rencontré nulle
part en Allemagne autant d'animation sérieuse, nulle part celle ardeur de con-
quêtes si bien tempérée par un si juste bon sens. Celte race des Souabes est tou-
jours une race forle et puissante; elle a gardé tout ce qu'il y avait de plus original
dans sa nature primilive. 11 n'est guère que deux provinces qui puissent encore
aujourd'hui donner une idée de l'ancienne Allemagne : c'est la Westphalie, où se
conserve, au fond des campagnes, toute celle rustique sauvagerie qui choquait si
singulièrement la France polie du xvne siècle ; c'esl la Souabe elle-même, où l'on
croirait que l'âme des héros du moyen âge n'a pas cessé d'inspirer le génie national.
Il y a là bien des têtes à la fois poétiques et songeuses, je ne sais quel curieux
mélange de critique et d'enthousiasme, d'abandon naïf et de sang-froid railleur,
un grand goût d'aventures, un grand penchant à l'audace, et néanmoins une sorte
d'ironie sceptique, de réserve méfiante à l'endroit des choses extraordinaires,
beaucoup de prudence et de finesse, et tout ensemble un emportement terrible à
la première occasion, une violence très-sincère, enfin celle fougue brutale qui a
fait dire en forme de proverbe : qu'un Souabe avait droit d'attendre ses quarante
ans pour devenir sage. Ajoutez à ces traits perpétuellement contradictoires deux
autres plus saillants encore, et qui couvrent le tout : la conscience très-assurée
de sa valeur personnelle, et, malgré certaine gaucherie native, le besoin de montrer
ce qu'on est; puis, pour couronnement, celte disposition d'humeur qui n'a pas de
nom dans notre langue, parce qu'elle n'est pas trop de notre l'ail, qui n'est préci-
sément ni la sensibilité, ni la bonhomie, ni la simplicité, ni l'onction, qui est
tome i. J6
258 LALLEMAGNE DU PRÉSENT.
quelque chose comme tout cela, et qu'on appelle en allemand Gemûthlichkeit. En
somme, c'est un type singulier qui s'est conservé à travers tous les âges. Les fa-
meux caractères de la maison de Hohenstauffen sont marqués à cette empreinte
vigoureuse, et il en reste jusque sous l'éducation moitié italienne et moitié arabe
de Frédéric II.
Quand la cbute de cette illustre maison eut enlevé à la Souabe le rang qu'elle
tenait dans l'empire, la place laissée par une si vaste ruine devint une sorte d'a-
rène où le pays s'exerça tumultueusement à la vie politique; elle fut là plus active
que partout ailleurs, et mieux qu'ailleurs donna du relief à ses personnages. Puis,
quand les progrès de l'ordre européen eurent mis à néant les petites existences
nationales, la fécondité de cette terre privilégiée ne se ralentit pas. Il en sort à la
fois trois hommes qui pourraient seuls immortaliser tout un peuple : Schiller,
Hegel et Schelling ; et si, après cette génération glorieuse, il était permis de citer
d'autres noms trop jeunes encore pour avoir mérité l'honneur d'un pareil rap-
prochement, on verrait bien que la veine n'est pas épuisée, et qu'on peut se fier
en l'avenir.
Or, tous ces mouvements et tous ces hommes, nés sur le sol d'une même patrie,
ont laissé trace de leur passage à Tubingue. C'a été là le berceau de bien des agi-
tations qui sont venues renouveler la politique comme la philosophie. C'est à Tu-
bingue que fut juré, en 1514, le pacte constitutionnel du vieux duché de Wur-
temberg. C'est à Tubingue que Hegel et Schelling étudiaient ensemble, sur la fin
de l'autre siècle, et Ion visite encore la chambre où ils vécurent dans cette pre-
mière communauté de leurs pensées.
Ceux qui habitent maintenant les lieux qu'ils habitèrent ne sont pas restés au-
dessous de pareils souvenirs. On est tout étonné de rencontrer tant de personnes
distinguées si fort serrées les unes contre les autres dans cette petite ville univer-
sitaire, et la variété de ces mérites qui se coudoient augmente encore la surprise.
Tout est remuant et divers. Il y a jusqu'à trois camps au sein de cette population
d'élite, et l'un plus richement peuplé que l'autre. Il y a les savants d'ordre spé-
cial, M. Baur, l'un des théologiens les plus respectés de l'ancienne école, trop vieux
pour marcher avec Strauss, son élève, trop hardi pour accepter l'enseignement
littéral de la stricte orthodoxie; M. Valz, connu dans toute l'Allemagne par ses
travaux d'archéologie; l'orientaliste Ewakl, l'un des proscrits de Goeltingue, le
jurisconsulte Warnkœnig, qui vient d'arriver de Fribourg. Il y a, d'autre part, des
hommes déjà engagés dans les affaires» de l'état, et faisant leur métier de politique
en même temps que celui de professeur, quelquefois même quittant l'un pour
l'autre : M. de Wàchler, par exemple, chancelier de l'université, président de la
seconde chambre, esprit fin et habile, très-propre à conduire une assemblée déli-
bérante; M. de Mohl, le plus ferme soutien de la faculté des sciences administra-
tives, et en même temps le plus direct de tous les héritiers présomptifs du minis-
tère actuel, qui l'a récemment destitué pour l'avoir accusé publiquement devant
les électeurs. M. de Mohl, M. de VVâchter, sont en passe d'arriver au pouvoir, et
modèrent le libéralisme de leurs opinions pour l'y faire entrer avec eux. M. Schlayer,
au contraire, use tant qu'il peut de tout le sien pour leur mieux résister; ministre
de l'intérieur, M. Schlayer soutient ainsi presque tout le poids du cabinet vis-à-vis
des chambres; c'est encore un enfant de Tubingue, le fils d'un boulanger, que
son mérite infini d'homme pratique et de parleur délié a élevé rapidement aux
plus hautes positions.
l'Allemagne su présent. 259
Sans sortir de l'université, nous voilà donc au milieu des ambitions et des dif-
ficultés delà vie constitutionnelle; rentrons davantage au sein de l'école, nous y
trouvons un troisième groupe tout au moins aussi remarquable que les deux autres,
plus jeune, plus actif, plus passionné, moins occupé de la science qu'on ne l'est
dans le premier, moins réservé, moins prudent qu'on ne l'est dans le second, mais
animé par des intelligences si vives et en même temps si droites, que c'est un
charme de s'arrêter là. Je veux parler des hégéliens de Tubingue ; quelle que soit
la violence avec laquelle on les ait attaqués, personne ne leur a contesté une ré-
putation vite acquise de gens d'esprit et d'honnêteté; mais ce qu'on n'a pas assez
dit, et ce que j'aime surtout à dire, c'est celte fermeté de bon sens, c'est cet
amour du réel, qui les a séparés à temps des folies impuissantes du nouvel hégé-
lianisme. Iiya là trois hommes d'avenir et de talent qui me représentaient bien
la situation morale de l'Allemagne nouvelle et me donnaient la plus juste idée de
ce progrès quelle accomplit vers les choses positives : M. Vischer, le professeur
d'esthéiique frappé dune suspension de deux ans, dont l'histoire a récemment
occupé la presse ; M. Zeller, rédacteur de la Revue théologique la plus estimée de
l'Allemagne ; M. Schwegler, qui publie ces Annales du Présent où les hégéliens de
Tubingue ont rompu si net avec ceux de Halle. Par une rencontre qui n'a rien de
singulier en Allemagne, ces trois maîtres en philosophie sont d'anciens théologiens,
des élevés du séminaire protestant de Tubingue. Ce grand cloître que la réfor-
mation s'est élevé pour l'étude des sciences religieuses a, pour ainsi dire, porté
malheur à l'orthodoxie. C'est de cette rude maison que sont sortis presque tous
les théologiens qui ont ruiné la théologie. En France, on étudie pour employer ce
qu'on apprend quelque part et à quelque chose ; en Allemagne, on étudie pour
étudier : la science est la science; ce n'est ni un moyen ni une profession. Qui dit
chez nous théologien dit un homme occupé à servir par son travail le culte qu'il
professe. 2sous sommes encore sous le coup de la règle d'autorité catholique; en
Allemagne, un théologien est tout simplement un homme qui fait de la théologie,
comme un juriste fait du droit, avec entière liberté de prendre l'opinion qui lui
convient et de laisser celle qui lui déplaît. Il n'y a rien de si naturel pour un
théologien allemand que d'expliquer la trinité comme Schelling et l'Evangile
comme Strauss. Règle générale, théologien ne signifie point là-bas homme d'église;
c'est bien souvent tout le contraire.
Ce séminaire de Tubingue est pourtant la plus belle institution scientifique de
l'Allemagne du sud ; il fait l'honneur du Wurtemberg, et, s'il % contribué à dimi-
nuer la pureté de l'ancienne orthodoxie, il a d'ailleurs répandu partout une in-
struction bienfaisante. Il n'y a pas de pays plus généralement éclairé que le Wur-
temberg, [tas d'écoles élémentaires plus sagement dirigées, plus fréquentées, plus
utiles que les siennes, pas de gymnase où les études classiques soient plus
rieuses. La Prusse est entrée depuis longtemps déjà dans cette voie féconde; mais
le Wurtemberg l'y avait précédée, grâce à l'influence de son cierge. On rencontre
au fond des moindres villages des ecclésiastiques tout pleins de connaissances et
de politesse : ce ne sont pas seulement de bons et honnêtes pasteurs, ce sont des
musiciens, des philologues, des naturalistes, des hommes de goût en même temps
que de savoir. Tous ne vont pas, assurément, jusqu'aux extrémités révolutionnaires
de la théologie; il faut des natures ardentes pour certains entraînements de lo-
gique; la masse est en général, et fort heureusement, très-volontiers inconsé-
quente; ils s'arrêtent donc en chemin, les uns ici, les autres là, et ce qui leur
■1 il; LALLLMAGJIIi DO PRÉSENT.
reste de commun, c'est un même cuite pour la libre pensée, un même amour de
la raison, un même penchant à prêcher la morale plus souvent et plus familière-
ment que le dogme. C'était là, du moins, la situation générale il y a quelques
années; elle est aujourd'hui devenue beaucoup moins paisible en devenant moins
uniforme : en Wurtemberg, comme ailleurs, il y a réaction violente contre les
tendances modernes de l'intelligence humaine, contre cette loi qui, de plus en
plus, la pousse à vouloir gouverner tout et se gouverner elle-même par ses seules
forces. Le Wurtemberg est maintenant l'un des champs de bataille du piétisme.
Il est clair, pour qui veut y regarder sérieusement, que depuis quelque temps
l'esprit du siècle semble lutter contre ses propres besoins, et revenir sur les pas
qu'il a faits. Partout en Allemagne, en France, en Angleterre, on met en question
la valeur des idées sur lesquelles reposent cinquante années de conquêtes ; on dis-
pute à la société spirituelle comme à la société politique les fondements sur les-
quels elle s'est lentement assise par un travail de trois siècles. L'une comme
l'autre procède du droit absolu que la raison s'est décerné, de n'obéir partout qu'à
elle-même, et de chercher partout son entière satisfaction : peu s'en faut qu'on ne
tienne maintenant ce droit suprême pour une usurpation sacrilège. On le poursuit,
on l'accuse, on le calomnie dans toutes les œuvres accomplies à sa gloire et en son
nom. L'on affirme hardiment que ce droit n'est une garantie suffisante ni pour le
repos de l'état, ni pour la sérénité des intelligences. On lui reproche d'avoir tout
renversé dans le monde des faits et dans le monde des idées ; on se prend de com-
passion et d'amour pour ces ruines qu'on regrette; on les voudrait vivantes, on
s'imagine qu'elles vivent. Vienne donc la foule pour s'incliner et baisser la lête
devant cette résurrection . voici l'ancienne église et l'ancienne royauté. Ce n'est
plus une restauration brutale, imposée par la force, c'est une réhabilitation mo-
rale, obtenue par la science, confirmée par la voix éclatante du cœur humain,
dont l'invincible tendresse ne trouvait plus à se rassasier dans cette sécheresse de
l'ordre rationnel qui règne sur le temps présent. En somme, n'est-ce pas là le
dernier mot du puséysme et du mouvement qui vient à sa suite? n'est-ce pas là le
fond des baroques doctrines de ces gens d'esprit fourvoyés qui se sont appelés la
jeune Angleterre, parce qu'ils avaient inventé de copier l'Angleterre d'avant 1688?
N'est-ce pas chez nous l'argument souverain de quelques sages bien connus, quand
ils veulent faire de la haute morale politique? En Allemagne, du moins, c'est à
peu près toute la pensée des disciples plus ou moins illustres de cette école histo-
rique, monarchique, dévote et féodale, qui parle toujours des vertus de la fidélité
allemande et des grâces paternelles d'un règne chrétien. C'est enfin ce qu'il y a
de plus net, de plus catégorique dans les manifestations si complexes du piétisme.
Qu'en présence de ces phénomènes l'esprit moderne doive douter de l'avenir et
subir de nouveau tous les jougs qu'il a secoués, personne pourtant ne l'oserait
prétendre; mais est-ce à dire qu'il ne doive point réfléchir sur lui-même, s'obser-
ver, et voir s'il a usé de toutes ses facullés, s'il n'a point mis trop de confiance
dans les unes et pas assez dans les autres? est-ce à dire qu'il ne doive point pren-
dre note de réclamations trop générales pour être seulement spécieuses? Non pas,
assurément. Il y a là comme un grand procès qu'il doit gagner, parce qu'on ne
pourrait l'empêcher d'y être à la fois juge et partie; mais encore lui faut-il tous
ses litres. Il faut, par exemple, que cette froide et grave raison de notre âge se
demande s'il n'y a point au fond d'elle-même, lout comme au fond des plus anti-
ques traditions, une abondaute richesse de forces morales ; il faut qu'elle ap-
l'allemagne du présent. 241
prenne à tirer d'elle toutes ces ressources de sentiment dont on lui reproche de
manquer. Non, certes, elles ne lui manquent pas ; rien de ce que l'homme éprouve
n'est hors de sa raison; mais, attaché depuis si longtemps au labeur de l'émanci-
pation, toujours armé pour la bataille et luttant au dehors, l'esprit moderne, l'es-
prit philosophique ne s'est pas encore assez occupé de pourvoir aux besoins de la
vie intérieure, aux douces consolations des âmes; il a presque abandonné cette
tâche précieuse aux croyances antiques; il a laissé dire que c'était là l'office pri-
vilégié des cultes positifs. On en a conclu qu'il ne saurait lui-même le remplir, et
c'est ainsi qu'on a commencé à renier sa puissance. N'est-il pas temps aujourd'hui
qu'il avise? De ce point de vue peut-être il est bon maintenant de rappeler les ori-
gines du piétisme allemand, et plus particulièrement sa propagation dans le
Wurtemberg.
La sainte-alliance s'était formée sous la garantie de la religion; à la mode de
l'ancienne diplomatie, elle s'était mise sous les auspices de la trinité; on avait
même cru nécessaire de prévenir la Sublime-Porte qu'on n'avait pas l'intention
de recommencer les croisades. Cet esprit de dévotion chrétienne n'agit pas de
même sur les diverses classes de la société allemande. Les classes éclairées, les
classes moyennes, entrèrent de plus en plus, par opposition comme par conscience,
dans les voies du rationalisme. La morale stoïcienne de Kant et de Fichte resta
l'idéal de la règle pratique. Ce furent là les dieux qui régnèrent longtemps sur
l'esprit de la bourgeoisie, et aujourd'hui même que la science s'est élevé de nou-
veaux autels, les hommes d'un certain âge, qui ne sont ni des ignorants, ni de
beaux esprits de profession, s'en tiennent, pour la plupart, au culte de leur jeu-
nesse. C'étaient pourtant des dieux sévères, d'humeur peu populaire, d'accès peu
gracieux. Il n'y avait point là de quoi parler à la multitude. Celle-ci prit au sérieux
le programme de ses bien-aimés souverains. Ce qu'il y a toujours eu d'exaltation
mystique en Allemagne se ranima par une subite effervescence, qui se ressentit
surtout dans l'Allemagne du midi; seulement le don de spiritualité manquait, ce
don précieux du moyen âge, d'où lui venait tant de grandeur jusque dans la naï-
veté de sa foi. Ce nouveau mysticisme eut la naïveté sans la grâce, et quelquefois
sans la sincérité; ce fut une naïveté voulue, et en quelque sorte brutale; on s'en
prit au plus gros des choses, parce qu'on n'avait pas l'essor de l'âme pour aller
puiser au fond; on rechercha les pratiques par goût pour les pratiques elles-
mêmes ; on s'y livra comme à une besogne matérielle qui rapportait le salut. Ce
ne fut point un élan passionné, ce fut un besoin froid et calculateur. Les grandes
époques du cœur humain se tiennent sans se ressembler jamais. Ce n'éluil plus
dans la religion, même dans la religion des masses, qu'il fallait chercher le mysti-
cisme; il entrait alors dans la philosophie où l'apportait Schelling; il y déployait
toutes ses séductions, il y ouvrait tous ses abîmes ; le vrai sens du mysticisme
ancien n'était pas plus dans les rigueurs du zèle piétiste que dans les minuties de
la direction jésuitique.
Malheureusement les pasteurs, trop séparés de la portion inférieure de leur
troupeau par leur éducation philosophique, ne s'appliquèrent point assez au ser-
vice de leurs plus humbles auditeurs; ils ne surent point voir tout ce qu'avait de
légitime ce vague désir d'émotions et de consolations spirituelles. Ils ne surent ni
satisfaire ses justes exigences, ni redresser ses mauvaises voies. Ce fut ainsi que le
peuple se relira insensiblement de l'église. Dégoûte du culte officiel, de la parole
languissante du ministre, de la sécheresse d'un enseignement mal approprié
242 l'Allemagne nu présent.
à des aspirations plus vives, il se jeta clans les associations privées, et forma des
conventieules où s'introduisit aussitôt l'esprit de secte. En haine de la hiérarchie
ecclésiastique, cet esprit, qui put un moment sembler révolutionnaire, abolit, pour
son usage particulier, le privilège du sacerdoce, et déclara suffisamment investis
du sacré ministère tous ceux en qui la grâce se manifesterait comme en des vases
d'élection; chacun put devenir son propre prêtre et celui de sa famille. Ce fut une
grande tentation, une tentation bien ancienne en Allemagne ; c'était par là que les
anabaptistes avaient fait fortune; c'était une tendance très-marquée chez les sépa-
ratistes de l'école de Spener qui, datant déjà de la fin du xvne siècle, étaient eux-
mêmes pour beaucoup dans l'enfantement du nouveau piétisrne.
Cet amour d'isolement, ce zèle de petite église s'est surtout manifesté en Wur-
temberg; les piétistes ont là des établissements distincts, des communes qu'ils
peuplent exclusivement, et qui , reconnaissant l'autorité extérieure de l'état,
repoussent en tout celle du consistoire. Les colonies religieuses de Kornlhal et de
Wilhemsdorf sont comme les deux contre-forts sur lesquels s'appuie tout le pié-
tisrne wurtembergeois. Le gouvernement s'opposa d'abord à des dissidences si
violentes; un jour le roi, recevant les membres de la seconde chambre, interpella
le chef de l'un de ces établissements, qui se trouvait parmi les députés, et lui
reprocha de vouloir une patrie à part au sein de la patrie commune. « Sire, répon-
dit-il, si celle-là nous manque, nous irons la chercher en Amérique; nous sommes
deux cent mille résignés par avance à l'émigration. » A vrai dire, quarante ou
cinquante mille l'auraient bien suivi. C'est qu'en effet la persécution n'y pouvait
rien, et la persécution ne manqua nulle part. Frédéric-Guillaume III, qui faisait
de force une seule église avec deux, n'était pas d'humeur à souffrir patiemment
cette nouvelle église qui, chez lui aussi, se formait dans l'ombre. Son esprit mé-
thodique et bureaucratique s'accommodait mal de cette irrégularité plus ou moins
sentimentale des manifestations religieuses ; son autorité s'alarmait à la pensée de
ces congrégations souterraines qui semblaient devoir miner le sol politique en
même temps que l'édifice ecclésiastique. Presque tous les souverains allemands
partagèrent alors ces dispositions, et les piétistes, poursuivis par mesure de police,
condamnés par les tribunaux, se renfermèrent davantage dans la foi intérieure, et
se livrèrent aux bonnes œuvres avec une ardeur trop féconde pour n'avoir pas
été du moins d'abord désintéressée.
De meilleurs jours allaient enfin leur venir, une fortune plus prospère , sinon
plus honnête. Quelques ministres se laissèrent gagner par les simples vertus de
leurs ouailles persécutées; d'autres, sortis des classes inférieures, apportèrent
avec eux dans la chaire pastorale les inspirations habituelles de leur éducation
première. Puis arriva le grand mouvement rétrograde pour toute une portion de
l'église. Avec Kant, avec Fichte, on distinguait encore facilement le travail de la
raison critique et le devoir de la raison pratique ; on ne répugnait point à faire
deux parts de son intelligence, et l'on réservait toujours avec bonne foi les vérités
de l'ordre révélé. La philosophie n'avait point absorbé la théologie; elle lui prêtait
seulement un sens plus large, une discussion plus sévère. Avec Schelling, cette
absorption commença, mais sous une forme si poétique, sous des voiles si amples
et si mystérieux, qu'on se laissait prendre au charme sans trop y songer. Vint enfin
la dialectique hégélienne, et cette fois il fallut bien ouvrir le:; yeux. Souveraine
impérieuse de l'histoire humaine, l'idée, l'idée pure et unique, en dominait tous
les moments, en embrassait toutes les faces. Il n'y avait plus ni religion, ni philo-
L ALLEMAGNE DU PRESENT.
245
sophie dans le sens primitif des mots; il n'y avait dans le monde qu'une seule et
même pensée se confondant plus ou moins avec une seule et même existence : tous
les contraires disparaissaient et se fondaient au sein de cette unité redoutable. Ce
fut alors une grande frayeur ou un grand entraînement. Ceux qui ne marchèrent
pas en triomphateurs à la suite du maître se rejetèrent en arrière avec épouvante,
et, pour échapper à ce violent ébranlement de l'esprit, se rattachèrent de toute
leur force à la lettre. Pour sauver l'orthodoxie prolestante, ils se firent anti-pro-
testants; ils résolurent de clore ces feuilles menaçantes que le libre examen sou-
levait lune après l'autre, et, pour éviter toute discussion nouvelle, ils mirent le
sinet à la page où il leur plaisait d'en rester. Ils voulurent un dogme officiel,
comme si l'on pouvait décréter la vérité par mesure de salut public. Le piétisme
populaire leur offrait un terrain solide où les croyances s'acceptaient d'emblée,
sans questions gênantes, sans réticences secrètes ; ils y posèrent le pied, et s'y éta-
blirent comme en une citadelle : il y eut ainsi un piétisme érudit qui prit la con-
duite de l'autre. Le piétisme eut ses sermonnaires et ses docteurs; il infesta les
vieux cantiques et la vieille liturgie de ses formules pédantesques. Puis l'intérêt
et l'ambition s'en mêlèrent. Les philosophes prêchaient avant tout la logique, ils y
renfermaient tout : leurs adversaires prétendirent s'appliquer avec une supériorité
absolue au perfectionnement de la loi morale ; ils aspirèrent publiquement à la
sainteté. C'est une cruelle chose que la sainteté sans l'abnégation ; Dieu préserve
le monde du gouvernement des saints! Aspirer au commandement des hommes
de par la sublimité de sa vertu, mettre la vertu à l'ordre du jour, comme on disait
chez nous en 95, c'est ouvrir la carrière au plus effréné de tous les despotismes,
parce qu'il en est le plus convaincu, ou bren c'est lâcher la bride aux corruptions
les plus infâmes, parce qu'elles souillent les sentiments les plus sacrés ; c'est orga-
nisera terreur ou l'hypocrisie. L'hypocrisie trouve toujours sa place dans la société,
ce n'est pas le piétisme qui la lui fera perdre ; mais la terreur est, de nos jours,
un procédé bien violent : les consciences cèdent à moins ; il n'y a malheureuse-
ment nulle part d'exaltation assez puissante pour résister aux ennuis continus
d'une oppression sourde et tracassière. C'a été là toute la tyrannie des piétistes ; c'a
été le résultat des conseils qu'ils ont donnés aux princes dont ils ont bientôt fini
par avoir l'oreille. Ils ont usé des arguments dont usaient en même temps qu'eux
les meneurs ultramontains auprès des souverains catholiques»; ils leur ont promis
de conquérir le siècle à l'obéissance. Au milieu de ces agitations nécessaires de la
libre pensée qui va et vient comme le sang dans les veines, ils ont célébré les
charmes et les bienfaits de la vie stagnante. On les a crus sur parole. Ils ont, petit
à petit, occupé tous les emplois, et garni de leurs créatures toutes les conditions
et tous les rangs. Le vieux Frédéric-Guillaume a fini par leur complaire; son fils
s'en est entouré, parce qu'il a trouvé chez eux je ne sais quel parfum de vétusté
qui flattait les goûts d'artiste du royal amateur. Le sage Guillaume leur a donné sa
confiance en Wurtemberg, voulant ainsi fortifier la stricte orthodoxie dont il fait
profession.
Si la réaction piétiste cause plus de bruit en Prusse, elle n'est ni moins pro-
fonde, ni moins tenace en Wurtemberg. La philosophie hégélienne est arrivée
très-lard dans ce Tubingue, où s'était pourtant passée la jeunesse de Hegel.
Strauss, étudiant à son tour, en 18-2 7, dans le vieux séminaire où Hegel lui-même
avait étudié, ne connaissait encore rien de ses écrits, et c'était à peine, racontent
les amis de Strauss, si l'on entendait alors parler à Tubingue « de la théologie
244 l'allemagmi: du présent.
excentrique d'un certain Marheineke. » En 1830, quelques-uns de ces singuliers
séminaristes, qui n'avaient pourtant pas encore quitté leurs capes du moyen âge,
entreprirent de lire la Phénoménologie. Ils le firent en commun, et sans maîtres,
puisque aucun des leurs ne les pouvait aider. Le maître, à vrai dire, c'était l'un
d'eux, c'était Strauss, qui, l'année suivante, abandonna la chaire qu'on venait de
lui confier dans l'école préparatoire deMaulbroun, pour aller suivre les leçons de
Hegel à Berlin. Le peu de temps qu'il put en jouir porta ses fruits. La Fie de Jésus
parut en 1835. Le Christ n'était plus une personne vivante et unique; Vidée ne
s'incarnait pas ainsi dans un individu à l'exclusion de l'humanité, Vidée était dans
tous les hommes et dans tous les temps, dans tous les moments et dans tous les
actes de l'existence universelle. La personnalité du Christ disparaissait ; à la place
du Christ historique venait un Christ idéal, construit lentement par toutes les tra-
ditions antérieures à son apparition terrestre. C'était la plus superbe conquête de
l'hégélianisme, celle qui flattait le mieux cette ambition singulière avec laquelle il
prétendait passer uniquement pour un christianisme agrandi. « Je vous donne bien
plus de Christ que vous n'en aviez ! » s'écriait Strauss de la meilleure foi du
monde. Le fond vraiment original de celte nouvelle théologie, il était là. Pour la
partie négative, pour la destruction du Christ ancien, Strauss avait simplement con-
tinué ou résumé les recherches critiques de tout un siècle; mais la partie positive,
la fondation du Christ philosophique, s'appuyait fièrement au plus ardu de la mé-
taphysique hégélienne, et celle-ci était ainsi transplantée, sous forme d'érudition
palpable, au cœur même de la dogmatique.
Ce ne fut qu'un cri d'alarme dans toute l'église wurtembergeoise. La réaction
s'opéra d'autant plus vivement qu'on s'était moins attendu à de pareils coups. On
destitua Strauss de son emploi de répétiteur au séminaire; l'université, gagnée
peu à peu dans presque tous ses membres, pénétrée d'une horreur croissante pour
les hégéliens, se convertit à une orthodoxie de plus en plus scrupuleuse. La
faculté de théologie embrassa le piétisme d'un accord unanime, son doyen excepté,
M. Baur, qui resta rationaliste. Vers le même temps, la faculté de théologie ca-
tholique passait des opinions de M. de Wessenberg à l'ardeur exclusive des opi-
nions ultramontaines; celles-ci prenaient là, sous l'influence de M. Môhler, qui
fut plus tard appelé en Bavière, cette couleur mystique que les amis de M. Baader
lui ont tous involontairement empruntée, Schelling comme les autres. L'hégélia-
nisme était vaincu dès sa naissance dans l'université de Tubingue, et avec lui
malheureusement, par suite des circonstances générales, la liberté de l'esprit
philosophique. Cet esprit se relève aujourd'hui à force de bon sens, de raison pra-
tique et de modération. C'est là ce qu'il est si curieux de voir de près; c'est là
ce qui donne un intérêt sérieux aux Annales hégéliennes de Tubingue, quoi-
qu'elles n'aient pas encore en Allemagne tout le retentissement qu'elles auront :
c'est la clarté, c'est la simplicité vigoureuse avec laquelle elles sont entrées dans
cette roule, où le pays tout entier marche à la conquête des droits positifs et des
réformes possibles.
On se souvient peut-être d'un incident qui a fait cette année quelque bruit au
delà du Rhin : un professeur de Tubingue venait d'être suspendu pour avoir ouvert
son cours en disant qu'il se garderait bien de parler de l'immortalité de l'âme et
de l'existence de Dieu, vrais contes d'enfants, qui n'étaient plus à l'usage des
hommes! L'histoire nous arrivait, embellie par la bonne foi des piélistes alle-
mands et de nos piétisles français. Heureusement elle n'est pas si noire, et ne
245
dément point si cruellement cette loyale sagesse qui m'a frappé chez la jeune
génération de Tubingue. Il s'agissait simplement d'un discours prononcé par
M. Vischer devant le sénat académique, au moment où il prenait possession de la
chaire d'esthétique fondée pour lui , malgré la plus vive opposition. Compagnons
de Strauss, partisans déclarés des libertés politiques, rangés ouvertement sous la
bannière de Hegel , M. Vischer et ses amis excitaient autour d'eux bien des mé-
fiances. Ils portaient tout le poids de cette qualité d'hégélien que les excès de
continuateurs insensés rendent si compromettante. On les appelait des jacobins,
parce qu'ils s'en tiennent à celte philosophie qui, quinze ans au moins, fut dans
toute l'Allemagne une philosophie d'état. Gens de bon sens, mais d'humeur vio-
lente, ils avaient peut-être trop durement traité leurs adversaires. On se vengea.
Dans cette harangue solennelle, M. Vischer exposait les rapports généraux de
l'esthétique avec toutes les sciences enseignées dans l'université. Le sujet était
donc par lui-même assez banal pour qu'on ne pût l'accuser d'être un programme
d'athéisme; mais M. Vischer avait dit, en comparant l'art catholique et l'art pro-
testant, qu'il ne se mettait au point de vue d'aucune des deux confessions; il
s'était demandé s'il pouvait y avoir encore un art religieux dans l'ancienne accep-
tion du mot, une peinture qui peignît de bonne foi des démons et des anges.
C'en fut assez, on jura qu'il s'était vanté de n'avoir point de religion; l'on dé-
chaîna sur lui les prédicateurs de Stuttgart, déjà irrités par ses mordantes épi-
grammes contre les piétistes. Le ministre, cédant aux. clameurs sans partager les
ressentiments qui les inspiraient, a suspendu M. Vischer pour deux ans. C'a été
une assez grosse affaire qui a longtemps occupé la presse et les chambres.
J'ai lu ce discours, écrit après coup, et reconnu conforme par le sénat qui l'avait
entendu. Un trait m'a surpris, un trait qui caractérise toute la situation morale
de l'auteur, de ses amis, toute celle de l'Allemagne. C'e<t une profession de pan-
théisme qui se présente de front et se nomme avec pleine franchise, mais avec
tant de restrictions en faveur de la libre existence des individus, qu'on ne sait
plus trop comment concilier cette souveraine indépendance de la personne et
cette identité absolue de l'être universel. C'est en effet là qu'en est venue l'Alle-
magne, c'est à l'impasse de cette contradiction. Epreuve salutaire où elle puisera
certainement un sentiment plus assuré des vrais ressorts de la nature humaine!
scabreux détilé d'où elle se tirera bientôt par le développement des énergies indi-
viduelles au sein de la vie publique! Il semble pourtant que l'Allemagne ait cédé
beaucoup à cette exaltation superbe par laquelle l'homme réussit à s'enfermer en
lui-même, ne compte plus qu'avec soi, et s'isole dans l'orgueil de ses propres
jugements. L'Allemagne est un pays de critique; mais on ne réfléchit pas que. si
Luther évoqua le libre examen, ce fut pour anéantir le libre arbitre; on ne songe
pas que, si Kant et Fichle agrandirent tellement le domaine de la conscience, ce
fut en supprimant toute réalité extérieure, de sorte que la conscience humaine
put bientôt devenir identique à l'intelligence absolue. En fait, le génie allemand
s'est toujours plus ou moins complu dans l'abnégation du moi. Or, c'est ce moi
de la pensée, de la volonté, de la croyance, que la société moderne a pris à tache
de fortifier et de grandir. Plus donc l'Allemagne entrera dans les voies modernes,
plus elle se fera sagement et sciemment îevolulionnaire, plus aussi elle s'éloignera
de ces fantômes nuageux qui l'oppressent, Ii arme bien, dans l'inertie dune
existence muette et servi le, qu'un peuple laisse absorber à plaisir tout ce qu'il a
de vitalité par la contemplation trompeuse de l'infini : c'est l'esprit de l'Inde.
246 l' ALLEMAGNE DU PRESENT.
Quand on n'a rien à faire avec le réel, on est sans défense contre cette puissance
maligne du cerveau qui peut bâlir et toujours bâtir en l'air, on est l'esclave d'une
logique artificielle, belle de celte beauté stérile qu'aurait !a géométrie si les corps
n'existaient pas. On ne toucbe rien de positif et de concret : on peut ainsi tout
simplifier et tout abstraire, on supprime à son gré toutes ces diversités nécessaires
qui font l'harmonie du monde pour les ramener au néant de je ne sais quelle for-
midable unité: mais on aura vingt fois démontré cette ruine de l'essence humaine,
que vingt fois, s'il le faut, l'homme se relèvera, se touchera, s'écoutera, et, respi-
rant en lui-même la force originale et créatrice de la liberté, dira toujours : Moi!
Admirable retour des intelligences! On voulait avoir un Dieu si grand, qu'on n'en
avait plus du tout, et qu'on sacrifiait l'homme sur un autel vide. L'homme n'ac-
cepte pas cette unité dévorante qui lui coûte son être; il veut vivre, et pour vivre
il lui faut la dualité. L'homme anéanti ressuscite, et, du même coup, retrouve sa
foi dans un Dieu existant par le seul sentiment de sa propre liberté. La liberté de
l'homme sauve et garantit la personnalité de Dieu. On aura beau calomnier ce
magnifique moment de la pensée, c'est un moment religieux. L'Allemagne s'en
approche à mesure qu'elle mûrit pour l'avenir, et plus les terroristes de la dernière
école hégélienne ont poussé leur panthéisme à bout, plus la réaction salutaire a
fait de progrès. Le nom de panthéisme reste et restera sans doute encore par
habitude scientifique, la chose s'en va. Ceux même qui croient garder la doctrine
l'interprètent ou la démembrent pour la plier aux exigences de leur esprit; ils ne
s'aperçoivent pas qu'entre ces deux termes, dont le contraste les fâche toujours,
quoi qu'ils en aient, entre l'universel et l'individu, ils sont bien plus soucieux de
préserver l'un que d'embrasser l'autre. Ils se réjouissaient, autrefois de cette science
qui leur donnait la clef des harmonies du monde, et, comme enivrés d'un si beau
triomphe, ils oubliaient volontiers la petitesse de leur personne, confondue dans
l'immensité du grand tout; ils tiennent fort aujourd'hui à prouver, soit pour eux.
soit pour les autres, que cette chétive personne humaine a cependant sa place à
part et son libre mouvement au milieu de cet infini qui paraissait l'absorber; ils
y réussissent mieux qu'il ne le faudrait pour l'ensemble du système. C'est là une
situation toute récente, et, si quelque chose peut donner une idée du mérite
solide de ces modestes hégéliens de Tubingue, c'est de l'avoir comprise et servie.
C'a été en effet la raison décisive qui leur a fait abandonner à temps la rédac-
tion des Annales Allemandes, et fonder si à propos chez eux les Annales du Pré-
sent. Quand MM. Vischer et Zeller s'étaient associés à MM. Marx et Ruge, ceux-ci
étaient encore bien loin d'avoir pris Bruno Bauer pour idole. Strauss était regardé
par les publicistes de Halle comme un pédant novateur, dont l'érudition indigeste
venait déranger une croyance garantie par les catégories hégéliennes. Depuis, on
est allé bien loin avec ces catégories; on s'en est servi pour prouver que Strauss
était un fanatique qui se donnait encore la peine de lire l'Écriture; on les a bra-
quées sur toutes les parties de la vie sociale, on a démoli toute existence, et l'on
est tombé soi-même dans un abîme sans fond ouvert par la rage sincère deFeuer-
bach et par la manie affectée de Bruno Bauer; on s'est brutalement glorifié d'un
absurde athéisme et l'on a tendu la main aux communistes. Tout cela répugnait
beaucoup aux allures naturelles de ces francs esprits de la Souabe ; ils ne pouvaient
soutenir cette perpétuelle abstraction qui menait de théories en théories jusqu'aux
foiies les plus impraticables; c'était là pourtant ce que M. Ruge appelait joindre
la pratique à l'idée. Les hégéliens de Tubingue, non contents de protester par leur
l'Allemagne su présent. 247
retraite, résolurent de relever un drapeau plus honorable et de donner meilleure
idée du sens moderne dont les hégéliens des Annales Allemandes s'étaient procla-
més les représentants. C'est là l'œuvre poursuivie par les Annales du Présent.
Voir des hégéliens, dans l'ardeur de la jeunesse, convertis aux côtés les plus
sérieux des idées politiques et sociales, c'est d'un bon augure pour toute cette
grande question de principes qui s'agite maintenant de l'autre côté du Rhin.
J'aimais à les écouter quand ils exprimaient avec tant de sens et de modération
le généreux esprit qui les anime. On sait bien maintenant en Allemagne qu'il ne
s'agit plus de construire un édifice tout entier dans les nuages de la spéculation
pour le mettre ensuite à terre et y pousser les hommes par troupeaux. On sait
qu'il faut commencer par prendre pied dans la vie réelle pour la corriger et l'amé-
liorer, afin d'assainir d'autant l'esprit lui-même en ne l'abandonnant plus à la rê-
verie des chimères. On veut des choses positives, qui ont un nom, qui sont un
objet d'utilité immédiate, un embellissement ou une force de plus pour la destinée
de l'homme; on veut toutes les libertés pratiques, la liberté de la parole et de la
conscience, la liberté de la presse, la publicité et l'oralité des débats judiciaires,
l'institution du jury, la centralisation nationale avec toutes ses conséquences; on
veut enfin, et par-dessus tout, l'émancipation de l'état dans ses rapports avec
l'église, et la reconnaissance de son autonomie morale. Je copie le programme et
je répète les discours de mes amis de Tubingue. Voilà les vrais ennemis de la poli-
tique absolutiste en Allemagne, voilà les vrais alliés de l'esprit français. Ce ne
sont pas des radicaux ou des socialistes, ce sont les éclaireurs de ce grand parti
constitutionnel que j'ai partout rencontré. Ils possèdent une charte, ils veulent
en tirer tout ce qu'elle leur donnera; ils ont foi dans la puissance des moyens
légaux aidés de cette autre puissance toujours croissante de l'opinion publique ;
ils ont foi surtout dans la valeur de ces procédé.-; purement intellectuels avec les-
quels l'esprit moderne travaille et change les nations. Leur patriotisme ne s'amuse
pas très-naïvement de ce beau songe d'un nouvel empire allemand qui ravissait
encore les prétendus libéraux de 1840 ; mais ils se réjouissent sincèrement et sans
arrière-goût romantique de ce progrès naturel qui rapproche des peuples frères;
ils y voient une garantie contre la tyrannie des petits princes; ils calculent tout
ce que la liberté générale gagne au croisement des lignes de fer, à l'union des
douanes, à l'uniformité des mesures et des monnaies; ils saluent cette révolution
pacifique au nom d'un avenir inconnu, déterminés pourtant à la repousser, si jamais
on voulait profiter du juste entraînement de l'orgueil national pour taire avorter
sous le joug d'un seul empire les justes exigences des principes constitutionnels.
Tout cela se disait en de longues causeries, tantôt à h promenade, sur les bords
silencieux du Neckar, tantôt le soir, à la table de mes hôtes, et le charme paisible
des lieux, l'antique simplicité des mœurs, contrastaient agréablement avec ia viva-
cité passionnée des idées les plus sérieuses de ce temps-ci. Nous nous séparâmes
trop tôt; il fallait bien cependant quitter cet aimable gîte et continuer nia route.
Je voulais aller voir à Stuttgart les dernières séances des chambres wurtember-
geoises et l'ouverture du concile rongien.
LE
CLUB DES HACHICHINS.
1. — l'hotel PIMODAN.
Un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée en termes
énigmaliques compris des affiliés, inintelligibles pour d'autres, j'arrivai dans un
quartier lointain, espèce d'oasis de solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en
l'entourant de ses deux bras, semble détendre contre les empiétements de la civi-
lisation, car c'était dans une vieille maison de l'île Saint-Louis, l'hôtel Pimodan,
bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie depuis peu tenait ses
séances mensuelles, où j'allais assister pour la première fois.
Quoiqu'il fut à peine six heures, la nuit était noire. Un brouillard, rendu plus
épais encore par le voisinage de la Seine, estompait tous les objets de sa ouate dé-
chirée et trouée, de loin en loin, par les auréoles rougeâtres des lanternes et les
filets de lumière échappés des fenêtres éclairées. Le pavé, inondé de pluie, miroitait
sous les réverbères comme une eau qui reflète une illumination ; une bise acre,
chargée de particules glacées, vous fouettait la ligure, et ses sifflements gutturaux
faisaient le dessus d'une symphonie doni les flots gonflés se brisant aux arches
des ponts formaient la basse : il ne manquait à cette soirée aucune des rudes
poésies de l'hiver.
Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette masse de bâtiments som-
bres, de distinguer la maison que je cherchais ; cependant mon cocher, en se dres-
sant sur son siège, parvint à lire sur une plaque de marbre le nom à moitié dédoré
de l'ancien hôtel, lieu de réunion des adeptes.
Je soulevai le marteau sculpté, l'usage des sonnettes à boulon de cuivre n'ayant
pas encore pénétré dans ces pays reculés, et j'entendis plusieurs fois le cordon
grincer sans succès ; enfin, cédant à une traction plus vigoureuse, le vieux pêne
rouillé s'ouvrit, et la porte aux ais massifs put tourner sur ses gonds.
Derrière une vitre d'une transparence jaunâtre apparut, à mon entrée, la tête
L£ CLUB DES HACHICHINS. 249
d'une vieille portière ébauchée par le tremblotement d'une chandelle, un tableau
de Skalken tout fait. — La tète me fit une grimace singulière, et un doigt maigre,
s'allongeant hors de la loge, m'indiqua le chemin.
Autant que je pouvais le distinguer à la paie lueur qui tombe toujours, même
du ciel le plus obscur, la cour que je traversais était entourée de bâtiments d'ar-
chitecture ancienne à pignons aigus; je me sentais les pieds mouillés comme si
j'eusse marché dans une prairie, car l'interstice des pavés était rempli d'herbe.
Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l'escalier, flamboyant sur la façade
sombre, me servaient de guide et ne me permettaient pas de m'egarer.
Le perron franchi, je me trouvai au bas d'un de ces immenses escaliers comme
on les construisait du temps de Louis XIV, et dans lesquels une maison moderne
danserait à l'aise. — Une chimère égyptienne dans le goût de Lebrun, chevauchée
par un Amour, allongeait ses pattes sur un piédestal et tenait une bougie dans ses
griffes recourbées en bobèche.
La pente des degrés était douce; les repos et les paliers bien distribués attes-
taient le génie du vieil architecte et la vie grandiose des siècles écoules; — en
montant cette rampe admirable, vêtu de mon mince frac noir, je sentais que je
faisais tache dans l'ensemble et que j'usurpais un droit qui n'était pas le mien;
l'escalier de service eût été assez bon pour moi.
Des tableaux, la plupart sans cadre, copies des chefs-d'œuvre de l'école ita-
lienne et de l'école espagnole, tapissaient les murs, et tout tn haut, dans l'ombre,
se dessinait vaguement un grand plafond mythologique peint à fresque.
J'arrivai à l'étage désigné. Un tambour de velours d'Utrecht, écrasé et miroité,
dont les galons jaunis et les clous bossues racontaient les longs services, me fit
reconnaître la porte.
Je sonnai; l'on m'ouvrit avec les précautions d'usage, et je me trouvai dans
une grande salle éclairée à son extrémité par quelques lampes. En entrant là, on
faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui passe si vite, semblait
n'avoir pas coulé sur cette maison, et, comme une pendule qu'on a oublié de re-
monter, son aiguille marquait toujours la même date.
Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc, étaient couverts à moitié de
toiles rembrunies ayant le cachet de l'époque; sur le poêle gigantesque se dres-
sait une statue qu'on eût pu croire dérobée aux charmilles de Versailles. Au pla-
fond, arrondi en coupole, se tordait une allégorie strapassée, dans le gont de Le-
moine, et qui était peut-être de lui.
Je m'avançai vers la partie lumineuse de la salle où s'agitaient autour d'uue
table plusieurs formes humaines, et des que la clarté, en m'atteignant, m'eut fait
reconnaître, un \igoureux hurra ébranla les profondeurs sonores du vieil édifice.
— C'est lui! c'est lui! crièrent en même temps plusieurs voix; qu'on lui donne
sa part!
11. Dt LA MOUTARDE AVANT DINER.
Le docteur était debout près d'un buffet sur lequel se trouvait un plateau
chargé de petites soucoupes de porcelaine du Japon. Un morceau de pâte ou con-
fiture verdàlre, gros a peu près comme le pouce, était lire par lui au moyen d'une
250 LE CLUB DES HACHICHINS.
spatule d'un vase de cristal, et posé à côté d'une cuiller de vermeil sur chaque
soucoupe.
La ligure du docteur rayonnait d'enthousiasme; ses yeux ctincelaienl, ses pom-
mettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se dessinaient en
saillie, ses narines dilatées aspiraient l'air avec force.
— Ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis, me dit-il en me ten-
dant la dose qui me revenait.
Chacun ayant mangé sa part, l'on servit du café à la manière arabe, c'est-à-dire
avec le marc et sans sucre. — Puis l'on se mit à table.
Cette interversion dans les habitudes culinaires a sans doute surpris le lecteur;
eu effet, il n'est guère d'usage de prendre le café avant la soupe, et ce n'est en
général qu'au dessert que se mangent les confitures. La chose assurément mérite
explication.
III. PARENTHÈSE.
Il existait jadis en Orient un ordre de sectaires redoutables commandé par un
cheik qui prenait le titre de Vieux de la Montagne, ou prince des Assassins.
Ce Vieux de la Montagne était obéi saiih réplique; le.-^ Assassins ses sujets mar-
chaient avec un dévouement absolu à l'exécution de ses ordres, quels qu'ils fus-
sent; aucun danger ne les arrêtait, même la mort la plus certaine. Sur un signe de
leur chef, ils se précipitaient du haut d'une tour, ils allaient poignarder un sou-
verain dans son palais, au milieu de ses gardes.
Par quels ai tiiices le Vieux de la Montagne obtenait-il une abnégation si com-
plète? — Au moyen dune drogue merveilleuse dont il possédait la recette, et qui
a la propriété de procurer des hallucinations éblouissantes. Ceux qui en avaient
pris trouvaient, au réveil de leur ivresse, la vie réelle si triste et si décolorée,
qu'ils en faisaient avec joie le sacrifice pour rentrer au paradis de leurs rêves; car
tout homme tué en accomplissant les ordres du cheik allait au ciel de droit, ou, s'il
échappait, était admis de nouveau à jouir des félicités de la mystérieuse composition.
Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire une distribution était
précisément la même que le Vieux de la Montagne ingérait jadis à ses fanatiques
sans qu'ils s'en aperçussent, en leur faisant croire qu'il tenait à sa disposition le
ciel de Mahomet et les houris de trois nuances, — c'est-à-dire du hachich, d'où
vient hacldchin, mangeur de hachich, racine du mot assassin, dont l'acception fé-
roce s'explique parfaitement par les habitudes sanguinaires des aflidés du Vieux
de la Montagne.
Assurément, les gens qui m'avaient vu partir de chez moi à l'heure où les
simples mortels prennent leur nourriture ne se doutaient pas que j'allasse à l'île
Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s'il en fut. consommer un mets étrange
qui servait, il y a plusieurs siècles, de moyen d'excitation à un cheik imposteur
pour pousser des illumines à l'assassinat. Rien dans ma tenue parfaitement bour-
geoise n'eût pu me faire soupçonner de cet excès d'orientalisme; j avais plutôt
l'air d'un neveu qui va dîner chez sa vieille tante que d'un croyant sur le point
de goûter les joies du ciel de Mohammed en compagnie de douze Arabes on ne
peut plus Français.
LE CLUB DES HACHICHINS. 251
Avant celte révélation, on vous aurait dit qu'il existait à Paris en 1843, à cette
époque d'agiotage et de chemins de fer, un ordre des hachichins dont M. de
Hainmer n'a pas écrit l'histoire, vous ne l'auriez pas cru, et cependant rien n'eût
été plus vrai, — selon l'habitude des choses invraisemblables.
IV. AGAWi.
Le repas était servi d'une manière bizarre et dans toute sorte de vaisselles ex-
travagantes et pittoresques.
De grands verres de Venise, traversés de spirales laiteuses, des vidrecoines alle-
mands historiés de blasons, de légendes, des cruches flamandes en grès émaillé,
des flacons à col grêle, encore entourés de leurs nattes de roseaux, remplaçaient
les verres, les bouteilles et les carafes.
La porcelaine opaque de Louis Lebeuf et la faïence anglaise à fleurs, ornement
des tables bourgeoises, brillaient par leur absence; aucune assiette n'était pareille,
mais chacune avait son mérite particulier; la Chine, le Japon, la Saxe, comp-
taient là des échantillons de leurs plus belles pâtes et de leurs plus riches cou-
leurs : le tout un peu écorné, un peu fêlé, mais d'un goût exquis.
Les plats étaient, pour la plupart, des émaux de Bernard de Palissy, ou des
faïences de Limoges, et quelquefois le couteau du découpeur reucontrait, sous
les mets réels, un reptile, une grenouille ou un oiseau en relief. L'anguille man-
geable mêlait ses replis à ceux de la couleuvre moulée.
Un honnête philistin eût éprouve quelque frayeur à la vue de ces convives che-
velus, barbus, moustachus, ou tondus d'une façon singulière, brandissant des
dagues du xvie siècle, des kriss malais, des navajas, et courbés sur des nourritures
auxquelles les reflets des lampes vacillantes prêtaient des apparences suspectes.
Le dîner lirait à sa fin; déjà quelques-uns des plus fervents adeptes ressen-
taient les effels de la pâle verte : j'avais, pour ma part, éprouvé une transposition
complète dégoût. L'eau que je buvais me semblait avoir la saveur du vin le plus
exquis, la viande se changeait dans ma bouche en framboise, et réciproquement.
Je n'aurais par discerné une côtelette d'une pèche.
iMes voisins commençaient à me paraître un peu originaux; ils ouvraient de
grandes prunelles de chat-huant; leur nez s'allongeait en proboscide ; leur bouche
s'étendait en ouverture de grelot. Leurs ligures se nuançaient de leiutes surnatu-
relles. L'un d'eux, face pale dans une barbe noire, riait aux éclats d'un spectacle
invisible ; l'autre faisait d'incioyables efforts pour porter son verre à ses lèvres,
et ses contorsions pour y arriver excitaient des huées étourdissantes. Celui-ci,
agité de mouvements nerveux, tournait ses pouces avec une incroyable agilité ;
celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les yeux vagues, les bras iuorls,se laissait
couler en voluptueux dans la mer sans fond de raneanlissement.
Moi, accoude sur la table, je considérais tout ceia à la clarté d'un reste de raison
qui s'en allait et revenait par instants comme une veilleuse près de s'éteindre. De
sourdes chaleurs me parcouraient les membres, et la lolie, cumme une vague qui
écume snr une roche et se relire pour s'élancer de nouveau, atteignait et quittait
ma cervelle, qu'elle fiait par envatiir tout a fait. L'hallucination, cet hôte elrauge,
s'étail installée chez moi.
Jo 1 LE CLUB DBS HACHICHINS.
— Au salon, au salon ! cria un des convives; n'entendez-vous pas ces chœurs
célestes? les musiciens sont au pupitre depuis longtemps. — En effet, une har-
monie délicieuse nous arrivait par boufl'ées à travers le tumulte de la conversa-
lion.
V. UN MONSIEUR QUI N'ÉTAIT PAS INVITÉ.
Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés et dorés, au plafond peint,
aux frises ornées de satyres poursuivant des nymphes dans les roseaux, à la vaste
cheminée de marbre de couleur, aux amples rideaux de brocatelle, où respire le
luxe des temps écoulés. Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et bergères,
d'une largeur à permettre aux jupes des duchesses et des marquises de s'étaler à
l'aise, reçurent les hachichins dans leurs bras moelleux et toujours ouverts. Une
chauffeuse, à l'angle de la cheminée, me faisait des avances, je m'y établis, et m'a-
bandonnai sans résistance aux effets de la drogue fantastique.
Au bout île quelques minutes, mes compagnons, les uns après les autres, dispa-
rurent, ne laissant d'autre vestige que leur ombre sur la muraille, qui l'eut bien-
tôt absorbée; — ainsi les taches brunes que l'eau fait sur le sable s'évanouissent
en séchant. Et depuis ce temps, comme je n'eus plus la conscience de ce qu'ils
faisaient, il faudra vous contenter pour celte fois du récit de mes simples impres-
sions personnelles. — La solitude régna dans le salon, étoile seulement de quelques
clartés douteuses; puis, lout à coup, il me passa un éclair rouge sous les pau-
pières, une innombrable quantité de bougies s'allumèrent d'elles-mêmes, et je me
sentis baigné par une lumière liède et blonde. L'endroit où je me trouvais était
bien le même, mais avec la différence de l'ébauche au tableau ; tout était plus grand,
plus riche, plus splendide. La réalité ne servait que de point de départ aux ma-
gnificences de l'hallucination.
Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais la présence d'une multi-
tude : j'entendais des frôlements d'étoffes, des craquements d'escarpins, des voix
qui chuchotaient, susurraient, blésaientet zézayaient, des éclats de rire étouffés,
des bruils de pieds de fauteuil et de table. On tracassait les porcelaines, on ou-
vrait et l'on refermait les portes; il se passait quelque chose d'inaccoutumé.
Un personnage énigmatique m'apparut soudainement. Par où était-il entré? je
l'ignore; pourtant sa vue ne me causa aucune frayeur : il avait un nez recourbé
en bec d'oiseau, des yeux verts entourés de trois cercles bruns, qu'il essuyait fré-
quemment avec un immense mouchoir; une haute cravate blanche empesée, dans
le nœud de laquelle était passée une carte de visite où se lisaient écrits ces mots :
— Daucns-Carota. du pot d'or, — étranglait son col mince, et faisait déborder
la peau de ses joues en plis rougeâtres; un habit noir à basques carrées, d'où pen-
daient des grappes de breloques, emprisonnait son corps bombé en poitrine de
chapon. Quant à ses jambes je dois avouer qu'elles étaient faites d'une racine de
mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues, qui pa-
raissait avoir été arrachée de frais, car des parcelles de terre adhéraient encore
aux filaments. Ces jambes frétillaient et se tortillaient avec une activité extra-
ordinaire, et, quand le petit torse qu'elles soutenaient fut lout à fait vis-à-vis de
moi, l'étrange personnage éclata en sanglots, et, s'essuyant les yeux à tour de
LE CLUB DES HACHÏCHINS. 2o5
bras, me dit de la voix la plus dolente : « C'est aujourd'hui qu'il faut mourir de
rire! » Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur les ailes de son nez.
t De rire... de rire... » répétèrent comme un écho des chœurs de voix discor-
dantes et nasillardes.
VI. FANTASIA.
Je regardai alors au plafond, et j'aperçus une foule de têtes sans corps comme
celles des chérubins, qui avaient des expressions si comiques, des physionomies si
joviales et si profondément heureuses, que je ne pouvais m'empêcher de partager
leur hilarité. — Leurs yeux se plissaient, leurs bouches s'élargissaient, et leurs
narines se dilataient; c'étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces
masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse, ce qui
produisait un effet éblouissant et vertigineux.
Peu à peu le salon s'était rempli de figures extraordinaires, comme on n'en
trouve que dans les eaux-fortes de Callot et dans les aquatintes de Goya : un pêle-
mêle d'oripeaux et de haillons caractéristiques, de formes humaines et bestiales;
en toute autre occasion, j'eusse été peut-être inquiet d'une pareille compagnie,
mais il n'y avait rien de menaçant dans ces monstruosités. C'était la malice, et
non la férocité qui faisait pétiller ces prunelles. La bonne humeur seule décou-
vrait ces crocs désordonnés et ces incisives pointues.
Comme si j'avais été le roi de la fête, chaque figure venait tour à tour dans le
cercle lumineux dont j'occupais le centre, avec un air de componction grotesque,
me marmotter à l'oreille des plaisanteries dont je ne puis me rappeler une seule,
mais qui, sur le moment, me paraissaient prodigieusement spirituelles, et m'in-
spiraient la gaieté la plus folle.
A chaque nouvelle apparition, un rire homérique, olympien, immense, étour-
dissant, et qui semblait raisonner dans l'infini, éclatait autour de moi avec des
mugissements de tonnerre. — Des voix tour à tour glapissantes ou caverneuses
criaient : a Non. c'est trop drôle; en voilà assez! Mon Dieu, mon Dieu, que je
m'amuse! De plus fort en plus fort ! — Finissez! je n'en puis plus... Ho ! ho ! hu!
hu ! hi ! hi ! Quelle bonne farce! Quel beau calembour! — Arrêtez! j'étouffe!
j'étrangle! Ne me regardez pas comme cela... ou faites-moi cercler, je vais éclater....»
Malgré ces protestations moitié bouffonnes, moitié suppliantes, la formidable hila-
rité allait toujours croissant, le vacarme augmentait d'intensité, les planchers et
les murailles de la maison se soulevaient et palpitaient comme un diaphragme
humain, secoués par ce rire frénétique, irrésistible, implacable.
Bientôt, au lieu de venir se présentera moi un à un, les fantômes grotesques m'as
saillirent en masse, secouant leurs longues manches de pierrot, trébuchant dans
les plis de leur souquenille de magicien, écrasant leur nez de carton dans 'les
chocs ridicules, faisant voler en nuage la poudre de leur perruque, et chantant
faux des chansons extravagantes sur des rimes impossibles. Tous les types inven-
tés par la verve moqueuse des peuples et des artistes se trouvaient réunis là, mais
décuplés, centuplés de puissance. C'était une cohue étrange : le pulcinella napoli-
tain tapait familièrement sur la bosse du punch anglais; l'arlequin de Bergame
frottait son museau noir au masque enfariné du paillasse de France, qui poussait
toml i. l 'i
iiî54 le clvb, des hachichins.
des cris affreux; le docteur bolonais jetait du tabac dans les yeux du père Cassan-
dre; Tartaglia galopait à cheval sur un clown, et Gilles donnait du pied au der-
rière à don Spavento; Karagheuz, armé de son bâton obscène, se battait en duel
avec un bouffon osque. Plus loin se démenaient confusément les fantaisies des
songes drolatiques, créations hybrides, mélange informe de l'homme, de la bêle et
de l'ustensile, moines ayant des roues pour pieds et des marmites pour ventre,
guerriers bardés de vaisselle brandissant des sabres de bois dans des serres d'oi-
seau, hommes d'étal mus par des engrenages de tourne-broche, rois plongés à mi-
corps dans des échauguettesen poivrière, alchimistes à la tète arrangée en soufflet,
aux membres contournés en alambics, ribaudesfaitesd'une agrégation de citrouilles
à renflements bizarres, tout ce que peut tracer dans la fièvre chaude du crayon un
cynique à qui l'ivresse pousse le coude. — Cela grouillait, cela rampait, cela trot-
tait, cela sautait, cela grognait, cela sifflait, comme dit Goethe dans la nuit du
Walpurgis.
Pour me soustraire à l'empressement outré de ces baroques personnages, je me
réfugiai dans un angle obscur, d'où je pus les voir se livrant à des danses telles
que n'en connut jamais la Renaissance au temps de Chicard, ou l'Opéra sous le
règne de Musard, le roi du quadrille échevelé. Ces danseurs, mille fois supérieurs
à Molière, à Rabelais, à Swift et à Voltaire, écrivaient, avec un entrechat ou un ba-
lancé, des comédies si profondément philosophiques, des satires d'une si haute por-
tée et d'un sel si piquant, que j'étais obligé de me tenir les côtes dans mon coin.
Daucus Carota exécutait, tout en s'essuyant les yeux, des pirouettes et des ca-
brioles inconcevables, surtout pour un homme qui avait des jambes en racine de
mandragore, et répétait d'un ton burlesquement piteux : « C'est aujourd'hui qu'il
faut mourir de rire. »
0 vous qui avez admiré la sublime stupidité d'Odry, la niaiserie enrouée d'Alcide
Tousez, la bêtise pleine d'aplomb d'Arnal, les grimaces de macaque de Ravel, et
qui croyez savoir ce que c'est qu'un masque comique, si vous aviez assisté à ce bal
de Gustave évoqué parle hachich, vous conviendriez que les farceurs les plus déso-
pilants de nos petits théâtres sont bons à sculpter aux angles d'un catafalque ou
d'un tombeau î
Que de faces bizarrement convulsées! que d'yeux clignotants et pétillants de
sarcasmes sous leur membrane d'oiseau! quels rictus de tirelires! quelles bouches
en coups de haches! quels nez facétieusement dodécaèdres ! quels abdomens gros
de moqueries pantagruéliques! Comme à travers tout ce fourmillement de cau-
chemar sans angoisse se dessinaient par éclairs des ressemblances soudaines et
d'un effet irrésistible, des caricatures à rendre jaloux Daumier et Gavarni, des
fantaisies à faire pâmer d'aise les merveilleux artistes chinois, les Phidias du pous-
sah et du magot!
Toutes les visions n'étaient pas cependant monstrueuses ou burlesques; la grâce
se montrait aussi dans ce carnaval de formes : près de la cheminée, une petite
tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux blonds, montrant dans un inter-
minable accès de gaieté trente-deux petites dents grosses comme des grains de riz,
et poussant un éclat de rire aigu, vibrant, argentin, prolongé, brodé de trilles et
de points d'orgues, qui me traversait le tympan, et, par un magnétisme nerveux,
me forçait à commettre une foule d'extravagances.
La frénésie joyeuse était à son plus haut point ; on n'entendait plus que des
soupirs convulsifs, des gloussements inarticulés. Le rire avait perdu son timbre et
LE CLUB DiJS HACHICHINS. ll\S'ô
tournait au grognement, le spasme succédait au plaisir; le refrain de Daucus-
Carota allait devenir vrai. Déjà plusieurs hachichins anéantis avaient roulé à terre
avec cette molle lourdeur de l'ivresse qui rend les chutes peu dangereuses; des
exclamations telles que celles-ci : « Mon Dieu, que je suis heureux! quelle féli-
cité! je nage dans l'extase! je suis en paradis! je plonge dans des abîmes de
délices! » se croisaient, se confondaient, se couvraient. Des cris rauques jaillis-
saient des poitrines oppressées; les bras se tendaient éperdument vers quelque
vision fugitive; les talons et les nuques tambourinaient sur le plancher. Il était
temps de jeter une goutte d'eau froide sur cette vapeur brûlante, ou la chau-
dière eût éclaté. L'enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le plaisir et qui
en a tant pour la douleur, n'aurait pu supporter une plus haute pression de
bonheur.
Un des membres du club, qui n'avait pas pris part à la voluptueuse intoxication
afin de surveiller la fantasia et d'empêcher de passer par les fenêtres ceux d'entre
nous qui se seraient cru des ailes, se leva, ouvrit la caisse du piano et s'assit. Ses
deux mains, tombant ensemble, s'enfoncèrent dans l'ivoire du clavier, et un glo-
rieux accord résonnant avec force fit taire toutes les rumeurs et changea la direc-
tion de l'ivresse.
VII. KIEF.
Le thème attaqué était, je crois, l'air d'Agathe dans le Freyschùtz; ceite mé-
lodie céleste eut bientôt dissipé, comme un souffle qui balaie des nuées difformes,
les visions ridicules dont j'étais obsédé. Les larves grimaçantes se retirèrent en
rampant sous les fauteuils, ou se cachèrent entre les plis des rideaux en poussant
de petits soupirs étouffés, et de nouveau il me sembla que j'étais seul dans le
salon.
L'orgue colossal de Fribourg ne produit pas, à coup sûr, une masse de sonorité
plus grande que le piano louché par le voyant (on appelle ainsi l'adepte sobre).
Les notes vibraient avec tant de puissance, qu'elles m'entraient dans la poitrine
comme des flèches lumineuses; bientôt l'air joué me parut sortir de moi-même;
mes doigts s'agitaient sur un clavier absent; les sons en jaillissaient bleus et
rouges, en étincelles électriques; l'âme de Weber s'était incarnée en moi. Le mor-
ceau achevé, je continuai par des improvisations intérieures, dans le goût du maître
allemand, qui me causaient des ravissements ineffables; quel dommage qu'une
sténographie magique n'ait pu recueillir ces mélodies inspirées, entendues de moi
seul, et que je n'hésite pas, c'est bien modeste de ma part, à mettre au-dessus des
chefs-d'œuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David. — 0 Pillel! ô Vatel !
un des trente opéras que je fis en dix minutes vous enrichirait en six mois.
A la gaieté un peu convulsive du commencement avait succédé un bien-être
indéfinissable, un calme sans bornes. J'étais dans celle période bienheureuse du
hachich que les Orientaux appellent le kief. Je ne sentais plus mon corps; les
liens de la matière et de l'esprit élaient déliés; je me mouvais par ma seule volonté
dans un milieu qui n'offrait pas de résistance. C'est ainsi, je l'imagine, que doivent
agir des âmes dans le monde aromal où nous irons après notre mort. Une vapeur
bleuâtre, un jour élyséen. un reflet de grotte azurine, formaient dans la chambre
-' '" LE CLUB DES HACHICHINS,
une atmosphère où je voyais vaguement trembler des contours indécis ; cette atmo-
sphère, à la fois fraîche el tiède, humide et parfumée, m'enveloppait, comme l'eau
d'un bain, dans un baiser d'une douceur énervante; si je voulais changer de place,
l'air caressant faisait autour de moi mille remous voluptueux; une langueur déli-
cieuse s'emparait de mes sens, et me renversait sur le sofa, où je m'affaissais
comme un vêtement qu'on abandonne. Je compris alors le plaisir qu'éprouvent,
suivant leur degré de perfection, les esprits et les anges en traversant les éthers
et les cieux, et à quoi l'éternité pouvait s'occuper dans les paradis.
Rien de matériel ne se mêlait à cette extase; aucun désir terrestre n'en altérait
la pureté. D'ailleurs, l'amour lui-même n'aurait pu l'augmenter, Roméo hachichin
eût oublié Juliette. La pauvre enfant, se penchant dans les jasmins, eût tendu en
vain du haut du balcon, à travers la nuit, ses beaux bras d'albâtre, Roméo serait
resté au bas de l'échelle de soie, et, quoique je sois éperdument amoureux de
l'ange de jeunesse et de beauté créé par Shakspeare, je dois convenir que la plus
belle fille de Vérone, pour un hachichin, ne vaut pas la peine de se déranger.
Aussi je regardais d'un œil paisible, bien que charmé, la guirlande de femmes
idéalement belles qui couronnaient la frise de leur divine nudité; je voyais luire
des épaules de satin, élinceler des seins d'argent, plafonner de petits pieds à
plantes roses, onduler des hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation.
Les spectres charmants qui troublaient saint Antoine n'eussent eu aucun pouvoir
sur moi.
Par un prodige bizarre, au bout de quelques minutes de contemplation, je me
fondais dans l'objet fixé, el je devenais moi-même cet objet. — Ainsi je m'étais
transformé en nymphe Syrinx, parce que la fresque représentait en effet la fille
du Ladon poursuivie par Pan. J'éprouvais toutes les terreurs de la pauvre fugitive,
et je cherchais à me cacher derrière des roseaux fantastiques, pour éviter le
monstre à pieds de bouc.
VIII. — - LE KIEF TOURNE AU CAUCHEMAR.
Pendant mon extase, Daueus Carota était rentré. Assis comme un tailleur ou
comme un pacha sur ses racines proprement, tortillées, il attachait sur moi des
yeux flamboyants; son bec claquait d'une façon si sardonique, un tel air de
triomphe railleur éclatait dans toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai
malgré moi. Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et de grimaces, et se
rapprochait en sautillant comme un faucheux blessé ou comme un eul-de-jalle
dans sa gamelle.
Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une voix dont l'accent m'était
bien connu, quoique je ne pusse définir à qui elle appartenait, me dit : « Ce misé-
rable Daucus-Carola, qui a vendu ses jambes pour boire, l'a escamoté la tête, et mis à
la place, non pas une tête d'àne comme Puck à Botlom, mais une tête d'éléphant! »
Singulièrement intrigué, j'allai droit à la glace, el je vis que l'avertissement
n'était pas faux. On m'aurait pris pour une idole indoue ou javanaise : mon front
s'était haussé, mon nez, allongé en trompe, se recourbait sur ma poitrine, mes
oreilles balayaient mes épaules, et, pour surcroît de désagrément, j'étais couleur
d'indigo, comme Shiva, le dieu bleu.
LE CLUB SES HACHICHINS. â t> 7
Exaspéré de fureur, je me misa poursuivre Daucus-Carota, qui sautait et gla-
pissait, et donnait tous les signes d'une terreur extrême; je parvins à l'attraper,
et je le cognai si violemment sur le bord de la table, qu'il finit par me rendre ma
tête, qu'il avait enveloppée dans son mouchoir.
Content de cette victoire, j'allai reprendre ma place sur le canapé; mais la
même petite voix inconnue me dit : « Prends garde à toi, tu es entouré d'ennemis ;
les puissances invisibles cherchent à t'attirer et à te retenir. Tu es prisonnier ici :
essaie de sortir, et tu verras. »
Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair pour moi que les mem-
bres du club n'étaient autres que des cabalistes et des magiciens qui voulaient
m'entraîner à ma perte.
IX. TREAD-MILL.
Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai vers la porte du salon, que
je n'atteignis qu'au bout d'un temps considérable, une puissance inconnue me
forçant de reculer d'un pas sur trois. A mon calcul, je mis dix ans à faire ce trajet.
Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait d'un air de fausse commisé-
ration : a S'il marche de ce train-là, quand il arrivera, il sera vieux. »
J'étais pourtant parvenu à gagner la pièce voisine dont les dimensions me
parurent changées et méconnaissables. Elle s'allongeait, s'allongeait... indéfini-
ment. La lumière, qui scintillait à son extrémité, semblait aussi éloignée qu'une
étoile fixe. Le découragement me prit, et j'allais m'arrèier, lorsque la petite voix
me dit, en m'effleurant presque de ses lèvres : « Courage! elle t'attend à onze
heures. »
Faisant un appel désespéré aux puissances de mon àme, je réussis, par une
énorme projection de volonté, à soulever mes pieds qui s'agrafaient au sol et qu'il
me fallait déraciner comme des troncs d'arbres. Le monstre aux jambes de man-
dragore m'escortait en parodiant mes efforts et en chantant, sur un ton de traî-
nante psalmodie : « Le marbre gagne! le marbre gagne! »
En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le marbre m 'envelopper jus-
qu'aux hanches comme la Daphné des Tuileries ; j'étais statue jusqu'à mi-corps,
ainsi que ces princes enchantés des Mille et une Nuits. Mes talons durcis réson-
naient formidablement sur le plancher : j'aurais pu jouer le commandeur dans
Don Juan.
Cependant j'étais arrivé sur le palier de l'escalier que j'essayai de descendre;
il était à demi éclairé et prenait à travers mon rêve des proportions cyclopéennes
et gigantesques. Ses deux bouts noyés d'ombre me semblaient plonger dans le ciel
et dans l'enfer, deux gouffres; en levant la tête, j'apercevais indistinctement, dans
une perspective prodigieuse, des superpositions de paliers innombrables, des
rampes à gravir comme pour arriver au sommet de la tour de Lylacq; en la bais-
sant, je pressentais des abîmes de degrés, des tourbillons de spirales, des ébouis-
sements de circonvolutions. — Cet escalier doit percer la terre de part en part,
me dis-je en continuant ma marche machinale. Je parviendrai au bas le lendemain
du jugement dernier. Les figures des tableaux me regardaient d'un air de pitié.
quelques-unes s'agitaient avec des contorsions pénibles, comme des muets qui
358 LE CLUB DES HACHICHINS.
voudraient donner un avis important dans une occasion suprême. On eût dit
qu'elles voulaient m'avertir d'un piège à éviter, mais une force inerte et morne
m'entraînait; les marches étaient molles et s'enfonçaient sous moi, ainsi que les
échelles mystérieuses dans les épreuves de franc-maçonnerie. Les pierres gluantes
et flasques s'affaissaient comme des ventres de crapaud; de nouveaux paliers, de
nouveaux degrés, se présentaient sans cesse à mes pas résignés, ceux que j'avais
franchis se replaçaient d'eux-mêmes devant moi. Ce manège dura mille ans, à
mon compte. Enûn j'arrivai au vestibule, où m'attendait une autre persécution,
non moins terrible.
La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que j'avais remarquée en entrant,
me barrait le passage avec des intentions évidemment hostiles; ses yeux verdâtres
pétillaient d'ironie, sa bouche sournoise riait méchamment; elle ^avançait vers
moi presque à plat ventre, traînant dans la poussière son caparaçon de bronze,
mais ce n'était pas par soumission ; des frémissements féroces agitaient sa croupe
de lionne, et Daucus-Carota l'excitait comme on fait d'un chien qu'on veut faire
battre : « Mords-le, mords-le! de la viande de marbre pour une bouche d'airain,
c'est un fier régal ! »
Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je passai outre. Une bouffée
d'air froid vint me frapper la figure, et le ciel nocturne nettoyé de nuages m'ap-
parut tout à coup. Un semis d'étoiles poudrait d'or les veines de ce grand bloc de
lapis-lazuli. J'étais dans la cour.
Pour vous rendre l'effet que me produisit cette sombre architecture, il me fau-
drait la pointe dont Piranèse rayait le vernis noir de ses cuivres merveilleux : la
cour avait pris les proportions du Champ-de-Mars, et s'était en quelques heures
bordée d'édifices géants qui découpaient sur l'horizon une dentelure d'aiguilles, de
coupoles, de tours, de pignons, de pyramides, dignes de Rome et de Babylone.
Ma surprise était extrême; je n'avais jamais soupçonné l'île Saint-Louis de con-
tenir tant de magnificences monumentales , qui d'ailleurs eussent couvert vingt
fois sa superficie réelle, et je ne songeais pas sans appréhension au pouvoir des
magiciens qui avaient pu, dans une soirée, élever de semblables constructions.
— Tu es le jouet de vaines illusions ; cette cour est très-petite, murmura la
voix ; elle a vingt-sept pas de long sur vingt-cinq de large.
— Oui, oui, grommela l'avorton bifurqué, des pas débottés de sept lieues. Jamais
tu n'arriveras à onze heures ; voilà quinze cents ans que tu es parti. Une moitié de
tes cheveux est déjà grise... Retourne là-haut, c'est le plus sage.
Comme je n'obéissais pas, l'odieux monstre m'entortilla dans les réseaux de ses
jambes, et, s'aidant de ses mains comme de crampons, me remorqua malgré ma
résistance, me fit remonter l'escalier où j'avais éprouvé tant d'angoisses, et me
réinstalla, à mon grand désespoir, dans le salon d'où je m'étais si péniblement
échappé.
Alors le vertige s'empara complètement de moi ; je devins fou, délirant. Daucus-
Carota faisait des cabrioles jusqu'au plafond en me disant : « Imbécile, je t'ai
rendu ta tête, mais, auparavant, j'avais enlevé la cervelle avec une cuiller. » J'é-
prouvai une affreuse tristesse, car, en portant la main à mon crâne, je le trouvai
ouvert, et je perdis connaissance.
LE CLUB DES HACHICHINS. ;>!j9
X. NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES.
En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui s'abor-
daient d'un air triste et se serraient la main avec une cordialité mélancolique,
comme des personnes affligées d'une douleur commune. Ils disaient : — Le Temps
est mort; désormais il n*y aura plus ni années, ni mois, ni heures; le Temps est
mort, et nous allons à son convoi.
— Il est vrai qu'il était bien vieux, mais je ne m'attendais pas à cet événement ;
il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des personnes en deuil que je
reconnus pour un peintre de mes amis.
— L'éternité était usée ; il faut bien faire une fin, reprit un autre.
— Grand Dieu! m'écriai-je frappé d'une idée subite, s'il n'y a plus de temps,
quand pourra-t-il être onze heures?
— Jamais... cria d'une vois tonnante Daucus-Carota, en me jetant son nez à la
figure, et se montrant à moi sous son véritable aspect... Jamais... il sera toujours neuf
heures un quart... L'aiguille restera sur la minute où le Temps a cessé d'être, et tu
auras pour supplice de venir regarder l'aiguille immobile, et de retourner t'asseoir
pour recommencer encore, et cela jusqu'à ce que tu marches sur l'os de tes talons.
Une force supérieure m'entraînait, et j'exécutai quatre ou cinq cents fois le
voyage, interrogeant le cadran avec une inquiétude horrible. Daucus-Carota s'était
assis à califourchon sur la pendule et me faisait d'épouvantables grimaces.
L'aiguille ne bougeait pas.
— Misérable ! tu as arrêté le balancier, m'écriai-je ivre de rage.
— Non pas, il va et vient comme à l'ordinaire;... mais les soleils tomberont en
poussière avant que cette flèche d'acier ait avancé d'un millionième de millimètre.
— Allons, je vois qui! faut conjurer les mauvais esprits, la chose tourne au
spleen, dit le voyant. Faisons un peu de musique. La harpe de David sera rem-
placée cette fois par un piano d'Érard.
Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies d'un mouvement vif et d'un
caractère gai... Cela paraissait beaucoup contrarier l'homme-mandragore , qui
s'amoindrissait, s'aplatissait, se décolorait et poussait des gémissements inarti-
culés; enfin il perdit toute apparence humaine, et roula sur le parquet sous la
forme d'un salsifis à deux pivots. Le charme était rompu.
— Alléluia ! le Temps est ressuscité, crièrent des voix enfantines et joyeuses ; va
voir la pendule maintenant.
L'aiguille marquait onze heures.
— Monsieur, votre voiture est en bas, me dit le domestique.
Le rêve était fini. Les hachichins s'en furent chacun chez eux de leur côté, comme
les officiers après le convoi de M^lbrouck.
Moi, je descendis d'un pas léger cet escalier qui m'avait causé tant de tortures,
et quelques instants après j'étais dans ma chambre en pleine realité; les dernières
vapeurs soulevées par le bachieh avaient dispara. Ma raison était revenue, ou du
moins ce que j'appelle ainsi, faute d'autre terme. Ma lucidité aurait été jusqu'à
rendre compte d'une pantomime ou d'un vaudeville, ou à faire des vers rimant de
trois lettres.
Théophile Gautifr.
ACADÉMIE FRANÇAISE.
RÉCEPTION DE M. LE c" ALFRED DE VIGNY PAR M. LE C™ MOLE.
M. ETIENNE.
C'est Patru, on le sait, qui le premier introduisit à l'Académie la mode du dis-
cours de réception. Il s'avisa, à son entrée (164-0), d'adresser un si beau remercî-
ment a la compagnie, qu'on obligea tous ceux qui furent reçus depuis d'en faire
autant. Toutefois ces réceptions n'étaient point publiques; les compliments n'a-
vaient lieu qu'à huis clos, et il se faisait ainsi bien des frais d'esprit et d'éloquence
en pure perte. Ce fut Charles Perrault, beaucoup plus tard, qui fît faire le second
pas et qui décida la publicité : « Le jour de ma réception (1671), dit-il en ses
agréables Mémoires, je fis une harangue dont la compagnie témoigna être fort
satisfaite, et j'eus lieu de croire que ses louanges étoient sincères. Je leur dis alors
que, mon discours leur ayant fait quelque plaisir, il auroit fait plaisir à toute la
terre, si elle avoil pu m'entendre ; qu'il me sembloit qu'il ne seroit pas mal à
propos que l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception, et qu'élit» se fît
voir dans ces sortes de cérémonies lorsqu'elle est parée Ce que je dis parut
raisonnable, et d'ailleurs la plupart s' imaginèrent que cette pensée m'avoit été
inspirée par M. Colbert (1); ainsi tout le monde s'y rangea. » Le premier acadé-
micien qu'on reçut après lui et qu'on reçut en public (janvier 1673) fut Fléchier,
digne d'une telle inauguration. Perrault, qui mettait les modernes si fort au-dessus
des anciens, comptait parmi les plus beaux avantages de son siècle cette céré-
monie académique, dont il était le premier auteur. « On peut assurer, dit-il, que
l'Académie changea de face à ce moment; de peu connue qu'elle étoit, elle devint
si célèbre, qu'elle faisoit le sujet des conversations ordinaires. » — Perrault, en
effet, avait bien vu ; cet homme d'esprit et d'invention, ce bras droit de M. Colbert,
qui jugeait si mal Homère et Pindare, entendait le moderne à merveille; il avait
(1) Perrault étàil près de lui comme premier commis.
ACADÉMIE FRANÇAISE. 261
le sentiment de son temps et de ce qui pouvait l'intéresser ; il trouva là une veine
bien française, qui n'est pas épuisée après deux siècles; on lui dut un genre de
spectacle de plus, un des mieux faits pour une nation comme la nôtre, et l'on a
pu dire sans raillerie que, si les Grecs avaient les Jeux olympiques et si les Espa-
gnols ont les combats de taureaux, la société française a les réceptions académiques.
Les discours de réception se ressentirent de la publicité dès le premier jour :
« Mais j'élève ma voix insensiblement, disait Fléchier, et je sens qu'animé par
votre présence, par le sujet de mon discours (l'éloge de Louis XIV), par la ma-
jesté de ce lieu (le Louvre), j'entreprends de dire faiblement ce que vous avez dit,
ce que vous direz avec tant de force... » Dès ce moment, le ton ne baissa plus; la
dimension du remercîment se contint pourtant dans d'assez justes limites, et la
harangue, durant bien des années, ne passa guère la demi-heure. Le fameux dis-
cours de Buffon lui-même, qui fut une sorte d'innovation par la nature du sujet,
n'excéda en rien les bornes habituelles. On commençait vers la fin du siècle à
viser à l'heure. M. Daunou remarquait à propos du discours de réception de Rul-
hière, que, succédant à l'abbé de Boismont, il avait voulu donner à son morceau
une étendue à peu près égale à celle d'un sermon de cet abbé. Garât, recevant
Parny, parut long dans un discours de trois quarts d'heure. Mais, de nos jours,
les barrières trop étroites ont dû céder; les usages de la tribune ont gagné insen-
siblement, et l'on s'est donné carrière. En même temps que les compliments au
cardinal de Richelieu, au chancelier Seguier et à Louis XIV, s'en sont allés avec
tant d'autres choses, le fond des discours s'est mieux dessiné : celui du récipien-
daire est devenu plus simple (plus simple de fond, sinon de ton); après le compli-
ment de début et la révérence d'usage, le nouvel élu n'a qu'à raconter et à louer
son prédécesseur. Quant à la réponse du directeur, elle est double : il reçoit, ap-
précie et loue avec plus ou moins d'effusion l'académicien nouveau, et il célèbre
l'ancien. En devenant plus simples dans leur sujet, les discours sont aussi devenus
plus longs; les hors-d'œuvre, au besoin, n'y ont pas manqué : l'empire et l'empe-
reur ont pourvu aux effets oratoires, comme précédemment avait fait Louis XIV;
le plus souvent même, on n'a pu les éviter, et la biographie des hommes politiques
ou littéraires est venue, bon gré, mal gré, se mêler à ce cadre immense. C'a été
tout naturellement le cas aujourd'hui dans celte séance, l'une des plus remplies
et des plus neuves qu'ait jusqu'ici offertes l'Académie française à la curiosité d'un
public choisi; M. le comte Mole devait recevoir M. le comte Alfred de Vigny,
lequel venait remplacer M. Ktienne. On avait là, par le seul hasard des noms, tous
les genres de diversité et de contraste dans la mesure qui est laite pour composer
le piquant et l'intérêt. La séance promettait certainement beaucoup; elle a tenu
tout ce qu'elle promettait.
Par suite de la loi de progrès que nous avons signalée tout à l'heure, le discours
de réception du nouvel académicien se trouve être le plus long qui ait jamais été
prononcé à l'Académie jusqu'à ce jour. Est-il besoin d'ajouter aussitôt qu'il a bien
d'autres avantages? On sait les hautes qualités de M. de Vigny, son élévation natu-
relle d'essor, son élégance inévitable d'expression, ce culte de l'art qu'il porte en
chacune de ses conceptions, qu'il garde jusque dans les moindres détails de ses
pensées, et qui ne lui permet, pour ainsi dire, de se détacher d'aucune avant de
l'avoir revêtue de ses plus beaux voiles et d'avoir arrangé au voile chaque pli. Dès
le début de son discours, il a trace dans une double peinture, pleine de magnifi-
cence, le caractère des deux familles, et comme des deux races, dans lesquelles il
:.W-J ACADÉMIE FRANÇAISE.
range et auxquelles il ramène l'infinie variété des esprits : la première, celle de
tous les penseurs, contemplateurs, ou songeurs solitaires, de tous les amants et
chercheurs de l'idéal, philosophes ou poètes; la seconde, celle des hommes d'ac-
tion, des hommes positifs et pratiques, soit politiques, soit littéraires, des esprits
critiques et applicables, de ceux qui visent à l'influence et à l'empire du moment,
et qu'il embrasse sous le titre général d'improvisateurs. Cette dernière classe m'a
paru fort élargie, je l'avoue, et dans des limites prodigieusement flottantes, puis-
qu'elle comprendrait, selon l'auteur, tant d'espèces diverses, depuis le grand po-
litique jusqu'au journaliste spirituel, depuis le cardinal de Richelieu jusqu'à
M. Etienne; mais certainement, lorsqu'il retraçait les caractères de la première
famille, et à mesure qu'il en dépeignait à nos regards le type accompli, on sentait
combien M. de Vigny parlait de choses à lui familières et présentes, combien,
plus que jamais, il tenait par essence et par choix à ce noble genre, et à quel point,
si j'ose ainsi parler, l'auteur à'Eloa était de la maison quand il révélait les beautés
du sanctuaire.
M. Etienne, lui, n'était pas du tout du sanctuaire, et une illusion de son ingé-
nieux panégyriste a été, à un certain moment, d'essayer de l'y rattacher, ou, lors
même qu'il le rangeait définitivement dans la seconde classe, d'employer à le pein-
dre des couleurs encore empruntées à la sphère idéale et qui ressemblent trop à
des rayons. Pindare, ayant à célébrer je ne sais lequel de ses héros, s'écriait au
début : « Je le frappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes... » Quand
le héros est tout à fait inconnu, le poète peut, jusqu'à un certain point, faire de
la sorte, il n'a guère à craindre d'être démenti ; mais, quand il s'agit d'un acadé-
micien d'hier, d'un auteur de comédies et d'opéras-comiques auxquels chacun a
pu assister, d'un rédacteur de journal qu'on lisait chaque matin, il y a nécessité,
même pour le poète, de condescendre à une biographie plus simple, plus réelle, et
de rattacher de temps en temps aux choses leur vrai nom. Cette nécessité, cette
convenance, qui est à la portée de moindres esprits, devient quelquefois une diffi-
culté pour des talents supérieurs beaucoup plus faits à d'autres régions. On a dit
de Montesquieu qu'on s'apercevait bien que l'aigle était mal à l'aise dans les bos-
quets de Gnide; nous sera-t-il permis de dire que l'auteur d'Eloa a souvent dû
être fort empêché en voulant déployer ses ailes de cygne dans la biographie de
l'auteur de Joconde et des Deux Gendres? De là bien des contrastes singuliers,
des transpositions de tons, et tout un portrait de fantaisie. Nous avons beaucoup
relu M. Etienne dans ces derniers temps; nous en parlerons très-brièvement en le
montrant tel qu'il nous paraît avoir réellement été.
Il possédait, dit M. de Vigny, une qualité bien rare, et que Mazarin exigeait de
ceux qu'il employait : il était heureux. C'est là un trait juste, et nous nous hâtons
de le saisir. Oui, M. Etienne était heureux; il avait l'humeur facile, le talent facile,
la plume aisée, une sorte d'élégance courante et qui ne se cherche pas. On a beau-
coup parlé de la littérature de l'empire, et on range sous ce nom bien des écrivains
qui ne s'y rapportent qu'à peu près : M. Etienne en est peut-être le représentant
le plus net et le mieux défini. Il a exactement commencé avec ce régime, il l'a
servi officiellement, il y a fleuri, et, s'il s'est très-bien conservé sous le suivant
et durant les belles années du libéralisme, il a toujours gardé son premier pli.
Né en 1778 dans la Haute-Marne, venu à Paris sous le directoire, il était de cette
jeunesse qui n'avait déjà plus les flammes premières, et qui, tout en faisant ses
gaietés, attendait le mot d'ordre qui ne manqua pas. Attaché de bonne heure à
ACADÉMIE FRANÇAISE. 265
Maret, duc de Bassano, il prêtait sa plume à ce premier commis de l'empereur, en
même temps qu'il amusait le public par ses jolies pièces; de ce nombre, le petit
acte de Bruis et Palaprat, en vers, dénota une intention littéraire assez distinguée.
Le succès prodigieux de l'opéra-féerie de CendriUon tenait encore la curiosité en
éveil, lorsqu'on annonça quelques mois après (août 1810) la représentation des
Deux Gendres, l'une de ces pièces en cinq actes et en vers qui, à cette époque
propice, étaient des solennités attendues et faisaient les beaux jours du Théâtre-
Français. La réussite des Deux Gendres mit le comble à la renommée de M. Etienne ;
l'attention publique au dedans n'était alors distraite par rien, et les journaux
n'avaient le champ libre que sur ces choses du théâtre. À ce court lendemain du
mariage de l'empereur et dans les deux années de silence qui précédèrent la der-
nière grande guerre, il y eut là, en France, autour de M. Etienne, une vogue
littéraire des plus animées, et finalement une mêlée des plus curieuses et des plus
propres à faire connaître l'esprit du moment. Reçu à l'Académie française en no-
vembre 1811, à l'âge de trente-trois ans; dans l'intime faveur des ministres
Bassano et Rovigo; rédacteur en chef officiel du Journal de l'Empire, remplis-
sant la scène française et celle de l'Opéia-Comique par la variété de ses succès,
connu d'ailleurs encore par les joyeux soupers du Caveau et par des habitudes
légèrement épicuriennes, on se demandait quel était l'avenir de ce jeune homme
brillant, au front reposé, au teint vermeil, s'il n'était (comme quelques-uns le
disaient) que le plus fécond et le plus facile des paresseux, un enfant de Favart,
s'il ne faisait que préluder à des œuvres dramatiques plus mûres, et où il s'arrê-
terait dans ces routes diverses qu'il semblait parcourir sans effort. Le temps
d'arrêt n'était pas loin. M. Etienne devait à son bonheur même d'avoir des envieux
et des ennemis ; le bruit se répandit que la pièce des Deux Gendres n'était pas de
lui, ou du moins qu'il avait eu pour la composer des secours tout particuliers, une
ancienne comédie en vers. On exhuma Conaxa ; c'était le titre de la pièce qui
avait, disait-on, servi de matière et d'étoffe aux Deux Gendres. Ce que celte décou-
verte excita de curiosité, ce que cette querelle enfanta de brochures , d'explica-
tions, de révélations pour et contre, ne saurait se comprendre que lorsqu'on a
parcouru le dossier désormais enseveli; on en ferait un joli chapitre qui s'intitu-
lerait bien : un épisode littéraire sous l'empire. Cette querelle et l'importance
exagérée qu'elle acquit aussitôt est une des plus grandes preuves, en effet , du
désœuvrement de l'esprit public à une époque où il était sevré de tout solide
aliment. C'est bien le cas de dire que les objets se boursouflent dans le vide. La
discussion se prenait où elle pouvait.
Entre les innombrables brochures publiées alors, quatre pièces principales
suffisent pour éclairer l'opinion et fixer le jugement : 1° la préface explicative
que M. Etienne mit en tête de la quatrième édition des Deux Gendres ; 2° la Fin
du procès des deux gendres, écrite en faveur de M. Etienne, par Hoffmann; r>° et
4° les deux plaidoiries adverses de Lebrun-Tossa, intitulées Mes Révolutions et
Supplément à mes Révélations. Toutes grossières et sans goût, toutes rebutantes
que se trouvent ces dernières pièces, elles ne sont pas autant à mépriser qu'on est
tenu de le faire paraître dans un éloge public. Il résulte clairement du débat que
M. Etienne avait reçu de M. Lebrun-Tossa, son ami alors et son collaborateur en
perspective, non pas un projet de canevas, mais une véritable pièce en trois actes
et en vers, presque semblable en tout à celle qui est imprimée sous le litre de
Conaxa, et qu'il en tira, comme c'est le droit et l'usage de tout poêle dramatique
264 ACADÉMIE FRANÇAISE.
admis à reprendre son bien où il le trouve, une comédie en cinq actes et en vers,
appropriée aux mœurs et au goût de 1810, marquée à neuf par les caractères de
l'ambitieux et du philanthrope, et qui mérita son succès. Le seul tort de M. Etienne
fut de ne pas avouer tout franchement la nature de ce secours qu'il avait reçu,
et de compter sur la discrétion de Lebrun-Tossa, dont l'amour-propre était mis
en jeu : « Quoi ! s'écriait celui-ci dans un apologue assez plaisant, vous ne me
devez qu'un projet de canevas (le mot est bien trouvé), c'est-à-dire un échantillon
d'échantillon, tandis que c'est trois aunes de bon drap d'Elbeuf que je vous ai
données. » Je résume en ces quelques mots ce qui se noie chez lui dans un flot
interminable de digressions et d'injures.
Le coup cependant était porté; la faculté d'invention devenait suspecte et dou-
teuse chez M. Etienne; il essaya, en 1815, de poursuivre sa voie dans la comédie
de l'Intrigante, qui n'eut que peu de représentations, et que quelques vers suscep-
tibles d'allusions firent interrompre. Il nous est impossible, nous l'avouons, d'atta-
cher à cette pièce le sens profond et grave que M. de Vigny y a découvert. Il parle
du grand cri qui s'éleva dans Paris à cette occasion ; nous qui, en qualité de cri-
tique, avons l'oreille aux écoutes, nous n'avons nulle part recueilli l'écho de ce
grand cri. M. Mole a lui-même dû rabattre énergiquement ce qu'il y a d'exagéré
en certain tableau d'une représentation à Saint-CIoud, dans laquelle il se serait
passé des choses formidables, des choses qui rappelleraient quasi le festin de Bal-
thasar. Tout cela rentre dans le coloris fabuleux. Le peintre, en voyant ainsi, tenait
à la main la lampe merveilleuse. Littérairement, cette pièce de VIntrigante nous
paraît faible, très-faible; et ici, après avoir relu celle des Deux Gendres infiniment
supérieure, après nous être reporté encore aux autres productions dramatiques
de M. Etienne, nous sommes plus que jamais frappé du côté défectueux qui com-
promet l'avenir de toutes, même de celle qui est réputée à bon droit son chef-
d'œuvre. Le langage de M. Etienne, quand il parle en vers, est facile, coulant,
élégant, comme on dit, mais d'une élégance qui, sauf quelques vers heureux (1),
devient et demeure aisément commune. Ce manque habituel de vitalité dans le
style, ce néant de l'expression a beau se déguiser à la représentation sous le jeu
agréable des scènes, il éclate tout entier à la lecture. Le faible ou le commun
qui se retrouve si vite au delà de la première couche chez cet auteur spirituel a
été en général recueil de la littérature de son moment. Que d'efforts il a fallu
pour s'en éloigner et remettre le navire dans d'autres eaux! Il n'a pas suffi pour
cela de faire force de rames, on a dû employer les machines et les systèmes. Doc-
trinaires et romantiques y ont travaillé à l'envi ; ils y ont réussi, on n'en saurait
douter, mais non pas sans quelque fatigue évidemment, ni sans quelques accrocs
à ce qu'on appelait l'esprit fiançais. Je faisais plus d'une de ces réflexions, à part
moi, durant ce riche discours tout semé et comme tissu de poésie, et je me deman-
(1) On en a retenu et l'on en cite encore quelques-uns dans les Deux Gendres:
Ceux qui dînent chez moi ne sont pas mes amis...
Et à propos d'un écrit du gendre philanthrope :
Vous y plaignez le sort des nègres de l'Afrique,
Et vous ne pouvez pas garder un domestique...
On pourrait ainsi en glaner un certain nombre encore dans les Deux Gendres, presque
pas un dans VIntrigante.
ACADÉMIE FRANÇAISE* 265
dais tout bas, par exemple, ce que penserait l'élégance un peu effacée du défunt
en s'entendant louer par l'élégance si tranchée de son successeur.
La chute de l'empire coupa court, ou à peu près, à la carrière dramatique de
M. Etienne; la restauration le fit publiciste libéral à la Minerve et au Constitu-
tionnel. La première formation du parti libéral serait piquante à étudier de près,
et, dans ce parti naissant, nul personnage ne prêterait mieux à l'observation que
lui. D'anciens amis de Fouché ou de Rovigo, des bonapartistes mécontents, en se
mêlant à d'autres nuances, devinrent subitement les meneurs et, je n'hésile pas
à le croire, les organes sincères d'une opinion publique qui les prit au sérieux et
à laquelle ils sont restés fidèles. Mais, au début, c'était assez singulier : quand ils
attaquaient le ministère Richelieu comme trop peu libéral, ceux qui connaissaient
les masques avaient droit de sourire. Dans la première de ses Lettres sur Paris (1),
M. Etienne s'écriait : « Il est des hommes qui voudraient garder, sous une
monarchie constitutionnelle, des institutions créées pour un gouvernement absolu.
Insensés, qui croient pouvoir allier la justice et l'arbitraire, le despotisme et la li-
berté! Ils sont aussi déraisonnables qu'un architecte qui, voulant changer une
prison en maison de plaisance, se bornerait à refaire la façade de l'édifice, et qui
conserverait les cachots dans l'intérieur du bâtiment. » Ne dirait-on pas que quel-
ques années auparavant, au plus beau temps de son crédit et de sa faveur, quand
il siégeait en son cabinet du ministère, M. Etienne était dans une prison? Ne pres-
sons pas trop ces contrastes; lui-même il eut le tact d'apporter du ménagement
et de la forme jusque dans son opposition, et, malgré l'odieuse radiation per-
sonnelle qui aurait pu l'irriter, sa lactique bien conduite sut toujours modérer la
vivacité par le sang-froid et par des habitudes de tenue. Ses Lettres sur Paris
eurent un grand, un rapide succès; ce fut son dernier feu de talent et de jeunesse;
depuis ce temps, M. Etienne vécut un peu là -dessus, et, à part les rédactions
d'adresse à la chambre dans les années qui suivirent 1830, on ne rattache plus son
nom à aucun écrit bien distinct. Il rédigeait le Constitutionnel , et se laissa vivre
de ce train d'improvisation facile et de paresse occupée qui semble avoir été le
fond de ses goûts et de sa nature. Dans son insouciance d'homme qui savait la vie
et qui n'aspirait pas à la gloire, il n'a pas même pris le soin de recueillir ses
œuvres éparses et de dire : Me voilà, à ceux qui viendront après (2). Cet avenir,
tel qu'il le jugeait, devait d'ailleurs avoir pour lui peu de charmes. M. Mole a re-
levé chez M. de Vigny un mot qui semblerait indiquer, de la part de M. Etienne,
une sorte de concession faite en dernier lieu aux idées littéraires nouvelles.
M. Etienne n'en fit aucune, en effet, ni aux idées, ni aux individus; si quelque
chose même put troubler la philosophie de son humeur, ce fut rapproche et
l'avènement de certains noms qui ne lui agréaient en rien ; l'antipathie qu'il avait
pour eux serait allée jusqu'à l'animosilé, s'il avait pu prendre sur lui de haïr. On
lui rend aujourd'hui plus de justice qu'il n'en rendait; il eut des talents divers
dont la réunion n'est jamais commune; jeune, il contribua pour sa bonne part aux
gracieux plaisirs de son temps; plus lard, s'armant d'une plume habile en prose,
il fut utile à une cause sensée, et il reste après tout l'homme le plus distingué de
son groupe littéraire et politique.
(1) La Minerve, lome Ier, page 82.
(2) Nous apprenons avec plaisir que la famille de M. Etienne va au-devant des regrets
du public, et que les œuvres s'impriment en ce moment chez MM. Didol.
266 ACADÉMIE FRANÇAISE.
En esquissant sous ces traits l'idée que je me fais de M. Etienne, j'ai assez
indiqué les points sur lesquels je me sépare, comme critique, des appréciations
dt> M. de Vigny. Je sais tout ce que permet ou ce qu'exige le genre du discours
académique, même avec la sorte de liberté honnête qu'il comporte aujourd'hui :
aussi n'est-ce point d'avoir trop loué son prédécesseur que je ferai ici un reproche
à l'orateur-poële ; mais je trouvequ'il l'a par endroits loué autrement que déraison,
qu'il l'a loué à côté et au-dessus, pour ainsi dire, et qu'il l'a, en un mol, transfi-
guré. Son élévation, encore une fois, l'a trompé; sa haute fantaisie a prêté des
lueurs à un sujet tout réel ; c'est un bel inconvénient pour M. de Vigny de ne pou-
voir, à aucun instant, se séparer de cette poésie dont il fut un des premiers lévites,
et dont il est apparu hier aux yeux de tous comme le pontife fidèle, inaltérable.
Cet inconvénient (car c'en est un) a élé assez racheté, dans ce discours même, par
la richesse des pensées, par le précieux du tissu et tant de magnificence en plus
d'un développement.
M. le comte Mole a répondu au récipiendaire avec ia même franchise que celui-
ci avait mise dans l'exposé de ses doctrines. C'est un usage qui s'introduit à
l'Académie, et que, dans cette mesure, nous ne saurions qu'approuver. Une contra-
diction polie, tempérée de marques sincères d'estime, est encore un hommage;
n'est-ce pas reconnaître qu'on a en face de soi une conviction sérieuse, à laquelle
on sent le besoin d'opposer la sienne? Notre siècle n'est plus celui des fades com-
pliments; la vie publique aguerrit aux contradictions, elle y aguerrit même trop;
qu'à l'Académie du moins l'urbanité préside, comme nous venons de le voir, à ces
oppositions nécessaires, et tout sera bien. Les peaux les plus tendres (et quelles
peaux plus tendres que les épidermes de poètes ! ) finiront peut-être par s'y
acclimater.
Il y a toujours beaucoup d'intérêt, selon moi, à voir un bon esprit, un esprit ju-
dicieux, aborder un sujet qu'on croit connaître à fond, et qui est nouveau pour
lui. Sur ce sujet qui nous semble de notre ressort et de notre métier, et sur lequel,
à force d'y avoir repassé, il nous est impossible désormais de retrouver notre pre-
mière impression, soyez sûr que cet esprit bien fait, nourri dans d'autres habitudes,
longtemps exercé dans d'autres matières, trouvera du premier coup d'œil quelque
chose de neuf et d'imprévu qu'il sera utile d'entendre, surtout quand ce bon es-
prit, comme dans le cas présent, est à la fois un esprit très-délicat et très-fin.
Ce qu'il trouvera, ce ne sera pas sans doute ce que nous savons déjà sur la
façon et sur l'artifice du livre, sur ces études de l'atelier si utiles toujours, sur
ces secrets de la forme qui tiennent aussi à la pensée : il est bien possible qu'il
glisse sur ces choses , et il est probable qu'il en laissera de côté plusieurs ; mais
sur le fond même, sur l'effet de l'ensemble, sur le rapport essentiel entre l'art et
la vérité, sur le point de jonction de la poésie et de l'histoire, de l'imagination et
du bon sens, c'est là qu'il y a profit de l'entendre, de saisir son impression di-
recte, son sentiment non absorbé par les détails et non corrompu par les charmes
de l'exécution; et, s'il s'agit en particulier de personnages historiques célèbres,
de grands ministres ou de grands monarques que le poète a voulu peindre, et si
le bon esprit judicieux et fin dont nous parlons a vu de près quelques-uns de ces
personnages mêmes, s'il a vécu dans leur familiarité, s'il sait par sa propre expé-
rience ce que c'est que l'homme d'état véritable et quelles qualités au fond sont
nécessaires ù ce rôle que dans l'antiquité les Platon et les Homère n'avaient garde
de dénigrer, ne pourra-t-il point en quelques paroles simples et saines redonner
ACADEMIE FRANÇAISE. 267
le ton, remettre dans le vrai, dissiper la fantasmagorie et le rêve, beaucoup plus
aisément et avec plus d'autorité que ne le pourraient de purs gens de lettres
entre eux?
Et c'est pourquoi je voudrais que les éminents poètes, sans cesser de l'être, tissent
plus de frais que je ne leur en vois faire parfois pour mériter le suffrage de ce
que j'appelle les bons esprits. Trop souvent, je le sais, la poésie dans sa forme
directe, et à l'état de vers, trouve peu d'accès et a peu de chances favorables
auprès d'hommes mûrs, occupés d'affaires et partis de points de vue différents.
Aussi n'est-ce point de la sorte que je l'entends : gardons nos vers, gardons-les
pour le publie, laissons-leur faire leur chemin d'eux-mêmes; qu'ils aillent, s'il se
peut, à la jeunesse, qu'ils tâchent quelque temps encore de paraître jeunes à
l'oreille et au cœur de ces générations rapides que chaque jour amène et qui nous
ont déjà remplacés. Mais sur les autres sujets un peu mixtes et par les autres
œuvres qui atteignent les bons esprits dont je parle, dans ces matières qui sont
communes à tous ceux qui pensent, et où ces hommes de sens et de goût sont les
excellents juges, prouvons-leur aussi que, tout poètes que nous sommes, nous
voyons juste et nous pensons vrai : c'est la meilleure manière, ce me semble, de
faire honneur auprès d'eux à la poésie, et de lui concilier des respects; c'est une
manière indirecte et plus sûre que de rester poètes jusqu'au bout des dents, et de
venir à toute extrémité soutenir que nos vers sont fort bons. Ainsi l'homme d'ima-
gination plaidera sa cause sans déployer ses cahiers . et il évitera le reproche le
plus sensible à tout ami de l'idéal, celui d'être taxé de rêve et de chimère.
Mais je m'éloigne, et le discours de M. Mo!é, où rien n'est hors-d'œuvre, me
rappelle à cette séance de tout à l'heure, qui avait commeucé par être des plus
belles et qui a fini par être des plus intéressantes. On définirait bien ce discours
en disant qu'il n'a été qu'un enchaînement de convenances et une suite d'à-propos.
Les applaudissements du public l'ont assez prouvé. Le directeur de l'Académie a
laissé tomber au début quelques paroles de douleur et de respect sur la tombe
de M. Royer-Collard, « sur cette tombe qui semble avoir voulu se dérober à nos
hommages; » puis il est entré dans son sujet. M. Etienne nous a été montré dès
l'abord tel qu'on le connaissait, un peu embelli peut-être dans sa personne, selon
les lois de la perspective oratoire, mais justement classé à titre d'esprit comme
un élève de Voltaire. Puis sont venues les rectifications : M. Mole les a laites avec
netteté, avec vigueur, et d'un ton où la conviction était appuyée par l'estime.
Non, l'excès même du despotisme impérial n'amena point cette fuite panique des
familles françaises dont avait parlé le poète à propos de V Intrigante ; non, les
familles nobles ne redoutaient point tant alors le contact avec le régime impérial,
et trop souvent on les vit solliciter et ambitionner de servir celui qu'elles haïs-
saient déjà. M. Mole n'a point dit tout, il s'est borné à remettre dans le vrai jour.
Ce n'est point, en effet, par des traits isolés et poussés à l'extrême que >e peignent
des époques tout entières; il faut de l'espace, des nuances, et considérer tous les
aspects. Peu s'en était fallu que, dans le discours du récipiendaire, M. Etienne, à
propos toujours de cette Intrigante, si singulièrement agrandie, ne fût présente
comme un héros et un martyr d'indépendance, comme un frondeur de l'empire,
comme un audacieux qui exposait ses places : M. Mole a fait remarquer qu'heu-
reusement, d'après M. de Vigny lui-même, il n'en perdit aucune, et que, lorsqu'en
181-i il refusa de livrer sa pièce à ceux qui voulaient s'en fiire une arme contre
le prisonnier de l'île d'Elbe, il crut rester fidèle et non pas se montrer générai. >:.
26<S ACADÉMIE FRANÇAISE.
C'est qu'en effet il est de ces choses qu'on ne peut entendre sans laisser échapper
un mot de rappel : elles sont comme une fausse note pour une oreille juste. Oh!
quand on a la voix belle, pourquoi ne pas chanter juste toujours?
Arrivant à l'éloge même du récipiendaire, et en se plaisant à reconnaître tout
l'éclat de ses succès, le directeur a cru devoir excuser, ou du moins expliquer les
retards que l'Académie mettait dans certains choix, et l'espèce de quarantaine que
paraissaient -subir au seuil certaines renommées. M. de Vigny avait provoqué cette
sorte d'explication, en indiquant expressément lui-même (je ne veux pas dire en
accusant) la lenteur qui ne permettait à l'Académie de se recruter parmi les géné-
rations nouvelles qu'à de longs intervalles. Et ici, il me semble qu'il n'a pas rendu
entière justice à l'Académie. Depuis, en effet, que l'ancienne barrière a été forcée
par l'entrée décisive de M. Victor Hugo, je ne vois pas que le groupe des écrivains
plus ou moins novateurs ait tant à se plaindre, et, pour ne citer que les derniers
élus, qu'est-ce donc que M. de Rémusat, M. Vitet, M. Mérimée, sinon des repré-
sentants eux-mêmes, et des plus distingués, de ces générations auxquelles M. de
Vigny ne les croit point étrangers sans doute? Ce n'est donc plus à de grands
intervalles, mais en quelque sorte coup sur coup, que l'Académie leur a ouvert ses
rangs. Elle est tout à fait hors de cause, et on n'en saurait faire qu'une question
de préséance entre eux.
Une omission éclatante s'offrait au milieu du tableau que M. de Vigny venait
de tracer de noire régénération littéraire, il avait négligé M. de Chateaubriand;
M. Mole s'en est emparé avec bonheur, avec l'accent d'une vieille amitié et de la
justice; il a ainsi renoué la chaîne dont le nouvel élu n'avait su voir que les der-
niers anneaux d'or.
Il y a longtemps qu'on ne parle plus du cardinal de Richelieu à l'Académie, lui
que pendant plus d'un siècle on célébrait régulièrement dans chaque discours :
celte fois la rentrée du cardinal a été imprévue, elle a été piquante; Cinq-Mars
en fournissait l'occasion et presque le devoir. M. Mole n'y a pas manqué; le ton
s'esi élevé avec le sujet; la grandeur méconnue du cardinal était vengée en ce
moment non plus par l'académicien, mais par l'homme d'état.
Je ne veux pas épuiser l'énuméralion : le morceau sur l'empereur à propos de
la Canne de jonc, le morceau sur la terreur à propos des descriptions de Stello,
ont été vivement applaudis. L'éloge donné en passant à VHistoire du Consulat de
M. Thiers a paru une délicate et noble juslice. En un mot, le tact de M. Mole a su,
dans cette demi-heure si bien remplie, loucher tous les points de justesse et de
convenance : son discours répondait au sentiment universel de l'auditoire, qui le
lui a bien rendu.
En parlant avec élévation et chaleur du sentiment de l'admiration, de cette
source deloute vie et de toute grandeur morale, M. Mole s'esl appuyé d'une phrase
que M. de Vigny a mise dans la bouche du capitaine Renaud, pour conclure, trop
absolument, je le crois, que l'auieur était en garde contre ce sentiment et qu'il
s'y était volontairement fermé. M. de Vigny, tel que nous avons l'honneur de le
connaître, nous paraît une nature très-capable d'admiration, comme toutes les
natures élevées, comme les natures véritablement poétiques. Seulement, de très-
bonne heure, il paraît avoir fait entre les hommes la distinction qu'il a posée au
commencement de son discours : il a mis d'une part les nobles songeurs, les pen-
seurs, comme il dit, c'est-à-dire surtout les artistes et les poètes, et d'autre part il
a vu en masse les hommes d'action, ceux qu'il appelle les improvisateurs, parmi
ACADÉMIE FRANÇAISE. £69
esquels il range les plus grands des politiques et des chefs de nations. Or, son
admiration très-réelle, mais très-choisie, il la réserve presque exclusivement pour
les plus glorieux du premier groupe, et il laisse volontiers au vulgaire l'admira-
tion qui se prend aux personnages du second. Il est même allé jusqu'à penser
qu'il y avait une lutte établie et comme perpétuelle entre les deux races; que celle
des penseurs ou poètes, qui avait pour elle l'avenir, était opprimée dans le pré-
sent, et qu'il n'y avait de refuge assuré que dans le culte persévérant et le com-
merce solitaire de l'idéal. Longtemps il s'est donc tenu à part sur sa colline, et,
comme je le lui disais un jour, il est rentré avant midi dans sa tour d'ivoire. Il
en est sorti toutefois, il s'est mêlé depuis aux émotions contemporaines par son
drame touchant de Chatterton et par ses ouvrages de prose, dans lesquels il n'a
cessé de représenter, sous une forme ou sous une autre, cette pensée dont il était
rempli, l'idée trop fixe du désaccord et de la lutte entre l'artiste et la société. Ce
sentiment délicat et amer, rendu avec une subtilité vive et multiplié dans des
tableaux attachants, lui a valu des admirateurs individuels très-empressés, très-
sincères, parmi cette foule de jeunes talents plus ou moins blessés dont il épousait
la cause et dont il caressait la souffrance. Il a excité des transports, il a eu de la
gloire, bien que cette gloire elle-même ait gardé du mystère. Une veine d'ironie
pourtant, qui, au premier coup d'œil, peut sembler le contraire de l'admiration,
s'est glissée dans tout ce talent pur, et serait capable d'en faire méconnaître la
qualité poétique bien rare à qui ne l'a pas vu dans sa forme primitive : Moïse,
Dolorida, Eloa, resteront de nobles fragments de l'art moderne, de blanches
colonnes d'un temple qui n'a pas été bâti, et que, dans son incomplet même, nous
saluerons toujours.
Mais, quels que soient les regrets, pourquoi demeurer immobile? Pourquoi sans
cesse revenir tourner dans le même cercle, y confiner sa pensée avec complai-
sance, et se reprendre, après plus de quinze ans, à des programmes épuisés?
M. Mole, parlant au nom de l'Académie, a donné un bel exemple : « Le moment
n'est-il pas venu, s'est-il écrié en finissant, de mettre un terme à ces disputes? A
quoi serviraient-elles désormais ?.... Je voudrais, je l'avouerai, voir adopter le pro-
gramme du classique, moins les entraves; du romantique, moins le factice, l'affec-
tation et V enflure. » Voilà le mot du bon sens. Le jour où le directeur de l'Aca-
démie, homme classique lui-même, proclame une telle solution, n'en faut-il pas
conclure que le procès est vidé et que la cause est entendue? Dans toute cette fin
de son discours, M. Mole s'est livré à des réflexions pleines de justesse et d'appli-
cation : ce n'était plus un simple et noble amateur des lettres qui excelle à y
toucher en passant, il en parlait avec autorité, avec conscience et plénitude. On
avait plaisir, en l'écoutant, à retrouver le vieil ami de Chateaubriand et de Fon-
tanes, celui à qui M. Joubert adressait ces lettres si fructueuses et si intimes, un
esprit poli et sensé qui dans sa tendre jeunesse parut grave avant d'entrer aux
affaires, et qui toujours se retrouve gracieux et délicat en en sortant.
Sainte-Bluvk.
TOttK I
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
31 janvier 1846.
Au moment où nous écrivons, les débats de l'adresse se prolongent encore à la
chambre des députés. Tantôt brillants, tantôt traînants et confus, ils sont loin
d'avoir épuisé la liste des questions à l'ordre du jour. L'opposition n'a aucune
raison pour éviter les rencontres avec le cabinet ou pour les abréger; au contraire,
en les rendant aussi fréquentes, aussi graves que possible, elle travaille et réussit
parfois à semer entre le ministère et ses propres amis des causes sérieuses de
déplaisir et de mécontentement. Il est peu agréable à une majorité d'être con-
trainte coup sur coup à des votes d'où l'on puisse conclure qu'il lui est indifférent
que l'administration soit pure ou les lois obéies. Alors l'opposition triomphe, car
ses échecs parlementaires lui semblent bien compensés par l'impression qu'elle
croit avoir produite tant sur l'opinion que sur le corps électoral.
Cette situation réciproque de la majorité et de l'opposition est, à nos yeux, nous
l'avouerons, un spectacle assez triste, car de part et d'autre on se trouve entraîné
à des actes, à des accusations dont, en suivant ses vrais instincts, on se fut abstenu.
Les hommes graves de !a majorité n'approuvent pas, à coup sûr, les excès de zèle
dans lesquels peuvent tomber certains préfets, pas plus que dans l'opposition les
esprits sérieux ne voudront soutenir qu'il doit être interdit au gouvernement
d'exercer sur les élections la moindre influence; mais, comme on est rangé en
bataille les uns contre les autres, on s'échauffe, on s'exalte : la modération, la
vérité, succombent sous des exagérations que chaque parti impose à ses membres
comme un devoir.
Au milieu de cette mêlée parlementaire, un fait a été remarqué, qui a paru
nouveau à quelques-uns, et dont se sont affligés quelques autres : nous voulons
parler de l'union de la gauche et du centre gauche. D'abord, cette alliance n'est
pas nouvelle; elle est, depuis quatre ans, le point de ralliement de toutes les
forces de l'opposition; puis elle n'a rien d'inquiétant pour la stabilité de l'ave-
nir. Qui a perdu la restauration, si ce n'est la conviction où était le successeur
de Louis XVIII qu'après un ministère royaliste, composé de ses plus dévoués ser-
viteurs, il n'y avait plus d'administration possible, d'administration capable de
gouverner et de sauver la monarchie? En vain M. de Martignac épuisait, au ser-
REVUE. CHRONIQUE. 271
vice de la couronne, son énergie et son talent; il se sentait suspect, et il en était
désespéré. Que de fois ses intimes amis l'ont surpris ému jusqu'aux larmes des
marques de défiance que ne lui épargnait pas une cour insensée! Heureusement,
aujourd'hui, la situation est autre. Si conservateur que l'on soit, on ne saurait
nier que le gouvernement de 1 830 a l'avantage de compter dans les rangs de l'op-
position constitutionnelle des hommes aussi dévoués à sa cause, à sa perpétuité,
que les membres de la majorité actuelle. Nous calomnierions le cabinet et ses amis,
si nous ne pensions qu'ils sont les premiers à s'en féliciter.
Cette différence d'avec la restauration n'échappe pas aux partis extrêmes; aussi
attaquent-ils les représentants, les chefs du centre gauche et de la gauche avec la
même violence que si ceux-ci étaient au pouvoir. Souvent même M. Thiers est plus
assailli que M. Guizot. On ne pardonne pas non plus à M. Odilon Barrot et à ses
amis de ne pas suivre avec une obéissance aveugle la consigne réformiste donnée
par quelques journaux. M, Ledru-Rollin a eu l'insigne imprudence de se faire à la
tribune l'organe de ces colères: il n'a pas compris qu'en exhumant du fond de
quelques feuilles obscures de pareilles déclamations, pour les traduire au grand
jour de la tribune, il en montrai' lui-même toute, la pauvreté, tout Je néant. Sans
le vouloir probablement, M. Ledru-Rollin avait l'air d'un auxiliaire du cabinet. Il
semblait préoccupé du besoin, non pas d'attaquer le ministère actuel, mais un
ministère futur; c'est ce qu'a spirituellement relevé M. Duvergier de Hauranne,
qui n'a pas voulu, pour son compte, coopérer à cette diversion singulière.
Il est remarquable, et ce n'est pas un des moindres gages de sécurité pour
l'avenir, qu'au moment où l'on parle tant de l'union du centre gauche et de la
gauche, le centre gauche a su garder toute la modération de ses opinions, sans
permettre à une alliance qu'il a crue nécessaire de les altérer. Si M. Duvergier de
Hauranne ne pense pas qu'à l'extérieur notre politique soit assez hardie, il n'est
pas pour ce'a devenu partisan d'une politique de guerre, il a les mêmes opinions
qu'au temps de Casimir Périer ; seulemen! il préfère les souvenirs d'Anvers et
d'Ancùne à ceux de Taïti et du Maroc. Jamais M. Thiers n'a parlé plus en homme
de gouvernement, soit qu'il ait traité des questions étrangères, soit qu'il ait appro-
fondi un des points les plus importants de la politique intérieure, c'est-à-dire la
constitution de l'université. Dans celle dernière question, il a protesté hautement,
il a fait plus, il a prouvé qu'il mettait à ses pieds toute préoccupation de parti,
pour ne songer qu'à l'intérêt général.
Les débats de la chambre sur la question universitaire ont été remarquables par
leur élévation, par leur éclat. Ils ont aussi le m< rite d'avoir porté la lumière dans
toutes les pensées, dans toutes les situations. Que M. le ministre de l'instruction
publique ait été inspiré, en accomplissant la réforme du conseil royal, par les in-
tentions les plus droites, par le plus vif désir d'accroître l'autorité morale de l'uni-
versité, pour notre part, nous n'en avons jamais douté, et notre conviction avait
devancé, sur ce point, les explications données à la chambre par M. de Salvandy.
Ce point établi, il faudra convenir, d'un autre côté, que, lorsque l'opposition, par
l'organe de M. Thiers, attaque les ordonnances du 7 décembre, c'est elle qui, dans
cette circonstance, professe les opinions et les doctrines conservatrices. Ici les
rôles sont intervertis, et ce changement ne se peut nier. Quand on a entendu
M. Thiers regretter éloquemment une institution née de la force des choses,
affermie par l'expérience, consacrée par trente années de pratique et de services
rendus au pays, on ne peut avoir de doute sur l'esprit conservateur qui lui a si
^7£ REVUE. CHRONIQUE.
heureusement dicté un de sis plus éclatants discours. M. Saint-Marc Girardin se
trouve faire au cabinet une opposition aussi spirituelle que modérée en défendant
ce que le gouvernement ébranle.
Quels sont donc les graves molifs qui ont déterminé le pouvoir à prendre ainsi
l'initiative d'un aussi grand changement dans l'organisation de l'université? Des
esprits soupçonneux avaient été chercher ces motifs dans une autre région que la
sphère universitaire. On avait conjecturé que le cabinet n'avait pas sans quelque
satisfaction adhéré à une réforme qu'il imaginait devoir être agréable à l'église, à
la cour de Rome. C'est ce qu'avait indiqué à la fin de son discours M. Thiers avec
précision et finesse. Toutefois l'honorable chef du centre gauche, en indiquant de
cette manière quel procès de tendance on pouvait, pour ainsi dire, faire au ca-
binet, avait surtout insisté sur la question du fond, sur l'organisation même du
corps universitaire. M. Guizot, au contraire, a surtout parlé des circonstances et des
faits politiques au milieu desquels s'est accomplie la révolution qui a frappé le
conseil royal.
Les insinuations sont désormais inutiles : la pensée du gouvernement a été
avouée avec une hardiesse qu'on croit opportune. La réforme du conseil royal de
l'instruction publique n'est plus une conception universitaire, c'est une combi-
naison politique. Au milieu des difficultés que présentait la rédaction de la loi sur
l'instruction secondaire, dans le conflit des passions et des théories qui luttaient
les unes contre les autres, le cabinet a imaginé qu'en portant la main sur le con-
seil royal, il arriverait à un grand résultat, qu'il parviendrait à pacifier les esprits.
Il a fallu que sur ce point la conviction du ministère fût bien forte, car rien, on
en tombe d'accord, n'appelait les coups de l'autorité sur le conseil : il était resté
irréprochable. « Je n'ai eu, a dit M. Guizot, qu'à me féliciter du concours du con-
seil royal, quand j'ai eu l'honneur de le présider, et j'ai la ferme conviction que
depuis cette époque, et à toutes les époques, et il y a trois mois encore, le conseil
royal n'a jamais gouverné irréligieusement l'université ; j'ai la conviction que le
respect dû à la religion, aux croyances religieuses, le soin de les favoriser, de les
développer, ont toujours préoccupé la pensée de l'ancien conseil royal. » M. Guizot
proclame aussi que le conseil royal n'a jamais été lyrannique. Il semble donc qu'il
avait toutes les raisons possibles pour arrêter le bras de son collègue, M. le mi-
nistre de l'instruction publique. Malheureusement, quand M. de Salvandy de-
manda à M. Guizot son adhésion, son appui pour la mesure qu'il projetait, ce
dernier fut moins frappé de l'innocence du conseil que des avantages que pouvait
offrir à sa politique cette espèce de coup d'état. En détruisant le conseil pour le réor-
ganiser sur d'autres bases, on faisait aux adversaires de l'université une concession
dont on espérait recueillir les fruits; on se donnait les apparences de l'impartialité.
Quand M. le ministre des affaires étrangères affirme à la tribune qu'il ne veut
pas éluder les promesses de la charte, quand il se déclare le partisan d'une liberté
raisonnable de l'enseignement, nous croyons à la sincérité de son langage ; dans la
sphère des croyances morales, M. Guizot aime franchement la liberté. Il veut aussi
maintenir les droits de l'état sur l'enseignement public, nous en sommes con-
vaincus. Enfin il annonce qu'il s'emploiera tout entier à conserver dans le pays la
paix religieuse : c'est le devoir de tout gouvernement. Ces trois résultats sont éga-
lement désirables, et les pouvoirs publics, aussi bien que le pays, doivent y tendre
d'un commun accord ; mais nous doutons que la roule prise par le ministère pour
y arriver soit la meilleure.
REVUE. - CHRONIQUE, 2/5
Qui prononcera? L'avenir. C'est à l'avenir que s'est référé M. Thiers, et M. Guizot
a accepté ce renvoi à un avenir qu'il se flatte de ne pas voir arriver sitôt. En
effet, M. le ministre des affaires étrangères n'a pas dissimulé que, pour vaincre
les obstacles qu'il rencontrait dans l'œuvre de la pacification religieuse, il lui fal-
lait beaucoup de sagesse et pas mal de temps. Le temps, a-t-il ajouté, nous le
prendrons, nous le prendrons tant qu'il le faudra. Tl faut que jusqu'à présent
M. le ministre des affaires étrangères ait obtenu peu de chose, car son langage
a été fort modeste. Est-il même certain que le principe de la dissolution de la
société de Jésus ait été admis par le gouvernement romain? Ne serait-il pas plus
vrai que la cour de Rome est restée, sur ce point, dans les termes de la neutra-
lité la plus entière ? Quelle que soit l'habileté du diplomate qui nous représente
auprès du saint- siège, elle ne peut changer le fond de la situation. Or, le minis-
tère ne s'est-il pas mis, beaucoup plus que ne le lui conseillait la prudence, à la
merci du bon vouloir d'un gouvernement étranger? C'est ce qu'a laissé penser le
résumé si concis par lequel l'honorable M. Thiers a clos le débat.
Les développements qu'ont reçus les débals ouverts sur la conduite administra-
tive du cabinet et sur l'instruction publique ont dû momentanément faire rejeter
au second plan les questions de politique extérieure. Aucune d'entre elles d'ail-
leurs n'était en mesure de provoquer une résolution importante de la part de la
chambre. Quoi que la majorité puisse penser au fond du cœur des actes qu'on l'a
contrainte de couvrir de son nom, depuis l'indemnité Pritchard jusqu'au traité de
Tanger, cette majorité les a acceptés et ne peut guère permettre qu'on les remette
en question devant elle. Le parti conservateur a trop souffert l'année dernière des
sacrifices qui lui ont été imposés sur ces matières, pour qu'il soit possible de rou-
vrir des débats qui pèsent à tout le monde et qui seraient sans résultat. L'opposi-
tion n'avait donc à prendre que des réserves pour l'avenir, elle avait surtout à se
dessiner sur une affaire qui est assurément la plus importante du temps présent,
puisque la question d'Orient sommeille, et à indiquer la politique qui lui serait
commandée par les intérêts du pays dans le conflit élevé entre les deux plus
grandes puissances maritimes.
M. Thiers s'est chargé de le faire, et jamais tâche n'a été accomplie d'une ma-
nière plus élevée. Quelques mois avant de rentrer au pouvoir, à la veille du
1er mars 1840, l'illustre orateur prononça un discours resté célèbre. Il se propo-
sait de rendre son énergie première à l'alliance anglaise relâchée, sinon brisée, par
le refus d'une intervention collective en Espagne, et plus tard par le peu d'accueil
fait à Paris à la proposition d'une action énergique contre la Russie dans le
Bosphore. Aujourd'hui, pour être fait sur un thème différent, le discours n'a pas
une moindre portée. Il ne s'agit plus de renouer l'alliance anglaise: elle est de-
venue le premier article du symbole gouvernemental; on la célèbre sur tous les
tons, on se pâme en parlant de l'étroite intimité qui unit les deux couronnes. Il
ne peut donc plus être question de prouver à la France l'avantage de bons rap-
ports avec sa puissante voisine : il n'est point un parti sérieux qui n'en soit con-
vaincu. L'œuvre vraiment utile, vraiment politique, c'est d'opposer une digue à
l'entraînement du cabinet, d'exposer jusqu'où doit s'étendre l'alliance anglaise, et
quelles questions il importe de résoudre par soi-même dans l'entière liberté de
son action et de son influence.
Au premier rang des questions réservées, M. Thiers a placé celles qui divisent
l'Angleterre et les États-Unis, et il a établi que l'intérêt évident de la France était
274 REVUE. — CHRONIQUE.
de décliner toute intervention dans un tel conflit. Ce n'est pas seulement une neu-
tralité en cas de guerre qui convient au gouvernement français c'est une neutra-
lité diplomatique absolue, dont il ne saurait sortir qu'en suscitant au delà de
l'Atlantique des ombrages et un mécontentement dangereux. Professer, comme l'a
fait M. le ministre des alfaires étrangères, la doctrine de la neutralité pour le cas
d'hostilités ouvertes, et celle d'une intervention, pendant la paix, au profit de l'une
des parties, c'est ajouter l'inconvénient d'une contradiction au péril d'une poli-
tique dangereuse. Or, n'est-ce pas sortir de la neutralité que d'exercer sur le Texas
une coercition morale? N'est-ce pas sortir des limites de la prudence que d'aller
chercher une défaite à laquelle il était si facile de se dérober? N'est-ce pas com-
promettre sa réputation d'habileté que de se faire donner par l'événement un si
éclatant démenti, et de consigner dans un document authentique l'opinion que
l'annexion est impopulaire au Texas, la veille même du jour où elle est proclamée
à l'unanimité par la législature de ce pays? Commencer la politique de neutralité,
si solennellement proclamée, par un acte d'ingérence toute gratuite dans les
affaires de l'Amérique du Nord, c'est une œuvre que toute l'habileté du ministre
n'a pu parvenir à justifier. Son argumentation a consisté à établir qu'en suppo-
sant à l'annexion du Texas, la France ne s'était jamais préoccupée du côté anglais
de ce débat, et n'avait songé à garantir que ses intérêts particuliers. Alors se sont
produits les détails statistiques sur les ressources maritimes et commerciales du
nouvel état, que M. Thiers n'a pas eu de peine à réfuter. L'importance qu'aurait
pour la France l'existence indépendante du Texas est une thèse peu sérieuse. Il y
a, d'ailleurs, un fait irréfragable et que nous nous étonnons de n'avoir pas entendu
alléguer dans cette discussion : c'est que, lorsqif en 1838 la France a reconnu l'in-
dépendance de la jeune république, elle n'a agi ni dans un intérêt commercial,
ni dans un intérêt politique, mais pour se venger du Mexique, contre lequel elle
avait, à cette époque, des griefs connus du monde entier.
M. Thiers a salué en termes magnifiques la grandeur future des États-Unis ;il a
montré cette grandeur produisant dans le monde l'affranchissement de notre politi-
que. Puis, étendant son horizon et remontant aux grands principes qui, depuis 1789,
font à la fois en Europe notre gloire et notre faiblesse, il a montré combien la pro-
clamation de ces principes et les susceptibilités qu'ils froissent chaque jour au sein
des grandes cours nous ont fait perdre de notre liberté d'action ; il a constaté
l'unité, artificielle sans doute, mais puissante, qui lie le continent européen en
présence de la France révolutionnée, sinon révolutionnaire. Cette sainte-alliance
persistante, avec des modifications et sous des noms divers, a contraint la France,
depuis 1830, à se rejeter vers l'Angleterre. L'alliance anglaise est devenue la pre-
mière nécessité de notre politique. De là des difficultés sérieuses lorsque nos
progrès maritimes ou commerciaux ont porté ombrage à notre alliée, de là des
exigences auxquelles on s'est trouvé presque toujours dans la nécessité de céder.
Deux grands faits, selon M. Thiers, amèneront bientôt dans le monde l'affranchis-
sement de notre action, aujourd'hui contenue et parfois détournée de sa direction
naturelle : l'un, c'est le progrès pacifique et régulier des idées françaises en Eu-
rope; l'autre, c'est l'extension de la puissance américaine. La grandeur des États-
Unis ne fera pas sans doute abandonner à la France une alliance indispensable à
la paix du monde, mais elle lui permettra de se mouvoir, au sein de cette alliance,
avec une liberté qui lui est aujourd'hui refusée. Devant une telle perspective, sus-
citer dans l'Union américaine des irritations contre nous et prendre parti pour
REVUS. CHRONIQUE. 278
l'Angleterre dans un conflit diplomatique d'où l'on déclare qu'on s'empressera de
se retirer, si le canon vient à gronder, c'est se montrer en même temps imprévoyant
et timide. Le moyen le plus puissant qu'ait trouvé M. le ministre des affaires étran-
gères pour atténuer la vive impression causée par ces paroles au sein même de la
majorité, c'est de jeter du haut de la tribune une éclatante déclaration de neutra-
lité pour l'éventualité d'une guerre entre l'Angleterre et l'Amérique. La France a
accepté cette déclaration, conforme aux sentiments comme aux intérêts du pays;
elle en remercie le gouvernement sans trop insister pour savoir comment la con-
cilier avec la conduite tenue à Galveston. Puisse celte politique de neutralité être
efficace! puisse la France, dans le conflit de deux droits maritimes opposés et dans
la lutte des principes les plus contraires, n'abandonner aucune des traditions qui
ont fait sa force et sa gloire !
M. le ministre des affaires étrangères n'avait guère à opposer aux vastes consi-
dérations développées par M. Thiers qu'un seul fait, le respect des existences in-
dépendantes et du statu quo territorial, tel qu'il est régi dans les deux mondes
par les traités; mais, lorsqu'il invoquait l'état de choses existant, et s'élevait
contre l'ardeur conquérante des États-Unis, c'était pour retomber sous la pres-
sante dialectique de M. Billault. Cet orateur, dans l'un de ses discours les plus
substantiels, rappelait les invasions successives faites par l'Angleterre aux points
les plus importants du vieux et du nouveau continent; il la montrait s'établissant,
sans protestations et sans obstacles de notre part, à Aden, à Bushire, dans la Nou-
velle-Zélande, enfin dans le golfe du Mexique, à Balise et sur le territoire des
Mosquitos.
Le débat sur cette importante question a repris à l'occasion du vote des para-
graphes. Un admirable discours de M. Berryer a provoqué, de la part de M. le mi-
nistre des affaires étrangères, des explications analogues à celles qu'il avait four-
nies dans la discussion générale ; mais les déclarations plus nettes et plus précises
sur le système de neutralité et sur la ferme intention du gouvernement de main-
tenir, en cas de guerre, les principes de droit maritime toujours professés par la
France, ont sans doute augmenté le chiffre de la majorité, qui a rejeté l'amende-
ment de M. Berryer. Peut-être cet amendement avait-il l'inconvénient de statuer
pour une éventualité que tous écartent de leurs vœux; c'était, comme l'a dit spi-
rituellement M. Guizot, une réserve pour une hypothèse. Quoi qu'il en soit, l'effet
de la discussion est produit, et les sentiments de la chambre ont éclaté avec une
grande unanimité.
Le résultat de cette discussion aura été de donner au cabinet un sérieux aver-
tissement. Toute décidée que soit la majorité à ne pas frapper les actes accomplis
d'un blâme de nature à amener une crise ministérielle, il est manifeste qu'elle a
improuvé la négociation relative au Texas, et que le cabinet est désormais placé
dans l'impuissance de faire un pas de plus dans la voie où il semblait engugé. La
majorité est dévouée a l'alliance anglaise ; mais elle la veut avec des limites déter-
minées et connues d'avance. Malheur au gouvernement qui, dans un entraînement
irréfléchi, essaierait de les franchir!
Dans quinze jours, les sentiments véritables de la France seront connus au delà
de l'Atlantique, et à une froideur d'un moment succédera la confiance accoutumée.
Nous désirons sincèrement que les Étals-Unis mettent dans les délicates négo-
ciations aujourd'hui pendantes un espril de conciliation sans lequel la paix du
monde deviendrait impossible. Les derniers débats du congrès semblent de na-
276 REVUE. CHRONIQUE.
tiire à faire redouter des dispositions contraires. Ce n'est plus seulement le parti
démocratique qui, par l'organe du général Cass, demande la dénonciation immédiate
du traité de 1827 et la prise de possession du territoire entier de l'Orégon ; c'est
le parti whig lui-même qui semhle-céder à la contagion universelle. Un homme
considérable par les fonctions présidentielles qu'il a remplies, M. Quincy Adams,
déclare que la première mesure à prendre est de dénoncer le traité, et, ajoutant
l'ironie à la menace, il fait une longue dissertation pour établir que la convention
de 1827, considérée à tort comme un traité d'occupation conjointe, assure dès à
présent les droits des États-Unis à la souveraineté de tout l'Orégon, et n'attribue
aux sujets anglais que des privilèges de commerce et de libre navigation que l'ex-
président veut bien consentir à leur continuer; il ne voit donc pas une seule possi-
bilité de guerre, et n'est d'avis de s'y préparer que pour rassurer l'opinion pu-
blique. Au surplus, M. Adams unit par se montrer plus sincère, et déclare en face
des deux mondes qu'il faudra désormais, dans toutes les questions terrritoriales,
user du procédé militaire de Frédéric II, et traiter après l'occupation consommée.
En regard de cette motion vient se placer celle de M. Calhoun, qui, conformé-
ment à des offres antérieures faites par les États-Unis, aurait pour effet de céder
à l'Angleterre la portion du territoire située au delà du 49e degré de latitude, en
réservant à l'Union le cours entier de la Colombie. On sait que cette proposition a
été plusieurs fois repoussée à Londres; mais au point où en sont arrivées les
choses, il est à croire qu'elle y serait accueillie, si elle était reproduite. Aura-t-elle
la majorité dans la chambre des représentants et au sénat? Cela commence à de-
venir douteux. Telle est pourtant !a seule chance qu'ait encore la cause de la
paix. Ce sera déjà beaucoup pour le cabinet anglais que d'accueillir des ouver-
tures toujours repoussées avec hauteur tant qu'il n'a pas redouté la guerre, et de
livrer à l'Union le seul cours d'eau navigable qui conduise à l'Océan Pacifique. On
dit que, pour mettre l'honneur national à couvert sur ce point, le cabinet anglais
aurait chargé des voyageurs d'explorer une rivière à peu près inconnue, et dont le
cours véritable est à peine indiqué depuis les montagnes Rocheuses jusqu'à son
embouchure. Le Frazer-River serait, contre toute expérience et toute vérité, offi-
ciellement déciaré navigable, et l'Angleterre profiterait de celte découverte géogra-
phique pour abandonner ses droits à la propriété de la Colombie.
Nous ne doutons pas que telle ne soit, en effet, la conclusion de ce grand débat,
si le parti des négociations prévaut à Washington, comme on peut encore l'espérer;
mais si les Étals-Unis, dans un entraînement qui paraît avoir saisi la législature
locale de New-York elle-même, ne parlent plus du 49e degré et prétendent
au 54e , si c'est la souveraineté de l'Orégon tout entier qui est en question,
que fera-t-on à Londres, et comment deviendra- t-il possible de céder sans dés-
honneur? Après avoir reculé dans l'affaire de iMac-Leod, dans celle des frontières
du Maine, et tout récemment dans l'affaire du Texas; après avoir, depuis six ans,
courbé la tète sous la menace, comment deviendra-t-il possible de céder, lorsque,
loin d'offrir ce qu'elle avait deux fois refusé, on viendrait à s'emparer d'une chose
qu'on n'avait pas même eu jusqu'ici l'audace de lui demander?
On le voit, rien n'est moins rassurant qu'une telle perspective. Il règne au delà
de l'Atlantique une telle surexcitation d'espérance et d'orgueil, et l'on s'y tient
pour tellement convaincu que la Grande-Bretagne reculera devant une lutte dont
le premier effet serait de lui enlever le Canada et de compromettre sa tranquillité
intérieure en suspendant ses exportations, qu'on peut s'attendre aux dernières
REVUE. CHRONIQUE. "277
extrémités, et à voir la majorité du sénat emportée par l'impulsion universelle. La
crise ministérielle qui s'est ouverte en Angleterre, et les embarras parlementaires
qui attendent le cabinet reconstitué, n'auront pu qu'exalter encore à Washington
la confiance du parti démocratique et des hommes de l'ouest. Les prochaines nou-
velles nous feront connaître le contre-coup produit aux Etats-Unis par la révéla-
tion de ces graves embarras.
Quel effet ces embarras auront-ils sur la résolution définitive de l'Angleterre
elle-même? c'est ce qu'il est encore impossible d'apprécier. Le langage des mem-
bres du cabinet dans les deux chambres, celui de sir Robert Peel en particulier,
ont été des plus pacifiques; mais la crise qui agite l'Angleterre peut avoir des
phases non moins diverses qu'imprévues. Quelle politique sortira de l'agonie fu-
rieuse du torisme, des espérances surexcitées des whigs, de la situation difficile de
sir Robert Peel? c'est assurément ce qu'il n'est pas encore possible de prévoir.
Les explications attendues avec tant d'impatience par l'Angleterre et par l'Eu-
rope ont été enfin données, et elles ont tiré toute leur grandeur de la réalité du
gouvernement représentatif qui éclate en ce pays. Des hommes politiques qui
stipulent pour leur propre parti sur des conditions nettes et précises; des rivaux
parlementaires qui se promettent un loyal concours dans la défense de principes
communs dont le triomphe importe à des intérêts supérieurs à ceux de leur am-
bition ; une reine qui traite directement avec les chefs du parlement, les investit
de tous ses pouvoirs, et ne leur fait aucune autre condition que celle de conquérir
la majorité : c'est là un beau spectacle, dont la grandeur consiste surtout en ce
que la valeur véritable des hommes devient la seule mesure de leur importance
politique.
C'est par là que cette scène imposante produit sur tous les esprits un effet sai-
sissant. Il y a sans doute beaucoup d'ombres au tableau, beaucoup de situations
fausses et contraintes dans cet ensemble; mais les embarras des personnes dispa-
raissent devant la forte organisation des partis. Qu'importe aux grands intérêts de
l'Angleterre, qu'importe à l'histoire que sir Robert Peel ait été appelé aux affaires
en 1841 pour faire exactement le contraire de ce qu'il propose aujourd'hui?
Qu'importent les amères récriminations d'un romancier et les clameurs de la
dukery? Ce qu'il faut à l'Angleterre dans la crise dont elle est menacée, c'est un
homme d'état assez fortement établi au sein de son propre parti pour lui imposer
des sacrifices, assez sûr de l'estime publique pour pouvoir compter au besoin
même sur ses adversaires. Les sarcasmes de M. d'Israéli ont pu torturer le pre-
mier lord de la trésorerie pendant deux heures; il peut éprouver un sentiment
pénible en écoulant des plaintes qui ne sont pas dénuées de fondement; mais les
souffrances de sa vanité individuelle notent rien à la grandeur de son rôle poli-
tique. Le duc de Wellington est presque aussi grand pour avoir décidé l'émanci-
pation catholique que pour avoir triomphé à Waterloo, et cependant cette grande
mesure n'avait pas eu d'adversaire plus prononcé.
Sir Robert Peel a reculé devant l'imminence d'une crise terrible, comme le mi
nistère de l'émancipation en 1829, comme celui de la réforme en 18Ô-2 ; il a vu
que la ligue marchait à pas de géant à la conquête du pays, que la classe moyenne
tout entière se jetait dans le mouvement; il a compris la hauie portée de la lettre
de lord John Russell, et il a pensé qu'il valait mieux être conséquent dans sa con-
duite générale que conséquent dans des théories économiques : aussi a-t-il préféré
l'honneur de sauver son pays à la vaine satisfaction de son amour-propre indivi-
278 REVUE. CHRONIQUE.
duel. Quel est d'ailleurs le parti, quel est l'homme qui n'apprenne rien à l'école
des événements, lorsqu'ils parlent d'une voix aussi éclatante? Est-ce que le parti
tory est aujourd'hui ce qu'il était il y a vingt ans? Qu'est-ce que le mouvement
d'Oxford au point de vue religieux ? qu'est ce que l'école de la jeune Angleterre
au point de vue politique? Le docteur Pusey et M. Gladstone professent-ils les
maximes de lord Eldon, et qu'y a-t-il de commun entre lord John Manners et le
duc de Newcasile? Est-ce bien à M. d'Israëli, à l'auteur de tant d'utopies sociales,
qu'il appartient d'attaquer un homme considérable parce qu'il a changé d'opinion
sur des intérêts secondaires, et qu'il fait passer les grandes questions avant les
petites? Lorsqu'on nous aura prouvé que les théories audacieuses et quasi répu-
blicaines énoncées dans les romans de la jeune Angleterre sont les mêmes que
celles de M. Pitt, nous consentirons à prendre au sérieux les reproches lancés par
un homme d'esprit, qui pourra parfois être un embarras pour la personne du pre-
mier ministre de l'Angleterre, mais qui ne sera jamais un danger pour sa poli-
tique.
A l'exposé de la conduite tenue par sir Robert Peel et lord John Russell durant
la dernière crise a succédé l'exposé de ce plan auquel étaient attachées les desti-
nées de vingt-cinq millions d'hommes, et qu'aucune indiscrétion n'avait divulgué
avant la publication intégrale. Il était facile de prévoir que la suppression de ce
qui restait encore de droits protecteurs entrerait nécessairement dans la combi-
naison financière du premier ministre. Les tentatives déjà faites depuis trois ans
n'ayant eu aucun inconvénient sous le rapport fiscal, et ayant répandu dans toutes
les classes un grand bien-être, il était naturel que sir Robert Peel voulût compléter
son ouvrage. Jusqu'à quel point la théorie sera-t-elle confirmée par la pratique
dans celte expérience, la plus radicale qu'aucun gouvernement ait jamais tentée?
c'est ce qu'il faut laisser à décider au temps, qui pourrait bien n'être pas en tout
d'accord avec Say. Protégée pendant deux siècles par un régime prohibitif absolu,
arrivée â un immense développement de l'industrie et de la richesse publique,
l'Angleterre est sans cloute dans une meilleure situation que les autres états de
l'Europe pour tenter celte immense expérience. Jusqu'à présent, le royaume de
Naples, dirigé par un prince hardi autant qu'éclairé, paraît seul disposé à entrer
dans ces voies nouvelles. Sir Robert Peel l'a déclaré lui-même dans le parlement
anglais en rendant hommage au roi de Naples. Quant aux corn-laws, elles ont
été immolées en quelques mots. Dès aujourd'hui l'échelle mobile s'abaisse, et dans
trois ans les lois céréales auront rejoint le test et les rotten boroughs dans ces
pages de l'histoire où sont inscrites déjà tant de vieilles institutions abolies. Cette
perspective suffira- t-e!le pour faire accepter par M. Cobden et par les whigs le
plan de sir Robert Peel? On petit le présumer dès aujourd'hui au ton général de
la presse anglaise, et c'est avec une satisfaction véritable que nous en acceptons
l'augure.
Le gouvernement représentatif n'a pas partout ces dehors magnifiques sous
lesquels il vient de se déployer en France et en Angleterre. Néanmoins on peut
assurer qu'il est en progrès évident sur tous les points de l'Europe, et qu'il s'as-
soit chaque jour plus solidement aux lieux où son établissement a été le plus
difficile. Les débats des cortès espagnoles en sont une preuve, et la longue discus-
sion de l'adresse a constaté les progrès faits dans l'ordre politique et adminis-
tratif par le cabinet que préside le général Narvaez.
Les chambres espagnoles arrivent à peine au terme des débats de l'adresse. Le
REVUE.— -CHRONIQUE. 279
sénat a eu promptement rédigé et voté sa réponse au discours de la reine Isabelle;
mais dans le congrès la discussion a été longue, agitée. Ce n'est pas qu'en défini-
tive le résultat du vote soit à nos yeux incertain. Sur l'ensemble de la politique,
la majorité est incontestablement acquise au gouvernement, et les Irenteou trente-
cinq voix qui ont appuyé l'amendement proposé par M. Seijas Losano, au com-
mencement des débats, forment le chiffre réel de l'opposition. Celte opposition est
elle-même un démembrement du parti modéré; elle se compose d'un certain
nombre d'hommes qui prétendent ne point sortir du cercle des opinions conserva-
trices. Des discours remarquables, quelquefois éloquents, ont été prononcés de-
vant le congrès, parmi lesquels on peut citer l'attaque très-habile et très-vive de
M. Pacheco, chef dé cette opposition, et les défenses successives qu'ont présentées
le général Narvaez, MM. Martinez de la Rosa, Pidal et Mon.
Les amis du ministère ont trop souvent cédé au dangereux plaisir d'attaquer
lorsqu'ils n'avaient, pour se défendre, qu'à exposer les actes accomplis. Malgré
les accusations dirigées contre lui, un cabinet qui a maintenu l'ordre depuis plus
d'une année, qui a organisé l'administration municipale et provinciale, l'adminis-
tration supérieure par le conseil d'état, qui a substitué au désordre des contributions
anciennes un système uniforme et régulier, qui a établi sur de nouvelles bases
l'enseignement public, un tel cabinet a fait ses preuves et rendu d'éminents ser-
vices au pays. Certainement tout n'est point parfait dans les lois diverses que le
gouvernement espagnol a promulguées depuis quelques mois avec l'autorisation
préalable des chambres; mais ce qu'il faut considérer, c'est que, pour la première
fois depuis la révolution, on peut voir en Espagne un ensemble de mesures admi-
nistratives acceptables. L'opposition elle même le reconnaît bien, lorsqu'elle
admet en principe l'excellence de toutes ces mesures. Sur quoi portent donc les
reproches? Sur des détails du système général, c'est-à-dire sur des imperfections
que la pratique seule peut mettre en lumière et aider à corriger. Pense-t-on par
exemple que le pouvoir civil puisse acquérir son autorité morale en un jour, que
ce soil une œuvre bien facile d'appliquer tout un système financier sans statisti-
que exacte, de fonder une administration qui puisse aussitôt suffire à tous les
besoins? On ne saurait trop le répéter cependant, c'est là le plus pressant besoin
de la Péninsule, et ce serait une grande illusion de croire qu'au delà des Pyrénées
le pouvoir puisse aller impunément, comme en Angleterre, des tories extrêmes à
sir Robert Peel, ou, comme en France, de M. Guizot à M. Mole ou à M. Tbiers.
Tant que l'Espagne n'aura pas celte organisation que le cabinet Narvaez a reçu la
mission de créer, un changement de ministère ne sera rien moins qu'une révolu-
lion : chose assurément digne d'être méditée par tous les hommes du parti con-
servateur espagnol.
Malheureusement, nous le craignons, ces questions si vitales peuvent paraître
aujourd'hui menacées encore d'un ajournement : la solution en est mise en péril
par une aulre question épineuse, brûlante, qui absorbe tous les esprits, el dont la
passion publique s'est emparée : c'est le mariage de la reine. Il est aisé de voir
que c'est la seule difficulté du gouvernement espagnol. On ne saurait imaginer à
quel point les têtes sont échauffées à ce sujet, principalement à Madrid. Dans le
congrès même, à vrai dire, c'est toujours à cela qu'on revient indirectement en
parlant d'administration ou de finances; et lorsque dans une séance fort orageuse
un jeune député de l'opposition, M. Llorenie, reprochait loul récemment au minis-
tère, à propos du système tributaire, d'être un gouvernement de tour, cette accu-
280 REVUE. CHRONIQUE.
sation ne portait pas sur les projets de M. Mon, qui s'est défendu avec un plein
succès. A tort on à raison, on attribue à la reine-mère et au général Narvaez la
résolution arrêtée de donner pour mari à la reine Isabelle le comte de Trapani.
Or, dans toutes les classes en Espagne il y a une répugnance générale et extrême
contre le jeune prince italien.
Dans la Péninsule, on est toujours prompt à recourir aux moyens hasardeux,
extra légaux. Ainsi, par une imprudence peu concevable, l'infant don Enrique, fils
de l'infant don François de Paule, a cru devoir jeter dans la polémique une décla-
ration où il pose ouvertement ses prétentions à la main de la reine. L'effet de ce
manifeste a été fâcheux pour le jeune prince même; on y a vu ou un enfantillage
ou une ambitieuse folie, et, sauf le parti progressiste, qui, par une inconséquence
singulière, applaudit à tout ce qui semble une violence faite aux pouvoirs publics,
il n'est personne qui n'ait approuvé le gouvernement d'avoir prescrit à l'infant
d'aller prendre le commandement de son navire ;mais ce fait, qui est aujourd'hui
blâmé par tous les hommes sages, n'eu subsiste pas moins comme un dangereux
élément de trouble dans des circonstances données. Il n'est pas de pays où on
oublie plus aisément une faute qu'en Espagne. C'est au gouvernement qu'il appar-
tient de faire par sa prudence que la faute de l'infant don Enrique reste bien une
faute, et garde le caractère d'un appel inconséquent et iuutile aux passions du
dehors.
Depuis il s'est produit un fait, à notre avis, beaucoup plus grave encore, plus
propre à éclairer le ministère espagnol, et qui prouve que les répugnances décla-
rées contre le comte de Trapani ne sont pas simplement un moyen d'opposition.
Instruit que la question du mariage de la reine était à la délibération du conseil
des ministres, qui ions ne paraissaient pas d'accord, un grand nombre de députés
de la majorité elle-même, — cinquante ou soixante environ, — se sont réunis
et ont signé un message pour demander au gouvernement de ne se point engager
dans une voie où l'opinion publique se refuse à le suivre. Maintenant le cabinet
persistera-t-il dans ses projets ou cédera-t-il à ces sollicitations amicales? C'est là
ce qu'on ne peut dire. Il est très-vrai que les ministres ont quelque droit de se
plaindre de ce témoignage mal déguisé de défiance de la part d'hommes dont les
opinions ne sont pas douteuses, et dont la sympathie leur est acquise ; mais ne
doivent- ils pas y voir aussi la preuve de l'irrésistible puissance de l'opinion publi-
que ? Et, s'il y a quelque irrégularité dans cette intervention d'un certain nombre
de députés venant demander au gouvernement des garanties sur une question qui
n'est pas soumise au congrès, la cause n'en est-elle pas dans une faute qui a été
commise l'an dernier, lorsqu'on a supprimé l'article de la constitution qui prescri-
vait de soumettre aux cortès le mariage de la reine? Quoi qu'on fasse, il est diffi-
cile de soustraire une affaire aussi importante aux délibérations des chambres
sous un régime constitutionnel.
Comme on le voit, c'est là une situation sérieuse et délicate, une situation d'où
dépend peut être l'avenir de la Péninsule. Le gouvernement de Madrid, assure-t-
on, a promis à ses amis des explications satisfaisantes. Nous souhaitons vivement
qu'il les donne ; nous le souhaitons pour l'Espagne, et aussi pour la France, dont
L'influence est en jeu dans ces complications hasardeuses.
a r-
L'ARAGON
PENDANT LA GUERRE CIVILE.
I. — - LES PYRÉNÉES ARAGONAISES.
De toutes les provinces de l'Espagne, l'Aragon est la plus vaste et la moins
connue. Nulle autre n'a pesé aussi longtemps qu'elle sur l'histoire du monde,
nulle autre n'est mieux protégée, par les accidents du sol, contre l'envahissement
de ce courant anglo-français, sous lequel s'altère chaque jour la vieille physio-
nomie de la Péninsule; nulle autre, enfin, ne longe la France sur une plus consi-
dérable étendue, et, malgré tant de titres à la curiosité, l'Aragon ne tente ni
écrivains ni voyageurs. Quelques données banales sur les monuments de Sara-
gosse, deux ou trois chimères historiques qui ont fait fortune, entre autres le
fameux sino no (1), voilà à peu près tout ce qu'on en sait. Ce serait pourtant une
tâche attrayante pour les historiens que d'aller ressaisir, sur le sol qui fut son
berceau, la large et mystérieuse empreinte de celte race aragonaise, un moment
prépondérante en France, souveraine en Sicile, conquérante en Grèce, mais dont
le flot des âges et des peuples a effacé, d Europe en Orient, le lumineux sillon.
Pour le peintre, le poêle, le touriste, l'Aragon a des mœurs et des costumes qu'on
dirait copiés d'hier sur les personnages de Calderon et de Cervantes ; jour l'ar-
chéologue, des merveilles ignorées. A l'époque de mon voyage, l'Aragon offrait en
outre un genre d'intérêt qui garde une assez large place cfans mes souvenirs :
l'émeute d'un côté, et Cabrera de l'autre, y jouaient le dernier acte de ce drame
de rue et de grand chemin , que Maroto a pu interrompre, mais dont l'avenir
réserve peut-être encore le dénoûment.
L'Aragon n'est guère accessible , du côté de la France , que par deux points :
(I) Ce sino no, que les trois quarts des historiens étrangers donnent comme la formule
sacra mente S le du serment politique des Aragouais, n'a été prononcé qu'une lois.
TOME I. 19
~2#-l LARAGON
la vallée d'Aure, dans les Hautes-Pyrénées, et la vallée béarnaise d'Aspe, d'où je
partis par une matinée de juin. La vallée d'Aspe est déjà à demi aragonaise. Les
contrebandiers d'Echo, d'Anso et de Canfranc y accourent chaque jour par cara-
vanes, de ce pas gymnastique qui devance l'amble des mulets, et qu'hommes et
femmes soutiennent au besoin pendant vingt-quatre heures, sans autre temps
d'arrêt que l'instant nécessaire pour échanger en France leurs outres d'huile
contre des ballots de rouennerie et de morue. On voit là force costumes contem-
porains du roi goth Favila. Tel est, par exemple, celui des femmes d'Anso. Un
corsage imperceptible se rattache, deux ou trois doigts au-dessous du sommet de
leurs épaules, à une ample jupe de serge verte, jaune ou bleue, dans les plis de
laquelle toute forme disparaît. Une énorme fraise de toile de chanvre très-gros<
sière, mais très-finement dentelée à ses bords, engloutit le cou, les oreilles et une
partie des tempes. Des cheveux massés négligemment sur le derrière de la tête,
des manches de chemise qui laissent l'avant-bras nu, ou se prolongent en vastes
bouffantes plissées qu'une fraise retroussée fixe au poignet, complètent, chez les
Ansotanas, le costume classique des duègnes de l'ancien théâtre espagnol.
Je recommande le passage de la vallée d'Aspe à quiconque veut voir l'un des
plus curieux paysages des Pyrénées. Quand on a franchi le dernier sommet du port
de Paillette, limite des deux royaumes, d'un pas on croirait avoir sauté cinq cents
lieues, tant est brusque, saisissant, le changement à vue qui s'opère dans le sol et
dans le ciel. Un immense horizon se déroule : aux gorges humides et noirâtres du
versant français succèdent des masses nues d'une éblouissante blancheur. Le con-
traste n'est pas moins rapide dans l'atmosphère que dans le paysage. Les brumes
pluvieuses que le vent d'ouest refoule sur le versant français y sont retenues par
la raréfaction de l'air supérieur, de sorte qu'en dépassant la dernière crête, on se
sent comme inondé de clarté. C'est le ciel d'Orient à ûeux pas du ciel de Hollande.
L' Aragon, humble torrent qui donna son nom à un empire, prend naissance au
sommet du port, non loin des ruines de Sainte-Christine, ancien monastère d'hos-
pitaliers. A mesure qu'on descend son cours, le site se resserre, s'assombrit, se
boise, et reprend peu à peu l'aspect du versant septentrional, mais sans offrir aux
yeux les moindres traces de culture. Un reste de fort romain, un autre fort éga-
lement en ruine, bien qu'il date à peine de la guerre de l'indépendance, attestent
seuls le passage de l'homme. Cette fois, il n'y a pins à s'y tromper : cette lumière,
cette solitude, ces ruines, ce silence, tout dit que l'on est bien en Espagne.
Canfranc, le premier village espagnol, n'est qu'une immonde rue encaissée entre
deux montagnes à pic, qui la maintiennent dans une ombre perpétuelle. Ce glacial
coupe-gorge fut peuplé, dans les premiers siècles de notre ère, par une bande de
voleurs, qui dans la suite envoyèrent une colonie au lieu où s'élève aujourd'hui
Oloron, d'où l'étymologie « au larron! » dont se glorifie beaucoup cette sous-
préfecture. Ainsi placés aux deux abords de la vallée d'Aspe, ces honnêtes pirates
de montagne pouvaient rançonner les innombrables pèlerins, qui, au moyen âge,
affluaient de France et d'Espagne vers Notre-Dame de Sarrance. Canfranc est
pourvu d'une assez bonne hôtellerie, où l'on dîne à l'aragonaise, c'est-à-dire, à
rebours. Voici l'ordre invariable du service : riz à l'huile, volaille à l'huile, mouton
à l'huile et soupe à l'huile, le tout précédé d'une salade au vinaigre. Le lende-
main, ;i mon lever, je ne pus obtenir de l'eau pour ma toilette. Comme j'insistais,
l'hôtesse me répondit : « Vous êtes donc bien sale, pour avoir besoin de vous
laver! » ce qui me ferma la bouche. Le muletier que j'avais loué pour me con-
PENDANT LA GUERRE CIVILE» 285
duire à Jaca, l'ancienne capitale du royaume d'Aragon, vint me prendre en chan-
tant. C'était un muletier de la vieille-roche, un spécimen inaltéré de celte race
û'arrieros joyeux et berneurs qui causaient tant d'angoisses au pacifique Sancho
Pança.
La gorge de Canfranc débouche dans un groupe de larges vallons à peu près
incultes. Vers le centre de ce montueux désert apparaît, sur un mamelon pelé,
un véritable hameau africain, dont les grises façades, étroites et élevées comme
les façades d'une tour carrée, ne laissent pénétrer le jour que par un ou deux
guichets percés près du toit, et soigneusement recouverts de petits vitrages à demi
opaques. A mon passage, d'horribles petits eufants, plus nus sous leurs haillons
que la nudité même, jouaieut dans la poussière des ruisseaux, pendant que leurs
vigilantes mères se livraient entre elles, les unes assises, les autres agenouillées,
à une inspection réciproque de leurs cheveux crépus.
Mon muletier m'assourdissait depuis deux heures de l'invariable refrain que
voici, chanté à tue-tête sur toutes les variations de l'hymne de Riégo :
Si Carlos quiere corona
Que se la haga de papel;
Que la carona de Espana
No se ha hecho por el (1).
Tout à coup un accompagnement inattendu se lit entendre. L'orchestre, caché
sous l'arche d'un pont qui barrait la route, se composait d'une guitare, d'une
flûte, d'une clarinette et d'un tambour de basque. — Estudiantes ! estudiantes!
cria le muletier dont la face s'était subitement épanouie. Presque aussitôt nous
vîmes apparaître quatre vigoureux gaillards dans le costume traditionnel de l'étu-
diant espagnol : vaste chapeau à claque, posé parallèlement aux épaules, qui en
effleurent les deux cornes retombantes; cravate à la Colin; ample cape noire,
portée par l'un en sautoir, tordue par l'autre en ceinture, drapée chez un troisième
en ailes de chauve-souris, et lancée par le quatrième sur la tête du muletier, qui,
avant d'avoir eu le temps de se reconnaître, tombait pelotonné sur lui-même au
milieu des quatre étudiants, lesquels poursuivaient gravement leur concert. Ces
écoliers si folâtres avaient bien trente ans chacun; mais l'étudiant de douzième
année, qui est une excentricité chez nous, est chose très-ordinaire en Espagne.
Tels qui ont commencé par racler de la guitare de ville en ville, pour se conformer
aux usages de l'école, se font en vieillissant guitaristes de profession. Le métier
est peu lucratif, du reste, depuis l'abolition des couvents. Don Nicomédès, le tam-
bour de basque et le bouffon de la troupe, s'en plaignait amèrement à moi. Peu
d'instants après notre rencontre, il m'avait demandé la permission de cultiver
mon estimable connaissance, et je m'étais résigné de bonne grâce au rôle de confi-
dent. Les plaintes de don Nicomédès, exprimées dans le jargon pittoresque et
moqueur de l'école, avaient pour moi tout l'intérêt d'une véridique esquisse
de mœurs.
« Le temps n'est plus, me disait-il, où deux, trois mille écuelles de soupe nous
étaient servies journellement a la porte de tel couvent de Salamanque, de Valence
(1) » Si don Carlos veut une courouue, -- qu'il s'en fabrique une de papier. — car la
couronne d'Espagne — n'a pas été faite pour lui. ■>
284 l'a&agon
ou de Valladolid. Le bon temps pour l'écolier! Il pouvait sans nul souci jeter sur
les cartes son dernier carolus, ou distribuer sa pension en mantilles et en oranges
à toutes les muchachas de la ville, sûr qu'il était de trouver sa pitance à l'heure
voulue. La cuisine du couvent devenait-elle monotone, l'écolier mettait sa guitare
en bandoulière, s'adjoignait cinq, six, dix bons compagnons, et la bande joyeuse
s'en allait battre tous les pavés d'Espagne, courir la tuna (1), comme nous disons.
Sur son passage pleuvaient des balcons pistoles, réaux et piécettes, et, de la rue
aux balcons, montaient compliments, sérénades, médisances improvisées; car vous
saurez que chaque troupe d'étudiants a son improvisateur. Nous étions la liberté
de la presse, monsieur, même la liberté de casser les vitres et de berner les
alguazils! A l'apparition de notre chapeau à claque, l'alcade le plus féroce se reti-
rait riant et désarmé. Puis, quand de Saragosse à Gibraltar, de Salamanque à
Barcelone, nous avions tout cassé, tout berné, tout damné, tout réjoui, nous repre-
nions le chemin de l'école, apportant des doublons par poignées et de l'appétit à
effrayer les trois mille gamelles du couvent. Aujourd'hui l'Espagne est libre, mais
la marmite est renversée. Et passe encore pour la famine! ce qui nous achèvera,
c'est le frac. A Saragosse, où nous allons, le général Esteller s'est avisé, il y a
qualre ou cinq mois, de nous interdire la cape, et sous quel prétexte, monsieur!
sous prétexte qu'il suffisait d'endosser l'uniforme d'étudiant pour faire incognito
un mauvais coup au coin des rues. A la vérité, Esteller a reçu naguère une cin-
quantaine de coups de couteau ; mais cela ne nous rend pas notre cape, et on parle
déjà de la proscrire partout. Plus d'habit de corps, plus de privilège de corps. Les
seïïoras nous riront au nez, les hommes prendront mal nos plaisanteries, l'alguazil
nous traitera comme des marchands d'oranges. Il n'est pas jusqu'à cette bonne
camaraderie de l'école et de l'armée qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir.
Figurez-vous le malheureux étudiant sans cape, arrêtant l'officier en habit de
gala, pour lui débiter notre vieux couplet de passe :
Estudiantes y mililares
Formemos una misma tropa :
Vososlros para les armas,
Nosolros para la sopa (2).
L'officier tournera dédaigneusement le dos... et il aura raison : l'écolier en frac
rentre dans les conditions d'un modeste bourgeois qui pince de la guitare. C'est
triste, et, pour ma part, j'ai bonne envie d'aller suspendre mon tambour de basque
aux saules d'Oviédo, noble patrie du gentilhomme qui a l'honneur d'entretenir
avec vous cette agréable causerie. Je donne jusqu'à nouvel ordre ma démission
d'étudiant. A telle enseigne, excellence, que s'il vous faut un secrétaire, un major-
dome, un cocher, un précepteur pour votre jeune frère ou un maître à danser pour
votre petite sœur, je suis licencié en théologie, Asturien et fidèle, et tout à fait
votre serviteur. »
Je remerciai don Nicomédès, qui n'était pas, comme on pourrait le supposer,
un mauvais plaisant. Dans ce pays, où les universités sont accessibles au plus
(1) Mot qui ne peut se traduire que par son dérivé tunante, vaurien.
(2) « Écoliers et soldats, — formons une même troupe, — vous pour les combats —
et nous pour la soupe. &
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 285
pauvre et où la domesticité n'a rien de dégradant, il est très-ordinaire de donner
ses habits à brosser à un bachelier, voire un licencié en droit canon. Les piliers de
l'hôtel des postes à Madrid sont garnis de petits placards écrits à la main, où un
étudiant, presque toujours Asturien ou Galicien, et invariablement orné de « vingt-
deux ans » joints « à une belle figure, hermosa prestancia, » fait aux amateurs
l'énumération de ses aptitudes, depuis celle de secrétaire jusqu'à celle d'aide de
cuisine, et s'offre à servir indifféremment un a gentilhomme en voyage » ou a une
dame seule. » Les vingt-deux ans sont à l'adresse de la dame seule.
Don Nicomédès éiait un puits d'anecdotes toutes saupoudrées de ce sel estu-
diantino qui défie la traduction. Je regrette surtout de ne pouvoir rendre, dans la
piquante excentricité de l'original, le récit des tribulations subies par la petite
troupe dans le trajet qu'elle avait dû faire en France pour se rendre de Barcelone
à Saragosse en évitant les bandes carlistes. Dans les rues de Toulouse, les quatre
étudiants avaient voulu essayer l'effet de ces lamentations spirituellement burles-
ques, qui, en Espagne, entr'ouvrent les lèvres les plus roses et les bourses les
mieux nouées. Un sergent de ville avait fait mine de les arrêter pour délit de men-
dicité. — Voilà où nous sommes tombés, monsieur, ajouta don Nicomédès; mais,
bah! tout le monde n'a pas la chance de mon ami Cabrera.
— Vous avez connu Ramon Cabrera? m'écriai-je; où donc?
— A l'université de Tortose, d'où on i'a chassé pour son bonheur. Mon ami
Ramon promettait beaucoup. C'était bien lui, dans notre université, qui portait le
plus énorme claque et le plus vieux manteau noir rapiécé de fil blanc... car vous
saurez que c'est là notre point d'honneur à nous autres : nul étudiant n'oserait
paraître à l'université avant d'avoir lacéré son manteau neuf et soumis son claque
à un bain de vingt-quatre heures.... Ramon était enfin un garçon très-débraillé
et très-aimable, et viveur ! et joueur ! et couteleur ! je n'en parle pas : toutes les
bonnes femmes de Tortose passaient le rosaire pour sa conversion. L'époque des
ordinations arriva. Les postulants étaient rassemblés à l'église, quand l'évêque
Saez monta à l'autel et interpella Ramon. Ramon se leva nonchalamment.
— Ramon, dit l'évêque, je vous refuse le sous-diaconat jusqu'au jour où vous
changerez de vie.
— J'en changerai, votre illustrissime.
— Et quand cela, s'il vous plaît ?
— Quand votre illustrissime changera de maîtresse.
Ramon fut chassé, comme je vous l'ai dit, et, deux ans après, l'écolier aurait
pu faire pendre l'évêque, qui, je dois cet hommage à sa vieillesse, avait des mœurs
irréprochables. —
Don Nicomédès était non-seulement un amusant conteur, mais un cicérone fort
complaisant. En arrivant à Jaca, petite place forte située à six heures de marche
de Canfranc, et bâtie ainsi que sa citadelle au sommet d'une redoute naturelle
qui domine une riche vallée, l'officieux étudiant m'apprit que cette ville se vante
d'avoir été fondée par Bacchus, qui serait devenu Jaccus pour le plaisir de laisser
une étymologie à Jaca. Repris dès la fin du vme siècle sur les Maures, Jaca fut
assiégé l'année suivante et sauvé par ses femmes, qui, en voyant plier l'armée
chrétienne, se précipitèrent sur le camp ennemi, armées de frondes, de coutelas et
de massues. On ramassa parmi les cadavres quatre tètes de rois maures. Le sou-
venir de cet exploit féminin s'est perpétué jusqu'à nos jours. Tous les premiers
vendredis de mai, les autorités ecclésiastiques et séculières se rendent en proces-
TOME I. 20
S86
L ARAGON
sion à la chapelle de la Victoire, bâtie au pied de la colline d'où l'escadron féminin
apparut aux Sarrasins consternés. Une troupe d'hommes armés précède le cortège.
Quatre têtes de carton hissées au bout de longues piques représentent les têtes des
rois maures. Un membre de la municipalité, vêtu d'une longue robe de soie cra-
moisie, porte la bannière de la ville, où se lit cette légende en lettres d'or : Christus
vincitp Christus imperat, Christus régnât, Christus ab omni malo nos defendat.
Quelquefois le peuple se partage en deux troupes qui en viennent aux mains sur le
théâtre de la bataille, appelé encore Champ-des-Tentes (Campo de las Tiendas).
Arrive de la ville une nouvelle troupe d'hommes habillés en femmes: l'ennemi
fuit en désordre, et les vainqueurs protestent, par de vigoureux coups de poing,
de leur haine contre les Sarrasins. Quelques infidèles restent chaque fois étendus
sur la place; les chrétiens vont célébrer leur victoire au cabaret.
L'ancienne capitale des rois d'Aragon n'a pas d'édifice intéressant. J'excepte
une excellente fonda (hôtel), où je pus me réconcilier avec la cuisine aragonaise,
pendant que mes quatre étudiants révolutionnaient les balcons de la ville. Le cahot
de mon mulet m'avait prédisposé au sommeil, et, la nuit à peine close, je me 6s
conduire dans ma chambre. C'était une immense salle rectangulaire au dernier
goût espagnol de l'an 1600. De robustes madriers de chêne, croisant à angles
droits leurs sculptures noires, remplaçaient le plafond. Le sol était carrelé de
petits losanges en faïence peinte, produisant un effet analogue à celui d'une mo-
saïque d'assiettes à dessert, où je finis par découvrir le portrait de tous les ani-
maux de la création. Un immense lit carré , qu'il fallait escalader, tant il était
haut, deux fauteuils à montants raides rehaussés d'imperceptibles filets d'or, quel-
ques tableaux religieux encadrés de clinquant , un grand christ ensanglanté et
blême, composaient tout l'ameublement. J'oubliais un des détails les plus carac-
téristiques de ces vieux intérieurs d'Espagne, que l'invasion des mœurs fran-
çaises transforme de jour en jour, et qu'on ne trouve guère plus qu'en Aragon :
c'étaient de petits fragments de glace de Venise, enchâssés dans des ciselures
de bois et plaqués au mur, non pas à hauteur d'homme, mais à dix pieds au
dessus du sol. Ils chatoyaient jusque dans les poutres, ces malheureux petits
miroirs ; en revanche, j'en étais réduit à faire ma toilette devant le cristal d'une
carafe.
Je délayais à peine un second bolado, sorte d'écume de sucre solidifiée et par-
fumée au citron, qui, sous un très-grand volume, sature à peine un verre d'eau,
quand une servante de l'hôtel entr'ouvrit brusquement ma porte : « Caballero, on
vous attend au locutorio (1) des dames; il y a funcion (2). » J'étais harassé, je
m'excusai de mon mieux. Cinq minutes après, la servante rentra : « Caballero,
on ne reçoit pas vos excuses. Ce sont les jours (3) de la senora. » Il fallut m'exé-
cuter, sous peine de grossièreté flagrante. Dans les hôtels d'Aragon, le voyageur
n'est pas, comme chez nous, un numéro représenté par une clef : c'est l'hôte dans
la bonne vieille acception du mot, l'auditeur patient des interminables histoires
que le maître de céans lui raconte à table d'un ton bienveillant et protecteur, le
cavalier obligé de ses filles, et son associé dans les devoirs d'hospitalité à remplir
vis-à-vis des nouveaux venus. Mon hôte de Jaca, je dois le dire, m'écorcha rai-
(1) Parloir, vieille désignation aragonaise qui répond à salon, à boudoir.
(2) Fêle, soirée.
(3) La fêle, l'anniversaire de la naissance.
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 287
sonnablement au départ ; mais, comme je tendais aux servantes l'étrenne d'usage :
i Vous êtes chez moi, monsieur, dit-il en s'interposant d'un air de dignité ami-
cale, et j'ai l'habitude de payer mes domestiques. » Rognez donc l'addition de ces
hidalgos pointilleux !
Je m'habillai à la hâte, et me dirigeai d'assez mauvaise humeur vers la funcion,
qui avait réuni tout le beau monde de Jaca. La fête avait lieu dans un salon par-
queté et meublé presque à la française, car la demoiselle de la maison se piquait
de donner le ton à la ville. Par une recherche de luxe dont j'ai retrouvé plus lard
de nombreux échantillons, le parquet avait été oint d'huile, et une insupportable
odeur de rance se mêlait aux émanations musquées que répandaient dans l'air les
toilettes d'une vingtaine de dames : les Espagnoles raffolent du musc, seul parfum,
à vrai dire, qui puisse dominer l'odeur du cigare, admis dans tous les salons
d'outre-Pyrénées. On dansait. L'orchestre se composait de mes étudiants du matin,
qui, par un raffinement de dandysme estudiantino, avaient émaillé leurs manteaux
de quatre ou cinq nouvelles arabesques au fil blanc. Le plus grave et le plus maigre
de la bande avait décoré le devant de son chapeau d'armes parlantes : une cuiller
et une fourchette de bois, placées en sautoir au-dessus d'un écriteau de papier,
où se lisait : La hambre en posta, « la faim qui court la poste. » Le violon, la cla-
rinette et la guitare jouaient un britano, sorte de gigue anglaise, qui alors parta-
geait, chez nos voisins, la vogue naissante de la mazurka. Mon ami don Nicomédès,
ne trouvant plus l'emploi de son tambour de basque, faisait des déclarations en
jargon universitaire à un cercle de dames qui se pâmaient d'aise et le question-
naient toutes à la fois.
J'allais saluer les senoras de la maison, quand une gracieuse enfant vint m'ar-
rêter vivement au passage : enfant par ses petites mains encore rosées, femme pat
ses cheveux déjà si longs et si abondants, qu'ils semblaient lourds à sa tête mi-
gnonne, et me rappelaient ce préjugé triste et charmant du peuple de Madrid, qui
dit d'une jeune fille morte dans ce premier développement de sa beauté : « Elle
est morte de ses cheveux. » Francisca, c'était son nom, — je le devinai aux dimi-
nutifs de Paca, Paquilla, Paquita, Frasquita. Frasquilla, Carrita, par lesquels
chacun l'interpellait, — Francisca m'attira sans façon vers le quadrille, en me
disant d'un air rieur et boudeur: « Que vous vous faites attendre, cabaîlerito!
Voyez, on en est à la seconde figure du britano. A propos, vous m'apprendrez la
seconde figure ? — Mais je ne sais pas le britajio... — >'i moi non plus, » et de rire
aux éclats. « Au couvent, on ne tolérait que le zapateado(l) et las manchegas (2) ;
la mère Circuncision nous faisait de sempiternels sermons contre le britano,
qu'elle trouve trop mondain... Elle est bien attrapée, la mère Circuncision! Pen-
dant que les autres dansent, moi, je cause avec mes cortejos. — Et combien avez-
vous de cortejos? — Jésus de mon âme! j'en ai déjà cinq... six avec vous, car
vous en êtes, n'est-ce pas? — Très-volontiers. Et lequel préférez-vous, dofiâ
Frasquita? — Belle question ! je les préfère tous. — Mais lequel épouserez-vous?
— Aucun. N'ai-je pas mon novio? » El M** Carrita se hâta de m' apprendre
la différence essentielle qu'on fait des cortejos, simples adorateurs dont toute
fille bien née peut avouer un nombre indéfini, au novio, fiancé, qui a des droits
uniques.
(1) Danse populaire de l'ouest.
(3) Danse de la Manche.
288 l'aragon
II. UN ESCOR1AL INCONNU.
Je fis à Jaca la connaissance d'un bénédictin décloîtré qui m'abordait chaque
jour avec ces mots : « Quand irez-vous à Saint-Jean de la Pena? » Ainsi se nomme
le monastère où avait vieilli ce bénédictin. Au dire de l'honnête frayle, qui avait
un peu voyagé, il n'existait pas, à cinquante lieues à la ronde, de merveille archi-
tecturale qui pût rivaliser avec Saint-Jean de la Pena, hormis peut-être ce la
caserne neuve de Pau. » Ce terme de comparaison, qui était pour mon vieux moine
le nec plus ultra de l'hyperbole admiralive, me trouvait, je l'avoue, assez froid.
Le bénédictin fit un appel plus décisif à ma curiosité en m'apprenant que ce mo-
nastère occupait la crête d'une montagne dont la masse isolée, la coupe hardie,
avaient plus d'une fois attiré mes regards, et que cette crête, dont l'étroit profil
semblait se projeter en lame de couteau dans les profondeurs raréfiées de l'horizon
pyrénéen, formait un plateau circulaire dont le diamètre avait plus d'une lieue.
Je partis donc, par une chaude matinée de juillet, sous la conduite d'Esteban,
grand fainéant fort déguenillé que j'avais ramassé, pour quelques réaux, sur le
seuil de ma fonda. J'estimais assez ce vagabond pour sa taciturnité et ses grands
airs d'hidalgo ruiné.
Une rampe, adoucie par de nombreux zigzags, permet aux attelages de fran-
chir le raide escarpement qui sépare le monastère de la plaine ; mais Esteban, ne
comprenant pas l'utilité d'un chemin qui allonge les distances, me fit gravir une
enfilade de précipices à pic qu'une araignée ou un chasseur d'isards eussent pu
seuls contempler sans effroi. Trois heures après, nous atteignions la rampe supé-
rieure de la chaussée. Des bancs jetés çà et là sous des bouquets symétriques de
platanes nous annonçaient déjà le terme de notre course, quand Esteban partit
comme un trait dans la direction du plateau. Deux coups de sifflets furent échangés,
et suivis d'un de ces dialogues de cris inarticulés au moyen desquels les poumons
pyrénéens annulent de prodigieuses distances. Esteban revint avec la même vi-
tesse, et me fit signe de le suivre dans un épais taillis de houx qui protégeait le
bas-côté du chemin. J'obéis. Au bout de quelques minutes, nous étions au point
culminant d'un vaste ravin, fermé là en cul-de-sac par un mur naturel de blocs
calcaires, et dont le lit, tapissé de mélèzes et de houx, va se perdre en serpen-
tant dans les gerçures terreuses qui ceignent le pied de la montagne. Çà et là,
quelques guérites de pierre, comme en semaient les ermites espagnols aux abords
de tout riche couvent, percent cette immobile verdure. A droite du mur suinte un
filet d'eau, reçu dans une auge de grès; à gauche sont d'immenses cônes de granit,
adossés à la montagne sans faire corps avec elle, et figurant un groupe d'obélis-
ques que nul effort humain n'aurait pu achever de dresser; au centre, comme pour
faire repoussoir à cet amoncellement cyclopéen, apparaît une mesquine porte de
bois, dont le cadre est enchâssé partie dans la roche, partie dans des lambeaux
de maçonnerie qui le rattachent aux rebords informes des blocs environnants.
Je me perdais en réflexions sur l'utilité au moins problématique de cette porte,
quand arriva un paysan tenant à la main un trousseau de clefs. — Soyez le bien-
venu, me dit-il en regardant de travers Esteban; je soupçonne ce drôle de s'être
moqué de nous deux, car je ne suppose pas que vous ayez fait cette course pour
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 289
voir... — Et il hésitait h diriger vers la porte la clef qu'il venait de choisir dans
le trousseau. — Enfin, puisque nous y sommes vous vous dédommagerez d'ail-
leurs au couvent neuf.
— Ouvre et tais-toi, dit froidement Esteban.
Le diffus cicérone se décida à attaquer la serrure, qui résista une bonne mi-
nute, d'où je conclus que l'objet mystérieux de la curiosité d'Esteban n'attirait
que de bien rares visiteurs. Enfin la porte s'ouvrit, et nous pénétrâmes dans une
excavation assez étroite, qui paraissait aller en s'élargissant vers le haut. Je me
crus un moment dans une de ces mines d'or creusées jadis par les Phéniciens dans
les montagnes de Jaca, et que la découverte du Pérou a seule fait fermer; mais la
roche, examinée de près, était du marbre le plus pur, ce qui excluait cette suppo-
sition. Je gravis trois ou quatre marches informes de vétusté. Soudain, taillée dans
les vastes profondeurs du granit, m'apparaît une voûte lumineuse, immense, une
sorte de ciel souterrain, cintre colossal que l'œil, un instant fasciné, éperdu, est
tenté de prendre pour la courbe de l'atmosphère. C'était bien un souterrain ,
et cependant, entre ces murs de marbre, sous ce ciel de marbre, sur ce sol de
marbre, un beau cloître du ixe siècle déroulait ses sculptures grimaçantes dans
des flots de clarté.
On ne s'explique pas d'abord d'où vient cette clarté : d'invisibles soupiraux,
ménagés par la nature ou la main de l'homme entre les blocs qui encadrent la
porte, dardent le jour de bas en haut, de sorte qu'il paraît tomber, non du dehors,
mais des cassures chatoyantes de la voûte. Plus loin, vers les dernières profon-
deurs de la caverne, on cherche vainement ces ombres croissantes que ferait pres-
sentir sa structure; la clarté y est plus pure encore, car elle tombe à pic, de la voûte
même de la montagne, par un splendide ciel ouvert qu'un auvent naturel rend
invisible, si on n'est presque au-dessous.
A gauche du cloître, qui occupe le centre du souterrain, est un compartiment
plus sombre, où le jour ne pénètre qu'indirectement et après avoir émoussé deux
fois ses rayons sur le marbre rose de la voûte et des parois, ce qui lui laisse une
faible teinte d'opale, pareille à celle qui tombe des vitraux de nos basiliques.
C'est le chœur, mais le chœur sans tableaux, sans statues, sans insignes religieux,
et où l'incendie, le marteau peut-être, ont laissé d'indélébiles traces de destruc-
tion. Sa voûte est en partie artificielle, en partie formée par la voûte même de la
caverne, et, vanité des vanités, ces maçonneries, vieilles à peine de quelques siè-
cles, offrent déjà l'empreinte de la décrépitude, quand leur ajoutage antédiluvien
semble rafraîchi d'hier par le ciseau.
Un mur sépare à demi le cloître du chœur. Ce mur, ainsi que les dalles envi-
ronnantes, est tapissé de tombeaux que surchargent des inscriptions romanes,
presque toutes illisibles et mutilées. Le visiteur distingue pourtant çà et là, entre
deux millésimes oubliés, des fragments de noms et de blasons à demi noyés dans
les plus mystérieux lointains du Romancero et de la légende. — parfois de saisis-
santes syllabes : REX — PR . NCE. S — RE G. NA. ; mais il ne peut recom-
poser l'arbre mortuaire de cette dynastie inconnue. Patience : une porte s'ouvre
à côté du chœur, et on pénètre dans un splendide salon, un véritable salon Louis XV.
où les plus moelleuses nuances du marbre ne font pas regretter le velours, où
d'élégantes inscriptions, ressortant en lettres d'or sur ries plaques de bronze, rem-
placent les bergeries et les arabesques de Watteau. Ce boudoir enchâssé dans des
ruines est un ossuaire; ces inscriptions sont la reproduction complétée des épi-
290 LARAGON
tapbes qui parsèment le cloître, et, muet cénacle de rois endormis depuis les temps
carlovingiens sous leur armure de bataille, toute la vieille dynastie pyrénéenne des
Garci Ximénès, des Abarca, des Arista, des Gonzalve Sanchez, des Fortun, des
Ramire, des Pedro Ier, déroule aux regards surpris ses noms dix fois séculaires.
Cette caverne oubliée, dont ni hommes ni livres n'avaient su m'apprendre l'exis-
tence, et où m'avait conduit le caprice d'un mendiant, n'était rien moins que le
berceau de la monarchie espagnole, la sépulture des premiers conquérants chrétiens.
A l'époque de l'invasion mahométane vivaient à Saragosse deux frères appelés
Votus et Félix, en grand renom de nohlesse, de richesse et de vertus. Un jour, dit
la chronique, Votus, qui aimait la chasse, se laissa entraîner à la poursuite d'un
sanglier jusqu'au bord du talus qui sert de façade au souterrain. Le sanglier dis-
paraît tout à coup, et Yotus, qui ne peut retenir son cheval, est près de rejoindre
lui-même le cadavre broyé de sa proie, quand, par l'intercession de saint Jean-
Baptiste, pour qui ce gentilhomme avait grande dévotion, le cheval s'arrête immo-
bile, deux pieds fixés à la montagne, et le reste du corps suspendu sur l'horrible
fondrière. Yotus descendit de cheval et rendit grâce à saint Jean-Baptiste. Un
sentier frayé par les bêtes sauvages, probablement le même qu'Esteban devait re-
trouver onze siècles plus lard, conduisit le chasseur devant la source qui jaillit du
talus. Près de la source il vit une caverne, dans la caverne une église, et dans
l'église un vieillard étendu sans souffle, la tête appuyée sur une pierre triangulaire
où se lisait cette inscription :
« Moi, Jean, suis le fondateur et le premier habitant de cette église que j'ai
dédiée à saint Jean-Baptiste. J'y ai vécu longtemps dans la solitude, et maintenant
je repose dans le Seigneur. »
Après avoir enseveli le vieillard de ses propres mains, Votus courut à Saragosse,
affranchit sesesclaves. distribua ses biens aux pauvres, etrevintavec son frère Félix
s'établir dans la caverne de Saint- Jean, où l'on allait de toutes parts les consulter.
Un jour s'y présentèrent six cents hommes, dernier débris des peuplades pyré-
néennes, que traquait, de vallée en vallée, le Maure Ayub. D'après le conseil de
Votus et de Félix, ils élurent roi Garci Ximénès, le principal de la contrée, et les
pâles chrétiens errant dans les gorges voisines purent croire, à cette acclamation
souterraine, que la montagne trouvait une voix pour annoncer l'indépendance de
l' Aragon. Ce fut l'indépendance de l'Espagne entière, la réaction de la race celti-
bérienne, demeurée intacte dans ce coin des Pyrénées, contre les Maures et les
Goths. A ce peuple, à ce roi, il ne manquait plus qu'un royaume. Garci Ximénès y
avisa. Quelques jours après son élection, il surprenait dans les montagnes d'Aynsa
une formidable a,rmée d'inûdèles, et, à la mort du Pharamond celtibérien, le
royaume de Sobrarbe, fondé par sa massue, longeait les Pyrénées des frontières
de Catalogne à l'Océan. Devenu plus tard l'Aragon , le royaume de Sobrarbe
s'étend jusqu'à Saragosse et Calatayud, impose un empereur aux Goths, depuis
longtemps stationnaires dans les plateaux de Castille et Léon, et, un moment re-
foulé par eux, déborde sur l'Espagne orientale, puis sur la Provence, la Sicile,
l'Orient, jusqu'au jour où, absorbant de nouveau, par le mariage de Ferdinand-
le-Catholique, l'Espagne gothe qu'il avait perdue par le divorce d'Alonzo-le-Ba-
tailleur, il fera flotter sur les tours de l'Alhambra, ce dernier refuge de l'islamisme,
la bannière bénie par l'ermite Votus dans une caverne des Pyrénées. Filiation de
race et filiation de victoires, tout rattache l'Espagne de Garci Ximénès à l'Espagne
de Charles-Quint.
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 291
Les historiens ont universellement méconnu ce double rôle de la nationalité
aragonaise. Quelques-uns ont fait de l'Aragon un infime satellite de la Navarre,
qui n'a été longtemps qu'une province de Sobrarbe, qui a eu pour premiers rois
les rois de Sobrarbe ou leurs fils puînés, qui ne s'est jamais séparée de Sobrarbe
que par rébellion et pour tomber sous le joug des Français ou des Castillans. Tous
ont subordonné l'Aragon à la Casiille, qui n'a rien fait de grand que par lui,
sous lui ou avec lui, et dont la gloire politique n'est qu'un reflet du nom arago-
nais. Cet oubli s'explique. Dépositaires de la civilisation romaine, les Gotbs sont
devenus les historiographes du moyen âge espagnol, et naturellement ils ont
amoindri le rôle d'un peuple rival, dernier représentant de la famille indigène.
Zurita, qui a seul tenté de rendre à Garci Ximénès l'auréole usurpée de Pelage,
est arrivé trop tard pour détourner le courant des souvenirs nationaux, et encore
est-il effacé par le chroniqueur Moret, qui a tout sacrifié à la Navarre, son pays.
Il reste cependant assez d'aveux et de monuments pour reconstruire, presque jour
par jour, cette merveilleuse épopée aragonaise. La beauté aussi bien que la vé-
rité historique y trouveraient profit. A part la poésie de convention que la légende
et le Romancero ont laissé tomber sur l'Espagne de Pelage, on s'intéresse fort
peu à ces Goths faibles et corrompus, qui, en oubliant le courage des barbares,
n'ont su prendre à la civilisation latine que ses vices, sa mollesse, sa cupidité, et
chez qui les Maures trouvent dix traîtres et pas un soldat. On ne s'intéresse pas
beaucoup plus à ce Pelage, devenu l'hôte perfide des infidèles, pendant que Je Cel-
tibérien Garci Ximénès va chercher dans les entrailles d'une montagne ce dernier
lambeau de sol libre qu'il ne trouve plus sous le ciel, et y puiser, Antée chrétien,
la force qui étouffera, dans l'étreinte de huit siècles, l'islamisme vainqueur. Le
tableau de la réaction aragonaise est pur de toute ombre; sur son réveil plane la
fatidique lueur des races prédestinées. On s'éprend malgré soi de cette peuplade in-
connue, qui, de sou nid de roches, a vu passer les Carthaginois, les Romains, les
Goths, en gardant sa pauvreté et sa liberté, et qui, au jour de la désolation com-
mune, réduite elle-même à une poignée de six cents combattants, descend dans la
plaine pour enseigner la victoire aux débris humiliés de ces trois civilisations. On
épie avec anxiété le silencieux enfantement de cette Espagne qui tient tout entière
dans une caverne, et qui sera un jour l'Espagne de Philippe II, de cette royauté
sans terre et sans soleil, qui, huit cents ans plus tard, ne pourra pas voir le soleil
se coucher sur son empire, admirables antithèses comme Dieu et le temps savent
seuls en créer.
Le souvenir de ces vieux rois de Sobrarbe, tel qu'il a surgi de la tradition locale,
ce fidèle artisan des grands reliefs historiques, ressemble aux énumérations d'Ho-
mère : Fortun Garces qui s'ensevelit sous un monceau d'ennemis ; Sanchez-Abarca
courant, les jambes nues, par les montagnes, à la chasse des Sarrasins et des ours,
et qui laisse la seconde moitié de son nom aux sandales du pâtre aragonais; Inigo-
Arista, attendant pour vaincre que la croix de Constantin apparaisse sur un buis-
son, ou coupant de sa main quatre têtes de rois maures, pour en faire avec la croix
sur le buisson le blason de Sobrarbe; Garcia -qui-tremble, formidable peureux,
qui, pour distraire ses terreurs, semait sur chaque champ de bataille des héca-
tombes de mécréants, revivent tous dans la légende des vallées pyrénéennes, et
peuvent patiemment attendre la réhabilitation historique qui exhumera leurs
règnes des archives de Saint-Jean.
Un seul instant, la tradition orale et la tradition écrite se taisent, et on perd,
292 l'aragon
pour le ressaisir quelques années plus tard, le fil de celte succession de rois :
l'Aragon est resté comme noyé dans le reflet contemporain de f.harlemagne;mais
bientôt la dynastie de Sobrarbe n'aura plus à redouter ces interrègnes de gloire,
car un empereur lui est né au milieu des pâtres de la vallée d'Echo. A peine âgé
de vingt ans, Alonzo Ier passe l'Èbre, envahit le Bas-Aragon, refoule les Maures
jusqu'à Valence, et fait de Saragosse la capitale d'un empire qui réunit à la cou-
ronne de Sobrarbe les couronnes d'Oviédo, Galice, Castille et Léon. Cette lumi-
neuse existence, jalonnée par soixante batailles qui valent au Charlemagne arago-
nais le titre de batailleur, se perd tout à coup dans la fantastique pénombre des
Frédéric Barberousse et des Emmanuel. Un jour qu'à la tête de trois cents cheva-
liers il a osé affronter, dans les montagnes de Fraga, l'armée combinée de tous les
Maures d'Espagne. Le vieil empereur ne reparaît plus. Les uns disent qu'il a été
secrètement enseveli par les religieux de Montéaragon, d'autres qu'il vit encore,
mais que, ne pouvant supporter la honte d'une première défaite, il est allé, che-
valier sans nom, guerroyer en Palestine. Plus de trente ans après, arrive de Pales-
tine à Saragosse un grand vieillard à barbe blanche, se disant le Batailleur, et qui
ameute les jeunes seigneurs en leur racontant avec les plus minutieuses particu-
larités la vie et les exploits des anciens. On craignait une révolte : apocryphe ou
non, l'empereur-revenant fut pendu comme un Juif sous les fenêtres du palais de
sa nièce, qui régnait alors conjointement avec le comte de Barcelone, son mari.
Le peuple crut à un parricide.
A côté du Batailleur apparaît une bizarre figure, celle de Ramire-le-Moine.
Alonzo étant mort sans postérité, les Navarrais et les Àragonais ne purent s'en-
tendre sur l'élection du nouveau roi. Ceux-ci portèrent enfin leur choix sur un
frère de l'empereur défunt, moine profès à Saint-Pons de Tomiers, près de Nar-
bonne. On n'avait pas grande idée de ce personnage, mais il parut suffisant pour
perpétuer la famille de Sobrarbe. Fray Ramiro fut donc couronné, dispensé et
marié. En devenant roi, le pauvre moine n'avait fait que changer de cilice. C'était
un éclat de rire universel quand le frère d'Alonzo passait dans les rues de Huesca,
portant sa lance droite comme un cierge et son casque en arrière comme une
mitre de prieur. On lui donnait parfois les chevaux les plus fougueux, pour jouir
de son allure gauche et embarrassée. Un jour que le cor sonnait pour la bataille,
le malheureux roi s'enchevêtra tellement entre sa lance, son écu et les rênes de
son cheval , qu'il mit Vécu à la place de la lance, la lance à la place de l'écu, et
prit les rênes aux dents. La bonne humeur des Aragonais décerna d'une commune
voix à Ramire les sobriquets de rey cogulla et de rey carnicol (1), qui apparaissent
encore dans les refrains de quelques jotas. Pendant que les Aragonais riaient,
Navarrais, Maures et Castillans rognaient à qui mieux mieux l'Aragon. Ramire
convoquait en vain les ricombres pour organiser la résistance ; les ricombres ne
répondaient pas, occupés qu'ils étaient eux-mêmes à se tailler des héritages dans
le manteau impérial du Batailleur.
Il bouillait cependant, sous l'armure mal assurée de ce bouffon involontaire,
un vieux levain du sang des Alonzo et des Abarca. Une sombre tragédie couronne
ses tristes et plaisantes tribulations. Ramire ayant envoyé demander conseil à son
ancien prieur, celui ci conduisit l'affidé dans le jardin du couvent, et là, comme
jadis Tarquin, se mit à abattre silencieusement les plants et les arbustes les plus
(1) Roi cagoule, roi aumusse.
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élevés, en commençant par ceux qui dominaient les autres. Ramire était assez
lettré pour comprendre l'allégorie. 11 manda aux seigneurs que, « ne pouvant être
entendu d'eux quand il les appelait, il avait résolu de faire fondre une cloche qui
pût retentir dans tout l' Aragon, » et il leur donnait rendez-vous à Huesca pour la
cérémonie. L'idée parut curieuse, pas un seigneur ne manqua à l'appel. L'heure
venue, Ramire introduisit un à un, dans une salle qui s'appelle encore la salle
de la cloche, quinze de ses plus dangereux ricombres, à commencer par le mar-
quis de Luna, le plus intraitable et le plus puissant. Quand la porte s'ouvrit pour
le reste des assistants, une hideuse pyramide de têtes, simulant la forme d'une
cloche, se dressait au fond de la salle près de quinze cadavres décollés. La cloche
de Huesca fit son effet, et l'auréole de respect et de terreur dont le vieux moine
demeura entouré fut telle qu'étant rentré plus lard dans la vie monastique, il
garda jusqu'à la mort tous les privilèges de la royauté.
L'ermitage de Saint-Jean et la monarchie de Sobrarbe avaient eu le même ber-
ceau ; leurs destinées furent parallèles. Fortun Garces transforma en église la
petite chapelle qu'avaient trouvée dans la caverne Votus et Félix. L'ermitage
devint couvent, le couvent un des plus riches prieurés d'Espagne, et quand Paterne,
moine français, vint, en 1025, imposer aux cénobites de Saint-Jean la règle de
saint Renoît, ils avaient depuis longtemps échangé leurs cilices de bure contre la
plus fine laine de Ségovie. Les rois se faisaient baptiser, couronner, enterrer à
Saint-Jean. Les princes, les plus nuissants ricombres, ambitionnaient le titre de
chevaliers de Saint-Jean; les plus hautes dames, celui de servantes [ancillas de
San-Juan), et cet honneur s'acquittait, bien entendu, par d'énormes donations. A
la récente abolition des couvents, les bénédictins de Saint-Jean de la Pena perce-
vaient les redevances de près de deux cents villages et d'un nombre plus considé-
rable de hameaux.
Le couvent souterrain a été incendié trois fois. Le premier incendie, qui eut
lieu sous les premiers rois de Sobrarbe, brûla les archives, et c'est à cet accident
que Rriz Martinez et Zurila attribuent les lacunes des premiers siècles de l'his-
toire d'Aragon. Les deux autres incendies eurent lieu en 1494 et en 1675, et
c'est après le dernier seulement que les bénédictins désertèrent la caverne pour aller
s'établir sur le plateau supérieur. Les restes des rois d'Aragon ont été transportés,
sous Charles III , dans l'élégant caveau dont j'ai parlé, et qui s'appelle le Panthéon
de los reyes (Panthéon des rois). Les tombeaux sont au nombre de vingt-sept, et
occupent, sur trois rangs, toute une muraille du Panthéon. Quelques-uns renfer-
ment divers personnages, désignés tantôt nominalement, tantôt par l'oublieuse
formule : et alii quam pldres, écrite sous le nom et sous l'écusson du mort prin-
cipal. L'architecte du Panthéon est d'autant moins excusable dans sa recherche
du joli, qu'il aurait pu s'inspirer des sombres magnificences des caveaux de l'Es-
corial ; il faut reconnaître cependant que sa donnée, toute fausse qu'elle est, a été
exécutée avec une finesse exquise. Le marbre rosé des colonnes demi-saillantes
qui régnent le long de murs s'harmonise avec le marbre vert des socles et le marbre
blanc des chapiteaux. La profusion des dorures laisse tomber sur cet ensemble
comme un reflet indécis qui émousse la crudité des teintes. Tout contraste, et rien
ne choque. Sur la muraille opposée aux tombeaux sont sculptés trois cadres en
relief, dont l'un représente le serment des rois d'Aragon ; les deux autres un seul
et même sujet traité de deux manières, et que la légende rapporte tantôt à Garci
Ximénès, tantôt a Inigo Arista. Des deux parts, c'est un champ de bataille au-
394 L' ARAGON
dessus duquel plane la croix miraculeuse de Sobrarbe. A la vue du signe redouté,
les Maures fuient en désordre, et les turbans avec les têtes volent sous le cime-
terre des chrétiens. Au fond, vis-à-vis de la porte, est un autel surmonté de trois
suaves sculptures d'albâtre ou de marbre blanc, car, dans le demi-jour, on peut s'y
méprendre; c'est un Christ de Carlos Salas entre une Vierge et un saint Jean très-
finement drapés.
Nous rejoignîmes la chaussée, Esteban et moi, et de là nous eûmes bientôt atteint
le plateau supérieur, dont le plan, légèrement incliné vers le midi, ne peut être
soupçonné derrière la crête anguleuse qui le borne au nord, du côté de Jaca. Le
nouveau monastère est au centre d'une immense pelouse, d'où ses bâtisses blan-
ches, encore grandies par la raréfaction de l'air, se détachent avec une certaine
ampleur monumentale. Mon ami le bénédictin ne m'avait pas trompé : c'est une
caserne, une superbe caserne, mais voilà tout. Un beau réfectoire, de larges cor-
ridors, des cellules savamment prémunies contre le chaud et le froid, et où l'on
n'a pas épargné l'espace, ce confortable de la vie cloîtrée; une vaste chapelle sans
caractère architectural bien prononcé, mais dont la nudité ne manque pas de
quelque grandeur, voilà tout ce qu'on peut citer du nouveau couvent de Saint-
Jean de la Peîïa. Ce couvent n'est lui-même qu'une reconstruction datant à peine
de 1816. L'ancien édifice, qui fut détruit pendant la guerre de l'indépendance, et
qu'on avait mis quarante ans à bâtir, passait pour un des meilleurs morceaux de
l'architecture du xvne siècle. Ce qu'on ne se lasse pas d'admirer, c'est l'aspect tout
à la fois vaste et recueilli d,u paysage environnant. Pas un bruit, pas une ombre,
pas une image lointaine d'en bas n'en troublent l'immobile sérénité. Au nord et
au couchant, une vaste ceinture de pins voile l'amphithéâtre des Pyrénées. Au
levant et au sud, le plateau perd ses vagues contours dans les profondeurs du ciel,
et reproduit à l'œil l'horizon infini de la pleine mer; la terre semble avoir disparu
pour qui la cherche en dehors du cloître où on est venu l'oublier.
III. SARAGOSSE. ROSEAUX ET RQNDALLAS.
A l'époque de mon voyage, la guerre civile, à peu près terminée en Navarre,
s'était concentrée sur Saragosse et ses alentours; l'immobile Aragnon, aux prises
avec une révolution constitutionnelle, me promettait un curieux spectacle : du choc
de ce moyen âge vivant contre les plus jeunes idées du siècle devaient jaillir
d'étranges contrastes, de sanglants et bizarres anachronismes, dont les rares échos
tombaient, de loin en loin, comme une sinistre énigme, sur l'Europe étonnée. Je
louai donc jusqu'à Saragosse le muletier qui m'avait conduit à Jaca.
A Anzanigo, où j'arrivai vers le milieu du jour, je demandai vainement à dîner.
A toutes mes instances, les filles de l'hôtellerie répondaient qu'un gavacho pouvait
bien attendre, puisque d'honnêtes chrétiens attendaient aussi. Dans le langage
haineux du paysan aragonais, gavacho désigne indistinctement un Français et
L'animal dont on fait les jambons de Bayonne.
Ces demoiselles étaient, à certains égards, excusables. Toute une caravane de
muletiers m'avait précédé dans l'hôtellerie, et le muletier est un po.uyoir dans les
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 295
posadas espagnoles, où il dispose tyranniquement de tout, depuis la guitare de
l'hôte jusqu'à la maritorne traditionnelle inclusivement. Je m'estimai fort heureux
d'être admis à la table de ces messieurs, et je fus, j'ose le dire, l'objet de leurs
attentions. Quelques lieues après Anzanigo, on atteint, par une série de monticules
échelonnés comme des gradins, la cime la plus méridionale des Pyrénées. De ces
hauteurs, on domine Ayerbe et le château en ruines de ses marquis. Quelques pe-
tites tours d'observation, pouvant échanger entre elles des signaux, dessinent en-
core, de sommet en sommet, la ligne qui, du vme au xie siècle, fut la frontière des
chrétiens de Sobrarbe. Cette vue réveilla les goûts mélomanes de mon muletier,
qui , sachant le pays fréquemment traversé par les estafettes établies entre la
faction de Navarre et celle de Catalogne, se montrait, depuis une heure, très-
circonspect à l'endroit des prétentions de don Carlos , et il chanta sur un air
de jota :
Vinieron los Sarracenos
Y nos matàron à palos;
Pues Dios esta por los malos
Cuando son mas que los buenos (1).
Des hauteurs voisines d'Ayerbe, on découvre dans son entier l'immense lande de
Gurrea, vrai désert d'Afrique, qui sépare Saragosse des Pyrénées. A sa surface
calcinée, l'air, devenu visible cornue à la bouche d'une fournaise ou au passage
d'un fer incandescent, vibre et ondule avec tous les caprices du mirage Le Gallego,
profondément encaissé, projette son ruban d'argent le long du désert. Ayerbe n'est
qu'une grande et laide bourgade où je passai la nuit. Dès qu'on me sut gavacho,
on me montra obligeamment l'endroit où vingt gendarmes de la garde impériale,
après avoir été promenés dans les rues, la selle au dos et la bride à la bouche,
furent attachés à deux pas d'un bûcher dont la flamme, courbée par le vent,
venait lécher leurs membres nus. Quand le vent se montrait trop paresseux, on
lui substituait des jets d'huile bouillante. Ces souvenirs de 1808, à peu près
effacés dans le reste de l'Espagne, sont encore très-vivaces en Aragon. La haine
s'y alimente du voisinage ; c'est l'éternelle histoire des frères ennemis. Saragosse,
qui laisse ronger par la poussière de huit siècles les bannjères conquises sur les
Maures, renouvelle très-soigneusement, à la façade de ses maisons, le lait de chaux
destiné à faire ressortir la noire empreinte des balles françaises.
Le lendemain, nous abordâmes le désert de Gurrea, et, pendant douze mortelles
heures, sous un soleil de plomb, dans les flots d'une poussière brûlante, nous
eûmes l'avant-goût d'un voyage d'agrément à Tombouctou. Le surlendemaiu, nous
entrions à Saragosse par le vieux pont del Anyrt, en face du Pilar, dont le dôme
et les clochetons , extérieurement revêtus de faïences coloriées, scintillent au loin
comme d'énormes cristaux à facettes. C'est à Sarogosse que je voudrais traduire
le Romancero, si le Romancero pouvait être traduit. Façades éeu,ssonnées et
rouillées, fenêtres en meurtrières, rues mystérieuses comme un gwet-apens, noirs
couvents dormant au soleil, immenses labyrinthes de pierre, où les clochers sou,t
plus nombreux que les hommes, tout garde à Saragosse l'empreinte de cette
(1) <x Vinrent les Sarrasins, — et ils nous étrillèrent d'importance, — car Dieu est pour
les méchants, — quand ils sont plus forts que les bons. »
296 LARAGON
vieille Espagne, qui se faisait déjà si vieille au temps de Charlemagne et du Maure
Gazul. Tolède et Burgos, les deux villes momies, n'en approchent point. Deux
heures de l'après-midi sonnaient, l'heure de la sieste; aussi la ville semblait-elle
déserte comme au jour du jugement. Pas un murmure ne s'élevait de l'immense
damier des rues, si ce n'est au passage de deux ou trois groupes de galériens,
dont les formes athlétiques, les visages bronzés, dépassant l'ombre de quelque
grêle tour sarrasine, allaient silencieusement se perdre sous un pesant arceau des
Goths, ou parmi les ruines que firent nos boulets. Survint un autre galérien, qui,
plus éveillé que les autres, chantait d'une voix lamentable :
Mas que estrellas en el cielo,
Yo le diera punaladas...
« Plus qu'il n'y a d'étoiles au ciel, — je lui donnerais des coups de couteau. » Et
là-dessus l'horloge de la Séo sonna pour la seconde fois deux heures, que répéta
l'Archevêché, que répétèrent successivement et à cinq minutes d'intervalle le Pilar,
l'Hospice, la Casa-Lonja, l'Escuelapia, et une trentaine de couvents, ce qui permet
de savoir qu'il est deux heures pendant une bonne heure et demie.
Mon muletier, qui connaissait la ville, me logea chez un petit bourgeois de la
rue de la Tour-Neuve, près de la place SanFelipe. Cette Tour-Neuve se nomme
ainsi depuis neuf cents ans, et se dresse isolée au milieu de la place San-Felipe,
qu'elle menace de son effrayante masse quadrangulaire, comme un legs d'immor-
telle haine laissé là par les Sarrasins proscrits. La tour de Pise n'est guère plus
inclinée. La rue est en parfaite harmonie avec ce sombre accompagnement. Nulle
part, dans Saragosse, plus noires broderies de pierre et de fer n'émaillent de plus
noires façades; nulle part balcons plus jaloux ne protègent de leurs trèfles rouilles
de plus menaçantes embrasures. — OCalderon, pensai-je, pourquoi vos don Félix
et vos Elvire ne sont-ils plus là? — Deux coups discrètement frappés à la porte
répondirent à cette exclamation mentale, et ma vieille hôtesse entra, m'apportant
sur un antique plateau de faïence le chocolaté obligé. — Quoi ! me dit-elle, vous
voilà déjà au balcon, senor Francesito? Vous y prendrez goût, je vous jure.
— J'en suis persuadé, dona Escolastica.
— Surtout, reprit dona Escolastica en clignant de l'œil, n'oubliez pas que je
vous ai laissé le roseau.
— Quel roseau ?
— Vous le voyez là, dans cet angle... Le plus heureux roseau de Saragosse, sans
me vanter.
— Sur mon honneur, je ne comprends pas.
Mon accent fut sans doute empreint de vérité, car dona Escolastica laissa tomber
ses bras comme dans le paroxysme de l'étonnement.
— Parlez-vous sérieusement? Jésus de mon âme, vous n'avez donc chez vous
ni balcons ni voisines ?
— Mais encore une fois, repris-je, plus intrigué que jamais, qu'a de commun
ce roseau avec les balcons et les voisines?
Pour toute réponse, la senora prit dans un coin le roseau qu'elle m'avait montré,
et qu'assurément je ne supposais pas inscrit dans l'inventaire de mes meubles ;
elle fixa un papier à l'un de ses bouts, et, le promenant sur la façade delà maison
attenante :
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 297
— Ce roseau, caballero, commande (manda) à deux balcons (deux balcons for-
maient, en effet, la tangente au quart de cercle décrit par le roseau) ; deux balcons ,
reprit dofia Escolastica avec un légitime orgueil de propriétaire, et trois sefioras
par balcon!
Dofia Escolastica disait vrai. Un roseau délicatement fendu à l'une des extré-
mités, de manière à pouvoir retenir un billet, régit à Saragosse et dans quelques
autres villes d'Espagne les innombrables intrigues de balcon. Tout voisin bien
appris donne le signal à sa voisine, et il faut bien mal signer son nom ou bien mal
nouer sa cravate pour ne pas obtenir une réponse courrier par courrier, je veux
dire roseau par roseau. Cet échange de madrigaux et de dédains quintessenciés ne
crée d'ailleurs, de part et d'autre, ni droits ni devoirs. C'est Pinoffensive passion
de l'hôtel de Rambouillet traduite en prose des romans de chevalerie. En revanche,
une lettre sans signature, surtout un refus d'écrire, équivalent à un aveu, et alors
c'est à l'église de Notre-Dame de Pilar que se continue l'intrigue. Chaque soir, à
l'heure du rosaire, quand l'immense basilique n'a pas encore couronné de flammes
ses candélabres d'or, et que la lampe perpétuellement allumée devant la statue
miraculeuse de la Vierge (1) projette seule une lueur discrète sous les arceaux,
les amoureux viennent s'agenouiller l'un près de l'autre et causent de leurs
affaires, sans que nul y trouve à redire. L'Espagne a toujours un peu mêlé la dé-
votion à l'amour, et cet accouplement, dont l'extase de sainte Thérèse n'est peut-
être que l'expression épurée, est encore aujourd'hui, comme autrefois, chez nos
voisins, le thème invariable de l'élégie amoureuse. Si une circonstance imprévue
empêche le rendez-vous, on se confie de part et d'autre à un employé de l'église.
A l'époque de mon passage à Saragosse, le sonneur du Pilar était justement renommé
pour sa discrétion.
La fin du jour approchait, et l'intérieur des balcons commençait à bourdonner
déjà d'un murmure confus de voix féminines. Ça et là un rayon du soleil couchant
allait chercher dans le pli des rideaux le creux d'une main mignonne; mais ces
rideaux restaient inexorablement fermés. Enfin une tête de femme se montra, puis
deux, puis trois; et, l'ombre envahissant d'un seul jet la rue de la Tour-Neuve,
tous les balcons reprirent leur toilette de mantilles, la plus gracieuse toilette que
puisse faire un grand balcon noir. Mes voisines de côté et de face répondirent à mon
salut par un signe de tête familier, comme cela se pratique entre voisins de
balcon.
Pendant une heure, à partir du coucher du soleil, les balcons de Saragosse se
transforment en salons de visite, où les senoras rient et parlent toutes à la fois,
tandis que leurs silencieux maris lisent à l'écart les journaux. La manœuvre des
roseaux ne commence jamais qu'à la nuit noire, et quand le bruit simultané des
portes qu'on verrouille et des tambours qui battent la retraite sur la place de la
Constitution a mis en fuite les importuns. Pendant que les balcons du premier et
du second étage vont leur train, les rejas du rez-de-cuaussée ne demeurent point
inactives. On appelle rejas d'énormes cages de fer qui débordent de la façade, à
deux pieds au-dessus de la rue. Les mères les plus vigilantes s'inquiètent beaucoup
moins de la sagesse des filles que de la solidité des rejas. C'est là que le novio
(1) Celte statue, dit la légende, est tombée du ciel, dans le xi8 siècle, vers le temps de
la prise de Saragosse par l'empereur Alonzo-le-BaUulleur. Le manteau et la couronnedont
on la pare les jours de fêle sont estimes plusieurs millions.
298 l'aragon
(fiancé) vient chaque soir entretenir sa novia avec la permission des grands pa-
rents, hlnfin les caves même n'envient rien ni aux balcons, ni aux rez-de-chailssée.
La plupart de ces caves sont des cabarets, où, à la nuit, la marrana vient danser
avec son marrano, qui, depuis le matin, s'y livre à des festins de morue frite. Le
marrano est à Saragosse ce qu'est le manolo à Madrid, le jaque à Malaga, à cette
différence près que le jaque et le manolo font semblant de travailler le jour à
quelque chose, tandis que le marrano n'a pour mission que de manger de la morue
frite de l'aube à la brune.
Un soir que la tiédeur embaumée d'une nuit de juillet m'avait retenu plus tard
que d'ordinaire à mon balcon, je vis passer une rondalla, probablement la der-
nière rondalla. Le vent, si faible qu'on ne l'entendait pas, jetait à chaudes bouffées
dans la ville les senteurs de romarin enlevées à la plaine. On aurait dit le recueil-
lement et les parfums d'une immense basilique. A intervalles inégaux, semblable
au son de l'orgue, s'élevait une lente ondée de mugissements : l'Èbre venait de
briser de plus fortes vagues aux arches du vieux pont del Angel, et, sur tous ces
parfums, ces silences et ces bruits, le ciel jetait son illumination d'étoiles, frangée
en guirlandes fantastiques par la silhouette des pignons et des clochers. Tout à
coup un murmure croissant de guitares et de mandores s'éleva dans la direction
de la place du Marché. A ce signal, la rue entière, qui semblait endormie, se
réveilla avec fracas. — Rondalla! criaient joyeusement les senoras, accourues
sur le balcon dans le plus simple négligé. — Rondalla! rondalla! hurlaient les
marranos avinés, sortant en foule des cabarets pour aller rejoindre avec leurs
guitares la sérénade ambulante.
La sérénade approchait. Au vacarme centuplé des instruments se joignit un
long cri lugubre comme la première phrase d'un Requiem, puis un silence, puis
ce même cri répété jusqu'à six fois, avec un égal nombre de silences, et tout cela
dans un faux-bourdon étrange, fantastique, aigre, riant et funèbre tout à la fois.
A la sixième reprise, les voix se taisent brusquement et d'aplomb, comme si tous
les chanteurs étaient frappés de mort au milieu de la dernière note; mais un im-
perceptible frôlement de guitare s'empare peu à peu de l'oreille. Ce ne sont
d'abord que des ritournelles capricieusement filées, où lutine çà et là le timbre
cristallin des mandores. Le rhythme devient ensuite plus véhément; chaque note
éclate, se brise en milliers de notes, et ce n'est plus qu'un déluge de sons limpides,
aigus, diamantés, éblouissants, d'étincelles d'arpèges pétillant en crescendo, mou-
rant en soupir, remontant et tourbillonnant en gammes effrénées, inouïes, et
d'une vitesse qui tient du vertige, pour s'éteindre dans un silence aussi inattendu
que celui où viennent d'expirer les voix. Les chanteurs reprennent après deux ou
trois pauses. Tel est l'air national des Aragonais, la jota aragonesa, déjà popu-
larisé en France par quelques théâtres, niais dont on ne peut comprendre l'effet
magique et sans nom que la nuit, sur les montagnes ou dans le sombre labyrinthe
d'une ville espagnole La jota, par la simplicité de son rhythme, par les répéti-
tions qu'elle admet, se prête beaucoup à l'improvisation, et les improvisations ne
manquèrent pas celte nuit-là; maint impertinent solo fit rougir à tour de rôle
les senoras du voisinage que le médisant improvisateur finissait, du reste, pat
comparer à toutes les fleurs d'un parterre et à toutes les saintes du paradis.
De stations en stations, la rondalla arriva sous le balcon de ma voisine de
gauche, divine blonde de ce beau sang flamand qui, en Espagne, s'est con-
servé si pur quoique adouci, depuis le règne de Charles-Quint, et ma voisine obtint
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 299
les trois couplets suivants, qui, je regrette de le dire, n'étaient pas une impro-
visation :
Y los angeles del cielo,
A quien Dios mismo formô,
Truecan lo blanco por duelo,
Porque no son en el suelo,
A miraros como yô.
Y las hermosas pasadas
Que fueron ya desta vida
Son contentas y pagadas,
Porque fueron enterradas
Primero que vos nacida.
Y los difuntos pasados,
Por mucho santos que fuesen,
En la gloria son penados,
Desconientos, no pagados,
Por morir sin que os viesen (1).
L'intermède des guitares et des mandores reprit; mais, dès les premières me-
sures, les musiciens s'arrêtèrent déconcertés : une cinquantaine de voix chantaient
sur un autre air à deux cents pas de là, du côté de la rue de las Botigas ondas.
— Sainte Vierge! voici maintenant les autres! s'écria le peuple féminin des bal-
cons avec de petites frayeurs mêlées de plaisir. — Les autres! répétèrent les
concertants furieux à travers un déluge d'épouvantables jurons. La seconde troupe
continuait imperturbablement son air, la première reprit le sien , et elles s'avan-
cèrent l'une contre l'autre en raclant de la guitare sur des tons différents. Au
moment de la rencontre, chaque troupe émit la prétention de tenir la rue. et on
tira les couteaux : simple rivalité de sociétés philharmoniques. Tous les quartiers
de Saragosse avaient, de temps immémorial, à cette époque, leurs troupes d'ama-
teurs, aussi divisées entre elles que les Capulets et les àiontaigus du moyen âge
italien, et dont le point d'honneur consistait à s'interdire l'une à l'autre l'exercice
de la guitare. C'est en cela que consistaient les rondallas. Je parle au passé, car,
dès le lendemain, l'autorité fît placarder un ordre qui proscrivait à l'avenir toute
espèce de rondalla. L'autorité fut influencée, dit-on, par le faux bruit qu'on s était
servi d'armes à feu , innovation qui fût devenue très-dangereuse pour les simples
spectateurs. Je puis affirmer que ce bruit était une calomnie. A la vérité, plusieurs
de ces messieurs étaient armés de tromblons, ce qui ne lire pas à conséquence
dans le pays; mais on ne se servit que du couteau. A la première explosion d'in-
jures et de cris avait succédé une sorte de silence. Il faudrait le pinceau de Goya
ou la plume d'Hoffmann pour peindre cette mêlée presque muette, ces tètes noires
qui s'agitaient, ces bras aussitôt baissés que levés, ces couteaux, ces poitrines nues,
ces ceintures rouges, vertes ou bleues, reluisant, tournoyant ou volant en lam-
beaux à la lueur des lanternes, et ces mandores brisées en rendant un son acre
(1) « .... Et les anges du ciel, — que Dieu lui-même a formés, — changent le blanc en
deuil, — n'étant pas sur la terre — à vous voir comme moi.
» Et les belles d'autrefois, — qui ne sont plus de cette vie, — sont heureuses et récom-
pensées, — puisqu'elles étaient enterrées — avant que vous fussiez née.
» Et les trépassés d'autrefois, — tout saints qu'ils fussent, — pleurent dans la gloire, —
malheureux et sans récompense, — pour être morts sans vous voir. »
500 l'aragon
et plaintif. Va homme, un seul, resta sur le carreau. La rue et les balcons furent
déserts en un clin d'œil, car, en Espagne, le témoin d'un meurtre est ordinaire-
ment mis au secret.
IV. CABRERA ET MONTÉS DEVANT SARAGOSSE.
Peu de jours après la rondalla, nous eûmes une assez chaude alerte. Cabrera,
après avoir écrasé à Maëlla les derniers débris de la garnison de Saragosse, était
tombé le matin même sur la banlieue de la ville, et, du haut de la Tour-Neuve, on
voyait se rétrécir d'heure en heure le cercle lugubre de l'incendie, cet avant-cou-
reur de l'assaut. Quand je dis nous, en parlant d'alerte, je fais insulte au flegme
de ces dignes Saragossans. C'était un dimanche qu'on avait eu avis de l'approche
des carlistes, et, suivant l'usage immémorial du dimanche, la population s'était
répandue tout entière en dehors des remparts, à portée de carabine des éclaireurs
ennemis. Les petits bourgeois dînaient en famille sous les platanes du Torrero.
Les marranos éparpillés sur le champ du Sépulcre, au bruit des guitares raclées
derrière les barreaux de fer de l'Aijaferia (1) par les prisonniers factieux, défiaient,
en dansant, les premières fraîcheurs du cierço, sorte de mistral aragonais qui
apporte parfois les glaces de Norwége aux citronniers en fleur. Le beau monde
enfin émaillait de capes , de mantilles, d'éventails de nacre et d'épaulelles d'or
l'aristocratique boulevard de Santa-Engracia, et ça et là quelques groupes bruyants
commentaient avec chaleur la polémique engagée la veille entre les deux jour-
naux de Saragosse sur le mérite intrinsèque du- romantisme français. De temps à
autre , un paysan effaré venait chercher le général San-Miguel dans la cohue des
promeneurs :
— Quoi de nouveau? lui demandait-on au passage.
— L'avant-garde est à dix minutes , au moulin de la Casa-Blanca.
— Ils s'arrêteront là pour ce soir, se disaient les questionneurs en manière
d'à parte, et chacun reprenait paisiblement la causerie interrompue.
J'accostai un groupe de sept ou huit voisines. La conversation était beaucoup
plus sérieuse chez ces dames, car il s'agissait du bal masqué annoncé pour le 15,
à l'occasion des fêtes du Pilar. — Vrai! doïïa Angustias? — Oui, ma chère, j'at-
tends un domino de France. Savez-vous les vilaines choses qu'on raconte de
Cabrera? — Des horreurs, ma chère! Est-il noir ou rose? — Noir. Venez à ma
tertulia et amenez-moi Dolorès. — Dolorcita, la pauvre! vous savez bien que sa
robe de deuil n'est pas encore prêle. — Ay! que lastima! son frère dansait si
bien i — Fobrecilo! c'est avec moi qu'il a dansé son dernier britanno. — Ce ne
sont pas les danseurs qui feront faute cette année... Et les senoras se montraient
du coin de l'œil un cercle nombreux d'officiers qui faisaient, à quelques pas de
là, tous leurs efforts pour attirer l'attention des jolies promeneuses.
Ces officiers paraissaient très-contents d'eux-mêmes. Chaque déroute de l'armée
du centre (et l'année 1838 en avait vu de nombreuses) rejetait à Saragosse deux
ou trois états-majors sans cadre, qui promenaient six mois durant dans les balcons
(1) Ancien palais des rois maures de Saragosse,, converti en prison, et où se trouvaient
détenus huit cents prisonniers factieux.
PENDANT LA &UERRE CIVILE. 301
et les paseos de la ville leurs avantages personnels et leur superbe dédain pour le
civil. C'était, sans variante aucune et aux victoires près, l'antagonisme impérial
du « bourgeois » et du « traîneur de sabre. » Comme partout, le beau sexe avait
pris fait et cause pour l'armée, et, dans un temps où le plus mauvais cadet de
village se mêlait de porter l'épaulette, je vous laisse à penser la besogne des mères,
des frères et des maris. La France se trouvant un peu mêlée à toutes les façons
du dandysme ultra-pyrénéen, ces modernes Almaviva avaient pris au mot les mus-
cadins du directoire, et la moitié de leurs visages disparaissait dans les profon-
deurs d'un col exorbitant, assez large du reste pour permettre des airs penché- .
Joignez à cela le grasseyement andaloux, qui eût fait se pâmer Garât lui-même.
Ces messieurs n'avaient eu garde surtout d'omettre la « légèreté française, » cette
tradition qu'il faut aller chercher maintenant à Madrid ou à Moscou : l'œil aussi
vaurien que possible, le poing à la hanche, le jarret tendu, ils paradaient imper-
tinemment autour des senoras éblouies, en se communiquant leurs remarques à
haute et intelligible voix, comme doivent le faire de jeunes héros pris de vin.
Il circulait pourtant dans cette foule endimanchée une vague inquiétude et
parfois des éclairs de colère. Montés, le fameux torero, qui devait arriver de Ma-
drid pour les courses du Pilar, parviendrait-il à percer l'armée factieuse? Quand
ce doute attristant venait suspendre les causeries, peu s'en fallait que la popu-
lation ne se précipitât, furieuse, vers les bivouacs de Cabrera. Les marranos seuls
prenaient la chose avec philosophie. — Si no hay toros, habrâ prisioncros ; ce si
on ne donne pas des taureaux, on donnera des prisonniers, » se disaient-ils l'un
à l'autre, et les jeunes marranas, joignant le geste à la parole, faisaient coquette-
ment glisser leur index sous leur menton, en saluant, à travers les grilles de fer
de l'Aljaferia, les prisonniers en question , qui grattaient de plus belle la guitare
en l'honneur de ces demoiselles.
En somme, le 7 octobre 1838 fut un dimanche assez gai. Ce n'était ni bravade,
ni apathie de la part des Saragossans ; mieux que cela, c'était de la belle et bonne
indifférence, commune, du reste, à cette époque, à tous les Espagnols. Cinq ans
de troubles avaient porté à son apogée la lassitude des esprits. A force de tour-
noyer dans cet inexorable cercle de sacrifices inutiles, de succès et de défaites
saus résultat, de luttes toujours renaissantes, nos placides péninsulaires avaient
pris le sage parti de fermer les yeux sur tout. L'Espagne était à la guerre civile
comme on est ailleurs en hiver ou en été. En vain l'habile tragédienne s'étudiait-
elle à varier les péripéties du drame : le spectateur n'applaudissait ni ne sifflait,
et, si elle a fini par baisser la toile, c'est qu'elle a vu son parterre de quinze mil-
lions d'hommes bien près de s'endormir.
Le cierço, devenu tout à coup glacial, fit ce que n'avait pu Cabrera; il força la
population à rentrer, et le général San -Miguel s'empressa de faire fermer les
portes. Le sort de son prédécesseur Esteller, assassiné le 5 mars précèdent, pour
avoir laissé Cabauero pénétrer pendant la nuit dans la ville, lui donnait sans doute
à réfléchir. Les marranos, ne comprenant pas l'utilité d'un général qui ne savait
pas faire respecter leur sommeil, avaient traiué Esteller par les rues jusqu'à la
place de la Constitution, où quelques balles avaient achevé l'œuvre des couteaux.
San Miguel fut, du reste, admirable. Toute la soirée, on le vil, sur les trottoirs du
Coso, fumant et délibérant avec les marranos et les bourgeois. Malheureusement
ces deux classes de citoyens n'étaient pas d'accord. Les bourgeois conseillaient la
panacée ordinaire, c'est-à-dire l'installation immédiate d'uue junte; mais les mar-
tome i. -I
30:2 i/aragoct
ranos parlaient fort légèrement des juntes, et proposaient de trancher à eux seuls
la question par le massacre des prisonniers. Pour complaire aux bourgois, San-
Miguel convoqua une junte; et la junte, pour complaire aux marranos, décréta
pendant la nuit la mort d'un certain nombre de prisonniers, en représailles d'un
égal nombre fusillé naguère par ordre de Cabrera. Tout le monde était ainsi
satisfait.
Cette satisfaction, il est vrai, ne fut pas de longue durée. La junte, ne voulant
ni exaspérer l'ennemi, ni se priver, en cas d'assaut, d'un otage précieux» avait
décidé que l'excution des prisonniers n'aurait lieu que plus tard; mais, le lende-
main, les marranos s'étaient réveillés en goût de sang. Dès le point du jour, ils
encombraient la place de la Constitution, vociférant contre la junte, qui avait
gâté leur première idée, et insistant pour le massacre immédiat des factieux. San-
Miguel, qui allait de groupe en groupe, essayant de renouer les causeries de la
veille, n'était plus écouté. En vain frappait-il sur l'épaule des marranos influents,
questionnant l'un sur sa marrana, l'autre sur son cheval, un troisième sur l'effet
probable de la nouvelle batterie du Carmen : le marrano fronçait le sourcil, et
s'éloignait en murmurant : « Tout ça c'est pour tromper le pauvre monde; moi,
je préfère les prisonniers. » Et l'exaspération montait à son comble, et, de ce flot
de têtes noires, de cette tempête de voix irritées, sortaient, bourdonnement lugu-
bre, quatre uniques syllabes : — Degollarlos! — massacrons-les! Un moment il
se fit silence, et tous les visages se tournèrent vers un groupe animé qui station-
nait à l'entrée du Coso. Bientôt alla s'élargissant autour de ce groupe une nouvelle
ondée de murmures, et grossi, de proche en proche, par les colères, les joies, les
terreurs de la foule, ce cri : — Chorizo s'est évadé! — vint expirer au pied du
cercle où se trouvait enfermé le général.
San-Miguel, que je venais d'accoster, pâlit malgré tout son sang-froid. Il n'y
allait plus de la vie des prisonniers, mais de sa propre tête. Chorizo, l'épouvante
des bourgeois, l'adoration des marranos et ta coqueluche des marranas, était un
simple abatteur, qui, à la tête d'une trentaine de coupe-jarrets, gouvernait et oppri-
mait Saragosse dans les jours d'émeute. Chorizo avait ordonné et dirigé de sa
personne l'assassinat public commis sept mois auparavant sur le général Esteller,
et l'autorité s'était acquis une certaine réputation d'audace en envoyant ce boucher
d'hommes expier son forfait à la forteresse de Monzon. Vraie ou fausse, la nou-
velle de l'évasion de Chorizo (1) devait sonner très-mal aux oreilles de San-Miguel.
Une subite inspiration le sauva. 11 parla bas à un officier, qui fendit en toute hâte
les groupes, et, un instant après, San-Miguel se trouvait seul sur la place de la
Constitution. La générale avait battu, et la population, supposant l'assaut com-
mencé, s'était portée en masse sur les remparts. Pendant vingt-quatre heures, la
ville fut muette comme une nécropole; çà et là seulement un bruissement de pas
annonçait l'arrestation de quelques suspects, à qui l'Aljaferia allait ouvrir ses
grilles, et dont les blêmes visages ne déparaient pas ce cadre de solitude et
de mort.
En réalité, l'ennemi n'avait pas bougé de ses bivouacs, et tout danger disparut
même dans la matinée suivante. Soit que l'arrestation des suspects eût dérangé
ses plans, soit que, dans son inexpérience des opérations de siège, il n'osât pas se
(1) Chorizo (saucisson) n'était qu'un nom de guerre donné au Treslaillon aragonais. à
cause de sa petite taille.
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 3()Ô
mesurer avec ce colosse endormi, dont la cuirasse de pierre avait ébréché, trente
ans auparavant. l'épée de Napoléon, Cabrera s'éloigna de Saragosse. Harassés à
dessein de rondes, de marches et de contre-marches pendant un jour et une nuit,
les marranos furent les premiers à dire que la patrie était suffisamment sauvée.
Des prisonniers et de Chorizo, il n'en fut plus question.
Le lendemain était la fête anniversaire de la reine, et, selon l'usage, le crieur
public enjoignit, à son de trompe, aux habitants « d'illuminer sous peine d'a-
mende. » Comme on voit, l'autorité saragossane n'y mettait pas d'hypocrisie. Per-
sonne d'ailleurs ne s'avisa d'en rire ou d'en murmurer. Aimée ou non, Isabelle II
était le mot de ralliemenl, le signe conventionnel adopté par les libéraux : l'ordre
d'illuminer en son honneur ne choquait pas plus que n'avait choqué, trois jours
auparavant, la défense de porter le béret basque, iusigne habituel des carlistes.
— f'iva la reyna au?i no Jo merezea! criaient les gardes nationaux de Saragosse
dans la nuit du 5 mars, en courant sus aux soldats de Cab ;ùero ; m vive la reine,
bien qu'elle ne le mérite pas! » — Cette façon froide et rassise d'envisager les
choses qui, a certains degrés, se retrouve dans toutes les provinces et caractérisa
tous les partis espagnols, a son bon côté. Si elle exclut le dévouement aux per-
sonnes, elle exclut aussi ces rancunes d'individu et de caste, qui, à l'issue des
guerres civiles, divisent ailleurs les citoyens. Pour l'immense majorité des Espa-
gnols, la dernière lutte n'a été qu'une partie loyale, où l'enjeu et les droits étaient
égaux de part et d'autre, où l'acharnement était quelquefois permis, mais en
dehors de laquelle tout serait dit. La plupart des carlistes ont pu rentrer en
Espagne saus avoir à braver les vengeances du parti libéral, et sans songer, de
leur côté, à faire d'inutiles retours vers le passé. L'adversaire n'avait opposé
qu'uue reine à leur roi; mais la reine était par hasard un atout, et à cela que
répondre? f'iva la reyna aun no lo merezea! La philosophie pratique de l'Espagne
s'est toujours inclinée devant une nécessité bien reconnue, et c'est la, pour qui
saura l'employer, un infaillible moyen de gouvernement. Peu importe au gouverne-
ment de cherche: des sympathies. 11 ne sera, quoi qu'il fasse (dans certaines limites,
bien entendu), ni plus ni moins aimé. La condition essentielle pour lui, c'est d'eue
fort, de le paraître surtout. Ce fatalisme tolérant, ce respect de l'opinion et de la
position d'autrui, se sont exerces parfois jusqu'en pleine guerre civile. Pour ne
pas citer le trait fort connu de ces soldats ehrislinos et carlistes qui, entre deux
fusillades | allaient se confondre dans les joyeuses évolutions d'un bal de vil 1
voici un autre trait qui se rapporte à la nuit du 5 mars. Deux tambours se rejoi-
gnent, à quatre heures du malin, dans une de ces étroites ruelles de Saragosse où
trois hommes ont peine à marcher de front, et à plus forte raison deux tambours:
— Pourquoi bats-tu la générale?
— Pourquoi bats-tu le rappel?
— J'ai mes ordres.
— J'ai mes ordres aussi.
En ce moment, une lanterne qui passait éclaira chez l'un le béret carliste, chez
l'autre l'uniforme bleu des nacionahs saragossans Deux français auraient dégainé;
mais les deux tambours poursuivirent leur chemin de conserve, en continuant de
battre, l'un la générale, l'autre le rappel. Ils admettaient réciproquement la légi-
timité de leurs baguettes.
504 l'aragon
V. —UN TOURISTE EN CAPILLA.
J'avais pris les mœurs constitutionnelles sur le fait; mais ce n'était là qu'une
face de la médaille. Le côté carliste me manquait encore, et, pour tout avouer, je
regrettais presque que Cabrera ne m'eût pas permis de compléter mes observations
sur ses coupe-jarrets aragonais et catalans. Je n'avais rien perdu pour attendre.
Je partis au mois de décembre de Saragosse par un convoi de galères qui se ren-
dait à Madrid. Je comptais visiter ainsi plus à loisir le Bas-Aragon, que je décrirai
en deux mots : de Saragosse à Almunia, c'est un désert; d'Almunia à Calatayud,
un jardin. Calatayud se compose de deux villes bien distinctes : l'une, étalant, au
pied d'une falaise à pic, ses ruines romaines et gothes, ses sveltes minarets, qui
resplendissent sous leur revêtement de faïence coloriée; l'autre, bâtie ou plutôt
creusée dans la coupe verticale de la falaise. Un rebord anguleux qui figure un
toit, parfois un grossier placage de maçonnerie en guise de façade, des sentiers en
boyau serpentant d'une hutte à l'autre comme sur la vase humide les sillons d'un
énorme ver, donnent seuls à ces terriers aériens l'aspect d'habitations humaines.
A quelque distance de Calatayud, les vignes, les amandiers, les grenadiers, dispa-
raissent; la pâle verdure des saules remplace celle des oliviers, et, par une série
graduelle de collines que hérissent les tours de l'Aragonais et du Goth, on atteint
ce triste plateau de Castille-Nouvelle, où l'élévation du sol, jointe à la pureté de
l'air, improvise, par le 40° de latitude, un climat hyperboréen.
Nous fûmes, les premiers jours, sur un perpétuel qui-vive. Un convoi de muni-
tions et d'habillements, destiné à l'armée du centre, venait d'être dirigé de Madrid
sur Saragosse, et nul doute que les carlistes essaieraient de le surprendre sur
quelque point de la route. Nous arrivâmes pourtant sans encombre à Alcolea-del-
Pinar, petit bourg défendu par une église fortifiée et par quelques soldats qui
prenaient le soleil avec une insouciance parfaite. Leur officier, que j'interrogeai
sur la position des troupes carlistes, m'assura que la plus rapprochée était à une
vingtaine de lieues, et que le reste de la route était parfaitement sûr.
Moins de cinq minutes après notre passage, huit cents carlistes tombaient sur
la garnison d'Alcolea par une de ces marches foudroyantes qui semblaient prêter
aux colonnes de Balmaseda, de Cabrera et de Cabaîîero, le don d'ubiquité. Ils
pouvaient aisément nous apercevoir; mais nos conducteurs ne hâtèrent pas pour
cela l'allure de leurs galères. Ces dignes Aragonais s'arrêtèrent même à Sahuca, à
moins d'une lieue d'Alcolea. A ma demande de passer outre, ils s'étaient bornés
à répondre que Sahuca était de temps immémorial, pour les galères de Saragosse,
une étape de couchée, et qu'après tout leurs pauvres mules ne partageaient pas
mon antipathie politique à l'égard des factieux.
Au nombre des voyageurs se trouvait un vieux commandant de l'armée du
centre, en congé pour Badajos, sa patrie. Je n'ai jamais vu vieillard si maigre et si
taciturne. Je trouvai pourtant grâce devant son humeur morose au point que don
Gregorio (c'était son nom) m'offrit, dès le second jour du voyage, de partager avec
lui le bénéfice de son billet de. logement. J'avais accepté, car toutes les posadas
sont détestables sur cette route. Si l'alcade chargé de nous assigner notre logis
s'avisait d'émettre un doute sur la réalité de mes droits, don Gregorio levait tran-
PENSANT LA GUERRE CIVILE. 30;)
quillement sa canne, et elle ne s'était pas abaissée deux fois que le magistrat se
confondait en excuses. Du reste, pas l'ombre d'une protestation. La bastonnade
était à cette époque le lot quotidien des alcades de village : un simple caporal
eût cru se manquer à lui-même en négligeant la moindre occasion de constater
sur les épaules de ces souffre-douleur municipaux la prééminence du militaire
sur le civil.' Presque tous, d'ailleurs, étaient de pauvres diables que les habitants
payaient pour ce rôle de bouc-émissaire. Malgré l'intérêt de curiosité qui s'atta-
chait pour moi à voir battre l'autorité constituée, je regrettais d'occasionner de
semblables scènes; mais don Gregorio avait fait taire mes scrupules en déclarant
que, moi absent, il ne s'en passerait pas moins la fantaisie.
Nous trouvâmes chez l'alcade de Sahuca deux paysans, envoyés, l'un par l'al-
cade d'Alcolea, qui faisait savoir au chef christino de Villaverde l'entrée des car-
listes, l'autre par l'alcade de Villaverde, qui mandait au chef carliste d'Alcolea la
.retraite de la garnison constitutionnelle. Ces deux paysans venaient se relayer
chez l'alcade de Sahuca, qui s'empressa d'expédier deux autres émissaires, l'un
au chef christino de Villaverde, l'autre au chef carliste d'Alcolea. — Vous le voyez,
messieurs, nous dit-il, nous voulons contenter tout le inonde: eh bien! nous
sommes battus des deux côtés.
Calculant que, si les factieux visitaient Sahuca, ce serait pour piller notre convoi
de galères, nous nous fîmes loger le plus loin possible de la posada où il était
remisé. Le lendemain, je m'éveillai avant le jour. J'étais sous l'impression de ce
double bien-être qui résulte d'un péril passé et des douceurs d'un bon lit par une
nuit froide et pluvieuse, quand des coups sourds, à bruissement métallique, vin-
rent ébranler la porte de la maison. — Faïciosos ! murmura dans son patois un
valet de charrue, qui était entré à pas de loup dans ma chambre, et qui s'enfuit
aussitôt. J.'appelai don Gregorio, qui marmottait dans la pièce voisine des jurons
et des Ave Maria.
— Combien en a-t-on fusillé à Saragosse? me demanda-t-il à demi voix.
— Soixante.
— Ergo, Cabrera est en retard de huit, et nous risquons fort... Ave Maria
purissima...
Le bruit des crosses et des haches redoubla, et cinquante voix crièrent : Abrir
6 se degolla todo! — « ouvrez, ou on égorge tout ! »
C'était le meilleur parti à prendre. J'appelle à grands cris maîtres, valets et ser-
vantes : silence complet, et la porte craquait déjà. Je résolus d'ouvrir moi-même.
Impatient, courant à droite et à gauche dans une obscurité profonde, je me heurtai
en cinquante endroits. Deux allumettes avaient roulé sous mes doigts en éclatant,
mais en s'éteignant aussitôt, et la porte ne rendait plus que le bruit aigre, fêlé, du
bois qui mollit et cède. La troisième allumette fut heureusement moins rebelle.
et en moins de deux secondes j'avais ouvert la porte, dont l'embrasure se hérissa
aussitôt d'un faisceau de baïonnettes.
— sltras! (arrière!) dit une voix qui rendit les baïonnettes immobiles. En ce
moment, une lanterne sourde éclaira la scène, et les rangs des factieux s'ouvrirent
respectueusement devant le sehor comisario. C'était un élégant jeune homme d'une
tenue irréprochable.
— Monsieur le commissaire, dis-je en m'avançant, vous le voyez, nous nous
sommes rendus.
— Rassurez-vous, caballero, me répondit-il avec aménité.
306 l'aragon
Je le saluai avec une politesse qui eût peut-être paru excessive en toute autre
circonstance, et qu'il me rendit d'ailleurs avec usure. Il y eut même assaut de
courtoisie entre nous au pied de l'escalier, où il me céda galamment le pas. A la
troisième marche, j'étais enchanté de ma nouvelle connaissance, qui me dit à la
quatrième :
— Mon gentilhomme, faites-moi la faveur de votre manteau.
— Je n'en ai pas, dis-je un peu déconcerté.
— C'est bien! reprit le commissaire d'un air piqué. Où est votre compagnon?
— Ici, monsieur l'officier, répondit don Gregorio d'une voix dolente. Le vieux
routier s'était fait, pour la circonstance, une mine si souffreteuse, si humble, si
bourgeoise dans l'acception militaire de ce mot, que le plus timide alcade de Cas-
tille lui eût rendu en ce moment tous ses coups de bâton.
— Maintenant, camarades, dit le commissaire, parlons franc. — Je frémis à ce
mot de camarades; nous étions évidemment dénoncés. — Vous êtes ici par billot
de logement?
— Franchement, oui, me hâtai-je de répondre d'un ton que je voulus rendre
léger. La posada est si mauvaise que nous ne nous sommes pas fait scrupule de
mystifier ce pauvre alcade en nous donnant à lui comme...
— Pas mal trouvé ! interrompit le commissaire. Puis, s'adressant à don Gre-
gorio : — Et vous, mon ancien, que nous contez-vous?
— Moi, monsieur l'officier, psalmodia don Gregorio avec des intonations admi-
rables de vérité, je ne suis qu'un pauvre écrivain public de Saragosse... je vais
chercher mon pain à Madrid. La misère est bien grande, mon brave monsieur,
bien grande!
Le commissaire éclata de rire.
— A merveille, dit-il ; et cette redingote à collet droit?
— J'ai été d'église, mon respectable officier... du temps des autres... vous
savez?
— Et que nous dites-vous de cette casquette? reprit le commissaire en prenant
des mains d'un soldat un bonnet de petite tenue, dont la vue parut déconcerter
don Gregorio. Ce bonnet était le sien ; bien que le galon en fût arraché, le vieil
officier avait jugé prudent de le jeter par la fenêtre, et, sur le sol blanchi par la
neige, les factieux l'avaient facilement aperçu. Don Gregorio pouvait d'autant
moins décliner ses titres de propriété, qu'il avait la tête nue, et que le bonnet s'y
adaptait parfaitement.
— Je l'ai acheté à la friperie, dit-il.
— Comme vous y avez acheté cette balafre, dit le commissaire en suivant du
doigt le large sillon d'une cicatrice qui partageait le menton du commandant. J'en
suis bien fâché, mais, vous le savez comme moi, en temps de représailles les ordres
sont rigoureux.
— Mais non! mille fois non! m'écriai-je outré. Nous ne sommes pas militaires.
Voyez plutôt nos papiers... Et je tendis mon portefeuille. A vrai dire, j'ignorais si
mon compagnon pouvait affronter la même épreuve; mais, la cause de don
Gregorio étant définitivement perdue, je ne devais plus songer qu'à tirer mon
épingle du jeu.
— Des papiers, en a qui veut, dit le commissaire en refusant de prendre mon
portefeuille, et là-dessus il nous quitta, en chargeant deux soldats de veiller à ce
qu'on nous respectât.
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 307
Le corridor qui menait à l'escalier était hérissé dé baïonnettes derrière les-
quelles se mouvaient les bérets écarlates et bleus de la troupe. Il eût fallu le
crayon de Cbarlet avec la couleur de Rembrandt pour saisir ces effets magiques
d'armes étincelantes et rouillées, cette vague lueur de la lanterne sur ces faces
balafrées, pâles, couleur de bronze, et dardant sur nous avec des impatiences de
loup leurs fauves prunelles.
— Caballero, me faites-vous la faveur? dit tout à coup un gigantesque Catalan
qui, d'une main, me serrait la gorge et, de l'autre, fouillait dans mes poches. L'un
des factionnaires chargés de veiller à ce qu'on nous respectât prit pour un essai
de résistance les soubresauts convulsifs que m'arrachait le manque de respiration,
et il m'asséna deux coups de crosse sur la poitrine, pendant que le second faction-
naire prêtait main-forte à un Bas-Aragonais qui faisait à don Gregorio des poli-
tesses anaiogues.
Peu d'instants après, l'ordre fut donné de nous conduire à la posada où logeaient
les chefs du détachement. Je protestai vainement que je n'étais qu'un touriste, le
plus éclectique des touristes. — Arme au bras, alignez-vous ! cria un sergent sans
m'écouter, et nous fûmes placés au centre d'un peloton. Nous trouvâmes au rez-
de-chaussée le valet de charrue se débattant comme un désespéré entre quatre
soldats qui lui liaient les mains derrière le dos. — Buen mozo! (un beau garçon !)
dit le sergent en le toisant d'un coup d'ceil de racoleur. Le malheureux valet fut
placé à notre suite entre deux fusils, et la cause du trône et de l'autel compta un
défenseur de plus.
Quand nous arrivâmes à l'hôtellerie, le chargement de nos trois galères gisait
éparpillé et dépecé sur le sol de la remise. Porcelaines, cristaux, ornements d'é-
glise, pièces de mousseline, horlogerie, caisses de confitures et de nougats, rou-
laient confusément dans la boue sous les pieds des hommes et des chevaux.
Toutes les bouches mâchaient, toutes les voix juraient, toutes les mains rapinaient
ou brisaient, et sur ce pandémonium hurlant de cous nus et de poitrines nues
planait la voix formidablement enrouée d'un robuste manchego, qui, perché sur le
timon d'une galère, une chape d'officiant au dos et un ostensoir brisé aux mains,
lançait à pleine poitrine sur l'assistance distraite un sonore Dominus vobiscum.
On nous introduisit dans la salle basse de l'hôtellerie. Trois hommes accoudés
à la table de cuisine, sur laquelle on avait à demi déployé, en guise de tapis, une
magnifique pièce de velours, écoutaient, les sourcils froncés, le rapport de deux
paysans.
Le commissaire s'avança. — Senores, voici nos deux prisonniers. L'un, le plus
âgé, est probablement de la division Orâa; quant à l'autre...
— Fusilarlos ! fusilarlos ! dirent en se retournant à demi les trois hommes, et
cela du ton de gens qu'on viendrait déranger pour une bagatelle. L'un d'eux, qui
portait sur son uniforme une longue veste en peau d'agneau, ajouta, en jetant un
coup d'œil sur mes cheveux, un peu longs, comme on les portait alors : Este sera
maçon (celui-ci est sans doute franc-maçon), et l'audience fut levée.
On nous conduisit au premier étage, dans l'unique chambre de l'hôtellerie, et
on plaça deux factionnaires à la porte.
— Connaissez-vous la veste de peau d'agneau? me dit don Gregorio.
— Non.
— Eh bien! c'est Palillos. — Avez vous remarqué son voisin de droite?
— Oui.
508 i/aragon
— C'est Balmaseda. Quant au troisième, ce pourrait bien être Llangostera, car,
enfin, qui se ressemble...
Et, sans achever le proverbe, don Gregorio se blottit, la tête sous le manteau,
dans un coin d'où il ne bougea plus.
Llangostera, Balmaseda, Palillos!... Je n'avais pas pu réussira voir Cabrera
face à face, mais j'étais amplement dédommagé. Jamais plus lugubre et plus san-
glante trinité ne s'était donné rendez-vous sur un grand chemin. Cabrera, quoi-
qu'il professât un suprême dédain pour le traité Elliot, fusillait, du moins avec
certaines formes, et presque toujours sous prétexte de représailles ; mais Llangos-
tera, Balmaseda, Palillos, notamment les deux derniers, fusillaient indifférem-
ment, parce qu'on était militaire, parce qu'on était voyageur, ou simplement parce
qu'on était en vie.
Un brasero, seul système de chauffage connu en Espagne, était au centre de la
chambre, et, a côté du brasero, un officier s'efforçait vainement d'ouvrir un néces-
saire à secret dont, une heure auparavant, j'étais propriétaire. J'en fis un prétexte
pour lier conversation.
— Quoi ! ceci est à vous? Faites-moi donc la faveur.... me dit l'officier en me
passant le nécessaire, et je poussai obligeamment le secret. L'officier parut un peu
désappointé en n'apercevant que des cigares. Il en alluma un, et m'invita à l'imiter.
Nous causâmes. Il avait habité Saragosse, et me questionna particulièrement sur
une famille dont j'eus l'occasion de lui parler en très-bons termes. D'autres offi-
ciers, presque tous jeunes, entrèrent successivement, et bientôt ils furent une
vingtaine autour du brasero, guettant, pour la plupart, avec une anxiété qui m'eût
paru comique sans la circonstance, la moindre occasion d'échanger avec moi les
quelques lambeaux de français que leur fournissait leur mémoire. Ces jeunes gens
étaient d'ailleurs pleins de savoir-vivre. A les voir observer, affecter même cette
distinction quelque peu maniérée de forme et de langage qui révèle Yhombre fino
(l'homme de bon ton), je comprenais qu'ils tenaient à se réhabiliter dans mon
esprit, à démentir cette réputation de coupe-jarrets parvenus qu'on avait faite aux
officiers des bandes carlistes. Quant à leurs opinions, elles me semblèrent plus que
tièdes : quelques-uns même parlaient très-lestement de don Carlos. Un moment,
la conversation tomba sur plusieurs officiers constitutionnels que j'avais connus
à Saragosse. En parlant des grades qu'ils avaient obtenus, j'étais interrompu par
ces exclamations bienveillantes: — « Tant mieux! Ce garçon-là méritait de
réussir ! » — absolument comme s'il se fût agi d'un ami d'enfance au service de
quelque raja hindou. D'autres trahissaient leur indifférence politique plus naïve-
ment encore : « Il a été plus heureux que moi. » Dès cette époque, la lutte était
déjà bien moins une guerre d'institutions qu'une guerre dégrades.
Je n'ai pas besoin de dire que j'étais moins préoccupé en ce moment d'études
psychologiques que du désir de me créer des auxiliaires ; mais j'essayais en vain
de provoquer une démarche en ma faveur. Chaque interpellation collective de ma
part était accueillie par un silence unanime. Prenais-je à l'écart un officier, il
m'objectait son peu d'influence, et puis disparaissait. Je finis par rester seul.
Entre six et sept heures, il se fit un grand tumulte dans l'hôtellerie, et le cri :
« Formez les rangs, » bienlôt suivi d'un roulement de tambours, vint redoubler
mon anxiété. S'agissait il de nous? L'embrasure de la fenêtre devenait moins
sombre ; mais la demi-lueur qui s'y montrait était encore si faible, qu'on pouvait
moins l'attribuer au jour naissant qu'au reflet de la neige, dont les larges flocons
PENDANT LA GUERRE CIVILE. 509
se détachaient, lourds et espacés, sur le fond obscur du ciel, comme sur une ten-
ture noire des larmes d'argent. A moins d'admettre une exécution aux flambeaux,
le moment n'était pas venu.
Tout à coup j'entendis la porte de la remise s'ouvrir à deux battants, et, à la
clarté d'une torche de sapin, passèrent, sur deux files, carabines et tromblons à
l'épaule, deux ou trois cents factieux qui prenaient évidemment la direction d'Al-
colea. Battaient-ils en retraite? Un départ si brusque, l'apparition d'une cinquan-
taine de cavaliers qui suivaient les fantassins, et que suivirent bientôt, au milieu
d'un groupe nombreux d'officiers, le commissaire (qui avait enfin trouvé un man-
teau neuf) et les trois hommes que don Gregorio avait appelés Balmaseda, Llan-
gostera et Palillos, semblaient autoriser cette supposition. Le défilé s'opérait au
milieu des plus fantastiques accidents de lumière. A un factieux en sabots, jambes
nues et poitrine nue, succédait, dans le disque rougeâtre de la torche, un autre
factieux enveloppé de mousseline, un autre portant pour tout bagage sa guitare
en bandoulière, un quatrième ployant sous le butin. Puis apparaissaient ça et là
les fantaisies les plus grotesques, les plus incohérentes : des bas de soie sous une
capote trouée, un frac au dernier goût sur des nudités de sauvage, un châle de
prix sur un lambeau de pantalon garance, volé jadis à quelque cadavre de la légion
étrangère. Les détrousseurs et les mendiants de Callot, transportés sur le verre et
se mouvant dans le foyer lumineux d'une lanterne magique, reproduiraient assez
exactement ce diabolique défilé, rendu muet par la couche de neige qui assour-
dissait le bruit des pas. Puis tout disparut, et la torche s'éteignit, en éclairant
d'une dernière lueur quelques têtes échevelées de femmes, qui gisaient demi-
mortes au seuil des maisons.
— Si nous étions oubliés! pensai-je; et. lâchant brusquement les barreaux de
fer de la fenêtre, je me retournai vers la porte... Au lieu de deux sentinelles, il
yen avait sept. Ces sept défenseurs du trône et de l'autel attendaient en bâillant
et en s'élirant qu'on voulût bien leur permettre de nous expédier.
Au jour, c'est-à-dire vers sept heures, un bruit de voix et de fusils annonça l'ar-
rivée d'une nouvelle troupe. Un sergent entra : — Abajo,sehores! (en bas, messieurs).
Je ne sais pas quelle figure je faisais ; mais don Gregorio me parut admirable
quand sa tête grise sortit du pan de manteau qui, depuis quatre heures, l'envelop-
pait : pas un muscle qui bougeât sur son visage où reparaissait, stéréotypée, cette
inexorable empreinte de mauvaise humeur si redoutée des alcades.
En arrivant dans la remise où un peloton formait le quart de cercle, j'aperçus le
propriétaire de ma boite à cigares. Le coup d'œii que je lui jetai fut sans doute
bien éloquent, car, après quelques secondes d'hésitation, cet officier se détacha
du reste de sa compagnie, passa rapidement devant moi en laissant tomber à voix
basse, sans me regarder, ces deux syllabes : Callen (taisez-vous), et s'approcha
d'un autre officier assez âgé, qui me parut être le chef de la troupe arrivée depuis
quelques instants.
— Commandant, dit-il, on s'est mépris sur le compte de ces messieurs. Ils
s'étaient fait loger militairement par une raison bien simple : la posada n'avait que
deux lits pour sept voyageurs.
Celte dernière circonstance était vraie.
— Que me contez-VOUS? maugréa d'un ton assez bourru le commandant, qui,
examiné avec attention, était la contrefaçon carliste de don Gregorio. Que m'im-
porte à moi? reprit-il ; sais-je seulement de quoi il s'agit?
310 l'aragon pensant la guerre civile.
— C'est vrai, vous étiez absent; mais je vais vous expliquer... Et notre protec-
teur se mit à paraphraser sa première remarque.
Le commandant se croisa les bras et se promena de long en large, s'arrêtant
tantôt devant don Gregorio, qui avait repris ses airs souffreteux d'écrivain public,
et tantôt devant moi qui lui présentais, tout large ouvert, mon passe-port. Enfin il
s'éloigna avec une impatience visible. — Tout est perdu, pensais-je; mais lui, se
retournant brusquement : — Vayan con dios! euphémisme indigène qui signifie,
dans sa traduction la plus vraie: « Qu'ils aillent au diable! » Jamais insolence ne
m'a trouvé si reconnaissant.
Don Gregorio se dirigea aussitôt vers la porte. Avant de le rejoindre, j'allai
serrer la main de notre libérateur, qui me dit : — En revenant à Saragosse, vous
apprendrez aux N..,. que vous avez vu leur frère.
Cette famille, dont il m'avait parlé, était la sienne. Un mot médisant, indiffé-
rent même, glissé par moi dans une conversation en l'air, et, à l'heure qu'il est, je
reposerais probablement dans quelque fossé de Sahuca.
Trois jours après, nous arrivâmes à Madrid dans l'état le moins brillant du
monde, et les manolos étendus au soleil près de la porte d'Alcala durent nous
prendre, à notre costume, pour des officiers d'Espartero qui venaient réclamer un
à-compte sur leurs arriérés.
Gustave d'Alaux.
LA
PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
DES DERNIERS TRAVAUX
SUR KANT, FICHTE, SCHELLING ET HEGEL.
L — Rapport sur le concours ouvert par l'Académie des Sciences
morales et politiques pour l'examen critique de la
philosophie allemande, par M. de Rémusat.
IL — Kant. — Critique du Jugement, traduite par M. Barni.
III. — Fichte. — Méthode pour arriver à la vie bienheureuse, traduite par
M. Bouillier, avec une introduction de M. Fichte le fils.
IV. — Schelling. — Bruno, ou du Principe divin et naturel
des choses, traduit par M. Husson.
V. — Hegel.— • Hegel et la Philosophie allemande, par M. Ott (1).
La philosophie allemande présente aux méditalions de l'historien un phéno-
mène peut-être unique dans les annales de la pensée. Elle commence par le kan-
tisme, doctrine circonspecte et sévère, si déliante à l'égard de la raison, qu'elle
paraît la condamner au plus irrémédiable scepticisme, et toutefois l'œuvre du
philosophe de Kœnigsberg n'est que le premier anneau d'une chaîne de systèmes,
différents, mais inséparables, qui viennent tous aboutir, comme à leur dernier
terme, à la philosophie de Hegel, c'est-à-dire au dogmatisme le plus absolu, le
plus vaste, le plus téméraire qui fût jamais.
Comment se sont produits ces étonnants contrastes, ces mouvements extraor-
(1) 1845. — Chez Ladrange, quai des Augustins, 19.
312 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
dinaires de l'esprit humain ? Quel lien rattache Fichte à Kant, Schelling à Fichte,
Hegel à Schelling, et fait de ces doctrines contraires les rameaux d'une même
tige, ou, si l'on veut, les ondulations successives d'un même courant? Que penser
de l'originalité si vantée de celte altière philosophie hégélienne, qui naguère encore
se décernait l'immortalité, et qui se meurt aujourd'hui à Berlin? La France n'a-t-
ellepas à recevoir de l'Allemagne plus d'une utile leçon et à lui faire entendre en
retourquelques vérités sévères? Vastes et délicatesquestions où il eût été impossible
d'introduire des lecteurs français il y a quelques années, et qu'il est bien périlleux
encore d'aborder en ce moment. Mais, après les nombreux travaux dont la philo-
sophie allemande a été l'objet dans ces derniers temps, on peut espérer que l'en-
treprise d'éclaircir les épais nuages qui couvrent encore à presque tous les yeux
la philosophie germanique, ne paraîtra pas trop téméraire , et qu'on nous saura
même bon gré de l'avoir tentée.
On a comparé le mouvement d'idées qui, depuis un demi-siècle, agite l'Alle-
magne, à la période mémorable par où s'ouvre la philosophie moderne et au sein
de laquelle se détachent avec un éclat singulier les noms de Descartes et de Spi-
noza, de Malebranche et de Leibnitz. On a fait plus d'honneur encore, s'il est
possible, à cette famille de penseurs dont Kant est le père, en rappelant à son
occasion une incomparable époque, celle où un même homme aurait pu voir
Socrate instruire Platon, et Platon susciter Aristote. Pour nous, il faut l'avouer,
tout en nous inclinant avec une admiration sincère devant les génies contempo-
rains, nous craindrions, par ces ailiers souvenirs, d'offusquer le légitime éclat qui
s'attache à leur nom. La postérité commence à peine pour Hegel et pour Schel-
ling, et il y a deux mille ans que Platon et Aristote nourrissent de leurs pensées
le genre humain.
L'Allemagne peut du moins revendiquer cet insigne avantage, que l'initiative
philosophique n'a cessé de lui appartenir en Europe depuis ces soixante dernières
années. On remarquera que, des trois grands peuples qui marchent à la tête de la
civilisation moderne, il n'en est aucun qui n'ait à son tour tenu le sceptre de la
philosophie. Au xvir8 siècle, c'est la France qui donne le branle aux esprits, et
l'école de Descaries est celle de l'Europe. A mesure que le cartésianisme décline,
l'Angleterre fait de plus en plus prévaloir l'influence de son génie; Bacon, Locke,
Newton, Hume, voilà les maîtres nouveaux qu'adopte l'élite des nations. Venue la
dernière dans cette glorieuse royauté de l'intelligence, la philosophie allemande
a eu aussi son éclat et sa grandeur, et, si on la compare aux autres philosophies
contemporaines, nul doute qu'elle ne les éclipse, soit par le nombre des hommes
de génie qu'elle a enfantés, soit par l'impulsion forte et rapide qu'elle a donnée
à la pensée humaine.
Tant d'ardeur et de fécondité ne l'a pas préservée de la commune loi. Tout
mouvement philosophique a un orbite qu'il est destiné à parcourir : la philosophie
allemande paraît avoir atteint le terme du sien. Où se formera le foyer nouveau
de la pensée européenne? L'avenir seul peut résoudre ce problème; mais il est
glorieux pour la patrie de Kant qu'aucun développement considérable d'idées ne
puisse désormais se constituer que sous une condition, c'est de s'assimiler tout ce
que la philosophie allemande a produit de substantiel dans sa rapide et brillante
carrière. Essayons de concourir pour notre part à ce travail d'assimilation en
jetant quelque lumière sur ces systèmes si célèbres et pourtant si mal connus ;
attachons-nous à leurs principes fondamentaux; cherchons le trait qui les carac^
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 315
térise, le lien qui les unit, la méthode qui en gouverne le développement et en
mesure la valeur.
Parmi les publications récentes dont nous comptons nous servir librement pour
l'exécution de ce dessein, nous signalerons tout à fait à part l'esquisse forte et
brillante que vient de nous donner fil. de Rémusat (1). L'auteur des Essais de
Philosophie avait déjà beaucoup fait pour préparer la France à l'intelligence des
doctrines allemandes en écrivant sur Kanl , avant la publication de travaux plus
complets, un morceau vraiment éminent par la précision lumineuse et la rare
exactitude de l'analyse. Aujourd'hui M. de Rémusat, avec un zèle que rien ne
rebute et une souplesse d'esprit admirable, passe d'Abélard à Hegel, des ténèbres
de la scolaslique à celles de la Germanie, et, portant partout avec soi l'heureuse
vivacité d'un esprit qui sait tout animer et tout éclaircir, il nous développe beau-
coup plus profondément qu'on ne l'avait fait encore l'enchaînement intérieur des
quatre grands systèmes qui constituent la philosophie allemande , ceux de Kant,
de Fichte , de Schelling et de Hegel. Ces noms illustres , en y joignant celui de
Jacobi, sont les mêmes auxquels se sont attachés les auteurs des deux mémoires
récemment couronnés par l'Académie des sciences morales et politiques (2). Nous
imiterons ces exemples.
I.
Le glorieux fondateur de la philosophie allemande, Emmanuel Kant, est peut-
être la plus exacte image et à coup sûr une des plus nobles et des plus pures de
l'esprit du xvme siècle, siècle à la fois sceptique et croyant, naïf ei raffiné, ironique
et enthousiaste, qui a entassé ruines sur ruines avec une impitoyable rigueur et
une sérénité merveilleuse, parce qu'il sentait en soi ce qui devait tout réparer, la
force intérieure, la chaleur, la vie. En philosophie, le xvme siècle paraît vouloir
de tout point contredire le grand siècle qui l'avait précédé. Or, ce qui avait ca-
ractérisé l'époque cartésienne, c'était un nombre infini de systèmes , de spécula-
tions métaphysiques, où l'esprit nouveau déployait sa naissante fécondité. Au
xvme siècle, on affecte une aversion décidée pour la métaphysique, on veut en finir
avec les systèmes. Tandis que les sages de l'Ecosse les réprouvent au nom du sens
commun, et Hume au nom de l'empirisme, tandis que Voltaire les perce des traits
de son ironie, Kant, plus grave que le redoutable moqueur, mais non plus indul-
gent, les cite au tribunal de sa critique, et prononce contre eux un arrêt qu'il
croit sans appel.
Faisons toutefois ici une réserve nécessaire. Ce serait se former de Kant une
idée fausse que de le confondre avec les interprètes consacrés du scepticisme, les
Pyrrhon, les Montaigne, les Bayle. Si sa philosophie, prise à la rigueur, recèle le
scepticisme, sa grande âme en fut toujours exempte. Comme le xvine siècle, Kant
(1) Dans l'introduction qui précède son Rapport à l'Académie des sciences morales et
politiques, mentionné plus haut.
(2) M. Wilm a obtenu le prix, M. Fortune (îuiran une mention très-honorable. On
annonce comme prochaine la publication de l'Ouvrage de M. Wilm. qui comprendra quatre
volumes.
314 SE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
a une foi : il croit fermement à la puissance et à la dignité de la raison; comme
Montesquieu, comme Turgot, comme l'immortelle Constituante, il croit aux droits
de l'homme; comme Reid et comme Rousseau, au devoir. Non, il n'était point
sceptique, celui qui disait avec enthousiasme et avec grandeur : « Deux objets
remplissent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui
s'accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davan-
tage : au-dessus de nous, le ciel étoile ; au dedans, la loi morale. » Ce n'est point
de Pâme d'un sceptique que s'exhalaient ces nobles accents : « Devoir! mot su-
blime, qui n'offre l'idée de rien d'agréable ni de flatteur, et qui ne réveille que
celle de soumission! Malgré cela, tu n'es point terrible et menaçant; tu n'as rien
qui effraie et qui rebute l'âme. Pour émouvoir la volonté, tu n'as besoin que de
lui montrer une loi, une loi simple, qui d'elle-même s'établit et s'interprète. Tu
forces au respect jusqu'à la volonté rebelle dont tu ne parviens pas à te faire obéir.
Les passions qui travaillent sourdement contre toi sont muettes et honteuses en
ta présence. Quelle origine assez digne de toi t'assigner? Où trouver la racine de
ta noble tige? Cp n'est pas dans les penchants sensuels, que tu repousses avec
fierté. Ce ne peut être que dans ce sanctuaire où l'homme se trouve élevé au-dessus
du monde sensible, affranchi du mécanisme de la nature, et où réside sa person-
nalité, sa liberté, son indépendance! »
Ce ne sont point là les élans fugitifs d'un superficiel enthousiasme; mais Kant
vivait au xvme siècle, et l'œuvre de cet âge devait être une œuvre de renverse-
ment. Voilà pourquoi la foi reste comme ensevelie au-dedans des âmes, tandis que
le scepticisme éclate partout. Sa forme la plus générale et la plus sensible, c'est
le mépris du passé. Les vastes conceptions d'un Aristote, d'un Descartes, d'un
Leibnitz, ont perdu tout prestige; on n'y voit guère que de brillants caprices de
l'imagination, d'ingénieux romans dont s'est amusée la jeunesse de l'esprit hu-
main, en attendant l'âge des sérieux travaux. D'où vient cependant que la philo-
sophie, depuis deux mille années, erre ainsi à l'aventure à la merci de ces
rêveries stériles et changeantes qu'on appelle des systèmes de métaphysique, alors
que d'autres sciences déploient une activité si régulière en ses mouvements, si
féconde en ses produits? Les mathématiques ont éminemment ce caractère. Elles
changent et se renouvellent, il est vrai , mais pour s'accroître et s'enrichir sans
cesse. Descartes a surpassé Euclide, et tous deux ont été surpassés par Newton;
mais le calcul de l'infini n'a pas détruit l'analyse cartésienne, pas plus que celle-ci
n'a renversé l'ancienne géométrie. En métaphysique, au contraire, les systèmes
renversent les systèmes. Un philosophe ne peut croire qu'il a raison qu'à condi-
tion de condamner tous les autres à l'extravagance, et l'œuvre toujours reprise
dans sou entier est toujours à reprendre encore.
D'où vient cela? On dit que les philosophes manquent de méthode; mais, si la
philosophie a ses poètes inspirés , elle a aussi ses géomètres. Quel plus sévère
génie que l'auteur de la Métaphysique? Quel plus méthodique ouvrage que
YÉthique de Spinoza ? La cause, suivant Kant, est tout autrement radicale. Pour
la pénétrer, il soumet à une analyse profonde la nature intime des sciences. II
remarque, et c'est pour lui un trait de lumière, que les mathématiques n'ont pas
pour objet de connaître les choses en elles-mêmes, mais seulement de développer
certaines notions inhérentes à l'esprit humain, les notions d'unité, de nombre,
d'espace, et autres semblables. Par exemple , la géométrie s'inquiète peu de l'es-
sence des corps de la nature; elle s'attache à la notion d'étendue, notion indépen-
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 515
dante des sens, et sur ce fondement tout idéal, tout abstrait, elle développe la
série de ses constructions et de ses théorèmes. L'objet du géomètre, ce n'est pas
une essence, un être en soi, c'est une idée. De même l'algébriste ne s'intéresse en
rien à ces objets changeants dont l'égalité n'est qu'apparente, dont l'unité est
toute relative ; c'est la quantité idéale, le nombre abstrait, c'est-à-dire encore une
idée, une notion, qui fait la matière de ses hautes combinaisons. Telle est, suivant
Kant, l'origine de la soiidilé, de la certitude des mathématiques.
Elles n'ont pas seules ce privilège : les sciences physiques vantent avec raison
leur exactitude, leur régulier développement ; mais depuis quand ont-elles pris le
rang élevé qu'elles occupent dans l'estime des hommes? Depuis que, se séparant
de la métaphysique, elles ont abandonné la chimère d'une explication absolue des
choses pour se réduire à l'expérience et au calcul, l'expérience, qui recueille les
faits, le calcul, qui leur applique les lois de la pensée. La physique n'a rien à dé-
mêler avec l'essence impénétrable des choses. Les corps sont-ils ou non divisibles
à l'inûni ? le monde a-t-il eu ou non un commencement? qu'importe à Galilée et à
Toricelli? Ils laissent les docteurs de l'école argumenter po'-v ou contre ces fan-
tômes opposés; il leur suffit d'explorer la nature et de contempler les cieux.
Interrogeons l'histoire des sciences philosophiques elles mêmes. Depuis Aristote,
tout a changé en philosophie, une seule chose exceptée, la logique. Ainsi la méta-
physique varie avec les systèmes; la logique leur survit. Pourquoi cela? C'est que
la logique ne s'occupe en aucune façon des objets de la pensée, mais seulement
de la pensée elle-même. Le premier qui s'est dit : A quelles conditions la pensée
peut-elle, en se développant, rester toujours d'accord avec ses propres lois? celui-
là a créé la logique. Que sont devenues les entéléchies d'Aristote, et ses formes
substantielles, et son premier ciel? UOrgauon est resté; il est resté avec l'His-
toire des Animaux, parce que deux choses seules restent dans le; sciences : les
faits de la nature visible et les lois de la pensée.
Celte idée fondamentale une fois conçue, on aperçoit à sa lumière les grandes
lignes de l'entreprise philosophique de Kant. Il s'attache d'abord à ces hautes no-
tions d'espace, de temps, d'unité, de cause, de substance, qui semblent emporter
la pensée humaine dans une région supérieure au monde visible, et développer
devant elle des perspectives infinies; Kant souffle sur ces illusions, et, appliquant
à nos plus sublimes conceptions l'impitoyable scalpel de son analyse, il prétend
démontrer quelles sont absolument vides quand on les sépare de l'expérience, et
n'ont d'autre usage que de la régler.
Voilà Y Analytique, œuvre incomparable de uénélralion. de sévérité, de finesse,
et qui survivra au système ruineux qu'elle illustre et cousacre, sans être capable
de le soutenir.
La célèbre Dialectique sert de contre-épreuve à cette analyse. Nous trouvons
ici les plus redoutables machines que le scepticisme ait jamais remuées pour
ébranler sur ses bases l'esprit humain ; bien des années ont passé sur la Critique
de la Raison pure, bien des sources nouvelles ont rajeuni l'éternelle fécondité de
la philosophie, mais je ne sais si les blessures qu'elle a reçues de la main de Kant
sont encore bien guéries. Peut-être cette excessive timidité tant reprochée aux
héritiers de l'école écossaise, aussi bien que cette hresso spéculative qui emporte
d'autres esprits dans la direction contraire, ont-elles une même origine, et c'est
dans la dialectique kantienne qu'il la faut aller chercher.
Kant se propose tour à tour les trois grands objets de la pensée, l'homme, la
516 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
nature, Dieu. Étrange et désolant spectacle! ce noble génie engage une lutte achar-
née contre les croyances les plus saintes et les plus solides qu'il ait été donné à
l'homme d'atteindre. La simplicité de l'âme, sa personnalité, son immatérialité,
gage de ses destinées immortelles, toutes ces vérités, trésor commun des pauvres
d'esprit et des hautes intelligences, Kant les immole sans pitié. Il faut voir cet es-
prit si sain et si droit emprunter aux sophistes leurs armes les plus dangereuses,
pour prouver tour à tour que le monde est fini dans l'espace et dans le temps, et
qu'il est infini, qu'il a et qu'il n'a pas des parties indivisibles, qu'il suppose et qu'il
exclut toute cause libre, qu'il nécessite et qu'il repousse un être nécessaire.
0 Pascal ! que n'avez-vous entendu la voix du dialecticien de Kœnigsberg? quelle
n'eût pas été votre joie en contemplant cette superbe raison invinciblement froissée
par ses propres armes, et l'homme en révolte sanglante contre l'homme! Mais cette
joie farouche est loin de l'âme de Kant. Après avoir tout détruit, il aspire à tout
relever. La conscience morale, la notion du devoir, tel est le point fixe et inébran-
lable qui sert de base au nouveau Descartes.
Ici la Critiqua de la Raison pure fait place à la Critique de la Raison pratique.
Kant s'attache à l'idée du devoir et en présente une analyse d'une sévérité et d'une
rigueur que ni l'antiquité ni le xvne siècle n'avaient connues, et qui depuis n'ont
pas été surpassées. L'essence du devoir, c'est d'obliger, et cette obligation est évi-
dente par soi, immédiate, absolue. Absolue, elle est universelle. De là cette
belle formule de Kant : Agis de telle sorte que le motif de ton action puisse être
élevé au rang d'un principe universel de législation morale. Nous voici transportés
dans un monde nouveau, non-seulement au-dessus de la région sensible, mais au-
dessus même des idées de la raison pure, incapables de rien nous apprendre sur
la réalité des choses. La raison pure nous présentait la liberté, l'âme immortelle
et Dieu comme de simples possibilités; l'idée du devoir les transforme en autant
de dogmes désormais à l'abri de toute atteinte. Le devoir, en effet, suppose l'au-
tonomie de la volonté. Tu dois, dit la raison; donc tu es libre. L'accord parfait
de la raison et de la volonté, c'est la sainteté, le bonheur, d'un seul mot le souve-
rain bien. Mais ni le bonheur ni la sainteté ne se peuvent réaliser en ce monde;
il faut à l'être moral une destinée supérieure, il faut à cette destinée un arbitre
suprême, parlait dans son entendement et parfait dans sa volonté, architecte du
monde moral, type de la sainteté, source du bien et du bonheur, en un mot Dieu.
Telle est dans son ensemble l'entreprise philosophique de Kant. Son premier
défaut, le plus frappant de tous, celui qu'on a tant de fois et si justement signalé,
c'est le défaut d'unité. La Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison
pratiqué ne forment pas une philosophie homogène, mais en quelque sorte deux
philosophies distinctes et contraires, qu'aucun artifice de logique ou d'analyse ne
saurait concilier. Ce n'est pas tout : Kant a composé une troisième critique, la
Critique du jugement, qui, en s'ajoutanl aux deux autres par d'ingénieuses com-
binaisons, enrichit sans doute, mais aussi complique sa philosophie. Dans cet ou-
vrage qu'une exacte et habile traduction (1) vient de donner à notre littérature
philosophique, Kant développe sur l'idée du beau des vues originales et profondes
qui sont devenues le fondement de toute l'esthétique allemande, et rattache à
cette idée essentielle de l'esprit humain une autre notion fondamentale, celle de
(1) Voyez Critique du Jugement, suivie des Observations sur le beau et le sublime, par
Emmanuel Kant, traduit de l'allemand par M. Barni. — Chez Ladrange, 2 vol. in-8°.
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 517
finalité ou de cause finale qui tient une si grande place dans la science de la na-
ture. A la rigueur, l'esthétique de Kant qui n'attribue à l'idée du beau aucune
valeur objective est en parfaite harmonie avec l'esprit général du système; mais
dans la théorie de la finalité on voit poindre des idées qui, bien faibles encore,
dépassent déjà infiniment l'horizon de la philosophie critique : c'est, par exemple,
l'idée de la nature conçue comme un vaste organisme où chaque série de phéno-
mènes est une sorte de membre vivant qui concourt à l'harmonie et à la destina-
tion de l'ensemble; c'est encore l'idée de l'union intime du mécanisme et du dy-
namisme au sein de l'univers : hautes et solides conceptions auxquelles Schelling a
rendu un juste hommage et où il a loyalement reconnu les germes de sa propre
philosophie.
Il n'en reste pas moins vrai que le premier comme le dernier mot de la doc-
trine de Kant, c'est la Critique de la Raison pure. Or, en voici le fond en deux
mots : Des deux termes dont se compose toute connaissance, savoir l'esprit hu-
main, le sujet, d'une part, et de l'autre, les choses, V objet, Kant supprime le
second et prétend réduire la science au premier. Ici s'élève au sein même de l'idéa-
lisme critique une double difficulté. Kanl, en effet, y conserve et y détruit tout à
la fois l'élément objectif de la connaissance. 11 le détruit, car il nie la possibilité
de l'atteindre, de le déterminer en aucune façon ; il le conserve, car il n'ose pas
nier son existence; au contraire, il l'affirme expressément, que dis-je? il la dé-
montre (1). Par cette négation hardie, unie à cette illégitime affirmation, Kant est
également infidèle aux données du sens commun et aux conditions de la science.
Les droits de la conscience et du cœur de l'homme trouvent un interprète élo-
quent, Jacobi ; ceux de la logique et de la science auront aussi le leur dans Fichte.
Réduire l'esprit humain à lui-même, la science à un seul de ses termes essen-
tiels, le sujet, c'est dire que la nature et Dieu sont pour l'homme une illusion, que
l'homme est à soi-même un objet inconnu, inaccessible, presque fantastique; c'est
donner le plus audacieux démenti au cri du sens intime, aux instincts les plus
puissants et les plus légitimes de noire nature.
La nature, l'instinct, le sentiment, voilà les armes de Jacobi contre la philoso-
phie de Kant. Jacobi est, à beaucoup d'égards, le Jean-Jacques Rousseau de l'Al-
lemagne. Comme l'éloquent vicaire savoyard, l'auteur de IVoldemar et d'JUcill
avait protesté avant Kant contre la bassesse et la sécheresse de la morale de l'in-
térêt. Quand la philosophie critique apparut, elle trouva Jacobi tout préparé con-
tre elle. Elle le blessait en effet dans les plus sensibles endroits de son enthousiaste
et délicate nature. La morale même de Kant, si pure et si élevée, ne trouvait pas
grâce à ses yeux. Outre qu'elle s'accordait mal avec le reste du système, il lui re-
prochait, d'être en elle-même trop amie des maximes et des règles, de faire à la
raison une trop grande place qu'elle ravissait au sentiment. Il ne faut pas empri-
sonner dans des catégories le naïf et libre élan du cœur et glacer sous des formules
(1) Cette contradiction devient très-sensible clans les remaniements nombreux que Kanl
a fait subir à la Critique di> la Raison pure. M. Tissot, à qui nous devons la traduction de
cet immortel ouvrage, vient de rendre un nouveau service aux amis de la philosophie
allemande, en reproduisant ces remaniements successifs à l'aide d'une combinaison heu-
reuse dont M. Rosenkranz, l'éditeur allemand de Kant, lui avait donne l'exemple. — Von ci
Critique de la liaison pure, deuxième édition, 184a, chez Ladrange.
TOME I. 52 J
■118 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
abstraites la grâce ou l'héroïsme du dévouement. Si exactes que paraissent nos
règles et nos maximes, quelque chose en nous de puissant et d'irrésistible leur
échappe toujours : « Je mentirais, s'écrie Jacobi dans Woldemar, je mentirais
comme Desdemone mourante je serais parjure comme Épaminondas et Jean
de Witt... » Ces paroles marquent bien le rôle de Jacobi dans le mouvement de
la philosophie allemande : il s'est épuisé en protestations. Il a protesté tour à
tour contre Kant, contre Fichte, contre Schelling, opposant au scepticisme de !a
philosophie critique et à ses artificielles analyses, comme aux témérités de l'idéa-
lisme et du panthéisme, la croyance spontanée, la foi naïve et irrésistible de la
conscience.
Par malheur, à force de combattre les égarements des systèmes, Jacobi finit
par prendre en haine la raison, mère des faux systèmes, mais aussi mère de la
vérité. Nous le rapprochions tout à l'heure de Jean-Jacques; il y avait aussi en lui
du Pascal. La sagesse de la raison lui était une fausse sagesse, insupportable au
cœur de l'homme, contraire à ses plus chères espérances. ;> Je ne veux pas, disait-
il sans cesse, être sage à mes dépens. » Dans sa conversation célèbre avec Lessing
sur Spinoza, il soutient que le spinozisme est le dernier mot de la raison, pour
accabler ainsi du même coup la raison et le spinozisme. Emporté par les ardeurs
de la polémique, il alla même jusqu'à prétendre que l'intérêt de la science, c'est
qu'il n'y ait point de Dieu, car la science veut expliquer, et Dieu est l'inexpli-
cable. On se souvient du mot de l'auteur des Pensées : « Athéisme, marque de
force d'esprit. »
Mais ce que Jacobi invoque contre la raison impuissante, ce n'est point la reli-
gion de Pascal, c'est le sentiment dans ce qu'il a de plus élevé à la fois et de plus
vague; c'est, comme dit l'Allemagne, le savoir immédiat, plus sûr que le raison-
nement et l'analyse. Jacobi revient ici à la raison sous une autre forme, et cette
philosophie négative, sans rigueur et sans contenu, n'a d'intérêt qu'à titre de pro-
testation légitime
En attaquant d'une autre manière la doctrine de Kant, Fichte ouvrait à la phi-
losophie une nouvelle issue. De là l'intérêt supérieur de son entreprise.
Ce qui frappa surtout Fichte dans le système de Kant, ce fut le défaut de
rigueur et d'homogénéité. Kant en effet, tout en refusant à l'esprit humain le droit
de connaître autre chose que soi, ne conservait même pas cet avantage d'être con-
séquent dans l'erreur et de former un système établi sur un principe simple et
bien lié dans toutes ses parties. Il reconnaissait en effet qu'il existe, par delà les
phénomènes et par delà les lois que leur impose la pensée, des êtres, inacces-
sibles, il est vrai, mais réels. Le premier pas de la Critique de la Raison pure,
c'est de constater que rien ne se produit dans la pensée que par l'expérience, par
les phénomènes des sens. Or, ces phénomènes que l'esprit rencontre et qu'il ne
produit pas supposent un principe étranger. Étrange concession ! Quoi ! la science
a pour infranchissable enceinte l'esprit humain, le sujet, et cependant il existe
autre chose, et la première condition de la science est de supposer un objet qu'elle
ne connaît pas, qu'elle ne peut atteindre, et qui est l'origine de tout! La science
débuie donc par une hypothèse, et par une hypothèse contradictoire à sa nature.
La science a son principe hors d'elle, ou plutôt elle n'a pas de principe, elle
n'est pas.
Cette rigueur et cette homogénéité parfaites, qui faisaient défaut dans le sys-
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 519
tème du maître, c'est ce que chercha avant tout le disciple. De là. sa fameuse
Théorie de la Science. Ici, le principe de Kant est poussé à sa dernière conséquence.
Plus d'élément objectif supposé arbitrairement; tout est sévèrement déduit d'un
seul terme de la connaissance, du sujet. Le problème pour Fichte est celui-ci :
tirer du moi la philosophie tout entière, et l'audacieux analyste prétend donnera
cette déduction toute la rigueur des mathématiques. Celles-ci supposent en effet
la loi de l'identité, qui s'exprime ainsi : A = A. Fichte n'en demande pas davan-
tage; il ne réclame qu'une donnée primitive : Moi = Moi.
C'est sur cette pointe aiguë qu'il prétend faire reposer l'édifice entier de l'esprit
humain. La nature et Dieu ne sont que des développements du moi. Le moi seul
est principe, expliquant tout, posant tout, créant tout, étant tout, s'expliquant, se
posant, se créant lui-même. Il faut également admire ici l'excès d'extravagance
de l'esprit humain et l'étonnante fécondité de ses ressources. Le voilà réduit par
Kant à lui-même, voilà la philosophie enfermée dans le moi, enchaînée à une sorte
de point mathématique. Laissez faire l'esprit humain : ce seul point conservé lui
livrera tout le reste. Du moi, il tirera la nature et Dieu lui-même, car il faut un
théâtre à son activité, un idéal à sa raison et à son cœur. De l'excès du scepti-
cisme, il ira au dogmatisme le plus absolu. Tout à l'heure il doutait de tout;
maintenant il se vante non-seulement de connaître la nature, mais de la créer; que
dis-je? il se vante de créer Dieu! On sait que ce sont les propres expressions de
Fichte, à la fois absurdes et conséquentes, également merveilleuses de rigueur
logique et de folie.
Oui. Fichte tire du moi la nature et Dieu. Le moi, en effet, suppose le non-moi :
il se limite lui-même, il n'est Ini-même qu'en posant un autre que soi ; il ne se
pose qu'en s'opposant son contraire, et lui-même est le lien de cette opposition,
la synthèse de cette antinomie; si, en effet, le moi n'est pour lui-même qu'en se
limitant, celte faculté qu'il a de se limiter suppose qu'en soi il est illimité, infini.
Il y a donc au-dessus du moi relatif, du moi divisible, du moi opposé au non-
moi, un moi absolu qui enveloppe la nature et l'homme. Ce moi absolu, c'est Dieu.
Voilà donc la pensée en possession de ses trois objets essentiels; voilà l'homme,
la nature et Dieu dans leurs relations nécessaires, membres d'une même pensée à
trois termes, séparés à la fois et réconciliés. Voilà une philosophie digne de ce
nom, une science, une science rigoureuse, démontrée, homogène, partant d'un
principe unique, pour en suivre et en épuiser toutes les conséquences.
Tel est le système de Fichte : qu'on trouve ce système absurde, bizarre, obscur,
il n'en est pas moins vrai qu'il est une période essentielle de l'histoire de la phi-
losophie allemande, un anneau nécessaire de la chaîne. On peut sans doute
expliquer aussi l'influence qu'il a exercée par la beauté de quelques-unes de ses
applications. La morale de Fichte, par exemple, est une suite imprévue peut-être,
mais rigoureuse de sa métaphysique. Elle est fondée sur le moi. Le caractère
éminent du moi, c'est la liberté. Conserver sa liberté, son moi, c'est le devoir;
respecter le moi. la liberté des autres, c'est le droit. De là ce noble sroïeisme de
Fichte, et cette passion pour la liberté, qui ont été en si parfait accord avec la
mâle vigueur de son caractère et le rôle généreux qu'il s'est donné dans les
affaires politiques de l'Allemagne. Mais, à nos yeux, l'importance du système de
Fichte n'est pas là. Sa grandeur et son originalité, nous la trouvons dans cette
extraordinaire métaphysique si justement et si hardiment appelée par lui-même
['idéalisme subjectif absolu. Elle a ce caractère singulier qu'en poussant à ses plus
ô~2i) DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
extrêmes conséquences le scepticisme de Kant, elle prépare le dogmatisme de
Schelling et de Hegel. Et il faut bien le remarquer, non-seulement elle le prépare,
mais elle le commence et le contient. Fiente, en effet, aspire ouvertement à la
science absolue. Il explique l'homme, la nature et Dieu. Il mène la philosophie
allemande, si on peut ainsi dire, du subjectif à l'objectif par le subjectif même,
du scepticisme au dogmatisme, d'une doctrine tellement timide, quelle ose à
peine affirmer un être effectif, à celte philosophie ambitieuse qui embrasse dans
ses cadres immenses l'histoire de l'humanité et celle de la nature, et prétend, sans
mesure et sans réserve, à l'explication universelle des choses.
Schelling a commencé sa carrière philosophique par accepter le système de
Fichte, comme Fichle avait d'abord adopté celui de Kant. Son premier écrit, com-
posé à vingt ans, porte ce titre expressif : Du moi comme principe de la philoso-
phie; mais il ne tarda pas à s'apercevoir de l'impossibilité absolue de maintenir la
philosophie dans cette étroite enceinte où elle étouffait. Sur les pas de Fichte, la
philosophie avait perdu la nature; il s'agissait de la reconquérir.
La nature existe en face du moi. Toute tentative de déduire la nature du moi,
l'objet du sujet, est radicalement impuissante ; l'exemple de Fichte l'a prouvé. On
ne réussirait pas mieux à déduire le sujet de l'objet, le moi de la nature, la pensée
de l'être. Ainsi point d'être sans pensée, point de pensée sans être, et aucun moyen
de résoudre la pensée dans l'être ou l'être dans la pensée. C'est dans ces termes
que se posait devant Schelling le problème philosophique.
On s'explique très-simplement la solution où il fut conduit. Suivant lui, la pen-
sée et l'être, le sujet et l'objet, ne peuvent être à la fois irréductibles et insépa-
rables, s'il n'y a pas un principe commun de l'un et de l'autre, principe à la fois
subjectif et objectif, intelligent et intelligible, source unique de la pensée et de
l'être. Ce principe, ce sujet-objet absolu, comme l'appelle Scheiling, est l'idée-
mère de sa philosophie. Remarquons que c'est à peu près de la même manière
que Spinoza avait été conduit à l'unité de la substance. Son maître, Descartes, en
effet, avait constaté au début de la science une dualité fondamentale. En face de
l'être qui pense, il avait reconnu l'être étendu. Comment expliquer leur coexis-
tence, bien plus, leur union? Malebranche, préludant à l'idéalisme de Kant, avait
nié qu'on pût connaître les corps ; Berkeley, devançant Fichte, avait essayé de
déduire l'étendue de la pensée. Spinoza, sentant d'avance la vanité de ces tenta-
tives, déclara hardiment que la coexistence de la pensée et de l'étendue n'était
possible que par une substance infinie, à la fois étendue et pensante, à la fois
nature et humanité. L'analogie est sensible, mais il ne faut pas l'exagérer. Le
mouvement de la philosophie allemande a un caractère qui lui est propre et une
originalité limitée, mais réelle. Schelling n'est point le plagiaire de Spinoza, bien
qu'il l'ait connu et admiré dès sa jeunesse, bien que la polémique ardente
qui divisa Mendelsohn et Jacobi , et à laquelle prit part toute l'Allemagne
pensante, soit antérieure de quelques années aux premiers écrits de Schelling, et
l'ait de bonne heure si vivement frappé, qu'il exprimait ouvertement, dans
son premier essai, l'espérance de réaliser un jour un système qui fût le pendant
de TÉlhique de Spinoza (1). C'est justement ce qui est arrivé, mais les diffé-
rences des deux systèmes sont incontestables. iNous y insisterons un instant pour
(1) Schelling, Du moi considéré comme principe de la philosophie.
SE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 521
mettre en pleine lumière le principe fondamental de la philosophie de Scbelling.
Dans l'univers de Spinoza, il y a deux mondes, à la fois unis et opposés, le
monde de la pensée ou des âmes, et le monde de l'étendue ou des corps. Ces
mondes se pénètrent l'un l'autre. Toute âme a un corps, tout corps a une âme. La
pensée a ses lois, la nature a les siennes; m -lis ces lois se correspondent étroite-
ment. Un des grands théorèmes de Spinoza est celui-ci : L'ordre et la connexion
des idées est Je même que l'ordre et la connexion des choses (1). Quel est le secret de
cette identité? C'est que la pensée et l'étendue, les âmes et les corps, ne sont que
les deux faces d'une même existence. La nature, c'est Dieu dans l'étendue et le
mouvement; l'âme, c'est Dieu dans la pensée. Dieu étant un, les lois de son dé-
veloppement sont unes. Ainsi toutes les existences se pénètrent, tout s'unit, tout
s'identifie.
Schelling part aussi de cette dualité, la pensée ou le sujet, les choses ou l'objet,
ou encore la nature et l'humanité, La nature a des lois ; mais une loi, c'est essen-
tiellement quelque chose d'intellectuel, c'est une idée. La nature est donc toute
pénétrée d'intelligence; d'un autre côté, l'humanité a aussi ses lois; eile est libre
sans doute, mais elle n'est pas livrée au hasard. Des règles absolues gouvernent
son développement. Il y a donc parenté entre l'humanité et la nature. D'où vient
leur distinction ? C'est que la nature obéit à ses lois sans conscience, tandis que
l'humanité a conscience des siennes. En d'autres termes, il y a de l'être dans la
pensée, de l'idéal dans le réel, et il y a aussi de la pensée dans l'être, du réel dans
l'idéal. La différence, c'est qu'ici la pensée, et là l'être, dominent; mais au fond la
pensée et l'être sont inséparables. Il y a donc un principe commun qui se développe
tantôt sans conscience et tantôt avec conscience de soi-même. C'est le Dieu de
Schelling.
Jusque-là le philosophe hollandais et le philosophe allemand ne diffèrent pas;
voici le point où ils se séparent. Dans l'univers de Spinoza, il y a un abîme entre
la pensée et l'étendue. La pensée et l'étendue, c'est toujours Dieu sans doute, mais
il n'y a aucune sorte d'union entre ces deux parties de son être. Le flot des idées
coule d'un côté, le flot des corps coule de l'autre. Dieu les embrasse, il est vrai;
mais, dans cet océan infini, les ondes contraires ne s'unissent pas. De là au sein
de la nature une solution de continuité éternelle. Il en est tout autrement dans
le système de Schelling. L'ensemble des êtres compose une échelle continue et
homogène où chaque forme de l'existence conduit à une forme supérieure. La
nature n'est pas, comme dans Spinoza, destituée d'intelligence. Un courant infini
de pensée circule dans toutes ses parties: seulement cette pensée n'arrive pas du
premier coup à la plénitude de son être. C'est d'abord une pensée tellement
obscure, tellement sourde, qu'elle s'échappe absolument à elle-même. Par degrés.
elle s'éclaircit et se replie sur soi; elle se sent d'abord, puis se distingue, enfin
elle arrive à se réfléchir, à se posséder, à se connaître parfaitement. « La nature.
dit Schelling, sommeille dans la plante, elle rêve dans l'animal, elle se réveille
dans l'homme. » Ce développement merveilleux est ce que les Allemands appellent
le progrès ou le processus de l'être (prozess). L'idée du processus n'est pas dans
Spinoza; elle appartient en propre à la philosophie allemande et à Schelling.
Leibnitz, à la vérité, et, deux mille ans avant Leibnitz, Ai istote, avaient conçu la
nature comme une série de formes homogènes s'élevant de degrés en degrés à une
(1) Éthique, part. II, prop. 7.
522 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
perfection toujours croissante ; mais, dans Leibnitz comme dans Aristote, le lien
substantiel qui unit ces formes diverses reste obscur ou inexpliqué. Schelling l'ex-
plique par le panthéisme, il est vrai, mais enfin il l'explique à ses risques et périls,
et, de cette sorte, en empruntant tour à tour à Spinoza et à Leibnitz, il reste lui-
même. On ne saurait refuser à cette fusion du dynamisme de Leibnitz et du pan-
théisme de Spinoza le caractère de l'originalité et de la grandeur, d'autant mieux
que Schelling n'a copié personne; c'est le mouvement propre de sa pensée, c'est
le courant de la philosophie allemande qui l'a conduit à la philosophie de l'identité.
Le système de Schelling en effet, bien qu'il paraisse et qu'il soit réellement une
réaction extrême contre la doctrine de Fichte, en un autre sens la continue. Fichte
n'admettait- il pas aussi l'identité absolue des choses? Ne résolvait-il pas l'opposi-
tion du moi et du non-moi dans un principe supérieur? Seulement ce principe
supérieur, c'était toujours le moi, et de !à le caractère idéaliste et subjectif de
tout le système. Cette identité admise par Fichte, Schelling la généralise et la
transforme. Elle n'est plus pour lui renfermée dans cette étroite prison du moi;
elle est !e fond de toutes choses. On peut dire que Schelling a pris des mains de
Fichte les cadres de sa philosophie; mais, en les élargissant, il leur a donné une
ampleur infinie. Il a fait entrer dans le système de Fichte la nature exilée ; ii y a
répandu à pleines mains la réalité et la vie.
Faut-il s'étonner maintenant que Fichte, à la fin de sa vie, ait incliné aux idées
de Schelling? Dans la Destination de l'homme (1), dans un autre ouvrage fort cu-
rieux. Instruction pour arriver à la vie bienheureuse (2), le système de Fichte ne
se distingue plus de celui de Schelling. Le moi n'est plus ici le moi subjectif de
la Théorie de la Science; c'est le moi réel, objectif, qui communique à la nature
sa propre réalité, sa propre objectivité. M. Fichte le fils, qui porte avec honneur
un grand nom, s'efforce en vain de confondre ces deux choses. Sa piété filiale est
assurément fort ingénieuse, mais elle ne parvient pas à dissimuler l'intervalle
immense qui sépare l'idéalisme de Fichte et cette philosophie de Schelling si
pleine du sentiment de la nature et de la réalité. Aussi, tandis que la doctrine
de Fichte était, sauf en morale, presque stérile en applications, la doctrine de
Schelling régénérait les sciences physiques et donnait une impulsion merveilleuse
à l'histoire des religions, à celle de la philosophie.
Le mouvement de la philosophie allemande ne pouvait s'arrêter à Schelling. Le
système de Schelling, en effet, renfermait bien un principe, mais elle ne four-
nissait aucun moyen de le développer scientifiquement. Qu'avait fait Schelling? Il
avait conçu l'ensemble des choses comme la série progressive des formes variées
d'un principe identique. Mais comment saisir ce principe? comment atteindre la
loi de son développement? comment la démontrer? C'est ce que Schelling ne
faisait pas.
Pourquoi ce principe se développe-t-il ? Pourquoi devient-il tour à tour pesan-
teur, lumière, activité, conscience? Est-ce à l'expérience qu'on le demandera? Mais
l'expérience constate les faits, elle ne les explique pas. Dira-t-on que le sujet-
(1) Ouvrage depuis longtemps traduit par M. Barchou de Penhoën.
(2) Cet éloquent écrit vient d'être traduit par M. Bouillier, avec deux introductions
intéressantes, l'une <lu traducteur, l'autre de M. Fichte le fils. — 1 vol. in-8°, chez
Ladrange.
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 325
objet se développe par sa nature? On demandera quelle est sa nature, et Sehelling
ne la détermine en aucune façon. Il faut donc admettre ici la qualité occulte d'un
principe inconnu. Que de mystères et d'hypothèses! et à quoi tout cela sert-il?
Otez l'expérience, nul moyen n'apparaît de construire régulièrement ou même d'é-
baucher la science. C'est sous le poids de cette difficulté que Sehelling avait ima-
giné son intuition intellectuelle, faculté transcendante qui atteint l'absolu d'une
prise immédiate, sans passer par les degrés laborieux de l'analyse et de la réflexion ;
mais jamais Sehelling n'a pu éclaircir la nature équivoque de cette intuition pré-
tendue. Est-ce un don naturel de l'esprit humain ? est-ce un privilège? on ne
sait. Quoi de plus obscur, de plus arbitraire, de plus incompatible avec les con-
ditions de la science? Évidemment la philosophie allemande devait faire un pas
de plus ou abandonner son principe. Ce dernier pas, Hegel le fit. Hegel a cherché,
il a cru trouver une méthode pour construire la science absolue, pour la démon-
trer. Cette méthode, c'est la logique.
Faire connaître à des lecteurs français, même d'une manière générale, le sys-
tème de Hegel, c'est, je n'hésite pas à le dire, une des plus difficiles entreprises
qu'on se puisse proposer. D'abord personne ne s'est encore risqué à traduire aucun
ouvrage de Hegel (1), de sorte que rien ne prépare le public ni à cette méthode
étrange ni a cet étrange langage. Un écrivain consciencieux. AI. Ott. esprit ferme
et plein de sens, a fait, il est vrai, d'utiles efforts pour nous initiera la doctrine
et à la terminologie hégéliennes (2) ; mais, tant qu'un traducteur habile et résolu
n'aura pas fait passer dans notre langue un des grands ouvrages de Hegel, l'Ency-
clopédie des sciences philosophiques par exemple, les plus exactes analyses seront
encore insuffisantes.
Rien ne paraît au premier abord plus extraordinaire, tranchons le mot, plus
absurde que le système de Hegel. Non seulement il pousse plus loin que ne l'avait
fait Sehelling et jusqu'à sa dernière limite le principe déjà fort équivoque de l'iden-
tité absolue de la pensée et de l'être; mais, par une suite de cet excès même, il
introduit une loi qui est le renversement de toutes les idées reçues : c'est à savoir
que les contradictoires sont identiques, par exemple que l'être est identique au
néant, le fini à l'infini, la vie à la mort, la lumière aux ténèbres. La philosophie
consiste, pour Hegel, à trouver en tout l'unité sous la contradiction, l'identité sous
la différence.
On se sent disposé tout d'abord, à l'égard d'une telle entreprise, à la défiance
et presque au dédain. Il est certain toutefois, à part la valeur même de la doctrine
de Hegel, qu'elle est une suite nécessaire de ce qui précède, le terme fatal où
la philosophie kantienne devait aboutir. Supposez que Kant, en 1820, fût sorti de
son tombeau; nul doute qu'en voyant ce que la philosophie était devenue entre
les mains de Hegel, il ne se fût écrié, comme Malebranche en lisant Spinoza, que
c'était une épouvantable chimère. Et cependant ces deux principes si étranges et si
dangereux, l'identité des contradictoires, l'identité de la pensée et de l'être, sont
(1) L'ouvrage important publié par M. Bénard sous ce titre : Cotera d'esthétique de
Hegel ("2 volumes in-8°), n'est pas proprement une traduction; e'est une libre analyse
{% Mentionnons aussi les articles de M. Wilm dans la Renie (iermaniqw, une disserta-
tion étendue de M. Louis Prévost : Hegel, ci-position de sa doctrine, et une thèse de
M. Véra : Platonis, ylristotelis et lien ttii de medïo tertnino dovtrina.
,"24 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
déjà dans le système de Kant. N'est-ce point Kant. en effet, qui dans sa dialectique
a donné l'exemple déplorable d'opposer les idées l'une à l'autre, et de prouver que
les thèses contradictoires sont également vraies? La logique de Hegel, sous ce
point de vue, n'est-elle pas le développement des antinomies? Mais ce qui est plus
évident encore et d'une plus grande conséquence, c'est que Kant a préparé l'iden-
tification absolue de la pensée et de l'être.
C'est une étude infiniment curieuse à se proposer que l'histoire de ce principe
dont l'Allemagne est si fière, et où elle fait consister son principal titre d'honneur.
On le voit naître avec Kant, se développer dans Fichte, se transformer dans Schel-
ling, et arriver enfin dans le système de Hegel à son plein développement. Suivant
Kant, ce que nous appelons les lois de la nature, ce sont en réalité les formes de
notre intelligence que nous appliquons aux phénomènes. La grande erreur des
philosophes, c'est de détacher ces lois de leur véritable principe, savoir l'esprit
humain, le sujet, pour les transporter dans les choses, pour les objectiver. Kant
aimait, comme on sait, à rendre sensible l'idée de sa réforme philosophique, en la
rapprochant de celle que son compatriote Kopernic avait introduite dans l'astro-
nomie. Le vulgaire croit que les astres tournent autour de la terre, ce qui ne peut
s'accorder avec l'observation exacte des faits. Changez l'hypothèse, faites tourner
la terre autour du soleil, toute contradiction disparaît, tout s'explique et s'éclaircit.
De même on est accoutumé à subordonner la pensée à l'être, tandis qu'au vrai,
suivant Kant, c'est l'être qui est subordonné à la pensée.
De cette conception à celie de Fichte, il n'y a qu'un pas. Si les choses ne sont
que ce que les fait la pensée, c'est la pensée qui constitue, qui crée les choses. Le
moi, en se pensant, en se posant, se crée ; en posant le non-moi. il le crée ; enfin,
en posant Dieu, il le crée encore. Voilà l'identité absolue de la pensée et de l'être,
explicitement professée par Fichte, et, comme on voit, rigoureusement déduite
de l'idée fondamentale de Kant. Seulement il îaut remarquer que cette identité
absolue est dominée par le caractère propre du système de Fichte: je veux dire
qu'elle est purement psychologique et subjective; l'être, pour Fichte, comme la
pensée, c'est toujours le moi ou un développement du moi. Fichte ne pouvait
donner à l'identité de la pensée et de l'être un autre sens qu'à condition de sortir
de son système. Schelling, nous l'avons vu, reprit, mais en le transformant radi-
calement, le système de Fichte. A ses yeux, le moi et le non-moi ont une égale
réalité, la nature et l'humanité subsistent en face l'une de l'autre; elles trouvent
leur union dans un principe à la fois idéal et réel, subjectif et objectif, qui les
constitue, les pénètre et les contient.
Cette identité de la pensée et de l'être, du sujet et de l'objet, conçue comme
réelle et objective, est le principe commun de la philosophie de Schelling et de
celle de Hegel, et on voit qu'elles se rattachent étroitement l'une et l'autre aux
doctrines antérieures. Voici maintenant la différence des deux systèmes. Schelling
n'identifie la pensée et l'être que dans leur principe premier, savoir Dieu ; mais
au-dessous de Dieu, la pensée et l'être, sans jamais se séparer, se distinguent. Il y
a plus d'être dans la nature, il y a plus de pensée dans l'homme. S'il en est ainsi,
l'être et la pensée >ont deux choses différentes, et le principe de l'identité est en
défaut. A la rigueur, en effet, si l'être et la pensée sont une seule et même essence,
non-seulement la pensée doit se trouver partout où est l'être, mais elle doit s'y
rencontrer dans la même proportion. Pourquoi cet équilibre est-il rompu? comment
est-il possible qu'il vienne à se rompre? pourquoi Dieu esl-il plus dans l'humanité
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 323
que dans la nature? Question téméraire sans doute, mais à laquelle est tenu de
répondre celui qui ose soutenir que la science absolue est possible à l'homme. Or,
cette question. Schelling ne la résout pas, et ne peut pas la résoudre. Le voilà
convaincu d'inconséquence. Il a proclamé le principe de l'identité delà pensée et
de l'être, il l'a dégagé du caractère relatif et subjectif qui le défigurait dans Fichte
et dans Kant, mais il n'a pas osé le développer avec rigueur. Aussi sa philosophie
ne s'est-elle soutenue que par des hypothèses ou par des emprunts déguisés qu'il
a faits à l'expérience.
Hegel met sa gloire à être plus conséquent et plus hardi que son devancier, et
il prétend tirer du principe de l'identité ce que Schelling ni aucun philosophe n'a
jamais pu lui faire rendre, une science du développement des choses.
La pensée et l'être, c'est tout un. A quoi bon deux mois pour exprimer une
essence unique? Ne disons pas la pensée, l'être, disons Vidée. L'idée, voilà le dieu
de Hegel; le développement de l'idée, voilà la réalité; la connaissance de ce déve-
loppement, voilà la science. La science de l'idée s'appelle la logique, et ainsi la
métaphysique et la logique se confondent.
Grâce à cette identité vraiment absolue, la science devient, possible. P^l le se ré-
duit, en effet, à déterminer les rapports nécessaires des idées. Dans la théorie de
Schelling. on était réduit soit à s'appuyer sur l'expérience pour décrire le mouve-
ment de l'être dans la nature, ce qui ne donnait pas une véritable science, ou à
donner carrière à l'imagination, et à présenter des hypothèses déguisées sous le
beau nom d'intuition intellectuelle. Cela tenait à ce que l'essence du premier prin-
cipe restait indéterminée, et à ce que l'on admettait une distinction arbitraire
entre les objets de la pensée et la pensée elle-même. Maintenant que nous savons
que le premier principe, c'est* l'idée, et que la nalure et l'humanité ne sont autre
chose que le développement de l'idée, les lois de l'idée étant connues, la science
est trouvée.
On demandera comment les lois de l'idée peuvent être déterminées. Hegel ré-
pond à cette question par sa logique, qui est la détermination scientifique des lois
de l'idée. Hegel ne donne pas ces lois comme une découverte accidentelle de son
génie. Ces lois sont partout, dans la conscience de tout homme, dans la nature,
dans l'histoire. Elles se déduisent toutes, au surplus, d'une loi unique et fonda-
mentale, la loi de l'identité des contradictoires. Suivant Hegel, toute pensée, tout
être, toute idée renferme une contradiction, et non-seulement cette contradiction
existe dans les choses, mais elle les constitue. La vie est essentiellement la syn-
thèse, l'union de deux éléments qui tout ensemble s'excluent et s'appellent néces-
sairement.
Au premier abord, dit Hegel, cette doctrine révolte le sens commun et paraît
favorable au scepticisme. Loin de là; elle est au contraire l'arrêt de mort du
scepticisme. Les pyrrhoniens triomphent de l'opposition des idées; cette opposition
n'embarrasse en rien le vrai philosophe, qui y voit la condition et le mouvement
même de la vie.
Le sens commun, loin de repousser le principe de l'identité des contradictoires,
lui rend un éclatant témoignage. Le sens commun ne maintient-il pas la différence
et l'identité de l'âme et du corps, la coexistence et l'opposition de la prescience
de Dieu et du libre arbitre? C'est manquer au sens commun que d'abandonner
une de ces vérités pour l'autre, sous le vain prétexte qu'elles se contredisent. Exa-
minez le sens commun sous sa forme la plus haute, la religion ; l'âme religieuse
336 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
n'adore-t-elle pas un Dieu à la fois personnel et infini, un Dieu immobile et vivant,
visible et invisible tout ensemble? Le sceptique croit triompher en opposant ces
attributs; c'est que le raisonnement a étouffé en lui la raison. Pendant qu'il se
tourmente à aller d'un de ces contraires à l'autre, un élan du cœur vers Dieu les
unit. La plus raisonnable des religions, le christianisme, n'enseigne-t-il pas au
genre humain depuis dix-huit siècles que Dieu a fait le monde de rien, que Dieu
s'est fait homme? Et ne sont-ce pas là autant de contradictions, mais des contra-
dictions pleines de raison, de réalité et de vie ?
Les sciences nous offrent aussi mille exemples de l'identité des contradictoires.
En physique, n'admet-on pas sans aucune difficulté que la lumière suppose les
ténèbres? Imaginez une lumière sans ombre. Les objets également éclairés ne se
distinguent plus, et ce jour uniforme est en tout identique à la nuit. Ainsi la lu-
mière pure, comme dit Hegel, la lumière immédiate, la lumière en soi, implique
son contraire, l'obscurité. Non-seulement elle la suppose, mais elle la porte en
soi, elle l'engendre, et d'un autre côté, en la produisant, elle se réalise elle-même.
Le produit, c'est la lumière effective, la couleur.
Nous pouvons, sur cet exemple très-simple, prendre une idée générale du sys-
tème de Hegel. Toute idée renferme trois éléments, ou, pour employer le langage
consacré, trois moments. Vous pouvez la considérer ou en elle-même, ou dans son
opposition avec l'idée contraire qn'elle renferme, ou enfin dans l'union qui les
réconcilie. Le premier moment est celui de l'idée en soi, le second celui de l'idée
hors de soi, le troisième enfin, celui de l'idée en soi et pour soi. L'idée existe
d'abord d'une manière simple et immédiate, puis elle se divise et s'oppose à elle-
même ; enfin elle ramène ses deux membres à l'unité. Le moment de l'unité est
celui de la vie, de la réalité concrète et individuelle. Celui qui ne considère l'idée
que dans les moments antérieurs ne connaît que des abstractions. C'est la com-
mune infirmité du vulgaire et de ces philosophes qui suivent la logique de l'école.
Le vulgaire, l'homme dans la vie animale, s'en tient à cette première vue des
choses qui nous les fait connaître dans un étal de mélange et de confusion. C'est
la perception des sens. L'entendement s'applique à cette matière grossière, la
divise, la décompose. Ici éclatent les oppositions; toutes choses paraissent con-
traires, la vie et la mort, le mouvement et le repos, l'âme et le corps, le fait et le
droit, la société et la nature, la philosophie et la religion. Les esprits qui s'atta-
chent à ces oppositions ne peuvent manquer de tomber dans le scepticisme, absurde
extrémité aussi éloignée du sens commun que de la vraie philosophie ; mais s'ar-
rêter au scepticisme, c'est bien mal connaître la nature des choses et la puissance
delà pensée ; l'entendement est au-dessus des sens, mais la raison est au-dessus
de l'entendement. Ce que l'entendement sépare, la raison l'unit; les choses qui
semblaient incompatibles apparaissent comme inséparables ; à la confusion suc-
cède l'ordre, à la guerre la paix, au doute la foi, aux angoisses de l'âme, aux hési-
tations du raisonnement, la sérénité d'une affirmation sûre d'elle-même, la pléni-
tude d'une compréhension parfaite. La vie et la mort ne sont que les deux moments
de l'existence, le fait et le droit les deux aspects d'une même nécessité, la société
un perfectionnement de la nature, la philosophie un perfectionnement de la re-
ligion.
On s'explique maintenant comment Hegel a pu être conduit au principe de sa
logique et de toute sa philosophie, l'identité des contradictoires. Trouver dans
chaque idée une idée contraire, et les unir dans une troisième idée; opposer à la
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 327
thèse l'antithèse, et les réunir dans la synthèse ; considérer successivement l'idée
en soi, hors de soi, et pour soi, telle est sa méthode constante. L'idée à laquelle
Hegel aboutit au terme de chaque opposition n'est pas autre chose que l'idée pre-
mière, mais vivifiée par cette opposition elle-même, d'abstraite devenue concrète,
de morte vivante. Cette même idée, ainsi transformée, traverse une nouvelle oppo-
sition, une nouvelle contradiction, pour en sortir victorieuse, et ainsi de suite à
l'infini, depuis l'idée la plus simple, qui contient le germe de toutes les autres,
jusqu'à la plus composée, qui en exprime le plus complet développement. La
chaîne de ces oppositions, c'est la science. Elle consiste à faire voir l'universelle
identité : partie d'une idée primitive au plus bas degré de la pensée, elle la re-
trouve au faîte, et toutes les idées intermédiaires ne sont toujours que la même
idée qui se déploie à l'infini.
Il est possible de s'orienter maintenant au sein de ce vaste édifice d'abstrac-
tions accumulées où se joue avec une fécondité et une subtilité inouïes la pensée
de Hegel. Rien ne reste en dehors de ce système, et il y a là, on ne saurait en
disconvenir, un effort immense pour tout embrasser et tout expliquer. Indiquons
au moins les grandes lignes du monument. L'œuvre de Hegel comprend trois
parties : la logique proprement dite, la philosophie de la nature, et la philosophie
de l'esprit. Le principe premier et dernier des choses, ce que Hegel appelle Vidée,
doit d'abord être envisagé en lui-même, dans les profondeurs de son essence uon
encore manifestée, dans ces lois nécessaires et primitives qui la constituent, et se
réfléchissent plus tard en toutes ses œuvres. La science de l'idée en soi, c'est la
logique pure, lumière, fondement, clef de voûte de tout le système. L'idée, par
une suite nécessaire de sa nature, telle que la logique Ta décrite et expliquée,
l'idée se développe, ou, pour mieux dire, se brise et met à nu l'élément de la con-
tradiction qui était renfermé en son sein. Elle était Dieu en soi, elle devient
nature; éternelle, elle tombe dans le temps; immuable, dans le changement. La
Philosophie de la nature nous développe la série des mouvements nécessaires qui
emportent l'idée à travers tous les degrés de l'échelle des êtres sensibles, et où
elle épuise sa faculté de se contredire elle-même. Les lois de la mécanique, de la
chimie, de la physiologie, se résolvent dans une série d'oppositions; mais le prin-
cipe suprême qui préside à ce développement veut que la contradiction nécessai-
rement créée soit nécessairement détruite. L'idée, qui s'ignorait et se niait dans
la nature, retourne à soi pour devenir esprit. La science du retour de l'idée à
elle-même est la philosophie de l'esprit. Les religions, les arts, les systèmes, les
institutions sociales, ne sont que les phases diverses de cette évolution que règle
une éternelle et inflexible géométrie. L'histoire de l'humanité réfléchit celle de
Dieu; c'est une logique vivante, c'est Dieu qui se réalise, qui, parti de soi, revient
à soi, refermant ainsi le cercle infini et éternel.
Reprenons ces grandes divisions. La logique, dans le système de Hegel, tient la
place qu'occupe la théodicée dans les systèmes ordinaires ; elle est la science de
Dieu considéré en soi, avant la création, si les mots Dieu et création ont ici un
sens. Étrange théodicée, en effet, où, à la place de ces attributs sublimes de la jus-
tice éternelle, de la bonté infinie, de la beauté pure et sans mélange, nous trou-
vons une sèche et monotone énumération d'idées abstraites, l'être, le néant, la
qualité, la quantité, la mesure, l'identité, la différence. Rien de plus aride que
cette algèbre qui ajoute à la monotonie de notions toujours indéterminées lin-
~28 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDS.
supportable uniformité du procédé qui les oppose et les combine sous la loi d'une
irichotomie toujours renaissante. La Somme de saint Thomas, qui comprend quel-
ques milliers de syllogismes à la suite les uns des autres, ou, pour choisir un plus
convenable exemple, les deux cents propositions corollaires et scholies de
\' Ethique, sont, à côté de la logique de Hegel, des œuvres pleines de charme et
de vie.
Ces abstractions et la loi qui les enchaîne constituent pour Hegel le fond des
choses. Le vulgaire y voit de vaines combinaisons de l'esprit; ce sont les vérita-
bles réalités. Quelle abstraction plus vide, à ce qu'il semble, que celle de l'être?
Tout pour Hegel en va sortir. L'auteur de la Logique semble avoir voulu accu-
muler ici tous les sujets de défiance et d'élonnement. D'une idée abstraite il pré-
tend faire sortir la réalité, et comment, je vous prie? par l'intermédiaire d'une
idée encore plus vide, celle du néant. L'idée confondue avec l'être, l'être avec le
néant, le concret sortant de l'abstrait, la contradiction placée à l'origine des
choses, voilà l'épreuve où Hegel ne craint pas de soumettre notre bon sens et
notre patience.
L'idée de l'être est en effet la plus simple de toutes les idées; toutes les autres
la supposent, et elle n'en suppose aucune avant elle. Or, l'idée de l'être ou l'être,
car Hegel identifie, ici comme toujours, ces deux choses, est identique au néant.
Qu'est-ce en effet que l'être considéré en soi? C'est l'être absolument indéter-
miné, ce qui n'est ni fini, ni infini, ni esprit, ni matière, ce qui n'a ni quantité, ni
qualité, ni rapport. Tout cela peut s'affirmer du néant. Penser au néant, c'est faire
abstraction de toutes les formes de l'existence; c'est la même chose, par consé-
quent, que penser à l'être en soi. D'un autre côté, Hegel ne nie pas que l'être et le
néant, ce qui est et ce qui n'est pas, ne soient deux termes contradictoires. Ils
sont à la fois contradictoires et identiques. La contradiction dans l'identité,
voilà la souveraine loi de la pensée et des choses.
Ainsi, du sein de l'idée de l'être, matière primitive des choses, sort l'idée du
néant; mais l'être et le néant ne restent pas en face l'un de l'autre. L'être exclut
et appelle le néant; ce double mouvement suscite une troisième idée que Hegel
appelle le devenir et qui réconcilie les deux autres. Le devenir, c'est l'idée du dé-
veloppement par lequel un être devient ce qu'il n'était pas. Cette idée implique
à la fois celle de l'être et celle du néant; elle en est la synthèse. Nous voilà
sortis de cette abstraction confuse où tout se mêle et se perd; nous mettons le
pied sur le terrain de la réalité ; nous avons affaire à l'être déterminé, à la qualité.
Il est inutile de poursuivre cette déduction ; j'aime mieux esquisser quelques-
unes des grandes applications de la logique, particulièrement celles qui se ratta-
chent à la philosophie de l'esprit.
L'idée dominante du système de Hegel se maintient avec une fermeté singulière
au sein des applications les plus diverses. Partout l'idée traverse les trois moments
nécessaires; elle est d'abord l'identité confuse des contraires; puis elle se divise,
pour rentrer finalement dans son identité primitive, éclaircie et vivifiée. Cette loi
domine et éclaire la psychologie, la morale, le droit, l'histoire de la civilisation,
celle des religions et des philosophies.
Il y a. nous l'avons déjà vu, trois facultés dans l'esprit humain : la sensibilité
qui nous livre les idées dans leur confusion, l'entendement qui les débrouille et
les oppose, la raison qui les unit.
L'homme est d'abord pour lui-même unité confuse d'une âme et d'un corps :
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE, 529
cette unité se brise par la réflexion ; lame s'oppose le corps, mais elle s'aperçoit
que le corps, c'est encore elle-même, et alors elle le ramène à soi comme un mo-
ment nécessaire de son existence.
Dans l'homme, tout est d'abord mêlé, l'instinct, la volonté, la raison. L'homme
existe déjà sans doute dans l'enfant, mais d'une manière abstraite encore et indé-
terminée; il est en soi, il n'est pas pour soi. L'âge de la réflexion arrive ; une oppo-
sition se déclare entre l'instinct et la raison, entre la nature et la volonté. De là le
mal, mais de là aussi le bien. Le bien suppose le mal, car celui qui fait le bien
sans effort, sous la seule impulsion d'une nature excellente, n'est pas véritable-
ment bon. Ici se vérifie avec éclat, suivant Hegel, le principe de sa logique. On
ne peut concevoir le bien sans concevoir en même temps le mal. Le bien en un
sens implique donc le mal. et cependant il l'exclut. Il l'exclut et il le suppose, voilà
la contradiction qu'il faut résoudre. Hegel y croit parvenir en démontrant qu'au
fond l'instinct et la raison sont identiques. L'instinct, c'est la raison qui s'ignore.
Après s'être opposée à elle-même dans la lutte de la volonté et de la nature, elle
reconnaît leur identité, et dès lors tout rentre dans l'ordre au sein de l'àme paci-
fiée j l'instinct comprend qu'obéir à la raison, c'est être fidèle à lui-même; la
raison comprend qu'elle est faite, non pour étouffer ou comprimer l'instinct, mais
pour le conduire, et celte harmonie intelligente et volontaire de l'instinct et de la
raison, c'est la vertu, mère du bonheur. On s'imagine que le bonheur et la vertu
sont deux choses différentes : philosophie étroite, philosophie de l'entendement!
La raison identifie ce que le cœur de l'honnête homme ne sépare jamais, le bien-
faire et le bien-être, l'action vertueuse et la félicité.
Ainsi, partout à la surface la contradiction, la différence; partout nu fond l'har-
monie et l'identité. Quoi de plus opposé, à ce qu'il semble, que la philosophie et
la religion? quoi de plus divers que les cultes? quoi de plus contraire que les
systèmes philosophiques? En réalité, toutes ces institutions religieuses dont la
variété nous confond, dont l'opposition nous étonne, ne sont que les membres
d'un même corps, les moments d'une même idée. Cette idée, qui se développe
sous le voile du symbole dans la suite harmonique des religions, est ia même qui,
sous des formes plus claires, déploie dans le mouvement régulier des systèmes phi-
losophiques sa nature toujours diverse et toujours identique. Les lois de la
logique, partout présentes, parce qu'elles sont le fond de tout, déterminent et gou-
vernent souverainement cette double évolution.
Il y a trois grandes religions : la religion orientale, la religion grecque et la
religion chrétienne, lesquelles correspondent aux trois moments nécessaires de
l'idée logique. La religion orientale, c'est l'idée de Dieu à son premier moment,
celui qui comprend tous les autres dans leur unité confuse. L'homme adore Dieu,
mais sans le connaître et sans se connaître soi-même. Univers, homme, Dieu, tout
cela ne forme encore qu'un tout indécis, la nature. La religion grecque, c'est l'idée
de Dieu au moment de la diremtion, de la contradiction. Dieu se divise pour ainsi
dire, s'ébranche en mille rameaux, s'oppo-e à l'homme et à lui-même; l'infini se
perd et se dissout dans le fini. La religion chrétienne est par essence la religion
de la réconciliation. Fille de l'Orient et de la Grèce, elle les reproduit et les iden-
tifie. Dieu, qui s'ignorait dans les obscurs symboles de l'Inde, qui était en que'que
sorte hors de soi dans la prodigieuse variété des divinités contraires de la Grèce
et de Home, revient à soi dans le christianisme pour prendre conscience claire et
pleine possession de soi. Aussi, le christianisme est-il la seule religion complète,
530 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
la seule vraie, la seule évidente par elle-même : c'est Dieu se sachant et s'affir-
mant Dieu.
Ce qu'on appelle les mystères de la religion chrétienne, ce sont les lois abso-
lues des choses, obscures pour les sens, absurdes et contradictoires pour l'enten-
dement, claires et harmonieuses pour la raison. Le premier de ces mystères, n'est-ce
point celui de la sainte Trinité? Or, la sainte Trinité, c'est sous une forme auguste
le principe même de la logique. Le Père, c'est l'idée en soi; le Fils, c'est l'idée
hors de soi. dans sa manifestation visible, sous la double forme de la nature et
de l'humanité. L'Esprit, c'est l'idée en soi et pour soi. parvenue au terme de son
mouvement, se reconnaissant identique dans ious les degrés qu'elle a parcourus.
Au sein même du Père se retrouvent les trois moments de l'idée, mais sous une
forme encore tout idéale : l'Eue ou la Puissance, objet de la pensée; le Verbe ou
l'Intelligence, ou encore la Pensée, engendrée par l'Èlre; l'Amour enfin, qui pro-
cède de tous deux et qui les unit. Cette Trinité, tout idéale, se réalise par la création,
royaume du Fils; mais, pour rattacher la création à son principe, il faut que le
fini se sache infini, que l'homme se connaisse Dieu : c'est le royaume de l'Esprit.
Il appartient éminemment à la philosophie de réaliser sur la terre le royaume de
l'Esprit. C'est elle en effet qui, en rattachant les symboles du christianisme aux
lois de la pensée, démontre et explique ce que la religion ne faisait qu'affirmer,
l'union intime de l'homme et de Dieu. La première forme de cette union se trouve
dans la communauté chrétienne de l'église au berceau ; la seconde, c'a été l'église
organisée; la dernière sera l'état où toutes les croyances religieuses sont appelées
à s'allier bientôt sous la loi de la raison et de la liberté.
II.
Ce n'est point en quelques pages que l'on peut apprécier les résultats d'un
mouvement philosophique aussi vaste, aussi varié que celui que nous venons de
décrire; ce qui précède n'est point une histoire de la philosophie allemande, ce
qui suit n'en sera pas une critique. Mais, de même que nous espérons en avoir dit
assez pour piquer et déjà pour satisfaire un peu la curiosité, nous voudrions, dans
les simples réflexions qui vont suivre» exciter quelque défiance et prévenir l'en-
gouement.
Si je ne me trompe, la philosophie allemande est depuis un demi-siècle sous
l'empire et comme sous le charme d'une illusion, et c'est là ce qui m'explique le
vice fondamental de 9a méthode, les étonnantes révolutions et les aberrations sin-
gulières de ses systèmes. Cette illusion, c'est de croire que la science absolue est
possible pour l'esprit humain. La science absolue, je veux dire l'explication abso-
lue et universelle des choses, voilà la chimère, que poursuit depuis Fichte la phi-
losophie allemande, et chacun des systèmes qu'elle a tour à tour enfantés n'est
qu'un effort pour saisir l'insaisissable fantôme.
On explique d'ordinaire cette confiance démesurée dans la pure théorie par le
génie spéculatif de la race germanique , et cette explication est vraie, mais elle ne
suffit pas; car enfin cette terre de l'enthousiasme a porté de grands critiques :
Wolf, Heyne, Paulus; cette race chimérique a produit Kant. Selon nous, c'est
l'excès même du doute dans la doctrine de Kant qui nous explique dans celle de
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 551
Hegel l'excès de l'orgueil dogmatique. Deux éléments essentiels constituent en
effet la science : d'un eôté. l'esprit humain lui-même avec sa nature, ses condi-
tions, ses lois; de l'autre, l'ensembie des choses, leur essence, leurs rapports.
Réduire l'esprit humain à connaître sa constitution dans l'oubli de la nature des
choses, c'est nier la science; concevoir la science comme indépendante de la
nature de l'esprit humain, de ses conditions, de ses lois, de ses limites, c'est la
nier encore, car c'est la rendre impossible et contradictoire.
La philosophie allemande nous offre le spectacle de ces deux excès contraires.
Kant commence par reconnaître que dans la science les philosophes n'ont pas su
faire la paît de l'esprit humain, la part du sujet: vue profonde autant que solide,
d'où est sortie une incomparable analyse de la raison; mais, bientôt entraîné par
son principe, ce sage esprit oublie sa sagesse au point d'interdire à l'esprit humain
tout accès dans la réalité des choses. Hegel s'est jeié à l'extrémiîe opposée. L'au-
teur de la Critique de la Raison pure osait à peine affirmer l'existence des objets
extérieurs; l'auteur de la Logique en connaît a fond, en explique, en déduit, en
démontre l'origine, l'essence et les lois. Le père de la philosophie allemaude
réduit la theodieée à soupçonner la possibilité de Dieu; pour ie dernier héritier
de cette philosophie, la nature divine n'a pas de mystères; ie nombre et l'ordre
de ses attributs se découvrent avec la même clarté que les propriétés des courbes
géométriques. Kant enfermait la raison dans le cercle de l'expérience; Hegel
refuse à l'expérience toute autorité scientiûque; tout doit être démontré en philo-
sophie, c'est-à-dire déduit des idées pures. Les plus hautes conceptions de l'esprit
humain n'ont pour le maître qu'une valeur relative et subjective; rien de relatif
et de subjectif, si l'on en croit le disciple, n'a de place dans les cadres de la science.
Ainsi, des deux termes nécessaires de toute connaissance, l'esprit humain et les
choses, Kant supprime le second, Schelling et Hegel retranchent le premier.
Fichte marque la transition d'un excès à l'autre. Fichte en effet, tout en exagé-
rant le kantisme, poursuit la chimère de la science absolue; mais c'est dans le moi
qu il se Ûatte de la trouver. Il supprime comme Kant les choses, mais il en con-
serve les idées et prépare la transformation future qui. de ces idées, va faire les
choses elles-mêmes.
Ainsi, Fichte, Schelling, Hegel, et on peut ajouter à ces noms éminents ceux de
tous les philosophes de la moderne Allemagne, ont ce point commun au sein des
différences qui les séparent : c'est de croire que la science absolue est possible,
c'est de la chercher, c'est de la construire. De 1û leur méthode commune, aussi
chimérique, aussi vaine que l'objet qu'elle poursuit. Son trait distinctif, c'est la
suppression de l'expérience ou du moins la subordination complète de l'expé-
rience aux données de la raison pure. L'Allemagne a le plus parfait mépris pour
l'observation. Tenir compte des faits, c'est n ses yeux tomber dans l'empirisme,
dernier degré de l'abaissement intellectuel. La science est essentiellement l'expli-
cation des choses; or, l'expérience n'explique rien ; la science en expliquan
démontre, l'expérience ne saurait rien démontrer. L'expérience est enfermée dans
des limites nécessaires; elle sait ce qui arrive en tel temps en tel lieu ; la science
veut des résultats universels et durables; l'expérience est l'onrrage d'un esprit
fini, et parlant elle est toujours relative et toujours subjective; la science est
absolue et objective par essence.
Évidemment, si la philosophie poursuit la science absolue, la méthode philoso-
phique, c'est la méthode à priori, fondée sur les idées pures., >uivanl Tordre des
332 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE*
choses, expliquant tout, déduisant tout, méprisant l'expérience, ne reconnaissant
aucune limite, aucune condition. A une telle science il faut une telle méthode;
ces deux chimères sont faites l'une pour l'autre.
Si je ne m'abuse, le secret de toutes les spéculations allemandes est là : le
principe de l'identité de la pensée et de l'être, commun fondement du système de
Schelling et de celui de Hegel, le principe plus dangereux encore de l'identité des
contradictoires dont la logique hégélienne est une perpétuelle application, enlin
cette idée éminemment panthéiste du processus des choses qui fait de l'esprit
humain le terme suprême où les développements successifs de l'existence viennent
se concentrer et se réfléchir, tout cela nous apparaît comme autant de suites
nécessaires de la double illusion que nous venons de signaler.
Pour que la science absolue soit construite, il ne suffit pas en effet que l'ordre
des idées exprime l'ordre des choses, il faut que les idées embrassent, pénètrent,
constituent les choses; il faut que les idées soient les choses. Supposez, en effet,
que les choses soient séparées ou seulement distinctes des idées, un doute est pos-
sible sur la conformité parfaite des idées avec les choses; l'essence des êtres est
soupçonnée, entrevue : elle n'est pas saisie, atteinte dans son fond. C'en est donc
fait de la science absolue, s'il n'y a pas identité entre les idées et les choses.
La science absolue doit partir d'une première idée et en déduire toutes les
autres. Quelie peut être cette idée? La plus compréhensive et la plus vague de
toutes, l'idée de l'être indéterminé. Mais comment passer de l'être indéterminé à
l'être réel, de l'abstrait au concret, du néant de l'existence à la vie? Il y a là une
contradiction. Eh bien! au lieu de la dissimuler, acceptons-la hardiment. La con-
tradiction est à l'origine des choses : que cette contradiction primitive devienne
la loi fondamentale de la pensée et de l'être, qu'elle se retrouve dans toute la
nature, qu'elle soit la force cachée par qui les idées sortent les unes des autres
depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche, de sorte qu'en définitive le néant soit
le principe, Dieu le terme, et que le néant devienne Dieu.
Mais comment l'esprit humain pourra-t-il connaître et décrire cette vaste et
merveilleuse évolution ? A une seule condition, c'est que l'esprit humain soit le
degré supérieur où tout aboutit, le dernier cercle qui enveloppe et pénètre tous
les autres; à condition que l'esprit humain soit tout, que l'homme soit Dieu.
L'homme divinise, voilà le dernier mot de la philosophie allemande.
Schelling dit que Dieu, c'est le sujet objet absolu ; Hegel, que c est l'idée,
l'esprit inlini. Mais il faut bien s'entendre. Le sujet-objet, considéré avant son
développement, n'est qu'une abstraction, une identité vide. J'en dis autant de
l'esprit infini, de l'idée en soi. Hegel lui-même déclare que l'idée en soi est iden-
tique au néant. Si c'est là Dieu, il faut s'expliquer avec franchise; mais non : le
Dieu de la philosophie allemande n'est pas au commencement des choses, il esta
leur terme. Ce Dieu, c'est l'esprit humain, ou plutôt Dieu est à la fois à l'origine,
au terme et au milieu, ce qui revient a dire qu'il n'y a pas de Dieu distinct
des choses.
Ces étranges doctrines, à défaut de mérite plus solide, ont-elles du moins
celui de la nouveauté? C'est encore là une des illusions de la philosophie ger-
manique.
Rien de plus naïf que les prétentions de nos voisins d'outre-Rhin en fait d'ori-
ginalité. Dans l'école hégélienne en particulier, on les a portées à leur comble.
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. OùO
Hegel ne reconnaît en ses Leçons sur l'histoire de la philosophie que deux grandes
époques, l'époque grecque et l'époque germanique. Or, il va sans dire que la phi-
losophie germanique est comprise entre Kant et Hegel. C'est rayer d'un trait de
plume des annales de la pensée humaine la scolaslique et la philosophie fran-
çaise, des noms, par exemple, comme ceux d'Abélard et de Descartes. Que l'Alle-
magne traiteavec ce mépris superbe des philosophes français, cela peut à la rigueur
se concevoir; mais rabaisser aussi Leihnilz, n'est ce pas l'excès de l'ingratitude?
Elle est d'autant plus choquante, que ces ailiers contempteurs de la philosophie
du xvne siècle n'ont pas dédaigné de lui emprunter ses vues les plus originales.
Le principe de l'homogénéité universelle de l'existence, la loi de continuité qui
enchaîne tous les êtres, le dynamisme intérieur qui pénètre la nature sous l'appa-
rent mécanisme de ses phénomènes, l'analogie profonde des lois de l'univers
physique et des lois de l'humanité, toutes ces grandes idées qui sont la force et la
richesse du système de Schelling, ne viennent-eHes pas de Leihnilz? Ln autre
cariésien, Spinoza, n'a-t-il pas aussi à revendiquer sa large part dans les spécula-
tions de l'Allemagne? Le principe de l'identité de la pensée et de l'être n'est-il
pas, nous l'avons prouvé, le propre fonds du spinozisme? Hegel accuse le Juif
d'Amsterdam d'avoir méconnu le principe occidental, le principe moderne de la
personnalité, d'avoir fait de Dieu la nécessité ou la chose absolue, sans reconnaître
en lui la personne absolue ou l'idée; mais est-ce bien à Hegel qu'il appartient
d'élever contre le spinozisme une telle accusation , d'ailleurs si légitime? Cette
personnalité qu'il invoque, l'a-t-il respectée dans l'homme et en Dieu , lui qui n'a
vu partout, du sommet de l'être jusqu'à son plus bas degré, que la rigoureuse
géométrie de l'idée? Tout en se distinguant de Spinoza, Hegel reconnaît pourtant
à la philosophie germanique un grand précurseur. Lequel, je vous prie? ce n'est
pas Spinoza, ce sera peut-être Descartes? Non; c'est un Allemand du xvie siècle,
le chimérique auteur de Y Aurore naissante, le cordonnier-philosophe de Gôrlilz,
Jacob Bôhme!
On croira peut-être que j'exagère ici les illusions du patriotisme germanique.
11 faut donc citer Hegel lui-même :
« Nous verrons, dit-il dans un discours célèbre, que, chez les autres nations de
l'Europe où les sciences sont cultivées avec zèle et autorité, il ne s'est plus conservé
de la philosophie que le nom; l'idée en a péri, et elle n'existe plus que chez la
nation allemande. Nous avons reçu de la nature la mission d'être les conservateurs
de ce feu sacré, comme aux Eumolpides d'Athènes avait été confiée la conserva-
tion des mystères d'Eleusis, aux habitants de Samolhrace celle d'un culte plus pur
et plus élevé, de même que plus anciennement encore l'esprit universel avait
donné à la nation juive la conscience que ce serait d'elle qu'il sortirait renou-
velé (1). »
On a le droit de sourire, dans la patrie de Descartes et de Malebranche, de
cette naïve exaltation. Pour moi, ce qui m'étonne, c'est que l'histoire de la philo-
sophie, qui a été cultivée avec tant de patience et de profondeur par la savante
Allemagne, n'ait pas quelque peu altéré la sérénité de cet orgueil. En France, si
notre philosophie contemporaine peut paraître, en fait d'originalité, porter trop
loin la modestie et l'abnégation, nous avons du moins cet avantage, que la con-
(1) Ces paroles ont été prononcées par Hegel, à Heidelberg, en octobre 181b', à l'ouver-
ture de son cours d'histoire de la philosophie.
TOME I. "2~)
534 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
naissance impartiale et approfondie des grandes conceptions du passé nous a
donné une sorte de maturité précoce qui nous préserve des illusions. Platon, long-
temps médité, nous rend moins sensibles à l'originalité de Schelling; Plotin, bien
connu, nous tient en garde contre Hegel.
Je ne veux point faire ici un étalage indiscret d'érudition , et je sais que les
mêmes principes peuvent recevoir des mains du temps et du génie des dévelop-
pements pleins de nouveauté et de grandeur; toutefois il ne sera pas inutile, pour
mettre à leur place bien des prétentions et prévenir plus d'un entraînement, de
rappeler quelques souvenirs historiques, et de montrer jusque dans la plus haute
antiquité les traces de ces mêmes doctrines que l'Allemagne se flatte d'avoir
inventées.
Identifier la pensée et l'être, l'intelligent et l'intelligible, dans une seule et
même essence, l'idée; faire des idées le dernier fond des choses, ne voir dans les
réalités individuelles et périssables que l'ombre de l'idée, l'idée, pour ainsi dire,
brisée et séparée de soi; admettre même au sein des idées un élément nécessaire
de négation et de contradiction, et expliquer les choses par l'union ineffable de
l'èlre et du néant, de l'identité et de la différence, n'est ce point là, je le demande
à quiconque a médité la Républiqiie, le Timée et le Sopniste, n'est-ce point là la
substance du système de Platon? n'est-ce point de la sorte que l'entendait Aris-
tote, quand il élevait contre son maître cette plainte amère qui peut paraîire
aujourd'hui une prophétie, que la théorie des idées absorbait la philosophie dans
la logique (i)?
Nous pourrions remonter plus haut, jusqu'à cette école pythagoricienne, mère
du platonisme. Pour moi, quand j'entends Hegel démontrer à priori que le mou-
vement le plus vrai est le mouvement circulaire, quitte à trouver bientôt d'excel-
lentes raisons pour prouver, toujours à priori, que le mouvement des planètes
doit être elliptique ; quand je vois un métaphysicien du xixc siècle déduire la ligne
du point, la surface de la ligne, le solide de la surface, croyant ainsi transformer
de purs nombres en corps, des abstractions en réalités, il me semble, je l'avoue,
que je recule de plus de deux mille années, et je me reporte à ces jours d'inno-
cence de la philosophie que nous retrace si bien Aristole , où rien n'avait encore
altéré la foi naïve de la spéculation en elle-même. L'auteur de la Métaphysique
est ici vraiment admirable de bon s<ns et de haute ironie :
« Tout ce que les pythagoriciens , nous dit-il, pouvaient montrer daus les
nombres qui s'accordât avec les phénomènes, ils le recueillirent et ils en compo-
sèrent un système; et, si quelque chose manquait, ils y suppléaient, pour que
le système fût bien d'accord et complet (2). »
IVest-ce point là la logique hégélienne au berceau? et que pourrait-on opposer
à la physique chimérique du philosophe de Berlin, qui fût plus fort que ces paroles
qu'adresse Aristole aux métaphysiciens-géomètres de la grande Grèce :
o Les êtres mathématiques sont sans mouvement Comment pourra-t-il y
avoir du mouvement, si on ne suppose d'autres sujets que le fini et l'infini, le pair
et l'impair? Comment rendront-ils compte de la légèreté et de la pesanteur?
Aussi n'ont-ils rien dit de bon sur le feu, la terre et les autres choses semblables,
parce qu'ils n'ont rien dit, je pense, qui convienne ptoprement aux choses sen-
(1) Aristole, Métaphysique, I, 8.
(2) Ici , ibid., 4.
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 335
sibles De nos jours, les mathématiques sont devenues la philosophie tout
entière (1). »
Au lieu de mathématiques, lisez logique, et ce passage vient, après deux mille
ans, accabler les hégéliens du bon sens immortel d'Àristote; mais, sans remonter
à ces temps primitifs de la philosophie, je trouve au déclin de la civilisation grecque
et romaine un mouvement philosophique plein d'analogies curieuses avec celui
qui agite depuis soixante ans l'Allemagne. Je veux parler de la philosophie alexan-
drine. Elle aussi avait été précédée par un radical scepticisme, celui d'Énésidème
et d'Agrippa. Elle aussi s'élança à l'extrémité contraire, pour embrasser le fan-
tôme de la science absolue et celui de la méthode rationnelle. Comme Hegel,
Plotin dédaigne l'expérience; comme lui, il prétend saisir l'ordre absolu des
choses, et non-seulement le saisir, mais le déduire et le démontrer; tous deux
admettent dans l'être un mouvement dialectique qui se réfléchit dans la science
et identifie la raison et l'être dans l'idée. A Alexandrie comme à Berlin, on voit
clair dans les mystères de l'essence divine; on la décompose en trois éléments à
la fois distincts et inséparables, trinité primitive qui se retrouve au fond de toute
chose et de toute pensée. Cette trinité devient pour les deux écoles une baguette
magique qui fait tomber tout voile, éclaircit toute obscurité, efface toute diffé-
rence. Les systèmes philosophiques se rapprochent, les symboles religieux se
confondent, tout se pénètre et s'unit. Au sommet de ia trinité, par delà toutes les
déterminations de la pensée et de l'être, l'unité absolue, indéterminée, identité
du néant et de l'existence, centre où toutes les contradictions se perdent et s'iden-
tifient, source d'où tout s'épanche et où tout revient, abîme où ia pensée humaine,
après avoir parcouru le cercle nécessaire de ses révolutions, vient chercher le
repos dans l'anéantissement de la conscience et de la personne.
Ainsi, même principe, la recherche de la science absolue; même méthode, la
spéculation toute rationnelle ; mêmes résultats, l'identité de la pensée et de l'être,
l'identité des contradictoires, l'unification de l'homme avec Dieu.
Que d'autres signalent les différences; pour nous, nous n'avons dû chercher que
les analogies, estimant utile, avant que de combattre de front la méthode germa-
nique, de constater qu'elle a déjà traversé plus d'une épreuve et subi plus d'une
mémorable condamnation.
Demandons- nous maintenant sur quoi repose, en définitive, cette méthode
allière du haut de laquelle la philosophie allemande regarde avec dédain ce qu'il
lui plaît d'appeler l'empirisme français? On est confondu, quand on adresse cette
question à l'allemagne elle-même, de trouver un si frappant contraste entre la
hauteur de ses prétentions et la vanité des titres sur lesquels elle prétend les ap-
puyer. Il y a déjà quelques années, Schelling ressaisit la plume avec éclat, après
un silence qui étonnait et affligeait tous les amis de la philosophie, pour prendre
en main la défense d'une méthode bien compromise, et pour l'opposera celle que
la philosophie française s'honore d'avoir héritée de Descaries (2). Certes, on ne
saurait donner à la méthode allemande un plus illustre défenseur ni un plus ha-
bile interprète. Schelling a autant d'esprit que de génie, et dans ses écrits, nolaui
ment dans celui que nous signalons, il sait unir la grfiee ;i la grandeur. Mais quel
est le fond de cette brillante apologie? Le voici en peu de mots.
(1) Arislote, Métaphysique, 1,7 et 8.
(2) Voyez l'écrit intitulé: Jugemenide M . Schelling sw < la philosophie de M. Cousin. 1835.
536 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
Ce que Schelling, ce que les métaphysiciens de l'Allemagne ne peuvent com-
prendre, c'est que la philosophie soit une science, une science digne de ce nom, et
qu'en même temps elle doive tenir compte de deux choses : d'une part, de la na-
ture de l'esprit humain, de ses conditions, de ses limites, de ses lois; de l'autre,
des données de l'expérience. Une philosophie appuyée sur l'étude de la nature
humaine leur paraît empreinte d'un caractère tout relatif et tout subjectif. « La
science, nous dit Schelling, doit être homogène; si vous mêlez l'expérience et la
raison, votre philosophie n'est plus d'une seule pièce. L'expérience, d'ailleurs,
n'est pas un procédé à l'usage de la métaphysique; elle constate des existences,
elle ne les explique pas. Elle donne le que et non le comment. Cet empirisme
timide n'a rien à nous dire sur la nature des choses, sur celle du premier prin-
cipe; il se borne à quelques attributs tout négatifs, à quelques déterminations
abstraites et vides. C'est une science sans contenu; ce n'est point une philosophie
réelle. »
Nous répondrons en substance à Schelling et à l'Allemagne : La philosophie
telle que vous la concevez, dans son homogénéité et son universalité absolue,
est, par sa définition même, un idéal, ou, pour mieux parler, une chimère entiè-
rement inaccessible, sans aucune proportion avec l'esprit humain et avec toute la
constitution de notre nature. Cette philosophie, nous vous défions non-seulement
de la construire, mais même de la commencer. Quant aux objections que vous
adressez à ia nôtre, elles ne tombent pas sur nous, mais sur l'esprit humain. C'est
à la nature des choses que vous faites le procès. Contre vous, au surplus, nous ne
voulons d'autres défenseurs que vous-mêmes. Le crime capital que vous nous re-
prochez, celui de consulter l'expérience, vous le commettez comme nous, ajoutant
ainsi aux inconvénients de l'illusion ceux de l'inconséquence, et compliquant
votre situation de telle sorte que, si l'expérience a des dangers, vous les subissez,
et, si elle a des avantages, vous ne les recueillez pas.
Oui, j'ose le dire au nom de l'histoire, concevoir la philosophie comme indé-
pendante des limites de l'esprit humain et des conditions de l'expérience, c'est
placer l'homme entre le scepticisme absolu et une exaltation voisine de la folie.
Fausse alternative, également répudiée par la conscience de l'humanité, pur les
lois d'une exacte logique et par la nature même de la pensée. Quoi! l'homme ne
connaîtra rien s'il ne connaît tout, et il n'y a point de milieu entre la science ab-
solue et l'absolue ignorance! Certes, la métaphysique n'est point un rêve, et nous
croyons qu'il a été donné à l'homme de pénétrer au delà des apparences des sens,
de sonder sa propre nature, d'atteindre dans leur fond ces causes invisibles qui
soutiennent et animent l'univers, de porter ses regards jusqu'à l'être des êtres, et
d'entrevoir quelques-unes des merveilles adorables de sa perfection. En se tenant
dans ces limites, on a le droit de faire appel au sens commun ; on se sent fort du
témoignage de ses semblables. Le genre humain, en effet, est religieux, et une
métaphysique secrète est présente au sein de toute religion. Il n'en est aucune,
depuis le plus grossier fétichisme jusqu'au spiritualisme le plus pur, qui ne con-
tienne sur la nature et l'ordre des choses une doctrine plus ou moins profonde,
toujours proportionnée aux besoins et aux lumières croissantes de la civilisation;
mais autant la conscience de l'humanité soutient et autorisa une philosophie
réglée dans ses vœux, autant elle réprouve une ambition excessive qui ne sait pas
reconnaître l'irrémédiable infirmité de notre nature. Quel orgueil, ou plutôt quel
délire de croire que cet homme, qui est un abîme à lui-même, pourra contempler
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 357
sans voile les origines éternelles de l'être! Un brin de paille est pour lui plein
de mystères, et il n'y en aura pas dans l'essence de Dieu! Quoi! cette chétive créa-
ture qui, dans le rapide intervalle placé entre l'instant de la naissance et celui de
la mort, résiste à grand'peine à toutes les causes de destruction qui menacent son
existence, voilà le séjour de la science absolue !
Cette science absolue, dites-vous, est dans l'esprit humain ; mais est-elle le com-
mun partage de tous, ou le privilège de quelques-uns, celui d'un seul peut-être?
Dans la première alternative, voilà autant de philosophes que d'hommes, voilà
une égalité absolue entre toutes les intelligences. Dans la seconde, quel abîme
vous creusez entre un homme et un autre homme ! Vous possédez, Hegel, la science
absolue, et il y a des hommes, vos semblables, qui ne l'ont pas! N'y en eût-il
qu'un seul, cet homme n'est plus votre égal. Entre la science absolue et ce qui
n'est pas elle, il y a l'infini. Cet homme ne sait pas tout; donc, au prix de ce que
vous savez, il ne sait rien. Ou il n'est point homme, ou vous-même vous êtes plus
qu'homme.
Examinons à l'œuvre ces philosophes qui cherchent et qui ont trouvé la science
absolue. Schelling place à la cime des choses un principe qu'il appelle l'identique
absolu, le sujet-objet. Ce principe se détermine, s'objective par sa nature, et se
donne ainsi à lui-même une première forme qu'il brise aussitôt pour en revêtir
une autre, jusqu'à ce qu'il ait épuisé sa puissance d'objectivité, et soit entré en
pleine possession de son être.
Ici Hegel arrête son maître et lui dit : Vous êtes infidèle aux conditions de la
science absolue. La science absolue doit tout expliquer et tout démontrer. Or,
vous débutez par une hypothèse et par une énigme. L'absolu se divise, l'identique
se différencie. Qu'est-ce que l'absolu? qu'est-ce que l'identique? Il se divise,
dites-vous; il se différencie, il s'objective; pourquoi cela et comment? Le prin-
cipe du système doit être clair par excellence, puisqu'il doit tout éclaircir.
Or, votre principe est inintelligible, et il offusquera de ses ténèbres le reste
du système. Puis, comment décrirez-vous l'évolution de l'absolu dans la nature
et dans l'homme? Vous ne connaissez pas la nature de l'absolu et les lois intimes
de son développement. Comment pourrez-vous le voir dans les choses, ne le
voyant pas en soi? Il faudra donc recourir à l'expérience. Vous sortez de la
science absolue.
Nous ne savons pas, en vérité, ce que Schelling pourrait répondre à ces objec-
tions. On ne saurait mieux le mettre en contradiction avec ses propres principes,
et signaler dans son système les deux choses qui ne devraient jamais se rencontrer
dans une philosophie toute à priori : des mystères inexpliqués, des secours tirés
de l'expérience.
Mais si Hegel triomphe contre Schelling, le maître n'est pas moins fort contre
son disciple. Il faut entendre Schelling presser de sa vive dialectique les fastueuses
théories qui, entre autres torts, ont eu celui de faire oublier les siennes On a
prétendu, dit il, qu'en métaphysique, il ne fallait rien supposer. On m'a reproché
de faire des hypothèses. Or, par où commence-t-on? Par une hypothèse, et la plus
étrange de toutes, l'hypothèse de la notion logique, ou de l'idée « à laquelle ou
attribue la faculté de se transformer par sa nature même en son contraire, «i puis
de retourner à soi, de redevenir elle-même, chose qu'on peut bien penser d'un
être réel, vivant, mais qu'on ne saurait dire de la simple notion sans la plus ab-
358 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
sur de des Actions (i). » Voilà, suivant Schelling, une première supposition toute
gratuite. Cependant le système se soutient assez bien tant qu'on reste dans la
sphère de la logique pure, où il ne s'agit que de combiner des abstractions; mais
comment passer de l'idée à l'être? Cela est impossible, cela est inconcevable. Nou-
velle hypothèse, nouvelle absurdité, que Schelling relève avec la plus perçante
ironie : « L'idée, dit-il, l'idée de Hegel, on ne sait trop pourquoi, ennuyée peut-
être de son existence purement logique, s'avise de se décomposer dans ses mo-
ments, afin d'expliquer la création. »
On ne saurait mieux dire, et voilà une admirable revanche de Schelling contre
l'infidèle et orgueilleux disciple ; mais que pensera tout ami désintéressé de la
vérité en écoutant ces deux illustres adversaires, si habiles dans l'attaque, si fai-
bles dans la défense? Non, sans doute, Hegel, pas plus que Schelling, n'a pu faire
le premier pas en philosophie sans laisser des mystères dans la science et sans faire
des emprunts à l'observation : double preuve, preuve irréfragable de la vanité de
la science absolue et de la méthode rationnelle.
Après avoir tant attaqué l'empirisme, Schelling, dans ce même écrit que nous
combattons, finit par convenir qu'on ne peut se passer de l'expérience en méta-
physique. L'aveu est loyal, mais bien tardif, et après tout c'est une contradiction.
Si nous en croyons les bruits encore un peu vagues qui viennent de l'Allemagne,
la nouvelle philosophie de Schelling a pour caractère de s'appuyer sur la tradi-
tion et l'expérience (2). On ne peut qu'applaudir à ce dessein et admirer la vivace
fécondité de ce génie que ni l'âge ni la contradiction n'ont pu épuiser; mais,
quand Schelling aura terminé sa seconde philosophie, ne craint-il pas qu'on lui en
demande une troisième pour mettre les deux autres d'accord? D'un côté, une doc-
trine toute rationnelle; de l'autre, un système tout fondé sur l'expérience et !a
tradition, est-ce là cette philosophie d'une seule pièce qu'on nous reproche de ne
pas avoir? est-ce là cette homogénéité, cette unité tant célébrées?
Il est vrai que Schelling prétend faire de l'expérience en grand. Notre psycho-
logie lui paraît, comme eût dit Spinoza, historiola animœ. En général, on méprise
beaucoup la psychologie au delà du Rhin, et on croirait, à entendre nos dédai-
gneux voisins, qu'il ne sied qu'à un étroit génie de s'y appliquer. Pour nous, nous
ne voyons pas ce qui empêcherait qu'en psychologie on ne fit de l'expérience
tout à fait en grand, à la manière de Socrale et de Kant, lesquels, sans sortir de
la conscience, ont su y descendre à une certaine profondeur. Nous préférons hau-
tement les Méditations de Descartes, qui vivront toujours, à ses Principes ou à ses
Météores, qui n'ont pas plus duré que le système des tourbillons; et dans les Médi-
tations, ce que nous admirons le plus, ce sont les deux premières, où Descaries ne
dépasse pas encore le Cogito. Mais enfin, qu'on la fasse en grand on en petit, l'ex-
périence est toujours l'expérience; elle est toujours l'ouvrage d'un être limité
dans l'espace et dans le temps, placé dans de certaines conditions, entravé par
mille obstacles, sujet à l'ignorance, à l'erreur, à toutes les misères du doute et de
la réflexion. Nous voilà descendus des hauteurs de la science absolue; nous voilà
redevenus des hommes. Faut-il s'en plaindre? Notre philosophie sera-t-elle moins
(1) Jugement de M, ScJudling, etc., p. 17.
(2) Voyez l'esquisse que donne M. Maller du nouveau système de Schelling dans l'ouvrage
intitulé : Schelling, ou la Philosophie de la nature et la Philosophie de la révélation.
Paris. 1845.
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 339
rigoureuse, parce qu'elle reposera sur une analyse plus exacte de nos moyens de
connaître; moins réelle, parce qu'elle vivra défaits, et non d'abstractions; moins
légitime enfin, parce qu'étant faite par des hommes, elle tiendra compte des idées,
des besoins et des limites de la nature humaine?
Plus chimérique ou moins sincère que Schelling, Hegel prétend se passer tout
à fait de l'expérience, ou du moins la subordonner en tout à la raison. Il faut lui
rendre cette justice, que jamais philosophe n'a porté plus loin l'ambition spécula-
tive; nul n'a fait un plus grand effort pour satisfaire aux conditions de la science
absolue. Où le conduit cet excès de confiance? Disons-le nettement, à un véritable
délire. Qu'on jette les yeux sur sa philosophie de la nature, et qu'on le suive, si
on en a la patience, dans l'inextricable dédale de ses prétendues démonstrations.
J'ose dire qu'en voyant Cet esprit si ingénieux et si élevé se consumer en stériles
combinaisons d'idées et de mots, identifier les notions les plus différentes, établir
les rapprochements les plus étranges, abuser des analogies verbales, jouer avec
les mots comme les scolasliques les plus décriés, déduire le temps de l'espace,
de l'un et de l'autre le lieu, du lieu le mouvement, du mouvement la matière; dé-
montrer géométriquement que la nature doit graviter; distribuer les rôles entre
les parties du système planétaire, donner au soleil le rôle du genre, aux comètes
celui de l'espèce, aux planètes celui de l'individu; prouver que le soleii doit
tourner nécessairement sur lui-même, en vertu des lois de la logique; expliquer
par raison spéculative pourquoi l'esprit fini, c'est-à-dire l'homme, a son séjour
dans une planète plutôt que dans une autre; déterminer à priori le nombre des
corps élémentaires; trouver des preuves démonstratives qui le fixent justement au
chiffre marqué par les dernières découvertes de la chimie, oui, j'ose dire, sans
épuiser celte triste énumération , qu'on sent profondément ce que Hegel n'a
jamais su reconnaître : le contraste de l'orgueil humain et de la prodigieuse fai-
blesse de notre nature. Voilà un penseur versé dans les sciences physiques qui
prend parti entre Keppler et Newton, abstraction faite du calcul et des expé-
riences; voilà un philosophe qui définit la lumière, le moi de la nature, qui nous
assure que le feu n'est autre chose que l'ait devenu aifirmat.if, sans parler de mille
autres propositions non moins bizarres que mon respect pour le génie de Hegel
m'empêche de citer.
Tout cela ne serait rien encore, si Hegel restait dans le domaine de la physique;
mais quand il porte dans les sciences morales ce mépris du bon sens, ce défi
audacieux jeté aux notions reçues, ces définitions prodigieuses, ces analogies
extraordinaires, ces monstrueuses transformations; quand ou le voit rompre en
visière à tout ce que les hommes respectent, identifier le bien et le mal, le droit et
le fait, le libre arbitre et la fitalité, on se souvient alors que Hegel, d.ms ses Leçons
sur l'histoire de la philosophie , a rehabilité les sophistes, et on s'éloigne avec
une sorte de tristesse et de dégoût d'une philosophie qui nous promettait de tout
comprendre et de tout éclaircir, e!. qui n'est le plis souvent que le chaos de toutes
les idées, la confusion de tout langage, la négation de toute science et de toute foi.
Nous ne voulons aboutir au surplus qu'à une conclusion très-simple : c'est que
la philosophie allemande, quelle que soit sa part d'originalité et de grandeur, si
riches, si neuves, si brillantes que puissent être plusieurs de ses applications,
quelle que soit la place encore indécise que la postérité assignera aux hommes de
génie qui ont marché ou qui marchent encore à sa lêle, la philosophie allemande
540 DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
s'appuie sur une méthode radicalement défectueuse, répudiée par le sens commun,
condamnée par les leçons de l'histoire, convaincue d'illusion par ses propres éga-
rements et d'inconséquence par ses propres aveux, incompatible enfin avec les
conditions de la science et la constitution de l'esprit humain.
Rien n'est plus propre, ce nous semble, que ces aberrations de la raison spécu-
lative à nous attacher de plus en plus à la méthode qui a fait de tout temps la
force et l'honneur de la philosophie française, et lui a donné sur la vie réelle une
si féconde influence. Est-ce à dire que nous n'ayons pas à notre tour plus d'une
utile leçon à recevoir de l'Allemagne? Nous sommes bien éloignés d'une telle
pensée. Des reproches essentiels que nous adressent nos voisins, s'il n'en est aucun
peut-être qui soit entièrement mérité, presque tous sont de nature à provoquer
en France de sérieuses réflexions. Ce n'est pas le moment d'y insister, mais nous
voulons au moins les indiquer avec franchise; sévères, comme nous le sommes en
France, pour la philosophie allemande, il nous conviendait mal d'être trop indul-
gents pour nous-mêmes.
On nous dit : Vous faites c^e l'expérience en petit, enfermés que vous êtes dans
une étroite psychologie. Aspirez à quelque chose de plus élevé, à une métaphy-
sique réelle qui atteigne l'origine et le fond des choses. Ne vous bornez pas à la
théodicée toute formelle, toute négative de la scolastique; tenez compte des pro-
grès accomplis; au lieu de revenir à Descartes, imitez-le : avancez.
Tout n'est pas également fondé, grâce à Dieu, dans ces hautains reproches;
mais on ne saurait se dissimuler toutefois que, depuis un demi-siècle surtout, et
particulièrement en France, il ne se soit accompli une séparation déplorable
entre la philosophie et les sciences. Au xvne siècle, on distinguait, mais on ne
séparait pas, la métaphysique et la physique, la science de Dieu et la science de
la nature ; les fruits de cette union étaient admirables. Descartes publiait à la fois
le Discours de la Méthode, la Géométrie et la Dioptrique, régénérant du même
coup la philosophie et les sciences. Cette analyse sévère qu'il appliquait à la
pensée avec tant de génie, transportée dans les mathématiques, enfantait une
science nouvelle, l'application de l'algèbre à la géométrie. On se représente Male-
branche comme un spéculatif perdu dans l'abstraction et la mysticité; ce rêveur
tenait fort bien sa place à l'Académie des sciences. Que dire de Leibnitz qui créait
en même temps le calcul de l'infini et le système des monades, réunissant en sa
vaste pensée, véritable miroir vivant de l'univers, pour lui appliquer une de ses
expressions favorites, tous les objets qu'une intelligence finie peut embrasser?
Quel spectacle que celui de la controverse de Newton et de Leibnitz! l'auteur du
nouveau système du monde et celui de la Théodicée discutant devant l'Angleterre
et l'Allemagne attentives les premiers principes des connaissances humaines! Tout
change au xvme siècle, et la philosophie et les sciences commencent à s'isoler.
D'Alembert est, certes, un grand esprit, et le Discours préliminaire de l'Encyclo-
pédie, tour à tour trop vanté et trop dédaigné, est un beau morceau de philoso-
phie; mais retranchez-en la part qui revient à Bacon et celle de Locke, que
restera-t-il à l'illustre géomètre? Condillac analyse avec une rare finesse la langue
des calculs; mais il n'a guère plus d'autorité chez les savants que d'Alembert n'en
conserve aujourd'hui chez les philosophes. C'est ainsi que , préparé par le
xvme siècle, le divorce de la métaphysique et des sciences est maintenant con-
sommé, et je ne sais en vérité qui des deux en souffre le plus. L'Allemagne nous
donne ici d'excellents modèles. De tout temps, la philosophie y a pénétré d'une
DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE. 341
vie commune toutes les sciences particulières. Celles-ci gagnent à cette alliance
du mouvement et de l'unité; la philosophie en retire à son tour des applications
qui l'enrichissent, l'éprouvent et la consacrent. De nos jours, par exemple, les
systèmes de Schelling et de Hegel ont agi de la manière la plus puissante sur la
marche des sciences naturelles. La philosophie de l'identité a eu ses physiciens et
ses physiologistes; il suffit de nommer Steffens, Troxler, Oken.
En Allemagne, la philosophie anime et gouverne tout. Non-seulement elle do-
mine les sciences, mais elle est intimement mêlée à toutes les questions religieuses.
Strauss, Marheinecke, ont appliqué l'hégélianisme à la théologie. Schleiermacher,
Schelling, Gôrres, Baader, sont à la fois de grands philosophes et de grands
théologiens. En France, nous sommes sur ce point d'une discrétion voisine de la
timidité. L'élude des religions est au berceau. Quels monuments considérables en
citerait-on depuis le triste livre de Dupuis et celui de Benjamin Constant? La
théologie, même réduite au christianisme, est une science à peu près perdue; si
le clergé l'abandonne, est-ce une raison pour la laisser périr? n'est-ce pas plutôt
aux philosophes qu'il appartient de ranimer les études théologiques, d'unir en-
semble, pour les féconder l'une par l'autre, l'histoire des cultes et celle des sys-
tèmes, de pénétrer dans l'analyse approfondie des dogmes du christianisme, de
remettre en honneur l'étude de ses grands docteurs, d'inspirer ainsi au clergé une
émulation salutaire qui tournera au profit de tout le monde?
Si la philosophie française se mêlait plus intimement à la vie scientifique et à
la vie religieuse, nul doute qu'elle ne devînt plus hardie et plus féconde dans
l'ordre même de la spéculation métaphysique. M. Schelling nous reproche de nous
arrêter en théodicée à la science un peu creuse de l'école. On nous demande
aussi, d'un autre côté de l'Allemagne, si, en revenant à Descaries et à Leibnitz,
nous entendons porter la philosophie en arrière, supprimer le xvme siècle, ne tenir
aucun compte ni de ce qui s'est accompli dans l'ordre religieux et politique, ni des
immenses progrès qu'ont faits les sciences naturelles depuis cent cinquante années.
Ces reproches, dans leur sévérité excessive, sont loin assurément d'être mérités.
Les philosophes allemands prennent trop souvent noire modération pour de la
faiblesse, et notre discrétion pour de l'impuissance. La théodicée de Descartes et
de Leibnitz, que nous nous honorons en effet de suivre, leur paraît presque vide,
parce qu'elle se borne à éclaircir quelques-uns des attributs de l'être des êtres, et
sait marquer des limites a la curiosité de l'homme ; mais ces limites, nous ne les
avons pas faites, et, puisqu'on ne les peut détruire, la véritable sagesse est de les
reconnaître, et la véritable force de ne jamais les franchir. Il faut l'avouer, au
surplus : en France, nous craignons les illusions et nous avons peu dégoût pour
les grandes aventures. Le seul besoin qui nous tourmente profondément, c'est celui
de voir clair dans nos idées. Nous disons tous volontiers ce que répétait sans cesse
l'illustre et regrettable Joulfroy : Je n'ai pas peur du doute: j'ai peur de l'obscurité.
Conservons celte terreur saluiaire : mais n'en abusons pas. Sachons emprunter
à l'Allemagne quelque chose de sa généreuse ardeur. Surtout gardons-nous d'isoler
la philosophie. Souvenons-nous qu'au temps de Descartes et de Malebranche, elle
se mêlait intimement aux sciences, à la religion, à toute la vie intellectuelle et
morale de la sociélé. C'est par là que la philosophie française a joué un rôle dans
les grandes affaires du monde; c'est par là qu'elle saura le conserver et l'accroître
encore.
Emile Saisset.
DOCUMENTS NOUVEAUX
SUR
OLIVIER GROMWELL.
CROMWELL HOMME DE GUERRE ET CHEF DE PARTI.
(1641-1654. SECONDE PARTIE. ')
Lttters and Speeches of Oliver Cromwell, with ehicidati'ons, etc.,
by Thomas Carlyle. — 2 vol. Londres, 1846.
J'ai à m'occuper de Cromwell militant, de Crorawell homme de guerre et chef
de parti. Ce seront toujours ses paroles expresses que je reproduirai. On verra la
suite des actes se développer dans la série des écrits, la ruse et la violence prendre
chacune leur place : en Irlande, la violence et le sang versé; au parlement, la mo-
destie et la fourbe; toujours et au fond la conviction. On trouvera Cromwell rusé,
cruel, violent, gai par boutades, quand il a réussi ; jamais factice, jamais faux. On
le verra burlesque, et riant comme un lion qui s'amuse; jamais léger, ainsi que
les historiens l'ont voulu dire. Il a jeté des oreillers à la tête de Hazlerig, son
ami ; donc c'est un hypocrite. La belle plaisanterie! Il a barbouillé d'encre le nez
d'un de ses confrères: don.c c'est un hypocrite. La folle conclusion! Ce qui est
vrai, c'est que, dans les plus difficiles conjonctures, le fermier et le rustre, le gen-
tilhomme de campagne, reparaissent tout à coup; de temps à autre il respire
et s'ébat.
(1) Voyez la première partie, Jeunesse de Cromwell, livraison du 31 décembre 1845.
DOCUMENTS NOUVEAUX SUR OLIVIER CROMWELL. 313
On ne doit pas oublier des faits fondamentaux : le Nord avait le protestan-
tisme pour arme, et Cromwell était protestant par excellence. Le protestantisme
calviniste servait de pointe extrême à celte arme ; Cromwell était le plus calviniste
des calvinistes Représentant le Nord armé contre Rome, il se trouvait le centre
de la moitié de l'Europe. Lorsqu'il avait vigoureusement battu son enclume, il
riait lourdement, comme un forgeron qui se repose. Cette explication est beaucoup
plus simple que l'aspect bizarre et mêlé sous lequel Cromwell se présente
communément : mais de ce que le point de vue est simple, on ne doit pas conclure
qu'il est faux.
Cromwell ne tendit pas au trône; où les événements le portèrent, il se porta,
car il avait force et ressort. Il monta du côté où le vent soufflait. Quand le mo-
ment vint où les armes devaient décider la question, il fallut un guerrier calvi-
niste ; Crom.\ell fut guerrier pour le calvinisme, calviniste dans la guerre et pour
la guerre. 11 eut une idée de génie; il organisa par le fanatisme des gens irrégu-
liers et indisciplinés, et les lança contre la vieille chevalerie, qui avait son orga-
nisation el sa discipline. Cette idée fit sa fortune.
En 1641, les épées qui sont tirées ne se heurtent pas encore, Cromwell passe
peu de temps à E!y, où il laisse sa femme, et prend une part assidue aux débats
du parlement. Il est des plus zélés puritains, offre son argent, ne fait pas de longs
discours, et, personnage tout pratique, propose des solutions aux questions ur-
gentes ; entre février et juillet 1642, il se lève de temps à autre à la chambre, pour
presser, activer, donner des moyens de succès: toujours des succès, jamais des
paroles. Pendant ces années 1641, 42, 43, Charles désespéré fait ses grandes
fautes, livre la tête de Strafford, veut prendre et saisir de sa main les conspira-
teurs, et arbore l'étendard à N'ottingham par une journée triste et humide, cet
étendard qui fut abattu par le vent. Pauvre Charles 1 En vérité, Thomas Carlyle n'a
pas assez de pitié pour le rêveur calomnié Que pouvait faire un tel roi? Disraeli
et Lingard prouvent très-bien qu'il avait du cœur et de l'esprit, qu'il n'était pas
mené par sa femme, qu'il n'était point perfide; — seulement, comme tous les
pauvres êtres pressés d'un sort extrême, il n'a pas su prendre son parti, et se pré-
cipiter dans sa destinée. C'est le saut mortel, il salto mortale, et l'on se rappelle
le soldat à qui Monliuc disait de se jeter du haut des créneaux d'une citadelle;
l'homme reculait: « Monseigneur, cria-t-il, je vous le donne en douze! » Charles
aurait pu en effet deviner la monarchie constitutionnelle et se découronner du
droit divin ; c'étaient choses peu faciles assurément.
Le roi commettait donc des fautes graves et se défendait assez mal contre l'orage,
pendant que le-; communes calvinistes, ayant le vent en poupe, marchaient avec-
une vigueur triomphale. Olivier Saint-Jean, cousin de Cromwell par alliance, de-
venait procureur général solicitor-general); la cour et Charles quittaient White-
hall ; les pamphlets abondaient pour et contre ; la baguette du « c mslable » per-
sa force, et les offrandes volontaires des citoyens calvinistes s'entassaient sur
le tapis vert du parlement. Chacun, protestant de son respect envers le roi, ap-
portait de l'argent pour lever les milices el ruiner le trône; Hamnden donnait mille
livres sterling; Cromwell, trois cents livres le 7 février, puis cinq cents le 9 avril.
Le premier a briser la légalité, ce fut Cromwell. On lit dans le journal de la cham-
bre des communes, à la date du l'ô juillet :
« M. Cromwell lit une motion pour que nous rendissions un ordre permettant
344 DOCUMENTS NOUVEAUX
aux bourgeois de Cambridge de lever deux compagnies de volontaires, et de leur
nommer des capitaines. »
Le même jour, 15 juillet, le greffier des communes écrit ces mots sur son re-
gistre :
a Attendu que M. Cromwell a envoyé des armes dans le comté de Cambridge
pour la défense de ce comté, il est cejourd'hui ordonné — que les 100 livres ster-
ling qu'il a dépensées à noire service lui seront rendues... quelque jour. »
M. Cromwell sait-il qu'il y a haute trahison dans tout ceci; qu'il n'y va pas
seulement de la bourse, mais aussi de la tête? M. Cromwell le sait bien et ne s'ar-
rête pas. Ce qui suit est. encore plus curieux.
« iSaoût. — Dans le comté de Cambridge, M. Cromwell a saisi le magasin du
château de Cambridge, et a empêché d'enlever l'argenterie de l'université, dont la
valeur était, d'après ce que l'on dit, de 20,000 livres sterling ou environ. »
Voilà ce que rapporte à la chambre sir Philippe Stapleton, membre pour Aldbo-
rough, et membre également du nouveau comité pour la défense du royaume.
M. Cromwell louchera une indemnité, car il est allé dans le Cambridgeshire en
personne, et, depuis que l'on a commencé à y lever des milices, il en a pris le
commandement en chef. II paraît que ce n'est pas sans quelque résultat, s'il faut
en croire certain chroniqueur royaliste, sir John Bramplon, dont la société cam-
denienne a publié les notes (1) :
« A notre retour, dit-il, près de Huntingdon, entre cette ville et Cambridge,
quelques mousquetaires s'élancent hors des blés, et nous ordonnent d'arrêter,
nous disant qu'il fallait que nous fussions fouillés, et qu'à cet effet il nous fallait
nller devant M. Cromwell, pour lui rendre compte d'où nous venions et où nous
allions. Je demandai où se trouvaitM. Cromwell. Un soldat me répondit qu'il était
à quatre milles de là. Je répliquai qu'il n'était pas raisonnable de nous emmener
loin de notre chemin ; que, si M. Cromwell avait été là, je lui aurais volontiers
donné toutes les satisfactions qu'il aurait pu désirer; puis, plongeant nia main
dans ma poche, je remis douze pence à l'un d'eux, qui nous dit que nous pouvions
passer. Je vis clairement par là qu'il n'aurait pas été possible à mon père d'aller
avec sa voiture trouver le roi à York. »
Cromwell, en 1641, avant même que les citoyens protestants aient le pressenti-
ment de la lutte dans laquelle ils vont entrer, est donc chef militaire de son comté,
en révolte ouverte, et arrête les royalistes sur les grands chemins. Cette prévision
jointe à l'audace donne la victoire. Le 14 septembre, on retrouve Cromwell capi-
taine du « soixante-septième escadron, » ou troupe de cavalerie, sous le comte
d'Ëssex ; on ne s'en étonne pas plus que de voir au même moment son fils aîné
corneile du « huitième escadron ; » il s'engage corps et biens, famille et avenir,
dans le combat populaire. Devenu membre de l'association puritaine formée pour
assurer dans les cinq comtés de l'est (Norfolk, Lincoln, Essex, Cambridge et Herts)
(1) Camden Society, 1845. (Drampton's Autobiog., p. 86.)
SUR OLIVIER CROMWELL. 545
l'autorité parlementaire, il ne se fait pas faute de visiter les châteaux, d'enlever
les armes cachées, d'imposer silence et terreur. Ses procédés, en cas de résistance
ou même de suspicion, n'étaient point clémenis, comme l'atteste la lettre suivante,
adressée à a son bon ami » Robert Barnard, habitant de Saint-Yves, homme riche,
juge de paix et mauvais protestant. Le style en est dur et à peine anglais, même
pour l'époque et pour un bourgeois; on voit que Cromwell, s'il avait beaucoup
médité la Bible, avait peu profité de son année d'études à Cambridge, et qu'il s'in-
quiétait fort de réussir, très-peu de bien écrire :
A mon bon ami Robert Barnard, écuyer, présentez cette lettre.
« Huntingdon, 23 janvier 1642.
» Monsieur Barnard,
» Il est très-vrai que mon lieutenant et quelques autres soldats de ma troupe
ont été à votre maison. J'ai pris la liberté de vous faire demander : la raison en
était que vous m'aviez été représenté comme actif contre le parlement, et pour
ceux qui troublent la paix de ce pays et du royaume, — avec ceux qui ont tenu
des meetings non en petit nombre, dans des intentions et vers un but beaucoup
trop... mais trop pleins de soupçons (1).
» Il est vrai, monsieur, que vous avez été réservé dans vos mouvements \ ne
soyez pas trop confiant en cela. La subtilité peut vous tromper, l'intégrité jamais.
De tout mon cœur je désirerai que vos opinions changent ainsi que vos pratiques.
Je viens seulement pour empêcher les gens d'augmenter la déchirure (rent), de
faire le mal, mais non pour faire mal à aucun, et je ne vous en ferai pas ; j'espère
que vous ne m'en donnerez pas sujet. Si vous le faites, il faudra que l'on me par-
donne ce que m'imposent mes devoirs envers le peuple.
» Si votre bon sens vous dispose dans cette voie, sachez que je suis votre ser-
viteur,
» Olivier Cromwell. »
« Soyez assuré que je ne veux vous enlever par de belles paroles ni vos maisons
ni votre liberté. »
On doit noter le grand caractère et les traits puissants de cette lettre mal écrite;
il n'est encore qu'un bourgeois rebelle, prêt à tout, résolu à ne rien négliger pour
le peuple (the public), et il avertit Barnard de ne pas essayer de le duper : —
Subtility may deceive you, intcgrity tiever loill.
Ce fut vers la même époque que le fermier, ayant endossé désormais la cuirasse
noire et portant la bandoulière de cuir jaune sur ses épaules robustes, alla rendre
à son oncle Cromwell, le gentilhomme ruiné, habitant une tourelle des marécages,
la petite visite domiciliaire dont nous avons parlé (2). La province s'accoutumait
à le voir traverser au grand trot les cinq comtés de l'association pour courir au
(1) Voici le sens de celle période embrouillée : « Vous êtes favorable aux moteurs de
troubles, et vous adhérez à ceux qui se réunissent dans des intentions suspectes (too-too
fuit of suspect). » Suspect esl le vieux mot pour suspicion.
(2) Voir noire premier article : la Jeunesse de Cromwell.
346 DOCUMENTS NOUVEAUX
secours et venger les injures de ses coreligionnaires. Les paysans de Hapton, par
exemple, dans le comté de Norfolk, étaient fort inquiétés, comme puritains, par
un nommé Brown, qui ne l'était pas. Voici l'épUre courtoise que le seigneur du
lieu, sir Thomas Knyvett, reçut de Cromwell; soutenue de deux cents dévots à
cheval, portant arquebuse, épée en corbeille et poitrinal (1) en bon état, elle fut
sans doute de quelque avantage aux calvinistes opprimés de Hapton.
A mon bon ami Thomas Knyvett, écuyer, en sa maison d' Ashwellthorpe.
cette lettre.
« Janvier 1642, Norfolk.
» Monsieur,
» Je ne puis prétendre avoir de crédit auprès de vous pour aucun service queje
vous aie rendu, ni vous demander de faveurs pour ceux que je pourrais vous ren-
dre; mais comme j'ai conscience de ma disposition à faire, pour obliger un galant
homme, tout ce que la courtoisie exige, je ne crains pas de commencer en deman-
dant votre protection pour vos pauvres honnêtes voisins, les habitants de Hapton,
lesquels, d'après ce que j'apprends, sont dans une lâcheuse position, et sont me-
nacés de la voir empirée par un certain Robert Brown, votre tenancier, qui, peu
satisfait des sentiments de ces gens, cherche tous les moyens de les inquiéter.
y> Véritablement, rien ne me pousse à vous faire celle demande, hormis l'inté-
rêt que m'inspirent et leur bonne foi et les persécutions que j'apprends qu'ils sont
exposés à souffrir pour leur conscience et pour ce que le monde appelle leur obs-
tination.
» Je n'ai pas honte de solliciter en faveur d'hommes placés en un lieu quelcon-
que sous une telle oppression ; je fais en cela comme je voudrais que l'on fit pour
moi. Monsieur, le siècle présent esl batailleur, et la pire des colères, à mon avis,
est celle dont la différence d'opinion est la base; blesser les hommes dans leurs
personnes, dans leurs maisons ou dans leurs biens, ne peut y être un bon remède.
Monsieur, vous ne vous repentirez pas d'avoir protégé contre l'oppression et l'in-
jure les malheureux habitants de Hapton, et la présente n'est à d'autres fins que
de vous prier de le faire. Monsieur, la sincère gratitude et les plus grands efforts
pour s'acquitter de celte obligation ne vous manqueront pas de la part d'
m Olivier Cromwell. »
Le défenseur déterminé des opinions populaires se montre dans ces lettres que
Thomas Carlyle a déterrées, et qui dormaient chez les descendants de Knyvett et
de Barnard. On n'a pas besoin de commenter celte énergique protection donnée
au peuple et ce ton sévère, dominateur, décisif, courtois cependant. Le progrès de
Cromwell s'y marque d'une façon certaine, et par des degrés reconnaissables.
Bientôt « l'association puritaine » de l'est englobe deux nouveaux comtés, mou-
vement qui place sept comtés à la fois sous l'autorité d'un seul homme. Nous ne
sommes qu'en 1642. On avait essayé de grouper ainsi plusieurs autres provinces;
ces associations, qui n'avaient pas de Cromwell, tombèrent l'une après l'autre, et
(1) Petronel, espèce de Iromblon, que l'on suspendait sur la poitrine, et dont la bouche
était très-évasée. Voyez l'ouvrage curieux du Dr Meyrick, Des Armures au moyen âge.
SUR OLIVIER CROMWELL. 347
ne laissèrent subsister que le groupe des sept comtés de l'est, ayant pour chef uni-
que le fermier calviniste de Huntingdon; on le voit, c'est l'homme de sa cause,
celui qui la sert le mieux.
A la première affaire, à Edgehill, il juge que les commis {apprentices) de Lon-
dres et les fils de marchands de vin (tapsters), enrégimentés par les communes,
ont de la peine à tenir contre des cavaliers faits au métier des armes; il commu-
nique sa remarque à son cousin Hampden.
— Nos ennemis sont gens OC honneur, répond Hampden.
— A Y honneur il faut opposer la religion.
Telle est la réponse de Ooinwell ; reconnaissant que l'irrégularité serait battue
par l'ordre, il se met à chercher l'ordre dans le fanatisme, un ordre bien plus
sévère et bien plus profond. On peut voir dans d'Israëli et Butler ce qu'était
l'armée puritaine et ce qu'il en lit. Amas de haillons et de lèchefrites, de broches
et de pioches, de bourgeois et de petits garçons, elle s'organisa, et battit les
meilleures troupes de l'Europe. Cromwell avait compris que la piété, qui est un
amour formateur et transformateur, remplacerait lexper ienee ; de ses hommes il
fil des moines armés, des moines calvinistes prêts à tout ; il les enivra de l'orgueil
de leur grandeur, et n'eut pas de peine, car lui-même avait cet orgueil et cette
grandeur.
Voilà donc le personnage le plus calviniste du pays devenu le premier chef mi-
litaire; les conséquences sont faciles à deviner. Premier calviniste, premier soldat,
où n'ira-t-il pas dans un temps où le pouvoir est réservé au calvinisme, et au
triomphe militaire?
Le grand acte de Cromwell fut de régulariser l'armée par le fanatisme. Hume
et Lingaid n'en parlent pas; lui-même s'en souvient bien dans ses discours au
parlement, où i! répète incessamment qu'il a décidé le triomphe de la cause en
faisant de ses hommes de guerre des hommes bibliques. Tout fui décidé par cette
transformation. Dans les engagements auxquels les troupes « régulières et dé-
votes » de Cromvvell prirent part, elles eurent invariablement le dessus. Déjà,
dans un ouvrage où nous avons voulu grouper les détails de mœurs les plus
vivement caractéristiques du mouvement social à cette époque, nous avions signalé,
sans posséder encore les documents nouveaux dont Carlyle étaie notre opinion,
cette action décisive de Cromvvell.
« C'était un curieux spectacle, disions-nous, que l'armée puritaine en marche.
La caricature y dominait, surtout au commencement de la campagne. — « Ils
sont armés de toutes pièces, dit un royaliste, habilles de toutes les couleurs et
vêtus de tous les haillons. Il y a des piques, des hallebardes, des épées, des ra-
pières et des tourne-broches. Tantôt ils font halle pour prêcher, tantôt ils chantent
des psaumes en faisant l'exercice. On entend souvent les capitaines crier : En
joue! feu! au nom du Seigneur .'... Il y a des sergents qui ne font jamais l'appel
de leurs hommes qu'en récitant le premier chapitre de saint Luc ou le premier
livre de la Genèse : Au commencement, Dieu créa le ciel et la (erre... Au, c'en le
premier homme; commencement, c'est le second, et linei de suite. Chaque roule-
ment de tambour portait aussi un nom biblique. — Faites battre, disait un capi-
taine, le rappel de saint Matthieu ou la générale de l'Apocalypse. » — Les drapeaux
puritains correspondaient, par le choix extravagant de leurs exergues, à la singu-
larité de ces détails : la plupart étaient chargés de peintures symboliques et de
citations de la Bible. Un soir, auprès d'York, une troupe de cavaliers chantait, en
548 DOCUMENTS NOUVEAUX
suivant sa marche, des couplets S3tiriques. Un corps de puritains passait à peu de
distance, chaulant sur le même air les psaumes de David. Les deux troupes en
vinrent aux mains, toujours chantant, et se battirent avec tant de fureur, qu'il n'y
eut que des morts et pas de blessés (1). ■
L'instigateur de ces folies fut Cromwell. II continua l'œuvre de Pym en trans-
portant sur le champ de bataille l'émotion politique et la fièvre religieuse. Lui-
même partageait cet enthousiasme, et semblait contempler avec une gaieté sau-
vage l'exaltation universelle; comme Pym, il se gardait bien de la décourager.
Plusieurs traités de discipline militaire, destinés à faire marcher de front l'austérité
religieuse et les vertus guerrières, furent publiés alors avec l'autorisation et par
l'instigation de Cromwell. et paraissent fort étranges. L'un a pour titre le Caté-
chisme du soldat, par Robert Ram; l'autre, le Havresac chrétien pour les soldats
du parlement. Rien n'est plus singulier dans ce genre que le petit livre composé
par un nommé Lazare Howard, capitaine, et dont le but est de faire servir chacun
des mouvements du soldat à son amélioration spirituelle; il est intitulé : Exer-
cices militaires et spirituels pour les fantassins, « avec les instructions à donner
pour arriver au paradis en douze temps, l'arme au bras. » Ce livre, qu'on pren-
drait volontiers pour une plaisanterie, est sérieux. — Il faudrait, dit-il, faire pro-
filer à l'âme chaque mouvement du corps, et, par un double mouvement simultané,
faire de nous à la fois des soldats terrestres et des soldats célestes. — Or, voici
ce qu'il propose : chaque commandement prononcé, « demi-tour à gauche! en
avant, marche! etc., » se décompose en acrostiches, et un verset, soit de la Rible,
soit des psaumes, se trouve attaché à chacune des lettres qui composent ce com-
mandement. Ainsi, après le commandement : demi-tour à gauche, tous les soldats
répètent en exécutant le mouvement :
D — onnez-nous notre pain quotidien...
E — t pardonnez-nous nos offenses...
M — arie. pleine de grâces...
I — rrité, le Seigneur frappa Sodome...
T— on frère Abel, qu'en as-tu fait?...
0 — h! vous m'avez précipité dans l'abîme!...
U — n enfaul d'Abraham dans le désert...
R — achel pleurait et ne voulait pas se consoler, etc.
Les fantassins continuaient à répéter ces phrases bibliques privées de sens ,
i mais qui, dit Lazare Howard, étaient un exercice spirituel fort utile, » jusqu'à
ce que le chef, par un nouveau commandement, les mît sur une piste nouvelle.
Ces singulières absurdités, encouragées par les ministres calvinistes, qui avaient
pris les armes en dépit de leur ministère de paix, étaient sérieusement approu-
vées par Cromwell. Le fameux prédicateur Hugues Peters, officier de cavalerie,
disait fréquemment, dans le cours de cetle guerre, <c que les saints devaient tou
jours avoir les louanges de Dieu dans la bouche et l'épée à deux tranchants dans
les mains. » Lorsque Essex , nommé général des troupes parlementaires, quitta
Londres, il pria l'assemblée des théologiens d'ordonner un jeûne pour son succès.
Baillie nous apprend comment ce jeûne fut célébré.
(1) Charles Ier, sa cour et son parlement, livre m, ch. 4.
SUR OLIVIER CROMWELL. 549
« Nous passâmes, dit-il, notre temps depuis neuf heures jusqu'à cinq fort
agréablement. Après que le docteur Twiss eut fait une courte prière, M. Marshall
pria longuement pendant deux heures, attaquant on ne peut plus divinement les
péchés des membres de l'assemblée par un discours admirable, pathétique et sage.
M. Arrowsmith prêcha ensuite pendant une heure, puis on chanta un psaume.
M. Henderson ouvrit alors une conférence touchante sur l'enthousiasme qui man-
quait à l'assemblée, les autres fautes auxquelles il fallait remédier, et sur la né-
cessité de prêcher contre toute sorte de sectes, spécialement contre les anabaptistes
et les antinomiens. Le docteur Twiss finit par une courte prière et une bénédic-
tion : Dieu nous assista vraiment dans tout cet exercice militaire, qui dura huit
heures, et nous devons en attendre une miséricorde signalée. »
Essex, homme d'esprit et d'une raison calme, se laissa bientôt dépasser par le
moteur ardent de eette guerre sainte, par le calviniste populaire et le fermier ré-
solu. Cromwell , d'abord second commandant des puritains, monta au premier
rang, qu'il garda; ceux qui le soutenaient étaient surtout les francs-tenan-
ciers ou leurs fils» soldats par sentiment du devoir, enthousiastes de religion
et de politique. A leur tête, il se trouva maître du mouvement révolutionnaire et
guerrier.
Dès 1643, les journaux signalent comme le plus heureux et le plus biblique des
soldats parlementaires — that valicmt soldier, M. Cromwell. Ses bulletins font
autorité; le premier de ces bulletins est daté de Grantham (1) :
A cette lettre.
« Grantham, 13 mai 1643.
» Monsieur,
* Dieu nous a accordé ce soir une glorieuse victoire sur nos ennemis. Ils avaient
d'après ce que nous apprenons, vingt et un étendards de cavalerie légère, et deux
ou trois de dragons.
» C'est vers le soir qu'ils sont sortis et se sont formés devant nous , à deux
milles de la ville. Aussitôt que nous entendîmes le cri d'alarme, nous déployâmes
nos forces, qui consistaient en douze escadrons, et les mîmes en bataille. — Quel-
ques-uns de nos soldats étaient dans un état de faiblesse et de fatigue aussi grand
que vous ayez jamais vu : il a plu à Dieu de faire pencher la balance en faveur de
cette poignée d'hommes, car après que les deux partis furent restés pendant quel-
que temps en face l'un de l'autre hors de portée du mousquet, et quand les dra-
gons des deux côtés eurent échangé des coups de fusil pendant une demi-heure
ou plus, l'ennemi n'avançant pas sur nous, nous résolûmes de le charger, et appro-
chant de lui après une fusillade de part et d'autre, nous avançâmes avec nos esca-
drons au grand trot. L'ennemi nous attendait de pied ferme; nos hommes le
chargèrent résolument; par la Providence divine, nous le mîmes aussitôt en dé-
route. Tout prit la fuite, fut poursuivi et sabré pendant deux ou trois milles.
j) Je crois que dans la poursuite plusieurs de nos soldats ont tué chacun deux
ou trois hommes ; mais nous ne sommes pas certains du nombre des morts. Nous
avons fait quarante-cinq prisonniers, outre les chevaux et les armes tombés en
(1) Perfect Diurnals, etc., fc22-29 may 1645. (Journal parfait, etc.)
TOME 1. 24
350 DOCUMENT» NOUVEAUX
notre possession ; nous avons délivré plusieurs prisonniers qu'ils nous avaieni faits
depuis peu, et nous leur avons pris quatre ou cinq étendards.
» Je suis
» Olivier Cromwell. »
La lutte est décidément engagée, et le sang coule; partout où les puritains de
Cromwell font leur apparition, les cavaliers de Charles Ier sont mis en fuite. Les
bulletins du fermier-colonel, homme d'ordre et qui, rentré dans ses logements,
écrit exactement ce qui s'est passé, sont fort nombreux; nous ne citerons que les
premiers en date, remarquables par la clarté du détail et la simplicité de la
dicti on.
Au comité de l'association, séant à Cambridge.
a Huntingdon, 31 juillet 1643.
» Messieurs ,
» Il a plu au Seigneur d'accorder à votre serviteur et à vos soldats une victoire
importante à Gainsborough. Mercredi, après avoir pris Burley-House, je marchai
sur Grantham, et là je joignis environ trois cents chevaux et dragons de Nottin-
gham. Outre ceux-ci, nous rencontrâmes, le jeudi soir, comme il était convenu,
les hommes de Lincoln à North-Scarle, à environ dix milles de Gainsborough. Là
nous nous sommes reposés jusqu'à deux heures du matin , et alors nous nous
sommes mis tous en marche pour Gainsborough.
» A environ un mille et demi de la ville, nous rencontrâmes un poste avancé
ennemi d'environ cent chevaux. Nos dragons essayèrent de les repousser; mais l'en-
nemi ne mit pas pied à terre, les chargea et les força de se replier sur le corps princi-
pal. Nous avançâmes jusqu'au pied d'uue coiline escarpée; nous ne pouvions la
gravir que par des sentiers; nos hommes essayèrent, et l'ennemi s'y opposa, mais
nous réussîmes et gagnâmes la crête de la colline. Cela fut exécuté par les Lincol-
niens, qui formaient l'avant-garde.
» Quand nous eûmes tous atteint le haut de la colline, nous vîmes un corps
nombreux de cavalerie ennemie devant nous, à environ une portée de mousquet
ou plus près, et une bonne réserve d'un régiment entier de cavalerie derrière.
Nous nous occupâmes à mettre nos hommes en aussi bon ordre que possible. Pen-
dant ce temps, l'ennemi avança sur nous pour nous prendre à notre désavantage,
mais, quoique peu en ordre, nous chargeâmes leur corps principal. J'avais laite
droite. Nous vînmes cheval contre cheval, et nous travaillâmes de l'épée et du pis-
tolet un assez joli espace de temps (a pre.'ty time), les deux partis gardant leurs
rangs serrés, de sorte que l'un ne pouvait pas entamer l'autre. A la lin, ils
plièrent un peu; nos hommes s'en aperçurent, se précipitèrent sur eux, et mirent
immédiatement le corps entier en déroute, les uns fuyant à gauche, les autres à
droite de la réserve ennemie, et nos gens les poursuivirent et les sabrèrent pen-
dant cinq ou six milles.
» Ayant remarqué ce corps de réserve immobile et ferme, j'empêchai mon
major, M. Whalley, de les suivie; et avec mon propre escadron et le reste de mon
régiment, en tout trois escadrons, nous nous réunîmes en un seul corps. Dans
SUR OLIVIER CROMW2LL. 351
cette réserve était le général Cavendish. Un moment il me fit face ; dans un autre
iustant, il avait en tête quatre escadrons de Lincoln : c'était tout ce qu'il y avait
là des nôtres; le reste était occupé à la poursuite. A la fin, le général Cavendish
chargea les Lincolniens et les mit en déroute. Aussitôt je tombai sur ses derrières
avec mes trois escadrons, ce qui l'embarrassa tellement, qu'il abandonna la pour-
suite et aurait bien voulu se défaire de moi ; mais je continuai à le presser, je
culbutai sa troupe jusqu'au bas de la côte avec grand carnage: le général et plu-
sieurs de ses hommes furent acculés dans une fondrière, où mon lieutenant le tua
d'un coup d'épée dans les fausses côtes. Le reste de ce corps fut mis complètement
en déroute, pas un homme ne tint pied.
» Après une défaite si totale de l'ennemi, nous ravitaillâmes la ville avec les
vivres et les munitions que nous avions apportés. Nous fûmes informés qu'il y
avait à environ un mille de nous, de l'autre côté de la ville, six escadrons de cava-
lerie et trois cents fantassins. Nous demandâmes à lord Willoughby quatre cents
hommes de son infanterie, et avec ces hommes et nos chevaux nous marchâmes à
l'ennemi. Quand nous approchâmes de l'endroit où sa cavalerie était postée, nous
revînmes avec mes escadrons à la poursuite de deux ou trois escadrons ennemis,
qui se retirèrent dans un petit village au bas de la montagne. Quand nous revînmes
sur la hauteur, nous vîmes au-dessous de nous, à environ un quart de mille, un
régiment d'infanterie, puis un autre, puis le régiment du marquis de Newcastle,
en tout environ cinquante drapeaux d'infanterie et un corps considérable de cava-
lerie; — c'était bien l'armée de Newcastle. Son arrivée si inattendue nous fit tenir
conseil de nouveau. Lord Willoughby et moi, étant dans la ville, nous convînmes
de rappeler notre infanterie. Je sortis pour les délivrer; mais, avant mon arrivée,
plusieurs de nos fantassins étaient engagés ; l'ennemi avançait avec toutes ses forces.
Notre infanterie se retirait en désordre avec quelque perte et regagna la ville, où
nous sommes maintenant. Notre cavalerie eut aussi peine à se tirer d'affaire; les
hommes et les chevaux étaient fatigués d'un long combat; cependant ils firent face
à la cavalerie fraîche de l'ennemi, et par plusieurs mouvements ils se dégagèrent
sans perdre un homme, l'ennemi suivant leur arrière-garde.
» L'honneur de cette retraite est dû à Dieu, ainsi que tout le reste. Le major
Whalley s'est comporté avec le courage qui convient à un gentilhomme et à un
chrétien. Ainsi vous avez le rapport véridique, aussi bref que je l'ai pu. Il reste à
présent à considérer ce que vous devez faire en cette circonstance. Que le Sei-
gneur vous inspire ce qu'il faut faire.
» Messieurs, je suis votre fidèle serviteur,
» Olivier Cromwell. »
A la bonne heure! Olivier Cromwell est fort content, et ce double élément de
Bible et de guerre semble merveilleusement lui convenir. L'œil fixé sur le Sei-
gneur, « il sabre, il fait carnage, il travaille de l'épée et du pistolet pendant un
joli espace de temps; » c'est évidemment un personnage avec lequel il ne faut pas
plaisanter. Pour quiconque n'est pas calviniste pur, il est sans pitié, et n'a pas une
larme pour ce pauvre Cavendish, gentilhomme de vingt-trois ans, aimable, accom-
pli, que tous les cavaliers et les poètes pleurèrent, et qui tomba dans cette fon-
drière, percé à mort d'une grande épée puritaine. Déjà se réunissent autour du
fermier de Saint-Yves les plus terribles troupiers bibliques, les ironsidcs ou « poi-
552 DOCUMENTS NOUVEAUX
trines d'airain (I), » qui formèrent plus tard sa vieille garde. Ce sont gens qui ne
plaisantent pas plus que leur chef; la force morale soutient en eux la vigueur du
corps. « Il n'y en a pas un, dit le journaliste contemporain Vicar:;, qui boive,
paillarde ou pille. Celui qui jure paie une amende de douze pence. » Cromwell
est le maître de ces hommes.
Un nouveau monde politique qui éclôt exige un nouveau roi; le voici. Observez
quel ton décisif et vigoureux prend ce Cromwell à la tête de l'association des sept
comtés, l'assurance redoutable avec laquelle il saisit, dès l'origine, la conduite
des affaires, et surtout sa foi profonde dans l'énergie morale de son calvinisme
invétéré. Étudiée de près, dans les documents officiels et les correspondances
authentiques, la vie de Cromwell se simplifie. C'est une marche constante vers la
royauté par la victoire, une permanence de combat soutenue par la volonté et la
sagacité, surtout une clairvoyance qui révèle toujours ce que veut l'avenir, et tire
de la confusion et du chaos ce que la nation calviniste désire.
Après cinq ou six victoires, il reparaît dans la cathédrale même d'Ëly, où il
avait laissé sa famille et sa femme. Là il se hâte de faire tomber les quatre surplis,
et comme le prêtre était à l'autel : « Allons, cria cette voix âpre, arrivez, monsieur,
et plus d'enfantillage! » Le révérend Hitch donna les quatre surplis.
Cependant les batailles succèdent aux batailles; les « poitrines d'airain » de
Cromwell, qui perd son fils dans la guerre, achèvent de s'y bronzer, et Cromwell
lui-même, continuant ce mouvement d'ascension qui l'emporte, s'accoutume à se
regarder, non plus comme un mortel, mais comme l'instrument divin des miséri-
cordes et des vengeances. Les sombres vapeurs de Saint-Yves se dissipent pour
faire place à une activité infatigable et triomphante. Sans doute elle se montra
farouche, violente, sanguinaire, et employa mille artifices; on ne peut le soup-
çonner de mensonge. Les maux qu'il éprouve sont des <c visitations. » Les heureux
succès sont des « providences. » Il est si profondément persuadé de la présence
de la main divine, qu'il touche à la fois à la superstition et au fanatisme, et, quoi
qu'en dise Voltaire, cela ne le rapetisse pas; on peut être enthousiaste et grand,
comme on peut être sensément petit. Cromwell portait la Bible dans le cœur,
Calvin dans le cerveau. C'est cette foi, celte ardeur de conviction que Carlyle
exalte, non sans raison. Devant elle, les Essex et les Manchester, les gentilshommes
bien élevés, un peu sceptiques, à demi calvinistes, ne tardent pas à s'effacer. C'est
Cromwell qui, un jour de bataille, comme on lui disait que le roi en personne con-
duirait son armée, répliqua : « Je tirerai sur lui comme sur un autre! » C'est
encore Cromwell qui s'écrie devant son état-major :« On ne sera bien en Angleterre
que lorsqu'il n'y sera plus question de noblesse! » Enfin, c'est lui qui fait décré-
ter, « l'abnégation calviniste » (self-denying) comme loi de l'état, et qui décide
le parlement à « modeler » l'armée sur le type biblique (new-model) : extrava-
gantes inventions d'un protestantisme extrême, folies décisives qui donnaient un
corps et une discipline aux plus ardentes passions de l'époque, de la race et du
pays. L'ombre de Knox dut se réjouir et Rome trembler. Les modérés furent
forcés de se taire; Essex reçut une pension qu'on ne lui paya guère, Manchester
s'éclipsa dans les comités administratifs, et comme on avait grand besoin de
Cromwell, qui était à la fois le meilleur soldat, le plus dur à la peine et le plus
dévot puritain, le parlement le nomma lieutenant général et le laissa dans les
(1) Littéralement ; côtes de fer. Voyez Baies, EUnchus Moluum.
SUR OLIVIER CROMWELL. 3b5
comtés de l'est continuer à protéger les calvinistes. Le roi battu , bivouaquant
dans les champs et au sommet des collines, échappant à la fureur puritaine par
des marches et des contre-marches, errant des mois entiers comme un bohème
dans son royaume insurgé, tantôt passant la nuit sous un hangar, tantôt déguisé
« en groom » après une défaite, soutenait, avec un front calme et avec une rési-
gnation que M. Carlyle n'admire pas assez, cette triste fortune. Bristol tombait
aux mains des parlementaires; les royalistes commençaient à s'enfermer dans
leurs châteaux et forteresses, et rien ne causait plus de joie aux calvinistes que
la chute de ces monuments féodaux.
Près de Basingstoke, dans le Hampshire, s'élevait un manoir fortifié apparte-
nant au marquis de Winchester, catholique, grand ennemi des parlementaires, et
d'où depuis quatre années, grâce à l'épaisseur de ses murailles et aux localités, le
marquis et sa famille, entourés de nombreux serviteurs, avaient bravé les ennemis
du trône et de la noblesse. Basing-House (le château deBasing) avait soutenu qua-
tre sièges et restait debout, en dépit de la population calviniste, qui s'irritait et
aurait donné beaucoup pour jeter à bas « le repaire papiste. » Olivier Cromwell
alla droit à ce château, composé de deux bâtiments, la vieille forteresse et le châ-
teau neuf, et entouré d'un mur de circonvallation de près d'un mille de tour. Il
canonna le rempart pendant une journée; ses « poitrines d'airain » firent le reste,
et l'étendard calviniste fut planté sur la tour de Basing. Avec Cromwell se trou-
vait le célèbre prédicateur Hugues Peters, dont nous avons parlé plus haut, et au-
quel le parlement assemblé demanda un rapport spécial, tant la chose semblait
importante. On ne sera pas fâché d'écouter ce puritain, dont le journal des com-
munes a conservé les paroles, et de voir par ses yeux la forteresse de 1645, le
siège, la défense, l'ameublement, le détail complet, vainqueurs et vaincus, passions
et fureurs, si souvent mal imités par le roman et par l'histoire. Hugues Peters, le
prédicant, tête rasée, vêtu de son pourpoint noir flottant, chaussé de ses immenses
bottes militaires, et la rapière au côté, raconta donc :
« Qu'il était venu dans Basing-House le mardi IA octobre 1645; — qu'il avait
examiné d'abord les ouvrages, qui étaient nombreux, la circonvallation ayant au
delà d'un mille de tour. La vieille maison était restée (d'après ce que l'on rapporte)
pendant deux ou trois cents ans un nid, un repaire d'idolâtrie ; la nouvelle maison
était supérieure à l'autre en beauté et en magnificence, et toutes les deux dignes
de recevoir la cour d'un empereur.
» Il paraît qu'avant l'assaut, dans les deux maisons, les appartements étaient
tous entièrement meublés ; elles renfermaient des provisions pour des années
plutôt que pour des mois Quatre cents quarters de froment (trois mille deux cents
boisseaux), plusieurs chambres pleines de lard, chacune en contenant des flèches
par centaines, du fromage en proportion, et de la farine d'orge, du bœuf, du
porc; plusieurs celliers remplis de bière, et de la meilleure. » — M. Peters
l'avait goûtée.
« Dans une chambre un lit complet qui coûtait 1,300 liv. (32,500 fr.). Beau-
coup de livres papistes, des chapes et autres ornements. En vérité, la maison était
dans toute sa gloire, et l'ennemi était persuadé que c'était le dernier endroit que
le parlement pourrait prendre, parce qu'il avaii souvent résisté aux forées que
nous y avions envoyées précédemment. Dans les diverses chambres et dans toute
la maison, il y eut soixante-quatorze hommes de tués et nue seule femme, la fille
du docteur Griftiths; par ses injures, la pauvre dame avait exaspéré nos soldats,
364 DOCUMENTS NOUVEAUX
déjà échauffés par l'action. — Là restèrent étendus morts le major Cuffle, homme
d'une grande importance parmi eux el célèbre papiste, il fut tué par les mains
du major Harrison, cet homme pieux et vaillant, » — le boucher Harrison, —
« et Robinson l'acteur, que l'on avait vu un peu avant l'assaut parodier le parle-
ment et notre armée, et les tourner en ridicule. Huit ou neuf dames de rang, qui
fuyaient ensemble, furent traitées un peu grossièrement par la soldatesque, cepen-
dant pas malhonnêtement, si Ton considère le feu de l'action.
» Les soldats continuèrent le pillage jusqu'au mardi soir; un soldat eut pour
sa part cent vingt pièces d'or; d'autres de l'argenterie, d'autres des bijoux; —
dans le nombre, il y en eut un qui avait trois sacs d'argent, et, faute d'avoir su
garder le secret, son butin retomba dans le pillage général, et il n'eut à la fin
qu'une demi-couronne pour sa part. — Les soldats vendirent le blé aux paysans,
et ils maintinrent assez bien les prix pendant quelque temps; mais ensuite le
marché faiblit, et la hâte fit baisser la marchandise. Après cela, ils vendirent les
meubles, jusqu'à ce qu'ils eussent enlevé les tabourets, les chaises et les gros
meubles, qu'ils vendirent en bloc aux gens de la campagne.
» Dans tous ces grands bâtiments, avant le soir, il ne restait pas une barre de
fer aux fenêtres, excepté où il y avait le feu. A la fin, ils s'en prirent au plomb, et,
mercredi matin, il restait à peine une gouttière à la maison. Ce que les soldats
laissèrent, le feu s'en empara, et cela avec une rapidité extraordinaire; en moins
de douze heures, il ne laissa que les murailles et les cheminées; — il avait été
allumé par une de nos premières grenades, et l'ennemi avait négligé de l'éteindre. »
— Quelle scène!
« Nous ne savons pas comment évaluer exactement le nombre de personnes
que la maison contenait, car nous n'avons pas tout à fait trois cents prisonniers,
et nous avons trouvé peut-être une centaine de tués; — plusieurs corps étant sous
les décombres ne furent pas découverts tout de suite. Seulement , en approchant
de la maison, mardi soir, nous enlendimes sortir des caves des cris de gens qui de-
mandaient quartier ; mais nos hommes ne pouvaient pas aller à eux, ni eux venir
à nous. Parmi les morts que nous vîmes, il y avait un de leurs officiers étendu
par terre; il paraissait d'une taille si extraordinaire, qu'on le mesura; depuis le
bout des orteils jusqu'au haut de la tête, il avait neuf pieds de long (1). »
« Le marquis ayant été pressé par M. Peters de se rendre avant que l'on en vînt à
l'assaut, s'écria que, si le roi n'avait pas d'autre possession que Basing-House en
Angleterre, il s'exposerait au même hasard et se défendrait jusqu'à la dernière ex-
trémité. — Ces papistes trouvaient dans leur malheur cette consolation , que
Basing-House était surnommé Loyauté. Mais, au sujet du roi et du parlement, il
fut bientôt réduit au silence : tout ce qu'il put dire, c'est qu'il espérait que le roi
pourrait avoir son jour. Ainsi il a plu au Seigneur de montrer sur quelle semence
mortelle croît toute gloire terrestre, et combien justes et équitables sont les voies
de Dieu, qui prend les pécheurs dans leurs propres pièges, et élève les mains de
son peuple méprisé.
» Voici la vingtième garnison prise cet été par cette armée, — et je crois que
la plupart de ces victoires ont été la réponse aux prières, et les trophées de la foi
accordés à quelque serviteur de Dieu. Le commandant de cette brigade, le lieute-
nant général Cromwell, a passé beaucoup de temps avec Dieu en prière, la nuit
(1) On sait que le pied anglais équivaut à dix pouces et demi du nôtre.
SUR OLIVIER CROIKWSLL. $$3
avant l'assaut ; et rarement il combat sans être appuyé sur quelque texte de
l'Écrilure. Cette fois il se reposait sur cette bienheureuse parole de Dieu écrite
dans le cent quinzième psaume, huitième verset : Xo?i à moi, ô Seigneur ! non à
moi, mais à ton nom donne la gloire .'... Les idoles sont d'argent et d'or ; elhs sont
l'ouvrage des hommes! Ceux qui les font sont semblables à elles, et ainsi est chacun,
qui se fie en elles. Ce qui a été accompli. »
M. Peters présenta l'étendard du marquis lui-même, il l'avait apporté de Basing.
On y lisait écrits ces mots : Donec pax redeat terris, la devise choisie par le roi
Charles pour ses médailles de couronnement.
Le psaume médité par le calviniste Cromwell avant l'action était un de ceux que
les protestants appliquaient le plus volontiers à l'église romaine accusée par eux,
et bien injustement, d'idolâtrie et de paganisme. Dans ce triomphe du calvinisme
démocratique et septentrional, c'est Cromwell qui joue le rôle de Mahomet ; huma-
nité, courtoisie, élégance, respect du sexe et des arts, sont sacrifiés au succès de
cette terrible cause, et l'on doit remarquer que parmi les prisonniers faits dans la
résidence magnifique de Basing se trouvaient deux artistes anglais, les premiers
de leur époque, Iuigo Jones, l'architecte, et le graveur Hollar, dont les cuivres
sont des chefs-d'œuvre.
Pendant que Cromwell, plus populaire encore après la prise de la forteresse ca-
tholique de Basing, poursuit avec une opiniâtre ardeur son sillon calviniste, les
dernières forces du roi sont écrasées près de Chester, et Charles Stuart, trop con-
fiant dans son origine écossaise, va se livrer aux Écossais, qui aiment les Sluârts;
il oublie qu'ils sont avant tout protestants, que le calvinisme l'emporte chez eux
sur la nationalité, et que ces puritains ont poursuivi jusqu'à la mort la catholique
Marie, sa grand'mère. Il ne lui reste pas un seul homme de troupes, mais seule-
ment le litre de roi, et le fantôme d'un pouvoir encore respecté. Qu'il ail voulu
finasser et temporiser en de si tristes circonstances, cela est naturel: on a paru
croire qu'il lui était facile de diriger sa barque entre le calvinisme écossais et la
démocratie biblique de Cromwell, surtout contre le vaste mouvement septentrio-
nal du protestantisme armé. Ce n'était pas à lui qu'on en voulait, mais à la che-
valerie el au papisme; le 11 février 1847, Fairfax lui-même, rencontrant, sur la
route 4e Holmby, le roi, que les Écossais venaient de livrer, « descendit de
cheval (1), dit Wbitlocke, baisa la main royale, remonta ensuite, et fit route avec
lui en causant très-respectueusement. »
Charles Ier, qui lisait VAstrëe avec tant de bonheur dans sa jeunesse, et qui
pendant sa vie en a toujours pratiqué les maximes romanesques, une fois livré par
les puritains écossais, peu sensibles à sa chevaleresque démarche, ne fait plus que
languir et se traîner de prison en prison, et de douleur en douleur, jusqu'à l'écha-
faud qui l'attend. La cause de Cromwell et du protestantisme triomphe, non sans
apporter ses embarras et ses misères. Quel protestantisme dominera? Celui qui
détruit une portion du christianisme, ou celui qui le détruit tout entier? Celui qui
impose un certain dogme général et fait de la communauté religieuse « une plate-
forme, » selon la phrase du temps, ou bien celui qui, plus fidèle à son principe
d'examen, en fait un domaine accidenté, établissant radicalement la liberté de
l'homme, et permettant à sa pensée d'être luthérienne, browuienne, schismatique,
érastienne, même socinienne? Que taire? Comment arrêter ou servir ce développe-
(1) Whitlockc. p. 242.
356 DOCUMENTS NOUVEAUX
ment naturel du principe calviniste? L'âme de Cromwell est triste et retombe
dans ses ténèbres mélancoliques. Les communes, préférant l'ordre à la liberté,
penchent vers le protestantisme uniforme, le presbytéranisme. L'armée, qui a vécu
d'une vie indépendante et biblique, réclame la liberté indéfinie de l'examen reli-
gieux ; entre l'armée et les communes, la guerre éclate. « Jamais, écrit Cromwell
à Fairfax, les cœurs des hommes ne furent remplis de plus d'amertume; mais,
certes, le démon n'a qu'un temps : monsieur, il est bon que l'âme s'affermisse
contre ces choses. La nue simplicité du Christ en viendra à bout au moyen de la
raison et de la patience qu'il lui plaît d'accorder. » A ce curieux petit billet daté
de 1646, et qui ne laisse pas douter de sa persistance dans la dévote ferveur de
ses premières années, il ajoute cet étrange post-scriptum : « Le jour de vigile-
jeûne, on a posté deux cents hommes de cavalerie et d'infanterie dans Covent-
Garden, pour nous empêcher, « nous autres soldats (us soldiers), » de couper le
cou des presbytériens. Voilà de beaux tours que l'on joue à Dieu! »
Lui-même logeait assez près de Covent-Garden, et sans doute les deux cents
hommes postés par les communes, pour défendre le parlement et le presbytéra-
nisme, auront passé sous sa fenêtre. Il a marié ses deux filles, Elisabeth et Bri-
gitte, cette dernière au général Ireton, le républicain. Il aime beaucoup Brigitte,
qui est une fille sérieuse et résolue, et il trouve le temps, vers cette époque, de lui
envoyer de petits sermons épistolaires dont voici un échantillon.
A ma file bien-aimée Brigitte Ireton, à Cor?ibury, au quartier général,
cette lettre.
a Chère fille,
» Je n'écris pas à ton mari, qui, lorsqu'il reçoit une ligne de moi, m'en renvoie
des milliers, ce qui le fait veiller fort tard... Ensuite, j'ai d'autres affaires à soigner
maintenant.
» Votre sœur Claypole est exercée par quelques pensées troublées. Elle
voit sa propre vanité et les torts de son esprit charnel ; déplorant quoi, elle cher-
che, je l'espère au moins, cela seul qui satisfait. Chercher ainsi, c'est prendre la
première place après ceux qui trouvent. Tout fidèle et humble cœur qui cherchera
bien sera sûr de trouver à la fin. Heureux qui cherche! Heureux qui trouve! Qui
jamais a goûté les grâces du Seigneur, sans bien comprendre notre vanité, égoïsme
et méchanceté? Qui jamais a goûté cette grâce et n'en a pas désiré et ardemment
sollicité la pleine jouissance? Cher cœur, sollicite bien. Que ni ton mari, ni rien
ne refroidisse ton affection pour le Christ. J'espère que ton mari ne sera pour toi
qu'un stimulant religieux. Ce que tu dois aimer en lui, c'est l'image du Christ
qu'il porte. Vois cela, préfère cela, et tout le reste pour cela. Je prie pour toi et
lui. Prie pour moi
» Ton père,
» Olivier Cromwell. »
Cet homme est resté le même depuis la solitude de Saint-Yves; la guerre, la
renommée, les mouvements politiques, ne l'ont pas changé. Après avoir vaincu le
roi qui est en prison, la chevalerie qui se soumet avec rage, et le catholicisme qui
se cache, il a un second combat à livrer : il lui faut non-seulement faire triom-
SUR OLIVIER CROMWELL. 5157
pher le principe définitif d'examen et d'indépendance calviniste, mais écraser les
communes, et donner le pouvoir aux troupes puritaines, espèce de parlement bi-
blique et armé.
Incorporé à l'armée, il ne pouvait se maintenir qu'avec elle, et, s'il cédait aux
girondins de l'époque, gens remarquables d'ailleurs, il était perdu, lui et la cause
calviniste. Denzil-Holles , un de ces presbytériens, n'a-t-il pas dit que, c si le roi
venait à eux, on lui remettrait la couronne sur la tête? » L'arrogance et les airs
dominateurs de ces gens de loi n'ont-i's pas mécontenté l'armée ? Ceux qui ont
conquis l'indépendance populaire et la liberté calviniste, les saints en un mot, ne
semblent-ils pas sur le point d'être débordés et mis de côté par les modérés et les
gens de loi ? C'est ce que dit un jour Cromvvell à son ami Ludlow : « Nous ne se-
rons quittes de ces gens-là que si les soldats viennent leur tirer les oreilles? » Et
c'est ce qui arriva. L'armée publia son manifeste; la Cité riposta. L'armée était
d'accord avec le vrai sentiment calviniste; Cromwell la commandait, elle eut le
dessus. Bientôt les onze membres, chefs de ce qu'on peut nommer la Gironde pres-
bytérienne, furent éliminés, et laissèrent l'armée maîtresse du terrain, après quoi
elle fit son entrée solennelle dans Londres et dans la Cité, trois hommes sur chaque
rang, avec des branches de laurier sur les chapeaux et l'épée au fourreau. « Le
service divin et le sermon calviniste de Putney satisfirent pleinement les auditeurs.»
Le roi s'enfuit de Hampton-Court; il peut rallier des partisans, et tout n'est pas
encore gagné. Réfugié et bientôt prisonnier dans l'île de Wight, il donne à sa si-
tuation douloureuse toute la dignité d'une résignation héroïque et sereine. Cepen-
dant le vrai roi, le roi de l'armée et du puritanisme, Cromwell, reçoit du peuple
qu'il a défendu une liste civile que l'on prélève sur les terres confisquées au mar-
quis de Worcester et à quelques autres. La lettre suivante, adressée aux com-
munes, prouvera combien Cromvvell savait mépriser le petit intérêt et le sacrifier
au grand, le présent à l'avenir.
Au comité des pairs et des communes, etc., siégeant à Derby.
« Les deux chambres du parlement ayant dernièrement conféré à moi et à mes
héritiers 1,680 livres sterling par année, prises sur les propriétés de lord Worces-
ter, et la nécessité des temps requérant le secours des citoyens, je fais ici à l'état
l'offre de 1,000 livres sterl. à lui payer annuellement surcette somme, payable tous
les six mois, par sommes de 500 livres, à dater de Noël prochain, et cela pendant
cinq années, si la guerre continue avec l'Irlande, et si je vis jusque-là. Le parle-
ment disposera de l'usage à faire de ces 1,000 livres, à moins que le paiement n'en
soit suspendu par la guerre ou par un accident quelconque.
» En outre, comme il m'est dû une solde arriérée de près de 1,500 livres sterl.,
comme lieutenant général, ainsi qu'une somme plus considérable à litre de gou-
verneur de l'île d'Ëly, je remets et tiens quitte l'état de tout paiement à opérer
pour cette cause, et le reconnais par ces présentes libéré de toute dette à mon
égard.
» Olivier Cromvvell. »
Tout en soignant ainsi les intérêts de sa gloire et de son ambition, et en cal-
mant les jalousies par cette prudente générosité, il marie fort bien ses deux autres
filles (tioo Utiles wenches), Marie et Françoise, et ce pauvre Richard, qui n'aimait
338 POCUWENTS NOUVEAUX
pas la poudre à canon, et qui devait occuper un mois le trône paternel. Carlylo
réimprime consciencieusement les dix lettres relatives au contrat de mariage, et
qui montrent Cromwell, comme toujours, avisé, prévoyant et clairvoyant quant à
ses affaires personnelles,
Le parti modéré, le parti de l'ordre presbytérien, veut reprendre le dessus, et
fait un dernier effort qui contraint Cromwell à quitter Londres, et à endosser le
harnais de nouveau. La bataille de Preston lui assure la victoire définitive, et l'ar-
mée biblique est maîtresse. Tout plie, tout cède ; les Écossais eux-mêmes, qui se
sont révoltés contre les indépendants, écoutent avec plaisir les sermons du révé-
rend Stapylton, qui leur prêche l'indépendance de l'examen. « Pendant que nous
minions le château, dit Cromwell (i), M. Stapylton prêchait, et les auditeurs té-
moignaient leur satisfaction par des gémissements, selon leur manière nationale
(in their nsiial way of groans). »
Au milieu de tout cela, on ne savait que faire du roi, lequel ne savait que faire
de lui-même, et, dans des négociations sans fin, on proposait, de part et d'autre,
des clauses illusoires que personne ne voulait accepter. Un seul homme, Crom-
well, le chef de l'armée et l'homme de la Bible, grandissait dans l'orage. L'Ecosse
était domptée. Le puritain chargé de la garde du roi est le jeune colonel Robert
Hammond, que Cromwell aime beaucoup, mais qui est rempli de doutes et de scru-
pules religieux sur la légalité même de la conduite tenue par les communes.
Cromwell prend la peine de lui écrire une lettre de vingt pages, qui atteste élo-
quemment la sincérité du puritain. C'est toujours le même mysticisme sombre et
profond, la même conviction que Dieu est là, omniprésent et omniscient, guidant
le bras, dirigeant le glaive, vengeur éternel. « 0 cher Robin, dit Cromwell, vous
avez vos doutes, et moi aussi. Dieu, dites-vous, a créé les puissances pour qu'on
leur obéisse. Oui, Robin ; mais je suis loin de penser que les puissances ont le
plein droit de tout faire (anything) et d'exiger l'obéissance. Tout le monde avoue
qu'il y a des circonstances où la résistance est légale. Si cela est, votre argument
tombe et les conséquences aussi. En réalité, cher Robin, pour ne pas multiplier
les mots, la vraie question est de savoir si notre situation est celle d'une résistance
légale... Seulement cherche dans ton cœur une réponse à ces deux ou trois ques-
tions : 1° Le salut du peuple est-il la loi suprême ? — 2° Tout le fruit de la guerre
n'est-il pas sur le point d'être perdu? — 3° Enfin, cette armée n'est-elle pas un
pouvoir réel appelé par Dieu pour sauver le peuple et combattre le roi, de manière
à obtenir ces fruits?... Robin, prends garde aux hommes et regarde Dieu ! ne re-
doute pas les difficultés, mais mesure-les et agis ensuite... Je t'ai écrit tout cela
parce que mon cœur t'aime et que je ne voudrais pas te voir t'écarter de la route
droite. Adieu, Robin. »
Cette lettre si grave et si raisonnée, où Cromwell apparaît si redoutable dans sa
conviction, précède de peu l'enlèvement du roi que de grossiers soldats, mèche allu-
mée, fumant et chantant des psaumes, amènent à Londres. Immédiatement après
cette exécution, le 6 novembre 1 648, les quarante-un membres des communes qui
pourraient s'opposer aux desseins de l'extrême puritanisme sont à leur tour en-
levés au moment même où ils entrent à la chambre, et conduits d'abord dans une
mauvaise taverne, « à l'enseigne de l'enfer, » puis à la Tour, et quelques-uns chez
eux. « De quel droit? demande un petit homme habillé de noir, portant, dit Whit-
(1) Lettre 88.
SUR OLIVIER CROMWELL. 359
locke, une canne très-mince, et qui a la voix très-âpre et très-aiguë. D'après quelle
loi? — Par la loi de la nécessité, lui répond l'ami de Cromwell Hugues Peters, et
le pouvoir de l'épée! » Ce questionneur furieux, qui resta plusieurs années à la
Tour, se nommait Clément Walker et siégeait aux communes. Presbytérien, homme
d'esprit, d'une indomptable opiniâtreté, c'est lui qui, daus sa prison, a écrit con-
tre Cromwell cette Histoire de V Indépendance , consultée par tous les historiens,
pamphlet très-mordant et très-habile, mais qu'il faut se garder de prendre pour
de l'histoire.
Tout est donc prêt pour l'échafaud, et l'on ne peut nier que Cromwell et Bradshaw
avaient non-seulement prévu, mais résolu et tramé cette mort avec une froideur
de coup d'œil que le fanatisme puritain explique, que nous ne pouvons sans
regret et sans peine observer chez Thomas Carlyle. écrivain du xixe siècle, et très
en dehors des passions qui menaient le moude septentrional en 1648. Charles Ier
tombe victime. Au moment même où le roi vient de mourir et où Cromwell et l'ar-
mée triomphent, un parti qui n'est pas sans analogie avec celui de Babeuf lève la
tête. Cromwell l'écrase; il a son vendémiaire, son 18 brumaire et son 18 fructi-
dor. H agit plus bourgeoisement, plus pieusement que Bonaparte; comme lui, il
se débarrasse de ceux qui !e gênent.
Sans doute, Cromwell est alors bien près du souverain pouvoir, ou plutôt la
réalité de la puissance est dans sa main ; mais l'Irlande est là, toute catholique,
qui réclame la présence du maître. Il part, après avoir, d'accord avec Bradshaw,
Ludlovv et les principaux puritains, déclaré que V Angleterre est une république
L'acte est laconique; il a six lignes. Notre fermier a bien changé son équipage et
ses allures depuis le temps où il faisait paître ses bœufs sur les bords de l'Ouse.
« Sa voiture est attelée de six belles juments grises truitées ; plusieurs voilures
le suivent, et beaucoup de grands officiers s'y trouvent. Quatre-vingts hommes
d'élite, la plupart colonels, lui servent d'escorte. Je ne crois pas que jamais roi
ait eu de tels gardes-du-corps. » Ainsi par!e le journaliste du temps, et l'on voit
que, longtemps avant d'être nommé protecteur. Cromwell s'était fait roi.
La pauvre Irlande catholique ne tarde guère à être écrasée, et cela sans pitié,
sans remords, par le représentant du calvinisme. Non-seulement l'Angleterre,
mais le protestantisme tout entier voit avec enthousiasme cet homme qui satisfait
ses plus chers désirs, et porte des coups si mortels à l'autorité de Rome. Le trône
s'élève en perspective devant le fermier de Saint-Yves, et il s'en doute fort bien,
car il s'inquiète des études politiques de son héritier Richard, qui a épousé une
miss Mayor, et dont le tempérament rêveur ne plaît guère à Cromwell. Le petit
fragment de la lettre suivante adressée au beau-père de Richard, chez lequel ce
dernier demeurait, est aussi curieux qu'instructif: « Je vous ai confié Richard: je
vous en prie, donnez-lui de bons conseils. Je ne porte pas envie à ses plaisirs,
mais je crains qu'il ne se laisse absorber par eux. Je voudrais qu'il pensât aux
affaires, et qu'il s'habituât à les comprendre; qu'il lût un peu d'histoire, étudiât
les mathématiques et la cosmographie. Ces choses sont bonnes, subordonnées aux
choses divines. Elles valent mieux que l'oisiveté, ou les plaisirs apparents du
monde. Ces choses rendent propres à servir le peuple, et c'est pour cela que
l'homme est né. » On peut méditer cette dernière phrase, écrite pour la famille
seulement, et non pour produire de l'effet.
Le farouche personnage qui, dans ce moment même, en qualité de lord-lieute-
nant d'Irlande, sert le peuple en massacrant les catholiques irlandais, se déride un
560 DOCUMENTS NOUVEAUX
peu à sa façon en écrivant à sa tille Dorothée, dont la voiture avait apparemment
versé dans les chemins mal tenus de cette époque, et qui avait fait une fausse
couche. Cromwell, ennemi du luxe, n'approuvait pas ces grands airs, et disait à
Dorothée : « On m'a dit que tu as récemment fait une fausse couche. Je te prie de
faire attention à ces carrosses qui sont perfides. Monte plutôt le bidet de ton père
(thy father's nag), qui te le prêtera volontiers quand il le plaira de sortir. »
Immédiatement après avoir écrit cette petite plaisanterie, il tombe avec une
fureur inexprimable sur les catholiques d Irlande, et en fait une atroce boucherie.
Il est vrai que, du moment où l'Irlande épouvantée se tait, Cromwell replonge son
épée dans le fourreau, non sans dire à ses amis que « Dieu l'a voulu, » et que c'est
pour lui a chose de grand trouble et de grand regret. » Le fataliste est toujours
là, et c'est dans le même temps qu'il écrit à l'un de ses amis cette phrase souve-
rainement calviniste : « Je l'ai fait; il n'est pas bon de ne pas suivra les provi-
dences (les signes par lesquels Dieu s'annonce). » Cromwell croyait essentiellement
à sa mission. Le lord-lieutenant d'Irlande reçut alors du parlement une lettre
solennelle de remercîments et de félicitations. On y ajoutait la permission , pour
lui ou sa famille, d'habiter le Poulailler, le « Cockpit, » partie du palais de White-
hall où Henri VIII, qui aimait tous les plaisirs sanglants, se donnait celui des
combats de coqs. Les appartements du Poulailler, embellis par Elisabeth et
Charles Ier, étaient devenus fort somptueux. Le parlement y ajoutait le parc Saint-
James et Spring-Garden. Ces déplacements splendides ne satisfirent nullement la
bonne Mme Cromwell, qui s'était habituée à ses vieux logements noirs (1).
Cromwell a passé neuf mois en Irlande ; il s'embarque à bord du Président à la
fin de mai, et fait voile pour l'Angleterre. Après une traversée orageuse, il dé-
barque à Bristol, où « les grands canons le saluent trois fois, » traverse l'Angle-
terre à bride abattue et trouve à Hounsow ses vieux amis et ses rivaux, Fairfax, les
membres du parlement, les hommes du nouveau régime. On se met en marche
pour Hyde-Park, où la milice rangée en bataille, où les magistrats et le lord-maire
attendent ce bourgeois parvenu, pour lui offrir les fleurs de leur éloquence. De
Whitehall il se rend à sa demeure du « Poulailler, » où le soldat va se reposer
dans sa famille. Les sombres puritains poussent des cris, les volées de l'artillerie
retentissent, les chapeaux pointus sautent en l'air; les clameurs de la joie popu-
laire remplissent les rues; félicitations et flatteries se mêlent dans le palais habité
par Cromwell. Il avait ses courtisans, comme Napoléon revenant d'Egypte. L'un
d'eux lui dit: — Quelle foule s'empresse de voir le triomphe de votre sei-
gneurie! — Oui, dit Cromwell, el, s'il s'agissait de me voir pendre, quelle foule
y aurait-il ! »
A peine jouit-il du repos du Cockpit, et se livre-t-il à quelques pardonnables
facéties, dont l'une consiste à jeter des oreillers à la tète de ses amis dans un esca-
lier, et l'autre à faire chanter des motets à deux ou trois de ses plus lourds et de
ses plus grossiers capitaines; un nouveau péril fort grave menace la jeune répu-
blique. En tuant le roi, l'on n'a pas tué la royauté. Les Écossais jaloux se souvien-
nent de leur compatriote, du jeune Stuart, fils de Charles Ier, assez mauvais sujet,
issu de Catherine Muir de Caldwell, Écossaise, et de Steward, autre Écossais; on
impose à Charles II le covenant , c'est-à-dire le serment biblique , et on lui fait
écouter trois sermon» presbytériens par jour; il s'en console en courant les rues
(î)Ludlow, p. 400.
SUR OLIVIER CROMWELL. 361
avec Buckinghain, et en faisant l'orgie avec Wilmot. Cependant l'Ecosse s'arme
pour lui, et Cromwell se met en marche, non sans penser à sermonner sa famille,
car il est toujours prédicateur infatigable et moral, comme le prouve le billet
suivant.
Pour mon bien-aimé frère Richard May or, écuyer, à sa maison à Hurslcy,
remettez ces lettres.
« Àlnswick, 17 juin 16o0.
» Cher frère,
» L'extrême foule d'affaires que j'ai eues à Londres est la meilleure excuse que
je puisse prendre de mon silence en lettres. Vraiment, monsieur, mon cœur m'est
témoin que je ne suis pas fautif dans mon affection pour vous et les vôtres; vous
êtes tous souvent dans mes humbles prières.
» Je serais bien content d'apprendre comment va le marmot. Je gronderais
volontiers père et mère de leur négligence à mon égard : je sais que mon fils est
paresseux, mais j'avais meilleure opinion de Dorothée. J'ai peur que son mari ne
la gâte ; je vous en prie, dites-le bien de ma part. Si j'avais autant de loisir
qu'eux, j'écrirais quelquefois. Si ma fil le est enceinte, je lui pardonne, mais non
si elle nourrit.
)) Que le Seigneur les bénisse! J'espère que vous donnez à mon fils (Richard)
de bons conseils ; je crois qu'il en a besoin. Il est à l'époque dangereuse de sa vie,
et ce monde est plein de vanité. Oh ! combien il est bon de s'approcher de Jésus-
Christ de bonne heure! cela seul mérite notre étude. Je vous en supplie, voyez-le.
— J'espère que vous vous acquitterez de mon devoir et de votre amitié. Vous
voyez comme je suis occupé. J'ai besoin de pitié. Je sais ce que je ressens en mon
cœur. Une haute situation, un haut emploi dans le monde, ne méritent pas qu'on
les cherche; je n'aurais pas de consolation dans les miennes, si mon espoir n'était
pas dans la présence du Seigneur. Je n'ai pas ambitionné ces choses; véritable-
ment j'y ai été appelé par le Seigneur; c'est pourquoi je ne suis pas dépourvu de
quelque assurance qu'il donnera à son pauvre ver de terre, à son faible serviteur,
la force de faire sa volonté, et d'atteindre le seul but pour lequel je suis né. En
cela, je demande vos prières. Je vous prie de me rappeler à l'amitié de ma chère
sœur, à notre lils et à noire fille, à ma cousine Anna, et je suis toujours
» Votre très-affectionné frère,
» Olivier Cromwell. »
Pourquoi cet aveu du néant de l'homme dans la grandeur serait-il taxé d'hypo-
crisie? Tous les grands hommes, depuis Salomon jusqu'à Bonaparte, n'ont-ils pas
exprimé le même sentiment? Tartufe ou non, Cromwell iienl à son armée un dis-
cours fort militaire: « Soyez doublement, triplement actifs et vigilants; nous
avons bien de l'ouvrage sur les bras ! » Un de ses colonels, Hodgson, de l'York-
shire. s'est donné la peine d'écrire ce discours, et de nous apprendre que ce fut
« un grand plaisir pour le général de voir dans une halte un de ses soldats porter
à ses lèvres un tonneau plein de lait caillé à la mode écossaise, et soulever le ton-
neau de manière à ce que l'un de ses camarades l'en coiffât ; alors on ne vit plus
le soldat du tout, la crème entra dans ses bottes, son accoutrement militaire en
56ti DOCUMENTS NOUVEAUX
ruissela, et sa tête fut perdue au fond du tonneau. Olivier riait à se tenir les côtes,
car notre Olivier aime une bonne farce. » Le lendemain de cette niaiserie, il écrit
le bulletin suivant :
Au très-honorable le lord-président du conseil d'état, cette lettre.
« Musselburgh, 50 juillet 1650.
» Milord,
» Nous sommes partis de Berwick lundi, le 22 juillet, et nous avons couché
dans la maison de milord Mordington lundi, mardi et mercredi. Jeudi, nous nous
sommes dirigés sur Copperspath; vendredi, nous sommes allés à Dunbar, où
nous avons reçu quelques vivres de nos vaisseaux; de là, nous avons marché sur
Haddington.
» Le dimanche, apprenant que l'armée écossaise avait l'intention de nous com-
battre à Gladsmoor, nous nous efforçâmes de nous rendre maîtres de la position
des marais avant eux , et nous battîmes le tambour de très-grand matin ; mais,
quand nous y arrivâmes, aucune partie considérable de leur armée ne s'y montra.
Sur quoi quatorze cents chevaux, sous les ordres, sous le commandement du
major général Lambert et du colonei Whalley, furent envoyés en avant-garde à
Musselburgh, pour voir en même temps s'ils pourraient faire quelque découverte
et faire quelque entreprise contre l'ennemi; je marchais sur leurs talons avec le
reste de l'armée. Nos hommes rencontrèrent quelque-uns de leurs cavaliers; mais
ceux-ci ne purent nous arrêter. Nous couchâmes à Musselburgh, le soir, campés
tout près, l'armée de l'ennemi étant entre Edimbourg et Leilh, à environ quatre
milles de nous, retranchée par une ligne flanquée d'Edimbourg à Leith; leur
canon de Leith battant la plus grande partie de la ligne, de sorte que leur position
était très-forte.
» Lundi, 29 courant, nous résolûmes de les approcher, pour voir s'ils voulaient
nous livrer bataille; et, quand nous approchâmes de la place, nous résolûmes
d'amener nos canons aussi près d'eux que nous le pourrions, espérant que cela
les gênerait. Nous nous aperçûmes aussi qu'ils avaient quelques forces sur une
hauteur qui commande Edimbourg, et que de là ils pourraient nous faire du mal,
et nous nous décidâmes à envoyer une colonne pour prendre possession de ladite
hauteur; mais, après tout, nous trouvâmes que leur armée n'était pas facile à
entamer. Sur cela, nous restâmes tranquilles tout ledit jour, et qui se trouva être
un jour dur et une nuit de pluie comme j'en ai vu rarement, et grandement à
notre désavantage, l'ennemi ayant assez pour se mettre à l'abri, et nous rien de
considérable. Nos soldats supportèrent cette difficulté avec un grand courage et
une grande résolution, espérant qu'ils en viendraient bientôt aux mains. Le matin,
le terrain étant très-humide et nos provisions très-rares, nous résolûmes de
retraiter à nos quartiers de Musselburgh , pour nous y reposer et y prendre des
vivres.
» L'ennemi, quand nous nous retirâmes, tomba sur notre arrière-garde, et la
mit quelque peu en désordre; mais nos corps de cavalerie, étant en assez bon
ordre, eurent une escarmouche avec eux, et il y eut un démêlé chaud où ils mon-
trèrent du courage, le major général et le colonel Whalley étant à l'arrière-garde,
et l'ennemi poussant des corps considérables pour soutenir leur première attaque.
SUR OLIVIER CROMWELL. 365
Nos hommes les chargèrent jusque dans leurs retranchements et les battirent. Le
cheval du major général reçut un coup de feu au cou et un à la (ête ; lui-même,
blessé d'un coup de lance dans le bras, et percé dans une autre partie du corps,
fut fait prisonnier, mais délivré immédiatement par le lieutenant Empsom de mon
régiment. Le colonel Whalley, qui était alors le plus près du major général,
chargea très-résolument, et repoussa l'ennemi, et en tua plusieurs sur la place,
et fît plusieurs prisonniers, sans aucune perte considérable; ce qui véritablement
les émerveilla et les refroidit tellement, que nous retraitâmes à Musselburgh, mais
qu'ils n'osèrent pas envoyer un homme pour nous inquiéter. Nous apprenons que
leur jeune roi voyait tout ceci, mais fut très-mal satisfait de voir leurs gens ne pas
faire mieux.
» Nous arrivâmes le soir à Musselburgh, tellement fatigués, et si rendus faute
de sommeil, et si crottés à cause du temps mouillé, que nous nous attendions que
l'ennemi tomberait sur nous, ce qu'il fit effectivement entre trois et quatre heures
ce matin, avec quinze de leurs escadrons les plus choisis, sous le commandement
du major général Monigomery et de Straham, deux champions de l'église. Us
avaient foudé une grande attente et un grand espoir sur cette affaire. L'ennemi
s'avança avec beaucoup de résolution : il fit reployer nos gardes avancées, et mit
un régiment de cavalerie en quelque désordre ; mais nos gens, prenant l'alarme
promptement, chargèrent l'ennemi, le mirent en déroute, tirent beaucoup de pri-
sonniers et en tuèrent un grand nombre (did exécution ) ; ils les poursuivirent
jusqu'à un quart de mille d'Edimbourg, et je suis informé que Siraham fut tué là,
et en outre plusieurs officiers de qualité. Nous prîmes le major du régiment de
Straham, le major Hamilton, un lieutenant colonel et divers autres officiers et
personnes de qualité, dont nous ne savons pas encore les noms. Véritablement,
c'est un doux commencement de notre affaire, ou plutôt de celle du Seigneur, et
je crois qu'il n'est pas très-satisfaisant pour l'ennemi, particulièrement pour le
parti de l'église (kirk). Nous n'avons perdu personne dans cette affaire, autant que
je suis informé, qu'un cornette; je n'ai pas entendu parler de quatre hommes de
plus. Le major général sera, je crois, d'ici à quelques jours en état de reprendre
le harnais. Et je crois que cette œuvre, qui est celle du Seigneur, prospérera entre
les mains de ses serviteurs.
» Je n'ai pas jugé à propos d'attaquer l'ennemi, situé comme il l'esl ; mais cer-
tainement ceci le provoquerait suffisamment à combattre s'il en avait envie. Je
ne crois pas qu'il ait moins de six ou sept mille chevaux, et quatorze ou quinze
mille fantassins. La raison, d'après ce que j'apprends , de leur parti pour ne pas
nous combattre, est qu'ils attendent plusieurs autres corps de troupes du nord de
l'Ecosse, et ils font entendre que, lorsque ces renforts viendront, alors ils nous
donneront bataille; mais je crois qu'ils voudraient plutôt nous leuler de les atta-
quer dans leurs fortes positions, où ils sont retranchés, ou bien ils espèrent que
nous aurons la famine, faute de provisions; ce qui arrivera très-probablement, si
nous ne sommes pas approvisionnés à temps et copieusement.
» Je suis, ntilord. votre très humble serviteur,
» Olivikr Cromwell. »
« P.-S. J'apprends, depuis que j'ai écrit cette lettre, que le major général
Monigomery est tué )>
56 i DOCUMENTS NOUVEAUX
On a jugé Cronnvell soldat, homme de famille, prédicateur. Il est bon de le con-
naître argumentateur et théologien. Voici les arguments que le fermier emploie
contre le redoutable kirk. le calvinisme écossais. Voici ce qu'il écrit à ses chefs
les protestants :
A rassemblée générale de l'église (kirk) d'Ecosse, ou, dans le cas où elle ne serait
pas assemblée, aux commissaires de l'église d'Ecosse, ceci.
« Musselburgh, 3 août 1650.
» Messieurs,
» Votre réponse à la déclaration de l'armée est venue sous nos yeux. Quelques-
uns de nos pieux ministres ont rédigé à Berwick cette réponse, laquelle j'ai jugé
convenable de vous envoyer.
» Que vous ou nous, dans ces grandes affaires démêlées, obéissons à la volonté
ou à l'esprit de Dieu, c'est seulement par sa grâce et sa miséricorde envers nous.
Et par conséquent, ayant dit comme dans nos papiers (manifestes) nous confions
l'issue de ces choses à lui qui dispose de toutes choses, vous assurant que nous
avons la lumière et la consolation qui augmentent en nous de jour en jour; et
nous sommes persuadés que, devant qu'il soit longtemps, le Seigneur manifestera
son bon plaisir, de façon que tous verront son doigt, et son peuple dira : Ceci est
l'œuvre du Seigneur, et elle est merveilleuse en nos yeux. Celui-ci est le jour que le
Seigneur a fait ; nous serons contents et nous nous réjouirons en lui. — Permet-
tez-moi seulement de dire en un mot ceci :
» Vous prenez sur vous de nous juger dans les choses de notre Dieu, quoique
vous ne nous connaissiez pas, quoique dans les choses que nous avons dites à
vous, dans ce qui est intitulé la Déclaration de V armée, nous ayons parlé la parole
de nos cœurs comme en la présence du Seigneur qui nous a éprouvés; et, par vos
paroles dures et fallacieuses, vous avez engendré le préjugé en ceux qui vous
croient trop en affaires de conscience, affaires dans lesquelles chaque âme doit
répondre à Dieu pour elle-même ; de sorte que quelques-uns vous ont suivis jus-
qu'au moment où leur âme s'est exhalée (i), eî que d'autres continuent dans la
voie où ils sont conduits par vous, nous le craigr.ons, à leur ruine.
» El ce n'est pas merveille que vous agissiez ainsi envers nous, quand vérita-
blement vous pouvez trouver dans vos cœurs le courage de cacher à vos propres
gens les déclarations que nous vous avons envoyées, déclarations par lesquelles ils
pourraient voir et comprendre l'affection de nos entrailles envers eux, particuliè-
rement envers ceux d'entre eux qui craignent le Seigneur. Envoyez autant de vos
déclarations que v^us voudrez parmi nos gens; vos papiers ont le passage libre :
je ne les crains pas. Ce qui est selon Dieu en ces papiers, plût au ciel que cela fût
accepté et admis! Un de ceux que vous avez envoyés depuis peu, adressé aux sous-
officicrs et soldats de l'armée anglaise, a produit de leur part la réponse ci incluse,
laquelle ils m'ont prié de vous envoyer ; non une réponse subtile et politique, mais
une simple et unie, une spirituelle. Dieu seul sait ce qu'elle est, et Dieu aussi,
quand il sera temps, le fera voir (rendra manifeste).
(I) Dans l'escarmouche de Musselburgh et autres.
SUR OLIVIER CROMWELL. 36o
» Et multiplions-nous ces choses comme hommes, ou les faisons-nous pour
l'amour du Seigneur Christ et de son peuple? Véritablement, par la grâce de Dieu,
nous ne sommes pas effrayés de votre nombre ni confiants en nous-mêmes. Nous
pourrions, — je prie Dieu que vous ne preniez pas cela pour une vanterie, — nous
pourrions faire face à votre armée, à tout ce que vous pouvez amener contre nous.
Nous avons donné, — nous le disons humblement devant notre Dieu, en qui est
tout notre espoir, — nous avons donné quelque preuve que des pensées de cette
espèce n'ont pas d'empire sur nous. Le Seigneur n'a pas détourné sa face de nous
depuis que nous vous avons approchés de si près.
» Le poids de vos propres péchés est déjà plus que vous ne pouvez supporter :
n'attirez donc pas sur vous le sang d'hommes innocents, — trompés par les pré-
textes du roi et de l'alliance (covaiant), — aux yeux de qui vous cachez une con-
naissance plus réelle! Je suis persuadé que plusieurs d'entre vous qui conduisent
le peuple ont eu de la peine à se persuader dans ces choses, dans lesquelles vous
avez censuré les autres, et vous êtes établis « sur la parole de Dieu. » Tout ce que
vous dites est-il donc infailliblement seion la parole de Dieu ? Je vous adjure, par
les entrailles du Christ, de croire qu'il est possible que vous vous trompiez. On
peut mettre précepte sur précepte, ligne sur ligne, et cependant la parole du Sei-
gneur peut être pour quelques-uns la parole du jugement, afin qu'ils tombent à la
renverse et soient brisés, et qu'ils tombent dans le piège et soient pris (1) ! 11 peut
y avoir une plénitude spirituelle, que le monde peut appeler ivresse (2). Il peut y
avoir aussi une confiance charnelle en des préceptes mal compris, ce qui peut être
appelé une ivresse spirituelle. Il peut y avoir un covenant fait avec la mort et avec
l'enfer (3)! Je ne prétends pas dire que le vôtre soit ainsi. Mais jugez si ces choses
ont un but politique : d'éviter le fléau qui déborde, ou d'accomplir des intérêts
mondains ; et si en cela nous (4) avons fait alliance avec des hommes méchants et
charnels, et si nous avons de l'estime pour eux, ou autrement si nous les avons
attirés à faire pacte avec nous, si c'est là un covenant de Dieu, un covenant spiri-
tuel? Pensez à ces choses; nous espérons que nous y avons pensé.
» Je vous prie de lire le vingt-huitième chapitre d'Isaiah, depuis le cinquième
jusqu'au quinzième verset; et n'ayez pas honte desavoir que c'est l'esprit qui vivifie
et qui donne la vie.
» Que le Seigneur vous donne l'entendement pour faire ce qui est agréable à
ses yeux.
» Vous confiant à la grâce de Dieu, je demeure
» Votre humble serviteur,
» Olivier Cromwell. »
C'est dans la même intention qu'il écrit au général écossais Lesley l'épître sui-
vante :
(1) Paroles de la Bible.
(2) Comme dans le second chapitre des Actes.
(3) Comme vous pouvez dire de nous, tandis que c'est plutôt vous qui êtes « ivres. »
(4) C'est-à-dire vous.
TOME I. 2g
566 DOCUMENTS NOUVEAUX
Pour le très-honorable David Lesley, lieutenant général de l'armée des Ecossais,
cette lettre.
« Du camp des monls Pentland, 14 août 1650.
» Monsieur,
» J'ai reçu la vôtre du 15 courant, avec la déclaration dont vous parlez y incluse,
— laquelle j'ai fait lire en présence d'autant d'officiers qu'il a été possible de
rassembler, ce dont votre trompette peut donner témoignage. Nous vous faisons
cette réponse, par laquelle j'espère, avec la grâce du Seigneur, il paraîtra que nous
continuons à être ce que nous avons déclaré être aux honnêtes gens de l'Ecosse,
désirant pour eux comme pour nos propres âmes, notre affaire n'étant en aucune
façon d'empêcher aucun d'eux d'adorer Dieu de telle façon, qu'en leurs consciences
ils sont persuadés par la parole de Dieu qu'ils doivent le faire, quoique leur ma-
nière soit différente de la nôtre ; — mais nous sommes toujours prêts à remplir
en cela les obligations que le covenant nous impose.
» Mais que sous prétexte du covenant, mal interprété, torturé hors de son véri-
table sens et de la justice, un roi soit accepté par vous et nous soit imposé, et que
ceci soit appelé « la cause de Dieu et du royaume, » et que ceci soit fait « à la
satisfaction du peuple de Dieu dans les deux nations, » — joignant à cela un dés-
aveu des méchants; sachez que celui (1) qui est à la tête de ces peuples, celui sur
qui repose tout leur espoir et leur bien-être, à présent même, a une armée papiste
en Irlande, combattant pour lui et sous ses ordres; qu'il a le prince Rupert,
homme dont la main s'est plongée profondément dans le sang de beaucoup
d'hommes innocents en Angleterre ; qu'il a maintenant cet homme à la tête de nos
vaisseaux, qui nous ont été volés dans un but méchant; qu'il a les vaisseaux fran-
çais et irlandais, commettant journellement des déprédations sur nos côtes ; qu'il
a de fortes combinaisons avec les méchants de l'Angleterre pour lever des armées
au milieu de nos entrailles, en vertu de nombreuses commissions qu'il a issues
récemment à cet effet. — Comment les intérêts de Dieu, pour lesquels vous pré-
tendez l'avoir reçu, et les intérêts méchants dans leur but et leurs conséquences,
tous concentrés en cet homme, comment ces intérêts peuvent être conciliés, c'est
ce que nous ne pouvons concevoir.
» Et comment nous croirions que pendant que des méchants, notoirement
connus, combattent et complotent contre nous d'un côté, et que de l'autre vous
vous déclarez en sa faveur, comment nous croirions que ce n'est pas « épouser la
» querelle et les intérêts du parti des méchants, » mais que c'est purement
« combattre sur les anciennes bases par les principes précédents, pour, la défense
» de la cause de Dieu et des royaumes, comme on le fait depuis douze ans, » ainsi
que vous dites; comment ceci serait « pour la sécurité du peuple de Dieu dans
» les deux nations, » ou comment nous opposer à cela ferait de nous les ennemis
des hommes pieux, selon vous, c'est ce que nous ne saurions comprendre. Parti-
culièrement, considérant que tous ces méchants prennent leur confiance et leur
encouragement dans les derniers arrangements de votre église écossaise (kirk) et
votre état avec votre roi ; car comme nous l'avons déjà dit, et comme nous vous
(1) Charles Sluart.
SUR OLIVIER CROMWELL. 3^7
le répétons, nous cherchons seulement « quelque caution suffisante » pour la sécu-
rité de ceux qui nous emploient; ce qui, dans notre opinion, ne se trouvera pas
dans quelques soumissions formelles ou feintes, de la part d'une personne qui ne
connaît pas d'autres moyens d'arriver à ses méchantes fins, et qui est, en consé-
quence, conseillée de céder en ce point par ceux qui ont assisté son père, et qui
l'ont jusqu'à présent poussé dans ses desseins les plus mauvais et les plus déses-
pérés : desseins renouvelés maintenant par eux. Comment pouvez-vous, dans la
voie où vous êtes engagés, nous défendre et vous défendre vous-mêmes de ces
maux ? c'est maintenant, autant que nous y sommes concernés, notre devoir de le
chercher.
» Si c'est là l'état de la querelle pour laquelle vous dites que vous voulez com-
battre notre armée, nous vous en donnerons l'occasion ; autrement, pourquoi se-
rions-nous ici? Et, si notre espoir n'est pas dans le Seigneur, il en ira mal pour
nous. Nous nous confions et nous vous confions à celui qui lit dans le cœur et qui
ajuste les rênes, celui avec qui sont toutes nos voies, qui a le pouvoir de faire pour
nous et pour vous au delà de ce que nous savons, et nous faisons des vœux pour
que cela soit en grande miséricorde de son pauvre peuple, et pour la gloire de son
grand nom.
» Et ayant rempli votre désir en rendant vos déclarations publiques, comme je
l'ai dit précédemment, je vous prie de faire de même en faisant connaître à l'état
et à l'église et à l'armée le contenu de cette lettre. Dans lequel but je vous en ai
inclus deux copies, et je demeure
» Votre humble serviteur,
» Olivier Cromwell. »
Pour coTïtre-balançer cette redoutable présence de Cromwell, qui disserte ainsi
l'épée à la main, et valoir au prétendant l'affection des calvinistes, on fait signer à
Charles II une déclaration dans laquelle il avoue les « péchés de son père, » et il
signe. Cependant Cromwell, campé sur les collines Pentland, surveille le mouve-
ment de ses ennemis.
A au conseil d'état, à Whitehall, cette lettre.
« Musselburgh, 30 août 1650.
» Monsieur,
» Depuis ma dernière, voyant que les ennemis ne se souciaient pas d'attaquer,
— et que cependant ils se formalisaient aisément des propos qui se tenaient
à ce sujet dans notre armée, ce qui amenait quelques-uns d'entre eux à venir
parler à nos officiers, et leur dire qu'ils voulaient nous combattre; — comme
pourtant ils restaient tranquilles dans leurs fortifications ou très-près, à l'ouest
d'Edimbourg, nous résolûmes, le Seigneur aidant, de nous en approcher en-
core, et de voir si nous pourrions les combattre. Et véritablement, si nous étions
arrivés une heure plus tôt, nous croyons que nous en aurions eu probablement
l'occasion.
» Dans ce dessein, le mardi, 27 courant, nous avons marché vers l'ouest d'Edim-
bourg, du côté de Stirling; l'ennemi, voyant cela , manœuvra avec toute la hâte
possible pour nous en empêcher, et les avant-gardes des deux armées escarmou-
568 DOCUMENTS NOUVEAUX
chèrent dans un lieu où les marais et les défilés rendaient difficile aux deux armées
d'approcher l'une de l'autre. Nous qui ne connaissions pas le terrain , nous avan-
çâmes, espérant en venir aux mains; mais nous trouvâmes cela impossible, à
cause des marais et des autres difficultés.
» Nous fîmes avancer notre canon , et nous tirâmes dans la journée deux ou
trois cents boulets sur eux; ils nous en envoyèrent aussi un grand nombre, et
c'est tout ce qui se passa entre nous tout ce jour-là. Nous avons eu environ vingt
tués ou blessés dans cette affaire, mais pas un officier. Nous sommes informés que
l'ennemi a eu environ quatre-vingts hommes tués et quelques officiers supérieurs.
Voyant qu'ils voulaient garder leur terrain , et que nous ne pouvions pas les en
chasser, et n'ayant plus de pain, nous fûmes obligés d'en aller chercher; nous
retraitâmes donc mercredi matin , vers les dix ou onze heures. L'ennemi voyant
cela, et craignant, comme nous le supposons, que nous allassions nous mettre
entre Edimbourg et lui, ce qui n'était pas notre intention, quoique notre mouve-
ment en eût l'air, l'ennemi retraita en toute hâte; et, comme il y avait un marais
et des défilés entre lui et nous, il n'y eut pas d'action importante, sauf des escar-
mouches entre l'avant-garde de notre cavalerie et la sienne, près d'Edimbourg,
sans perte considérable d'aucun côté, excepté qne nous lui prîmes deux ou trois
chevaux.
» Le mardi soir, nous fîmes halte à un mille d'Edimbourg et de l'ennemi. La
nuit fut tempestueuse et la matinée humide. Pendant la nuit, l'ennemi marcha
entre Leitb et Edimbourg, pour se mettre entre nous et nos vivres, car il savait
que nous n'en avions plus; mais le Seigneur, dans sa miséricorde, l'en empêcha,
et, nous en étant aperçus le matin, nous arrivâmes, par la bonté du Seigneur, au
bord de la mer, à temps pour nous ravitailler; l'ennemi était rangé en bataille sur
la colline près d'Arthur's-Seat , nous regardant, mais n'osant rien entreprendre.
» Et ainsi vous avez le récit des présents événements.
» Votre humble serviteur ,
» Olivier Cromwell. »
La petite ville de Dunbar. l'une des plus pittoresques et des plus sauvages de
l'Ecosse, est perchée sur un roc exposé à tous les ouragans de l'Océan germanique,
et forme, avec ses environs et son vieux château en ruines, une petite péninsule,
dont l'armée de Cromwell occupe la base. En face, dans la baie, il a ses vaisseaux;
derrière lui, les ravins de Lammermoor sont occupés par Lesley, général de l'ar-
mée écossaise, qui lui coupe la retraite. Le vent souffle, la pluie tombe, ses soldats
sont fatigués; il n'a que douze mille hommes exténués; Lesley en a vingt-trois
mille de troupes fraîches. Il trouve moyen de faire parvenir la lettre suivante au
puritain îlazlerig :
A sir Arthur Hazlerig, gouverneur de Ncwcastel, cette lettre.
« Dunbar, 2 septembre 4650.
» Monsieur,
» Nous sommes dans une position très-difficile. L'ennemi nous a bouché le
passage au déiilé de Copperspath, et nous ne pouvons le traverser sans presque
SUR OLIVIER GROMWELL. 569
un miracle. Il est tellement maître des hauteurs, que nous ne savons pas comment
passer par là sans la plus grande difficulté, et le temps que nous restons ici détruit
nos hommes, qui tombent malades au delà de l'imagination.
» Je vois que vos forces ne sont plus à présent en état de nous délivrer. En
conséquence, quoi qu'il nous arrive, vous ferez bien de concentrer autant de forces,
que vous en pourrez réunir, et le sud y contribuera autant qu'il le pourra. Cette
affaire concerne presque tous les hommes de bien. Si vos forces avaient été prêtes
pour tomber sur les derrières de Copperspath, cela aurait pu nous faire arriver
des secours; mais Dieu, qui seul est sage, sait ce qui est pour le mieux. Nous tra-
vaillerons tous pour le bien. Nos courages ne sont pas abattus, Dieu soit loué, —
quoique notre présente condition soit ce qu'elle est Et, véritablement, nous avons
grand espoir dans le Seigneur, dont nous avons éprouvé depuis longtemps la mi-
séricorde.
» Rassemblez effectivement contre eux autant de forces que vous le pourrez.
Envoyez à nos amis du sud pour qu'ils fournissent du renfort. Montrez à H. Vane
ce que je vous écris. Je ne voudrais pas que cela fût public, de peur d'augmenter
le danger. Vous savez l'usage qu'il en faut faire. Donnez-moi de vos nouvelles.
» Je suis votre serviteur ,
» Olivier Cromwell. »
Cette brièveté sévère annonce et la gravité du péril et l'énergie de l'homme.
Le 2 septembre 1650, vers quatre heures, il voit les troupes de Lesley se mouvoir
peu à peu, et s'échelonner en descendant vers le fond de la ravine qui sépare le
promontoire de Lammermoor. Il comprend qu'il s'agit pour lui, ou d'être anéanti
avec son armée , ou de vaincre; empruntant d'avance à Napoléon sa manœuvre
favorite, il se porte, avec presque toutes ses forces sur un seul point, sur l'aile
droite de Lesley qu'il enfonce, mais seulement après trois quarts d'heure de combat
et un grand carnage. Trois mille hommes tombent sur la place, et, élonné lui-
même de sa victoire, Cromwell s'écrie : « Ils fuient ! je jure qu'ils fuient! »
» — Halte! dit-il alors, chantons le psaume cent dix-sept! »
Et pendant que le soleil levant jetait son premier rayon sur la mer, pendant que
la cavalerie puritaine accourait de toutes parts, au bruit du clairon qui l'appelait
autour du chef, le puritain armé chantait ces vieux vers calvinistes, dont le mètre
est aussi suranné que le langage, et que douze mille hommes répétaient en chœur :
Oui! pour nous, toujours le Seigneur
Fut bon dans sa magnificence;
Les ennemis de sa grandeur
Disparaissent en sa présence.
Nations, louez le Seigneur !
Que toujours ceux qui le haïssent,
Comme aujourd'hui, pleins de terreur,
Devant son nom s'évanouissen! !
On Gt dix mille prisonniers, et Cromwell, après avoir écrit son rapport, qui n'a
pas moins de vingt pages, se hâta de dire à sa ménagère, Elisabeth Cromwell, qu'il
était encore vivant.
570 DOCUMENTS NOUVEAUX
Pour ma femme chérie, Elisabeth Cromwell, cette lettre.
c Dunbar, 4 septembre 1650.
» Ma très-chère ,
» Je n'ai pas le loisir d'écrire beaucoup, mais je serais tenté de te gronder de
ce que, dans plusieurs de tes lettres, tu m'écris que je ne devrais pas oublier toi
et tes petits enfants. Véritablement, si je ne vous aime pas trop, je crois que je ne
pèche pas beaucoup par l'autre extrême. Tu es pour moi la plus chère des créa-
tures ; que cela suffise.
» Le Seigneur nous a montré une miséricorde extrême : — qui peut savoir com-
bien elle est grande! Ma faible foi a été soutenue. J'ai été merveilleusement sup-
porté dans mon homme intérieur, quoique, je t'assure, je devienne vieux, et je sens
que les infirmités de l'âge s'emparent de moi rapidement. Plût à Dieu que mes
corruptions diminuassent aussi vite! Prie pour moi à ce dernier sujet* Henry Vane
et Gilbert Pickering te donneront les détails de nos succès récents. Mes amitiés à
tous nos chers amis. Je suis toujours à toi.
» Olivier Cromwell. »
Mayor, beau-père de Richard Cromwell , et que le puritain aimait fort , reçut
aussi la lettre que voici :
Pour mon bon frère, Richard Mayor, écuyer, à Hursley, cette lettre.
« Dunbar, 4 septembre 1650.
» Cher frère,
» Ayant une occasion aussi belle que celle de faire part d'une si grande misé-
ricorde que celle que le Seigneur a daigné répandre sur nous en Ecosse, je n'ai pas
voulu négliger de vous en faire part, tout surchargé d'affaires que je le suis.
» Mercredi, nous avons combattu les armées écossaises. D'après tous les calculs,
elles se montaient à plus de vingt mille hommes; nous en avions à peine onze
mille, et il y avait beaucoup de malades dans notre armée. Après avoir longtemps
invoqué Dieu, nous combattîmes plus d'une heure. Nous avons tué à l'ennemi,
d'après ce que l'on croit généralement, trois mille hommes; nous avons l'ait près
de dix mille prisonniers, pris toute leur artillerie, environ trente canons grands et
petits, outre les boulets, les mèches et la poudre, et des officiers supérieurs, en-
viron deux cents drapeaux et plus de dix mille armes. Nous n'avons pas perdu
trente hommes. C'est l'œuvre de Dieu, et elle est merveilleuse à nos yeux. Mon
bon monsieur, reportez-en toute la gloire à Dieu ; animez tous les vôtres et tous
ceux qui vous entourent. Priez pour votre affectionné frère,
» Olivier Cromwell. »
« Je vous prie de présenter mes amitiés à ma chère sœur et à toute votre fa-
mille. Dites, je vous prie, à Dorothée que je ne i'oublie pas, non plus que son
marmot. Elle m'écrit avec beaucoup trop de cérémonie et de compliments; j'at-
SUR OLIVIER CROMWELL. 371
tends d'elle une lettre tout unie. Elle est trop pudique pour me dire si elle est
enceinte ou non. Je demande à Dieu de répandre sa bénédiction sur elle et sur
son mari. Le Seigneur rend féconds tous ceux-là qui sont bons. Ils ont le loisir
d'écrire souvent, mais vraiment ils sont paresseux l'un et l'autre, et ils méritent le
blâme. »
Après quoi il marcha sur Edimbourg, pour achever sa conquête, et adressa aux
ministres rebelles la petite admonestation suivante :
Pour V honorable M. le gouverneur du château d'Edimbourg, cette lettre.
« Edimbourg, 9 septembre 1650.
» Monsieur,
» La bonté que Ton a montrée à vos ministres l'a été de bonne foi, pensant
qu'elle aurait pu être payée de retour; mais je suis bien aise dédire aux gens de
votre parti que, s'ils avaient toujours en vue le service de leur maître (comme ils
appellent cela), la crainte d'éprouver des pertes n'aurait pas causé un semblable
retour, et la conduite de notre parti, comme il leur plaît de dire à l'égard des mi-
nistres du Christ en Angleterre, aurait encore moins été une raison de persécution
personnelle.
» Les ministres en Angleterre sont protégés et ont la liberté de prêcher l'Évan-
gile, mais non sous ce prétexte de railler le pouvoir civil, de se mettre au-dessus,
et de l'avilir à leur gré. Aucun homme n'a été persécuté en Angleterre ni en
Irlande pour avoir prêché l'Évangile, et aucun ministre n'a été molesté en Ecosse
depuis que l'armée y est entrée. La vérité sied bien à la bouche des ministres du
Christ.
» Quand des ministres prétendent à une glorieuse réforme, et en posent les bases
en s'emparant du pouvoir mondain, quand ils font des mélanges mondains pour
obtenir ce but, comme la dernière convention avec leur roi, et qu'ils espèrent de
réussir dans leurs projets par son moyen, ils peuvent savoir que la Sion promise
ne sera pas bâtie avec un mortier si impur.
)) Quanta l'injuste invasion dont ils parlent, il fut un temps où une armée
écossaise vint en Angleterre sans y être appelée par l'autorité suprême. Nous
avons dit, dans nos proclamations, avec quels cœurs et pour quelle cause nous
venions, et le Seigneur nous a entendus, quand vous- ne le vouliez pas vous-mêmes,
dans un appel aussi solennel que tout autre que l'on voudrait y comparer.
» El quoiqu'ils semblent se consoler parce qu'ils sont des fils de Jacob, de qui,
disent-ils, Dieu a détourné sa face momentanément, cependant il n'est pas éton-
nant, quand le Seigneur a levé sa main si éminemment contre une famille qu'il
l'a fait, et si souvent, contre celle-ci, et que les hommes ne veulent pas voir sa
main, — il n'est pas étonnant si le Seigneur détourne sa face de pareils hommes,
leur jetant la honte pour cela et pour leur haine de son peuple, comme il en est
aujourd'hui. Quand ils mettront uniquement leur confiance dans l'épée de l'esprit,
qui est la parole de Dieu, laquelle a la puissance dabaltre les forteresses et toutes
les imaginations qui s'élèvent elles-mêmes, — laquelle seule est capable d'équar-
rir et d'ajuster les pierres pour la nouvelle Jérusalem, — alors et pas avant, et
572 DOCUMENTS NOUVEAUX
par ce moyen et par d'autres, sera bâtie Jérusalem, la cité du Seigneur, laquelle
sera la louange de toute la terre, la Sion du Saint des saints d'Israël.
» Je n'ai rien à dire, si ce n'est que je suis, monsieur, votre très-humble servi-
teur,
» Olivier Cromwell. »
A la poudre à canon succèdent les négociations théologiques, et Cromwell s'é-
tablit à Edimbourg pour les suivre de près. Il n'oublie pas sa femme Elisabeth,
qui lui adresse de temps à autre des lettres d'une orthographe plus qu'irrégulière,
mais d'un excellent sens; elle lui dit, entre autres choses, qu'il n'écrit pas assez
souvent au président Bradshaw. Cromwell lui répond cinq ou six lettres, celles-ci
par exemple.
A ma femme chérie, Elisabeth Cromwell, au Poulailler, celte lettre.
« Edimbourg, 16 avril 1651.
» Ma très-chère,
» Je loue le Seigneur de ce que je suis augmenté en force dans mon homme
extérieur; mais ce n'est pas assez pour moi, à moins que je n'aie un cœur pour
mieux aimer et servir mon père céleste, et que je n'obtienne un plus grand rayon
de la lumière de sa face, laquelle vaut mieux 'que la vie, et que je n'aie un plus
grand pouvoir sur mes corruptions. J'attends dans ces espérances, et je ne suis pas
sans espoir qu'elles me soient gracieusement exaucées. Prie pour moi; vraiment
je le fais tous les jours pour toi et pour toute la chère famille, et que Dieu tout-
puissant répande sur vous ses bénédictions spirituelles.
» Fais penser la pauvre Betzy à la grande miséricorde du Seigneur. Oh! je la
prie de chercher le Seigneur non-seulement quand elle a besoin de lui, mais de se
tourner vers le Seigneur en action et en vérité, et de ne pas s'éloigner de lui, et
de se méfier de la faiblesse de son propre cœur et des tentations des vanités mon-
daines et des compagnies mondaines, ce à quoi je crains qu'elle soit trop portée.
Je prie souvent pour elle et pour lui (1). Véritablement, ils me sont chers, bien
chers, et je crains que Satan ne les trompe, — sachant combien nos cœurs sont
faibles et combien l'adversaire est subtil, et comment la trahison de nos cœurs et
la vanité du monde ouvrent la voie à ses tentations. Que le Seigneur leur donne
la sincérité du cœur envers lui. Qu'ils le cherchent en sincérité, et ils le trouveront.
» Mon amour aux chers enfants ; je prie Dieu de leur accorder sa grâce. Je les
remercie de leurs lettres : qu'ils m'écrivent souvent.
» Méfiez-vous des visites de milord Herbert chez vous. S'il en fait, cela peut
causer du scandale, comme si j'étais en marché avec lui. Vraiment, soyez pru-
dente; — vous savez ce que je veux dire. Faites penser sir Henry Vane à l'affaire
de mes biens. M. Floyd connaît toutes mes intentions à cet égard.
»Si Richard Cromwell et sa femme sont auprès de vous, assurez-les de ma ten-
dresse. Je prie pour eux; Dieu le permettant, je leur écrirai. Je les aime bien
tendrement. En vérité, je ne puis pas encore écrire longtemps; je suis fatigué, et
suis ton
» Olivier Cromwell. »
(1) Elisabeth Claypole et son mari.
SUR OLIVIER CROMWELL. 573
Ces affections domestiques semblent reposer l'âme violente du puritain et du
guerrier, qui continue à serrer de près Charles II et ses partisans écossais, et qui
n'en écrit pas inoins à sa femme :
Pour ma fe mine chérie, Elisabeth Cromwell, au Poulailler, cette lettre.
» Edimbourg, 3 mai 1651.
» Ma bien- aimée,
» Je n'ai pu me décider à laisser partir ce courrier sans en profiter, quoique
j'aie peu de chose à écrire; mais en vérité j'aime à écrire à ma chérie qui est au
fond de mon cœur. Je me réjouis d'apprendre que son àme prospère : que le Sei-
gneur augmente de plus en plus ses faveurs envers toi! Le grand bien que ton
âme puisse désirer, c'est que le Seigneur jette sur toi la lumière de sa face, ce qui
vaut mieux que la vie. Que le Seigneur bénisse tous tes bons conseils et ton bon
exemple à tous ceux qui l'environnent ; qu'il entende toutes tes prières et qu'il te
soit toujours propice.
w Je suis bien aise d'apprendre que ton fils et la fille sont auprès de toi. J'es-
père que tu trouveras quelque occasion de donner de bons conseils à lui. Pré-
sente mon respect à ma mère et mes amitiés à toute la famille. Prie toujours
pour ton
» Olivier Cromwell. »
La bataille de Worcester met le dernier sceau à cette série de victoires si chère-
ment achetées, et l'Ecosse, comme l'Irlande, est enfin réduite. Il revient à Lon-
dres, où tout se prosterne devant le dictateur. Après l'avoir suivi dans cette re-
doutable carrière, non-seulement on ne s'étonne pas de le voir maître, mais on
admire qu'il ne se soit pas déclaré plus tôt souverain de la Grande-Bretagne. Grâce
aux lettres et aux documents recueillis par Thomas Carlyle, nous n'avons pas perdu
un des mouvements de l'athlète puritain.
C'est là un bon travail, et qui manquait. Le verbe de l'homme supérieur le
montre tout entier; c'est une partie, et peut-être la plus intime, de son action.
Malheureusement Carlyle, ne se contentant pas de ce travail, a trouvé carrière
pour son humorisme; dans les intervalles, il a jeté ses commentaires, ses bizarres
explications, souvent ses facéties.
Avec un tel plan et de telles idées, on doitbien penser que M. Carlyle n'estime et
n'admire pas Charles Ier, Fairfax, rien de ce qui n'est pas Cromwell ; il ne voit que
Cromwell. Il jette à flots la lumière sur cet homme, ou plutôt il l'inonde de lu-
mière : tous les antres objets s'effacent, les proportions disparaissent. A peine la
mort de Charles Ier est-elle indiquée de la façon la plus cursive et la plus rapide.
Rien n'existe que Cromwell. Les opinions de d'Israëli, d'Hallam, de Burnet, ne
sont pas même discutées. Tous les collecteurs de notes, de documents et de mé-
moires sont balayés à la fois sous le nom de Dryasdust (sec comme poussière),
emprunté à Walter Scott. Les quolibets et les sarcasmes sont prodigués. Tantôt
il appelle les recueils de Rushworth « la coagulation de la stupidité, » et, toutes
les fois qu'il en parle, il revient à ce mot; tantôt il traite d'Israëli de« montagne
de mensonges. » Il a toujours l'air de se parler à lui-même, et sans une grande
574 DOCUMENTS NOUVEAUX
fatigue et une exacte connaissance non-seulement de l'histoire, mais des écrivains
antérieurs, on ne parvient même pas à saisir le sens du commentateur nouveau.
Ce singulier modèle de mauvais style et de forte pensée ne peut donc être com-
paré à rien; des fumées et des «clairs sortent en même temps de sa grotte sybilline.
Une seule fois il semble dire que « jargon coagulé » signiûe Somcrs' Tracts. Sans
aucun doute, ces pamphlets que Somers a recueillis sont du u jargon ; » mais, si
Somers ne les avait pas « coagulés, » comment Thomas Carlyle aurait-il fait son
livre?
Il n'est pas plus juste pour les historiens qui l'ont précédé. Ni Bossuet, ni Hume,
ni d'israëli, n'ont de valeur à ses yeux. Cette ivresse inique du jugement person-
nel conduit à de mauvais résultats, et le coup d'œil d'ensemble est perdu. De ce
que M. Hallam est un peu sec, il ne s'ensuit pas qu'on ait le droit de le désigner
par un sobriquet, Sec-comme- Poussière, et parce queHeath a fait de Cromwell une
mauvaise biographie royaliste, il ne demeure pas prouvé qu'on puisse le nommer
sans cesse Pourr'Uure-Heath; tel est le nom de baptême que Carlyle lui donne.
Le roman, le poème, la satire, se mêlent, se combinent, se heurtent chez lui de la
façon la plus extravagante. Il s'arrête au milieu d'un grave récit et s'écrie : —
Abîme! — 0 mort ! ô temps! Il est peut-être bon de montrer au lecteur français
ce que c'est que cet étrange livre, et de lui donner quelque échantillon de cette
façon de faire. Voici une des phrases de Carlyle prise au hasard : a Si Sec-comme-
Poussièrc avait vu la semaille de la colline Saint-George, la chute menacée des
haies des parcs, et le galop vers Burford, il aurait réfléchi à ce que signifie
la conviction dans un temps sérieux, non pas de longues amplifications dans la
salle d'Exeter, mais une rapide et silencieuse pratique sur la face du globe, et
peut-être laisserait-il ses pauvres cheveux en paix. » Ce qui signifie : « Si le lec-
teur avait assisté aux tentatives des niveleurs, il saurait combien la foi est puis-
sante, et ne se fâcherait pas contre Cromwell. »
L'étude qu'il a faite de Cromwell est, au surplus, aussi minutieuse qu'utile. Il
prouve que l'hypocrisie tenait peu de place dans cette vie; la concentration, l'in-
tensité, la résolution, y occupaient presque tout l'espace. On voit le cyclope dans
sa caverne, essayant de lutter contre sa propre pensée, sa conscience et les ténè-
bres de sa position. Ce qui domine en Cromwell, c'est la force de la volonté et
l'audace de la ruse. On reconnaît là les caractères de ce portrait redoutable, gravé
d'après Cooper, et qui sert d'introduction au volume; une tête de sanglier aux
traits massifs et entassés, l'œil foudroyant, plein d'une exaltation comprimée et
prête à faire éruption ; une tête de fer, d'une vigueur effrayante, non sans quelques
indices d'une bonhomie vulgaire et d'une virile bonté. En elfet, dans ses rapports
de famille, Cromwell, on l'a vu, devient bonhomme. Carlyle se moque alors un
peu de lui et interrompt son héros pour lui adresser des phrases comme celles-ci :
« Votre altesse est tendre... elle a l'air sombre! » ou : « Votre altesse patauge;
c'est que l'affaire est difficile! »
C'est pour la critique une énigme assez rude qu'un tel livre. Au lieu de dire
qu'il y avait de la sincérité dans le puritanisme, il dit que, « comme il n'y avait
pas de flunkeyisme dans ce temps-là, » il le respecte. Qu'est-ce que le flunkeyisme ?
Un terme de jargon; Carlyle emploie des mots écossais, irlandais, latins et carly-
liens. Je ne connais que Hamann et Jean-Paul qui se soient donné de telles liber-
tés; aussi est-il difficile de discuter avec un homme qui parle par hiéroglyphes et
se réserve toujours un nuage pour asile.
SUR OLIVIER CROMWELL. 375
Certains penseurs, et quelques-uns puissants, ne parviennent jamais à la disci-
pline de leurs méditations. Préoccupés de l'idée, dominés par elle, ils en sont
amoureux et comme ivres. Hamann, parmi les Allemands, a été tel. Plusieurs des
philosophes qui lui ont succédé ont dérobé ses oracles, résultats qui lui étaient
échappés par bouffées nuageuses et ardentes, sans se classer et se coordonner
dans une atmosphère sereine et pure. Tel est aussi Carlyle. Ce n'est pas que le
style leur manque; ils ont de la couleur, de la verve et de l'éclat. Méprisant la
composition comme artificielle, ils deviennent difficilement populaires. Des esprits
plus lucides qu'eux s'assimilent, pour les classer, ces fragments, ces boutades,
ces aperçus, ces points de vue. Ils vont au fond du système et pénètrent dans le
sanctuaire, où ils allument la lampe, et l'on peut voir se dessiner l'édifice.
Ce travail de composition tient en grande partie à la tradition grecque et
romaine, et c'est dans les littératures germanique et anglaise qu'apparaissent les
plus étranges exemples de cette non-systématisation, de ce désordre volontaire,
de cette liberté de la pensée ne voulant relever que de ses caprices, que ces
caprices soient force ou faiblesse. On chercherait en vain en Italie, en Espagne et
en France, rien qui ressemble à Hamann, Jean-Paul, Novalis, Carlyle, ou au vieux
Thomas Brown. L'humorisme est la forme définitive, la forme sans forme de cette
indépendance ridicule, lorsqu'elle n'est pas souverainement féconde dans sa sau-
vage et impétueuse allure.
Je ne crois pas que jusqu'ici on eût appliqué à l'histoire cette méthode discur-
sive. Carlyle lui-même, en s'attaquant à la révolution française, avait été forcé de
s'astreindre au cadre des événements. L'histoire a une méthode dont elle ne peut
pas se dégager ; elle se meut dans le temps, qui a ses limites, et dans l'espace, qui
a les siennes. Carlyle s'était donc rejeté, en traitant la révolution française, sur
les tableaux, les scènes, les portraits, la recherche des effets lointains et des causes
secrètes. Cette fois il a été plus loin, et il a tenté une méthode nouvelle, l'histoire
humoristique. On a vu ce qu'il a inventé, et comment son livre, mauvais en soi,
précieux et bizarre, n'est nullement une histoire, on le pense bien.
Cromwell, après tout, ressort plus teiribie de ce travail incomplet. On le voit
auteur définitif de la scission protestante et armée du Nord, scission commencée
par les Nassau et par Luther, mise en train par Elisabeth. A ce titre, Cromwell est
un des plus grands noms modernes. Il se place, comme Charlemagne et Gré-
goire VII, au centre d'un mouvement politique immense qu'il assure et qu'il fait
triompher. Dans son admiration pour cette cause, Carlyle oublie toute justice.
Odin, Cromwell, Mahomet, incarnations d'une de ces pensées qui font tourner le
monde sur son axe, sont pour lui des dieux. Comme les idolâtres, il devient aveu-
gle ; comme les fanatiques, il devient féroce. Il n'a point de larmes pour les vic-
times, il n'a point de pitié pour ce qui est détruit.
Il semble que l'on n'ait pas remarqué les explosions successives de l'esprit du
Midi et de celui du Nord, qui ont pour représentants des héros différents. Au moyen
âge, Charlemagne représente et établit le génie féodal du Nord. Après lui et par
révulsion, Grégoire VII rétablit et étend le principe méridional de l'autorité;
ensuite éclate le même principe catholique en Espagne, avec l'inquisition et Isa-
belle-la-Catholique; il passe en France avec la ligue et s'établit, non sans restric-
tions, sous Louis XIV. Puis se fait jour de nouveau le principe de la liberté du
Nord qui s'était révélé sous sa forme religieuse et germanique avec Luther et qui
reparaît terrible avec Cromwell : Cromwell est l'action de Luther. Enûn règne
376 DOCUMENTS NOUVEAUX SUR OLIVIER CROMWELL.
Guillaume III, l'administrateur de la même croyance, le dernier venu. Quant à
Napoléon, c'est le continuateur du principe de l'autorité.
La généalogie du principe de l'autorité s'établit donc au Midi par les Romains,
— Grégoire VII et l'Italie, — l'inquisition et l'Espagne, — la ligue, Richelieu et
Louis XIV en France, — enfin Napoléon. Au Nord, la descendance du principe de
liberté s'établit par Arminius, — la féodalité hiérarchique, — Wycliffe en Angle-
terre, — Luther en Allemagne, — Nassau en Hollande et dans les Pays-Bas, — le
puritanisme et Cromwell en Angleterre, — Washington et l'Amérique septentrio-
nale. Au milieu de ces groupes en contraste, la figure de deux pontifes religieux
se laisse apercevoir : celle de Grégoire VII, qui établit dans le Midi le principe de
l'autorité sur le catholicisme, et celle de Cromwell, plantant au Nord le drapeau
de la liberté sur le protestantisme. Ces deux figures sont vraiment colossales, et
quand un des esprits les plus lumineux de ce temps, M. Villemain, les a choisies
pour sujets de ses études, on n'a pas assez rendu justice à ce qu'il y avait de pro-
fond dans ce double choix.
Le meneur et le dictateur qui a donné une forme et une réalité à la révolte
protestante du Nord, c'est Cromwell, qui lui a assuré l'empire. La ligue du Nord,
que W. Temple avait essayée, que Guillaume III avait régularisée, que les mains
de Burke et de Pitt ont consolidée, a eu cet homme pour grand moteur, et l'ap-
parition singulière d'un Mahomet protestant est un des plus curieux spectacles
du monde moderne.
Après avoir conquis la réalité du pouvoir, comment Cromwell en usera-t-il?
Quelle direction donnera-t-il à la politique de l'Angleterre, qui se trouve dans
ses mains? Le chef de parti, le guerrier et l'homme nous sont connus, le roi nous
reste à étudier; c'est ce dont nous nous occuperons bientôt. Ce qui demeure
acquis à l'histoire, c'est la sincérité fondamentale de Cromwell. Nous ne discu-
tons ici ni les actes de sa vie, ni la valeur de sa cause. Rien n'a plus contribué à
défigurer le portrait de ce fataliste déterminé que l'horreur du xvme siècle pour
le fanatisme. Du fanatique on a fait un hypocrite. Lequel vaut le mieux? Assuré-
ment c'est le fanatique; il a pour lui force et sincérité. L'hypocrite complet ne
réussit à rien. Ce n'est point avec un masque, même porté habilement, que l'on
dompte et domine les hommes; c'est par une grande conviction soutenue d'énergie
et servie par la ruse. Napoléon, qui a souvent trompé les hommes, avait sa foi, sa
religion, sa croyance. Il croyait au génie humain représenté par le calcul; il avait
la foi de l'algèbre, celle du progrès et de la civilisation. 11 est bon que le monde
sache que la ruse n'est pas seule maîtresse, et que, pour conduire ou séduire
l'humanité, il ne suffît pas du mensonge.
Philarète Chasles.
SOUVENIRS
D'UN NATURALISTE.
LES COTES DE SICILE.
IL
LE GOLFE DE CASTELLAMMARE. SANTO-VITO. *
En quittant la Torre dell' Isola, nous ûlâmes d'abord droit à l'ouest, laissant
sur la gauche Capaci et Carini, avec leurs riches vallées, que borde une côte basse
et sablonneuse. Bientôt, poussés par la brise, nous doublions la pointe de YOmo-
Morto, tournions brusquement vers le sud, et entrions dans la baie de Castellam-
mare, la plus grande de toutes celles qui découpent les rivages de la Sicile. Grâce
à cette admirable diaphanéité de l'air, dont notre atmosphère brumeuse ne saurait
jamais donner une idée, nous embrassions d'un coup d'œil ce magnifique bassin
qui s'enfonce à près de cinq lieues dans les terres, s'arrondit en demi-cercle, et
présente sur ses deux rives le contraste le plus frappant. A l'est, les sommets éloi-
gnés du Belvédère, du Monlelepre, du Monte-Mitro, du Firicino et du mont Boni-
fato dessinaient une vaste enceinte, aux gradins admirablement étages, qui, s'abais-
sant lentement jusqu'aux plaines de Partinico, portait jusque sur la plage ses
champs couverts de riches moissons ou de forêts d'oliviers. A l'ouest, au contraire,
le mont Baïda s'élevait brusquement du rivage et jetait jusqu'au cap de Santo-Vilo
(1) Voyez la livraison du 15 décembre 1845.
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sa chaîne de rochers arides, tandis qu'au fond du golfe le mont Inici semblait
sortir de la mer même et regretter l'étroit espace qu'il abandonnait à la ville tapie
au pied de ses rampes grisâtres.
La brise nous avait quittés : les bras de nos matelots la remplacèrent, et,
tandis que sous les coups cadencés de leurs rames la Sainte-Rosalie marchait
plus lentement vers Castellammare, nous pûmes observer à loisir un spectacle assez
curieux qui nous avait déjà frappés à noire arrivée en Sicile. Dans toute son éten-
due, l'horizon était d'une pureté parfaite; nulle part la plus légère vapeur n'affai-
blissait l'azur foncé du ciel, et cependant, en face de nous, vers le tiers supérieur
du mont Inici, des nuages aux formes changeantes rampaient sur les lianes de la
montagne, disparaissaient par instants pour se reformer sur un autre point au
bout de quelques minutes, et parfois se détachaient des rochers, où ils semblaient
prendre naissance, en formant une bande étroite qui ne tardait pas à s'évanouir.
Les lois générales de la physique expliquent facilement ce phénomène, qui
peut surprendre au premier abord. L'eau, ce liquide presque aussi nécessaire que
l'air lui-même à l'existence des êtres organisés, se mêle à notre atmosphère de
deux manières différentes. Tantôt elle devient entièrement invisible par suite d'une
véritable dissolution, et alors les instruments connus sous le nom d'hygromètres
sont nécessaires pour nous en révéler l'existence; tantôt, au contraire, ses molé-
cules réunies en petites sphères creuses flottent en l'air comme autant de ballons
microscopiques, et, par leur réunion, forment ces vapeurs visibles que nous appe-
lons brouillards ou nuages. Un simple refroidissement suffit pour faire passer su-
bitement la vapeur invisible à ce dernier état; car, comme tous les autres gaz,
l'air froid ne peut dissoudre autant d'eau que l'air chaud. Or, quand les rayons
du soleil frappent les flancs nus d'une montagne escarpée, la réverbération agit
rapidement sur les couches d'air environnantes. Devenues à la fois plus humides
et plus légères, elles s'élèvent le long de ce plan incliné, en formant de véritables
courants ascendants. Arrivées à une certaine hauteur, elles perdent leur excès de
calorique, et alors la vapeur invisible, revêtant la forme vésiculaire, se montre
tout à coup aux yeux de l'observateur; mais de nouvelles quantités d'air chaud
affluent sans cesse, se mêlent aux couches froides de ces régions élevées, les ré-
chauffent, et la vapeur, paraissant ou disparaissant tour à tour au gré de ces in-
fluences diverses, présente ces mouvements, ces transformations irrégulières qui
traduisent fidèlement aux regards la lutte du froid et du chaud.
Nous entrâmes dans le petit havre de Castellammare vers trois heures de l'après-
midi. Fidèles aux habitudes siciliennes, les chefs de la douane et de la santé étaient
couchés, et leurs employés, se conformant à la consigne, firent d'abord mine de
s'opposer à notre débarquement ; mais là où il règne, le despotisme est chose fort
commode pour ceux qui l'ont de leur côté, et, dans un pays où les chefs sont la
loi vivante, nos lettres de recommandation nous mettaient au-dessus des règles
ordinaires. Nous sautâmes à terre, en prononçant les mots magiques de Serra di
Falco et de Cacamo, et, quelques instants après, nous vîmes arriver doganelli et
sanilarii, qui venaient supplier nos excellences de vouloir bien les excuser de ne
pas s'être trouvés prêts à les recevoir. Nous agîmes en bons princes, et pardon-
nâmes généreusement. Bientôt cependant se présenta une difficulté plus sérieuse.
11 s'agissait de trouver un logement quelconque. Or, Castellammare, malgré son
port de commerce assez fréquenté et ses dix à douze mille habitants, ne possède
pas la moindre auberge, le moindre cabaret où le voyageur puisse, pour son argent,
d'un naturaliste. 379
passer une nuit. Heureusement Artese, en sa qualité de matelot caboteur, avait
partout quelque ami prêt à rendre service per l'onore et aussi un peu pour le
compliment ou étrenne que notre cuisinier ne manquait pas de promettre en notre
nom. Après quelques pourparlers, nous fûmes installés dans une espèce de chambre
basse, qu'on débarrassa tout exprès d'un monceau d'ognons à demi pourris, et
dont l'atmosphère acre et nauséabonde nous 6t presque regretter le triste parfum
de nos blattes. Il va sans dire, d'ailleurs, que l'ameublement resta tout entier à
notre charge. Comme à la halte précédente, on nous fournit des planches et des
chevalets; mais, pour compléter la literie, il fallut transporter de la barque au
logis nos couchettes et nos cabans.
Dans toute l'étendue du golfe qui porte son nom, Castellammare est le seul
point où les navires puissent trouver un abri sûr contre la tempête. On comprend
dès lors toute l'importance de ce petit port. Aussi n'avait-on rien négligé dans les
siècles passés pour en assurer la défense. La vieille ville était bâtie sur une langue
de rocher calcaire qui se détache du rivage et s'avance dans la mer. Une tranchée
large et profonde la séparait de la terre ferme, et de hautes murailles en partie
taillées dans le roc l'environnaient de toutes parts, tandis qu'à son extrémité un
donjon formidable enfonçait jusque sous les vagues les fondements de ses tours.
Une chapelle basse et voûtée, que décore la croix des templiers, peut faire sup-
poser que des moines guerriers présidèrent à l'établissement de ces forliûcations,
jadis imprenables peut-être, mais qui, faciles à dominer, ont perdu toute leur
valeur depuis la découverte de l'artillerie. Aussi sont-elles aujourd'hui entière-
ment abandonnées. Le château tombe en ruines, et ses débris sont livrés à une
population de mendiants que nous avons vus étaler leurs guenilles sur des portes
ornées encore de fières armoiries. Un pont de pierre à deux arches élevées a rem-
placé le pont-levis, et la ville, sortant de son enceinte crénelée, s'est répandue
tout autour du port, a gravi les premières pentes de la montagne, et étend chaque
année plus avant dans les champs ses rues droites et larges, bordées de maisons
à deux étages.
Nous avions cru trouver à Castellammare d'amples sujets de recherches et de
travaux ; dès le jour même de notre arrivée, nous reconnûmes que c'était là un
faux espoir. D'un côté s'étendait un rivage où dominaient le sable et les galets, de
l'autre des roches acores s'enfonçaient brusquement dans la mer, et ne portaient
que quelques touffes rares de fucus ou quelques rameaux de gorgones et de ca-
ryophyllies. A peine installés, il fallait donc songer à repartir; mais auparavant
nous résolûmes de visiter le temple de Ségeste, qui s'élève à deux lieues environ
de Castellammare, dans une contrée déserte, désignée aujourd'hui sous le nom
de Barbara.
Le lendemain, accompagnés de Carrael, et guidés par le deputato sanitario lui-
même, qui s'offrit pour nous servir de cicérone, nous sortîmes dr Casteliammare,
et suivîmes pendant quelque temps une route où se montraient encore ça et là
quelques traces du travail de l'homme; puis, quittant ce chemin jadis frayé, nous
entrâmes dans un véritable sentier sicilien Ici nous eûmes grand besoin, pour
ne pas renoncer à nos mulets, de compter sur la fermeté de leurs jambes; mais,
rassurés bientôt par la sûreté de leur allure et par l'instinct admirable avec lequel
ils se dirigeaient au milieu des pierres roulantes, des trous et des rochers, nous
reportâmes toute notre attention sur le paysage environnant. Le sentier s'élevait
peu à peu en contournant la montagne qui domine Castellammare, et, à mesure
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que nous avancions, la contrée, d'abord couverte de riches vignobles, de fermes et
de bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers, devenait de plus en plus pitto-
resque et sauvage. A mi-chemin, toute trace de culture avait disparu, et nos re-
gards ne rencontraient plus que de vastes landes arides se rattachant sur la droite
aux flancs décharnés du mont Inici. Tout à coup, à un coude du chemin, nous
nous arrêtâmes frappés d'admiration. A un quart de lieue de distance, au centre
de ce désert, qui semble avoir toujours échappé à l'activité humaine, se montrait,
posé sur une haute colline comme sur un piédestal, un des plus magnifiques mo-
numents de l'art antique. Le temple de Ségeste était sous nos yeux.
L'archéologie ne nous apprend rien de certain sur cet admirable édifice. Était-
il consacré à Vénus, à Cérès ou à Diane? L'histoire et la tradition sont muettes
sur celle question. Élait-il placé dans l'enceinte de la ville ou en dehors des murs?
On l'ignore également. On n'en sait guère plus sur l'époque de sa fondation ; mais
le caractère général de l'architecture, qui, tout en rappelant celle des temples de
Pseslum, présente quelque chose de plus rude et de plus grossier, semble accuser
une plus antique origine, et quelques historiens ont fait honneur de sa fondation
tantôt aux Troyens échappés à la ruine de leur patrie, tantôt aux Ëlymes, un des
peuples qui les premiers habitèrent la Sicile. Si ces conjectures sont vraies, la
conservation entière de ce monument contemporain des premiers temps histori-
ques n'en est que plus merveilleuse. Pas une seule de ses trente-six colonnes, de
près de trente pieds de haut, de plus de six pieds de diamètre, n'a chancelé sur le
dé qui lui sert de piédestal. Pas une pierre ne s'est détachée de cette corniche
toute simple qui couronne l'édifice de sa large saillie. A peine quelques frêles
graminées, quelques fenouils en arbrisseaux, quelques chamœrops aux feuilles
étalées en éventail, ont-ils poussé sur ces frontons tout unis ou dans les fentes
étroites qui séparent ces blocs solides aux arêtes encore vives, comme si l'ouvrier
venait de les tailler. Le seul signe de vétusté peut-être se trouverait dans cette
teinte générale qu'ont avivée les étés de plus de trente siècles, et qu'on ne saurait
reproduire qu'avec la terre de Sienne brûlée ou le rouge de mars.
De quelle indignation douloureuse ne doit pas être saisi l'artiste qui, arrivé en
face de cet auguste monument des âges passés, le trouve défiguré comme à plaisir
par la sotte vanité d'un contemporain ! Quelques atterrissements avaient engravé
le bas de l'édifice : le roi Ferdinand fit enlever les terres qui cachaient le soubas-
sement et le pavé ; puis il voulut immortaliser le souvenir de cette royale munifi-
cence, et une longue plaque de marbre d'un blanc sale, posée comme une énorme
tache au beau milieu du fronton, étale en lettres à demi dédorées cette inscription
fastueuse : Ferdinandi I régis augustissimi providentia restituit anno 1781. Ajou-
tons que le très-auguste monarque n'avait eu ni le mérite de l'idée, ni celui d'une
entière exécution : l'honneur doit en revenir, pour la plus grande partie, au duc
de Serra di Falco, qui, par ses belles recherches sur les antiquités siciliennes, a su
mériter une place parmi les plus célèbres archéologues modernes et le titre de cor-
respondant de l'Institut.
Du temple nous passâmes au théâtre, dont la scène parfaitement conservée et
les gradins inférieurs en assez bon état doivent encore au duc de Serra di Falco
et au roi Ferdinand de s'être vu débarrasser des débris qui les recouvraient. Le
temple et le théâtre, voilà tout ce qui reste de cette fière et opulente Ségeste,
autrefois rivale d'Agrigente et de Syracuse. De la ville et de ses palais, rien; pas
un pan de mur, pas un débris quelconque. La nature elle-même semble avoir subi
d'un naturaliste. 381
l'influence de cette dévastation inexplicable. Autour de ce temple miraculeuse-
ment resté debout, en face de ce théâtre si singulièrement préservé, se déroule
toujours la perspective grandiose que contemplèrent jadis les compagnons d'Énée
ou les successeurs des Lestrigons. Du haut de la colline où siégeaient les specta-
teurs, l'œil, partant des pentes abruptes de l'Inici, aperçoit les eaux du golfe et la
pointe de l'Omo-Morto bleuie par l'éloignement, remonte jusqu'aux pics du Boni-
fato, et s'égare ensuite dans un labyrinthe de montagnes dont les sommets étages,
pressés les uns sur les autres comme autant de vagues solides, se perdent en tout
sens à l'horizon, du mont Eryx à Corleone. Mais dans cet immense cirque dont
on croit occuper le centre régnent le silence, l'immobilité de la tombe; le mouve-
ment, la vie, l'homme, ne se montrent nulle part. Cachée par son rocher, Calata-
fimi ne laisse voir que les ruines de sa forteresse sarrasine; Alcamo disparaît
derrière une ondulation du terrain. Seul sur les flancs d'une montagne absolument
nue qui lui appartient tout entière, le château féodal des marquis de Cardillo
semble régner sur ce désert, et ajoute au caractère général de cet étrange paysage
en évoquant les souvenirs des sombres conceptions de quelques romanciers.
Au milieu de cette grande scène, et malgré l'impression profonde qu'elle pro-
duisait sur notre imagination, nous n'en restâmes pas moins naturalistes. Quelques
insectes bourdonnaient dans les champs couverts de graminées sauvages et de
fenouils de six pieds de haut. M. Blanchard put commencer sa collection et cap-
turer entre autres un charmant lépidoptère, seul représentant européen d'un genre
qui appartient essentiellement à l'Afrique : c'était la syntomis phéyëenne, qui, au
premier coup d'œil, ressemble bien plutôt à une grosse mouche qu'à un papillon
à cause de son corps allongé, de ses ailes étroites et rejetées en arrière, de sa cou-
leur d'un bleu d'acier tacheté de blanc jaunâtre. De notre côté. M. Edwards et moi
nous cherchâmes à atteindre quelques reptiles destinés à augmenter la curieuse
ménagerie fondée au Muséum par MM. Duméril et Bibron. Après avoir soulevé
bien des pierres et pris un exercice violenl, nous réussîmes à emprisonner dans
nos boîtes quelques jolies variétés de lézard et un très-beau scinque. Cet animal,
assez semblable à un lézard dont la tête, le cou, le corps et la queue seraient d'une
seule venue, est couvert d'écaillés lisses, luisantes et comme vernies. Il a joui
longtemps d'une immense réputation en médecine : Pline a vanté sa chair comme
un spécifique certain contre les blessures empoisonnées, et les anciens formulaires
lui attribuent toute sorte de propriétés dépuratives, excitantes, enlhelminliques,
analeptiques, aphrodisiaques, anti-cancéreuses, etc. Encore aujourd'hui, les Orien-
taux la regardent comme une sorte de panacée universelle. Il n'est pas étonnant
que dans les contrées où l'on croit à ses vertus imaginaires le scinque soit chassé
avec une sorte de fureur; aussi les habitants des déserts de la basse Egypte lui
ont-ils déclaré une guerre acharnée. Ils le font sécher au soleil, et l'envoient par
sacs au Caire et à Alexandrie, où il fait l'objet d'un commerce assez important.
Revenus le soir à Castellammare. nous quittâmes dès le lendemain ce petit
havre si pauvre pour nous, et notre embarcation, Ulant rapidement le long du
rivage occidental du golfe, se dirigea vers le cap de Santo-Vito. L'aspect de cette
côte elail peu fait pour nous arrêter. Partout un calcaire compacte s'avançait vers
la mer en pointes menaçantes, ou élevait daplomb sur les flots ses plans escarpes.
Çà et là s'ouvraient quelques grottes profondes où se montraient seulement de
beaux groupes de caryophyllies d'un jaune orangé: mais cette vue, loin de nous
séduire, nous poussait toujours plus loin, car déjà l'expérience nous avait appris
TOME T. 26
582 SOUVENIRS
que la présence de ce joli polype annonçait une stérilité complète sous tous les
autres rapports. Parfois aussi s'ouvrait dans le mur de rochers que longeait la
Sainte-Rosalie une brèche irrégulière qui servait d'entrée à quelque petite cale à la
grève sablonneuse ou couverte de galets. Toujours ces anses, quelque peu sûres
qu'elles fussent d'ailleurs contre le mauvais temps, se montraient dominées par
une ou plusieurs tours bâties sur quelque mamelon escarpé. Le nombre de ces
constructions, que nous avions prises jusque-là pour des espèces de phares, piqua
notre curiosité. Quelques questions adressées à nos hommes nous apprirent que
c'étaient autant d'ouvrages de défense élevés contre les pirates barbaresques, qui,
stimulés par le voisinage, peut-être aussi par les souvenirs de leur domination
passée, ne cessaient de tenter de véritables razzias sur cette terre de Sicile,
qu'arracha au joug de leurs ancêtres l'épée des fils de Tancrède. Le nombre de
ces tours est de près de deux cents, et dix mille hommes de garnison veillaient
sans cesse sur leurs créneaux, prêts à sonner la cloche d'alarme à la vue de la
moindre felouque, du moindre brigantin suspect. Depuis la conquête d'Alger,
toutes ces précautions sont devenues inutiles. Les soldats sont rentrés dans les
villes, et les tours abandonnées sur ces rives désertes ne servent plus qu'à témoi-
gner de la grandeur du service rendu par la France à la cause de l'humanité et de
la civilisation.
Cependant nous approchions du cap de Santo-Vito. Là, au dire de nos hommes,
nous devions trouver dans le santuario un logement des plus confortables et une
abondance de vivres que, depuis notre départ de Palerme, nous ne connaissions
plus que de souvenir. Il nous tardait d'autant plus d'atteindre cette terre promise,
qu'une pluie froide, poussée par un vent impétueux, commençait à glacer nos
membres, mal garantis par notre légère tente. Nous arrivâmes enfin, et du premier
coup d'œil nous reconnûmes que l'architecte qui éleva ce monument tout auprès
du rivage avait songé bien plus à la sûreté de ses habitants qu'à l'élégance de
l'architecture. L'église de Santo-Vito a tout l'aspect d'un château fort du moyen
âge. Une haute et grosse tour carrée, percée d'étroites meurtrières, lui sert de
clocher, et, pour s'emparer de cet inaccessible donjon dont les murs, d'une épais-
seur énorme, semblent défier l'artillerie elle-même, il faudrait presque un siège
en règle, quelque faible que fût la garnison. Au pied de la tour se groupent quel-
ques maisons presque toutes de fraîche date, et dont le nombre s'accroît rapide-
ment depuis qu'on n'a plus à craindre les pirates algériens. Les reliques de Santo-
Vito ont une grande réputation sur toute la cote : chaque année, un grand nombre
de pèlerins viennent demander à leurs vertus miraculeuses la guérison de l'âme
et du corps, et leurs offrandes assurent au sanctuaire qui les possède un revenu
considérable.
Le desservant de cette riche cure a le titre de chanoine et habite un presbytère
bâti au sommet du clocher. Des logements assez spacieux, destinés à donner l'hos-
pitalité aux pèlerins, occupent le reste de la plate-forme, et c'était là que nous
comptions nous installer; mais le maître du lieu ne parut nullement disposé à
partager avec nous son gîte aérien. Il nous reçut d'un air dur, soupçonneux, et
c'est à peine s'il crut nécessaire d'employer quelques formules de politesse en
nous conseillant de chercher un logement préférable à la petite chambre qu'il
disait pouvoir seule nous offrir. Tel ne semblait pas être l'avis de la jeune gouver-
nante du padre, belle Sicilienne au teint brun, à la taille cambrée, aux yeux noirs
étincelanls, qui nous examinait avec une curiosité mal déguisée. Malheureusement
d'un naturaliste. 383
elle ne fut pas consultée, et il fallut chercher fortune ailleurs. Après bien des
courses inutiles, Artese finit par découvrir, à un premier étage où l'on arrivait à
l'aide d'une trappe et d'une échelle, deux petites chambres éclairées par de pré-
tendues fenêtres sans carreaux, et un cabinet parfaitement obscur. En mettant en
réquisition tous les meubles disponibles du village, il parvint à réunir trois
chaises et deux tables, mais pas un chevalet, pas une planche, et cette fois nos
matelas furent tout simplement étendus sur le sol. Cette première difficulté vain-
cue, notre factotum reprit son rôle de cuisinier et s'occupa des vivres. Ici il ne fut
guère plus heureux que pour le logement, car pendant notre séjour à Santo-
Vito, à l'exception d'une vieille poule qu'une cuisson des plus prolongées eut
grand'peine à ramollir, notre nourriture se composa exclusivement d'œufs et de
cacio-cavallo.
On voit que tout n'était pas jouissance dans notre expédition. Certes, il n'y
avait pas grand mérite pour M. Blanchard et pour moi à supporter gaiement ce
que notre genre de vie présentait de pénible : nous étions jeunes et avions à
gagner nos épaulettes ; mais lorsqu'un homme de l'âge de M. Milne Edwards, que
vingt ans de travaux d'une importance incontestée ont élevé aux premières posi-
tions scientifiques, renonce au confort de son cabinet sans autre but que de tenter
des recherches nouvelles; lorsque, ne pouvant espérer pour récompense de son
travail que les résultats de ce travail même, il s'expose volontairement aux fati-
gues, aux privations que nous avons endurées, il faut bien le reconnaître, cet
homme donne à la science la preuve irrécusable d'un dévouement peu commun,
et, si sa parole en acquiert plus d'autorité, qui donc aura le droit de se plaindre
d'une influence si honorablement conquise?
Au reste, il faut le dire, toutes ces petites misères étaient bien vite oubliées
lorsqu'elles nous valaient d'amples matériaux d'étude ; mais à Santo-Vito cette
juste compensation nous manqua trop souvent. Le vent, qui chassait une pluie
glacée jusque sur nos tables de travail, poussait des vagues furieuses contre ces
côtes ouvertes de toute part, et nos petites bêtes, entraînées ou contraintes de
trouver un refuge dans les profondeurs de la mer, échappaient à tous nos moyens
de chasse. Souvent nous revînmes à vide de nos excursions. M. Blanchard trouva
cependant plus d'une curieuse observation à faire. Les rochers étaient couverts de
vermets qui, retirés dans leurs enveloppes solides et entrelacées, bravaient impu-
nément les chocs de la tempête, et notre compagnon pouvait s'en procurer à
loisir; les grands tritons lui arrivaient en abondance, et son travail sur les nerfs
de ces animaux commençait à présenter un véritable intérêt. Sur terre, il recueil-
lait plusieurs belles espèces d'insectes appartenant à la famille des mélasomes,
hôtes habituels des sables du rivage. Il reconnaissait que les zoologistes, trompés
par de petites dilférences extérieures, avaient multiplié outre mesure les espèces
en distinguant comme telles de simples variétés; il rectitiait aussi une erreur plus
grave en s'assurant que les différences sexuelles avaient conduit au même résultat,
et que, dans les genres Erodias, Tentyrie, et plusieurs autres, on avait souvent
séparé, comme étant spécifiquement différents, le mâle et la femelle d'uue même
espèce.
Parmi les insectes qui attirèrent l'attention de notre compagnon de voyage,
nous devons une mention spéciale aux fourmis, dont un grand nombre d'espèces
propres aux pays chauds habitent les côtes de Sicile. Mêlée aux riantes fictions de
la mythologie, l'histoire des abeilles est devenue populaire; mais, pour n'avoir
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pas été racontée par les poêles, celle des fourmis n'est pas moins merveilleuse.
Chez elles, plus encore que chez leurs sœurs, l'observateur peut admirer un étrange
mélange d'instinct et de raisonnement se manifestant dans des actes d'une com-
plication extrême. Leurs familles diverses, toutes soumises à un gouvernement
franchement républicain, présentent d'ailleurs dans leurs habitudes des différences
complètes. A côté d'espèces dont les colonies habitent constamment les arbres, où
elles trouvent et la nourriture et l'abri, il en est d'autres dont la vie s'écoule dans
de profonds et obscurs souterrains où ne pénétra jamais la lumière du jour. Il
en est qui, méritant en partie la réputation que leur ont faite les fabulistes, re-
cueillent péniblement et la nourriture du jour et celle du lendemain. Il en est
d'autres qui savent se procurer le nécessaire, peut-être le superflu, sans se donner
tant de peine, et qui, semblables aux peuples pasteurs, élèvent de véritables trou-
peaux de pucerons, les soignent dès leur enfance, leur construisent des abris ou
les parquent dans l'intérieur même de leur fourmilière, et, pour récompense de
ces soins, trouvent une nourriture abondante dans la liqueur sucrée que sécrètent
ces petits animaux. Il en est, enfin, qui dédaignent tous les soins domestiques,
mènent la vie fière et oisive des anciens peuples guerriers, et comme eux savent
se faire servir par des esclaves. Une des espèces que nous trouvions au cap de
Santo-Vito devait appartenir à ces tribus d'amazones, et, si le hasard nous eût
favorisés, nous aurions sans doute été témoins de quelqu'une de ces razzias que
Hubert a comparées à la traite des nègres; nous aurions vu, comme ce natura-
liste, les fourmis guerrières marcher en colonnes serrées sur quelque peuplade
voisine, faire le siège de la fourmilière, l'emporter d'assaut après une résistance
désespérée, et revenir triomphantes, chargées d'œufs ou de jeuues larves qui, se
développant sous leurs yeux et acceptant cet esclavage, leur rendront par la suite
tous les services que les Lacédémoniens exigeaient des Ilotes. Si, faute de temps
et d'occasions, nous ne pûmes assister à quelqu'une des scènes curieuses que les
fourmis présentent aux yeux des observateurs, nous voulûmes du moins emporter
un témoignage de leur industrie. Une de leurs cités souterraines fut enlevée avec
soin par M. Blanchard et destinée à venir prendre place dans les collections du
Muséum.
De son côté, M. Edwards, servi par un hasard heureux, put terminer à Santo-
Vito deux beaux travaux relatifs à l'organisation des béroés et des siéphanomies,
dont l'étude l'avait surtout préoccupé pendant notre séjour à la Torre dell' Isola.
Il put en outre vérifier et étendre à de nouvelles espèces ses observations précé-
dentes sur la distinction des sexes dans les méduses, sur l'organisation des équo-
rides, et cet ensemble de recherches, dont les résultats n'ont pas encore été pu-
bliés, jettera, nous en sommes certain, un jour tout nouveau sur un des groupes
les plus curieux de l'embranchement des rayonnes, la classe des acalèphcs.
Les naturalistes ont donné le nom de méduses à des animaux exclusivement
marins dont le corps ressemble à une cloche renversée, ou mieux peut-être à un
champignon dont le pied serait remplacé d'ordinaire par des appendices plus ou
moins multipliés. Tantôt ce corps singulier est incolore et d'une transparence
égale à celle du cristal; tantôt, décoré des plus vives couleurs et présentant un
aspect opalin, il semble emprunter sa brillante parure à de riches émaux. Long-
temps ces êtres bizarres furent dédaignés par les naturalistes, qui ne voyaient en
eux, comme l'avait fait Réaumur, qu'une espèce de gelée vivante; mais la science
moderne, de plus en plus exigeante, a su pénétrer les mystères de ces organismes.
d'un naturaliste. 385
M. Duméril un des premiers, injectant leurs cavités internes avec du lait, vit ce li-
quide se distribuer dans des canaux disposés avec une régularité presque mathéma-
tique. Les recherches de ce savant furent reprises successivement par divers
observateurs, et cette organisation, qu'on avait crue dune si grande simplicité,
sembla se compliquer davantage â mesure qu'on apprenait à la mieux connaître.
Dans les aurélies, les chrysaores, les rhizostomes et autres genres voisins, on dé-
couvrit des cavités digeslives, des systèmes de circulation, des organes de repro-
duction parfaitement caractérisés, et M. Ehrenberg, l'illustre micrographe de
Berlin, pénétrant plus avant encore, isola les éléments premiers de l'organisme,
et signala l'existence d'appareils sensoriaux qu'il regarda, très-probablement
avec raison, comme de véritables yeux.
Cependant, chez les méduses aussi bien que dans presque toutes les grandes fa-
milles animales, la machine organique présente des degrés très-divers de compli-
cation et de perfectionnement. A côté des genres que nous venons de citer, il en
est d'autres qui, dépourvus d'appendices inférieurs et d'une structure beaucoup
plus simple, semblaient atteints d'une dégradation très-avancée, et auxquels cer-
tains observateurs croyaient encore pouvoir appliquer, avec de légères restrictions,
les expressions de Réaumur. Chez les eudores, chez les équorées on n'avait pas dé-
couvert les organes de reproduction : un naturaliste allemand, M. Eschscholtz,
avait cru en conséquence pouvoir partager les méduses en deux groupes, distin-
gués l'un de l'autre par la présence ou l'absence de ces organes. M. Edwards a
démontré que cette distinction était fondée sur des observations incomplètes : il a
retrouvé chez les équorées presque tous les appareils découverts dans les aurélies;
il a montré que chez elles aussi les sexes étaient distincts et reconnaissables à des
signes caractéristiques. On comprend sans peine ce qu'ont d'important ces résul-
tats qui, sous le rapport des fonctions les plus fondamentales de l'être animé, réta-
blissent l'uniformité dans toute la famille des méduses.
Le naturaliste qui avait trouvé dans l'étude des méduses des faits aussi curieux
ne devait pas négliger les béroés, leurs voisines et leurs proches parentes. Ici les
caractères extérieurs présentent une variabilité qui pouvait faire supposer de
grandes modifications organiques. Émail ou cristal, le corps de ces animaux revêt
les formes les plus disparates. A côté des béroés proprement dites, qui ressem-
blent assez à de grands cornets, on trouve les callianires, au corps allongé, fes-
tonné, portant de chaque côté une espèce d'aile large et chargée d'un triple rang
d'épais bourrelets; les cydippes, parfaitement sphériques, semblables à de petits
ballons qui traîneraient après eux deux longs cordages contractiles; les cestes, en
forme d'épais ruban tout uni, de plusieurs pieds de long, de plus de trois pouces
de large, et qui portent le nom poétique de ceinture de Venus. A ne tenir compte
que des formes extérieures, les membres de cette grande famille des béroïdes
n'ont pour ainsi dire d'autre caractère commun que la forme et le mode d'action
desorganes du mouvement. Ceux-ci consistent en de très-petites palettes frangées,
couchées les unes sur les autres, et disposées en séries sur divers points du corps.
Ces palettes, presque microscopiques, sont continuellement en vibration, battent
sans cesse le liquide où flotte l'animal, et, malgré leur petitesse, meuvent très-
bien, grâce à la multiplicité des impulsions, ces corps d'une dimension souvent
assez considérable.
Malgré cette diversité si grande dans les formes extérieures, les béroïdes pré-
sentent dans leur organisation une uniformité remarquable. Les cavités internes
586 SOUVENIRS
sont plus ou moins allongées, les canaux circulatoires plus ou moins ramifiés, mais
partout se retrouvent les mêmes dispositions organiques. Cestes ou cydippes, tous
ces genres, en apparence si éloignés, semblent sortis du même moule, lorsque
l'on ne tient compte que des caractères anatomiques, et ces derniers sont très-re-
marquables : ils rapprochent les béroïdes des méduses, et les éloignent entière-
ment des mollusques acéphales, parmi lesquels certains auteurs modernes avaient
voulu les placer, à côté de l'huître et des autres coquillages voisins. Un seul fait
justifiera ce que nous avançons ici. Dans les mollusques acéphales, le tube alimen-
taire présente deux ouvertures, dont l'une sert à l'entrée des aliments, l'autre à
la sortie des résidus de la digestion, tandis que chez les béroïdes comme chez les
mollusques il n'existe qu'une seule ouverture, alternativement employée à ces
deux usages.
Un des résultats les plus importants des recherches de M. Edwards sur les
béroïdes a été de faire connaître leur système nerveux. L'existence ou l'absence
de cet appareil chez les animaux inférieurs a été de tout temps vivement débattue.
Quelques-uns des plus illustres naturalistes le leur refusent entièrement. Cuvier,
qui, sans être aussi absolu, partageait leur manière de voir, se laissa guider sur-
tout par cette considération, en établissant son quatrième embranchement du
règne animal, celui des rayonnes. De nos jours, au contraire, les admirables dé-
couvertes de M. Ehrenberg ont fait revenir sur ces arrêts évidemment prématurés;
et peut-être, par une réaction trop vive, a-t-on quelquefois admis un peu par
théorie ce qui n'existait pas en réalité. La gravité de la question, l'autorité des
hommes illustres qui professent, sur ce point, des opinions contraires, se réunissent
donc ici pour donner à des faits précis une haute valeur. Eh bien ! M. Edwards a
trouvé chez les béroïdes un système nerveux central, une sorte de cerveau d'où
partent des filets bien visibles qui se distribuent à tout le corps. Ces faits confirment
les résultats moins complets, sous quelques rapports, que l'étude des méduses avait
fournis à M. Ehrenberg. Ainsi les béroïdes, et très-probablement les méduses,
possèdent bien réellement ce système organique important dont Cuvier a cru pou-
voir dire de lui qu'il était l'animal tout entier.
A côté des méduses et des béroïdes, les naturalistes systématiques ont placé les
stéphanomies, qui, avec les autres acalèphes hydrostatiques, sont peut-être les
créatures les plus extraordinaires que le monde marin offre à l'observation des
naturalistes. Qu'on se figure un axe de cristal flexible, long quelquefois de plus
d'un mètre, tout autour duquel est attachée, par de longs pédoncules également
transparents, une multitude de petits corps allongés ou aplatis en forme de bou-
tons de fleur; qu'on mêle à cette guirlande des perles d'un rouge vif et une infi-
nité de filaments de diverses grosseurs; qu'on donne le mouvement et la vie à
toutes ces parties, puis qu'on se rappelle que chacune d'elles est un organe ayant
ses fonctions propres, l'un chargé de saisir la nourriture, l'autre de la digérer, un
troisième d'assurer la propagation de l'espèce, un quatrième de respirer, un cin-
quième peut-être de voir, et l'on n'aura encore qu'une faible idée du merveilleux
de cette organisation entièrement méconnue jusqu'à ce jour. C'est une sorte de
colonie formée, non plus par des individus distincts comme chez les polypes, mais
par des organes libres et flottants ; c'est un peu comme si, chez l'homme, la main,
la bouche, l'estomac, l'intestin, le poumon, indéfiniment multipliés, étaient atta-
chés à autant de fils partant d'une colonne vertébrale isolée. Tous ces appareils
se mêlent, s'entrelacent sans cesse les uns aux autres autour de l'axe mince qui
d'un naturaliste. 387
les réunit. Seuls, les organes de la locomotion sont groupés à part à l'extrémité
antérieure. Ils consistent en un nombre considérable de petites cloches soudées à
la tige centrale, et dont l'ouverture est dirigée en arrière. Ces clochettes se dila-
tent et se contractent sans cesse tour à tour. Par ces mouvements alternatifs, elles
chassent avec force l'eau contenue dans leur intérieur, sont poussées en avant
par la résistance du liquide, et entraînent après elles l'étrange corps qui les suit.
Cette structure, sans analogue dans le règne animal, fait des stéphanomies des
êtres tout à fait à part, et l'embryogénie seule, en nous révélant leurs affinités
réelles, pourra nous permettre de leur assigner une place dans nos cadres zoolo-
giques.
Des trois naturalistes de l'expédition, je me trouvai le plus mal partagé. Pen-
dant tout le temps de notre séjour à Santo-Vito, je ne vis pas un seul mollusque
phlébentéré ; les annélides même étaient rares. Cependant je pus commencer sur
un genre appartenant à ce groupe un travail terminé plus tard, et mettre sous les
yeux de mes compagnons les faits curieux que j'avais découverts sur les côtes de
la Manche, pendant mon séjour à Bréhat, relativement au mode de propagation
des syllis. D'après les observations de Muller, ancien zoologiste danois, on croyait
que ces petites annélides errantes, de deux à trois pouces de long, étaient fîssi-
pares, c'est-à-dire que chez elles un individu, d'abord unique, pouvait se partager
en deux moitiés qui, acquérant bientôt, l'une sa tête, l'autre sa queue, formaient
ainsi deux individus parfaits destinés à vivre d'une manière toute semblable. Ce
mode de génération, assez commun chez les animaux les plus simples, était déjà
très-remarquable pour les syllis, dont l'organisation est assez compliquée; mais
chez elles les choses se passent bien différemment.
Lorsqu'une syllis veut se reproduire, il se forme à sa partie postérieure une
suite d'anneaux dont le plus avancé s'organise bientôt en une tête ayant ses yeux
et ses antennes. Les deux annélides, mère et fille, restent cependant réunies par
la peau et par l'intestin, en sorte que la dernière ne profite que des résidus de la
nourriture avalée par la première. Pendant cette période de son existence, la syllis
de nouvelle formation manifeste, par ses mouvements, qu'elle jouit d'une vie et
d'une volonté propre, car souvent j'ai pu reconnaître qu'il y avait lutte entre les
deux, chacune voulant aller de son côté. En pareil cas, celle qui avait poussé
comme une sorte de bourgeon était presque toujours vaincue, et finissait par être
entraînée. C'est pourtant à cette dernière, et à elle seule, qu'est réservé le soin
d'assurer la conservation de l'espèce. Au bout d'un certain temps, on la voit se
remplir d'œufs en nombre tellement considérable, que son diamètre en est presque
doublé, tandis qu'il ne s'en montre pas un seul dans l'intérieur du corps de l'in-
dividu souche.
Lorsque ces œufs ont acquis un certain développement, la division devient com-
plète, et la nouvelle syllis jouit enfin de sa liberté; mais bientôt les œufs, gros-
sissant toujours davantage, se trouvent trop à l'étroit ; le corps se rompt, et l'a-
nimal meurt en laissant échapper les germes qui lui étaient confiés. Tous ces
phénomènes s'accomplissent exactement de la même manière chez les mâles. Eux
aussi produisent des bourgeons qui s'organisent en animaux parfaits; mais ici les
individus de formation nouvelle renferment, au lieu d'œufs, cette liqueur mysté-
rieuse dont le contact, comme celui du flambeau de Prométhée, suffit pour éveiller
la vie. Comme leurs sœurs ou leurs frères femelles, ils ne vivent que peu de jours,
et périssent en remplissant la tâche que leur assigna la nature. C'est là, je le crois,
.">88 SOUVENIRS
le premier exemple connu d'animaux à vie indépendante créés uniquement pour
servir de machines à reproduction.
Ces faits, d'abord accueillis avec incrédulité par les naturalistes qui ne voient
la nature vivante qu'au travers de leurs collections, purent être vérifiés bien des
fois par mes deux compagnons, et plus tard M. Edwards a montré qu'ils n'étaient
pas isolés. Dans le courant du voyage, il trouva une autre espèce d'annélide ma-
rine, proche parente des myrianes, qui se divisait non plus en deux, mais en sept
segments, tous ayant leur tête distincte, tous réunis en chapelet par la peau et le
canal alimentaire. Or, ici comme chez les syllis, l'individu primitif, qui certes
méritait bien le titre d'individu souche, ne contenait pas un seul œuf, tandis que
les six autres auxquels il avait donné naissance en étaient comme gorgés.
Une particularité bien digne de remarque, c'est que les jeunes syllis formées
ainsi de toute pièce ne ressemblent pas aux anciennes. Avant même d'être sépa-
rées de l'individu souche, elles diffèrent assez de ce dernier parleurs caractères
extérieurs pour que les zoologistes, qui veulent juger de tout par les dehors seu-
lement, se voient obligés, en vertu de leurs principes, de former deux espèces
distinctes, peut-être même deux genres, avec ces animaux dont l'un n'est qu'une
portion de l'autre. Que dire de principes qui entraînent de pareilles conséquences,
sinon qu'ils doivent inévitablement conduire à des erreurs qui, pour ne pas être
toujours aussi évidentes, n'en sont pas moins bien réelles? Mais que dire surtout
des hommes qui, en présence de ces faits, en présence de mille autres tout aussi
signiûcatifs enregistrés par la science moderne, soutiennent encore que la vraie,
la bonne zoologie repose uniquement sur ces principes?
En réfléchissant au singulier mode de propagation présenté par les syllis et les
myrianes, on est conduite se poser une question qui, au premier abord, peut pa-
raître assez étrange. Les individus primitifs ont-ils un sexe? Évidemment non;
ils ne sont ni mâles ni femelles, car aucun d'eux ne joue en réalité le rôle de père
ou celui de mère; ils ne sont jamais ni fécondants ni fécondés. Agissant tous de
la même manière, et comme des tiges qui pousseraient des bourgeons, ils donnent
également naissance aux individus secondaires. Chez ces derniers seulement se
prononcent les caractères des sexes, se développent les œufs et le liquide qui doit
féconder ces germes d'une nouvelle génération ; mais les petits qui sortent de ces
œufs ne reproduisent pas les traits de leurs parents immédiats : c'est aux indi-
vidus primitifs qu'ils ressemblent. Ainsi, chez les animaux dont nous parlons,
jamais les fils ne présentent les caractères du père et de la mère.
Voici des faits plus étranges encore. Depuis longtemps les zoologistes, toujours
guidés par les caractères extérieurs, ont admis dans l'embranchement des ani-
maux rayonnes deux classes distinctes dont l'une renferme les acalèphes, l'autre
les polypes. Dans la première se trouve la grande famille des méduses, dont nous
avons parlé plus haut. Parmi les polypes, la famille des hydraires renferme des
animaux presque toujours fixés, groupés en colonies, réunis par une partie com-
mune, tantôt semblable à la tige traçante de certaines plantes, tantôt ramifiée en
arbrisseaux, tantôt enfin étendue comme une sorte de plaque et recouverte par des
polypes serrés comme les brins d'une touffe de gazon. Eh bien! il résulte des dé-
couvertes de MM. Sars, Lowen, Van-Bénéden, Siebold, que certains polypes hy-
draires ne sont qu'une des formes transitoires que doivent revêtir quelques mé-
duses pour arriver à leur état définitif.
Qu'on ne croie pas qu'il s'agisse ici de métamorphoses comparables à celles des
d'un naturaliste. 389
insectes. Chez ces derniers, de chaque germe ou œuf sort une* larve qui, tour à
tour ver, chenille, chrysalide ou papillon, conserve toujours son individualité
propre. Chez nos rayonnes, les phénomènes sont bien autrement complexes. L'œuf
d'une méduse donne d'abord naissance à une larve ovoïde, ciliée, très-semblable
à certains infusoires. Après avoir joui quelque temps de sa liberté, cette larve se
fixe, se déforme, s'allonge, et devient une tige de polypier hydraire, sur laquelle
poussent, comme autant de feuilles, un nombre indéterminé de polypes bien ca-
ractérisés. Puis, un beau jour, sur cette même tige, naissent de nouveaux bour-
geons, qui, au lieu de présenter la forme des polypes, prennent peu à peu les
caractères des méduses. D'abord adhérents, ces bourgeons se détachent enfin, et,
devenus de véritables acalèphes, ils abandonnent leurs frères fixés et commencent
leur vie vagabonde, tandis que le polypier qui leur donna naissance continue à
végéter sur place et à pousser de nouveaux polypes. Ainsi, chez les rayonnes qui
nous occupent, un seul et même germe, après s'être modifié une première fois,
devient l'origine de deux sortes d'animaux entièrement dissemblables, et dont
les uns, toujours enchaînés au rocher qui les vit naître, mettent pour ainsi dire en
commun une portion de leur individualité, tandis que les autres, libres et isolés,
jouissent d'une vie complètement indépendante. Qui de nous ne crierait au pro-
dige, s'il voyait d'un œuf pondu dans sa basse-cour sortir un reptile, qui enfan-
terait ensuite de toutes pièces un nombre indéterminé de poissons et d'oiseaux?
Eh bien! la génération des méduses est pour le moins aussi merveilleuse que le
fait en apparence incroyable que nous venons de supposer.
Pour se passer chez des animaux inférieurs et trop peu observés jusqu'à ce jour,
ces phénomènes ont-ils moins d'importance? Non, certes. Et pour le zoologiste
vraiment digne de ce nom, qui, sans s'arrêter aux modifications plus ou moins cu-
rieuses de la forme, cherche à pénétrer les secrets cachés sous celte enveloppe;
pour celui qui, voulant se faire une juste idée de la création, s'efforce de saisir
tous les rapports établis entre les mille éléments de ce magnifique ensemble, ces
faits ont autant de valeur que si on les voyait s'accomplir chez le mammifère le
plus voisin de l'homme. Or, une de leurs premières conséquences, comme l'a dit
M. Dujardin, c'est de nous montrer ce qu'ont d'inexact les notions généralement
admises en zoologie sur la nature de ïespèce. Toutes les définitions données jus-
qu'à ce jour par les plus illustres maîtres de la science reposent principalement sur
la ressemblance des individus, et nous venons de voir que chez les syllis, chez les
méduses, cette ressemblance n'existe ni entre les fils et les parents, ni même entre
les frères. L'idée toute biologique de succession des êtres devra donc être substi-
tuée dorénavant à l'idée toute morphologique d'identité dans leurs caractères.
A ces résultats, qui touchent aux questions fondamentales de la zoologie, vien-
nent s'en ajouter d'autres plus généraux encore. Pendant bien des siècles, aux
yeux du savant comme aux yeux de l'homme du monde, le règne animal et le
règne végétal ont été séparés par des limites absolues. Aujourd'hui il n'en est plus
ainsi. A mesure qu'on a davantage cherché à préciser les différences prétendues
qui devaient exister entre ces grandes divisions de la création animée, on les a
vues s'effacer une à une. Sans doute, au sommet des deux règnes, le naturaliste ne
saurait se méprendre sur la nature animale ou végétale de l'être qu'il examine;
mais, à mesure qu'il descend en s'éloignant de ce point de départ, des analogies
apparaissent, des ressemblances se prononcent, et un moment arrive où l'examen
le plus scrupuleux ne suffit plus pour donner une certitude complète. A l'extré-
390 SOUVENIRS
mité des deux séries existent des familles entières que les botanistes et les zoolo-
gistes se disputent depuis des siècles, et dont leurs efforts combinés n'ont pu déter-
miner encore la nature ambiguë. Mais c'est principalement dans les divers modes
de reproduction, et pendant les premiers temps de l'existence, que se montrent les
rapports les plus multipliés, les plus intimes. On dirait que, dans l'accomplisse-
ment de l'acte où se manifeste le plus immédiatement sa puissance, la vie ne veut
employer partout que des moyens identiques, et qu'au moment d'animer la ma-
tière brute elle hésite et ne sait trop encore si elle fera du nouvel être un animal
ou un végétal.
Rappelons quelques exemples pour mieux faire saisir ces rapports. On sait que
chez les animaux, dans le plus grand nombre des cas, le concours de deux agents
est nécessaire pour assurer la perpétuité des espèces. Il en est de même chez les
végétaux. Ici les fleurs, réalisant d'ordinaire une des plus gracieuses fictions de la
mythologie païenne, sont à la fois mâles et femelles. Autour du pistil qui recèle
l'ovule se groupent les élamines dont le pollen doit féconder ce germe et en dé-
terminer le développement sous forme de graine ou de fruit. Dans les plantes qui
réunissent ainsi les deux sexes, chaque corolle est un lit nuptial où s'accomplis-
sent les plus secrets mystères de l'amour. Souvent aussi les sexes sont séparés.
Portés tantôt sur le même arbre, tantôt sur des arbres différents, les fleurs mâles
et les fleurs femelles sont obligées de compter sur un intermédiaire, et, pour que
l'épouse devienne mère, il faut que le souffle des vents lui apporte les émanations
vivifiantes de l'époux. Tous ces degrés divers se retrouvent dans le règne animal.
Là aussi, pour beaucoup d'espèces, la fable du fils de Vénus et d'Hermès devient
une réalité, et se complique même des circonstances les plus inattendues. Là aussi,
bien souvent, les mouvements de la vague ou le courant des fleuves doivent rem-
placer l'haleine des zéphyrs et suppléer à un rapprochement impossible entre des
individus fixés comme des plantes sur le sol qui les vit naître.
On pourrait toutefois signaler entre les animaux et les plantes, sous le rapport
dont nous parlons, une différence assez remarquable. Chez les premiers, les sexes
se reconnaissent en général pendant toute la vie à des caractères extérieurs ou in-
térieurs. Il n'en est pas de même pour les végétaux. Le dattier mâle et le dattier
femelle germent et grandissent l'un à côté de l'autre, en tout semblables entre eux
jusqu'au moment où l'apparition des fleurs révèle leurs destinations diverses. Les
syllis nous présentent un fait tout pareil. En temps ordinaire, on ne trouve chez
elles que des individus que rien ne distingue l'un de l'autre. Vienne l'instant de
la reproduction, et, comme le palmier pousse sa fleur, de même l'annélide pro-
duira des parties nouvelles qui s'ajouteront à ses anciens organes et revêtiront
seules les caractères essentiels des deux sexes. Ainsi l'arbre et l'animal sont éga-
lement neutres jusqu'à une certaine époque. Plus lard, chez le premier, le sexe
se montre dans la fleur; chez le second, dans l'individu secondaire : celui-ci peut
donc être considéré comme une véritable fleur animale venue sur l'individu pri-
mitif.
Poursuivons ce curieux parallèle, et voyons à quel mode de reproduction, ob-
servé dans le règne végétal, pourra se comparer celui que nous avons vu exister
chez quelques méduses.
Tous nos lecteurs connaissent l'agaric de couche, ce champignon que l'industrie
est parvenue à multiplier en si grande abondance pour satisfaire aux besoins de
la cuisine parisienne. Ce qui sert à nos repas n'est pas le végétal tout entier; ce
d'uk naturaliste. 391
D'est en quelque sorte que la fleur d'une production assez singulière que l'on
désigne en botanique sous le nom de mycélium. Cette production se compose d'un
grand nombre de filaments très-fins, formant une espèce de feutrage sur lequel se
développe à certaines époques la partie charnue vulgairement connue sous le nom
de champignon. Or, un mycélium d'agaric isolé ressemble beaucoup à d'autres
productions végétales, à ces moisissures qui naissent sur le bois pourri, dans des
lieux humides et obscurs. Néanmoins les botanistes, voyant celles-ci se propager
sans changer de forme, les ont depuis longtemps partagées en groupes particuliers
dont un porte le nom de mucédinées. Eh bien! M. Dutrochet. n des savants qui
ont su le mieux arriver à de grands résultats par l'observation des petits phéno-
mènes, reconnut, il y a peu d'années, que sous l'influence de certaines circon-
stances unemucédinée bien caractérisée pouvait donner naissance à un agaric, fait
aussi singulier au premier abord que si l'on voyait un chêne poussersur une ronce.
Ici la ressemblance avec ce que nous avons vu se passer chez les méduses est
vraiment merveilleuse. Des lames disposées sous le chapeau de l'agaric tombe une
spore ou corps reproducteur, de même que chez les méduses ovaire placé sous
l'ombrelle laisse s'échapper un œuf qui se change en larve ciliée. Cette larve se
fixe et produit un polypier, comme la spore, en se développant, donne naissance
à un mycélium. Soumis à certaines conditions, celui-ci conservera cette forme pre-
mière et poussera seulement des rameaux plus ou moins nombreux, de même
que le polypier enfantera des polypes. Tous deux pourront d'ailleurs se repro-
duire sous cette forme par bourgeons adhérents ou libres. Trompés par ces appa-
rences, les naturalistes perdront la trace de leur origine et les isoleront des cham-
pignons et des acalèphes; mais que les conditions changent, et le mycélium,
renonçant à son rôle de mucédinée, produira un agaric, le polypier engendrera
une méduse. Or, si le champignon n'est en réalité que l'organe floral du mycé-
lium, nous serons pleinement autorisé à adopter l'opinion émise par M. Dujardin,
à voir dans la méduse la fleur animale du polypier.
Rien ne serait plus facile que de multiplier ces exemples et de prouver de plus
en plus que, dans les divers procédés mis en œuvre dans les deux règnes pour
assurer la durée des espèces, la nature se copie en quelque sorte elle-même. Avec
tous les zoologistes qui ont étudié les polypes, nous citerions ces animaux qui se
reproduisent, à la manière des plantes, par bourgeons, par bulbilles, par bou-
tures. Avec MM. Adolphe Brongniart, Decaisne, Thuret et quelques autres bota-
nistes, nous montrerions en revanche les granulationsde certains polleus emprun-
tant un des caractères les plus essentiels de l'animalité et se mouvant à la manière
des infusoires ; nous mettrions sous les yeux de nos lecteurs ces spores des algues
d'eau douce, véritables larves végétales, qui, avant de se fixer, parcourent libre-
ment en tout sens, à l'aide de cils vibratiles, le vase où on les observe, et qui sem-
blent réaliser la métamorphose d'un animal en végétal. Nous verrions ainsi dis-
paraître un à un tous ces caractères différentiels si tranchés, que le savoir imparfait
de nos pères assignait aux deux règnes ; tous, disons-nous, jusqu'aux caractères
empruntés à la chimie, comme l'ont prouvé les curieuses analyses de jeunes tissus
exécutées par M. Payen, et les phénomènes si remarquables qui accompagnent la
fécondation des arum (i). A cette uniformité d'action, il est impossible de ne pas
(1) Voyez l'article sur les Tendances modernes de hi Chimie, livraison du ôl juillet 1842
de la Revue des Deux Mondes.
592 souvenirs d'un naturaliste.
reconnaître l'influence d'une cause unique et constante. Dès lors, la vie, ce je ne
sais quoi qui anime l'algue et le chêne, l'infusoire et l'éléphant, se montre à nous
comme une force universelle dont la nature intime nous échappe, il est vrai, tout
aussi bien que celle des autres agents, mais qui, reconnaissable comme eux à ses
effets, reste toujours et partout la même dans son essence, malgré l'inûnie variété
de ses manifestations.
A. DE QUATREFAGES.
LA
LIGUE EN 1846.
La ligue est sans contredit l'exemple le plus complet et le plus éclatant du
succès que peut obtenir un mouvement d'opinion en Angleterre. Pour la première
fois dans l'histoire de ce peuple essentiellement hiérarchique, on voit des bour-
geois, des parvenus, se mettre en campagne sans arborer quelque drapeau bla-
sonné et sans avoir à leur tête une fraction de l'aristocratie. Pour la première fois,
une réunion d'hommes luttant contre des intérêts que la constitution protège
n'appelle à son aide ni transactions ni délais, et remplit son programme, un pro-
gramme de révolution, dans l'intervalle des sept années que doit durer une légis-
lature. On a comparé les progrès de la ligue à la course d'une locomotive; elle
porte en effet le cachet, et elle est en même temps la merveille d'une époque
d'improvisation.
Je ne veux rabaisser aucune des tentatives qui ont été faites, depuis le commen-
cement du siècle, de l'autre côté du détroit, dans l'intérêt des libertés publiques.
Tous les monopoles ont été successivement attaqués : après le monopole religieux,
le monopole politique, et, après les privilèges qui avaient leur raison d'être dans
l'histoire, le monopole plus récent dont jouissent, pour les produits de la terre,
les propriétaires du sol. Aucune exception cependant ne tenait à de plus profondes
racines; le privilège foncier enchaînait l'intérêt de celui qui cultive à l'intérêt de
celui qui possède, et rien ne semblait plus difficile que d'aliéner à leurs maîtres
les vassaux de cette autre féodalité.
L'association catholique, qui détermina par son aptitude imposante les conces-
sions de 1S2I;, avait trouvé le terrain préparé par trente années de controverse.
Ce que le duc de Wellington accorda aux populations à demi soulevées de l'Ir-
lande, Pilt lui-même, dès 4 80i, l'avait jugé possible, en admettant les partisans
avoués de l'émancipation à siéger avec lui dans le conseil. L'union politique de
Birmingham, cette conjuration légale de toutes les classes de la société en faveur
394 LA LIGUE ANGLAISE.
de la réforme parlementaire, avait été précédée longtemps auparavant par les
démonstrations des grands seigneurs whigs obéissant à l'impulsion un peu radicale
du duc de Richmond et de lord Grey. Celui-ci n'accomplit qu'à la fin de sa car-
rière un projet qui en avait signalé les débuts. Encore fallut-il l'élan imprimé
aux idées de liberté en Europe, par la commotion de 1850, pour venir à bout
des résistances qu'un demi-siècle de propagande avait déjà ébranlées.
La cause de la ligue est la seule qui ait triomphé, sans cesser d'être une ques-
tion de classe, et sans trouver un appui réel, pas plus dans les rangs élevés de la
société que dans les régions inférieures. Elle a vaincu, grâce à une organisation
savante, par la simplicité des moyens , par le talent et par l'indomptable énergie
de ses chefs, par la puissance des intérêts qu'elle représente. Le succès de la ligue
a dépassé les espérances de ses partisans et les craintes de ses adversaires. Jamais
encore l'avenir ne s'était plus soudainement rapproché du présent. Au printemps
de 1839, lorsque les délégués de cette grande confédération , qui sortait à peine
de ses langes, vinrent présenter leur pétition à la chambre des communes, on
s'étonnait de la naïve confiance avec laquelle ils entreprenaient non pas de modi-
fier ni de corriger, mais de faire abolir sur l'heure et d'une manière absolue les
lois sur les céréales; et, dans ce parti réformiste qui les avait accueillis avec une
bienveillance un peu incrédule, les plus politiques leur disaient : « Abolir les lois
sur les céréales! vous auriez aussitôt fait de renverser la monarchie (1). »
La monarchie reste debout, mais le système protecteur a reçu le coup de grâce.
Les grands propriétaires et leurs fermiers, qui n'avaient, au dire de sir Robert
Peel, réclamé le privilège d'approvisionner le marché intérieur que poursuivre
l'exemple des manufacturiers et des marchands, vont être forcément ramenés à
cet âge d'or de leur innocence primitive, dont parle Adam Smith, quand il avance,
moins en économiste qu'en historien, que « les propriétaires fonciers et les fer-
miers, à leur éternel honneur, sont de toutes les classes de la société la moins
entachée de l'esprit de monopole. » L'aristocratie désormais ne peut plus gouver-
ner qu'en vertu de la capacité, et dominer que par la grandeur morale. L'industrie
lui dispute ses clients, et le commerce l'égale en richesse. Si donc l'aristocratie
ne change pas de caractère, le pouvoir changera de mains.
La ligue a grandi en peu de temps, elle a grandi avec les obstacles qu'elle
rencontrait; mais aucune association n'a eu des commencements plus humbles.
Trois hommes, je l'ai dit ailleurs (2), lui servirent de parrains à sa naissance : un
membre de la chambre des communes, le docteur Bowring ; le rédacteur du Man-
chester Times, M. Prentice, et un membre de la chambre du commerce, M. J.-B.
Smith. Sous ce patronage assurément plus éclairé que notable, un économiste
amateur, M. Paulton, allait de ville en ville, prêchant contre les lois qui restrei-
gnent-l'importation des grains étrangers. S'étant d'abord fait entendre à Man-
chester, il échauffa bientôt de sa parole les manufacturiers de Birmingham , de
Wolverhampton, de Coventry, de Derby, de Leicester et du Nottingham ; mais la
première démonstration un peu sérieuse fut la pétition votée, à la fin de 1838,
par la chambre de commerce de Manchester, pétition que l'on met aujourd'hui,
en matière de liberté commerciale, sur la même ligne que la fameuse déclaration
des droits. Il y était dit que, a sans l'abolition immédiate des lois rendues pour
(1) Discours de M. Cobden à Covent-Garden, 18 décembre 1845.
(2) Études sur V Angleterre, t. II.
LA LIGUE ANGLAISE. 395
empêcher l'introduction des grains, la ruine des manufactures devenait inévitable,
et que l'application , sur une plus grande échelle, du principe de la liberté com-
merciale pouvait seule assurer la prospérité de l'industrie et le repos du pays. »
Par cette démarche, qui eut un grand retentissement, la chambre de commerce
de Manchester se rendait l'organe de l'industrie britannique. En cela, comme en
toutes choses, depuis le règne delà vapeur, Manchester prenait l'initiative. Après
avoir donné à l'Angleterre la manufacture de coton dans la personne d'Arkrwight,
et le gouvernement modérateur dans la personne de sir Robert Peel, l'inépuisable
fécondité du Lancashire allait encore se signaler dans les instruments de l'agita-
tion libérale, en produisant un administrateur comme M. Wilson, des orateurs
tels que M. Cobden et M. Bright, et un nombre incroyable de ces natures d'élite
qui, en se dévouant à la chose publique, ne comptent pour rien les sacrifices de
temps et d'argent.
L'agitation populaire, même dans un pays tel que la Grande-Bretagne, où elle
sert de complément et d'auxiliaire aux pouvoirs établis, n'est en général qu'une
fièvre passagère de la société, qu'un vigoureux coup de collier donné, au moment
opportun, en faveur d'un intérêt ou d'une idée. La ligue seule a imaginé d'en faire
un moyen de gouvernement. Dès le début, la ligue a formé une sorte d'état dans
l'état. Depuis près de huit ans que le conseil de la ligue , ce parlement de la
réforme commerciale, siège à Manchester , il n'a pas cessé de rendre des décrets,
que son président promulgue, que son journal et ses pamphlets expliquent au
peuple, et que ses missionnaires vont ensuite faire exécuter dans les villes ainsi
que dans les comtés.
Cette courte, mais brillante histoire a trois époques bien distinctes : la période
contemplative, celle qui comprend les éludes, les tâtonnements et l'enseignement
par la presse et par la parole; la période active ou de propagande, qui s'étend de
1843 à 1845;enfin la période politique ou d'influence, celle où la ligue, faisant
et défaisant les majorités électorales, effraie l'aristocratie et amène les chefs de
parti à capituler. A chacune de ces époques, l'enthousiasme va croissant, et avec
l'enthousiasme les sacrifices. Le budget de la ligue grossit d'année en année :
en 1839,6.000 liv. sterl. ; en 1840 et 41,8,000 liv. sterl. ; en 1842,10,000 liv.
slerl. ; en 1843, 50,000 liv. sterl.; en 1844, plus de 100,000 liv. sterl. ; enfin,
en 1845, 250,000 liv. sterl. Je ne compte pas dans ces contributions volontaires
les 5 ou 600,000 liv. sterl. qui ont été dépensées par les clients de la ligue,
en 1844 et en 1845, à acquérir les propriétés qui leur confèrent les droits
électoraux.
Le conseil exécutif de la ligue se partage en comités, de même qu'un gouver-
nement distribue les matières d'état entre divers ministères. 11 comprend le comité
d'agriculture, le comité de commerce, le comité de publication, le comité élec-
toral, et jusqu'à un comité religieux. On aura une idée de l'étendue des relations
que le conseil entretient, quand on saura que, dans une contrée où le port d'une
lettre ne coûte que 10 centimes, il dépense en moyenne, pour ce seul article,
5 à 600 francs par jour. Plus de cent comités locaux, dans la Grande-Bretagne,
correspondent avec le comité central de Manchester.
Les publications qui émanent de la ligue sont innombrables. Outre un journal
hebdomadaire, qui, après avoir paru d'abord sous le titre d'Jtili-cor/t laiccircular,
et plus tard sous celui d'Jnti-bread-tcu: circulai', prit, en 1843, en agrandissant
son cadre et son format, le nom de la Liyuc elle-même, chaque semaine, des
596 LA LIGUE ANGLAISE.
milliers d'adresses et de brochures sont répandus d'un bout du royaume à l'autre.
En 1845, le chiffre total de ces envois s'est élevé à neuf millions de brochures
pesant ensemble deux cent mille kilogrammes. En 1843, le journal thc League a
publié un million d'exemplaires, et le conseil a dépensé, en publications de toute
espèce, une somme de 20,000 liv. sterl.
La parole n'a pas été moins active que la presse. En 1845, selon M. Fonteyrand,
qui a puisé ce renseignement à bonne source, quatorze orateurs avaient parcouru,
au nom delà ligue, cinquante-neuf comtés, et y avaient prononcé plus de six cent
cinquante discours publics. Dans les derniers mois de 1845, et sans parler des
nombreuses réunions qui eurent lieu dans la métropole, M. Cobden et M. Bright
avaient harangué la foule avide de les entendre, à Birmingham, Blackburn, Barn-
ley, Halifax, Hudderslield, Leeds, Sheffield. Wakefield, Preston, Glocester, Bristol,
Stroud. Bath, Noltingham, Derby et Wootton-under-Edge. Soixante meetings
avaient en outre été tenus dans les villes principales pour réclamer, dans la per-
spective de la disette qui s'annonçait, le libre commerce des grains. A aucune
époque, l'esprit humain n'avait fait, pour une cause, si grande qu'elle fût, de tels
frais de logique et d'éloquence.
Dans l'intervalle et comme en se jouant, la ligue semait les institutions utiles.
Elle bâtissait a Manchester un immense édifice, un temple élevé à la liberté com-
merciale, qui peut contenir dix mille personnes, et où l'industrie manufacturière
tient déjà ses assises. Elle prenait l'initiative de ces expositions de l'industrie, que
l'Angleterre ignorait, et qui, d'abord inaugurées à Manchester en 1842, se sont
renouvelées à Londres avec le même succès en 1835. Enfin, ne trouvant pas une
grande sympathie auprès du clergé de l'église anglicane, qui vit de la dîme levée
sur les fruits du sol. et qui dépend par conséquent de la propriété foncière, la ligue
convoquait à Manchester un concile des ministres dissidents, et faisait bénir par
eux, comme une autre croisade, cette levée de boucliers des villes contre les cam-
pagnes, de la bourgeoisie industrielle contre l'aristocratie.
11 y a loin encore de l'agitation au pouvoir, même dans les gouvernements les
plus populaires. La ligue avait beau inspirer l'opinion publique : sa voix, obéie à
Manchester, écoutée dans toutes les villes manufacturières, expirait à la porte du
parlement. La chambre des communes, la chambre qui était le produit du bill
de réforme, provoquée chaque année, par la motion de M. Villiers, à modifier les
lois sur les grains, avait constamment refusé, à une immense majorité, de porter
la main sur cette arche sainte de la propriété foncière. Désespérant d'agir par
l'opinion sur le parlement, la ligue résolut de s'adresser au corps électoral.
En 1854, sir Robert Peel, chef d'un parti vaincu, avait conseillé à ses amis
d'user dans leur intérêt, et contre leurs adversaires, des droits que l'acte de ré-
forme leur conférait. La ligue s'est approprié ce mot d'ordre : à l'exemple des con-
servateurs, elle enrôle les électeurs par centaines. Une chaumière qui représente
un loyer de quarante shillings donne le droit de voler aux élections de comté;
quiconque possède un capital de soixante livres sterling, un fils de famille, un
commis, un ouvrier même peut acquérir ainsi le suffrage. La population urbaine
va prendre droit de cité dans les campagnes, et l'épargne, qui n'était jusqu'à pré-
sent qu'une source d'aisance, mène enfin à l'indépendance politique. C'est l' avè-
nement d'une classe nouvelle, c'est presque un changement dans la constitution.
Les opérations électorales de la ligue ont été dirigées avec une telle activité,
que, dès la première année de ce travail et en agissant sur les listes urbaines, elle
LA LïSOE ANGLAISE. 597
avait déplacé la majorité dans trente-deux bourgs. Restaient les comtés, qui sont
la citadelle de l'aristocratie territoriale. La ligue en a envahi neuf, les plus consi-
dérables par la population et par la richesse, Middlesex, Lancastre, Warwik, Staf-
ford, Chester, York, Gloucester, Somerset etSurrey, représentant 145,000 votants,
ou le tiers des électeurs ruraux dans l'Angleterre proprement dite. Dans ces col-
lèges, elle a conquis en deux ans une majorité claire et nette de 16,446 voix (1).
Par ce seul fait, l'ascendant du parti conservateur était remis en question. Faut-il
s'étonner si les journaux tories ont sonné l'alarme, et si la coterie des ducs, lâchant
la bride aux sociétés d'agriculture, a voulu en faire encore une fois des agences
électorales?
C'est des conquêtes de la ligue en matière d'élections que date réellement son
influence. Jusque-là, comme l'a dit spirituellement M. Sidney Herbert (2), elle
ressemblait un peu à une armée de théâtre, faisant constamment parader les mêmes
acteurs. On entendait le bruit, mais on doutait du nombre. L'incrédulité s'est dis-
sipée à la publication des listes électorales. Quand on a vu tout le chemin que la
ligue avait parcouru en si peu de temps, on a compris qu'une puissance jusqu'alors
inconnue à l'Angleterre venait de se révéler, et les deux fractions de l'aristo-
cratie, les whigs comme les tories, sont accourues pour empêcher, en concédant la
réforme réclamée par la ligue, que le gouvernement du pays ne passât tout à fait
dans ses mains.
Je sais que les circonstances ont favorisé et hâté le succès de l'agitation. Le
déficit de la récolte, la perspective menaçante d'une famine en Irlande, le mécon-
tentement des ouvriers en Angleterre, voilà sans doute le plus formidable argu-
ment que l'on puisse invoquer contre le monopole des subsistances; mais cet état
de choses n'aurait pas suffi pour déterminer la chute définitive du système pro-
tecteur. L'Angleterre s'était déjà trouvée plus d'une fois aux prises avec les diffi-
cultés d'une disette, et chaque fois la suspension temporaire des lois sur les
céréales y avait pourvu. Le danger passé, la protection reprenait son empire ; les
propriétaires fonciers recommençaient à rançonner le peuple, et le gouvernement
se rendormait.
Il est certain qu'en ouvrant les ports du royaume aux grains étrangers, sir Ro-
bert Peel aurait pu, pour quelque temps, conjurer le mécontentement général.
Les mauvais résultats de la récolte n'ont pas décidé les hommes publics, mais leur
ont servi de prétexte et d'excuse pour colorer un changement de conduite. Sup-
posez que la ligue n'eût pas existé, ou qu'elle n'eût pas fait les mêmes progrès
dans la confiance des électeurs, toutes choses restant d'ailleurs égales, la pomme
de terre manquant à quatre millions d'Irlandais, et le prix du pain ayant augmenté
d'un quart ou d'un tiers en Angleterre, lord John Russell aurait-il écrit sa lettre
aux électeurs de Londres, et sir Robert Peel aurait-il provoqué une crise ministé-
rielle aux dépens de l'union qui régnait dans sa majorité, afin d'étendre le prin-
cipe de la liberté commerciale jusqu'à ces régions de l'intérêt aristocratique, d'où
il l'avait tenu jusqu'alors soigneusement écarté?
Évidemment ce n'est pas une de ces convictions désintéressées qu'impose
l'amour purement contemplatif de la science, c'est la raison d'état qui a parlé. Le
chef des whigs a passé du côté de la ligue, à laquelle il apporte l'autorité de son
(1) Discours de M. Georgo Wilson à Manchester, décembre 1845.
(2) Chambre des communes, séance du 9 janvier.
TOME I. 27
598 LA LIGUE ANGLAISE.
nom et le concours d'un grand parti politique, quand il a vu que cette agitation
prenait le caractère d'une lutte acharnée entre l'intérêt manufacturier et l'intérêt
agricole, et que les gens de Manchester étaient devenus assez forts pour donner le
signal d'une guerre intestine entre les diverses classes de la société. Il est venu
diriger le mouvement pour rester maître de le modérer et de le rendre moins
exclusif. Quant au chef auquel appartient la direction du parti conservateur, il a
jugé bien vite, avec la sûreté habituelle de son coup d'œil, que, s'il permettait à
lord John Russell d'occuper cette position, c'en était fait du gouvernement, qui
laissait usurper ainsi son rôle d'arbitre. Perdre la majorité d.jns la chambre des
communes et retomber peut-être dans la situation d*une minorité factieuse, voilà
le sort qui était réservé au parti conservateur, dans le cas où le programme de
1812 serait resté le programme de 1846. Sir Robert Peel n'avait pas tiré mira-
culeusement l'aristocratie de dessous les décombres de la réforme, en 1834, pour
la laisser périr douze ans plus tard, en défendant sans espoir la brèche ouverte
dans la législation sur les céréales. Aux dépens de sa réputation et de son repos,
il a préféré faire violence, pour le sauver, au grand parti qui lui avait confié ses
destinées.
<* J'ai toujours prévu, disait M. Cobden dans une assemblée publique, à la fin
de décembre, que nous aurions à culbuter, avant de réussir, un ou deux gouverne-
ments (1). » La prophétie s'est accomplie à la lettre. En effet, non-seulement la
ligue a renversé le ministère de sir Robert Peel tout le temps qui a été nécessaire
pour humilier la résistance du duc de Wellington, mais elle a réduit encore les
whigs à la dure nécessité d'étaler les infirmités qui leur rendaient l'exercice du
pouvoir impossible. La ligue a obligé le ministère tory à faire en quelque sorte
peau neuve; elle a fait avorter dans son germe la tentative de ranimer l'ancienne
combinaison whig. Le terrain du gouvernement est donc maintenant déblayé et
peut recevoir la semence nouvelle.
Dans l'intervalle qui s'est écoulé entre la reconstitution du ministère et la pré-
sentation au parlement du projet de réforme commerciale élaboré par sir Robert
Peel, les deux partis extrêmes, qui sont les véritables personnages de ce drame,
ont cherché à se fortifier et à faire des recrues. Les résultats obtenus sont-ils les
mêmes pour l'un comme pour l'autre, et sont-ils également préparés à la bataille
décisive qui va s'engager?
La ligue a montré une rare habileté dans cette crise. La vapeur des révolutions
lui avait d'abord monté à la tête : en présence des cabinets faits ou à faire qui
s'écroulaient l'un sur l'autre, elle imaginait déjà qu'aucune puissance ne tiendrait
devant elle, et quelques paroles de haine ou de subversion s'étaient mêlées à ses
cris de victoire; mais la réflexion n'a pas tardé à modérer cet emportement,
qu'expliquait d'ailleurs ce qu'il y avait d'inattendu dans le succès. Pour ne gêner
aucune combinaison, pour éviter d'être un embarras et un obstacle, la ligue a
pris une attitude expectante. Après avoir pourvu à toutes les éventualités par l'ou-
verture de cette magnifique souscription que les manufacturiers de Manchester
ont remplie dans une soirée jusqu'à concurrence de 15,000,000 de francs, elle
a suspendu ses réunions publiques. M. Cobden et M. Rright ont laissé la parole
aux événements. Le théâtre de l'agitation, la salle de Covent-Gai den, a été rendue
(1) o I hâve always expected that we should knock one or two governements on the
head, before we succédée! . » (Speech at Covent-Garden.)
LA LIGUE ANGLAISE. 399
aux amusements de la saison. Toute polémique a cessé, et l'on met ce repos à
profit pour resserrer, dans l'intérieur du parti, les liens un peu relâchés de la
discipline.
En attendant, les manufacturiers, qui forment le conseil exécutif de la ligue,
ont pris individuellement, mais sous une inspiration commune, une résolution qui
va les réconcilier tout à fait avec les classes inférieures. On sait que les ouvriers
des manufactures, loin de s'associer à l'attaque dirigée par les organes de la bour-
geoisie contre les privilèges dont jouit la propriété foncière, avaient protesté, à
plusieurs reprises, de leur indifférence profonde pour ce mouvement. Bien peu
d'entre eux. en effet, comprennent la différence de situation qui résulte pour un
ménage laborieux du bon marché des aliments, et ils ne ^'inquiètent généralement
que de la hausse ou de la baisse des salaires. L'aristocratie, avec laquelle ils ne
sont pas habituellement en contact, ne saurait froisser leurs intérêts immédiats.
ou leur devenir odieuse. La domination qu'ils supportent avec impatience, c'est
celle du maître qui les emploie. Voyant se former sous leurs doigts les richesses
que l'industrie accumule, ils finissent par croire que les profits de cette industrie
se répartissent d'une manière trop inégale entre le capital et le travail. De là les"
coalitions qu'ils trament entre eux. tantôt pour obtenir une augmentation dans le
prix de la main-d'œuvre, tantôt pour amener une réduction dans le nombre des
heures que dure la journée.
Sur ce dernier point, celui que les ouvriers ont le plus à cœur, les chefs de la
manufacture sont prêts à faire les concessions que réclame l'opinion publique. Ils
ont déclaré qu'aussitôt après l'abrogation des lois qui concernent les céréales, la
durée du travail dans les usines et dans les ateliers serait réduite à onze heures
par jour. L'expérience de quelques-uns d'entre eux, et notamment de la maison
Gardner. à Preslon, autorise à penser que la quantité des produits ne diminuera
pas dans la proportion des heures retranchées au travail, et que les salaires gar-
deront, à peu de chose près, le même niveau ; mais en revanche la santé des
femmes et des jeunes gens, la moralité des ménages et l'ordre public y gagneront
parmi les populations industrielles. Les ouvriers auront plus de temps à donner a
la culture de leur intelligence et à l éducation de leurs enfants; la famille cessera
d'être une exception sociale, à l'usage exclusif des classes que la fortune a élevées
au sommet de sa roue.
Cette concession des fabricants paraît avoir calmé les haines qui fermentaient
dans les bas quartiers des villes industrielles. La cherté du pain a contribué aussi
à ouvrir les yeux de la classe ouvrière; elle commence donc à faire cause com-
mune avec la ligue, et figure au rang le plus humble, mais non pas le moins im-
portant, de ses souscripteurs. Désonnais la ligue ne se bornera plus à représenter
les classes moyennes: les maîtres de la manufacture seront aussi les chefs des
ouvriers. Les multitudes, qui manquaient à cette grande armée, entrent enfin dans
les cadivs. La puissance de la ligue est complète et presque sans bornes; malheur
à qui la mettra dans la nécessité d'en taire usage!
Pendant que la ligue attire à elle de nombreuses recrues des deux extrémités
de l'échelle sociale, le parti des propriétaires fonciers, qui avait sous la main une
clientèle dès Ion-temps assurée dans la popftl Uion des campagnes, voit la plupart
de ces vassaux, dont la fidélité a été récompensée par la misère, impatients d'é-
chapper à L'oppression qui pèse sur eux. Pendant que l'armée industrielle grossit.
l'armée agricole se dissipe. Les fermiers tiennent encore bon, quoique plusieurs.
400 &A LIGUE ANGLAISE.
séduits par la prospérité des districts de l'Ecosse, où le fermage se paie en grains,
se soient déclarés pour l'abolition des lois sur les céréales; mais parmi les labou-
reurs, les simples journaliers, le mécontentement est unanime. Ils peuvent gagner à
un changement, et ils n'ont absolument rien à y perdre. Pourquoi défendraient-ils
les lois sous l'empire desquelles ils sont descendus à cet état de dégradation dont
aucun autre peuple libre en Europe ne présente le spectacle?
Les journaux conservateurs ont rendu compte des nombreux meetings qui ont
été tenus dans les comtés, soit pour sommer les députés trop libéraux de donner
leur démission, soit pour recevoir le serment prêté au système protecteur par les
députés fidèles, soit même pour écouter les lamentations du duc de Richmond, et
pour faire un auto-da-fé solennel de quelque numéro du Times. De pareilles solen-
nités peuvent exercer de l'influence sur les décisions de la chambre des communes,
et déterminer par exemple des membres scrupuleux ou timorés à abandonner
leur poste; mais elles ne détourneront pas le courant de l'opinion publique. Les
hommes qui assistent à ces réunions ne l'espèrent point eux-mêmes, car le ton de
leur harangue est uniformément celui du désespoir, et je ne sais plus lequel de
ces malencontreux orateurs n'a pas fait difficulté d'annoncer à son auditoire que
le projet du ministère recevrait la sanction du parlement.
Aux doléances des squires et aux déclamations des ducs, il n'y a qu'à opposer
le récit des réunions dans lesquelles les laboureurs n'empruntent pas, pour expli-
quer leur situation, la voix de leurs maîtres. Vers la même époque où la société
centrale d'agriculture, présidée par le duc de Richmond, s'insurgeait contre sir
Robert Peel et contre la ligue, un million de laboureurs s'assemblaient à Goa-
tacredans le comté de Wilts pour délibérer sur leur commune détresse. Ce mee-
ting avait lieu, par une soirée d'hiver, dans un carrefour formé par plusieurs routes.
La pauvreté de ces bonnes gens ne leur avait pas permis d'élever une tribune pour
le président et pour les orateurs, ni d'offrir un abri à l'auditoire. Une planche,
supportée par quatre pieux et adossée à une haie, servait de plate-forme, et ciuq
ou six lanternes éclairaient de leur lumière douteuse des groupes composés de
femmes et d'enfants en haillons. Un laboureur avancé en âge, étant appelé à pré-
sider, dit ces simples paroles :
« Vous savez, compagnons, par votre propre expérience, que nous sommes dans
la détresse et dans la pauvreté. Vous êtes réunis ici ce soir pour faire connaître
cette détresse à sa majesté et à ses ministres, pour les prier d'ouvrir les ports et
de rapporter les lois sur les grains, qui sont injustes, afin que nous puissions, nous
et nos familles, jouir des bienfaits de la Providence. En ce qui touche mes propres
souffrances, je n'ai que six shillings (7 fr. 55 c.) par semaine pour vivre et pour
faire vivre ma femme avec deux petits enfants. Je ne puis pas gagner assez pour
notre subsistance. Il faut trouver 6 liv. st. 10 sh. (168 fr.) par an, pour payer le
loyer de la maison que j'occupe et du jardin, et la récolte de pommes de terre a
manqué. Je dis donc : Unissons-nous tous ensemble, et demandons la liberté du
commerce. (Applaudissements.) La liberté du commerce pour toujours ! (Nouveaux
applaudissements.) Pourquoi avons-nous été jetés dans ce monde? n'est-ce pas
pour le bien de la société?... Dieu nous a donné l'intelligence, la volonté et des
facultés, qu'il fait servir d'instrument à ses desseins. Dieu jeta les yeux sur son
peuple en Egypte, et, voyant l'affliction dans laquelle il était plongé, suscita Moïse
pour le délivrer. Plus tard il suscita Gédéon pour tirer ce peuple des mains des
LA LIGUE ANGLAISE. 401
Madianites, et Cyrus pour faire cesser la captivité de Babylone. Dans une époque
plus voisine de la nôtre, Dieu appela Olivier Gromwell et plusieurs autres pour
faire ce qui devait être fait. Aujourd'hui, n'y a-t-il pas aussi un Cobden, un Bright
et un Radnor? Il ne nous appartient pas de rechercher si ces hommes sont bons
ou méchants; il nous suffit de savoir qu'ils font une œuvre bonne et morale dans
l'intérêt de la nation. (Applaudissements.)
» Il est une classe de personnes dont je voudrais parler, parce que vous en avez
quelques-uns parmi vous, pauvres gens, qu'il faut plaindre, parce qu'ils craignent,
là où la crainte ne devrait pas exister. Ils craignent d'être renvoyés de leur tra-
vail et chassés de leur maison ; ils ont peur de tel homme puissant, ou de tel
autre également puissant, ou de tel autre encore; ils redoutent la furie de l'op-
presseur. N'ayez pas peur, mes pauvres compagnons, car l'Écriture dit : a Toute
langue qui prononcera contre toi une sentence, tu la condamneras. » Levons-nous
donc, mes compagnons, pour demander de bonnes lois, la liberté et l'égalité. Je
ne porte pas envie à l'homme riche à cause de ses richesses; mais n'est-il pas dé-
raisonnable et arbitraire que le riche possède exclusivement et absolument le
pouvoir d'envoyer au parlement les membres qui doivent faire les lois? Lorsque
tout homme doit obéir à toute loi qui est rendue, tout homme ne devrait-il pas
être consulté? Et maintenant, un mot ou deux aux prolectionistes. A quoi leur sert
de défendre les lois sur les grains, après qu'il a été démontré que ces lois ne leur
étaient d'aucun avantage? Mais ils se laissent conduire parle duc de Buckingham
et par d'autres, tout comme cet ours que des Italiens mènent par les rues et qu'ils
taillent ensuite en pièces pour en faire de la graisse d'ours, quand il leur a rap-
porté assez d'argent. C'est ainsi que Ton traite le pauvre fermier, et que le pauvre
laboureur est conduit à la misère et à la ruine. »
« On prétend, dit un autre laboureur, que la liberté du commerce empirerait
notre situation. Je ne crois pas que cela soit possible, et je voudrais en tout cas
que l'on en fît l'expérience. J'ai entendu dire que, dans les siècles passés, les jour-
naliers avaient pour nourriture du pain, du beurre, du fromage, du bœuf, du porc,
et pour boisson delà bière; maintenant nos aliments sont des pommes de terre
de mauvaise qualité avec du sel. Je rends souvent grâce au ciel de ce qu'il a,
dans sa bonté, semé autour de nous les torrents et les ruisseaux en abondance, et
de ce que la griffe de l'impôt n'y est pas marquée. »
« Qui a de l'argent ici ? s'écrie un troisième. Personne peut-être ! — Voilà cinq
semaines, répond quelqu'un du plus épais de la foule, que je n'ai possédé un
liard. » Un quatrième produit son budget de l'année, qui donne cinq shillings et
demi (7 fr. environ) à répartir par semaine entre huit personnes. Un cinquième
apporte une pomme de terre noire de pourriture, et dit : « Voilà de quoi se
nourrit ma famille; les porcs n'en voulaient pas. »
La résignation touchante que respirent ces plaintes annonce une classe d'hommes
cultivée, et qui porte le malheur avec une dignité peu commune. Cependant un le-
vain d'amertume s'y mêle déjà. On sent vibrer dans-ce langage, qui a la même
couleur religieuse, quelque chose de la résolution qui animait les puritains disci-
plinés par Cromvvell. Il ne faudrait pas trop prolonger l'épreuve de misère à la-
quelle l'état de l'ordre social expose tant de familles laborieuses, si l'on ne veut
402 LA LIGUE ANGLAISE.
pas que des hommes qui commencent à regarder en face les grandeurs qui les
oppriment, se livrent à des pensées de bouleversement et de désordre. Les ducs
et les marquis, qui traitent les ligueurs de jacobins, n'ont qu'à jeter les yeux plus
près de leurs manoirs seigneuriaux ; ils apercevront dans les campagnes, pour peu
que la flamme tombe sur ces matières combustibles, tous les éléments d'une jac-
querie.
Voilà donc la situation dans laquelle sir Robert Peel a trouvé les partis à l'ou-
verture du parlement britannique. La ligue était triomphante, l'aristocratie di-
visée et déchue de ses espérances ; il n'y avait pas un seul homme, en Angleterre,
qui ne crût désormais que la dernière heure du système prohibitif avait sonné.
Ajoutez qu'un gouvernement qui aurait résolu d'en finir avec celte difficulté ne
pouvait pas rencontrer des circonstances plus favorables : au dedans, un commen-
cement de disette, et par conséquent la nécessité de se procurer des grains à tout
prix ; au dehors, des récoltes médiocres et des prix peu inférieurs à ceux de la
Grande-Bretagne. Il était évident que la suppression complète des droits d'entrée
ne devait amener aucune perturbation dans les fortunes, et que des mesures de
transition n'auraient plus dès lors aucun caractère d'utilité.
Ces mesures, rien ne les sollicitait, ni l'état du pays, ni la ligue, ni les pro-
priétaires eux-mêmes. Mais il est rare que les questions se posent aux gouverne-
ments sous une forme aussi simple ; les considérations de personnes, les antécé-
dents des partis, l'intérêt de telle ou telle combinaison politique, viennent les
compliquer à l'envi. En modifiant ses opinions et sa ligne de conduite, ainsi qu'il
en a loyalement fait l'aveu, en passant d'un système de protection modérée au
principe d'une liberté sans limite, sir Robert Peel n'a pas pu s'affranchir entière-
ment de la prétention d'établir un lien quelconque entre le présent et le passé. Il
veut encore paraître conséquent avec lui-même, et que tous les partis trouvent
leur compte à ce qu'il va faire. Accordant le principe aux uns, capitulant sur l'ap-
plication avec les autres, il enfante une œuvre que l'on expliquerait difficilement,
mais dans laquelle la grandeur de l'ensemble finit par couvrir la contradiction des
détails.
Il y a, dans le projet soumis à la chambre des communes par sir Robert Peel,
deux parties bien distinctes. Le premier ministre ne s'est pas borné à régler la
difficulté capitale du moment. Poursuivant la réforme des tarifs commerciaux,
réforme que Huskisson avait entamée à une époque où elle n'était pas sans péril,
et que tous ses successeurs avaient continuée, chacun dans la mesure de ses lu-
mières ou de ses forces, sir Robert Peel fait main basse sur ce qui reste encore
des droits prohibitifs. Le tarif des douanes, conçu originairement dans un système
de protection, est converti en instrument fiscal, en moyen de revenu. Tous les
droits d'importation sont ramenés à un maximum de 10 à 15 pour 100 pour la
valeur, et cela pour les marchandises de grosse consommation comme pour les
objets de luxe, pour les produits dans lesquels l'infériorité du travail britannique
est manifeste, aussi bien que pour les articles dans lesquels il défie la concurrence
du monde entier. Sir Robert Peel ouvre le marché anglais à l'industrie étrangère,
sans exiger, sans attendre même aucune réciprocité. C'est un exemple et une leçon
qu'il donne aux peuples civilisés du continent, qui se traînent dans l'ornière mer-
cantile. Peut-être aussi fallait-il que la nation qui avait fait la première la faute
de s'envelopper d'une barrière infranchissable au commerce l'expiât aussi la pre-
mière, et qu'elle en offrît la plus complète réparation.
LA LIGUE ANGLAISE. 403
Cette immense réforme se trouve déparée par quelques taches sur lesquelles je
demande à ne pas insister. Peut-être encore les motifs n'ont-ils pas été aussi purs
que la mesure est grande et bienfaisante. Sir Robert Peel a voulu faire payer au
parti manufacturier le triomphe que celui-ci obtenait sur le parti agricole. Il a
pris au mot les agitateurs qui demandaient la liberté de commerce la plus illimitée.
Les manufacturiers avaient coutume d'alléguer qu'ils ne pouvaient pas lutter avec
l'industrie étrangère, tant que leurs ouvriers paieraient le pain plus cher qu'on ne
le paie aux États-Unis, en France ou en Allemagne. Sir Robert Peel, rétorquant
ce raisonnement, a déclaré que les agriculteurs ne pouvaient pas produire le blé
au prix de la Saxe ou de la France, tant que leurs vêtements, leur ameublement
et leurs constructions leur coûteraient plus cher qu'ailleurs. Ainsi quelques-uns
réclamaient les avantages du bon marché, il en fait jouir tout le monde.
Le projet de loi stipule» en faveur de la propriété foncière, des compensations
qui n'ont d'autre inconvénient que d'entamer, par les détails, une réforme admi-
nistrative qui demanderait à être vue de plus haut et abordée avec plus d'ensemble.
Ainsi, pour simplifier la surveillance et l'entretien des routes vicinales, qui dé-
pendaient, en Angleterre seulement, de seize mille administrations locales, le
premier ministre propose de réduire le nombre de ces commissions à cinq cents,
en étendant le cercle dans lequel s'exercera leur autorité. Il diminue aussi le poids
der la taxe des pauvres pour la propriété foncière, en décidant que les manufactu-
riers ne pourront plus, dans les temps de crise, repousser vers les paroisses ru-
rales leurs ouvriers malades ou épuisés par le travail et par l'âge, et que cinq
années de résidence dans une ville industrielle donneront droit aux secours que
cette ville est tenue de distribuer.
Arrivons cependant à la partie du projet qui en est à la fois l'essence et la base,
et sur laquelle seule paraît devoir porter le débat. Sir Robert Peel propose d'abolir
les droits établis à l'importation des grains étrangers; mais la suppression de ces
droits ne sera pas immédiate. Le projet de loi réserve, en faveur des propriétaires
intéressés au régime actuel, et pour dernière consolation, un délai de trois années.
Il y a néanmoins une première réduction dans le tarif, réduction applicable à cette
période triennale. Les droits, qui, selon le système de 1842, pouvaient s'élever à
22 shillings par quarter, sont renfermés entre une limite ?naximum de 10 shil-
lings et une limite minimum de 4 sh., de telle sorte que le prix du blé n'excède
jamais 58 shillings le quarter, soit à peu près 25 francs l'hectolitre.
Ce système apportera un soulagement réel à la situation de l'Angleterre. Il en
résultera une diminution immédiate de 9 à 10 shill. dans la quotité des droits
perçus à l'importation des grains étrangers : l'introduction des blés sera donc
immédiate et abondante; mais ce droit de 4 shillings par quarter, qui ne pèse que
faiblement sur le consommateur, tant que le prix du blé se maintient entre 50 et
60 shillings, ne pourrait plus être perçu dans le cas où le blé atteindrait des prix
de famine. C'est là le principal défaut du projet; sir Robert Peel fait la loi à une
époque de disette, comme il la ferait pour une époque d'abondance, et le seul cas
à prévoir est précisément celui que le ministre néglige.
Que feront maintenant les partis en présence de ce projet, qui est défectueux à
beaucoup d'égards, et qui ne satisfait complètement personne? Sir Robert Peel,
avec un courage que lui commande sa position, insiste pour que la difficulté des
céréales soit vidée avant toute autre, et déjà le débat vient de s'ouvrir, au bruit
des pétitions qui pleuvent des deux côtés , chargées d'innombrables signa-
404 LA LIGUE ANGLAISE.
tures (1). Le parti agricole a eu le temps de recueillir son sang-froid et de se
composer un maintien, il n'éclate plus en invectives. Il garde plus de ménage-
ments envers le ministre, mais il ne fait pas grâce au projet. Les délais attachés
à l'exécution de cette sentence ne désarment en aucune façon les adversaires du
bill : les défenseurs de la protection n'y voient pour leur système qu'une agonie
plus lente, et la mort est toujours au bout. La réforme politique leur semble un
lit de roses auprès de la réforme commerciale; sir Robert Peel est un révolution-
naire auprès de lord Grey. C'est pourquoi M. Sidney Herbert, interpellant cette
émeute de grands seigneurs, leur a demandé s'ils entendaient que les lois sur les
grains fussent une institution nationale.
La tactique du parti se dessine, au reste, très-nettement dans l'amendement
qu'a présenté M. Miles. Autant le ministère apporte d'empressement à faire décider
le sort de la mesure, autant les grands propriétaires se croient intéressés à traîner
la discussion en longueur. La chambre des communes ayant été nommée en majo-
rité avec mandat tacite ou exprès de défendre les lois sur les céréales, ils préten-
dent que les électeurs soient consultés, et que l'on sache si la métamorphose qui
vient de s'opérer dans les convictions du premier ministre s'est étendue à l'opi-
nion du pays. Voilà ce que veut M. Miles, quand il demande l'ajournement de la
discussion à six mois, formule qui, dans les usages du parlement britannique,
équivaut à un rejet absolu.
La situation des whigs et des ligueurs est beaucoup plus difficile. Ils n'approu-
vent pas toutes les dispositions du projet, et ils ne pourraient cependant pas voter
contre le bill sans compromettre l'avenir même de la cause, qui leur doit d'être
en ce moment à la veille du succès. Dans une réunion qui s'est tenue chez lord
John Russell, et à laquelle assistaient les membres principaux de l'opposition libé-
rale, les conseils de la prudence ont prévalu. Il a été décidé que l'on ne tenterait
pas une diversion qui ne profiterait qu'à l'ennemi commun. Lord John Russell en
a fait lui-même à la chambre la déclaration formelle : « Je désire que la mesure
du très-honorable baronnet réussisse dans celte chambre et dans l'autre, et aucun
vote ne sera émis par moi qui puisse la mettre en péril. Si donc, lorsque nous
entrerons en comité, le très-honorable baronnet vient nous dire que, tout bien
considéré, le délai de trois années lui paraît être une partie essentielle de son
plan, je n'hésiterai pas, pour mon propre compte, à passer de son côté dans la
division (2). »
Ce que les whigs n'osent pas, ils voudraient bien le voir tenter par leurs adver-
saires. Ainsi, tout en déclarant que l'opposition votera pour le projet, lord John
Russell engage sir Robert Peel à examiner s'il n'y aurait pas avantage pour le
gouvernement, pour la propriété foncière, pour l'industrie, pour la nation en un
mot, à rentrer sans délai ni transition dans un système de liberté complète. On
assure que le premier ministre ne serait pas éloigné d'adopter ce parti ; mais le
duc de Wellington y est contraire, et il ne faut pas oublier que le duc seul dispose
de la chambre des lords.
La division qui existe dans les conseils du gouvernement paraît s'étendre aussi
au conseil exécutif de la ligue. M. Cobden, l'homme politique, l'homme d'état du
(1) La seule pétition du comté de Lancastre contre la loi sur les céréales porte 314,500
signatures.
(2) Lord John Russell's speech, 9 février 1846.
LA LIGUE ANGLAISE. 405
parti, pense qu'il faut, avant tout et quoi qu'il arrive, soutenir le ministère. D'au-
tres, plus ardents on moins expérimentés, voudraient que l'on combattît le projet,
au risque d'accabler le ministère par le feu croisé des libéraux et des conserva-
teurs. C'est la lutte naturelle que livre dans tous les partis, à l'esprit de gouverne-
ment, l'esprit révolutionnaire. Dans la chambre des communes, les représentants
de la ligue n'ont pas même pris la parole; mais le journal de la ligue a déclaré,
en ternies formels, que, si les organes de celte opinion ne pouvaient pas obtenir
la suppression immédiate de tout droit d'entrée sur les grains, ils voteraient pour
le projet de sir Robert Peel. A tout événement, la double déclaration de lord John
Russell et de la ligue fixe le sort de la loi; elle obtiendra très7certainement une
majorité de plus de cent voix dans la chambre des communes.
Supposons le vote émis et le débat terminé; laissons le premier ministre aux
prises avec le ressentiment de ses anciens amis, et recomposant péniblement, à
l'aide du temps, la phalange aristocratique. Que va devenir l'association formidable
qui a triomphé en peu de temps, et par la seule influence de l'opinion publique,
des forces combinées de la propriété foncière et du gouvernement? La ligue, en
un mot, va-t-elle se dissoudre? C'est pour faire cesser l'agitation, c est afin de
rendre le pouvoir au gouvernement régulier, que sir Robert Peel sacrifie le système
protecteur. Il espère donc que la ligue rentrera majestueusement dans le repos,
après avoir contemplé son ouvrage. La ligue elle-même en avait peut-être l'in-
tention, lorsque M. Cobden disait en son nom, à Manchester : « Tout nouveau
principe politique doit avoir ses représentants spéciaux, de même que toute foi
a ses martyrs. C'est une erreur de supposer que notre association peut être em-
ployée à d'autres desseins. C'est une erreur de supposer que des hommes qui se
sont distingués dans la défense de la liberté commerciale puissent désormais s'iden-
tifier avec la même énergie et le même succès à tout autre principe. Ce sera bien
assez pour la ligue d'avoir assuré le triomphe du principe qui est devant nous (1). »
Mais le projet de sir Robert Peel, en rejetant dans l'avenir la suppression com-
plète des droits établis à l'importation des grains, autorise en quelque sorte la
ligue à rester en état d'observation, et à ne pas licencier ses troupes. Le principe
de la liberté commerciale est reconnu, le gouvernement le proclame ; mais il reste
à en surveiller l'application. La ligue entre dans une nouvelle phase de son exis-
tence, plus pacifique peut-être, mais non pas moins ambitieuse. Elle va régler
l'exercice du pouvoir qu'elle a conquis. Elle a trouvé dans la liberté du commerce,
selon la belle expression de M. Cobden, le principe de ia gravitation dans le monde
moral; il lui reste à en déterminer les lois et à en déduire les conséquences.
Au surplus, quand on accorderait que la mission apparente, ostensible, de la
ligue touche à son terme, il resterait encore à examiner si le mouvement d'ascen-
sion et d'expansion qu'elle a suscité et qu'elle représente au sein de la liasse
moyenne peut s'arrêter en un jour. « Nous montrerons aux propriétaires fon-
ciers, disait encore M. Cobden à Manchester, que nous pouvons transférer le pou
voir des mains d'une seule classe aux mains des classes moyennes et industrieuses
de l'Angleterre. Nous continuerons ce mouvement, et j'espère qu'il ne s'arrêtera
jamais (2). »
Oui, j'en crois M. Cobden et M. Bright, la ligue est la lutte des populations
(1) Cobden's speech, Manchester, 15 janvier 1846.
(2) Ibid., 20 décembre 1845.
406 LA LIGUE ANGLAISE.
manufacturières contre les propriétaires du sol. Dans cette guerre sociale, l'abo-
lition des lois sur les céréales marquera peut-être un temps d'arrêt; mais ni l'une
ni l'auire classe ne posera les armes. La ligue a conquis une position ; il lui en reste
d'autres à prendre. Les manufacturiers ne paieront plus tribut aux propriétaires
fonciers ; mais l'aristocratie, en perdant ce privilège, conserve encore la prépon-
dérance législative; la richesse mobilière et industrielle ne pèse pas, dans l'état,
du même poids que le capital représenté par le sol. L'aristocratie n'a légalement
qu'une seule tête, mais de fait elle en a deux. Il existe d'autres irrégularités sociales,
d'autres supériorités que celles qui sont inscrites dans la hiérarchie parlementaire,
et celles-là demandent aussi à être reconnues. La manufacture prétend marcher
l'égale du manoir. C'est une révolution qui commence ;ce n'est pas une agitation
qui finit.
Peu importe donc que la ligue fondée en 1838 soit ou ne soit pas dissoute. Les
manufacturiers de la Grande-Bretagne ont appris à s'associer; ils connaissent
leurs intérêts communs, ils ont un but tracé devant eux. Au moindre événement,
au premier signal, ils seront toujours prêts à marcher de concert. La puissance
existe, elle est organisée; on s'en servira quand on voudra.
Léon Faucher.
PASTORALES.
JUILLET.
0 mes amis, ô vous qui n'avez pas d'affaire,
Pourquoi demeurez- vous dans Paris solitaire
Lorsque Tardent juillet et la saison d'été
Chassent aux champs quiconque a de la liberté ?
Ne souhaitez-vous pas reposer votre vue
Des toits, des murs, des gens qui passent dans la rue?
Si vous m'aimez encore et si vous êtes las
De cette sécheresse et de ce grand fracas,
Venez, je vous attends; quittez une rivière
Entre ses quais brûlants tristement prisonnière,
Et qui dans un lit sec semble contre son gré
Pousser avec effort quelque flot altéré.
Je sais parmi nos bois une claire fontaine,
Fraîche même à midi, tant son eau souterraine,
Par des canaux cachés au soleil, sous les monts,
S'esl refroidie avant d'entrer en ces vallons,
Et tant elle a choisi, pour percer la colline,
Un recoin ombragé de la forêt voisine!
Ce n'est pas un ruisseau comme en veut un amant,
Qui sur son flot plaintif emporte lentement
Le feuillage des bois desséché par l'automne
Et berce la tristesse à son bruit monotone;
H n'a pas, sous les monts dont il quitte le seuil,
Appris à sangloter de quelque nymphe en deuil;
Mais, comme un écolier paresseux qui déserte.
Il s'évade gaiment dans lu campagne verte,
408 PASTORALES.
Court en avant, revient, fait cent tours, s'amusant
Tantôt a s'exercer contre un caillou luisant.
S'il pourra l'entraîner vers des rives nouvelles,
Et tantôt à courber les herbes moins rebelles.
Sur leurs fronts chevelus, des tilleuls à l'entour
Soutiennent dans les airs le poids brûlant du jour,
Et, tandis qu'à leurs pieds l'onde se précipite,
De leurs rameaux unis ils protègent sa fuite.
— Ceux qui les ont plantés sont morts depuis longtemps.
Sans doute ils ont voulu qu'après le doux printemps,
Lorsque l'été, jaloux de la fraîcheur des sources,
Trompe la soif aride au bout des longues courses,
Un lieu fidèle et sûr leur gardât la boisson
Qui fait que le buveur rend grâce à l'échanson.
Sans doute ils ont hanté souvent cette retraite,
Amenant avec eux un appareil de fête,
Et ces arbres muets, magnifiques rideaux,
Ont prêté leur tenture à maints riants tableaux.
Ils ont vu les valets dans les vastes corbeilles
Porter les blonds gâteaux et les noires bouteilles,
Mettre au bain dans le flot du limpide courant
Les flacons de cristal pleins d'un vin transparent,
Et, mollement couchés sous les ombres épaisses,
Les jeunes gens d'alors et leurs jeunes maîtresses.
Plus d'une entremêla, sur ce plaisant gazon,
Ses pieds lascifs au bruit d'une allègre chanson,
Savante à remuer d'une grâce amoureuse
Et sa hanche arrondie et sa taille nerveuse,
Tandis que, sur son corps qu'ils dessinent, les vents
De ses habits légers collent les plis mouvants.
Dans ce coin, des buveurs autour d'une bouteille
Ont tenu les propos que le bon vin conseille,
Et rendu l'heure prompte à s'enfuir, excitant
Le chant par la boisson et la soif par le chant.
Où donc sont ces rieurs? où la danse folâtre?
Où donc ces pieds mignons, ces épaules d'albâtre?
Où toute cette joie? — Où les neiges d'autan.
— Qu'importe, mes amis? n'en demandons pas tant
La source coule encore à travers la prairie;
Ces morts, en y buvant, ne nous l'ont pas tarie;
L'ombrage qu'ils aimaient ne porte pas leur deuil,
El, comme il le leur fit, il va nous faire accueil.
Allons, c'est notre tour d'être jeunes, de rire,
D'aimer et d'aspirer les senteurs du zéphyre!
Venez, amis, parlons, puisque c'est notre tour,
Et qu'avec soi chacun emmène son amour.
PASTORALES* 409
Quand on s'égare aux bois avec une maîtresse,
Et qu'on porte en son sein la puissante jeunesse,
A quoi bon, mes amis, s'informer par quels pieds
Les chemins qu'on parcourt furent jadis frayés?
OCTOBRE.
Puisque Cybèle a clos ses amours de l'année,
Puisqu'elle a — jusqu'à mai, veuve du beau soleil, —
Feuille à feuille quitté sa robe d'hyraénée,
Et que, froide déjà, triste et découronnée,
Elle va réparer ses flancs dans le sommeil ;
Puisque les vignerons ont fini la vendange,
Que le vin a coulé sous l'effort des pressoirs,
Que pour les soins d'hiver le village s'arrange,
Que l'attirail des champs s'abrite sous la grange,
Et que les froids matins se rapprochent des soirs;
Quittons les champs mouillés et les vignes désertes;
Regagnons à Paris nos gîtes enfumés :
Ce n'est plus la saison des vestes entr'ouverles,
Des chaleurs qui faisaient aimer les ombres vertes,
Des levers matinaux et des toits mal fermés.
Ce qu'il faut maintenant, c'est une chambre close,
Un foyer où pétille un fagot de genêts,
De la bière, une pipe, et, dessus toute chose,
Deux compagnons qu'on aime, avec lesquels on cause
Bien avant dans la nuit, les pieds sur les chenets.
WATTKAU.
J'aime les nobles parcs aux arbres réguliers,
Comme on n'en voit, hélas! plus guère qu'en gravure,
Avec de la charmille et de grands escaliers
Montés et descendus par des gens en parure.
4 1 0 PASTORALES .
Sur la dernière marche est un jeune galant
Qui conduit aux bosquets une fine marquise,
Tient un discours rapide et marche d'un pas lent,
Pour qu'avant le bosquet la pauvre âme soit prise.
Ou bien ce sont encore, au plus frais d'un jardin,
Des couples d'amoureux assis sur l'herbe molle,
Négligemment vêtus de vestes de salin,
Causant d'amour, dansant, ou jouant de la viole.
Oh! les charmants tableaux! Que ces gens sont heureux!
Comme leur vie est calme, et comme ils n'ont d'affaire
Que les riants propos, la musique, les jeux,
Le loisir sans scrupule et l'amour sans mystère!
ORSO.
« Cette chanson sauvage et cette voix lointaine,
Ma chère, c'est Orso qui revient dans la plaine,
Orso qui m'a vue hier et me verra demain;
Suivant de la montagne une dernière pente,
Il guide lestement son troupeau lourd, et chante
Parmi les pieds pesants des bœufs sur le chemin.
» Quand il passe le soir, la belle paysanne
Qui vient de récolter ses blés mûrs et qui vanne,
Pour mieux le voir passer, pour mieux ouïr son chant,
Monte sur les degrés écornés de sa porte.
Et dit qu'il est plus beau le soir, et qu'il emporte
Dans ses cheveux dorés un rayon du couchant.
» S'il voulait, il n'aurait qu'à choisir, car les filles
Suspendent la moisson et posent leurs faucilles
Lorsque leur mère entame un récit merveilleux
Des gobelets d'argent qu'il gagna dans les joutes,
Des rencontres qu'il eut vers le soir sur les routes,
Et des seigneurs auxquels il fit baisser les yeux.
» Mais le pâtre a le cœur plus haut que sa fortune ;
Et sans s'inquiéter s'il est aimé d'aucune,
Si les filles des champs rougissent à son nom,
PASTORALES. 411
Et, faisant leur travail au cri de la cigale,
Songent à mieux garder leur figure du hâle.
Pour disputer son cœur; Orso prend le plus long,
» Orso prend le plus long de deux milles peut-être,
Pour voir flotter un pan de voile à ma fenêtre.
Mais c'est là que finit son audace d'amour!
Et moi, pour consoler sa tendresse muette,
A ses yeux tous les soirs j'accorde celte fête.
Et lui laisse emporter du bonheur pour un jour ! »
Ainsi parlait Stella, fille noble de Sienne.
Le pâtre, insouciant de la patricienne,
Avait une maîtresse au village voisin,
Et ne l'eût pas troquée avec une marquise;
Car elle avait l'œil noir et la taille bien prise,
Et jamais cœur plus doux n'habita plus beau sein.
Emile Augier.
1 ,'\
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 février 1846.
La discussion de l'adresse, si éclatante à ses débuts, s'est terminée brusque-
ment au milieu de la lassitude générale. Le ministère avait consacré tous ses
efforts à couvrir MM. Duchâtel et Martin (du Nord), et à donner un sens politique
aux ordonnances de 31. de Salvandy. M. le ministre des affaires étrangères était à
bout d'éloquence, et l'opposition elle-même, après avoir applaudi deux excellents
discours de MM. de Rémusat et Billault, attendait avec impatience le moment de
clore un débat désormais sans résultat possible, puisque la majorité paraissait
avoir pris un parti irrévocable. L'opposition ne se faisait nulle illusion sur les
motifs qui avaient amené la majorité à la pensée de soutenir le ministère dans
toutes les questions où son existence se trouverait engagée. Elle savait fort bien
qu'un grand nombre de membres du parti conservateur blâmaient l'intervention
gratuitement exercée dans l'affaire du Texas, que plusieurs autres regardaient la
convention sur le droit de visite, prix de notre conduite au Texas, comme conte-
nant certaines dérogations à nos principes de droit maritime; elle était très-con-
vaincue qu'il restait beaucoup de doute dans l'esprit des adhérents à la politique
du cabinet et sur la parfaite moralité de l'administration à l'intérieur et sur sa
complète indépendance au dehors, mais elle savait d'un autre côté qu'aucune
fraction du parti conservateur ne consentirait à rompre avec le gouvernement à
la veille d'élections générales où son concours est souvent nécessaire et sa neu-
tralité toujours utile. Aussi l'opposition aurait-elle pressé le vote, loin de le retar-
der, si l'incident de Madagascar n'était venu changer un moment la physionomie
du débat. Un discours de M. de Lasteyrie, qui a produit une vive impression sur
la chambre, avait rendu évidents et les périls de l'expédition projetée et l'inutilité
des sacrifices imposés au pays pour venger une injure sans gravité. Néanmoins il
n'était pas à croire que l'on dût être plus heureux en portant le combat sur ce
point plutôt que sur les autres; mais une petite coterie, dont M. Darblay est l'ora-
teur et M. d'Angeville l'enfant perdu, avait arrêté, dit-on, depuis longtemps dans
ses conseils, de faire payer au cabinet l'appui qu'elle consent à lui prêter, et c'était
REVUE. CHRONIQUE. 415
aux dépens de M. l'amiral de Mackau qu'on avait résolu de faire ses preuves d'in-
dépendance. Le secret avait été bien gardé, et ce n'est qu'en voyant M. Jacques
Lefebvre donner des marques de sympathie, et menacer d'un nouvel amendement
de sa façon, que le ministère a compris toute l'étendue du péril. Le cabinet se
trouve vis-à-vis de la coterie dont il s'agit dans la situation du brave qui ne man-
que jamais de s'écrier d'une voix tonnante : Si tu avances, je recule. Il a donc
reculé avec une prudence que n'aurait pas sir Robert Peel, mais qui réussit fort
bien à M. le ministre des affaires étrangères depuis six ans, et il est venu décla-
rer avec solennité que l'expédition ne partirait point avant que M. d'Angeville ait
consenti à signer ses passe-ports. On dit que celte abnégation a désarmé l'hono-
rable membre, et qu'il permettra à la flotte de mettre à Ja voile le mois prochain.
Nous verrons.
On assure que la démission de M. le ministre de la marine a été donnée et re-
prise sur de très-vives insistances. Ce n'est pas sans peine non plus qu'on a réussi
à retenir dans le cabinet M. Martin (du Nord), encore tout agité de la discussion
sur le conseil d'état, et qui voit lui échapper la succession, si longtemps convoitée,
de M. le président Zangiacomi. La couronne paraît mettre le plus grand prix à ne
rien changer dans le personnel de son gouvernement, non plus que dans l'ensemble
de sa politique. Elle croit que celte longue durée des hommes et des choses est
un gage de stabilité qui doit vivement impressionner l'Europe. Ce n'est pas sans
un juste orgueil qu'une royauté sortie d'une révolution met la fixité des institu-
tions et le calme profond des esprits en regard des bouleversements qui empor-
tent, chez nos voisins, des lois réputées aussi immuables que le sol britannique
lui-même.
Comment, en effet, ne régnerait-il pas un calme profond dans un pays où les
principales questions sont résolues, et qui, loin d'èlre condamné, comme l'Angle-
terre, à des expériences redoutables, n'a désormais qu'à suivre le mouvement na-
turel des événements et des idées? La France n'a pas à changer ses lois céréales,
car aucun de ses gouvernements antérieurs n'avait conçu la coupable pensée de
fonder sur la souffrance permanente des classes pauvres la puissance de l'aristo-
cratie territoriale; elle n'a pas à résoudre les terribles problèmes que soulèvent
l'état intérieur de l'Irlande et la domination d'une église qui n'est plus qu'un éta-
blissement purement politique, car elle ne doit à aucune classe de ses sujets les
tardives réparations impérieusement imposées aujourd'hui au gouvernement de la
Grande-Bretagne. Il est donc fort naturel que dans notre pays les discussions
parlementaires offrent moins de grandeur que celles auxquelles nous assistons
chez nos voisins. Mieux vaut, pour l'honneur et la sécurité d'un peuple, discuter
la falsification des vins, devant des banquettes dégarnies, que de remuer, au mi-
lieu de toutes les émotions populaires, les terribles problèmes que s'efforce de
trancher en ce moment sir Robert Peel avec tant de courage et d'éclat.
Avec une fermeté qui l'honore, le premier lord de la irésorerie a demandé que
la question des céréales fût soumise avant toute autre aux délibérations de la cham-
bre, et qu'on ne s'occupât d'aucune partie du plan financier avant qu'elle lût ré-
solue. L'engagement pris avant l'ouverture des débats, par les principaux membres
du parti whig, de soutenir les mesures du baronnet, la détermination déjà pres-
sentie de MM. Cobden et Bright. de ne pas entraver le vote de la mesure, tout en
faisant au nom des fret traders une démonstration en faveur de l'abolition immé-
diate, tous ces indices parlementaires, joints à la pression chaque jour plus forte
ToaiE i. 28
41 4 REVUE. CHRONIQUE.
exercée par l'opinion du dehors, ne laissaient, dès lundi soir, aucun doute sur le
résultat final du débat au sein des communes. La discussion n'a du reste été si-
gnalée jusqu'ici par aucun incident remarquable. A la suite de M. Miles, qui a
proposé l'ajournement du bill à six mois, sont arrivés à la file tous les chasseurs
au renard et tous les suppôts d'Oxford, qui, avec plus de découragement encore
que de fureur, ont reproché au premier ministre son ingratitude, sa trahison et
ses attentats contre l'arche sainte de la propriété et de l'église. Sir W. Heathcote,
lord Norreys, M. Hope, sir Robert lnglis, ont refait le discours de M. d'Israéli, à
peu près comme MM. Liadières et de Peyramont refont les harangues de M. Guizot.
Un seul discours, celui de lord Sandon, a été remarqué au milieu de toutes les
lamentations échappées au torysme en désarroi. Le noble lord, avec un grand
sens politique, a déclaré que, tout en déplorant les mesures proposées par sir Ro-
bert Peel, il les volerait, attendu que lord John Russell ferait pis encore, et que,
sous peine de courir vers un abîme, il fallait que l'Angleterre fût gouvernée par
l'un ou par l'autre de ces deux hommes d'état. La peur d'une révolution immi-
nente, tel est en effet le mobile unique de la politique anglaise dans cette crise ; elle
inspire à la fois sir Robert Peel dans les mesures qu'il propose, et lord Sandon
dans les votes auxquels il se résigne. Devant cette redoutable perspective, la cham-
bre des lords ne manquera pas de fléchir, on n'entretient plus désormais aucun
doute à cet égard.
Mais, si le résultat immédiat de la discussion législative est devenu certain, les
résultats éloignés de la mesure elle-même ne prêtent pas moins aux conjectures
les plus diverses. Quelles conséquences économiques auront des lois qui affecteront,
dans la proportion d'un quart, selon les supputations les plus vraisemblables, la
masse de la richesse produite par l'agriculture du royaume? La culture anglaise
pourra- t-elle soutenir la concurrence avec celle des pays étrangers? L'aristocratie
territoriale résislera-t-elle à cette épreuve, comme elle a triomphé de celle du bill
de réforme? C'est ce que personne assurément ne saurait dire. Il ne serait pas
moins téméraire de hasarder des conjectures sur l'avenir politique que l'adoption
de son plan financier prépare à sir Robert Peel. Après avoir livré les intérêts de
son propre parti, trouvera-t-il encore dans celui-ci un grand dévouement pour le
défendre? et, lorsque lord John Russell grandit chaque jour par l'appui désinté-
ressé qu'il prête aux mesures de son rival, sir Robert ne s'affaiblit-il pas par la
grandeur même du sacrifice qu'il impose à ses amis et à lui-même? C'est l'opinion
des hommes qui connaissent le mieux l'Angleterre : on incline à penser qu'après
avoir usé sa force à surmonter de gigantesques obstacles, le premier ministre pour-
rait bien aller se briser tout à coup contre une difficulté imprévue et sans impor-
tance. Quelque grand service qu'il rende à son pays, il faut reconnaître que l'honorable
baronnet joue, depuis trois ans, une partie sans exemple vis-à-vis des siens et la
situation du chef du parti whig devient d'autant meilleure, qu'il n'abuse jamais
des embarras de son adversaire. Lord John Russell est désormais le seul homme
qui puisse prétendre à la consistance politique, dans le sens bien connu que les
Anglais attachent à cette expression.
Pendant que l'Angleterre est agitée jusque dans ses fondements, ses destinées
s'accomplissent en Asie, et quelques millions d'hommes viennent s'ajouter à cet
empire, le plus grand qu'ait vu le monde. Depuis lord Clive jusqu'à sir Henry Har-
dinge, trois générations ont suffi pour rendre l'Angleterre maîtresse d'un territoire
peuplé de deux cents millions d'hommes. Les journaux de Loudres restent fidèles
REVUE. CHRONIQUE, 415
à leur tactique habituelle dans les affaires de l'Inde. Ils paraissent se résigner à la
conquête du royaume de Lahore beaucoup plus qu'ils ne semblent s'en féliciter.
C'est la fatalité qui conduit l'Angleterre jusqu'aux bords du Sutledge ; elle s'avance
jusque-là par la seule nécessité de mettre un terme à l'anarchie qui dévore des
populations inoffensives; elle a gagné la bataille de Ferozepore pour rétablir la
sécurité de ses possessions compromises et de ses relations commerciales devenues
impossibles. C'est dans l'intérêt général autant que dans le sien qu'elle a ouvert
la Chine et qu'elle vient de consommer la conquête de l'Inde. Tel est le thème de
toute la presse britannique.
Les Étals-Unis ne disent pas autre chose pour justifier leur établissement au
Texas, leurs prétentions sur l'Orégon et sur les côtes de la mer Vermeille. Lors-
qu'ils envahiront le Mexique, ils auront mille raisons à donner, toutes aussi spé-
cieuses que celles alléguées par le gouverneur général des Indes pour s'emparer
du territoire de Dhuleep-Singh, et au premier rang figureront sans doute le bien-
être des populations indigènes et l'intérêt du commerce européen. Peut-être le
gouvernement de l'Union aura-t-il aussi l'outrecuidance de demander pourquoi on
n'a pas inventé plus tôt la théorie de l'équilibre asiatique, qui aurait donné tant
de force à celle de l'équilibre américain.
L'ajournement au 10 février de la motion tendante à la dénonciation immédiate
du traité de 18:27, et de celle beaucoup plus décisive de ftl. Hannegan, ayant pour
objet d'interdire toute concession à l'Angleterre de territoires situés au nord
du 49e degré, prouve que les intérêts pacifiques ont repris quelque empire dans le
sénat, et jusque dans la chambre des représentants. Pourtant la majorité est bien
faible, même dans le premier de ces corps, et les préparatifs militaires s'organi-
sent sur une grande échelle. Il est remarquable, d'ailleurs, qu'aucun orateur ne
conteste les principes mis en avaut par les organes les plus avancés du parti dé-
mocratique, et que les chefs des whigs se bornent à combattre l'opportunité de
ces manifestations incandescentes. C'est ainsi que M. Calhoun lui-même prononce
un long discours pour établir le droit des États-Unis d'empêcher toute intervention
européenne dans les affaires du nouveau continent, et qu'il va jusqu'à qualifier
d'outrage inouï la conduite de la France et de l'Angleterre dans la Plata. Ce n'est
qu'en s'abritant derrière ces doctrines qu'on parvient à obtenir l'ajournement à
quelques jours d'un débat dangereux. Ce n'est également que sous la condition
formelle de n'offrir à l'Angleterre que ce qu'elle a refusé jusqu'ici, qu'il est encore
permis aux hommes modérés de parler de paix, et de faire des vœux pour une
transaction. Avoir à traiter avec un tel peuple est une rude tâche, et les menaces
de M. Allen ne doivent pas moins aller au cœur de sir Robert Peel que les sar-
casmes de M. d'Israëli et les injures de M. Stafford O'Brien. Faire au dedans et au
dehors des concessions sans exemple, livrer à la fois les lois céréales à la ligue et
tout le cours de la Colombie aux Étals-Unis, telle est la double mission à laquelle
le premier ministre de la couronne britannique se voit condamné. Certes, si les
jours de l'empire sont passés pour la France, ceux de M. Pilt sont aussi à jamais
passés pour l'Angleterre.
On comprend de quel prix est pour la Grande-Bretagne, dans une pareille situa-
tion, le maintien des bons rapports avec la France. Si l'une des deux puissances
avait la pensée de vendre son alliance à l'autre, ce ne serait pas à coup sûr la
France qui se trouverait placée dans la nécessité de l'acheter. Loin d'abuser de
cette situation, félicitons-nous des pacifiques relations des deux peuples et de la
416 RHVtTE. CHRONIQUE.
gloire conquise en commun par les deux marines dans les eaux du Parana; mais
tâchons de rendre cette alliance féconde, ne fût-ce que pour la rendre durable.
Que les scandales donnés en Syrie par des agents anglais cessent au moins d'af-
fliger la chrétienté et d'attester au monde le mépris des conseils de la France. Ne
rançonnons pas l'Angleterre au milieu des périls qu'elle traverse et des éventua-
lités qui la menacent; mais comprenons bien que la visite promise pour cet été
par la reine Victoria ne saurait être le seul fruit de l'union de deux grands peu-
ples, et que les fêtes préparées à Versailles la cimenteront moins qu'une interven-
tion profitable à l'humanité.
Les étranges révélations que chaque jour amène sur l'état intérieur de la Russie
et sur la persécution religieuse en Pologne fixent de plus en plus l'attention de
l'Europe. L'exposé présenté à la congrégation de la propagande romaine oar la
supérieure des religieuses basiliennes a révélé au monde des cruautés qu'il sem-
blait destiné à ne plus connaître. A de telles horreurs, le premier mouvement est
d'opposer un sentiment d'incrédulité, et ce sentiment est d'autant plus naturel,
que ces faits, pour être vrais, n'en sont pas moins invraisemblables; mais com-
ment douter, comment ne pas voir que de telles persécutions, quelle que puisse
être ou l'exagération des détails ou l'exaltation des victimes, sont la conséquence
à peu près inévitable du système suivi en Pologne et hautement avoué par le gou-
vernement russe? La réunion par la force des Grecs-unis à l'église orthodoxe russe
est une œuvre qui se poursuit depuis plusieurs années avec d'autant plus de per-
sévérance, qu'on regarde celte réunion comme un acheminement vers la destruc-
tion du rite latin et de la foi catholique, «âme véritable de la nationalité polonaise.
L'apostasie largement rétribuée de plusieurs évêques et d'une assez grande quan-
tité d'ecclésiastiques du rite grec-uni est un fait qui n'a jamais été contesté. Com-
ment dès lors s'étonner de la violence d'agents subalternes appuyés sur un gou-
vernement militaire, et qui ont à triompher, chez leurs anciens coreligionnaires,
de croyances sacrifiées par eux-mêmes à des cupidités grossières? D'ailleurs, les
faits relatifs à l'abbesse de Minsk et à ses malheureuses compagnes sont connus
de l'Europe entière depuis six mois ; ils ont été publiés en France et en Allemagne,
sans provoquer autre chose qu'une vague dénégation du Journal de Francfort.
Les feuilles de Paris qui se trouvent vis-à-vis du cabinet impérial dans une situa-
tion analogue à celle de ce journal ne sont pas, jusqu'à présent, sorties de leur
silence semi-officiel, et n'ont pas encore été autorisées à répondre i cette demande
d'emjuête que tous les organes de la presse indépendante ont adressée à l'empe-
reur Nicolas, dans l'intérêt de son honneur autant que dans celui de la vérité.
Démentir solennellement, et par voie d'enquête, des faits qui ont eu tant de com-
plices et tant de témoins, ce n'est pas, en effet, une œuvre facile, surtout lors-
qu'un témoignage aussi éclatant d'improbation aurait pour résultat d'enlever à
l'autorité autocratique le caractère d'infaillibilité qu'elle prétend revêtir aux yeux
des peuples, et de ruiner un vaste système qui ne peut triompher que par la force
et la persévérance. Envoyer l'évêque Siemasko en Sibérie, frapper l'un des hommes
dont l'apostasie a été si longtemps présentée comme un grand exemple de patrio-
tisme et de soumission à l'empereur, ce serait perdre tout le bénéfice de la poli-
tique qui a peuplé les mines et les déserts de l'empire de tant de victimes. Une
telle déférence pour l'opinion du dehors serait directement contraire au but que,
depuis dix ans surtout, l'empereur s'efforce d'atteindre. Ce but évident consiste
à retrancher la Russie de la communion intellectuelle de l'Europe, à la faire vivre
REVUE. CHRONIQUE.
417
d'une vie propre, en dehors de tontes les conditions de la civilisation occidentale.
Fonder une vaste unité religieuse et militaire, concentrer aux mains d'un roi-
pontife toutes les forces morales et matérielles de plus de quarante millions
d'hommes, jeter un fier défi au mouvement européen, qui tend de plus en plus à
séparer l'autorité religieuse de l'autorité politique et à étendre l'importance de
l'individu aux dépens de l'omnipotence de l'état, tel est l'objet qu'on se propose
et qu'on poursuit à travers une route baignée de larmes et de sang. Le génie des
Ivans a triomphé de celui des derniers Romanows; Alexandre n'est plus, comme
il l'avait si tristement prédit, qu'un accident heureux, et, loin de vouloir se con-
fondre avec l'Europe, la Russie aspire à se poser en antagonisme contre elle. Il ne
suffit pas de se montrer comme un brillant météore dans toutes les cours, et de
déployer les bonnes manières d'un gentleman accompli, pour n'être pas un bar-
bare. On mériterait ce titre, si l'on s'obstinait à marcher dans des voies contraires
à celles où s'engage l'humanité tout entière.
Une pareille tentative ne pourrait d'ailleurs manquer d'être funeste au gouver-
nement qui ne craindrait pas de l'entreprendre. Ce n'est pas dans un temps où
l'Allemagne marche à grands pas vers la liberté politique, où la France. l'Angle-
terre et le midi de l'Europe sont unis dans la pratique des institutions représenta-
tives existantes à Athènes comme à Lisbonne; ce n'est pas dans un siècle qui voit
grandir à l'horizon la colossale puissance des Étals-Unis, qu'on a beaucoup à re-
douter l'autocratie militaire de Saint-Pétersbourg et la papauté d'un pontife à
grosses épaulettes. La domination de l'Europe occidentale par les Cosaques est un
épouvanlail de petits enfants que personne ne prend au sérieux. Le système suivi
par l'empereur Nicolas n'augmente ni les forces militaires, ni les ressources finan-
cières de son empire ; il a de plus pour effet de lui enlever toutes les forces mo-
rales à l'aide desquelles son prédécesseur avait conquis une si haute influence sur
les cabinets étrangers. Quel est aujourd'hui l'homme d'état qui oserait avouer une
alliance intime avec le persécuteur acharné de la Pologne, avec l'ennemi personnel
de la liberté de conscience? Quelle est la nation qui consentirait à suivre en com-
mun un grand plan politique avec un peuple soumis à un tel régime et condamné
à poursuivre une pareille œuvre? Le parti de l'alliance russe était considérable
en France, et avait des organes respectables dans la presse et dans les chambres.
Où est-il maintenant, et qui oserait opposer un projet d'alliance russe à l'alliance
anglaise? Si l'on peut encore acheter certains silences, on ne pourrait plus, de
quelque prix qu'on les payât, obtenir des paroles sympathiques. L'Angleterre
vient de témoigner en plein parlement les mêmes répugnances; elles sont plus
vives encore en Allemagne, et l'Autriche elle-même, malgré les sentiments per-
sonnels de M. de Melternich, attaché à la Russie par des liens anciens et bien
connus, a accueilli avec une explosion de joie l'annonce de la rupture du mariage
si longtemps poursuivi avec un de ses archiducs. C'est à l'héritier du trône con-
stitutionnel du Wurtemberg, dont l'aïeule était une grande-duc liesse de Russie,
que va s'unir la belle princesse appelée par le royal poêle qui gouverna la lîavière
le modèle des peintres et le rêve des poêles. Il faut la féliciter de venir vivre aux
portes de la France, dans une atmosphère de civilisation et de liberté; il faut
plaindre l'empereur son père d'élever une barrière entre sa patrie et l'Europe, et
de lui avoir fait perdre en quelques années tout le profit que la Russie avait tiré
de l'habileté de Catherine et des libérales vertus d'Alexandre.
Pendant que l'Occident repousse l'influence russe, l'Orient lui échappe de son
418 REVUE. — CHRONIQUE.
côté. Les races chrétiennes acquièrent de plus en plus au sein de l'empire ottoman
le sentiment de leur importance; elles croissent en population, en richesses et en
lumières, et, lorsque le jour de la catastrophe arrivera pour la domination musul-
mane, les héritiers seront sur les lieux et assez forts pour recueillir eux-mêmes
l'héritage et pour le défendre. Le cabinet russe, par ses trésors et son habileté
diplomatique, peut bien dominer les faibles cours de Bucharest et de Jassy, il peut
exercer de l'influence en Servie et contre-balancer à Constantinople même, au
moyen de ses pensionnaires dévoués, les honnêtes et patriotiques intentions de
Réchid-Pacha ; mais cela ne fait pas que le cœur du peuple aille vers lui, et, pour
s'assurer des dispositions intimes des populations, il suffit d'observer le spectacle
qu'offre la Grèce.
Lorsque le colonel Kalergis organisait l'insurrection militaire de septembre,
sous une impulsion trop connue, ce n'était pas à coup sûr dans la pensée de faire
triompher le gouvernement représentatif, et d'élever à Athènes une tribune na-
tionale dont l'écho retentirait au loin. On espérait dégoûter un prince timide d'une
royauté pleine de périls, et il se trouve qu'on a affermi son trône, fait arriver au
pouvoir les patriotes les plus probes et les plus éprouvés, et qu'on a inauguré !a
liberté, au lieu de préparer l'anarchie. Le général Coletli recueille le prix de ses
efforts et de sa courageuse modération. Son nom se trouve glorieusement associé
à la fondation d'un gouvernement libre et régulier dans sa patrie, si souvent dé-
clarée, par certains esprits, incapable de supporter l'épreuve des institutions
représentatives. Les premières opérations des chambres grecques ont constaté que
la majorité qui avait appuyé le ministère de M. Coletti s'était retrouvée dans toute
sa force. M. Rigas Palamidès a été porté à la présidence par soixante-six voix,
tandis que douze suffrages seulement allaient s'égarer sur M. Delyannis, le can-
didat avoué de M. Mavrocordato et de sir Edmond Lyons. Cette élection n'a pas
été seulement un succès ministériel ; elle a constaté la formation d'un parti nom-
breux et discipliné, qui aura, on est porté à l'espérer, la plus heureuse influence
sur les destinées de la Grèce. Partout l'ordre matériel se rétablit, le nouveau sys-
tème administratif est en vigueur sur tous les points, et l'on approuve générale-
ment les choix de noraarques et d'éparques chargés par la couronne d'initier les
provinces grecques à l'unité des institutions. Les bandes qui infestaient les pro-
vinces sont dispersées, et l'action ordinaire des lois et des tribunaux s'exerce
depuis une année, dans toute la Grèce, avec une régularité qu'elle n'avait pas
possédée jusqu'ici. La seule difficulté que rencontre M. Coletti consiste dans la
réserve que témoigne jusqu'à présent M. Metaxa. Cette réserve, du reste, n'a pas
cessé d'être bienveillante, et les hommes politiques qui suivent la bannière de cet
ancien ministre ont refusé jusqu'à présent de faire cause commune avec M. Mavro-
cordato. M. Metaxa ne dispose d'ailleurs que d'une trentaine de voix. Être arrivé
à ce point, après deux années, à travers les intrigues étrangères qui se sont croi-
sées sur le sol de la Grèce, pour dégoûter ce noble pays de la liberté, c'est assuré-
ment avoir été heureux et s'être montré fort habile.
La gloire la plus pure que puisse aujourd'hui revendiquer la France, c'est de
voir ses institutions successivement imitées par tous les peuples dans leur
marche progressive et pacifique. Pendant que notre organisation départementale
est appliquée à la Grèce, l'Espagne copie les principales dispositions de notre loi
électorale, comme elle avait appliqué, l'année dernière, les principes de notre
comptabilité, et essayé de transformer ses vieilles universités en rectorats acadé-
RÊVÛE. CHRONIQUE. 419
miques; elle vient de substituer l'élection directe d'arrondissement à l'élection
provinciale, et peut-être a-t-e!le poussé l'imitation trop loin en rejetant l'amen-
dement qui avait pour but d'élever le chiffre de chaque collège électoral à plus
de cent cinquante électeurs. Si l'élection directe a des avantages, les petites cir-
conscriptions électorales ont des inconvénients que M. Martinez de la Rosa et le
général Narvaez. qui ont si longtemps vécu en France, connaissent assurément
aussi bien que nous. Il y a du reste en Espagne, comme ailleurs et plus qu'ailleurs,
un parti autochthone et anti-français par essence, dont M. Orense est à la fois le
coryphée et l'orateur. Ce dernier a nettement déclaré qu'il voterait systématique-
ment contre toute loi qui aurait une ressemblance avec les lois françaises. Il est
difficile de s'expliquer d'après cela comment l'honorable membre a pu se décider
à prêter serment à la constitution. L'engagement pris par le cabinet de consulter
les cortès sur le mariage de la reine a pu seul calmer l'agitation que cette ques-
tion délicate avait soulevée à Madrid et dans toute la monarchie. Les vœux delà
reine-mère en faveur d'un prince napolitain ne sont douteux pour personne; mais
ce mariage rencontrera, au sein de la nation, non moins de résistance que le
projet d'union avec le comte de Montemolin n'en a rencontré parmi les hommes
du gouvernement. La France renonce à la main de la reine pour un prince de la
dynastie régnante; d'un autre côté, elle donne l'exclusion à tout candidat étranger
à la maison de Bourbon ; entre de telles difficultés et de tels repoussements, la
reine Isabelle II paraît destinée à ne pas connaître de longtemps la situation inté-
ressante dans laquelle sa sœur d'Angleterre retombe si fréquemment, aux applau-
dissements de ses loyaux sujets.
Pendant que l'Espagne est exclusivement dominée par la pensée de sa réorga-
nisation intérieure, les événements semblent lui préparer au dehors un rôle qu'elle
a cessé de jouer depuis longtemps. La république dominicaine se sépare de celle
d'Haïti, et la marine de Cuba se dispose, dit-on, à rétablir le pavillon espagnol
sur des points où il a cessé de flotter depuis 1821. On sait que Toussaint-Lou-
verture conquit, pendant les troubles de Saint-Domingue, la partie espagnole de
l'île. Une insurrection des créoles rendit Santo-Domingo à l'Espagne, dont les
droits furent reconnus en 1814 par les traités de Paris. Sept années plus tard,
celle colonie suivit le mouvement d'émancipation qui entraînait alors le Nouveau-
Monde tout entier; mais ce ne fut pas au profit des colons eux-mêmes que s'opéra
cette révolution. Le président Boyer, alors chef du gouvernement d'Haïti, adjoi-
gnit Santo-Domingo à celte république, et, depuis cette époque, les colons espa-
gnols, gouvernés et molestés par les noirs, n'ont pas cessé de regretter l'acte qui
les avait séparés de la mère-patrie. Aujourd'hui la partie orientale de Saint-Do-
mingue, constituée en état indépendant, se souvient de l'Espagne, et lui demande
des secours contre une odieuse el trop longue oppression : cela n'a rien que de
fort naturel, et peut rendre à la Péninsule, dans les alfaires du Nouveau-Monde,
une importance inattendue.
Il ne serait pas non plus impossible que la nouvelle révolution accomplie au
Mexique par le général Paredès eût pour effet de réveiller dans ce malheureux
pays l'aucienne pensée d'une organisation monarchique sous un prince espagnol.
Le haut clergé et les grands propriétaires, si puissants au Mexique, n'ont aban-
donné celte espérance qu'à regret, et le général Paredès paraît représenter des
intérêts analogues. L'Europe ne pourrait que voir avec satisfaction toute tentative
qui aurait pour but d'arracher le Mexique à l'anarchie et à l'isolement où il se
420 REVUE. CHRONIQUE.
confine. L'établissement d'un lien avec son aneienne métropole ne saurait éveiller
aucune susceptibilité, et ce serait peut-être le moyen le plus sûr de débarrasser
la reine Isabelle de celui de ses prétendants qui demande sa main dans les jour-
naux. Si un le! prince est jamais appelé à monter sur un Uône, ce ne peut être
que sur celui du Mexique.
L'ALLEMAGNE
DU PRÉSENT,
A M. LE P1UNCE DE METTEltmCH.
STUTTGART.
A Tubingue, c'était la vie en marche avec son cortège de passions et d'espé-
rances. A Stuttgart, tout me sembla d'abord plus rassis, ainsi qu'il convient dans
une honnête résidence allemande où le prince habite et où la bureaucratie règne.
La ville elle-même, avec ses grandes rues droites et uniformes, avec ses vastes
casernes, avec les longues et monotones allées de son parc, la ville, propre et
rangée comme elle est, représente assez au naturel les ennuis et les mérites de ce
règne silencieux de la bureaucratie germanique. L'esprit administratif est une des
traditions les plus directes que l'Allemagne d'aujourd'hui tienne encore de notre
gouvernement impérial; mais, tandis que cet esprit s'est nécessairement adouci
chez nous pour se plier au jeu des institutions libres, il s'est modifié chez nos
voisins d'une manière moins heureuse en empruntant les habitudes mécaniques
de la discipline militaire. On a toujours aimé à jouer au soldat de l'autre côté du
Rhin; nous apportions là le goût de Tordre et de la règle, c'est devenu presque
tout de suite le goût de la manœuvre et de l'exercice. Il n'est guère de bon em-
ployé allemand qui n'ait un peu de l'étoffe d'un bon caporal. Maintenant que le
pays change pour ainsi dire de tempérament, je ne sais trop s'il s'accommodera
bien du régime auquel le mettaient ses fonctionnaires ; ce qu'il y a de sûr, c'est
tobik i. i>9
422 l'allemagne bu présent.
que ce régime avait jusqu'ici comme absorbé tout le mouvement politique. Ainsi,
même en Wurtemberg, dans un état constitutionnel doté de deux chambres à peu
près délibérantes et d'un ministère à peu près responsable, la vie parlementaire
s'est trouvée dès l'origine étouffée sous l'appareil administratif, et entre les plus
notables événements qui se soient passés cette année au midi de l'Allemagne, il
faut certes compter l'éveil très-décisif d'un pays si longtemps el si lourdement
oppressé. Il est arrivé là ce qui arrive toujours, ce que j'avais vu, dans d'autres
sphères, à Fribourg et à Tubingue ; les idées modernes ont repris leur force et leur
sincérité sous le coup même de l'excessive opposition qu'elles rencontraient : les
ultramontains se croyaient maîtres partout et partout traitaient en victorieux :
leur tyrannie ne sert qu'à soulever la grande question de l'état civil; les piétistes
allaient supprimer toute liberté de la pensée pour en mieux punir le libertinage :
la pensée se fait plus raisonnable et plus pratique; le gouvernement wurtember-
geois entamait peu à peu sa propre charte : il ne réussit qu'à se créer des ennuis
qui l'obligent maintenant à la souffrir dans sa vraie vérité. Souhaitons donc fran-
chement le plus complet, le plus rapide triomphe à toutes les réactions; c'est
d'ordinaire le plus court chemin pour revenir au bon sens et à la justice.
La législature du Wurtemberg n'a de session régulière que de trois ans en trois
ans. D'une session à l'autre, les chambres sont représentées auprès du gouverne-
ment par une commission élue dans leur sein ; elle est composée de douze mem-
bres, dont six doivent résider constamment à Stuttgart; encore dans les six faut-il
ranger les présidents des deux chambres, choisis par le roi sur une liste de trois
candidats pour chacune. Cette commission, gardant ainsi des rapports permanents
avec le cabinet, soumise à toutes les influences de l'autorité centrale, trop peu
nombreuse pour avoir elle-même beaucoup de crédit sur le public, devient plutôt
une sorte de département ministériel qu'elle n'est une puissance indépendante;
elle entre clans le secret des affaires sans pouvoir les prendre à son compte et les
produire au grand jour. Depuis 1819 jusqu'à 1853, les commissions ont humble-
ment exercé ce demi-contrôle qui leur était laissé, sans que le pays se souciât
beaucoup qu'il en fût autrement, et semblât s'apercevoir qu'il lui manquait un
parlement véritable. La charte de 1819 avait tiré cette institution du vieux pacte
consenti à Tubingue en 1514 par le duc de Wurtemberg et ses fidèles états.
C'était un souvenir qui flattait à la fois le patriotisme local et l'érudition histo-
rique, deux vanités essentiellement allemandes. On y céda de confiance; on prit
même si bien l'habitude de considérer l'assemblée nationale comme un rouage de
plus dans la bureaucratie, que l'on ne nomma presque pour députés que des
employés de l'état ou des communes. Il y eut mieux encore : en Wurtemberg, on
ne connaît point de cens d'éligibilité; les élus reçoivent donc une indemnité
pécuniaire pendant le cours de la session ; on en vint à se demander à quoi ser-
vait cette dépense, et des paysans du cercle du Danube imaginèrent qu'on pour-
rait assez facilement la supprimer en se passant de députés. Je ne sais plus quel
collège porta toutes ses voix sur le roi lui-même, et lui décerna le mandat popu-
laire. C'était un tour de Souabe, un de ces bons tours qui font que l'on ne sait
jamais si l'on doit rire de l'auteur ou du patient, tant il y a de naïveté dans la
malice ou de malice dans la naïveté. D'une façon comme de l'autre, ce n'était pas
la marque d'une éducation fort avancée en matière constitutionnelle.
Les événements de juillet et la guerre de Pologne produisirent dans toute l'Al-
lemagne un ébranlement auquel le Wurtemberg ne pouvait pourtant échapper;
l'Allemagne du présent. 423
les élections de 1831 s'étaient ressenties du contre-coup de ces grandes commo-
tions; un nouvel esprit s'était développé comme par miracle dans le corps élec-
toral, et la chambre qui sortit de ce scrutin quasi-révolutionnaire s'annonça sous
les auspices de noms si compromettants, qu'au lieu de la réunir tout de suite on
la prorogea jusqu'en -1833. On ne perdit pas pour attendre : il y avait là des dé-
magogues de 1824 à peine lavés par une amnistie des sentences capitales qui les
avaient frappés, des hommes auxquels le roi refusa publiquement de donner la
main, des ennemis déclarés du régime bureaucratique et delà prérogative absolue.
A peine la session commencée, la chambre fut dissoute, et le roi en appela au
pays par une proclamation qui distinguait profondément les députés du pays lui-
même et supprimait tout intermédiaire légal entre la personne du prince et la
masse de ses sujets. Ce fut un coup d'état. La seconde session de 1833 se trouva
bientôt aussi câline que ia première avait menacé d'être turbulente; l'opposition
ne comptait plus que dix-neuf membres ; fatigués d'un rôle inutile, réduits à l'im-
puissance, ils finirent par se décourager, et aucun d'eux ne se remit sur les rangs
aux élections de 1839. Pour celles-ci, le gouvernement n'eut pas raison à moitié :
de 1839 à 184-4, ia chambre lui appartint tout entière; i! n'y avait plus ni majo-
rité, ni minorité; il y avait des fonctionnaires enrégimentés, sur leurs bancs, en
séance publique, dans le même ordre et sous la même discipline qu'au fond de
leurs bureaux. D'aveu général et de compte réglé, sur quatre-vingt-treize députés
qui forment la seconde chambre.il en était sept en tout qui passaient pour indé-
pendants par leur position. En Wurtemberg peut-être plus qu'ailleurs, les fonc-
tionnaires sont réelîemenl la partie intelligente de la société, il est même juste de
dire que l'opinion publique les considère fort et croit volontiers à leur probité
politique; mais plus de quatre vingts fonctionnaires sur quatre-vingt-treize dé-
putés, en vérité c'était trop ! Le pouvoir parlementaire s'endort et succombe à
moins. Comment allait-il sortir dune si profonde léthargie?
Il y a deux manières pour un gouvernement de se débarrasser de la constitution
qu'il a jurée. Le plus simple, c'est de la mettre tout entière à néant et de la
remplacer d'un coup à sa guise; on réussit ou l'on ne réussit pas, mais au moins
sait-on ce que l'on lait, si l'on ne sait pas toujours ce qu'on devient : c'est pure-
ment une question de force. D'aucuns, n'aimant pas à jouer si gros jeu. violent
l'esprit sans tuer la lettre, et dépassent tout doucement les limites qu'ils ont l'air
de garder; le malheur est qu'il faut bien toujours s'appuyer quelque part et pen-
cher d'un côté : on ne voulait pas donner trop à gauche, on se laisse prendre à
droite; on voulait se décharger d'un fardeau, c'est un contre-poids dont on se
prive, et, faute de l'avoir, on tombe en d'autres périls, on se heurte à des écueils
inconnus. En Wurtemberg du moins, ce fut ainsi que se passèrent les choses.
La chambre élective était annulée; la première chambre pesa bientôt si fort
dans la balance dégarnie, qu'elle faillit emporter tout. La charte de 1819 avait
autant que possible organisé l'équilibre; le meilleur était assurément de s'y tenir.
Obligé par les traités de Vienne de garantir une grande position dans l'état aux
anciens seigneurs immédiats de la Souabe autrichienne, le royal auteur de la
charte AVurtembergeoi.se avait fait de son mieux pour ne point subir la domination
de cette aristocratie catholique el féodale. El d'abord, il appela tout à côté d'elle,
dans la première chambre, une aristocratie nouvelle formée du temps de l'empire
par les hauts emplois de l'administration. Nommés à litre héréditaire ou viager
suivant le gré du prince, et au nombre qu'il lui plaisait, choisis de préférence
424 ^ALLEMAGNE BU PRÉSENT.
dans la souche prolestante du vieux duché de Wurtemberg, ces représentants
naturels des principes modernes venaient contrarier jusque sur leur terrain les
derniers fils du moyen âge; ce n'était point assez pour les tenir en bride, si l'on
n'eût en même temps assuré la prépondérance de la seconde chambre. La con-
stitution du royaume de Saxe range dans le sénat les députés des propriétaires de
biens nobles qui votent à part dans toute l'Allemagne, ceux des églises, celui de
l'université, enfin les premiers magistrats de certaines villes. Mis à la même place
en Wurtemberg, ces simples mandataires électifs se seraient rencontrés face à face
avec de gros seigneurs terriens, qui se souviennent encore d'avoir hérité des dé-
pouilles de la maison de Hohenstauffen ; l'Allemagne luttera longtemps pour ré-
_sister un peu à de telles influences. La partie eût donc été tout au plus égale dans
la première chambre, et la seconde, en un pays d'industrie assez médiocre, se fût
trouvée bien réduite. Au contraire, en adjoignant de droit à celle-ci toute une
portion de la noblesse, les propriétaires-chevaliers, comme on les appelle, en y
introduisant l'évêque catholique et le surintendant protestant avec le chancelier
de l'université, on assurait à ses délibérations une autorité incontestable; on op-
posait à l'antiquité de la race et du patrimoine l'éclat de la religion, de la science
et même de la fortune. Il fallait cependant que la masse des députés ne fût point
discréditée par une trop visible insignifiance; autrement il ne servait de rien que
la tête eût par elle-même une valeur plus sérieuse; il n'y avait point de base
solide sur laquelle pût s'appuyer une action politique; toute action revenait alors
soit au roi, soit à l'autre chambre. Supposez notre chambre des pairs avec son
mode de recrutement et le peu de racines qui l'attachent au pays. Le roi avait
certainement le champ libre ; mais combattre tout seul ces maisons princières de
la haute Souabe qui avaient été des états d'empire et ne l'oubliaient point grâce
aux instigations autrichiennes, ce n'était pas chose si commode, et ce fut là le
nouvel embarras que le gouvernement wurtembergeois se donna comme à plaisir
en s'efforçant d'en écarter un autre que la charte lui commandait d'accepter plus
loyalement. Il ne s'aperçut pas assez vite qu'un contrôle efficace de la chambre
élective, tout en le gênant peut-être, lui servait du moins de sauvegarde contre les
prétentions de la chambre héréditaire, et, pour s'être trop précautionné contre le
débordement démocratique de 1830. il n'eut plus la vigueur de fermer la porte à
cette soudaine invasion de l'esprit du moyen âge qu'on allait susciter contre lui.
En vérité, les péripéties de l'histoire constitutionnelle se ressemblent partout.
Nul esprit n'était pourtant plus antipathique à celui du prince et de son con-
seil. Le roi Guillaume est un homme de bon sens et de sens moderne : protestant
par conscience et par amour pour ses traditions de famille, libéral par le cœur, il
a cédé avec moins d'empressement que beaucoup d'autres aux facilités, aux sé-
ductions, aux menaces, avec lesquelles la diète de Francfort a successivement
introduit la pratique du pouvoir absolu chez les petits souverains constitutionnels
de l'Allemagne; il n'a jamais été au delà du despotisme éclairé. Aussi, parmi ces
singuliers conspirateurs d'avant 1830, qui rêvaient de fondre une république alle-
mande avec un saint empire, il en était qui comptaient secrètement sur le roi de
WTurlemberg pour en faire leur nouveau César; celui-ci se savait entouré de cette
popularité mystérieuse, et dérangeait le moins possible la charte qu'il avait volon-
tairement donnée. Il ne recula décidément que devant le flot démagogique soulevé
dans toute l'Allemagne par la révolution de juillet; l'âge le gagnait; il crut les
couronnes menacées, et résolut de mettre la sienne sous la tutelle des hautes puis-
l'Allemagne su présent. 42tf
sances;il était mal instruit du reste à subir leurs lois. Quand après 1815 elles
avaient voulu, de congrès en congrès, limiter ou suspendre les droits naturels des
états de second ordre, sous prétexte de poursuivre les factions révolutionnaires,
le roi Guillaume avait protesté par note formelle auprès de toutes les cours.
Offensées d'une dissidence si marquée, la Russie, la Prusse et l'Autriche rappe-
lèrent leurs ambassadeurs au mois de février 1825, et punirent ainsi le prince
qui leur avait déplu, en le mettant au ban de la sainte-alliance. Il sitpporta no-
blement cette honorable disgrâce, et, lors même qu'il eut fini par céder quelque
chose de sou premier ressentiment, il demeura toujours, malgré les liens de la
parenté, l'un des plus fermes adversaires de la politique russe en Allemagne. On
conçoit facilement qu'il ne ressente pas plus de goût pour l'Autriche, dont le pa-
tronage catholique n'est pas encore tout à fait oublié dans la haute Souabe. A
l'endroit de cette province d'accession nouvelle, il a les susceptibilités inquiètes
d'un maître de fraîche date, et le voisinage des grandes officines ultramontaines
de la Suisse lui est d'autant plus odieux, qu'il sert de point d'appui aux influences
autrichiennes sur tout ce côté-là. Aussi, dernièrement encore, à propos des troubles
de Lucerne, il faillit rompre en visière avec le cabinet de Vienne, et l'on eut
grand'peine à obtenir de lui qu'à l'instar de toutes les puissances limitrophes, il
envoyât un corps d'observation sur les bords du lac de Constance. Sa réserve
accoutumée ne l'abandonne guère qu'au sujet des menées jésuitiques, et il ne
cachait pas en ce temps-là qu'il eût volontiers parlé comme M. Thiers, et pris même
position que lui vis-à-vis de cette triste échauffourée. Tel est le prince auquel
l'aristocratie féodale a déclaré, dans ces dernières années, une sorte de guerre re-
ligieuse qui, pour avoir été moins bruyante en 1845, n'est peut-être pas encore
aujourd'hui terminée. Par un heureux retour, cette lutte même force le gouverne-
ment à supporter plus de sincérité dans l'exercice des droits constitutionnels, et
elle est l'occasion d'un mouvement politique moins exagéré, mais presque aussi
vif que celui de 1831; ce n'était certes pas celui-là que les auteurs du mouvement
catholique attendaient.
De 1833 à 1839, la première chambre, encouragée par l'affaiblissement de la
seconde, avait déjà donné des preuves significatives de ses tendances; elle avait
défendu pied à pied l'établissement aristocratique, et traîné l'administration après
elle dans cette voie si contraire à tous les intérêts administratifs. C'est ainsi qu'en
1836 ces riches propriétaires empêchèrent qu'on ne fît une loi sur l'expropriation
pour cause d'utilité publique. La même année, le cabinet, inspiré par la sagesse
libérale du roi. avait proposé le rachat des droits féodaux sous des conditions
équitables : obligés de céder à l'unanime désir de toute la nation, les grands sei-
gneurs wurtembergeois vendirent leur consentement à si haut prix, que les ora-
teurs les plus modérés de la seconde chambre les menaçaient presque d'une guerre
de paysans. Enfin, en 1859, ils profitèrent de la révision du code pénal pour y
insérer les dispositions les plus exorbitantes contre le braconnage, et protégèrent
leur droit de chasse avec autant de rigueur que la dukery britannique. A soutenir
de pareilles causes, on ne se rend pas aisément populaire; la noblesse souabe finit
par le sentir, et depuis 1840 elle a su trouver un meilleur terrain pour donner
carrière à ses ambitions : elle a porté tout le débat sur la question religieuse; les
jésuites de Munich sont bien pour quelque chose dans cette habile conversion.
Le Wurtemberg était l'un des pays qui avaient joui le plus tranquillement de
cette paix ecclésiastique décrétée depuis 1803 par les autorités temporelles; on
426 l'auemagne du présent*
eût pu douter qu'elle y dût être si solide. Napoléon, en augmentant les états du
duc Frédéric, dont il faisait un roi, avait tenu plus de compte des arrangements
territoriaux que des affinités religieuses; il était entré près d'un tiers de nouveaux
sujets catholiques dans cette récente monarchie, dont le centre primitif avait été
de tout temps le foyer du protestantisme au midi de l'Allemagne. La modération
et la fermeté du gouvernement parèrent aux embarras qui pouvaient résulter
d'une situation si délicate. Des édits, successivement proclamés de 1803 à 18H,
organisèrent l'église catholique du Wurtemberg sous la direction d'un vicaire-
général et d'un conseil supérieur, l'un et l'autre à la nomination du roi. On régla
tout en vue d'une mutuelle tolérance; on s'appliqua plutôt à rapprocher qu'à di-
viser, mais sans rien forcer, et par conséquent sans rien aigrir; ce fut l'esprit de
M. de Wessenberg qui dicta celte noble politique. Son empire dura même plus
longtemps en Wurtemberg qu'en Bade; lorsque l'évêché deRottenbourg fut érigé
par le pape en 1827 comme l'un des quatre de la province du Haut-Rhin, le gou-
vernement ne voulut pourtant pas de concordat avec Rome; il s'en tint aux édits
de Frédéric, et le conseil ecclésiastique garda ses fonctions sous la surveillance
immédiate du ministre de l'intérieur. Des années se passèrent avant que personne
songeât à s'en plaindre. L'évêque était un personnage assez nul auquel chacune
des deux parties s'était rabattue faute de pouvoir imposer à l'autre un candidat
qui fût tout à fait de son choix. Le conseil agissait en pleine liberté; il agissait
bien ; la reconnaissance générale le défend aujourd'hui contre des attaques systé-
matiques ; ses adversaires eux-mêmes ont sans doute commencé par oublier ce
qu'ils lui doivent : une faculté de théologie catholique établie à Tubingue, un
grand collège et deux petits, organisés sur le modèle des fameux séminaires pro-
testants, l'excellent emploi des revenus ecclésiastiques, le développement des
écoles paroissiales, enfin l'amélioration constante du sort des curés, si maltraités
par les anciens seigneurs du spirituel. Tout cela malheureusement s'accomplissait
d'un point de vue trop libéral et trop élevé : on ne cherchait point dans les insti-
tutions religieuses un moyen de propagande dogmatique à l'usage des masses; on
les regardait comme une satisfaction d'ordre public pour la conscience des parti-
culiers; ce n'était point ainsi qu'on pouvait contenter Rome. Elle remua sourde-
ment; elle attendit; puis un jour l'évêque wurtembergeois fut mandé à Munich
auprès du légat du pape; il était parti fort indifférent, il revint ultramontain ; tout
éclata. Le moment arrivait en Allemagne pour la réaction catholique. Mûrie par
les persécutions de Frédéric-Guillaume III, elle acceptait dédaigneusement les
concessions de Frédéric-Guillaume IV, et, marchant droit à son triomphe, prépa-
rait de loin les miracles de Trêves; elle savait à point sur qui compter : l'aristo-
cratie de la haute Souabe devint tout aussitôt l'un de ses instruments.
Il était, à vrai dire, assez difficile de fabriquer une agitation religieuse en Wur-
temberg; le gouvernement n'avait pas imité les violences prussiennes; il n'avait
point détruit l'ordre antique qui déterminait les rapports respectifs des cultes. On
sait comment le vieux Frédéric-Guillaume, ayant ordonné que désormais tous les
enfants suivissent la religion du père, n'avait bientôt plus mis sur le Rhin que des
employés protestants pour y faire la souche d'une nouvelle église, en même temps
que de familles nouvelles. Le roi de Wurtemberg n'avait jamais prétendu con-
quérir ses sujets dissidents à la foi de la majorité : il avait seulement voulu main-
tenir l'entière liberté d.s mariages mixtes, el sur ce point il restait inébranlable.
Les membres de son conseil ecclésiastique n'étaient pas gens à l'y tracasser, et
L* ALLEMAGNE DU PRÉSENT. 427
les curés, nommés sous leurs auspices, se conformaient sans scrupule à ces paci-
fiques intentions. Les fidèles ne se trouvaient pas scandalisés de cette indulgence
de leurs pasteurs, et ne semblaient point d'ailleurs très- disposés à s'émouvoir
beaucoup en faveur des démonstrations du prosélytisme romain. Le catéchisme
populaire n'était pas précisément rédigé pour le servir, et renseignement religieux
des campagnes avait peu à peu ruiné ses moyens d'action les plus sûrs; on y
passait assez vite sur l'adoration des saints et des reliques, on ne recommandait
guère les pèlerinages, et personne pourtant ne se croyait opprimé.
A peine revenu de Munich, l'évêque de Rottenbourg, dans un accès de ferveur
qui ne devait point avoir de suite, dénonça cette oppression jusqu'alors ignorée.
Nos prélats nous ont transmis l'écho de ses plaintes. Il les apporta lui-même à la
seconde chambre des états de 1842; l'éloquence et la majorité lui firent défaut
pour les soutenir, mais la première chambre ramassa le gant qu'il n'avait pas su
jeter, et les seigneurs médiatisés se présentèrent à sa place comme les champions de
l'église. Aussitôt les pétitions circulèrent à travers tout le pays, lancées jusque dans
les derniers villages par celte haute influence des grands propriétaires, répandues
par l'activité des plus jeunes prêtres, exaltées par les journaux bavarois. On acheta
des gazettes, on multiplia les pamphlets; on vint presque à bout de créer une
inquiétude publique, et de persuader aux catholiques troublés qu'on attentait à
leur foi; on leur apprit tout ce qu'ils avaient souffert, et l'on dressa de leurs
griefs une liste formidable. On réclamait purement et simplement ce qu'on
réclame aujourd'hui partout de ce côté-là, l'autonomie de l'église, c'est-à-dire, au
sens vrai dans lequel il faut l'entendre, l'abdication du temporel en l'honneur et
pour le plus grand profit du spirituel. Les meneurs criaient à la persécution, parce
qu'on ne dépensait pas à leur gré tous les revenus ecclésiastiques, parce qu'on ne
permettait pas aux prêtres de rompre la paix des mariages mixtes, parce qu'on
n'abandonnait pas toute influence sur l'éducation du clergé et sur la distribution
des fonctions curiales. En Bavière, la population protestante de Franconie est
livrée sans merci aux entreprises des jésuites; en Autriche, les habitants des val-
lées protestantes du Tyrol ont été forcés de s'expatrier, et les protestants de la
Bohême n'ont encore que des chapelles de tolérance (Gnadenkapellen); le pacte
fédéral qui a décrété l'égalité des trois confessions reconnues est à chaque instant
violé par les puissances catholiques : tout cela n'était plus rien à côté de cette
grande tyrannie qui accablait, disait-on, les catholiques du Wurtemberg. Ce fut
avec ces clameurs qu'on se précipita dans le champ clos politique, et le plus vite
qu'il fut possible on fit de la question religieuse une question électorale. J'imagine
que c'est là le programme absolu de la faction ultramontaine, puisqu'elle le suit
maintenant partout; il serait bon pourtant qu'elle y prît garde : qui combat avec
l'épée périra par l'épée.
La législature de 1839 allait justement expirer, et la chambre devait être renou-
velée à la fin de 1844. De compagnie avec le jeune clergé, la noblesse se mit en
mouvement et chercha des candidats. Le gouvernement laissa beaucoup faire et
la censure beaucoup passer ; ce fut sa seule tactique, il n'en fallait pas davantage;
l'ancien parti libéral releva tout aussitôt la tète; c'était bien sur quoi l'on
comptait, c'était la diversion qui devait dominer l'agitation calhoiique, et ressus-
citer la seconde chambre vis-à-vis de la première, du jour où elle y serait fran-
chement représentée. Voilà comment le pouvoir parlementaire fut tout d'un coup
restauré : les opinions se prononcèrent, et la vie reparut; on avait menacé le
428 L ALLEMAGNE BU PRÉSENT.
gouvernement d'une opposition, il y en eut deux , dont l'une absorba l'autre.
L'opposition ultramontaine manœuvrait en Wurtemberg comme en Belgique et
comme en France : au nom de la liberté, elle offrait son alliance à l'opposition
libérale ; celle-ci accepta sous bénéfice d'inventaire, et toute cette année du moins
elle a commencé par s'occuper de ses propres intérêts ; c'étaient ceux du temps
et du pays. La session. a été très-véritablement une session constitutionnelle.
Jamais, depuis 1855, on n'avait vu de préoccupations politiques plus sérieuses;
jamais aussi éleclious n'avaient été plus contestées. Le gouvernement garda, bien
entendu, l'avantage, mais il était arrivé à la chambre près d'un tiers de membres
indépendants, et parmi ceux-là les radicaux de 1851. Ces derniers du reste avaient
subi, comme tout le monde, l'effet du cours des ans; ils étaient pénétrés de ce
besoin de modération qui règne aujourd'hui en Allemagne, de ce ferme bon sens
dont s'honorent les caractères les plus décidés : « L'esprit de liberté, disait Paul
Pfizer, un ardent démagogue d'autrefois, l'esprit immortel ne s'est pas endormi;
seulement il a pris de lui-même une conscience plus claire, il est plus calme et
j)lus sobre. » Le mot est juste autant que profond; l'Allemagne se dérobe à
l'ivresse des songes.
Ouverts sous de tels auspices, les états de 1845 ne les ont pas démentis, et
cette sage conduite a porté ses fruits. On y a gagné de tous les côtés. Grâce à la
popularité d'une chambre devenue plus nationale sans être moins éclairée, le
cabinet wurtembergeois a fait accepter une loi de chemin de fer qu'il avait jus-
qu'alors forcément ajournée, de peur d'échouer dans l'exécution contre l'entête-
ment des préjugés rustiques. Le parti constitutionnel n'a pas été moins heureux;
ses principes ont eu leur victoire. Il a presque dicté l'adresse; il y a inséré ses
vœux les plus significatifs; il a parlé d'unité allemande, mais dans quels termes
et avec quelle nouvelje pensée, c'est là ce qui m'a par-dessus tout instruit en même
temps qu'étonné. Le discours de la couronne annonçait, suivant l'usage, le pro-
grès continu des travaux militaires de la citadelle d'Ulm : la construction de cette
forteresse fédérale est pour le Wurtemberg une charge d'autant plus onéreuse
qu'elle ne peut guère jamais servir qu'à la défense de l'Autriche; créé par la France,
le royaume de Wurtemberg n'aura jamais rien à craindre de la France, naturelle-
ment intéressée à la conservation des petits états germaniques du sud ; la forte-
resse d'Ulm n'est donc rien qu'un gage exigé par les grandes puissances, et ceux
qui le donnent ont bien le droit de réclamer du retour. Ce fut ainsi que l'entendit
la chambre, et voici la remarquable réponse qu'elle fit au roi : « Nous nous
réjouissons de ces grands travaux comme d'un signe croissant de l'unité alle-
mande; puisse cette unité assurer au dehors la considération de la patrie com-
mune! puisse-t-elle à l'intérieur amener un développement plus complet pour ces
institutions qui, en garantissant les intérêts moraux et matériels des peuples, font
la force et l'honneur des états! C'est dans cette espérance que nous comptons
particulièrement sur les bons soins de votre majesté pour le rétablissement de la
liberté de la presse en Allemagne. » Le roi s'excusa d'écouter un vœu si formel,
en se couvrant des obligations qui lui étaient imposées par sa qualité de membre
du corps germanique. C'est là, comme on le sait, en Allemagne, le suprême refuge
des princes contre les peuples; c'est, au delà du Rhin, l'expédient ordinaire de
cette fiction constitutionnelle qui veut que les personnes royales, pour rester tou-
jours agréables, n'aient jamais l'air de dire non. Les députés wurtembergeois ne
se payèrent point d'un déclinatoire trop commode, et, quand vint la discussion du
L'ALLEMAGNE BU PRÉSENT, 429
budget, ils refusèrent, à une majorité considérable, de voter les frais de censure.
Le ministère essaya bien d'invoquer à son tour les nécessités du pacte fédéral :
puisqu'il n'y avait qu'une langue et qu'une littérature en Allemagne, il ne devait
y avoir qu'une seule et même loi pour en réprimer les écarts, et, puisqu'il était
dans l'ordre que cette loi fût faite à Francfort, il fallait bien l'accepter telle quelle;
on n'y pouvait rien. La chambre ne se rendit point, et, sans plus d'égards pour ces
superbes exigences de la diète, elle attaqua vivement tous les abus qu'elles ser-
vaient à justifier. Elle voulut traiter publiquement toutes les questions d'affaires
extérieures, malgré le cabinet qui prétendait les enterrer à huis clos; elle blâma
sévèrement les dépenses croissantes du service diplomatique et du service militaire,
les unes et les autres déterminées pourtant, disait-on, par les convenances géné-
rales de l'empire allemand; enfin, d'accord avec la chambre saxonne et la chambre
badoise, elle protesta contre les articles secrets signés à Vienne en 185 4, et der-
nièrement publiés pour l'éternelle humiliation des petits états germaniques. Ce
fut toute une politique très-nette, très-ferme et très-sensée, qui releva le moral
du pays sans nuire à l'action du gouvernement.
Quant à l'opposition ultramonlaine, ses griefs perdirent de leur retentissement
aussitôt que l'attention publique fut sérieusement distraite par les débats consti-
tutionnels; à peine si ses réclamations, de longue main préparées, sont arrivées
jusqu'à la tribune; elles y échouèrent sans résultats; la division se mit dans ce
camp dévot, et le ruina si bien, qu'il ne compta presque plus à la chambre. Le
29 avril, il demandait encore, mais pour ne rien obtenir, de nouveaux séminaires
et de nouvelles chaires de théologie; le 30, la chambre votait une augmentation
considérable sur le budget du culte israélite, et sollicitait l'entière émancipation
des Juifs. Était-ce là ce qu'avait espéré la vieille aristocratie de la Souabe quand
elle s'était si fort appliquée aux intrigues électorales? Pensant travailler contre le
siècle, elle avait travaillé pour lui.
Cet épisode d'histoire parlementaire, tel qu'il m'était raconté par des témoins
fort proches et fort équitables, m'en avait appris beaucoup sur ces allures nou-
velles des bons esprits politiques. J'eus occasion d'en mieux juger encore, et de
les voir à l'œuvre, lorsque l'abbé Ronge et ses amis arrivèrent à Stuttgart. Je
m'était beaucoup attardé pour ne pas manquer une pareille rencontre; j'ai suivi
très-assidûment la pièce à toutes les scènes, et, je le déclare avec grande sincé-
rité, ce qu'il y avait là de plus intéressant, ce n'était ni le rôle ni le personnage
des acteurs, c'était l'attitude des spectateurs et des critiques. Ce qui me donnait
le plus d'espérance dans l'Allemagne du présent, ce n'était pas ce que disaient les
orateurs de l'église insurgée, c'était ce que j'entendais dire d'eux et de leur mis-
sion. Jusque sous le feu de leur parole, il y avait, même parmi les plus simples,
autre chose que de l'enthousiasme aveugle pour des idées passionnées, il y avait le
besoin réfléchi de faire acte d'émancipation publique; et quant aux hommes
graves, quelle que fût leur opinion sur la valeur théorique de la doctrine, tous
restaient d'abord et surtout attentifs à la portée sociale de l'événement. Profonde
révolution qu'on ne remarque point assez! Voici qu'un système se produit dans ce
pays des systèmes ;il est armé de pied en cap; il interroge la philosophie et l'his-
toire pour emprunter des titres à l'une, à l'autre un droit de cité ; il descend de la
spéculation dans la pratique, et déclare qu'il va reformer le monde par la double
vertu des vieilles traditions et de la science moderne ; ce système s'appelle haute-
ÏOMK î. 50
450 l'Allemagne du présent.
ment une religion! et du système lui-même, de la pure conception, l'Allemagne
chercheuse, érudite et pédantesque, ne s'en occupe pas, ou bien s'en occupe -t-elle,
c'est pour la prendre en dédain et passer outre; mais c'est aux effets qu'elle s'ar-
rête, c'est aux influences extérieures de ce vaste mouvement des consciences : ce
qui la frappe, ce sont les résultats positifs; c'est par les résultats qu'elle découvre
et mesure les principes.
Que l'on ne s'y trompe pas, les résultats sont considérables : l'Allemagne se
façonne à la vie réelle qui lui manquait; elle est tout entière comme traversée
par un même courant, et tous les esprits sont tendus en même temps vers un
même but, vers un but immédiat et possible; c'a été là le premier fruit de cette
récente agitation. L'on est sorti de l'isolement et de l'apathie des petites exis-
tences; on est entré en foule sur les grands chemins par où marchent les grands
peuples. Blessé pour ainsi dire à l'endroit le plus délicat, à l'endroit des convic-
tions religieuses, le sens commun se réveille et s'inquiète; il réclame satisfaction
pour tout ce qu'on lui refuse, et on lui refusait beaucoup; il ne se tourmente plus
seulement de quelques articles de foi; toutes les libertés sont en jeu, et l'on s'en
est enfin aperçu. Il ne fallait qu'une occasion pour éclairer l'instinct des masses,
pour leur apprendre quelles étaient au juste ces tristes lacunes des Institutions
qui les gouvernent : cette occasion, les rongiens l'ont fournie; la pensée publique
voulait un point de repère, ils le lui ont donné: on leur a su un gré infini d'avoir
appelé la nation à se prononcer elle-même en quelque chose, selon la mode des
nations libres, et, sous ombre de discuter des matières de for intérieur, on a pé-
nétré jusqu'au plus vif de tout l'établissement politique. On a bientôt acquis l'ha-
bitude des pétitions générales, des assemblées, des associations; on a gagné
presque d'un coup cette admirable force qui vient aux hommes quand ils se réu-
nissent; on a scruté tous les droits qu'on possédait déjà pour leur demander tout
l'usage qu'ils comportaient; les communes ont mis à profit l'indépendance qui
leur était garantie dans la plupart des constitutions germaniques, comme un der-
nier bienfait du moyen âge; les chambres enfin, soit à Carlsruhe. soit à Dresde, se
sont attaquées aux problèmes les plus difficiles de la société moderne; elles ont
souvent remué, tranché parfois cet antique débat du spirituel et du temporel, dont
la sincère et complète solution sera certainement le devoir ie plus grave des légis-
lateurs futurs.
Qu'on se rappelle ces eaux stagnantes sur lesquelles l'Allenrjgne s'était endormie
après 1855, pour se bercer des rêves malsains de cet absurde idéalisme d'où le
canon de 18-40 l'avait à peine retirée. Que l'on contemple ensuite ce mouvement
si profond, si puissant, si régulier, qui, depuis tout à l'heure deux ans, la porte
comme sur un grand fleuve : niera-t-on le changement, et ne sonl-ce pas là des
résultats? A qui maintenant les faut-il attribuer? J'ai vu de près l'abbé Ronge,
j'ai entendu ses plus renommés adeptes, ses plus fervents panégyristes, je n'ai
trouvé la que de pauvres discours, de pauvres idées et de pauvres gens; mais, si
petits que fussent les hommes, ils étaient couverts par un grand principe auquel
ils s'appuyaient comme sans le savoir, et c'est lui qui combattait pour eux. La
cause qu'ils songeaient le moins à plaider, c'est justement celle dont ils restaient
à vrai dire les instruments plutôt que les champions, celle-là pourtant qui leur
valait l'assentiment spontané de tout un peuple, la cause victorieuse de l'état mo-
derne contre l'état du passé. Je m'explique.
L'état du moyen âge, l'état catholique, reposait uniquement sur la sanction du
l'Allemagne du présent. 451
culte, la seule force morale qui conduisît alors le monde. Alors, en effet, l'état
naissait presque toujours du hasard ou de la violence, il n'avait ni origines rai-
sonnées, ni fondements raisonnables; on le subissait, on ne le constituait pas.
L'œuvre de la révolution française, c'est proprement d'avoir constitué l'état, d'en
avoir, pour ainsi dire, fait jouer les ressorts en plein soleil , d'avoir montré tout
exprès comment l'intelligence humaine produisait d'elle-même, à son goût et à
son heure, le plus glorieux monument qui pût attester sa liberté créatrice. Un
pareil effort porte avec lui sa moralité. L'état est donc légitimement sorti de la
tutelle religieuse, du jour où il a trouvé dans la conscience réfléchie le droit d'être
par lui-même Malheureusement pour eux, les princes allemands ont renoussé le
plus loin qu'ils ont pu ce legs impérissable de notre révolution, et, voulant garder
toute l'intégrité de leur autorité personnelle, ils ont privé les peuples de cette acti-
vité souveraine hors de laquelle il n'y a plus désormais ni titre certain ni justifi-
cation valable pour les gouvernements. Il est advenu de cet isolement orgueilleux
de leur majesté qu'elle a été obligée, pour se rassurer et se couvrir, d'implorer
l'appui de la vieille loi sociale détruite en 89 après qu'elle avait jusque-là guidé la
longue suite des âges. Ils ont toujours prétendu identifier l'église avec l'étal ; ils
ont encore soutenu que l'état et le culte se confondaient en une seule et même
force indivisible par essence, et que l'état n'était point, s'il n'était ou païen, ou
juif, ou chrétien. Dire comme chez nous : L'état, c'est l'état, un corps à part, un
pouvoir distinct doué d'une vertu intrinsèque, — ils avaient raison de ne pas l'oser,
car cela, chez nous, ne signifie rien de moins que le grand ensemble des idées et
des vouloirs de tous, rangés sous l'ordre providentiel dont leur concours fait la
justice; mais cela chez eux n'eût rien signifié, sinon : L'état, c'est la force. Il n'y
a jamais eu de tyrannie qui ait crûment divulgué son secret; celle-ci, pour cacher
le sien , résolut donc de se béatifier. C'était tout simplement continuer, avec la
bonne foi de moins, un expédient déjà vieux de trois siècles. La réforme, il est
vrai, lorsqu'elle rompit l'unité spirituelle, avait en principe dégagé la société civile
de Y enveloppe )iie nt ecclésiastique. Ce grand principe de l'avenir, Luther lui-même,
au milieu des 'ontradictions de son génie, l'avait solennellement proclamé : « On
naît homme et citoyen avant de devenir chrétien. Es-tu prince, juge, seigneur ou
dame; as-tu des gens sous toi et Yeu\-tu savoir le droit qui te revient sur eux,
n'interroge pas la loi chrétienne, interroge la loi de César ou la loi du pays; c'est
celle là qui est la règle; lu commandes comme magistrat et non pas comme chré-
tien. » Mais on n'échappe pas si vite à l'empire des traditions séculaires, et le
propre des novateurs, c'est souvent de croire conserver. La réforme conserva dans
la pratique cette identité du temporel et du spirituel, contre laquelle pourtant elle
était comme une protestation vivante, protestation stérile jusqu'au jour où l'esprit
du xviue siècle la traduisit dans ses œuvres. La réforme aggrava même la situation
qu'elle semblait appelée à changer : elle maintenait la nécessité absolue d'un étal
chrétien ; ce fut le prince et non pas le prêtre qu'elle institua le ministre souve-
rain de celte nécessité, le gardien de la foi devenue plus que jamais une obligation
politique. Ne voulant pas renoncer à cette intime union de l'église et de l'état qui
avait été !e patrimoine et la force du moyen âge, ne pouvant pas taire que l'état
abdiquât devant elle comme il avait abdique devant Rome, elle donna la première
cet exemple funeste démettre l'église au service de l'état. Mieux valait encore le
contraire; la dignité humaine en soutirait moins. Par quelles extrémités celle-ci
dut alors passer, afin qu'il restât quelque chose de cet étrange accouplement des
iVj L ALLEMAGNE ïlU PRÉSENT»
deux puissances où l'on voyait très-sincèrement tout le salut des trônes , quelles
humiliations furent imposées à la conscience des peuples, quelles violences, quelles
iniquités; c'est là l'histoire du xvne siècle. Les princes eurent ce terrible droit de
réformalion inscrit au traité de Wesiphalie, jus rcformandi ; il s'introduisit dans
le droit public ce monstrueux axiome : Ejus est religio eu jus regio, et quatre fois
en quarante ans les pauvres habitants du Palatinat durent changer de religion.
Le mince mérite des traités de Vienne en cette matière, ce fut de donner aux
trois confessions reconnues droit de bourgeoisie, non plus seulement comme au-
trefois dans l'empire en général, mais dans chacune des parties de l'empire ; chaque
prince s'obligea plus ou moins à souffrir trois cultes chez lui, tandis qu'aupara-
vant il pouvait tout ramener au sien. Au fond, la différence fut petite, il y eut trois
religions d'état au lieu d'une ; le système ne changea pas, et pour une bonne raison :
l'état, toujours personnifié dans une volonté individuelle, toujours soustrait à cette
intervention commune du peuple qui crée sa vertu et sa moralité, l'état, pour de-
meurer vieux en dépit de son siècle, se réfugia derrière la vieille garantie, comme
si la nouvelle n'existait pas. Décidés à ne point régner par l'accord et l'action
de la raison publique, les souverains exploitèrent au profit de leur autorité parti-
culière celte grande autorité du spirituel et du surnaturel qu'ils s'étaient jadis à
tout prix arrogée, parce qu'alors le monde n'en voulait pas d'autre. Ordonner
l'égalité des cultes reconnus, ce n'était point décerner à l'état un caractère pure-
ment rationnel, tant que cette reconnaissance entraînait une alliance intime et né-
cessaire avec eux : on faisait pour ceux-là ce qu'on eût fait pour un seul, on leur
demandait en retour les mêmes offices, on mettait presque toute la vie civile sous
leur sauvegarde, et l'on évitait pieusement par là de lui fournir de meilleures
bases politiques. C'est ainsi que les Juifs se trouvent exclus de la cité allemande,
et c'est pour cela que le libéralisme allemand veut les y faire entrer; mais la cause
des Juifs n'était pas suffisamment favorable; malgré d'incontestables progrès, ils
ne sentent pas encore eux-mêmes en Allemagne, aussi bien qu'en France, tout ce
qu'ils gagnent à devenir une église au lieu de rester une nation. C'est alors que
sont arrivés ces nouveaux catholiques, disant hautement par la force des choses
plus encore que par la claire notion des idées : « Notre culte n'est pas le vôtre, on
ne lui a marqué de place ni en 1648, ni en 181o; il est né d'hier; en sommes-
nous moins vos compatriotes, et perdrons-nous nos droits publics pour embrasser
notre foi religieuse? Parce que nous ne voulons être ni catholiques romains, ni
luthériens, ni calvinistes, ni même évangéliques, faut-il que nous restions hors
la loi, qui ne reconnaît de sujets et de citoyens que sous l'une ou l'autre de ces
quatre conditions? faut-il que nos familles ne soient plus des familles légales, ou
bien faut-il acheter cette légalité qui nous manque au prix de notre conscience,
et, puisque vous n'admettez point encore de pacte civil sans l'intervention sacer-
dotale, faut-il donc aller chercher vos prêtres? »
A cette grave et décisive question, le bon sens universel a déjà répondu dans
toute l'Allemagne. Proclamer au sein de la diète de Francfort une cinquième com-
munion privilégiée, ce serait le comble du ridicule; supprimer tout ascendant
positif de la société religieuse sur la société laïque, organiser la société laïque
par elle-même, c'est l'ordre du temps et le vœu de la raison, c'est la vraie nécessité
déterminée par l'apparition des catholiques allemands. Quoi donc! le pouvoir ma-
tériel du souverain politique va régler les liens les plus délicats de l'humanité,
présider à l'œuvre sainte de la famille! Oui, sans doute, si le souverain n'est qji'un
l'allemagne du présent. 453
individu, être variable et caduc comme toute créature vivant en elle seule, oui,
ce sera tyrannie pure ; mais, si pour souverain on n'a que la volonté générale ré-
gulièrement et constamment exprimée, ce sera justice et harmonie, ce sera le
plus beau, le plus fécond, le plus pacifique triomphe d'une grande révolution. Le
premier jour où dans la commune allemande un simple magistrat joindra valable-
ment l'homme à la femme et leur donnera la bénédiction civile, ce jour-là ne sera
pas loin de cet autre jour si impatiemment attendu où il y aura une tribune à
Berlin : le souverain aura changé.
Voilà de quels nobles principes l'Allemagne est aujourd'hui préoccupée à l'occa-
sion de la secte nouvelle, voilà ce qui donne tant d'importance à des manifesta-
tions en elles-mêmes assez mesquines. Je ne sais si elles sont un cri profond de
la conscience religieuse ; je suis sûr qu'elles répondent à un besoin profond de la
pensée sociale. Supposez l'état civil constitué au delà du Rhin connue chez nous,
l'état civil avec toutes ses conséquences politiques : l'abbé Ronge n'eût été que
l'abbé Ghatel. On s'est beaucoup inquiété à Rome de notre église française; c'est
la meilleure preuve qu'on n'y connaît rien de la France. Il y avait quelque chose
qui nous préservait de l'hérésie, ce n'étaient peut-être pas les foudres du Vatican,
c'était à coup sûr le titre II au livre ier du code Napoléon. Une hérésie de plus et
ce code-là de moins, certaines gens, il est vrai, accepteraient vite le marché. Je
doute pourtant qu'il vienne désormais beaucoup d'hérésies sérieuses ; il n'y aura
pas plus d'hérésies que de conciles : les uns en diraient trop, les antres ne signi-
fient rien; j'en ai bien eu la preuve: il m'a suffi d'aller écouter des hérétiques.
C'était à Ganstalt, une petite ville de plaisance qui est au bout du parc de
Stuttgart. L'abbé Ronge et ses amis sont restés là trois jours, prêchant et discu-
tant, Le gouvernement wurtembergeois leur avait à peu près donné toutes les
tolérances qu ils demandaient. Il s'était bien gardé de les appuyer directement,
comme avait d'abord fait le roi de Prusse : le roi Guillaume respecte avec trop de
sang-froid et de sincérité les droits positifs et les susceptibilités équitables de ses
sujets catholiques; mais il ne s'était pas davantage avisé de tourmenter assez mal
à propos les nouveaux dissidents, comme on a fait depuis dans le cabinet de Berlin ;
encore moins les aurait-il poursuivis comme le grand-duc de Bade, proscrits comme
le roi de Bavière, qui les déclare communistes et criminels de lèse-majesté: tra-
qués comme l'Autriche, qui veille sans cesse à l'entrée de cette inflammable
Bohême, d'où elle a déjà jeté plus d'un suspect au carcerc duro. Le roi Guillaume
est de meilleur sens et jouit surtout d'une situation meilleure. Si l'âge ne l'em-
pêchait maintenant, il eût aspiré de grand cœur à devenir le chef politique du pro-
testantisme allemand, il eût ambitionné cette belle place que le roi de Prusse, dont
elle était le patrimoine naturel, semble aujourd'hui risquer à plaisir A n'y pas
regarder de trop près, les réformateurs de 1845 ont un peu l'air de fraterniser
avec les réformateurs du xvic siècle. Toutes les bonnes âmes de l'église évangélique
s'y sont laissé prendre; il n'y a que les piétistes qui aient vu plus clair et dénoncé
fort justement les sectaires catholiques comme les ennemis assurés de toute es-
pèce d'orthodoxie. Cette fois pourtant on n'a pas donné raison aux piétistes. Les
rongiens n'ont point eu le choix de la tribune, on ne pouvait leur ouvrir les
églises du culte de la majorité sans blesser la minorité; mais ils ont eu la liberté
de la parole, qu'on ne pouvait leur refuser sans mentir a l'esprit même du protes-
tantisme. C'eût été néanmoins leur intérêt qu'on les empêchât de s'exposer encore
au grand jour d'une solennité si publique. Ce beau nom de concile dont ils ont
434 l'allemagne du présent.
décidé de parer leurs assemblées est bien pesant à porter dans ce temps-ci. Le con-
cile de Leipsig n'a pas été précisément un modèle d'éloquence et d'union; celui
de Canstatt n'était ni mieux doué ni mieux d'accord.
Il ne faut pas trop s'arrêter à la mine, et cependant comment se défendre d'une
sympathie tout instinctive, quand on contemple cette puissante figure de Luther,
telle que Lucas Cranach la peignit si souvent? Je vois encore ce beau tableau, qui
est à Weimar : Luther au pied de la croix avec l'apôtre saint Jean et son ami
Cranach; le sang régénérateur a jailli du flanc divin, et coule sur sa tête comme
pour la consacrer par un nouveau baptême : c'est la tête inspirée d'un héros. Je
me rappelle l'impression que me laissa son portrait dans la petile cellule où il
avait habité, au vieux couvent des augustins d'Erfurt, une pauvre cellule de moine
avec une étroite fenêtre sur l'étroit préau d'un cloître où l'herbe cachait des
tombes. Quelle grande physionomie! quelle force et quelle douceur! le plus in-
domptable courage et la plus inépuisable tendresse, les violences d'une nature
emportée, les charmes d'un cœur délicat, un œil si ouvert et si franc, une si gé-
néreuse simplicité dans le regard et sur les lèvres ! L'abbé Ronge a fort peu de ces
glorieux traits, et, si l'un lui manque plus que les autres, c'est assurément la sim-
plicité; il y a bien moins de bonhomie que de finesse sur son visage pâle, et on
lui croirait plutôt l'esprit d'affaires que la passion du vrai. Il est actif, remuant,
toujours prêt à payer de sa personne, et cependant sa pose, sa coiffure, sa mise,
tout est, chez lui, prétentieux comme chez un oisif. On lui a déjà reproché la
coquetterie de ses habits et de sa chevelure; il s'en est défendu avec plus d'esprit
que de sincérité. Au fait, il m'a paru, pour un Allemand, le plus élégant du monde.
Cette élégance n'est pas, du reste, une condition essentielle du nouvel apostolat :
les autres missionnaires seraient loin de la remplir; ce n'est pas cela qu'ils ont
gardé du maître, c'est seulement l'affectation. Chacun en use comme il peut. Je
n'ai jamais rencontré de plus piètre figure plus vaniteusement drapée que celle de
l'abbé Kerbler, le premier des orateurs de la propagande. J'ai passé toute une
journée avec lui et ses amis sur le bateau à vapeur de Heilbronn à Heidelberg ; ils
étaient fort en gaieté : Luther et ses disciples vivaient d'habitude très-familière*
ment ensemble, mais il y avait sans doute plus de tact et moins de vulgarité dans
leur abandon.
Tels étaient les pères du concile de Canstatt; ce qu'ils y firent, en vérité, ce
sera bientôt dit. A Leipsig, on s'était un peu tard repenti d'avoir provoqué la pu-
blicité de la discussion sur des points de dogme ; les réformateurs avaient failli
se diviser, et, pour contenter tout le monde, philosophes et mystiques, on avait
glissé sur une équivoque à l'endroit le plus difficile; on avait défini le Christ, non
pas le fils de Dieu au sens orthodoxe, non pas un sage divin au sens rationaliste,
mais l'envoyé de Dieu, Gottgesandte ; c'était à chacun d'entendre le mot comme
il lui plaisait. Pour plus de sûreté, on ne voulut traiter à Canstatt que des points
de discipline; on ne fut pas plus heureux. Il y eut une imposante minorité qui ne
voulut pas consentir à donner voix délibérative aux femmes sur les choses de la
religion : c'était pourtant une utile galanterie à l'adresse des dames protestantes,
auxquelles on devait beaucoup de reconnaissance. Il y eut une autre minorité qui
menaça de quitter la place, si on la forçait à communier sous les deux espèces.
Pour sortir d'embarras, on décréta que les canons des conciles généraux ne seraient
absolument obligatoires dans aucune commune en particulier; antant valait n'en
pas faire. A Leipsig, du moins, leur avait-on attribué force de loi, sous la seule
l'Allemagne su présent. 435
condition d'être adoptés par la majorité des communes. Voilà donc déjà, dans une
église d'hier, des antinomies à résoudre et des concordances à trouver.
Après ces arrangements de famille, le concile se tourna tout à fait vers le pu-
blic, et voulut profiter de l'occasion pour confesser encore sa foi ; ce fut la dernière
journée. Les orateurs se succédèrent à la tribune improvisée dans la salle de con-
versation des bains de Canstatt; ils parlèrent de tout autre chose que du fond
même de leur religion, avec le même aplomb que nos prédicateurs à la mode,
lorsqu'ils mettent l'orthodoxie sous forme romantique. Ils démontrèrent l'un après
l'autre les rapports prédestinés de leur catholicisme avec la vie domestique, avec
la commune, avec l'étal, avec l'histoire du monde. Ce discours-là surtout fut cu-
rieux : l'apparition de l'abbé Ronge servait de but et de clef à tout l'enchaînement
des siècles ; c'était l'id ssuel habillée des langes hégéliens, et détournée de
sa large route pour alj B r dans un pelit chemin de traverse. — Au com-
mencement était D;eu, c'est à-dire L'idée de Dieu en l'homme; et Dieu, pour
l'homme, ce fut d'abord la matière inanimée ou inintelligente, l'eau, le feu, l'ani-
mal ; puis ce fut l'homme lui-même, mais l'homme monstrueux, le Brahma couché
sur le lotus, avec son pied dans la bouche (vieille étrangeté, même pour nous qui
la lisons aujourd'hui partout), et Dieu devint le type humain de la perfection sen-
suelle, le Dieu marbre de la Grèce ; enfin l'homme se vit tout entier dans la divi-
nité, et ce fut Jésus. Obscurci et ensanglanté par Rome, épuré, mais appauvri par
Luther, le culte de Jésus est définitivement restauré par M. Ronge, qui lui rend à
la fois et sa simplicité raisonnable et ses beautés plastiques, une liturgie par
exemple, des tableaux, des statues et les pompes de la messe en musique. — Je
me figure que, si l'écolier du Faust voulut répeter à ses camarades cette leçon de
Méphistophéies qui lui avait tant troublé ia cervelle, il s'y prit à peu près de cette
manière-là. Je demandai quel était ce doucereux jeune homme qui se regardait si
précieusement pérorer, comme s'il se fût miré dans sa parole ; on me repondit
que c'était l'illustre M. Dowiatt, le saint Jean du nouveau messie, la bouche d'or
de la nouvelle église.
Aurais-je, par hasard, trop sévèrement ici jugé les personnes après avoir com-
mencé par réserver avec tant d'éloge les principes et les résultats d'une œuvre où
les personnes ont cependant une place si marquée? Je ne le crois pas. Les per-
sonnes sont ce qu'elles peuvent dans ce vaste mouvement; l'œuvre reste, l'œuvre
de tous et non pas celle d'un individu, tant que ce n'est pas un individu de génie;
elle reste avec ce que chacun y a porté dans la mesure de son esprit, et ce ne sont
pas toujours les plus grands qui fraient la voie. C'est là surtout le caractère de
notre époque; il n'y a plus besoin déjuges, comme en Israël, poursauver le peuple,
le peuple aux mille tètes se sauve lui-même, et, si les héros deviennent rares, ce
n'est pas que les ressources de l'humanité baissent, c'est que le niveau de la foule
monte. Les 1 ongiens ne sont pas des héros ; où est le tort ? Ils ne font pas le siècle,
ils le suivent, et plus ils sont en eux-mêmes insignifiants et chétifs, plus leursuccès
doit donner à penser aux ^ens qui voudraient l'arrêter par la violence : il faut
une force immense dans le public pour compenser celte réelle faiblesse de ses
chefs apparents. La force existe; ces quelques âmes pleines de contradictions et
de misères, poussées au dehors soit par un premier hasard, soit par un coup de
providence, ont rencontré là cette grande àme de tous qui les attendait, qui les a
lancées et soutenues. Il n'y a de révolutions véritables que celles qui sont com-
plètes avant d'éclater ; c'est justement pour cela qu'elles éclatent, et c'est bien
456 l'Allemagne su présent.
encore ici le cas. Qu'est-ce, en effet, qu'on demande? Une église nationale et rai-
sonnable. Or, celte église nationale, vingt-cinq ans d'indépendance l'avaient déjà
constituée; elle avait beau se dire toujours catholique : lorsqu'on inventa delà
mener à Trêves pour adorer la sainte robe, elle s'aperçut bien que son catholi-
cisme n'était point celui du pape. Cette église raisonnable, ce dogme de plus en
plus mitigé par l'intervention du sens naturel, c'était là l'entreprise universelle
de tout un siècle, et plus mûre encore en Allemagne qu'ailleurs; — mais l'illusion
desrongiens, mais ce que je sens comme leur petitesse, comme leur vanité person-
nelle, c'est d'avoir prétendu intervertir subitement ce développement logique de
la pensée humaine : rationalistes bornés, ils ont voulu changer une doctrine en
catéchisme, et improviser une religion de plus avec la raison, au lieu de laisser la
raison pénétrer et pénétrer encore les anciennes. Ils ont voulu refaire une règle
de nature immuable, tandis que l'effort de toutes les sociétés modernes, c'est de
sortir de cette immobilité de la règle, c'est de la remplacer par les progrès et les
perfectionnements de la vie. Le propre de l'avenir en ces délicates matières, c'est
peut-être qu'il pourra se passer de symboles officiels, ou les rendra toujours
d'ordre plus intime, en les multipliant toujours. Le symbole de Leipsig accepte
sans doute avec une exemplaire modestie ces infaillibles vicissitudes qui l'atten-
dent; il eût été plus sûr de ne pas le proclamer à si grand bruit. Des esprits mieux
instruits auraient compté davantage sur la pente du siècle; ils auraient mis moins
d'orgueil ;i se donner pour des fondateurs; ils n'auraient pas affiché cette étrange
ambition de décréter encore la croyance humaine à la majorité des voix! Après
tout pourtant, cette sotte présomption, c'est l'infirmité de quelques individus, ce
n'est pas la ruine du grand travail commun. Le cours des choses en souffre peu ;
qui sait même s'il ne faut pas de ces gens qui viennent parfois brutalement l'aider
à leurs dépens plus qu'à leur honneur ? Qui sait s'il ne faut pas de ces enfants
perdus dans toutes les batailles?
Singulier contraste! cet établissement officiel que je reproche aux rongiens
d'avoir tenté faute de sens et de simplicité, c'est ce que certains en Allemagne
leur reprochent d'avoir manqué faute des lumières de l'école. La nouvelle philo-
sophie hégélienne n'est pas seulement une philosophie, c'est une église; elle pos-
sède la vérité absolue, elle a le secret du monde, et pourrait, au besoin, remonter
la machine; c'est bien le moins qu'elle la conduise à tout jamais, avec tout empire
et toute sécurité, suivant ces lois éternelles qui lui ont été révélées, non plus par
l'inspiration mystique, mais par la connaissance de l'être en soi. Ces grands doc-
leurs qui ont découvert de si magnifiques constructions pour gouverner du fond
de leur cerveau jusqu'aux plus menus détails des choses, ces maîtres intrépides de
la science, ont eu honte d'un édifice aussi peu savant que l'était celui de l'abbé
Ronge : ils ont admiré cette profonde ignorance qui ne savait pas rattacher un
système aux trois moments de la dialectique hégélienne, cette simplicité qui n'usait
pas, dans une démonstration chrétienne, de ces curieuses combinaisons de l'être et
du néant engendrant \e devenir; ils ont ravalé jusqu'au plus bas tant d'impuissance
et de vulgarité. Ils ne se doutent pas que l'Allemagne se bal aujourd'hui par-dessus
leurs têtes dans cette arène vulgaire qu'ils dédaignent si fort. Ce qui justement a
donné gain de cause aux rongiens, c'est d'avoir plaidé les lieux communs et les
arguments populaires; c'est d'être descendus sur la place publique, d'avoir été
des orateurs de carrefour en un pays où la paroie parlée, bien plus neuve que la
parole écrite, exerce un empire dont on ne peut encore apprécier tous les effets.
l' ALLEMAGNE BU PRÉSENT. 457
J'ai vu des hommes pleurer en écoutant le beau dire des pères du concile de Can-
statt. Ronge lui-même sait à propos rappeler les victoires de 1813 et les gloires
de l'émancipation nationale pour encourager ses auditeurs à rechercher celles de
l'émancipation religieuse. Il se sert avec industrie des immortels ressentiments de
l'Allemagne contre Rome, et à ce seul nom, prononcé devant la foule, on s'aper-
çoit qu'il y fermente encore des rancunes séculaires. Il semble que ce soit toujours
hier que le vaillant capitaine Fronsberg s'en allait à Roma avec sa chaîne d'or au
cou pour en étrangler le pape.
Aussi ai-je rencontré des esprits distingués qui, croyant désormais à la possi-
bilité d'une fusion complète entre les différentes communions établies sur le sol
germanique, saluent aujourd'hui dans la propagande rongienne un nouvel espoir
d'unité pour l'Allemagne, une nouvelle garantie de grandeur publique. Telle est
notamment l'opinion de M. Gervinus, qui l'a publiée dans un petit livre, plein de
faits et d'idées, intitulé : La Mission des catholiques allemands. Quelle que soit la
gravité d'un témoignage si compétent, je me permets encore de douter de l'avenir
et surtout de l'importance d'une semblable révolution. Je ne sais pas s'il esta
présent de la plus entière nécessité pour un peuple d'avoir une religion propre-
ment nationale : c'était la condition rigoureuse de toute existence politique aux
premiers temps de la cité barbare; est-ce à dire qu'après trois mille ans passés,
cette condition soit indispensable à la cité moderne? Et quand celle-ci n'a point
par origine cette unité de religion qu'on suppose une force, pense-t-on beaucoup
gagner à la lui procurer? A-t-il beaucoup servi d'avoir fait des évangéliques avec
les luthériens et les calvinistes? J'ai vu la société de Gustave-Adolphe siéger à
Stuttgart quelques jours avant les rongiens ; ces honnêtes orthodoxes n'avaient
pas en eux plus de consistance que les hérétiques. Enfin même, cette aptitude
générale, cette valeur politique, qui leur manquaient à tous, appartiennent-elles
du moins encore à l'église dans les pay* où l'église se trouve naturellement natio-
nale? Non, car l'église ne doit plus nulle part agir comme pouvoir public; elle ne
réussit qu'à compromettre sa sainteté en se jetant sur un terrain qui n'est plus
prêt pour ses pas; tout aussitôt ses charités deviennent intrigues; ses amitiés,
coteries ; ses antipathies, factions et guerres civiles. L'église maintenant ne saurait
plus être qu'une autorité morale, et son domaine, que le domaine particulier des
consciences individuelles. Lorsqu'elle régnait sur la société, elle en organisait tout
l'ordre pour le soumettre à une vérité absolue d'où elle avait tiré la loi suprême;
il n'y avait point de place pour la libre pensée dans le monde extérieur des insti-
tutions; la libre pensée se perpétuait dans le monde intérieur des âmes. Les rôles
sont désormais changés; rien n'arrête l'action privée de l'église enseignant sa
doctrine, mais elle a perdu qualité pour commander au nom du droit public. Le
droit public ne relève plus de son principe d'infaillibilité; la société n'est plus
théocratique; elle admet l'excellence de telle ou telle règle, elle ne prononce pas
que cette règle soit le tout de l'humanité, qu'après celle-là trouvée il ne reste plus
rien à faire qu'à se croiser les bras dans une muette et perpétuelle observance;
elle ne gouverne point de par une immuable sagesse, recours obligé de tome
église qui gouverne. La raison laïque reconnaît qu'elle se trompe et se précau-
tionne contre ses fautes; la raison ecclésiastique ne doit jamais se tromper. On se
lasse pourtant, on s'alarme de cette radicale perfection : si ce n'est ie miracle de
Dieu, c'est le froid de la mort et la correction de la matière brute. Mieux valent
encore les chances, les erreurs même de la liberté ; l'erreur, c'est le mouvement;
458 l' ALLEMAGNE DU PRÉSENT.
errer, c'est vivre; et voilà comment s'est formé l'état nouveau, comment, à tra-
vers bien des angoisses et bien des chutes, il a grandi et marché, gagné peu à peu
les esprits, réconcilié les cœurs et préparé toujours ses forces à des épreuves qui
recommencent toujours. C'est là sa gloire; c'est cette activité souveraine perpé-
tuellement appliquée à l'amélioration de lui-même; c'est cette facile promptitude
à recevoir dans son sein des éléments contraires qui l'enrichissent sans le trou-
bler; il n'exclue rien, il ne supprime rien, il s'approprie tout ; il faut être exclusif
quand on est à soi seul la vérité tout entière; l'état nest plus que la voie vivante
par où l'on y va, la route infinie de l'infinie vérité.
On aurait beaucoup à traduire pour montrer combien cette notion de l'état
moderne se propage en Allemagne, pour exprimer tout ce qu'elle y rép ind de bon
esprit et de saines pensées. J'ai sous les yeux une œuvre excellente publiée par
M. Charles Weil dans ses Annales constitutionnelles, l'un des trois ou quatre re-
cueils politiques qui se sont produits dans ces dernières années, et qui présentent
leur vif libéralisme sous des formes assez graves pour défier la censure. M. Weil
trace un tableau frappant des révolutions, des complications ecclésiastiques de
l'Allemagne (Die kirchlichen Wirren in Deutschland). C'est une étude aussi claire
que profonde, et d'un bout à l'autre dominée par ce sage esprit, si positif et si
net, qui caractérise à l'avance les futurs publicistes de l'Allemagne constitution-
nelle. Je voudrais dire quelle force cet esprit sent en lui-même, avec quelle con-
fiance il attend l'avenir : je ne saurais mieux faire que n'a fait M. Weil en citant
pour couronnement et conclusion de son esquisse ce beau passage de Mil ton :
« Il me semble que je vois en ma pensée une noble et puissante nation se levant
comme un homme fort après son sommeil, et secouant son invincible chevelure ;
il me semble que je la vois, comme un aigle, renouveler sa puissante jeunesse
en fixant son regard immobile sur le plein soleil de midi, et rafraîchir ses yeux
trop longtemps abusés à la source même des célestes lumières. Cependant la
troupe timide de ces oiseaux honteux qui n'aiment que le crépuscule vole lourde-
ment à l'entour, et dans son étonnement pousse des cris envieux, comme si elle
annonçait une ère de schismes et de discordes. »
<SB n Ig».
LE
ROMAN D'AUTREFOIS.
MADEMOISELLE DE SCUOERY.
Tout le monde connaît de réputation George de Scudéry, gouverneur de Notre-
Dame-de-la-Garde et capitaine d'un vaisseau du roi. Si nous en croyons Conrart,
après avoir longtemps servi le roi dans ses armées de terre et de mer, il se rendit
célèbre clans toute la France par un grand nombre d'écrits de prose et de vers dont
il enrichit le public. Le public ne lui en a pas gardé une longue reconnaissance.
De tous ces écrits, on n'a guère retenu que le premier vers A'Alaric, quelques
phrases de son misérable pamphlet contre le Cid, quelques lambeaux de ses pré-
faces, remarquables par le ton superbe dont il parle de lui-même, et curieuses à
cet égard, même aujourd'hui. On sait que sa grande prétention était de passer
avant tout pour un homme d'épée, un homme terrible, qui avait plus usé de mèches
en arquebuse qu'en chandelle, de sorte qu'il savait mieux ranger les soldats que /es
paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes (1). La littérature n'était
pour lui qu'une occupation fort secondaire, un simple passe-temps dont il était
parfois tenté de rougir, quand il songeait à ses ancêtres ; car ii sortait d'une maison
où l'on n'avait jamais eu déplumes qu'au chapeau.
Lps fières allures de ce redoutable personnage forment uu assez singulier con-
traste avec le maintien timide e( sentimental de sa discrète sœur. Justement
(l) Préface de Lygdarnon.
440
LE ROMAN D AUTREFOIS.
estimée pour son caractère, trop vantée pour ses écrits, elle vécut renfermée dans
quelques cercles, sans s'écarter un instant de la réserve qu'elle s'était imposée.
Ses romans étaient signés par son frère; Scudéry s'en déclarait l'auteur, plusieurs
le croyaient, et elle les laissait croire. Cette modestie lui profita : malgré ses ro-
domontades et son fracas, Scudéry fut bientôt oublié. La réputation de sa sœur
fut plus éclatante, plus durable môme qu'on ne le croit en général. Jusqu'à la fin
de sa longue carrière, elle conserva des partisans, des enthousiastes, et jusqu'à
des lecteurs, après avoir eu l'honneur d'être rudement attaquée par Molière et
par Boileau.
Plus jeune que son frère de six années, Magdeleine de Scudéry naquit au Havre
en 1607. Son père, lieutenant de la ville, était de Provence. Si l'on en croit
George de Scudéry, leur famille était originaire de Sicile, et leurs ancêtres pas-
sèrent en France avec les princes de la maison d'Anjou. Voilà une noblesse suffi-
samment ancienne, et l'on ne peut s'étonner après cela devoir Mllc de Scudéry
peupler tous ses romans de 'personnes de qualité. Elle avait à l'égard de la nais-
sance, nous dit Tallemant des Réaux, la même vanité que son frère, a Elle disait
toujours : Depuis le renversement de notre maison. Vous diriez qu'elle parle du
bouleversement de l'empire grec. » Son père mourut, qu'elle était encore fort
jeune; sa mère, bientôt après. Recueillie alors par un oncle qui vivait à la cam-
pagne, en Normandie, elle passa chez lui la plus grande partie de sa jeunesse,
pendant que son frère courait le monde, promenait sa vanité dans les petites cours
de l'Italie, servait dans les armées du roi, et se signalait au Pas-de-Suze par cette
belle retraite que M. de ïurenne, en se moquant, lui enviait, et pour laquelle il
eût donné, disait-il, toutes ses victoires.
Il est probable que la vie monotone que M1Ie de Scudéry menait à la campagne
ne contribua pas peu à développer ses instincts romanesques. Dès son enfance, elle
lisait beaucoup de romans. C'était alors la grande vogue de VAstrée, et MUe de
Scudéry, pauvre et retirée au fond de la Normandie, avait tout le loisir nécessaire
pour nourrir son esprit de sentiments délicats et raffinés, en méditant sur les
perfidies de l'inconstant Hyias et sur les respectueuses langueurs du tendre Cé-
ladon. « Elle m'a conté, dit Tallemant, qu'étant encore fort jeune fille, un dom
Gabriel, feuillant, qui était son confesseur, lui ôta un roman où elle prenait bien
du plaisir, et lui dit : « Je vous donnerai un livre qui vous sera plus utile. » Il se
méprit, et au lieu de ce livre il lui donna un autre roman : il y avait trois marques
à trois endroits qui n'étaient pas plus honnêtes que de raison. La première fois
que le moine revint, elle lui en fil la guerre. « Ah ! dit-il, je les ai ôtées à une
» personne ; ces marques ne sont pas de moi. » Quelques jours après, il lui rendit
le premier roman, sans doute parce qu'il avait eu le loisir de le lire, et dit à la
mère de Mlle de Scudéry que sa fille avait l'esprit trop bien fait pour se laisser
gâter l'esprit à de semblables lectures. M. Sarrau, conseiller huguenot à Rouen,
lui prêta ensuite les autres romans. » Ainsi, moines et huguenots semblaient s'en-
tendre pour exciter cette imagination déjà trop vive ; la solitude l'achevait.
Elle ne devait passe marier : sa pauvreté éloignait d'elle les prétendants. Elle
était d'ailleurs fort laide, grande, maigre, avec une figure longue, noire, et un
ton de voix de magister qui n'était nullement agréable (l). Le point est à noter
dans la vie d'une femme auteur, et n'a point dû médiocrement influersur la tour-
(1) Tallemant des Réaux.
LU ROMAN D AUTREFOIS; 441
Dure de ses goûts et de son imagination. Elle songea de bonne heure à mériter par
les grâces de son esprit les hommages qu'on ne pouvait rendre à sa figure. Douce,
hoDnête, d'une âme pure et élevée, elle devait déjà rêver ces amours métaphy-
siques dont elle a rempli ses romans, ces chastes unions des cœurs où les séduc-
tions de la beauté n'entraient pour rien. Plus tard, elle trouva cette affection toute
platonique dans un homme qui semblait fait exprès pour elle, Pellisson, noble cœur,
esprit délicat, et comme elle d'une laideur achevée (1). C'était de lui que Guil-
leragues disait : Vraiment il abuse de la permission qu'ont les hommes d'être laids.
Conrart, le doyen des beaux esprits au xvne siècle, nous a laissé quelques dé-
tails sur la jeunesse de M1,e de Scudéry. Il nous apprend, entre autres choses, que,
« comme elle avait dès lursune imagination prodigieuse, une mémoire excellente,
un jugement exquis, une humeur vive et naturellement portée à savoir tout ce
qu'elle voyait faire de curieux et tout ce qu'elle entendait dire de louable, elle
apprit d'elle-même les choses qui dépendent de l'agriculture, du jardinage, de la
cuisine, les causes et les effets des maladies, la composition d'une infinité de re-
mèdes, de parfums, d'eaux de senteur et de distillations utiles ou galantes pour
la nécessité ou pour le plaisir. » Occupations fort innocentes et qui assurent à
M1,e de Scudéry une supériorité marquée sur la plupart des précieuses et des femmes
savantes, sur Madelon et sur Philaminte, si dédaigneuses des choses du ménage;
mais ces études ne préparaient guère l'auteur futur de la Cle'lie à comprendre les
héros de la vieille Rome. Plus tard son style doucereux ressemblera assez à ces
distillations galantes où elle excellait dans sa jeunesse; on conviendra qu'il fallait
autre chose pour représenter Brutus et Mucius Scœvola.
Mlle de Scudéry s'occupait pourtant d'études plus relevées; elle apprit l'espa-
gnol et l'italien, qui étaient alors si fort à la mode. Elle lut les principaux auteurs
dans l'une et l'autre langue, et y lit pour ses romans futurs ses provisions d'em-
phase et de concetti. Déjà, dans la maison de son oncle où, selon Conrart, les
bonnes compagnies abordaient tous les jours de tous les côtés, elle s'exerçait aux
conversations, se préparant ainsi à figurer un jour avec honneur dans le salon de
Mlue de Rambouillet et à présider plus tard chez elle ses réunions sentimentales
et littéraires entre Ménage et Chapelain.
Après la mort de son oncle, vers 1650, elle vint s'établir à Paris avec son
frère, et ils demeurèrent ensemble jusqu'en l(35o. Scudéry, protégé par Richelieu,
travaillait pour le théâtre avec celle fécondité malheureuse dont s'égayait Boileau :
Bienheureux Scudéry donl la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume (2) !
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblcnl être formés eu dépit du bon sens;
(1) La pelite vérole lui avait déchiqueté les joues et déplacé presque les yeux. L'abbé
d'Olivet, Histoire de l'Académie.
(2) Boileau exagère beaucoup cependant. Scudéry composa seize pièces pour le théâtre,
et publia en outre une douzaine de volumes de prose et de vers. Il est vrai que quelques
personnes pouvaient le regarder comme l'auteur des romans écrits par sa sœur et signés
par lui, quoiqu'il lût impossible d'y reconnaîire la main de Scudéry. Dans tous les cas,
cela ne ferait eh tout, en 16J4, époque où IJoileau a écrit ces vers, qu'une cinquantaine
de volumes publiés en trente-quaireans. Celle fécondité, fort extraordinaire pour le temps,
semblerait aujourd'hui une extrême stérilité.
442 LE ROMAN D'AUTREFOIS,
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire.
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.
Ses ouvrages se vendaient assez bien, en effet, si nous en croyons Tallemant,
témoin peu suspect tout s les fois qu'il s'agit de louer; mais on sait que la fécon-
dité littéraire était peu lucrative au xvne siècle (4). Aussi Scudéryetsa sœur, tous
deux sans fortune, vivaient-ils assez misérablement. Segrais, dans ses mémoires,
nous le montre mangeant un morceau de pain sous son manteau en se promenant
au Luxembourg, parce qu'il ne savait où dîner. Pendant ce temps-là, sa sœur res-
tait enfermée au logis. Scudéry avait pour elle les plus grandes jalousies du
monde; il la tenait sous clef et ne voulait pas souffrir qu'on la \îl, s'instituant
ainsi le tyrannique défenseur d'une vertu qu'on ne songeait guère à compromettre.
Plus tard, quand elle eut dépassé quarante ans, elle n'était pas encore libre de
recevoir qui elle voulait. Pellisson, par exemple, déplaisait à Scudéry. Conrart
l'ayant mené souper un jour chez >;1Ie de Scudéry, le frère l'apprit, et le soir il
pensa manger sa sœur (2). Tallemant s'étonne de la patience avec laquelle elle
subissait cette surveillance étrange. Cela n'a pourtant rien d'extraordinaire : on
sait que la manie des précieuses était de transporter le roman dans la vie privée,
et le rôle de frère féroce qu'avait pris Scudéry, celui d'innocente captive que sa
sœur acceptait de si bonne grâce, devaient charmer l'imagination de Mlle de Scu-
déry, surtout à l'âge de quarante et quelques années.
Ce ménage, assez ridicule à nos yeux, était pourtant fort honorable. Tous deux
supportaient leur pauvreté avec noblesse et fierté. On sait que la reine Christine,
qui protégeait Scudéry, lui ayant fait offrir une chaîne d'or de mille pistoles pour
la dédicace de son Alaric, à la condition qu'il effacerait de son poème le nom et
l'éloge du comte de la Gardie (un favori que la reine avait disgracié), l'auteur
répondit que, quand la chaîne serait aussi grosse et aussi pesante que celle dont il
est fait mention dans l'histoire des incas, il ne détruirait jamais l'autel où il avait
sacrifie. Ce trait fait passer sur les ridicules de Scudéry et compense un peu ses
attaques de commande contre Pierre Corneille. C'est sans doute à cette dignité de
caractère, au moins autant qu'à sa célébrité, que Scudéry dut d'être admis avec
sa sœur au nombre des habitués de l'hôtel de Rambouillet.
Celle société célèbre, si longtemps dépréciée, a trouvé de nos jours un zélé
défenseur. M. Rœderer, dans un mémoire plein de recherches curieuses sur la
Société polie, a représenté l'hôtel de Rambouillet comme l'asile de la sagesse et
des bonnes mœurs au milieu d'une cour turbulente et corrompue; il oppose les
vertus de Mme de Rambouillet, de sa fille Julie d'Angennes, de son gendre M. de
Montausier, leur conduite réservée et fière, aux scandales et aux bassesses qui
déshonoraient alors celte cour dépravée par l'influence des Médicis. Tout cela est
exact et vrai, et M. Rœderer démontre sans peine ce qu'on ne songe guère à lui
contester.
Il est également vrai que l'hôtel de Rambouillet a eu sur la littérature une
influence d'abord salutaire ; dès qu'elle a pu devenir dangereuse, Boileau par ses
(1) On citait plus tard comme un prix extraordinaire (non pour l'auteur, mais pour le
temps) une somme de 2 000 livres que le libraire de Chapelain lui paya pour sa Pucelle,
si longtemps attendue et d'abord très-favorablement accueillie. Boileau reçut, dit-on,
600 livres pour le Lutrin, et Racine 200 pour Andromaque.
(2) Tallemant des Réaux.
LE ROMAN D'AUTREFOIS. 445
épigrammes, Molière, La Fontaine et Racine par leurs ouvrages, l'ont anéantie.
Les scrupules et les délicatesses infinies que les écrivains inspirés par l'hôtel de
Rambouillet portaient dans la peinture des passions, leur décence de langage qui
faisait la guerre aux mots, aux syllabes les plus innocentes, et les traitait d'obscé-
nités (1), étaient, malgré les exagérations, d'un bon et utile exemple après le
xvic siècle, après Brantôme, Rabelais, Régnier, et au temps des échappées gros-
sières, parfois ignobles, de Théophile, de Saint-Amand et de Scarron. Il était bien
d'ennoblir et de purifier l'amour, de mettre plus d'élévation dans les sentiments,
plus de décence dans les paroles. La langue même leur a sans doute quelques
obligations. Je ne parle pas seulement des mots et des tournures que les précieuses
ont introduits et dont plusieurs se sont maintenus ; mais cette délicatesse extrême
dans le choix des termes, ces conversations élégantes que l'on travaillait comme
un livre, devaient par i fier une langue pleine encore de trouble et de confusion.
L'affectation et la recherche, fatales aux littératures en décadence, peuvent rendre
quelques services à une littérature jeune et imparfaite, comme ces maladies qui
épuisent la vieillesse, et dans un corps jeune et vigoureux épurent le sang. Avec
leurs subtilités sentimentales, ces beaux esprits assouplissaient la langue en la
torturant. Ainsi travaillé en tout sens, le langage pouvait se prêter aux formes
diverses dont une pensée meilleure allait avoir besoin. De plus, à côté de l'Aca-
démie fondée par Richelieu, Mme de Rambouillet é;ablissait une sorte d'institution
analogue, une succursale élégante de l'Académie, une académie de salon, moins
pédante et plus polie. A l'Académie française, Richelieu mêlait les poètes aux
grands seigneurs, et, par ce contact salutaire, donnait plus de politesse mondaine
aux uns, aux antres plus de politesse littéraire : il assurait en outre aux écrivains
des protecteurs, et, ce qui vaut mieux, en faisant marcher de pair la naissance et
le mérite, il donnait aux poètes plus de fierté. Les écrivains se déshabituaient peu
à peu de cette domesticité à l'égard des grands seigneurs, de cetie servitude
personnelle à laquelle ils étaient assujettis; ils allaient arriver à ne plus diie
comme Malherbe : J'appartiens à M. de Hcllcgarde, ou comme Corneille lui-
même : Je suis à M. le cardinal. Ils apprenaient ainsi à sentir leur dignité;
plus respectés, i's devenaient plus respectables : des droits nouveaux créent
des devoirs, et la fierté s'augmente de la considération dont on jouit Tout cela
se retrouvait avec plus de familiarité et moins de pompe officielle à l'hôtel de
Rambouillet.
Voilà des services fort essentiels rendus à notre littérature, on ne peut les mé-
connaître; mais M. Rœderer ne s'en tient pas là : selon lui, c'est une calomnie
de prétendre que, chez Mme de Rambouillet, on ait poussé la décence jusqu'à la
pruderie, la délicatesse d'esprit jusqu'au raffinement et à l'affectation: c'est une
erreur de croire que Mlle de Scodéry ail été l'expression, sinon la plus distinguée,
au moins la plus exacte et la plus vraie de cette société illustre. L'héritière accom-
plie de Mme de Rambouillet a été M'ne de Mainteuon. Quand ii y a tant de para-
doxes faciles à soutenir, c'est avoir du malheur que de tomber précisément sur
Fj
(1) Ce mol lui-même es! de l'invention des précieuses. Du temps de l'École des Femmes
(1663), I n'avait point encore pass»; dans la langue commune. Dana la I ritiq e de ;
des Femmes, une précieuse emploie celte expression : « Comment dius-vous ce mot-là,
madame? reprend Élise. — Obscénité, madame. — Ah ! mon Dieu ! obsceni c! Je ne sais
ce que ce mot veut dire ; mais je le trouve le plus joli du monde. »
444 LE ROMAN D'AUTREFOIS,
celui-là. La pruderie et l'affectation qui se mêlaient aux qualités solides et bril-
lantes de l'hôtel sont parfaitement constatées; c'est là un des points les moins
contestables de notre histoire littéraire ; les documents abondent et ne permettent
pas à cet égard la moindre hésitation. Taliemant, qui a vécu à l'hôtel pendant
fort longtemps, qui a eu sa part dans toutes les habitudes, dans tous les divertis-
sements du lieu, Taliemant, qui a fait son madrigal pour la Guirlande de Julie,
malgré son admiration pour la marquise et pour ses enfants, ne dit-il pas : Elle
est un peu trop complimenteuse... un peu trop délicate ; cela va dans l'excès. Son
mari et elle vivaient un peu trop en cérémonie. Il parle de ses ûlles dans le même
sens (1). Mais c'est surtout par la présence de l'austère Montausier que M. Rœ-
derer veut absolument absoudre l'hôtel de Rambouillet; il s'indigne qu'on en
veuille faire un Céladon. On sait pourtant que M. de Montausier aima quatorze
ans Julie d'Angennes avec une discrétion et un respect qui ne lui permirent, après
plusieurs épreuves, de déclarer son amour et de l'épouser que quand elle eut
atteint trente- huit ans. « C'a été, dit Taliemant, mu mourant d'une constance qui
a duré plus de treize ans. » M. Rœderer s'irrite à l'idée qu'on veuille jeter du
ridicule sur un homme si vertueux, comme si tout cela le rendait moins estimable,
et comme si la vertu la plus rigide devait nécessairement préserver de tous ces
travers. Quant au mauvais goût de Montausier, rien n'est plus certain. Ses deux
familiers étaient Conrart et surtout Chapelain : il professait une grande admira-
tion pour la Pucelle, il allait assidûment aux réunions de M1,e de Scudéry, et l'on
verra plus tard ce qu'étaient ces réunions. Les autres habitués de l'hôtel ne
donnent pas une meilleure idée du goût qui y régnait. C'était d'abord Voiture,
qui y passait tout son temps; or, il suffit de lire ses lettres pour se convaincre
que, s'il avait infiniment d'esprit, ce n'était assurément ni du meilleur ni du plus
naturel. C'étaient encore (selon M. Rœderer lui même) Scudéry, Conrart, Ménage,
Cotin et Chapeiain. H. Rœderer déclare qu'il s'inquiète peu des épigrammes de
Boileau contre ces derniers; mais il y a une chose beaucoup plus inquiétante
que les épigrammes de Boileau : ce sont les ouvrages même de Cotin et de Cha-
pelain. Quand on y jette un coup d'œil, on est obligé de songer à l'estime
qu'en faisait alors un certain monde, pour excuser Boileau de s'en être occupé si
souvent.
Après cela, que Corneille, qui vivait d'ordinaire à Rouen, ait fait à l'hôtel
quelques apparitions, qu'il y ait été admiré, que Mmes de Lafayelteet de Sévigné
y soient venues souvent dans leur jeunesse, peu importe. Tout est sain aux forts :
l'austère génie du poète, la raison exquise et charmante des deux marquises, leur
servaient de préservatif contre la contagion ; ce n'étaient pas là d'ailleurs les habi-
(1) Il raconte un tour que le jeune Pisani, fils de Mme de Rambouillet, fit à. une de ses
deux sœurs, et qui prouve jusqu'où celle-ci poussait, à certains égards, la délicatesse.
MQ>e de Rambouillet et ses filles avaient la plus grande aversion contre les bonnets de nuit :
« Un jour. M. de Pisanî envoya prier sa plus jeune sœur de venir ju>que dans sa chambre:
c'était celle qui était la plus déchaînée contre ces pauvres bonnets. Elle ne fut pas plutôt
dans la chambre de son frère, que cinq ou six hommes sortent d'un cabinet avec des
bonnets de nuit, qui, à la vérité, avaient des coiffes bien blanches, car des bonnets sans
coiffes eussent été capables de la faire mourir de frayeur. » Le marquis de Montausier,
instruit de cette aversion, ne voulut jamais, après son mariage, porter des bonnets de
nuit, jusqu'au moment où une grave blessure, reçue à la tête au combat de Montansais,
l'eût forcé enfin de renoncer à ses scrupules.
LE ROMAN D'AUTREFOIS. 445
tués de tous les jours. Quant à Mme de Maintenon , dont on veut faire l'héritière
accomplie de ces réunions; quant à ce cœur glacé, où l'ambition dévorait les
semences de toutes les passions, sans honneur pour son caractère et sans profit
pour sa vertu; cette femme qui fit tout servir aux intérêts de son orgueil, et la
pruderie de sa conduite, et les vices d'autrui ; exploitant le crédit et la faveur de
ses amis, qu'au besoin elle savait changer en disgrâce; trahissant, par zèle sans
doute pour la morale, Mme de Montespan, sa bienfaitrice, que Louis XIV abandon-
nait; trahissant, par piété peut-être, Fénelon lui-même, dont les erreurs théolo-
giques l'effrayèrent du jour où il fut disgracié, — si c'est là l'expression la plus
achevée de cette société polie, si c'est là ce que devait produire l'influence de la
marquise de Rambouillet, c'est assurément pour elle une pauvre gloire, que son
cœur loyal eût désavouée sans doute. Nous croyons lui faire moins de tort en
attribuant en partie à son influence et le Cyrus et la Clélie. MUe de Scudéry au
moins n'a que des ridicules, et cela vaut mille fois mieux.
Nous avons cru devoir insister un peu sur ce point, d'abord parce que cette ré-
habilitation complète de l'hôtel Rambouillet est presque devenue une opinion à la
mode, et ensuite parce que Mlle de Scudéry, par ses qualités comme par ses défauts,
nous paraît l'expression la plus fidèle de l'esprit qui y régnait. C'est elle seule
précisément qu'entre tous les auteurs de cette école M. Rœderer sacrifie; il déna-
ture les faits pour éloigner de ceux dont il entreprend la défense toute responsa-
bilité possible à l'égard du Cyrus et de la Clélie (1). Il démontre, assez inutilement
peut-être, que Julie d'Angennes et le marquis de Montausier n'ont pu, dans leurs
longues et patientes amours, suivre tout l'itinéraire de Tendre, dont la carte ne
fut publiée dans la Clélie que dix ans après leur mariage; il prouve qu'ils ne
purent se modeler sur les héros de Mlle de Scudéry. Cela est incontestable; ils n'en
sont pas la copie sans doute, mais ils pourraient bien en être l'original, et c'est ce
dont on peut se convaincre en lisant les romans de Mlle de Scudéry.
Il y a, entre les écrivains et le monde où ils vivent, une sorte d'action et de
réaction réciproques dont il est souvent difficile de déterminer exactement la me-
sure. On a dit et répété que la littérature est l'expression de la société; en mainte
circonstance, il serait aussi vrai de dire que la société est l'expression de la litté-
rature. A toute époque civilisée, il y a une classe de personnes qui subissent iné-
vitablement cette influence ; ce sont celles qui joignent au goût de la lecture quelque
délicatesse dans le cœur, un certain mouvement dans l'imagination, un besoin
irrésistible de rêverie. Combien d'âmes pour lesquelles l'apparition d'un livre est
un événement aussi grave que les plus retentissantes révolutions ! Combien feraient
toute leur histoire en racontant les lectures qui les ont émues et passionnées (2) ! Il
y a là, pour chacun, tout un monde de révolutions intérieures; le plus souvent
(1) « M,,e de Scudéry avait fait des romans; mais, tant qu'elle avait été de la société de
Julie d'Angennes, elle les avait publiés sous le nom de son frère. Détachée de toute con-
trainte par sa séparation d'avec Julie, elle inonda Paris de ses nouvelles productions, et
les répandit sous son nom. » Il y a là plusieurs inexactitudes : d'abord M. et Mme de
Montausier continuèrent toujours à voir M1U de Scudéry , de plus tous ses romans
ont été publiés sous le nom de son frère, et ses autres ouvrages parurent sans nom
d'auteur.
(2) « Mme de Staël disait que l'enlèvement de Clarisse avait été un dos événements de
sa jeunesse... Que ce soit à propos de Clarisse ou de quelque autre, chaque imagination
poétique et tendre peut se redire cela, *- (M. Sainte-Beuve.)
TOME I. 51
446 LE ROMAN D'AUTREFOIS.
elles ne se manifestent point et resteront ignorées de l'écrivain qui les a suscitées.
Parfoisaussi elles se marquent au dehors par des actions dont ceux qui nous entourent
ignorent la cause mystérieuse. L'imagination a la plus grande part sans doute dans
toutes nos passions; c'est elle qui embellit, qui divinise leur objet ? c'est sur elle
que ces fictions ont une influence souveraine, c'est par là qu'elles ont tant de prise
sur notre âme et la gouvernent souvent à notre insu. C'est ainsi que quelques es-
prits lettrés arrivent à ne plus rien sentir qu'à travers les livres. Leurs émotions
sont un contre-coup de leurs lectures, leurs sentiments les plus vifs sont des rémi-
niscences, et ils font encore de la littérature quand ils croient faire de la passion.
Cela est vrai surtout des romans; aussi ne peut-on se défendre d'une certaine émo-
tion en parcourant ceux des temps passés, ceux même dont l'intérêt s'est évanoui,
où le langage de la passion s'est refroidi pour nous. Quand nous lisons la Nouvelle
Héloïse, Julie et Saint-Preux ne nous émeuvent plus guère; mais ce qui peut en-
core nous émouvoir, c'est la pensée que tant d'âmes, qui ne sont plus aujourd'hui
sur la terre, ont confondu leurs émotions secrètes avec celles de ces deux person-
nages, qu'elles ont aimé, qu'elles ont souffert avec Julie, avec Saint-Preux. Aussi
c'est montrer, sous une apparence de gravité, un esprit bien peu sérieux peut-être,
que de dédaigner par une fausse délicatesse l'étude de ces œuvres, médiocres sou-
vent comme œuvres littéraires, mais souvent aussi fort importantes pour l'histoire
des mœurs et des idées. L'influence des chefs-d'œuvre est plus grande et plus pé-
nétrante à la longue; mais l'influence des romans qui ont eu du succès est toujours
sur les contemporains plus vive et plus étendue. Au xvne siècle, Cinna et Athalie
ont bien moins agité de cœurs que la Cléopâtre et la Clélie. La vulgarité même de
ces fictions romanesques devait les rendre plus populaires et plus puissantes sur la
masse des lecteurs. La grande poésie ne s'adresse qu'au petit nombre des esprits
délicats et cultivés; pour conserver toute sa grandeur, elle va chercher les événe-
ments et les personnages qu'elle représente dans une sphère plus lointaine et moins
accessible à toutes les intelligences. On n'est guère tenté, en lisant Corneille et
Racine, de s'assimiler à Auguste et à Joad : on n'a pas tous les jours l'occasion de
déjouer des conspirations ou de renverser des empires; mais les événements que
le roman raconte d'ordinaire sont ceux qui peuvent nous arriver tous les jours, les
émotions qu'il exprime sont celles qui nous remuent. Aussi, quand le roman ne se
résigne pas à peindre les scènes de la vie contemporaine, quand il va chercher ses
héros dans le domaine de l'histoire, qui appartient à l'épopée ou à la tragédie, il
lui arrive presque toujours d'être obligé de fausser l'histoire, de montrer du moins
ses héros par leur côté vulgaire, de les rapetisser enfin à la taille de ses lecteurs,
s'il veut plaire à la foule; autrement il devient une œuvre d'art, et n'émeut plus
que les esprits lettrés. Si les héros de La Calprenède étaient dans ses romans tels
qu'ils furent dans la réalité, si le Brutus de Mlle de Scudéry était celui de l'histoire,
leurs romans n'eussent pas eu sans doute un succès si populaire. Pour réussir, l'a-
nachronisme était de rigueur, et c'est une condition que La Calprenède et MIle de
Scudéry ont parfaitement remplie.
Aussi, parmi les romans qui ont passionné toute une génération, en est-il bien
peu qu'on doive juger comme une œuvre littéraire; ils tenaient à une époque, ils
ont disparu avec elle. II ne faut les étudier que comme un document historique,
comme on étudie les chroniques et les mémoires. C'est un journal des modes du
temps passé ; on y trouve figurés les costumes divers qu'ont adoptés successivement
les passions humaines, au fond toujours les mêmes, mais variables dans leur ex-
LE ROMAN D AUTREFOIS. 44 i
pression. Ainsi étudiés, les romans peuvent être encore l'occasion d'une foule d'ob-
servations intéressantes et de curieux rapprochements.
Examinez en détail YAstrée. la Cltopâtre, la Clélie; vous y reconnaîtrez comme
un perpétuel échange entre la société contemporaine et les auteurs : la société
prête aux livres des événements, des personnages, des sentiments, et les livres lui
rendent, souvent avec usure, tout ce qu'elle leur a prêté.
Dans son Astrèe, d'Urfé mêlait au récit de ses propres aventures celui de quel-
ques événements qui préoccupaient alors les esprits. Il y trouvait un double avan-
tage : en peignant, sous les noms de Céladon et ftAstrée, ses propres amours
avec Diane de Châteaumorand, il portait dans son livre cet intérêt passionné que
l'on a toujours quand on parle de soi, et ses contemporains, en retrouvant la reine
Marguerite de Valois sous le nom de Galalée, M. le prùice et Mme la princesse sous
les noms de Calidon et de Calidée, Henri IV sous celui d'Enric, s'intéressaient au
roman, comme on s'intéresse à la chronique du jour. Aussi ce roman eut-il un
prodigieux succès : on s'en souvint longtemps, on le copiait même dans la vie
commune; on cherchait à reproduire les passions et les aventures dont il était
rempli. Les mémoires sont pleins des rapprochements continuels qu'on faisait
alors entre les événements du jour et les ticlions de YAstrée. Cela est surtout sen-
sible au temps de la fronde, où les passions romanesques jouèrent un si grand
rôle, et qui semble n'avoir été pour quelques-uns qu'un amusement, une contre-
façon du roman, une débauche d'imagination poursuivie à coups d'épée. Citons
un exemple tiré des Mémoires du cardinal de Retz : Paris est assiégé, on se bat
tous les jours. Noirmoulier, Matha, Laigues et La Boulaie reviennent de faire le
coup de pistolet dans le faubourg. « Ils entrèrent tout cuirassés dans la chambre
de Mme de Longueville, qui était toute pleine de dames. Ce mélange d'écharpes
bleues, de dames, de cuirasses, de violons qui étaient dans la salle, et de trom-
pettes qui étaient dans la place, donnait un spectacle qui se voit plus souvent
dans les romans qu'ailleurs. Noirmoutier, qui était grand amateur de YAstrée, me
dit : J'imagine que nous sommes assiégés dans Mareilli. — Vous avez raison, lui
répondis-je ; Mme de Longueville est aussi belle que Galatée; mais Marsillac
(M. de La Rochefoucauld) n'est pas aussi honnête homme que Lindamor. »
La Calprenède et Gomberville, qui vinrent après d'Urfé, semblent au premier
abord s'être un peu plus défendus des allusions et des portraits. La Calprenède
surtout affiche dans ses préfaces un respect pour l'histoire que pourtant il n'ob-
serve guère dans ses romans. Ses héros ont les manières langoureuses que YAstrée
avait mises à la mode ; ils sont de plus fanfarons et batailleurs comme des raffinés.
Pourtant dans la Cléopâtrc, si les personnages et les sentiments sont faux histo-
riquement, les faits dans leur ensemble ont été reproduits avec assez d'exactitude :
ce mérite (si c'en est un) est surtout frappant, quand on compare La Calprenède
à M,Ie de Scudéry, chez qui l'histoire n'est plus qu'un cadre commode pour les
historiettes contemporaines, et les noms antiques, des pseudonymes pour les gens
de sa connaissance.
Le premier roman de Mlle de Scudéry, l'Illustre Bassa , parut en 1644 : son
frère, qui le si^ua comme la Clélie et le Cyrus, doit y avoir mis la main. Là,
comme partout, l'auteur fait bon marché de l'histoire, et ce sont des Turcs étranges
que les Turcs de Mlle de Scudéry ; mais enfin les mœurs y sont un peu moins dou-
cereuses, le langage moins tendre, les allusions moins fréquentes que dans ses
autres romans. L'imitation de La Calprenède perce à chaque page; Mll° de Scudéry
448 LE ROMAN D'AUTREFOIS.
ne copie pas encore exclusivement la société présente, elle copie les romans de son
devancier. Avec beaucoup de bonne volonté, on pourrait à la rigueur se croire à
Constantioople, ou à Byzance, comme on disait alors; avec Cyrus et Clélie, nous
serons décidément à Paris, rue Saint-Thomas du Louvre, dans la chambre bleue
de Mme de Rambouillet.
L'Illustre Bassa a quatre volumes; le Cyrus en a dix, chacun de douze cents
pages environ, sans pages blanches, sans alinéas, sans têtes de chapitre et autres
perfectionnements modernes. On devine facilement la cause de cette excessive
fécondité : c'est que des romans plus longs rapportaient davantage. Mlle de Scudéry
avait besoin de cela pour vivre. Elle semble du reste avoir toujours fait ce com-
merce avec beaucoup d'honnêteté, et n'avoir jamais imité La Calprenède, qui,
selon Tallemant, affinait -plaisamment les libraires, « II traitait avec eux pour
deux ou quatre volumes; après, quand ces volumes étaient faits, il leur disait : J'en
veux faire trente, moi ! Il fallait venir à composition, et il leur fallait toujours
donner quelque chose, de peur qu'il ne laissât l'ouvrage imparfait (1). » Défen-
dons-nous ici des rapprochements.
Le sujet du second roman de Mlle de Scudéry est l'histoire de Cyrus, telle qu'elle
est racontée dans Hérodote, mais entremêlée d'aventures héroïques ou galantes,
et de récits étrangers au fond même du roman et qui viennent à chaque instant
interrompre la suite des événements. Des enlèvements, des captivités plus ou
moins prolongées, des accidents romanesques, mais vulgaires dans leur étrangeté,
d'interminables conversations, retardent le dénoûment jusqu'au dixième volume.
Cyrus, ce Cyrus qui brisait les portes d'airain, préside des assemblées d'honnêtes
gens et de dames de qualité. On met sur le tapis des questions galantes; chacun
disserte à son tour; Cyrus recueille les voix et résume les discussions. Tout cela
se retrouve dans la Clélie, et comme sur un fond persan ou romain Mlle de Scudéry
dessine toujours les mêmes personnages, comme ses héros ont tous un air de
famille qui ne permet guère de les distinguer, nous n'insisterons pas davantage
sur ce roman. En nous arrêtant un peu plus longtemps sur la Clélie, qui est
comme le chef-d'œuvre du genre, et qui fît surtout la gloire de Mlle de
Scudéry, nous nous trouverons avoir donné une idée suffisante de tous ces ou-
vrages. Ils se ressemblent si fort, que l'analyse du Cyrus serait souvent celle de
la Clélie.
Notons cependant un point essentiel : au septième volume, nous voyons paraître
sous des noms supposés l'hôtel de Rambouillet tout entier : Mme de Rambouillet
et sa fille, sous les noms de Cléomyre et d' Élise; M. de Montausier, Mégabyse;
Conrart, Théodainas, etc. ; Mlle de Scudéry elle-même s'y est représentée sous le
nom de Sapho, qui lui resta dans la société. Ses amis y ont un rôle ou tout au
moins un portrait : c'est elle qui mil les portraits à la mode et en fit presque
un genre de littérature; on s'amusait à en composer dans les assemblées; plu-
(1) Il parait que, si les romanciers attrapaient déjà leurs libraires, leurs confrères, les
auteurs dramatiques ou autres, le leur rendaient bien. Aussi les faiseurs de romans pre-
naient-ils leurs précautions. Gomberville, dans le privilège de Potexandre, fit insérer ce
qui suit : « Faisons très-expresses défenses à toutes personnes d'imprimer ledit livre
ni d'en extraire aucune pièce ou histoire pour les mettre en vers, ou en faire des desseins
de comédies, tragédies, poèmes ou romans, même d'en prendre des litres ou frontispices,
sans le consentement de l'exposant, à peine de trois mille livres d'amende. » ^Privilège
du roi du 15 janvier 1637.)
LE ROMAN D'AUTREFOIS. 449
sieurs nous ont été conservés : à la suite des Mémoires de M1U de Montpensier,
nous en trouvons quelques-uns. La Rochefoucauld nons a laissé le sien, Fléchier
également. Je vous avoue, dit Madelon à Mascarille dans les Précieuses ridicules,
que je suis furieusement pour les portraits ; je ne vois rien de si galant que cela.
— Les portraits sont difficiles et demandent un esprit profond : vous en verrez de
ma façon qui ne vous déplairont pas. Les dames du temps tenaient à avoir leur
portrait dans les romans de Mlle de Scudéry; c'était comme une comédie où elles
voulaient jouer un rôle. On a les clefs imprimées du Cyrus et de la Clélie. Ceux
qui aiment ces curiosités peuvent les lire en toute confiance. Ces clefs sont par-
faitement authentiques, et ne ressemblent en rien à celles de La Bruyère et du
Télémaque, inventées par la malignité des contemporains. Les pseudonymes que
Mlle de Scudéry donnait aux gens de sa connaissance n'étaient un mystère pour
personne, et comme d'ailleurs presque tous ces portraits sont très flattés, on con-
çoit fort bien qu'on n'eût aucune répugnance à s'y reconnaître (1).
Le Cyrus parut en 1650, au milieu de la fronde. Il est dédié à Mme de Longue-
ville. On reconnaît dans cette dédicace la main de Scudéry. Tout ce qu'il a écrit
est marqué d'un tel caractère d'emphase hautaine, qu'il est impossible de s'y
méprendre. Scudéry, frondeur très-décidé, ainsi que sa sœur, ne manque pas de
prodiguer à Mme de Longueville et à sa famille les éloges les plus extravagants.
« Votre âme, lui dit-il, a moins de taches que le soleil; elle passe comme les
rayons de ce bel astre sur la corruption de la terre sans s'y altérer ; elle ne change
jamais, non plus que lui; elle ne quitte non plus sa route que le soleil quitte la
sienne, et elle ne s'arrête non plus dans le chemin de la gloire que cet astre écla-
tant dans son chemin ordinaire, allant toujours de perfection en perfection, sans
rétrograder jamais, non plus que l'astre dont je parle, etc. » Thomas Diafoirus
n'eût pas mieux dit. Cette comparaison entre le soleil et Mme de Longueville se
poursuit longtemps encore. Cyrus, adorateur du soleil, en sa qualité de Persan,
vient se prosterner humblement avec l'auteur aux pieds de Mme de Longueville et
de sa divinité visible, afin de suivre la religion de son pays. Voilà toute la couleur
locale du livre. Joignez à cela force louanges pour le prince de Condé. — Scudéry
ne se bornait pas à ces démonstrations respectueuses pour les chefs de la fronde;
il intrigua pour M. le prince, et fut obligé, après les troubles, de se retirer
quelque temps à Granville, en Normandie, où il se maria. Cependant sa sœur allait
à Vincennes visiter pieusement, et comme en pèlerinage, la chambre où avait
été enfermé Condé. « Lorsque je fus au donjon, dit-elle dans une de ses lettres,
j'eus la hardiesse de faire quatre vers et de les graver sur une pierre où M. le
prince avait fait planter des œillets, qu'il arrosait quand il y était, j Voici ces
vers :
(1) La gravité des solitaires de Porl-Royal ne fui pas insensible aux hommages que
leur rendit MMe de Scudéry dans sa Clélie. « Vous avez oublié (leur dit Racine dans sa
» lettre à l'auteur des Hérésies imaginaires), vous avez oublié que MUe de Sculéry avait
» fait une peinture avantageuse de Port Royal dans sa Clélie. Cependant j'avais ouï dire
» que vous aviez souffert patiemment qu'on vous eût loués dans ce livre horrible (horrible,
» comme roman, aux yeux des jansénistes). L'on fit venir au désert le volume qui parlait
« de vous. Il y courut de main en main, et tous les solitaires voulurent voir l'endroit où
» ils étaient traités d'illustres. Ne lui a-l-on pas même rendu ses louanges dans l'une des
» Provinciales, et n'est-ce pas elle que l'auteur entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il
» admire sans la connaître? » Janvier 1(506.
4 KO LE ROMAN D'AUTREFOIS.
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier
Arrosa d'une main qui gagnait des batailles,
Souviens-loi qu'Apollon bâtissait des murailles.
Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier.
Ce quatrain courut tout Paris.
La fronde et l'hôtel de Rambouillet, telles sont les deux inspirations dominantes
de Mlle de Scudéry. On les retrouve partout dans la Clélie, qui parut après les
troubles en 1654.
Comme roman, et surtout comme roman historique, la Clélie ne supporte pas
même l'examen. Elle dépasse de beaucoup pour le ridicule la renommée dont elle
jouit à cet égard. Le tort de M1,e de Scudéry a été de prendre ses héros dans l'his-
toire, et surtout dans l'histoire romaine. Au moins les héros du Cyrus, le pays où
ils vivaient, les mœurs, les coutumes de ce pays, sont peu connus; mais Brutus,
Lucrèce, Mucius Scœvola, Horatius Coclès! par quelle fatalité Mlle de Scudéry
a-t-elle choisi des caractères si connus, qu'elle ne pouvait que travestir étrange-
ment ? Ne pouvait-elle pas, comme d'Urfé, choisir des héros en l'air, et peupler
une contrée quelconque de bergers de son invention? il est vrai que la vérité du
langage, l'exactitude du costume, inquiétaient fort peu les contemporains, et, dans
la préface de YAstrée, d'Urfé répondait d'avance à ceux qui auraient pu trouver
ses bergers trop élégants: a Ce qui m'a fortiûé davantage en l'opinion que mes ber-
gers et mes bergères pouvaient parler de cette façon sans sortir de la bienséance
des bergers, c'a été que j'ai vu ceux qui en représentent sur les théâtres ne leur
faire pas porter des habits de bureau, des sabots, ni des accoutrements mal faits
comme les gens de village les portent ordinairement. Au contraire, s'ils leur
donnent une houlette en la main, elle est peinte et dorée; leurs jupes sont de
taffetas, leur panetière bien troussée, et quelquefois faite de toile d'or ou d'ar-
gent, et se contentent, pourvu que l'on puisse reconnaître que la forme de l'habit
a quelque chose de berger. » Mlle de Scudéry pouvait faire la même réponse,
et quand elle voyait Auguste paraître sur le théâtre avec des canons, des den-
telles et une vaste perruque, elle pouvait dire également qu'il suffisait bien à
Brutus et à Mucius Scœvola de porter un nom en us pour avoir quelque chose de
romain.
La critique sur ce point est trop facile, et il serait puéril d'y insister longtemps :
nous ne citerons que deux exemples de ces singuliers travestissements.
Il y a dans cette histoire, racontée par Tite-Live, deux figures dont la grandeur
saisit d'abord, Lucrèce et Brutus. On pardonnerait volontiers à Mlle de Scudéry
de les avoir entourés de ses héros de ruelles et de ses héroïnes de qualité; mais,
pour ces deux personnages, il semble qu'elle était tenue de les respecter. Une
femme, une honnête femme surtout, aurait dû comprendre Lucrèce et ne pas la
défigurer. C'est un trait singulier et touchant de l'histoire romaine, que deux fois
la mort d'une femme ait été fatale à la tyrannie, que deux fois la puissance d'un
seul, maîtresse sur la place publique et à l'armée, ait trouvé sa perte dans cet
asile des vertus domestiques qu'elle venait profaner. Lucrèce et Virginie, la vertu
et l'innocence, longtemps inconnues et révélées tout à coup par un amour impur,
jeiées subitement au milieu de ces hommes rudes et énergiques qui reléguaient
la femme dans l'obscurité du foyer, n'apparaissant un instant que pour mourir,
et par leur mort sauver la liberté : il y a dans la gravité touchante de cette his-
LE ROMAN ©'AUTREFOIS. 481
toire, racontée par Tïte-Live, un charme que l'art dramatique n'a pas encore
atteint. Voici ce que Mlle de Scudéry a fait de Lucrèce : une prude sentimentale,
qui fait et reçoit de petits vers, une précieuse tenant bureau d'esprit, agitant vo-
lontiers des thèses d'amour, qu'elle traite avec une profondeur affligeante pour
son mari Collatin (il va sans dire qu'elle ne l'aime point), amoureuse de Brutus,
et réservant pour lui son dernier soupir. L'histoire de sa mort est un des endroits
les plus curieux du livre, et le passage où elle raconte que Sextus a été le plus in-
solent de tous les hommes est d'un ridicule achevé, mais qui afflige plus qu'il ne
fait rire, quand on vient à songer quelles étaient ces grandes âmes queMllede Scu-
déry avilissait ainsi.
Quant à Brutus, c'est encore pis : ce rôle de fou pris volontairement et pour-
suivi pendant tant d'années; cet homme terrible dans sa folie simulée, comme
Hamlet dans son délire involontaire; cette dissimulation si obstinée, cette haine
patiente, parce qu'elle est implacable; cette explosion soudaine après tant d'ou-
trages dévorés; enfin le sang de ses fils et le sien versés pour fonder la républi-
que, rien de tout cela n'a pu sauver Brutus de la transformation étrange que lui
a fait subir Mlle de Scudéry. Il soupire pour Lucrèce et lui adresse des madrigaux :
c'est là sa grande affaire, et, s'il médite de renverser la royauté, il semble que ce
projet soit pour lui quelque chose de fort accessoire, une simple distraction à ses
préoccupations amoureuses. Voici comment le dépeint un de ses confidents : « Ce
qui est incompréhensible, dit Aronce, c'est de voir que Brutus, en contrefaisant
éternellement le stupide, ait pu conserver ce grand et admirable esprit que vous
lui trouverez tantôt. — Quand vous le connaîtrez par vous-même, reprit Hermi-
nius, vous en serez bien plus épouvanté; car, comme je vous l'ai déjà dit, Brutus
n'a pas seulement du bon sens, de la capacité, du jugement et de la connaissance
des grandes choses; mais il a l'esprit galant, adroit et admirablement bien tourné.
De plus, il connaît si parfaitement toutes les délicatesses de l'amour, et il sait si
bien se servir de toutes ces ingénieuses tromperies, qui gagnent quelquefois plu-
tôt le cœur d'une belle personne que les plus grands services, qu'il n'y a pas un
galant en Grèce ou en Afrique qui sache mieux que lui l'art de conquérir un illus-
tre cœur. »
Dans la tragédie de M. Ponsard, Brutus est deviné par Lucrèce ; c'est une noble
et généreuse pensée. Tandis que les jeunes Tarquins raillent et dédaignent le
pauvre fou, seule, par cette sympathie secrète des grands cœurs, Lucrèce a com-
pris que cette folie était un masque qui tomberait tôt ou tard. De même, dans la
Clélie, Lucrèce pénètre le secret de Brutus, mais voici comment. Dès que Brutus
l'aperçoit, il en tombe fatalement amoureux : avant que de l'avoir vue, il était
ravi d'être cru effroyablement stupide, à cause que cela servait au dessein qu'il
avait ; mais pour cette admirable fille, il ne pouvait souffrir qu'elle pensât de lui
ce que tant d'autres en pensaient. Il se met donc en devoir de faire connaître à Lu-
crèce tout son esprit; il trouve pour cela un moyen ingénieux. Il y a réunion chez
Lucrèce, on cause, on se dit des galanteries, on joue aux petits jeux; Lucrèce
s'avise d'écrire sur des tablettes les mots suivants : Toujours, l'on. si. mais, aimait,
d'éternelles, hélas, amours, d'aimer, doux. il. point, serait, n'est, qu'il* — Elle
les présente aux beaux esprits de l'endroit; aucun n'y peut trouver un sens rai-
sonnable. Brutus seul comprend la galanterie de Lucrèce, et, rangeant ses paroles
comme elles devaient l'être, il reconnaît que c'étaient deux vers qu'il écrit aussitôt
sur ses tablettes, et qu'il passe furtivement à Lucrèce :
452 LE ROMAN D'AUTREFOIS.
Qu'il serait doux d'aimer si l'on aimait toujours !
Mais, hélas! il n'est point d'éternelles amours.
Et il y ajoute ces deux vers de sa façon :
Permettez-moi d'aimer, merveille de nos jours!
Vous verrez qu'on peut voir d'éternelles amours.
Lucrèce rougit : Brutus est deviné.
Ces citations suffisent abondamment pour montrer que les héros de Mlle de
Scudéry sont des républicains de fantaisie et des Romains de convention. Boileau,
dans ses Héros de roman, n'a eu aucune peine à faire sentir le ridicule de ces
rudes personnages parlant un langage si doucereux. Molière, plus philosophe, a
attaqué le Cynis et la Clèlie d'une façon beaucoup plus comique dans la forme,
beaucoup plus sérieuse dans le fond. Il ne s'est pas donné le facile plaisir de dé-
montrer que Brutus n'a jamais soupiré si galamment, et que Lucrèce ne recevait
point de madrigaux ; mais, par quelques traits d'une ineffaçable vigueur, il a dé-
crédité à jamais l'esprit même du livre, et ces traditions sentimentales que
Mlle de Scudéry transmettait au public après les avoir reçues elle-même de l'hôtel
de Rambouillet. Aujourd'hui c'est seulement comme un tableau des mœurs du
temps que l'on peut étudier la Clélie.
La fronde y a bien marqué sa trace; cette guerre où les intérêts de galanterie
et l'esprit d'intrigue remplaçaient des deux côtés l'énergique et sauvage ardeur
des guerres féodales et religieuses, cette lutte sans cruauté, mais sans grandeur,
où l'on quitte un parti parce que l'on quitte sa maîtresse, où les relations sociales,
les divertissements, les conversations sont à peine interrompues : tel est le modèle
mesquin d'après lequel Mlle de Scudéry représente la tragique révolution qui
chasse les rois de Rome. Dans la Clélie, l'amour, ou ce qu'elle appelle de ce nom,
est le motif de toutes les entreprises, la cause de tous les événements. Si Brutus
détruit à Rome la royauté, c'est pour venger son amante; si Horatius Codés est
un héros, c'est pour mériter un regard de Clélie. Point d'antipathies entre les
deux partis, point de haines violentes entre les républicains et les partisans des
rois; c'est une lutte de courtoisie, un combat de civilités entre gens qui savent
vivre, quelques duels, beaucoup de visites, beaucoup d'entretiens. Les messages
amoureux vont et viennent d'un camp à l'autre avec la même facilité que les bil-
lets de Bussy à sa cousine, et ceux de La Rochefoucauld à Mmc de Longueville. Les
dames assistent aux carrousels, ou du haut des remparts regardent les combats
qui se livrent aux portes, comme Mlle de Montpensier et ses dames contemplaient
du haut de la Bastille le combat de la porte Saint-Antoine. Leur présence anime
les combattants, et quand Horatius Coclès, après avoir défendu vaillamment le
pont du Janicule, tombe dans le Tibre, dès qu'il reparaît à la surface, son pre-
mier soin est de regarder vers la fenêtre de Clélie, pour voir si elle l'a aperçu.
Chacun des héros de la fronde avait sa dame à laquelle il devait rapporter
toutes ses pensées; les belles passions étaient aussi de rigueur à l'hôtel de Ram-
bouillet. Il en était de même à Rome au temps de Brutus, si nous en croyons
MUe de Scudéry. Il est clair que pour elle l'espèce humaine est exactement divisée
en deux classes, les amants et les amantes ; l'amour est la seule passion qui trouve
place dans ce roman ; MUe de Scudéry semble avoir aboli toutes les autres. Il n'y
a guère que Tarquin chez qui l'amour soit combattu par l'ambition : aussi c'est
LE ROMAN D'AUTREFOIS. 455
un personnage sacrifié. Tous aiment ou ont aimé : comme, au milieu d'un si grand
nombre de personnages, il doit nécessairement s'en trouver quelques-uns (bien
peu, il est vrai) qui ne sont plus en âge d'être amoureux, on a soin de nous ra-
conter longuement leurs anciennes passions. Tous d'ailleurs aiment de là même
façon, patiemment et purement : Sextus seul fait exception à cette règle, on ne
pouvait raisonnablement en faire un amant honnête; mais chacun demeure d'ac-
cord qu'»7 ne se peut guère voir un plus aimable libertin. Entre tous ces amants, il
y a quelques différences cependant; c'est une espèce qui a ses variétés. Il y a
l'amant sombre et mélancolique, Brutus ; l'amant violent et incivil, Horatius
Coclès, que l'amour porte souvent à des extrémités fâcheuses, comme d'enlever
un certain nombre de fois Clélie, qui ne l'aime pas. Il y a encore Y amant agréable
qui se contente de charmer sa maîtresse par son enjouement et sa belle humeur,
Amilcar; enfin le parfait amant, Yincomparable Aronce, le héros du livre, le type
et l'idéal du genre. Dans la société des précieuses, c'était sur ce modèle qu'on
était tenu de se former. M. de Montausier attendit quatorze ans avant d'épouser
Julie d'Angennes; Aronce est également respectueux et tendre ; il semble se créer
à plaisir des difficultés pour ne pas s'unir à Clélie. On se demande souvent pour-
quoi il n'en finit pas plus tôt, s'il est aussi passionné qu'on le dépeint; mais la
belle chose que ce serait, dit judicieusement Madelon, si d'abord Cyrus épousait
Mandane et qu Aronce de plain-pied fut marié à Clélie! C'est ce qui explique
pourquoi Julie d'Angennes avait trente-huit ans au moment de son mariage, et
pourquoi les romans de Mlle de Scudéry peuvent remplir dix volumes entiers.
On concevrait pourtant ces relards calculés et volontaires, si on pouvait les
attribuer à un sentiment caché des misères de notre nature et de la vanité de nos
affections même, à cet instinct secret qui nous avertit de conserver le plus long-
temps possible l'illusion chérie, et de retarder le moment fatal où l'idéal rêvé peut
s'évanouir. Le pape, dit-on, offrit à Pétrarque de le séculariser pour qu'il pût
épouser Laure: Non, très-saint Père, reprit le poëte ; j'ai encore bien des sonnets
à faire. L'idéal que le poëte veut conserver pour son imagination, chacun, sans se
l'avouer sans doute, peut vouloir le garder pour son cœur. Il ne paraît pas cepen-
dant que Mlle de Scudéry ait prêté ce sentiment à Aronce, quoique ses amants
aient le tort de raisonner beaucoup trop leur tendresse, et de n'être enivrés
d'amour qu'avec préméditation. « Vardes, dit Bussy-Rabutin dans une de ses
lettres, a dessein d'être amoureux de Mme de Roquelaure cet hiver. » Les amants
de la Clélie semblent taillés sur ce patron; ces gens-là semblent tous jouer avec la
passion. Ils s'analysent eux-mêmes, ils ont toujours la main sur leur cœur pour
en compter les battements, ils semblent ne voir dans leur amour qu'un sujet de
dissertations galantes, un prétexte à des madrigaux : c'est pour eux un amuse-
ment de société, une mode que doivent suivre les honnêtes gens; ce n'est point,
comme dans nos grands tragiques, un entraînement irréfléchi, marqué de ce
caractère de fatalité qui en excuse les égarements; ce sont de molles et volontaires
langueurs qui énervent l'âme et dépravent la volonté.
On a beaucoup cité le mot de Ninon : Les précieuses sont les jansénistes de
l'amour. Il y a bien du molinisme pourtant dans leur manière d'en discuter.
Comme les adversaires de Pascal, elles ont la fureur des cas de conscience, elles
distinguent toujours. Au sens simple et droit de la morale vulgaire, elles substi-
tuent volontiers des subtilités mystiques, une casuistique amoureuse, qui ne peut
tourner au profit de l'honnêteté. J'imagine que ces romans ont troublé bien d'au-
454
très ménages que celui de Gorgibus. Sans ajouter entièrement foi aux méchan-
cetés de Tallemant et de Saint- Evremond contre les précieuses, sans aller fouiller
les mémoires du temps pour y trouver des anecdotes scandaleuses, on peut croire
qu'il y avait bien des dangers à naviguer ainsi sur le fleuve du Tendre; et c'est
avec raison qu'Arnolphe, stupéfait d'entendre Agnès développer avec tant d'ai-
sance tous les motifs qui excusent son amour pour Horace, s'écrie avec effroi :
Peste ! une précieuse en dirait-elle plus!
Ce n'est pourtant pas la faute de Mlle de Scudéry si tous ses héros ne sont pas
des gens parfaits. Ils sont tous remplis d'esprit, de grâce, de nobles sentiments ;
je ne vois que Tarquin, Tullie et Sextus qui fassent un peu ombre au tableau : il
n'en pouvait être autrement. Cette habitude de donner ainsi tant de vertus à tout
le monde fait honneur sans doute à Mlle de Scudéry : douce et honnête, elle ne
pouvait se complaire dans le tableau du vice et du crime. D'ailleurs, ces person-
nages étant des portraits et représentant les amis et connaissances de M1,e de
Scudéry, il était malaisé de les peindre en laid ; aussi leur prodigue-t-elle sans
marchander toutes les qualités, toutes les perfections que les romanciers réservent
d'ordinaire pour un seul personnage. Les noms propres reviennent rarement
sans être accompagnés d'une épithète laudative : l'illustre Aronce, l'incomparable
Clélie, l'aimable Xénocrate, l'agréable Amilcar. Ces épithètes s'attachent aux
noms et en deviennent inséparables, comme les épithètes homériques. De plus, ce
sont tous des gens de qualité. M,le de Scudéry a créé à cet effet toute une féoda-
lité romaine et carthaginoise : le prince d'Amériole, le prince de Numidie, la prin-
cesse des Léontins, etc. Quelques-uns, comme chez nous les ducs de l'empire, doi-
vent leur titre aux batailles ou aux sièges où ils se sont distingués : le second fils
de Tarquin a reçu le nom As prince de Pométie, parce qu'il s'est signalé au siège de
celte ville. Toute cette société, beaucoup trop nombreuse, arrive de Sicile, de Grèce,
d'Afrique, de tous les points de l'Italie. Mlle de Scudéry les fait aller et venir d'un
pays à l'autre avec une merveilleuse facilité, non point pour compliquer les évé-
nements, non point pour varier les caractères et former des contrastes, mais sim-
plement, je suppose, pour augmenter le nombre des portraits, et, en multipliant
les interlocuteurs, allonger les conversations.
En effet, ce roman n'est guère qu'une conversation en dix volumes, inter-
rompue de temps en temps par quelques incidents, et surtout par de longues
histoires que raconte un des personnages. C'est là encore un des traits de l'époque,
c'est le goût des romans et des récits merveilleux qui a passé dans le roman
même. Il y a même un passage remarquable où Amilcar, après avoir raconté une
histoire, propose de donner la clef des personnages, et la donne en effet : il se
trouve que ce sont tous des amis de Clélie. Tout le monde, dans ce roman, cause,
et cause bien ; M"e de Scudéry a soin de nous le faire remarquer dans l'occasion.
Quand Sextus est amené chez Lucrèce, une des choses qui l'enchantent, c'est
qu'elle se tire admirablement de la conversation. Ailleurs, Porsenna, amoureux de
Galérite, est obligé de s'en séparer : il entretient un moment la jeune fille. « Cette
séparation fut tendre et touchante, et ceux qui ont raconté cette aventure disent
qu'il n'était pas croyable qu'une aussi jeune personne que Galérite eût pu se tirer
d'une conversation de cette nature avec autant de jugement et autant d'adresse. »
Malheureusement, il y a là un inconvénient grave : les plus jeunes personnes se
LE ROMAN D'AUTREFOIS. 455
tirent des conversations (qui toutes roulent invariablement sur l'amour) avec une
sûreté et une sagacité un peu étranges à leur âge : naïveté, fraîcheur, innocence,
tout cela leur manque. La jeune Clélie disserte sur l'amour comme aurait pu faire
Mlle de Scudéry elle-même après tant d'observations désintéressées, ou Mme de
Longueville après une si longue expérience personnelle. Cependant ces entretiens
sont une des parties du livre les plus dignes d'attention; ils sont souvent ingénieux
et spirituels, remplis d'observations fines et délicates. C'est d'ailleurs un tableau
fidèle des conversations du temps. Toute une société a contribué à ce roman,
comme une génération entière a pris part, dit-on, aux poèmes homériques ; et il
était naturel que ce fût une femme qui se chargeât de réunir et de publier cette
épopée de la conversation galante au xvne siècle.
Mlle de Scudéry renonça bientôt à cette forme du roman qui la gênait ; et, au
lieu d'encadrer ses dissertations dans une bordure historique qui ne leur convenait
guère, elle publia une série de conversations ou d 'entretiens sur divers sujets de
morale. Ce genre plus grave était d'ailleurs pius convenable à son âge et lui
réussit : cet ouvrage est sans doute ce qu'elle a fait de meilleur, sinon de plus
curieux. On y trouve la délicatesse et l'élévation ordinaire de son âme, et le style
en est agréable. Il ne faudrait pas croire en effet que le style de Mlle de Scudéry
soit aussi affecté et aussi prétentieux que les aventures de ses héros et les senti-
ments qu'elle leur prête; il est simple en général, et presque toujours assez né-
gligé, surtout dans ses romans, qu'elle écrivait à la bâte. Les mêmes formes y
reviennent souvent; on ne saurait croire par exemple combien il y a de phrases
qui commencent par ces tournures lourdes et gauches : si bien que... de sorte que...
joint que. C'est le raffinement dans la métaphysique amoureuse, c'est la subtilité
dans les sentiments qu'il faut critiquer en elle ; mais son langage est presque tou-
jours assez naturel, surtout quand on le compare à celui de Balzac et de Voiture,
si vantés à l'hôtel de Rambouillet.
La société de Mme de Rambouillet s'était peu à peu dissoute : plusieurs sociétés
moins illustres en avaient recueilli les débris. M,le de Scudéry eut ses réunions, et
ses samedis devinrent bientôt célèbres. Pellisson, Sarrazin, Godeau, Conrart, Cha-
pelain, M. de Montausier, en étaient les habitués. Chacun y avait un nom de
roman, ordinairement celui sous lequel il avait été désigné dans le Cyrus ou la
Cldie: Conrart, Théodamas; Pellisson, Herminius ou Âcante; Sarrazin, Amilcar
ou Polyandre, etc. Godeau, évêque de Vence, petit et chétif après s'être intitulé
le nain de Julie à l'hôtel de Rambouillet, s'appelait chez Sapho le mage de Sidon,
ou bien encore le mage de Tendre. Les conversations roulaient d'ordinaire sur
des sujets d'amour, comme dans la Clélie : Pellisson était chargé de tenir registre
des délibérations; ces comptes rendus s'appelaient chroniques du samedi (1). On
en a un extrait que chacun peut consulter dans les manuscrits de Conrart, à la
bibliothèque de l'Arsenal. Si les détails que ce manuscrit renferme nous avaient
été transmis par une personne étrangère à ces réunions, on croirait qu'on y a
(i) Ce manuscrit existe encore. « Je l'ai eu entre les mains, dit M. de Monmerqué daus
sa précieuse édition de Tallemant : il l'ail aujourd'hui partie de la riche el curieuse bi-
bliothèque de M. Feuillet, des affaires étrangères, de [a soci< té dos bibliophiles français.
Ce recueil est écrit par Conrart pour la plus grande partie. Il porte des corrections et des
additions de la main de Pellisson. On y rencontre même quelques mots tracés par Mllc de
Scudéry. ><
456 LE ROMAN D'AUTREFOIS.
voulu ridiculiser à plaisir la société de Sapho. On y trouve le compte rendu d'une
journée célèbre dans les annales des précieuses. Le samedi 20 décembre 1653,
l'assemblée étant réunie, Théodamas (Conrart), qui brûle d'une passion discrète
pour la princesse Philoxènc (Mme Arragonais), lui envoie un cachet de cristal avec
un billet en vers, Il faut répondre, et alors s'engage une espèce de tournoi poétique
et galant : Polyandre et Acante improvisent chacun un madrigal, qui est accueilli
avec enthousiasme: peu à peu l'ivresse poétique devient contagieuse, les têtes
s'échauffent, les madrigaux se succèdent, se croisent avec une extrême rapidité, la
plume court de main en main; jusqu'aux valets de la maison, tout le monde fait
des vers, et ces vers, que le manuscrit rapporte, sont tous plus pitoyables les uns
que les autres. Enfin, d'un commun accord, on assigne à l'invincible Polyandre
(Sarrazin) le prix du combat. Cette mémorable journée prit le nom de journée des
madrigaux. Un extrait de ce compte rendu serait un commentaire excellent à
joindre aux Précieuses ridicules (1). Le madrigal de Mascarille vaut bien ceux de
Yinvincible Polyandre.
Malgré toutes ces niaiseries, M1,e de Scudéry vivait honorée et respectée. En
1671, l'Académie ouvrit, pour la première fois, le concours pour le prix d'élo-
quence, fondé par Balzac : Mlle de Scudéry obtint le prix. Son discours de la
Gloire est pourtant assez faible; mais un prix fondé par un des héros de l'hôtel
de Rambouillet revenait de droit à Mlle de Scudéry. Mme de Sévigné parle toujours
d'elle avec beaucoup d'estime : « L'esprit et la pénétration de Sapho n ont point de
bornes, dit-elle dans une lettre à M. de Pomponne; elle lui écrivait quelquefois.
Huet, Segrais, Ménage, Fléchier, professaient une grande admiration pour cette
illustre fille, et Mascaron, évêque de Tuile, lui écrivait en 1672 : L'occupation de
mon automne est la lecture du Cyrus, de la Clélie et d'Ibrahim (l'Illustre Bassa).
Ces ouvrages ont toujours pour moi le charme de la nouveauté, et j'y trouve tant
de choses propres pour réformer le monde, que je ne fais point de difficulté de
vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour la cour, vous serez très-
souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard. »
M1,e de Scudéry méritait ces hommages par son caractère beaucoup plus que
par son talent. Son cœur était toujours du parti des opprimés; elle resta fidèle à
Fouquet disgracié; c'est elle qu'M chargeait de remettre secrètement au gazetier
Loret la pension que celui-ci touchait avant la chute du surintendant (le haineux
Colbert, irrité de la fidélité de Loret envers son bienfaiteur, avait supprimé la
pension); c'est à elle que Pellisson faisait passer les mémoires qu'au fond de la
Bastille il écrivait en faveur de Fouquet. M1Ie de Scudéry ne négligea rien, de son
côté, pour adoucir la captivité du pauvre Pellisson jusqu'au moment où il fut
rendu à la liberté.
George de Scudéry était mort en 7 667; sa veuve, qui eut avec Bussy-Rabutin
une correspondance suivie, ne semble pas avoir continué de fréquenter sa belle-
sœur; du moins elle ne parle jamais d'elle dans ses lettres. Mlle de Scudéry resta
seule, et vit peu à peu disparaître tous ses anciens amis : de nouvelles connais-
sances les remplacèrent imparfaitement. Son esprit garda jusqu'à la fin la même
(1) Ainsi qu'aux Femmes savantes. Chrysale se plaint que ses valets eux-mêmes font
des vers :
L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire;
L'autre r<*ve à des vers, quand je demande à boire.
LE &OMÀN D'AUTREFOIS. 4S7
vivacité : à quatre-vingt-douze ans, elle adressait encore au roi quelques jolis vers.
Elle mourut en d 701 ; deux églises se disputèrent l'honneur de lui donner la sé-
pulture; il fallut que l'autorité intervînt pour terminer ce différend. Longtemps
encore elle eut des admirateurs. L'abbé Prévost la cite avec éloge dans son journal
(le Pour et le Contre) , et Hoffmann a donné son nom à l'un de ses meilleurs
contes (i).
Nous n'avons point dissimulé les côtés faibles de Mlle de Scudéry, nous n'avons
point cédé à cette manie de réhabilitation qui est, dit-on, une des maladies de
notre siècle (quoique de nos jours le défaut le plus général ne soit pas de flatter
les vaincus). Nous pensons pourtant qu'une étude sérieuse de ces romans ne serait
pas inutile à l'histoire de notre littérature. Ces ouvrages, quelle que soit leur fai-
blesse, ont joui longtemps d'une heureuse destinée ; il est impossible qu'ils n'aient
pas eu une assez grande influence. Si le Roman comique préparait Gil Blas, Mllede
Scudéry, dans un autre genre, ouvrait la voie à Mme de La Fayette : la Princesse
de Clcves est la peinture sobre et correcte de ces passions contenues que la Clélie
analyse si longuement. Cette influence se retrouverait également au théâtre. S'il
est arrivé parfois aux héros de Corneille d'imiter les allures des capitans mis en
honneur par La Calprenède, ne trouve-t-on pas aussi dans Racine les fadeurs senti-
mentales de Mlle de Scudéry? Dans ses tragédies, comme dans la Clélie, n'y a-t-il
pas beaucoup d'entretiens et trop peu d'action? Enfin cette anatomie profonde
des passions, qui nous étonne dans Racine, ces retours continuels que les amants
font sur eux-mêmes, ce soin avec lequel ils étudient leurs propres émotions,
n'est-ce pas là ce que Mlle de Scudéry essayait de faire dans la mesure de son ta-
lent? Nous ne voulons pas établir ici une comparaison trop injurieuse pour Ra-
cine ; mais est-il possible à un poète, et surtout à un poète dramatique, de se
soustraire entièrement à l'influence du goût dominant? Or. presque tous ceux qui
assistaient aux représentations çY Andromaque et de Phèdre avaient lu et admiré
Mllc de Scudéry. — Cette étude, d'ailleurs, nous inspirerait une admiration plus
éclairée et plus vive pour Corneille et pour Racine; elle prouverait qu'ils ne de-
vaient leurs qualités qu'à eux-mêmes, et que leurs défauts, au contraire, leur ont
été imposés par les préjugés et le mauvais goût de leurs contemporains (2). On
(1) Boileau ne publia qu'en 1710 son Dialogue des héros de roman. Celte critique de la
Clélie et du Cyrus venait bien tard ; mais sans doute les romans de MIle de Scudéry avaient
encore quelque réputation, puisque Boileau a pensé que celle critique pouvait offrir
quelque intérêt. Il dit dans la préface que. dans sa jeunesse, il lut ces romans, ainsi que
les lisait tout le monde, avec beaucoup d'admiration, et qu'il les regardait alors comme
des chefs-d'œuvre de notre langue. « Mais enfui, mes années élant accrues, et la raison
m'ayant ouvert les yeux, je reconnus la puérilité de ces ouvrages — Je composai ce dia-
logue dans ma tête, mais... je gagnai sur moi de ne point l'écrire ei de ne le point laisser
voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin à une filh', après tout, qui avait beau-
coup de mérite, et encore plus de probité et d'honneur que d'esprit. »
(2) Ce qui i si assez remarquable, c'est que les contemporains de Racine lui reprochent
parfois de n'êlre pas assez tendre :
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre;
Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Bussy, dans une de ses lettres, déclare qu'i'/ n'a pas trouvé tant de tendresse dans Bi n -
nice, et il ajoute avec sa fatuité* ordinaire : Du temps que je me mêlais d'avoir de la ten
dresse, il me souvient que j'eusse donne là-dessus le reste à Bérénice (lô août 1071.)
458 LE ROMAN D'AUTREFOIS.
leur a souvent reproché, par exemple, d'avoir négligé la vérité historique, la cou-
leur locale, de n'être pas assez Grecs ou assez Romains. La lecture de La Calpre-
nède et de M1,e de Scudéry nous corrigerait de cette injuste sévérité; elle nous
montrerait que nos deux grands tragiques ont été sur ce point beaucoup plus ri-
goureux avec eux-mêmes qu'on ne l'était à leur égard. Le public qui se contentait
des Romains et des Grecs de la Cléopâtre et de la Clélie ne pouvait être fort exi-
geant.
Enfin il serait intéressant d'étudier ainsi à son origine, et de suivre dans ses
développements, cette littérature de second ordre qui, pendant deux siècles, va
côtoyant la grande littérature, jusqu'au moment où, de nos jours, elle semble par-
fois s'en séparer et trop souvent devenir une espèce de marchandise qui n'a plus
rien de littéraire. On rencontrerait d'abord Marivaux imitant Mlle de Scudéry dans
ses subtiles et ingénieuses analyses, et, comme elle, pesant précieusement des
riens dans des balances de toiles d'araignée; un peu plus tard, l'abbé Prévost avec
ses grands romans, auxquels un seul de ses ouvrages, court et rapide, a sur-
vécu (1). Dans ce genre secondaire, où la délicatesse et un certain intérêt suffisent,
mais où nid génie (s'il s'en rencontre) n'est de trop (2), nous trouverions à toute
époque des triomphes mérités et des succès scandaleux; à côté de Voltaire et de
Jean-Jacques, de Zadig et de la Nouvelle Héloïse, nous verrions Crébillon fils
goûté, applaudi, exalté, et d'Arnaud-Baculard comparé par Frédéric-le-Grand à
Voltaire, qui eut ce jour-là assez de modestie pour s'en fâcher. Ainsi, peu à peu,
en suivant ce courant plus ou moins rapide, plus ou moins grossi par les affluents
étrangers, nous arriverions par degrés à l'immense débordement auquel nous
assistons aujourd'hui, et l'histoire du temps passé nous consolerait peut-être un
peu de nos misères Le xvne siècle lui-même avait bien les siennes. Grâce à l'éloi-
gnement, ce n'est plus pour nous que le siècle de Corneille et de Molière, de La
Fontaine et de Racine; il n'en était pas de même pour les contemporains. Que de
noms oubliés aujourd'hui étaient alors cités avec honneur à côté de ces grands
noms! Pourtant il ne faudrait pas pousser trop loin le parallèle. Sans doute, au
xvne siècle comme aujourd'hui, on arrivait au succès en flattant des goûts frivoles,
en sacrifiant les suffrages sérieux aux engouements passagers; mais le public qui
donnait alors le ton aux romanciers, le public dont l'opinion était souveraine,
dont le caprice avait force de loi, ne ressemblait guère à celui d'aujourd'hui. Sous
Louis XIV, on s'adressait à une société choisie, on en reproduisait le ton et le lan-
gage, et il fallait encore quelque talent pour représenter fulèîcmfntces entretiens,
quintessenciés peut-être, mais délicats et ingénieux. Aujourd'hui l'on s'adresse à
la foule et chacun se met à son aise ; les lecteurs, plus nombreux, sont aussi moins
exigeants. La Clélie avait au moins une forme littéraire qui dissimulait un peu
l'absurdité du fond ; elle se recommandait par le style, et c'est là ce qui a valu à
ce mauvais roman une existence si longue et si brillante, une vogue si inquiétante
pour le goût. La plupart des romans actuels ne présentent pas le même danger.
Assurément, s'il fallait choisir entre les improvisateurs d'autrefois et ceux d'au-
jourd'hui, nous prendrions parti pour les premiers; après tout, le langage des
ruelles valait mieux que celui des bagnes. 11 faut pourtant convenir que nos ro-
(1) Si ses longs développements semblent une imitation de Richardson, Prévost n'avait
pas oublié, comme on l'a vu plus haut, les romans de Mlle de Scudéry.
(2) M. Sainte-Beuve.
LE ROMAN D'AUTREFOIS. 459
mans médiocres ont un incontestable avantage sur la Cléopâtre et la Qélie; ils
vivent beaucoup moins longtemps. Depuis que la presse quotidienne leur est venue
en aide, la consommation est devenue plus considérable, mais aussi plus rapide;
ils meurent chaque jour en détail, et, s'ils arrivent en foule, ils disparaissent plus
promptement.
Eugène Despois.
■^ ■
DE
L'AGITATION INDUSTRIELLE
ET
DE L'ORGANISATION DU TRAVAIL.
I. — De la Liberté du Travail, par M. Charles Dlnoyer.
II. — Essai sur l'Organisation du Travail et l'Avenir des Classes
laborieuses, par M. Morin.
III. — Des Lois du Travail et des Classes ouvrières, par M. G. Dupuynode.
IV. — Du Paupérisme, par M. Marchand.
V. — L'Organisation du Travail et l'Association, par M. Math. Bruncourt.
VI. — L'Organisation du Travail d'après la théorie de Fourier,
par M. P. Forest.
VII. — Histoire des Idées sociales, par M. F. Villegardelle.
VIII. — Publications diverses.
Il ne faut pas s'étonner que les questions qui touchent au travail industriel
préoccupent notre époque. L'esprit d'industrie s'est emparé de notre société, il
l'anime et la stimule, il exerce sur les activités individuelles une influence pré-
pondérante, et forme le trait le plus prononcé de la physionomie générale de ce
temps. Chaque époque apparaît ainsi avec sa préoccupation principale qui lui
donne un caractère. Tout près de nous, le xvme siècle se distingue par un mou-
vement philosophique inouï ; nous voyons ensuite la république française livrée
aux grandes illusions démocratiques, l'empire aux idées militaires, la restauration
à la lutte de deux principes et de deux régimes. Aujourd'hui notre société, fati-
guée de longues commotions, se tourne avec une sorte d'entraînement vers les
efforts pacifiques de l'industrie : elle doit se ressentir de cette nouvelle applica-
tion de ses forces. La vie industrielle soulève, parmi nous, des questions qui lui
DE L'ORGANISATION DU TRAVAIL. 461
sont propres, et qui dérivent de ses conditions élémentaires. Les idées et les faits
industriels ont des historiens, les ouvriers trouvent des généalogistes qui suivent
à travers les siècles le rude chemin que le travail a couvert de ses sueurs.
S'il est une tendance, au milieu de ce mouvement, qui mérite d'être accueillie
avec une faveur particulière, c'est celle qui se propose de relever l'état moral et
d'améliorer le sort des classes laborieuses; mais, hélas! on s'est bien souvent
égaré dans la recherche des moyens. Tantôt on a méconnu, dans des plans impra-
ticables, quelques-uns des éléments essentiels de la nature humaine; tantôt on n'a
pas compris la situation relative et le rôle spécial des divers agents de la produc-
tion. On a contesté des améliorations évidentes, on a exagéré les maux réels, les
incertitudes douloureuses qui se mêlent au bien accompli. Le pouvoir social a été
amèrement accusé, comme s'il tenait sous sa main un remède infaillible. Toute-
fois ces erreurs de la critique et de la théorie ne sont pas une raison pour com-
primer l'essor de la pensée qui aspire vers un état de choses meilleur et plus sûr.
La disposition des esprits à s'occuper des questions relatives aux classes ouvrières
est bonne et suffisamment motivée. Il convient seulement de l'éclairer, de la diri-
ger, d'en prévenir ou d'en redresser les écarts.
Depuis plusieurs années, nous entendons incessamment répéter que pour étouf-
fer dans leur germe les causes de la misère, et ouvrir devant le monde l'ère d'un
bonheur inconnu jusqu'à ce jour, il faut organiser le travail. On prétend résumer
toutes les autres questions dans celle-là. Des cris partis des camps les plus op-
posés somment le gouvernement de se mettre à l'œuvre et de donner au travail
une satisfaction légitime. Des écrits nombreux, dont les conclusions sont fort
diverses, ont été publiés sur ce sujet, qui défraie à lui seul la polémique de plu-
sieurs journaux. Survient-il quelque part une perturbation dans les faits indus
triels, on l'attribue au défaut d'organisation du travail. Les ouvriers d'un corps
d'élat exigent-ils une augmentation de salaire, les ateliers sont-ils subitement
abandonnés, la tranquillité publique est-elle inquiétée soit par le désordre maté-
riel, soit par des contre-coups funestes, et la liberté des transactions profondément
atteinte, c'est toujours faute de cette organisation du travail, qu'on érige en remède
infaillible. Avec l'organisation du travail, plus de plaintes, plus de désirs immo-
dérés, plus de ces désordres si fertiles en souffrances, c'est-à-dire d'autres hommes,
une autre société. A l'origine, la question s'était annoncée par de simples recher-
ches sur l'état des travailleurs; plus lard, elle avait produit différents systèmes;
en ce moment, elle traverse une nouvelle phase. On ne se borne plus à discuter,
on veut agir, et, avec l'organisation du travail pour mot d'ordre, on cherche à
semer l'agitation parmi les classes laborieuses.
Je crois utile d'examiner de près le mouvement auquel nous assistons, de l'in-
terroger sur sa nature, sur ses tendances, sur son avenir. Contient-il des germes
féconds? est-ce un vain bruit et une agitation condamnée d'avance à rester stérile?
Cette question de l'organisation du travail est-elle pour notre époque une question
aussi grosse, aussi menaçante qu'on se plaît à le redire? N'a-t-elle pas été déna-
turée par des exagérations gratuites? Je voudrais essayer de dégager le problème
de la déclamation et de l'erreur, et, après avoir apprécié ce qu'on propose, indi-
quer ce qu'on peut faire; mais, avant tout, il faut s'entendre sur les mots et poser
la question en ses ternies simples et naturels.
TOME 1. ,")i>
4(j2 de l'organisation
1. ÉTAT DE LA QUESTION.
L'organisation du travail comprend deux ordres d'idées : le régime disciplinaire
auquel sont assujettis les travailleurs, la distribution des produits du travail. Le
régime disciplinaire résulte de la loi ou d'institutions particulières consacrées par
l'usage; la distribution des produits peut être également assujettie à des règles
arbitraires et positives, l'histoire en offre des exemples dans certains états de
société ; elle peut aussi être laissée dans le domaine de la convention libre, et alors
elle est dominée par les lois générales de la production que la science moderne a
mises en lumière.
Les principes fondamentaux sous l'empire desquels le travail peut être placé
ne sont ni très-nombreux ni fort compliqués. On peut les ramener à cette alter-
native, l'asservissement ou la liberté. Au milieu des vicissitudes économiques dont
l'histoire nous offre le spectacle, mille variétés, mille différences, mille conditions
distinctes se sont manifestées. Toutes se rapportent cependant à l'un des deux
régimes : si elles s'écartent de l'un, elles se rapprochent de l'autre. Un pays n'est
pas absolument libre de se prononcer entre les deux principes et de faire un choix.
L'ordre industriel estf soumis à des influences dont les peuples ne s'affranchissent
point en un jour; il se ressent de l'étal social, des idées et des habitudes politi-
ques. Les sociétés humaines, pour qui le travail est une nécessité, ont toujours
possédé un ensemble de règles ou d'usages qui en ont constitué l'organisation.
Moins le travail était libre, plus les règles étaient simples et uniformes. Qu'on cesse
donc de nous présenter l'idée même de l'orgauisation comme une découverte de
notre temps. Lorsque le travail était complètement asservi, lorsque le travailleur
était esclave, l'autorité du maître tenait lieu de discipline; avec la propriété de la
personne du travailleur, la loi lui adjugeait tous les produits de son industrie.
Elle contenait bien cependant quelques dispositions inspirées par une protestation
secrète de l'humanité offensée, qui s'écartaient de la rigueur de son principe; mais
les conditions qu'elle imposait au maître étaient souvent inexécutées, et les ré-
serves qu'elle faisait au profit de l'esclave restaient presque toujours illusoires.
C'était là un système d'organisation, système détestable, outrageant, immoral,
mais très-régulier et très-prévoyant. Le servage, la corporation privilégiée et ex-
clusive, sont autant de modes qui dérivent, en s'adoucissant, du même principe
général.
Le régime de la liberté répugne-t-il à l'idée d'ordre? Non : il suppose l'ordre
au contraire, car, en industrie comme en politique, il n'y a point de liberté sans
règle. La liberté résulte de l'équilibre des forces diverses, deviné à prévenir tout
choc, tout empiétement illégitime. Le travail demeure libre toutes les fois que le
travailleur conserve la disposition de lui-même, qu'il peut choisir le métier auquel
il appliquera son activité, en changer si cela lui convient, débattre les conditions
de son concours, l'accorder ou le refuser quand bon lui semble. Chez nous, le
travail est libre; toutes les exigences de la liberté sont satisfaites. Nos pères ont
adopté, il n'y a guère plus d'un demi-siècle, ce grand principe, glorieusement pro-
clamé déjà parTurgo!. Les résultats du nouveau régime ont été immenses.
Au premier moment et sous l'influence des idées de réaction contre des abus
DU TRAVAIL. 465
antérieurs, on s'était livré avec enthousiasme aux rêves d'une liberté illimitée,
sans excès, se suffisant à elle-même. Cette belle illusion s'évanouit bientôt devant
l'expérience. On sentit le besoin de modérer l'arbitraire individuel, qui dégéné-
rait en licence et compromettait tous les intérêts. Un régime disciplinaire fut alors
ébauché avec une hardiesse remarquable. La loi du 22 germinal an xi sur la police
des manufactures, devenue insuffisante aujourd'hui, révélait des vues arrêtées et
des prévisions lointaines : elle renouait des traditions violemment interrompues
et posait les bases du nouvel ordre industriel. Des arrêtés sur les livrets d'ou-
vriers et sur l'établissement des chambres consultatives développèrent la pensée
de cette loi. A la même époque, les chambres de commerce renaissaient, les con-
seils de prud'hommes allaient être institués. Tels furent les éléments de la nou-
velle organisation ; il faut y ajouter les articles du code civil sur le louage d'ouvrage
et ceux du code pénal contre les coalitions, déjà prévues par la loi de germinal.
Quelques actes postérieurs ont modifié ou étendu les institutions de ce temps; ils
ont eu pour objet de les mettre d'accord avec l'esprit de notre nouveau droit pu-
blic. D'autres dispositions réglementaires, celles, par exemple, qui concernent le
travail des enfants dans les manufactures, appartiennent à un ordre d'idées tout à
fait étranger à la législation économique du consulat et de l'empire. Le gouver-
nement de 1850 a sa part dans l'œuvre d'organisation de l'industrie. Les institu-
tions protectrices destinées aux classes laborieuses et consacrées par des lois ou
par des ordonnances royales, telles que les salles d'asile , les écoles, les caisses
d'épargne, sont un élément très-notable du régime actuel. On doit y rattacher
aussi les institutions de différents corps d'état, efforts du travail pour trouver en
lui-même des appuis et des garanties.
En dernière analyse, la nouvelle organisation se compose de lois de discipline
contre certains abus de la liberté, d'établissements publics créés dans l'intérêt des
travailleurs, et des institutions privées de l'industrie. Elle ne saurait admettre,
sans être aussitôt infidèle à son principe, des dispositions impératives concernant
la répartition des produits entre les divers agents producteurs. Ce régime est-il
homogène sur tous les points, est-il complet, esl-il au-dessus de toute critique?
Non, sans doute : il présente des lacunes fâcheuses et des inconséquences regret-
tables, quelquefois il déploie trop de rigueur, quelquefois il est trop relâché, et il
laisse en dehors de son action des faits qu'il devrait atteindre; mais les change-
ments accomplis prouvent qu'il n'est pas condamné h l'immobilité. On avait songé,
même sous l'empire, à développer d'une façon systématique l'œuvre récemment
entreprise. Nous sommes mieux placés aujourd'hui pour concilier les exigences
diverses. Délivrés des appréhensions du commencement de ce siècle, nous ne
sommes pas partagés sans cesse entre la crainte de tomber dans les excès des an-
ciennes corporations et celle de rouvrir carrière aux abus d'une liberté anarchi-
que. Les quarante dernières années d'expérience nous ont rendu familières les
idées de transaction ; ces idées doivent servir de base aux lois économiques comme
aux lois politiques, si on veut fonder un état de choses à la fois libre et régulier.
Que demandent aujourd'hui les théoriciens de l'organisation du travail? Veu-
lent-ils modifier, corriger, étendre l'ordre industriel existant? Non ; ils ne se con-
tentent pas de modifications partielles et graduées. Pour la plupart, ils repoussent
en masse tous les éléments actuels; ils demandent un ordre économique tout nou-
veau, absolument différent, et qui suppose d'abord le bouleversement complet de
l'ordre social et politique. La question se trouve ainsi ramenée à des termes très-
464 de l'organisation
simples et irès-clairs : nous avons un régime industriel qui est devenu l'objet d'at-
taques vives et nombreuses; on en propose d'autres pour le remplacer. Dans une
telle situation, que devons-nous faire? Examiner ces divers régimes, afin de voir
s'il en est un qui se concilie mieux que le nôtre avec le développement individuel
et la sécurité sociale, qui soit plus avantageux pour les progrès de l'industrie et
le bien-être des masses. D'un autre côté, des économistes ne se bornent point à
repousser tous ces systèmes d'organisation ; ils veulent exclure absolument le pou-
voir public du domaine de l'industrie. Voici donc trois partis fort distincts entre
lesquels il faut choisir : adopter l'un des systèmes proposés; rejeter toute pres-
cription réglementaire, et, au milieu d'une société soigneusement ordonnée, laisser
l'industrie et le travail en dehors des lois; demeurer dans les termes de la liberté
disciplinée sur le terrain de l'organisation actuelle, sauf les compléments et les
modifications dont elle paraîtrait susceptible. Nous le dirons tout de suite, ce der-
nier système nous paraît le seul admissible, et nous espérons démontrer que seul
il s'accommode aux nécessités du pays; il a pour lui l'épreuve du temps, et, s'il n'a
pas enfanté les merveilles imaginaires que promettent les théories nouvelles, il a
suffi, tel qu'il est, pour garantir la société contre le désordre et ouvrira l'indus-
trie une carrière brillante. Il se prête d'ailleurs à toutes les réformes utiles. Il
s'accorde mieux que tout autre, comme les faits les plus significatifs l'ont prouvé,
avec l'intérêt des classes laborieuses. Aussi avons-nous pleine confiance dans le
principe libéral des institutions actuelles. Quels sont les moyens de les améliorer
encore et de compléter notre régime industriel, soit dans l'ordre des établissements
de prévoyance, soit dans l'ordre des lois de discipline? L'enquête dont on a essayé
de faire tant de bruit est-elle nécessaire? En a-t-on besoin pour savoir à quelles
mesures s'arrêter? L'étude des théories récemment développées préparera notre
réponse à ces questions.
11. SYSTÈMES RESTRICTIFS DE LÀ LIRERTÉ DU TRAVAIL.
Depuis que l'attention publique s'est portée sur l'organisation du travail, ou
plutôt depuis que les partis se sont emparés de la question, chacun a voulu dire
son mot. Quelques-uns ont étudié le problème pour lui-même, en vue des inté-
rêts qu'il embrasse; les autres l'ont saisi comme un moyen, comme une bonne
occasion de s'adresser au public, et ils l'ont traité le plus souvent sans avoir au-
cune connaissance de nos lois économiques. De là tant d'écrits déclamatoires, qui
manquent de bases et de conclusions. Toutefois, au milieu de ce désordre, plu-
sieurs systèmes plus ou moins contraires au principe de la liberté se dessinent
nettement ; les opinions qui se groupent autour d'eux se prêtent à l'analyse. Ainsi,
nous avons les idées des communistes sur l'organisation du travail, la théorie de
Fourier expliquée par ses disciples, les idées des radicaux, le système qu'on peut
appeler système des ouvriers, celui des conseils industriels hiérarchisés, enfin celui
de la restriction de la liberté des masses.
Les écrivains communistes sont ceux qui entendent le régime industriel de la
façon la plus radicale et la plus subversive. Tous les autres acceptent l'institution
de la propriété. Si quelques-uns la mutilent, si l'école de Fourier, par exemple,
lui porte une rude atteinte avec ses actions commanditaires, le principe cependant
DU TRAVAIL. 465
est à peu près conservé. Nous n'avons pas l'intention de refaire l'histoire du com-
munisme ni d'entrer en longue discussion avec lui (4). La théorie est connue.
Quoiqu'elle se présente non-seulement comme une doctrine économique, mais
comme une doctrine sociale complète, elle ne brille point par la variété et l'in-
vention; elle repose sur une seule idée, l'idée fausse de l'égalité absolue entre les
hommes. L'homme se croit volontiers l'égal de ses supérieurs, et le supérieur de
ses égaux. C'est le secret penchant de sa nature; mais il sait fort bien reconnaître
entre ses semblables l'inégalité essentielle des facultés et des moyens dont l'iné-
galité des conditions est la conséquence inévitable. Le communisme refuse d'ac-
cepter le principe et la conséquence; il prétend rétablir pendant la vie, par son
organisation du travail et son mode de distribuer les produits, l'égalité parfaite.
Pour atteindre son but, il rend le travail obligatoire à tout le monde. Ce n'est pas
là une innovation fort originale; parmi nous, le travail est déjà la commune loi;
l'individu entièrement oisif devient de plus en plus rare. Le trait particulier de la
doctrine consiste à imposer de force ce qui s'opère naturellement, si on laisse les
choses à leur cours ordinaire. Dans notre société toutefois, chaque ordre de tra-
vaux a ses conditions spéciales et un rang hiérarchique. Le communisme croit
pouvoir supprimer les différences qui s'y produisent. La constitution politique vers
laquelle il aspire décréterait l'égalité de tous les travaux. Pure fiction, profondé-
ment contraire à la nature des choses! Au milieu des applications si diverses
qu'imposent à l'activité humaine les exigences sociales, il serait trop absurde d'as-
treindre chacun à supporter à son tour sa part de tous les services. Pourtant
l'égalité serait à ce prix. Sans une telle distribution, elle n'est plus qu'un men-
songe ; les professions et les métiers restent ce qu'ils sont naturellement, en dépit
des lois conventionnelles. Le partage égal du bien-être exigerait aussi un égal
développement intellectuel. CM, le communisme ne songe point à donner à tous
les hommes une instruction semblable, pas plus qu'un même emploi. On dit bien :
Chacun sera libre de choisir son état; mais, comme certains métiers indispen-
sables seraient infailliblement abandonnés, on est contraint de placer l'autorité
d'un conseil ou d'une magistrature quelconque au-dessus des volontés indivi-
duelles. Que devient alors la liberté? que deviennent les promesses de l'égalité
des positions et du bonheur?
L'organisation du travail selon les idées communistes n'est pas plus attrayante
en pratique qu'elle n'est solide en principe. Imaginez sur quelque point du globe
une Icarie véritable : est-il un seul homme d'un peu d'activité et d'un peu d'é-
nergie qui consente à échanger les rudes labeurs de notre société actuelle, même
avec ses accidents et ses incertitudes, contre les conditions d'un pareil état social?
L'existence y devient insipide et gênée; il lui manque le mouvement et la vie ;
rien n'y remplace le plaisir d'un choix volontaire et la satisfaction qui accompagne
tout effort soutenu par l'espérance.
Le socialisme exagéré qui forme la doctrine communiste s'est élevé avec une
aigreur extrême contre la concurrence industrielle. Sa critique, plus véhémente
que judicieuse, n'a pas jeté un grand jour sur la question même de l'organisation
du travail ; cependant celle critique constitue seule l'action propre du commu-
(1) Voyez, sur l'histoire du communisme, un travail remarquable publié dans cette
Revue, livraison du 30 juin 1842 : Des !<Iees et d-s Sectes communistes, par M. L. Key-
baud.
46(j de l'organisation
nisme moderne. Si on la supprime, il n'est plus rien; ses déductions manquent
d'originalité après les anciennes utopies du même genre. Depuis des siècles, il est
demeuré au même point ; il ne s'est pas transformé, il ne s'est pas associé au
mouvement général de l'humanité. On le croirait encore au temps où la verve
moqueuse d'Aristophane s'exerçait aux dépens de la doctrine et tournait en ridi-
cule ces esprits étroits ou cupides qui prétendaient découper à leur usage et sou-
mettre au niveau de leurs petites pratiques l'idéal que la philosophie avait offert
à la contemplation des esprits élevés. On peut aujourd'hui sans crainte laisser les
communistes se cramponner, en désespoir de cause, à la question du régime in-
dustriel : leur discussion a été éprouvée; ils n'ébranleront point l'édifice social,
ils ne rallieront pas sous leurs drapeaux vieillis de nombreux prosélytes. L'école a
même perdu de son terrain depuis quelques années : ses publications deviennent
plus rares, la curiosité qui les faisait lire d'abord s'est bientôt rebutée d'une
théorie sans justesse et sans nouveauté.
Une autre école, celle de Fourier, prend une part plus active à la discussion du
problème économique. Deux écrits viennent d'analyser et de trier les vues du
maître sur l'organisation du travail : l'Organisation du Travail, d'après la théorie
de Fourier, par M. P. Forest, — l'Organisation du Travail et l'Association, par
M. Math. Briancourt. Sans vouloir revenir ici sur l'appréciation générale du fou-
riérisme (1), je me borne à considérer le côté industriel du système. L'organisa-
tion imaginée par Fourier doit, si l'on en croit ses disciples, rendre le travail at-
trayant, entraîner passionnément les hommes sans le secours de la morale et de la
faim. Je crains plutôt qu'elle ne soit de nature à conduire à la négligence, à l'oisi-
veté L'homme se sent porté à ménager sa peine, s'il n'est mû par un stimulant
énergique, tel que la nécessité de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille,
le désir d'améliorer son état, d'assurer son avenir. Fourier rejette ce puissant mo-
bile. Est-il parvenu à lui en substituer un autre dont l'influence soit plus déter-
minante et meilleure pour l'individu et pour la société? Je le cherche vainement
dans les détails très-compliqués de sa combinaison sociale. J'y trouve des analyses
ingénieuses et des moyens secondaires d'influence; mais ni les groupes et les sous-
groupes, ni lesiîitrigues émulutives, ni la passion de l'unitéisme, ni toutes les condi-
tions prétendues du travail attrayant, n'offrent rien qui paraisse devoir exercer sur
l'individu une impulsion soutenue et le pousser à l'accomplissement certain et vigi-
lant de son devoir. Assuré contre les suites de son indolence.il ferait le moins de
besogne qu'il pourrait; on serait bientôt contraint d'en revenir aux stimulants
actuels, sous peine de voir les travaux délaissés et l'homme n'être plus que le roi
fainéant d'une nature improductive et envahissante. Les lois de la morale et les
besoins de la vie restent encore le frein le plus solide et l'aiguillon le plus sûr.
L'auteur d'une des brochures dont nous venons de parler, M. Forest, s'est efforcé
d'atténuer les bizarreries mêlées aux conceptions du génie de Fourier; il a ménagé
les susceptibilités des lecteurs étrangers à la doctrine. Il déclare, du resie, sans
façon, compter sur la prochaine réalisation d'une commune sociétaire. « Pour
cela, dit-il, il ne faut que des hommes et des capitaux. Des hommes, il n'en unnque
pas en France qui ne demandent pas mieux que d'abandonner une position
ennuyeuse et incertaine pour essayer d'un nouveau genre de vie. » C'est vrai, le
(1) Cette appréciation a été faite dans un travail développé; voyez dans la livraison du
51 juillet 1845 : Des Idées et de l'École de Fourier depuis 1830.
DU TRAVAIL. . 107
nouveau a des atlraits puissants; mais !e nouveau devient bientôt viens, et it fau-
drait des changements continuels pour retenir les individus que l'appât de la nou-
veauté aurait seul réunis. D'ailleurs, on ne doit point espérer enrégimenter sous
les sarraux pbalanstériens ceux qui occupent déjà une place dans notre société
laborieuse. Il ne faudrait pas se montrer trop difficile sur la qualité. On serait
obligé d'ouvrir à deux battants les portes de la commune aux désœuvrés, aux es-
prits inquiets et toujours mécontents de leur sort. Une fois les membres du pha-
lanstère rassemblés, il resterait à les faire travailler passionnément, sans le secours
de la morale et de la faim, par le pur attrait du travail. Là commencerait une
difficulté plus sérieuse; là se trouverait, même pour une agrégation mieux choisie,
une cause de dissolution. On demande quinze millions de francs pour un essai en
grand, et tout au plus deux ou trois millions pour un essai restreint. Ce qui peut
arriver de plus heureux à l'école, c'est de ne point trouver les fonds nécessaires
pour une épreuve, et, sans trop d'illusion, elle peut compter sur ce bonheur-là.
Le fouriérisme a pris la question de l'organisation du travail comme un moyen
de propager ses enseignements : vain effort, il reste muré dans le cercle d'un petit
nombre d'adeptes. La plupart même de ceux qui suivent sa polémique sont étran-
gers à sa doctrine; la théorie phalanstérienne manque, en effet, de cette simpli-
cité et de cette netteté qui saisissent les intelligences et les gagnent à une idée.
On la rend triviale, sans qu'elle devienne populaire. Ce vice de la doctrine est
très-frappant dans l'ouvrage de M. Briancourt. En exposant le système dans une
sorte de roman dialogué, M. Briancourt a cru que l'étude en serait plus attrayante,
et il n'est parvenu qu'à lui ôter son caractère original. Le dialogue sur des ma-
tières sociales et politiques est soumis, d'ailleurs, à des conditions sévères, sous
peine de devenir plal et ennuyeux. Si on met en scène, comme l'écrivain fourié-
riste, des personnages vulgaires, on tombe infailliblement dans des familiarités
de mauvais goût. Pour traiter des matières sérieuses, il faut supposer des interlo-
cuteurs familiers avec de pareilles discussions. Quand on rassemble, pour con-
verser sur un mode nouveau de sociabilité, un pharmacien, un juge de paix, un
chef d'escadron en retraite, et quelques autres honnêtes gens aussi peu accoutumés
à débattre des sujets philosophiques, on se condamne d'avance à abaisser un lan-
gage qui devrait toujours être noble et digne. Il n'est point étonnant dès lors que
l'écrit dont nous parlons soit semé d'objections banales, de comparaisons risquées
et d'expressions communes. Fourier ne se fait pas faute de vulgarités pareilles; le
caractère original de son style empêche, sinon qu'on s'en aperçoive, du moins
qu'on en soit blessé. Ses disciples ont tout à perdre à le suivre dans celte voie :
eroire attirer les masses en leur parlant un langage trivial, c'est se méprendre sur
leurs sentiments.
Les écrivains radicaux, tout en réclamant, pour la plupart, une révolution so-
ciale, n'aspirent pas à transformer les conditions traditionnelles de l'humanité
aussi complètement que le voudraient les communistes et les fouriéristes. L'école
radicale nous a paru du reste extrêmement divisée sur la question du travail.
Néanmoins, malgré ses dissidences intérieures, un signe remarquable caractérise
assez généralement ses efforts, et les revêt d'une certaine uniformité. On semble
d'accord pour sommer le gouvernement d'organiser le travail et de résoudre par
des lois le problème économique. J'aperçois, il est vrai, des réserves sur la consti-
tution du pouvoir politique qui serait le mieux en mesure de devenir le directeur
général de l'industrie : mais le trait principal n'eu subsiste pas moins : la tendance
468 de l'organisation
prononcée à conférer au gouvernement une action considérable. Les uns deman-
dent que le pouvoir central devienne le régulateur suprême de la production, et
fonde des ateliers sociaux; les autres soutiennent qu'il doit assurer du travail aux
ouvriers, et fixer les salaires, comme s'il disposait de toutes les influences qui en
occasionnent les fréquentes variations.
Cette attitude nouvelle de l'école radicale, cette réaction inattendue contre les
principes de liberté, ne sont pas les faits les moins significatifs de notre époque, ni
les moins utiles à méditer. Le pouvoir est loin de chercher à sortir du cercle de
son action ; il ne prétend point devenir l'arbitre quotidien et responsable de l'in-
dustrie, et maîtriser des conditions sur lesquelles il ne peut exercer qu'une in-
fluence indirecte. Il résiste à des sollicitations multipliées; il répudie une part trop
étendue, contraire aux vrais principes, qui dispenserait l'individu de prévoyance,
diminuerait ses efforts personnels au grand préjudice de sa dignité morale, et ne
pourrait pas réaliser des espérances follement conçues. D'où viennent, au contraire,
les sollicitations nouvelles des radicaux? Si nous nous reportons au delà de la ré-
volution de juillet, le parti libéral n'aurait point songé à mettre ainsi entre les
mains d'un gouvernement la direction du travail, à lui livrer l'industrie organisée
et dépendante. Quelle opposition eût alors soulevée une prétention pareille, si elle
avait osé se produire! Que s'est-il donc passé? Est-ce que l'école radicale renonce
à ses antécédents? Non; mais elle a subi l'influence des événements même contre
lesquels elle a inutilement protesté. Sous la restauration, une défiance irrésistible
s'éveillait au sein du pays devant chaque manifestation du pouvoir, défiance légi-
time, car le gouvernement, malgré des services réels et un désir de bien administrer
auquel on n'a pas encore rendu pleine justice, se posait politiquement en ennemi
de la société renouvelée ; il se montrait incapable de la comprendre et de la diriger.
La révolution de juillet a mis fin à cet antagonisme : elle a conquis un gouverne-
ment pour les idées nouvelles et les nouveaux intérêts. Les conséquences de ce
grand changement, qui constituent la force morale de l'établissement de 1830,
éclatent jusque dans le langage de ses adversaires. Si l'esprit de défiance n'a pas
été étouffé, il est devenu moins vif, moins général. On a un peu perdu l'habitude
de regarder le pouvoir comme nécessairement ennemi. C'est grâce à cette transfor-
mation lente et profonde de l'opinion publique qu'a pu se produire l'idée d'ac-
croître l'action du gouvernement dans l'ordre des intérêts industriels.
On doit néanmoins, au milieu du mouvement de l'école radicale, faire aussi la
part des passions et des entraînements politiques. Les avances ont* elles toujours
été sincères? En pressant le gouvernement d'agir, n'a-l-on jamais eu l'intention
secrète de lui susciter des embarras? N'a -t-on jamais pensé à le mettre dans cette
alternative ou de sortir de son rôle pour suivre une impulsion téméraire, ou de
donner, en résistant à cette impulsion, l'occasion de dire aux classes laborieuses
qu'il se préoccupait peu de leur sort? Plus d'une fois le ton des radicaux a permis
de leur imputer cette duplicité mal déguisée; mais qu'importent les intentions?
Il s'agit pour nous de voir si la polémique de l'école radicale a fourni de nouveaux
et bons éléments à la solution du problème.
J'y ai vainement cherché un système complet, homogène, qui pût satisfaire des
esprits sérieux et positifs. Tout se réduit à peu près à une critique virulente,
poussée fréquemment au delà de toute mesure et de toute vérité, et à quelques pro-
positions vagues, déclamatoires. Rien déplus facile que de s'élever contre la con-
currence : on ferme les yeux sur le bien ; on généralise des accidents partiels, et,
DU TRAVAIL. 469
méconnaissant cette vérité que l'homme abuse des meilleures choses, on attribue
au principe de la liberté un mal qui a sa source dans l'homme même. Il ne suffit
pas pourtant d'accuser l'ordre actuel, et d'invoquer une révolution sociale et éco-
nomique; il ne suffit pas de s'écrier : L'association et la solidarité universelles sont
un remède infaillible à tous les maux ; il faudrait encore nous montrer dans une
discussion calme et solide les moyens de constituer cette association solidaire sans
nuire au développement de l'individu, et sans affaiblir l'industrie elle-même; il
faudrait nous prouver qu'une fois établi, le nouveau régime agirait efficacement
dans le sens voulu, et ne tendrait pas à replacer le travail sous un joug dont la ré-
volution française était si fière de l'avoir affranchi. Oui, sans doute, l'association
est un élément de puissance, et la solidarité peut devenir un utile appui contre les
vicissitudes de l'industrie ; mais on prétend faire violence aux volontés, on aspire
à tirer du principe plus qu'il ne peut rendre, on le presse sans mesure, et il éclate
entre des mains imprudentes. La stérilité de la polémique radicale, malgré des ef-
forts ardents et répétés, contribue à démontrer tout ce qu'il y a de chimérique dans
l'organisation du travail, quand on la comprend en dehors du principe de la li-
berté de l'industrie disciplinée par des lois spéciales et favorisée par des institutions
prévoyantes. Je passerais volontiers sur la faiblesse des doctrines, si elles n'étaient
pas de nature à répandre parmi les classes ouvrières des enseignements superficiels
qui n'éclairent point l'esprit et éveillent des convoitises dangereuses. Ainsi, pen-
dant que d'un côté l'école fait une guerre quelquefois légitime à des sentiments
de cupidité qui se produisent sous une certaine forme, elle en favorise d'un autre
côté la propagation au milieu des masses sous une forme différente. Si les radicaux
tiennent à passer pour les amis sincères et désintéressés des travailleurs, ils doi-
vent s'abstenir de flatter leurs passions et leurs mauvais instincts.
Quelques recueils consacrés particulièrement à la défense des intérêts des ou-
vriers, et rédigés par des ouvriers même, ont souvent donné aux radicaux l'exemple
d'une louable modération. Les rédacteurs de ces recueils proposent, au nom des
travailleurs, un mode d'organisation de l'industrie que son origine même recom-
mande à l'attention. Ce système considère aussi l'association comme la seule ga-
rantie d'une juste récompense du labeur accompli ; il prend pour formule ces mots :
association du capital et du travail ! Que de fois cette phrase a été prononcée sans
être suffisamment comprise! Disons-le d'abord : le principe est juste. Si le travail
et le capital étaient séparés l'un de l'autre, ils resteraient stériles et improductifs;
mais celte idée, vraie en elle-même, est altérée par les applications proposées.
Quelques mots la replaceront sous son véritable jour.
Le travail a besoin d'un capital qui le féconde ; comme les ouvriers n'en ont
pas, ou n'en possèdent qu'un insuffisant, ils sont obligés de se mettre en rapport
avec les capitalistes. De ce rapprochement naît la nécessité d'une convention et
d'un partage. Unis pour produire, le capital et le travail doivent recueillir dans
les fruits la part déterminée par eux comme condition de leur accord. Si l'ouvrier
touche la sienne sous forme de salaire, elle sera nécessairement réduite, parce
qu'elle est certaine, parce qu'on la paie avant de connaître les résultats définitifs
d'une spéculation et indépendamment de toute perte possible. La portion qu'il
sacrifie sur un dividende éventuel équivaut à une prime d'assurance; elle le met
à l'abri des suites d'une mauvaise affaire. Serait-il selon l'intérêt de l'ouvrier de
renoncer au salaire certain pour une association sans réserve avec le capital? Ln
aurail-il les moyens? Dans la plupart des industries, on le sait, il faut attendre un
470 de l'organisation
temps plus ou moins long avant de recueillir des bénéfices ; l'ouvrier a peu ou
point d'avances; chaque jour doit lui fournir son pain et celui de sa famille. Pas-
sons cependant sur cette grave objection. Qu'arrivera-t-il si, au jour du règlement,
l'entreprise se trouve en perte ou seulement en équilibre? Qui nourrira l'ouvrier
dout les ressources sont épuisées? qui soutiendra sa famille ? Des cas se rencon-
trent, surtout dans les spéculations les moins hasardeuses, où une société plus
étroite que celle qui résulte du salaire peut devenir avantageuse aux maîtres
comme aux ouvriers; on en cite déjà des exemples, et l'avenir les multipliera;
mais il faut alors que l'ouvrier possède déjà un petit capital, il est même bon pour
lui de ne pas hasarder l'entière rémunération de son concours et de continuer à
en recevoir une partie sous la forme assurée du salaire. Tout dépend de faits par-
ticuliers, de circonstances spéciales ; ni ces faits, ni ces circonstances, ne se prêlent
à une généralisation théorique. Les maîtres et les ouvriers sont seuls en mesure
de discerner leur intérêt. Une contrainte légale serait un présent funeste pour les
uns et pour les autres. En dehors de l'accord volontaire, on ne recueillerait que
des déceptions et du désordre. Concluons, en dernière analyse, que si l'association
du capital et du travail est susceptible d'être utilement introduite, en une certaine
mesure, dans notre régime industriel, elle ne pourrait être, sans une violence pé-
rilleuse, substituée systématiquement au principe de la liberté des conventions, et
devenir la loi uuiverselle de l'industrie.
Le système qui propose une hiérarchie de conseils industriels appartient égale-
ment à des ouvriers. Ses principaux éléments sont indiqués dans la brochure d'un
ouvrier imprimeur, M. Adolphe Boyer, dont cette Revue s'est occupée (1 ). Ce projet
a été depuis repris et développé dans diverses publications. Remarquons d'abord
qu'il penche singulièrement vers certaines tendances des écrivains radicaux; il
finit presque toujours par charger l'état du sort des travailleurs. Si des conseils
doivent, en effet, fixer les salaires et assurer du travail au nom du gouvernement,
l'état devient bientôt un garant responsable. La question peut se transformer, à
tous moments, en une question d'impôt el d'assistance publique. Mieux vaut, pour
les classes laborieuses, l'action indirecte du pouvoir, laissant à chacun le soin de
lui même et de son avenir, qu'une intervention immédiate, nécessairement despo-
tique et entourée de mille écueils. Les détails du système sont aussi vicieux que
ses tendances générales. La corporation communale, telle qu'elle a été conçue,
placée à la base de l'échelle, serait investie d'attributions très-multipliées et très-
complexes; elle ne pourrait suffire à sa tache. Vouloir, par exemple, qu'elle déter-
mine le taux des salaires, c'est lui supposer, au milieu de la solidarité actuelle de
tous les intérêts, la connaissance d'une foule d'éléments variables, le plus souvent
placés hors de sa phère. Le conseil suprême, chargé de régler la production na-
tionale, revêtu d'une autorité indépendante et rendant l'action d'un ministre du
commerce à peu près superflue, est une combinaison arbitraire, sans aucun lien
avec la nature des choses. Il a fallu l'aveuglement d'une préoccupation exclusive
pour s'imaginer que les décisions d'un conseil nombreux seraient plus rapides et
plus sûres que celles d'un ministre responsable. Le ministre du commerce, par
sa correspondance quotidienne avec les préfets, par des agents et des inspecteurs
attachés à son département, par les chambres de commerce, par les conseils de
(1) Voyez, dans la livraison du ôl août 1841, l'article de M. de Carné sur les Publica-
tions démocratiques et communistes.
DU TRAVAIL.
471
prud'hommes, par les chambres consultatives des arts et manufactures, etc., pos-
sède des facilités d'information très -diverses et très étendues. Il peut rapprocher
et comparer les renseignements transmis, les contrôler les uns par les autres; il
peut en demander de nouveaux pour éclaircir ies points douteux, et prescrire des
enquêtes locales. Affranchi de préoccupations parliculières , il est en mesure de
juger les choses dans leur ensemble. Le conseil qu'on propose en serait réduit à
des informations individuelles, souvent dominées par une rivalité d'intérêts locaux.
Après avoir entendu successivement tous ses membres, il serait obligé , avant
d'agir, de discuter et de se mettre d'accord. Combien de complications et de détours
sous prétexte de simplifier les choses!
Que le travail libre forme des associations libres, que les métiers affranchis se
donnent des syndicats volontaires qui suppléent avantageusement à l'action tou-
jours un peu suspecte des lois de police, l'ordre industriel existant pourrait,
moyennant certaines précautions, se prêter à ces garanties et revenir un peu sur
l'interdiction prononcée par les lois de 1791. Il admet, d'ailleurs, divers conseils
qui secondent avec avantage l'administration de l'industrie et du commerce. Ce
sont là des éléments de l'organisation du travail. L'erreur du système que nous
désignons sous le nom de système des conseils industriels consiste à vouloir agrandir
démesurément le rôle et la portée de ces conseils, qu'il reconstitue dans un esprit
envahissant, exclusif, et, je dois ajouter, rétrograde.
Si les théories d'organisation dont j'ai parlé ne s'appuient pas ioutes sur une
petite école, elles sont entourées, du moins, d'un certain nombre de suffrages;
elles ne se présentent pas comme une opinion individuelle et isolée. Voici un der-
nier projet, qui n'a que son auteur pour partisan, et qui ne semble pas destiné à
en réunir d'autres. J'en parle, néanmoins, à cause de son caractère étrange, inat-
tendu, et parce qu'il offre un sujet de réflexions utiles sur le devoir des classes
les plus favorisées envers les classes laborieuses. Ce système est exposé dans un
livre intitulé Du Paupérisme, par M. Marchand. On peut l'appeler système de res-
triction de la liberté des masses. Les classes laborieuses, affirme M. Marchand,
sont avilies; elles ont perdu la conscience de leur dignité ; en attendant qu'elles
aient repris leur rang, il faut les contenir et leur enlever une liberté funeste. Sans
un régime très-sévère, elles ne cesseront point de se nuire à elles-mêmes et à la
société. Voilà en quel sens M. Marchand réclame l'organisation du travail. Que le
bien-être du peuple soit intimement lié à sa condition morale et intellectuelle,
c'est une idée juste; mais elle a entraîné dans des exagérations impraticables un
esprit raide, peu judicieux, qui se place en dehors de la réalité et ne recule devant
aucune des conséquences de son principe. Les règlements disciplinaires de M. Mar-
chand reviennent à établir sur une grande échelle une sorte de surveillance de
haute police. L'ouvrier aurait constamment en face de lui un agent chargé de
suivre ses mouvements et de réprimer ses écarts. Ce projet ne se borne pas aux
manufactures, il embrasse toutes les professions. Alin de soumettre plus aisément
à la surveillance et aux règles disciplinaires les ouvriers qui travaillent hors des
fabriques, on les grouperait en corporations. Les familles ouvrières assistées par
les bureaux de charité reçoivent déjà des visiteur! chargés de constater les besoins
et de vérifier l'emploi des secours : c'est une conséquence de tout système de
bienfaisance publique, conséquence fâcheuse sous certains rapports, et cependant
inévitable; mais de quel droit épier la vie de l'ouvrier qui ne réclame aucun se-
cours, et venir exercer des visitas domiciliaires chez celui qui vit de son travail
472 de l'organisation
sans demander rien a personne ? De quel droit ! réplique M. Marchand ; est-ce
qu'on peut dire de lui, dans la situation où il est, qu'il n'aura jamais besoin, sui-
vant toute apparence, de recourir à la société? Cette éventualité paraît suffirez
l'auteur pour légitimer les soupçons et motiver la mesure.
Il n'est pas nécessaire, j'imagine, de discuter de pareilles propositions. Sans
parler de ses autres défauts, ce mode haineux d'organiser l'industrie a celui d'être
impraticable. Nous ne vivons pas dans un temps où une partie de la société puisse
faire peser sur l'autre une législation draconienne, et, par une inégalité révoltante,
rendre les conditions de la vie plus dures pour certaines classes que ne le com-
portent les différences résultant de l'état social. Sans doute, M. Marchand se pro-
pose l'avantage des travailleurs pour dernier but de ses efforts, mais il se trompe
de route et place le terme trop loin. Sa pensée bienveillante se résume un peu
sèchement en cet adage d'une justesse équivoque : Qui aime bien châtie bien. Le
devoir et l'intérêt des classes supérieures leur commandent de chercher à guider
les classes laborieuses, à réformer les mauvaises habitudes, et à favoriser par des
institutions sages le développement des idées d'ordre et d'économie. L'ilotisme des
travailleurs, fût-il possible, ne conduirait point au but. Hâtons-nous de le dire,
M. Marchand fait violence à son esprit, quand il traite de l'organisation de l'in-
dustrie; ce n'est point là l'objet de ses études; il n*a pas une idée exacte du
sujet; la question lui apparaît à travers d'épais nuages; il manque de doctrines
économiques comme de vues sociales et politiques. Il a étudié, au contraire, avec
quelque soin certaines institutions de bienfaisance. Pourquoi ne pas rester sur ce
terrain, qui lui était connu? Pourquoi se perdre dans une introduction absolu-
ment inutile ? Nous avons un système de plus, mais la question n'y a rien gagné.
Si nous jetons un regard en arrière, nous sommes loin de l'intervention absolue
du gouvernement dans le régime industriel. Le gouvernement n'est plus ni un
entrepreneur général, ni un régulateur suprême, ni un garant responsable du sort
des classes laborieuses; il est réduit à un rôle de police inquisitorialeet tracassière.
Ici s'arrête ie mouvement vers l'organisation du travail; la résistance qu'il a pro-
voquée réclame maintenant notre attention. On ne rencontrera plus sur ce nou-
veau terrain des partis politiques caché* derrière des théories, on va se trouver
en face de doctrines économiques qui se produisent sans arrière-pensée, et peu-
vent être étudiées du seul point de vue de la science.
III. LES PARTISANS DE LA LIBERTÉ ILLIMITÉE DU TRAVAIL.
A entendre les partisans de la liberté absolue, les adversaires de toute disci-
pline industrielle, on dirait qu'en Fiance le travail est encore asservi, et que nous
avons à entreprendre la conquête d'un grand principe méconnu. De quoi s'agit-il
cependant, même dans le cercle de leurs idées? De supprimer quelques tutelles
administratives et quelques moyens préventifs. L'école économique ultra-libérale
se révolterait moins, j'imagine, contre les rares conditions réglementaires de l'or-
dre existant, si elle ne voyait pas en face d'elle des propositions qui tendent à
porter une atteinte sérieuse à la liberté. Se;; doctrines sont une réaction contre
des doctrines extrêmes; elles subissent la loi commune à toutes les réactions :
elles sont elles-mêmes exagérées. Déterminer les actes coupables et nuisibles, pro-
DU TRAVAIL, 473
ooncer des peines et, quand il y a lieu, des dommages-intérêts, telle est, à ses
yeux, la seule part du pouvoir social. Hostile à toute pensée d'organisation de
l'industrie, comment cette école se rallie-t-elle au mouvement dont nous suivons
les manifestations et les péripéties? Elle s'y rattache par son opposition même;
elle forme un côté du tableau; elle est un contre-poids. D'autres convient l'auto-
rité à une intervention excessive; elle, au contraire, fait ressortir, en les grossis-
sant, les dangers de la centralisation industrielle.
M. Ch. Dunoyer, dans un livre sur la Liberté du travail, qui reproduit et com-
plète ses travaux antérieurs, vient d'exposer les enseignements de cette école; il
en a déduit, sans hésiter, les dernières conséquences. Le gouvernement doit laisser
le travail à son indépendance entière, et s'abstenir de lui imposer des règles.
Toutes les mesures de précaution sont condamnées : point d'enquêtes, point d'in-
terdictions, point d'autorisations préalables, jamais de surveillance et d'inspection
préventive. Ainsi la loi sur le travail des enfants, le décret de 1810 et les ordon-
nances relatives aux établissements insalubres, les règlements concernant l'emploi
des machines à vapeur, et toutes les dispositions analogues, sont aux yeux de
M. Dunoyer des erreurs graves en législation économique. Cette théorie n'est pas
rassurante. Combien de malheurs occasionnés par l'imprudence ou la cupidité ne
pourraient être réparés par des dommages-intérêts! Ne vaut-il pas mieux les pré-
venir en assujettissant la liberté à quelques conditions? Punir est bien aussi un
moyen de prévenir, mais c'est le dernier de tous, c'est Yultima ratio de la société
à l'égard de ses membres ; elle ne doit en user qu'avec discernement et réserve.
La liberté absolue tendrait trop les ressorts du pouvoir répressif, sans apporter
néanmoins des garanties suffisantes à la sécurité publique. Ce n'est point là une
idée pratique. M. Dunoyer, il est vrai, s'en inquiète fort peu; il a parlé quelque
part avec beaucoup d'ironie des esprits pratiquas, « Dans ce temps-ci, dit-il, on
les a souvent exaltés au préjudice des hommes de pensée. » Je ne le nie point ;
mais M. Dunoyer niera-l-il que le mérite des hommes de théorie, le signe de leur
supériorité, soit d'émettre eux-mêmes des idées pratiques? Ne pas dédaigner les
théories, mais n'admettre que celles qui peuvent, en dernière analyse, devenir une
réalité et produire de bons résultats, telle est, je crois, la véritable maxime. Si on
doit laisser à l'esprit un champ vaste pour ses spéculations, il doit lui-même
s'imposer la souveraineté du bon sens qui marque les idées justes d'un sceau indé-
lébile.
M. Dunoyer est malheureusement enclin à exagérer la vérité. Celte tendance
fâcheuse de la pari d'un esprit distingué éclate en cent endroits de son livre. Voici
une idée juste, ingénieuse, qui ne manque pas d'un certain caractère de nou-
veauté ; tournez quelques pages, et elle vient aboutira des conséquences grosses
d'erreurs et de périls. Cette observation frappera bien vile tous ceux qui liront
l'ouvrage de M. Dunoyer; elle suffit pour en faire apprécier la valeur philoso-
phique.
On peut analyser ce livre en trois propositions : la liberté industrielle, affran-
chie de ses dernières entraves, est la tin vers laquelle marchent les peuples et le
suprême bonheur où puissent atteindre les sociétés humaines; plus les mœurs
s'améliorent, plus les esprits s'éclairent, et plus le but se rapproche ; si les nations
s'attardent sur la route, ce n'est jamais au gouvernement qu'il faut s'en prendre,
mais à elles-mêmes. Je n'aurais rien à dire contre ces propositions entendues dans
un sens modéré : elles seraient bonnes à répandre, et pourraient servir les intérêts
474 de l'organisation
de la civilisation ; malheureusement, le commentaire et les développements les
faussent et les dénaturent, la dernière surtout devient extrêmement dangereuse.
M. Danoyer ne se lasse point de s'écrier : Le gouvernement est toujours ce que
l'état d'une nation veut qu'il soit; l'initiative des améliorations appartient aux
peuples ; les excès reprochés au pouvoir sont le fait de la population considérée
dans son activité collective; les maux des peuples ne sont imputables qu'à leurs
propres fautes. Oui, sans doute, l'influence de la société sur son gouvernement est
une loi incontestable ; si cette influence est plus ou moins étendue, plus ou moins
active, elle n'est jamais tout à fait absente d'un pays. Gardons-nous d'en conclure,
d'un ton dogmatique, que les gouvernements sont innocents de tout mal et doi-
vent être absous de tout reproche, que la société seule est coupable, et qu'on a
tort d'accuser telle ou telle forme politique. Mille circonstances indépendantes de
la volonté d'un peuple n'ont-elles jamais maintenu un gouvernement oppressif et
des institutions funestes? Les annales 'les nations sont remplies de ces exemples;
on ne résume pas aussi aisément la philosophie de l'histoire en un aphorisme sen-
tencieux. Tous les publicistes ont reconnu la double action des mœurs sur les lois
et des lois sur les mœurs. On ne s'était point encore représenté les gouvernements
comme des personnifications impassibles de lésât social, incapables d'erreurs et
incapables de bien. Dites aux peuples de se rendre dignes de la liberté ; dites-leur
que leur sort est pour beaucoup entre leurs mains, que leur avenir dépend pour
beaucoup de leur propre volonté; s'ils veulent s'élever à une condition meilleure,
qu'ils développent leurs bons instincts, qu'ils contiennent les mauvais, qu'ils se
pénètrent de leurs devoirs, luttent et travaillent sans cesse, et ne perdent pas un
temps précieux à rêver des révolutions politiques. Voilà d'excellents conseils;
mais distinguez donc en même temps le caractère des institutions : les unes favo-
risent le mouvement vers le bien, les autres le contrarient ou l'étoufFent. En vou-
lant réagir trop vivement contre l'opinion qui rapporte tout au pouvoir social,
M. Dunoyer s'est mépris sur le rôle du gouvernement, sur son influence, sur sa
responsabilité, comme sur la vertu des institutions dans leurs rapports avec la
moralité et la liberté des peuples.
Le tableau qu'il trace de la vie industrielle nous paraît également manquer
d'exactitude. Après avoir rappelé les- états sociaux par lesquels les peuples ont
passé, M. Dunoyer s'applique à démontrer que le bonheur suit les progrès de
l'industrie. Je n'entends pas contester absolument cette proposition qui contredit
le brillant paradoxe de Rousseau ; mais, quand M. Dunoyer pas^e de la spécula-
tion à l'étude des laits, je ne puis consentir à suivre son apologie jusqu'au bout.
Les appréciations ne sont ni complètes ni impartiales; l'observation a seule-
ment porté sur une partie des éléments. La vie industrielle développe cer-
tains côtés de l'activité humaine; elle les développe à sa façon, sous certaines
formes et en suivant des lois qui lui sont particulières. Le premier mérite de
l'esprit industriel, c'est de stimuler l'effort de l'homme, de secouer sa torpeur, de
l'arracher à l'indolence et aux maux dont elle est la source; il soutient, il déve-
loppe l'énergie individuelle, et, en dirigeant nos forces vers un but commun, il
conduit à ces grands résultats qui accroissent la sphère des conquêtes sur le
monde physique et rendent véritablement l'homme le roi de la nature. Voilà de
grands et sérieux avantages. L'industrie accroît-elle dans une égale proportion le
cercle moral de l'individu? Les faits ordinaires nous montrent que, si elle aug-
mente son activité, c'est en vue de lui-même et de son propre bien; elle ne lui met
DU TRAVAIL. 475
pas devant les yeux un noble but étranger à son intérêt personnel. Elle crée des
volontés actives, infatigables; elle ne produit guère ces grandes personnalités qui
n'aspirent à s'élever que pour agir plus loin autour d'elles, qui recherchent l'im-
portance morale plutôt que la fortune. L'esprit industriel porte l'homme vers les
détails, il l'habitue à tenir grand compte des petites choses; s'il le rend plus
habile, plus clairvoyant pour certaines œuvres, il limite sa vue et le détourne des
idées générales.
En provoquant au travail, l'industrie exerce une influence salutaire; le travail est
moral de sa nature; il est ennemi du désordre et contient les passions. Le spec-
tacle des fortunes qu'il édifie est un spectacle foriitiaui et un encouragement utile.
Cependant, à côté de ces succès laborieux dont l'œil saisit l'origine et les dévelop-
pements, un siècle industriel ne présente-t-il pas aussi des fortunes rapides, nées
d'un hasard, d'un mouvement factice, qui ne supposent ni efforts préalables, ni
valeur personnelle? N'est-ce pas là un mal moral très-profond? Tous les temps,
tous les principes, peut-on dire, offrent de pareils exemples et de semblables acci-
dents; oui, mais la portée s'en trouve contenue dans un cercle plus ou moins
large. Quand ces exemples s'adressent directement aux masses, ils sont plus per-
nicieux; ils tendent à arracher des esprits abusés au solide terrain du travail
persévérant, de l'ordre, de l'économie, pour les jeter dans le tourbillon des affaires
aléatoires et dans les incertitudes du jeu industriel. Ces distinctions et beaucoup
d'autres, également importantes, soit de l'ordre moral, soit de l'ordre politique,
sont omises par M. Dunoyer; elles étaient indispensables, cependant, à la vérité
d'un tableau de la vie industrielle, envisagée d'un point de vue élevé et sous toutes
ses faces.
Je ne blâme pas l'auteur de for Liberté du travail d'avoir une idée fixe sur l'in-
dustrie et de la suivre avec entraînement. Je ne puis toutefois me défendre de la
crainte qu'il n'ait conçu cette idée et ne s'y soit attaché avant l'examen des faits;
il a ensuite interrogé les phénomènes économiques au profit de cette opinion pré-
maturée, en omettant ceux qui la contrariaient. Je crois encore qu'il confond
quelquefois l'industrie, cette lutte étemelle de l'homme contre les forces du monde
extérieur, avec le fait de la prédominance exclusive des idées industrielles. L'in-
dustrie est destinée à poursuivre toujours une mission qui s'agrandit par ses pro-
pres succès ; le fait de la prédominance des idées industrielles est un pur accident
dans l'histoire. Beaucoup de personnes le regardent, il est vrai, comme définitif;
à les entendre, le monde serait voué à ce nouvel état exclusivement et pour
jamais. Toutes les influences qui ont prédominé à des moments plus ou moins
longs s'étaient aussi flattées d'un règne immortel. Comme le temps s'est joué de
ces prétentions orgueilleuses ! En regardant derrière nous, nous apercevons ces
puissances d'un jour tombées les unes après les autres sur la route des siècles. La
domination exclusive des idées industrielles passera de même. Que veut dire
M. Dunoyer par la vie industrielle? Entend-il parler de cet empire jalou\ et éphé-
mère? Je le répèle, son langage le ferait croire. Ce serait une erreur capitale. Lui
qui si souvent perd de vue la réalité dans ses doctrines, il aurait ici, par un retour
malheureux, méconnu les lois du mouvement historique en se préoccupant trop
de la réalité d'un jour.
Une dernière question pour revenir au régime de l'industrie : le système de
l'exclusion complète du gouvernement conviendrait-il à notre société? Chaque
peuple a ses traditions et ses habitudes; l'ordre industriel doit infailliblement s'en
576 SE L ORGANISATION
ressentir. Il ne saurait être coulé partout dans un moule uniforme. Eh bien! en
laissant de côté toutes les autres objections, notre société serait encore mal choisie
pour l'expérience proposée. Nous sommes accoutumés à voir agir le gouverne-
ment, à compter sur lui; nous avons des habitudes de centralisation Qu'on s'en
plaigne ou qu'on s'en applaudisse, les faits sont là; ils parient assez haut. Si la
manie réglementaire profitait de cette disposition pour envahir chaque jour un nou-
veau terrain, la résistance deviendrai! nécessaire; mais, en repoussant radicalement
toute intervention et tout concours de l'état, M. Dunoyer empiète sur une action
légitime, conforme aux principes généraux, et de plus nécessitée par les habitudes
du pays. La vérité pratique se complaît dans les milieux ; elle nous paraît ici pla-
cée à une dislance égale des enseignements de M. Dunoyer et de ceux qu'il pour-
suit de ses attaques. Ne soyons ni les partisans aveugles ni les adversaires outrés
du régime réglementaire ; sans prétendre empêcher tous les abus, ne laissons pas
se produire ceux qui tombent raisonnablement sous le coup des mesures préven-
tives. Il restera toujours, hélas ! un champ assez vaste à la répression judiciaire.
Deux ouvrages qui ont été récemment l'objet d'un rapport et d'une discussion
à l'Académie des sciences morales et politiques se rattachent par beaucoup de
liens aux doctrines de M. Dunoyer : nous voulons désigner l'essai de M. Morin sur
l'Organisation du travail et l'avenir des classes laborieuses, et celui de M. Dupuy-
node sur les Lois du travail et les classes ouvrières. Toutefois ces deux livres sont
moins exclusifs à l'égard du pouvoir social. Le premier surtout atteste un esprit
de sage mesure; l'auteur sait, en général, faire la part de l'individu et celle du
gouvernement. 11 apprécie sans aigreur les utopies et les paradoxes contemporains,
et développe ses vues sans espérances désordonnées. M. Dupuynode cède avec plus
d'entraînement aux inspirations de l'école à laquelle il appartient; il se montre
trop optimiste dans son plaidoyer en faveur de la concurrence. Il aurait mieux
valu borner l'éloge à quelques grands traits, et, entrant plus profondément dans
le mouvement auquel nous assistons, en discuter les éléments divers, pour faire
sortir d'une comparaison impartiale la supériorité éprouvée du principe de la
liberté. L'agitation fomentée contre la concurrence ne saurait résister à une appré-
ciation calme et méthodique qui ne s'arrête point aux apparences et sonde la
réalité. Quel est en effet le caractère de cette agitation factice? Se distingue-t-elle
par la fécondité des vues, la variété des idées, l'abondance des découvertes? Non,
elle est essentiellement critique; elle attaque, elle dénigre, elle condamne avec
une insigne prévention et une partialité préconçue, et puis, quand elle veut s'affir-
mer elle-même et se produire, sa fougue aboutit à l'impuissance.
Nous n'entendons pas condamner en masse tous les ouvrages de critique écono-
mique. Quand des travaux de cette nature reposent sur des études sérieuses,
quand ils restent dans les termes de la science, ils préparent les esprits à des
distinctions, que les auteurs n'ont pas toujours faites, entre le mal qui tient aux
imperfections de la nature humaine et celui qui dérive de lois arbitraires et tran-
sitoires, entre les changements compatibles avec les conditions d'une société et
ceux qui leur répugnent. C'est aux esprits politiques que revient ensuite la lâche
d'approprier les mesures aux besoins sociaux et de les mettre en harmonie avec
des exigences souvent hostiles. On leur reproche, quelquefois avec justesse, d'être
un peu lents et un peu timorés; toutefois, s'il y a dans une idée une somme suffi-
sante de raison , ils finissent toujours par l'accueillir, et ils la débarrassent de
l'alliage qui souvent en compromettait le succès.
DU TRAVAIL. 477
C'est en ce sens que le mouvement économique de notre époque n'aura pas été
stérile. Il tient d'ailleurs l'attention publique éveillée sur un ordre de faits qui
méritent de l'occuper. Si un bon régime industriel peut être aidé par certaines
lois, par certaines institutions, il doit avant tout procéder des mœurs et s'ap-
puyer sur des idées reçues. Or, l'influence que produit peu à peu sur nous cette
sollicitude pour les intérêts des classes ouvrières, dont tant d'écrits sont les témoi-
gnages, ne peut qu'être avantageuse à la solution libérale des problèmes indus-
triels. On ne s'est pas borné malheureusement, nous l'avons dit, à demander par
quels moyens le gouvernement peut dès aujourd'hui répondre à celte attente de
l'opinion, et quelles garanties nouvelles il peut introduire dans le régime du tra-
vail ; on lui a reproché d'avoir négligé les intérêts des travailleurs, on a nié même
que l'ordre existant se prêtât aux changements, aux améliorations indispensables.
Avant d'examiner ce que le gouvernement peut faire, voyons donc ce qu'il a fait ;
avant d'indiquer ce qui nous semble devoir compléter les institutions actuelles,
assurons-nous que ces institutions ne repoussent pas d'avance toute idée de
progrès, tout essai judicieux de réforme.
> . LE REGIME ACTUEL ET SES EFFETS.
Le gouvernement de 1830 pouvait-il demeurer indifférent aux besoins des
classes ouvrières? Lorsque tous les esprits, vivement émus par les événements de
la veille, étaient si disposés à prendre feu et à s'agiter, n'aurail-il p?s commis une
faute politique énorme en laissant aux passions des partis de légitimes méconten-
tements à exploiter? Le travail industriel occupait trop de place dans le pays, il
contribuait de trop près à la prospérité publique, pour ne pas obtenir d'un gou-
vernement nouveau , fondé par un mouvement populaire , ce concours soutenu,
celte sollicitude attentive que les gouvernements anciens eux-mêmes ne refusent
point sans danger à des forces vives et réelles. Aussi le pouvoir temoigna-t-il avec
empressement qu'il avait à cœur l'amélioration du sort des classes laborieuses.
Sous un régime de publicité poussée alors jusqu'à la licence, il. n'avait qu'un seul
moyen de faire croire à ses bonnes intentions : c'était de les rendre efficaces. Le
gouvernement se mil donc à l'œuvre, comme l'humanité et une politique prudente
lui en faisaient la loi. Des institutions furent créées ou développées, iuslitulions
durables et fécondes, qui attestaient à la fois le désir d'améliorer le sort des tra-
vailleurs et la ferme volonté de protéger la liberté par la discipline. Des résultats
notables ont été obtenus, et sans entrer dans les détails il importe de constater
ici quelques faits significatifs.
Nos salles d'asile ont reçu, depuis 1830, un régime légal et un caractère public.
Leur nombre, qui n'était encore que de 102 en 183 4, montait à f,-i89 à la date
des derniers relevés olîieiels. Le développement des écoles primaires ne s'est point
ralenti non plus depuis la loi de 1833. qui en est le fondement et la charte. S'il
reste encorequelqneclio.se a faire, le progrès de l'instruction parmi les ouvriers
n'en est pas moins un litre acquis au gouvernement de 1830. La disposition de la
loi sur le travail des enfants dans les manufactures qui rend obligatoire la fré-
quentation des écoles atteste la volonté de persister dans la voie heureusement
ouverte. Le nombre des communes sans écoles diminue d'année en année. Durant
mat i. 33
478 de l'organisation
la dernière période triennale, 4,496 nouvelles écoles communales se sont établies.
Plus de 130 communes ont des écoles d'apprentis, recevant de 7 à 8,000 élèves.
Il n'est pas inutile d'ajouter ici que les départements manufacturiers sont ceux où
se trouvent le plus d'écoles, et ceux dans lesquels, eu égard à la population, elles
comptent le plus grand nombre d'élèves. — Le mouvement des caisses d'épargne,
durant les quinze dernières années, paraît encore plus frappant. 14 seulement
avaient été autorisées depuis 1818, date de l'ouverture de la caisse de Paris, jus-
qu'au mois de juillet 1830. Il serait peut-être injuste de reprocher au dernier
gouvernement la longue inertie de l'institution. Sous l'influence d'anciens souve-
nirs, le nouvel établissement financier avait eu à vaincre des répulsions d'autant
plus tenaces qu'elles étaient plus inintelligentes. Quoi qu'il en soit, il était pénible
de voir les caisses d'épargne, destinées à propager les habitudes d'ordre et d'éco-
nomie, arrêtées dans leur marche, surtout quand on jetait les yeux sur leur déve-
loppement rapide en Angleterre. Le gouvernement anglais, avec son intelligence
rarement en défaut de tout ce qui peut être utile aux classes populaires sans enta-
mer les bases aristocratiques sur lesquelles repose la société, avait puissamment
secondé une tendance conforme aux instincts conservateurs. Il s'appliqua, par
plusieurs bills , à régulariser l'institution , qui, favorisée par cette bienveillance
éclairée, s'étendit promptement sur tous les points du Royaume-Uni. Nos caisses
d'épargne se sont enfin associées à ce mouvement. De 14, le nombre des autori-
sations s'est élevé à plus de 350. Non-seulement le nombre des déposants et le
chiffre des dépôts se sont accrus à mesure que l'institution se propageait, mais
même, dans les caisses antérieurement établies, on a vu parfois décupler les ver-
sements. D'après le dernier rapport présenté au roi par M. le ministre de l'agri-
culture et du commerce, la classe laborieuse figure pour une très-large part dans
les dépôts effectués.
Tout en donnant une impulsion large et soutenue aux institutions favorables aux
travailleurs, le gouvernement de 1830 n'a point négligé des mesures d'un autre
ordre qui appartiennent à la discipline industrielle, ou qui concernent les besoins
généraux de l'industrie et intéressent en conséquence tous les agents qu'e'le em-
ploie. De nouveaux conseils de prud'hommes ont été créés ; leur nombre était de 54
il y a quinze ans, il est aujourd'hui de 7iï. Cette institution, qui tempère et facilite
les rapports des ouvriers et des maîtres, s'est introduite dans la ville de Paris, où
on avait si longtemps presque désespéré de l'établir. Une loi spéciale a pris sous sa
protection les enfants des manufactures. Elle est applicable à plus de 5,000 fabri-
ques et usines renfermant une population de plus de 80,000 enfants. L'enseigne-
ment industriel a pris de l'extension. Dès les premiers mois qui suivirent la révolu-
tion de juillet, une ordonnance royale reconstitua le conseil supérieur du commerce
et les conseils généraux de l'agriculture, du commerce et des manufactures, dont
la sixième session vient de se terminer. Je ne crois pas que leur constitution nou-
velle soit à l'abri de tout reproche; néanmoins elle a été un progrès : elle attestait
visiblement la pensée, comme le disait alors une circulaire ministérielle, de mettre
les conseils en harmonie avec le caractère de nos institutions politiques. Une autre
ordonnance a consolidé, en les étendant, les bases des chambres de commerce, et
tenté de raviver un peu les chambres consultatives des arts et manufactures, en-
gourdies sous le régime énervant de l'arrêté de l'an il. Si la mesure à l'égard de
ces dernières chambres n'a pas eu de résultats bien marqués, la situation actuelle
est cependant préférable a l'ancienne.
DU TRAVAIL. 479
Un projet très-curieux et connu de fort peu de personnes avait été élaboré, sous
l'empire, pour réformer les chambres consultatives. La pensée de ce projet était
émanée directement de Napoléon, dans un conseil des finances du 21 février i 806 ;
l'empereur avait rapidement exprimé ses vues sur l'organisation industrielle: il
voulait faire des cbambres consultatives la clef de voûte d'un nouveau régime.
L'idée du projet est libérale au fond; cependant l'intention en fut méconnue par
d'excellents esprits : on crut y voir un retour déguisé vers le système des anciennes
corporations. Elle leur empruntait, il est vrai, certaines formes ; mais elle se re-
trempait dans le principe de la liberté du travail. Les événements empêchèrent
l'empereur de suivre la réalisation de sa pensée, et ils emportèrent le projet à
peine écios. Je ne voudrais point conseiller de le reprendre aujourd'hui, du moins
intégralement. La situation n'est plus la même; ce projet pourrait seulement être
consulté avec fruit, si on jugeait convenable de remanier l'organisation des cham-
bres consultatives.
L'attention publique se dirige en ce moment vers d'autres objets. En 1806, on
songeait surtout à contenir ; sans perdre de vue la nécessité d'un frein, on doit se
préoccuper davantage aujourd'hui d'améliorer les situations dans l'ordre moral et
dans l'ordre matériel. Les mesures favorables aux classes ouvrières dont nous ve-
nons de parler répondent à cette tendance, qui s'est encore révélée tout récemment
par quelques-unes des question doul M. le ministre de l'agriculture et du com-
merce avait saisi les conseils généraux convoqués auprès de lui. Refondre dans un
esprit libéral les éléments épars de la législation sur les conseils de prud'hommes,
fortifier 1 action de la loi sur le travail des enfants en la dégageant de certaines
difficultés pratiques, rechercher s'il serait possible de donner à la prévoyance des
travailleurs de nouveaux stimulants et de nouvelles garanties, compléter les condi-
tions légales du contrat d'apprentissage ébauchées par la loi du 22 germinal an xi :
telles sont, si je ne me trompe, les intentions exprimées, intentions qui s'associent
au sentiment général. Ce sont là des questions mises à l'étude, des questions ou-
vertes, pour emprunter au vocabulaire politique de l'Angleterre un mol qu'il serait
bon d'introduire chez nous avec sa signilication originelle et avec l'usage auquel il
s'applique ; elles viennent S'ajouter aux projets de lois concernant l'industrie et le
commerce portés déjà devant les chambres, comme à ceux qui ont été adoptés du-
rant les années précédentes.
On le voit, l'action du gouvernement de juillet, en ce qui concerne l'organisation
du travail entendue dans son sens légitime, est considérable. Quels en ont été les
résultats? Quelle est aujourd'hui la situation des cla;-ses laborieuses après un
demi-siècle de liberté et après une grande révolution opérée dans l'industrie par
l'emploi des agents mécaniques? Le sort des travailleurs demande à être envisagé
dans deux conditions très-distinctes, dans les établissements industriels et dans les
corps d'état placés en dehors des manufactures. Sous le régime de la liberté, la po-
sition de ceux-ci s'est-elle améliorée? Sont-iis plus heureux qu'avant l'abolition des
maîtrises et de tout l'ancien système économique? A leur égard, la réponse ne me
parait ni difficile ni douteuse : ils ont été affranchis d'une tutelle oppressive. Ce
n'est point à eux que la substitution des agents mécaniques aux forces de l'homme
a pu occasionner un préjudice même momentané; ils profitent au contraire, dans
les différents usages de la vie, de rabaissement du prix de presque tous les articles
sortant des manufactures. Sans nier les accidents isolés et les souffrances indivi-
duelles, ces travailleurs se trouvent, en général, dans des conditions bien meilleures
480 de l'organisation
que celles du passé. Ils ont plus de moyens de s'éclairer et plus de moyens de conten-
tement intérieur. Il est plus facile pour eux de prendre un état. De nombreux établis-
sements sont ouverts pour recueillir et pour instruire leurs enfants; d'autres sollici-
tent leurs épargnes pour les leur rendre augmentées dans les moments de gêne. Les
salaires sont généralement assez élevés, du moins ceux des hommes. Si l'indigence
cependant exerce encore des ravages douloureux, c'est presque toujours la faute de
l'ouvrier. La cause du mal n'est pas dans l'organisation industrielle ni dans le
taux des salaires; elle dérive des mauvaises habitudes, de l'imprévoyance et du
désordre. Je ne veux pas dire que le nouveau régime soit parfait : il a des inconvé-
nients comme toutes les choses humaines, cependant presque tout le bien opéré
vient de lui, et presque tout le mal tient à des causes qui lui sont étrangères. C'est
dans les grandes villes qu'on voit la dissipation rompre le plus souvent l'équilibre,
et rendre pires des situations que l'esprit d'ordre et de conduite aurait le moyen
de rendre meilleures.
Si nous considérons maintenant cette autre partie de la population laborieuse
qui remplit les manufactures, il devieut beaucoup moins facile de caractériser
son état en termes généraux. On remarque de trop grandes différences entre les
nombreuses branches de l'industrie manufacturière, et jusque dans le sein d'une
même fabrication. Ainsi on ne doit point confondre les ouvriers de nos établisse-
ments métallurgiques et de quelques autres usines à feu continu, telles que les
verreries et les cristalleries, avec ceux de l'industrie manufacturière proprement
dite. Une distinction déjà faite, et qui repose sur des observations exactes, entre
les ouvriers employés au travail du coton, de la laine et de la soie, ne permet pas
non plus d'assimiler les tisserands du Nord ou du Haut-Rhin aux travailleurs des
fabriques de draps de Sedan et de Lodève, des fabriques de mousseline de Tarare
ou des métiers de Lyon. De notables différences existent entre des villes adonnées
à la même industrie. On a dit que le tisserand de Roubaix et de Turcoing était
généralement moins malheureux que celui de Lille. Cette remarque est encore
juste aujourd'hui. A Sedan, la situation de l'ouvrier est meilleure qu'à Reims, à
Lyon qu'à Nîmes ou à Avignon. Le salaire et l'état physique dépendent aussi de
la nature du travail. Toutefois le plus fatigant, et celui qui assujettit l'homme
aux inconvénients soit de l'humidité, soit d'émanations délétères, soit d'une atti-
tude incommode, est souvent le plus mal rétribué, parce qu'il exige généralement
une habileté moindre. La durée du travail est moins longue pour les ouvriers de
la plupart des manufactures que pour ceux qui travaillent librement chez eux, en
famille, comme à Lyon, à Saint-Etienne et Saint-Chamond. Cependant le sort de
ces derniers est préférable; ceux qui consacrent une partie de l'année aux travaux
des champs et une autre aux travaux des fabriques paraissent aussi dans des con-
ditions meilleures.
Telles sont les différences les plus remarquables, celles qui ressortent le plus
dans les documents recueillis depuis plusieurs années. Si elles s'opposent à un
jugement trop absolu, trop uniforme, elles permettent néanmoins de grouper cer-
taines industries et de constater certains résultats. Dans les établissements mé-
tallurgiques et dans les verreries et les cristalleries, la situation des ouvriers est
satisfaisante. La construction des chemins de fer active le mouvement de nos
forges. Nos verreries éprouvent bien de temps en temps des ralentissements fâ-
cheux, jamais cependant elles n'ont à déplorer les perturbations désolantes dont
d'autres industries ont été frappées. Nos grands établissements de cristallerie sont
DU TRAVAIL. 481
des modèles d'une bonne organisation intérieure. Dans l'industrie manufacturière
même, où le domaine de la misère est encore si étendu, d'heureuses modifications
se sont opérées sur plusieurs points depuis vingt-cinq ans. Le bien, il est vrai,
n'est pas général, mais les adversaires de la liberté le méconnaissent, même quand
il existe. Sur certaines places, l'état moral et l'état physique des travailleurs se
sont incontestablement améliorés. Les tisseurs de soie à Lyon, par exemple, se
relèvent peu à peu de leur ancienne situation, dont l'abrutissement était devenu
proverbial; ils ont de meilleures habitudes, une vie plus régulière. L'industrie de
la laine présente aussi, en divers endroits, des changements favorables. Plusieurs
grandes fabriques de draps à Sedan, à Elbeuf et ailleurs se distinguent par une
excellente discipline et un bon vouloir éclairé à l'égard du travailleur. L'industrie
du coton est la moins bien partagée. Le tisserand demeure exposé au dénûment,
aux vices, aux souffrances qu'ont tristement signalés déjà les patientes recherches
de M. Villermé.
Quelle est la cause du mal qui afflige la population de certaines fabriques? Il
faut s'en prendre ici, du moins en partie, pour les familles nombreuses, pendant
que les enfants sont en bas âge, à l'insuffisance des salaires rapprochés des besoins
de chaque jour; mais la rétribution du travail ne peut pas être calculée sur le
nombre des enfants. Sous quelque régime industriel qu'elle se trouve placée, si
l'on excepte la théorie communiste, une famille nombreuse, ayant plus d'exigences
à satisfaire, sera toujours plus exposée au fléau de l'indigence. L'économie poli-
tique peut donner des conseils, la bienfaisance doit distribuer des secours : là
s'arrêtent leurs moyens. Souvent, hélas! la débauche aggrave la cause primitive
de la misère, et les familles tombent alors dans la plus affligeante abjection. Les
adversaires de la liberté du travail ont cependant l'habitude d'expliquer tous les
maux par les effets de la concurrence.
Je ne cherche point à déguiser le mal ni à grossir les améliorations réalisées.
Dieu me préserve d'accepter comme définitif et irrémédiable l'état de choses ac-
tuel ! A côté du dénûment matériel, j'aperçois des besoins de l'ordre moral d'une
nécessité encore plus impérieuse. Cependant on est heureux de pouvoir constater
que des résultats avantageux ont été obtenus déjà, soit sous l'influence d'institu-
tions salutaires, soit par l'effet de quelques lois de discipline; ils doivent soutenir
les efforts et engager à les poursuivre. Un examen attentif et impartial de la si-
tuation conduit inévitablement aux conclusions suivantes : l'aisance universelle
s'est accrue depuis un demi-siècle; la somme du bien s'est augmentée, et la
somme du mal s'est amoindrie; la grande majorité de la classe ouvrière a parti-
cipé au progrès général. Ces faits se sont accomplis sous le régime de la liberté
du travail, au sein de l'organisation industrielle qui s'inspire de ce principe. II
faut savoir maintenant ce qu'on peut lui demander encore et quelles améliorations
un avenir prochain peut légitimement en attendre.
V. — CONCLUSIONS.
Si on étudie les dispositions actuelles des ouvriers, on s'aperçoit qu'ils sont
préoccupés du désir d'améliorer leur sort et d'accroître leur bien-être, désir légi-
time, pourvu qu'il soit réglé, et que le goût du bien matériel n'étouffe point dans
482 se l'organisation
l'àme les instincts moraux. Tous les systèmes d'organisation que j'ai discutés, sauf
de rares exceptions, se proposent d'une manière trop exclusive, on l'aura remar-
qué, la recherche du bonheur physique. Travailler moins et gagner plus, voilà le
résumé de leur programme ; ce programme est séduisant, mais il est dangereux,
car il s'adresse à des esprits qu'on entraîne aisément. Aussi plus d'une fois s'est-il
traduit en des prétentions intempestives ou démesurées. A tout prendre, cepen-
dant, l'agitation en vue du bien-être est préférable à l'agitation politique que les
partis cherchaient à entretenir parmi les ouvriers il y a dix à douze ans. On leur
parlait alors du gouvernement et de leurs droits politiques ; on leur citait l'exemple
des classes moyennes. Étrange confusion ! lorsque les classes moyennes commen-
cèrent à s'affranchir des liens de la féodalité territoriale, leur situation même les
poussait vers le gouvernement. Aux conditions de loisir qu'elles avaient gagnées
par l'industrie et par certaines professions libérales, il leur restait seulement à
joindre l'intelligence des affaires publiques. Il est vrai qu'elles s'emparèrent du
pouvoir avant d'être complètement préparées à leur lâche nouvelle, de pénibles
déceptions suivirent les fautes de leur inexpérience et de leur confiance en elles-
mêmes; toutefois, par la force des choses et la loi du temps, elles devaient arriver
où nous les voyons aujourd'hui. Les classes ouvrières n'ont point devant elles le
même avenir. La loi du travail matériel est trop exigeante; tout en laissant libre
carrière aux déplacements individuels favorisés parle principe de l'égalité civile,
elle maintient les destinées des classes. Complexe de sa nature, l'œuvre sociale
embrasse une foule d'éléments qui absorbent presque exclusivement les activités
particulières. Le bon sens des masses, laissé à lui-même, saisit à merveille les
nécessités journalières qui résultent de ces lois fondamentales. Nous l'avons vu
résister aux avances intéressées des partis, nous le verrons également repousser
les promesses trompeuses des théoriciens du bonheur. L'agitation industrielle
échouera comme l'agitation politique. Le mouvement actuel est même un hommage
involontaire à la puissance des idées d'ordre, car on est obligé de recourir, pour
agiter les masses, à une pensée d'organisation. Les institutions de l'ordre écono-
mique promettent-elles de réaliser jamais pour l'homme de travail un état iné-
branlable et sûr, à l'abri de tout accident extérieur et de l'influence de ses propres
égarements? Hélas! non; tout ce qu'on peut demander au régime industriel, c'est
de limiter ou d'adoucir les mauvaises chances, d'aplanir ceriains obstacles, d'as-
surer les droits de chacun, de préparer des ressources, en un mot de créer des
garanties. Le système de la liberté du travail, qui respecte la dignité personnelle,
et que notre état social impose, d'ailleurs, à notre législation économique, se prête
avec une pleine sécurité aux mesures réclamées par l'intérêt des travailleurs, dans
la double sphère des institutions protectrices et des lois de discipline.
On doit désirer d'abord que le gouvernement continue à étendre les établisse-
ments destinés aux classes laborieuses; qu'il recherche lui-même les moyens d'a-
méliorer le régime des salles d'asile, des écoles primaires, des caisses d'épargne ;
qu'il profite de tous les exemples, de tous les essais des autres peuples. Voilà un
but tracé d'avance aux efforts de l'administration, et vers lequel nous l'avons vue
marcher depuis quinze ans avec une louable persévérance. L'enseignement pro-
fessionnel, malgré quelques progrès accomplis, n'en est encore qu'à son début; il
est susceptible de recevoir des développements féconds et des applications variées.
Nous aimerions aussi voir déterminer par une loi les règles qui doivent présider
aux sociétés de secours mutuels entre ouvriers. Cette institution, injustement cri-
DU TRAVAIL. 483
tiquée à une autre époque par des esprits méticuleux, existe en Angleterre, sur
une vaste échelle, a?ec un régime légal prévoyant et consacré par l'expérience.
En France, abandonnée à elle-même, elle est beaucoup moins répandue, beau-
coup moins active. Nos sociélés de secours mutuels manquent de bases et d'homo-
généité. L'emploi des fonds, les garanties de leur conservation, les voies à suivre
en cas de difficultés, la publication des statuts, les cas de dissolution, etc., ont été
pendant longtemps laissés à l'arbitraire aveugle des partis. Si ces associations
n'étaient pas soumises à la nécessité de se pourvoir d'une autorisation, quand
elles se composent de plus de vingt personnes, elles échapperaient complètement
à l'action du pouvoir. Celte autorisation même appartient à un autre ordre d'idées;
elle se rattache à la police générale et non à une intention de patronage indus-
triel. Cependant elle oblige les sociétés à soumettre leurs statuts au ministre de
l'intérieur, qui les communique aujourd'hui au département chargé des intérêts
industriels et commerciaux. Les observations bienveillantes et officieuses du mi-
nistre du commerce forment la seule part de l'autorité dans la conduite de l'insti-
tution. Cette part est insuffisante et d'une efficacité accidentelle et douteuse.
Un assez grand nombre de sociétés de secours mutuels avaient néanmoins tenté
de s'éiablir depuis le commencement de ce siècle, on évalue à '«,000 les autorisa-
tions accordées; mais beaucoup n'opl eu qu'une existence éphémère et se sont
dissoutes sans laisser de tracts. Celles qui se soutiennent et prospèrent ont dû
leur succès à un hasard heureux ; elles avaient rencontré des fondateurs intelli-
gents qui leur avaient donné des statuts sages et réfléchis. Le plus souvent l'igno-
rance des principes accumulait les erreurs, les inconséquences, les germes de
dissolution, dans des règlements écrits par des ouvriers sur la table d'un cabaret.
En arrêtant les bases par une mesure générale, une loi préviendrait la plus grande
partie de ces inconvénients. C'est le seul moyen de féconder l'institution, de l'ar-
racher à l'anarchie qui l'a un peu décréditée, et contre laquelle l'administration
lutte aujourd'hui. Les sociétés de secours mutuels assurent non-seulement à chacun
de leurs membres des secours en cas de maladie ou d'infirmité, quelques-unes
promettent aussi des pensions dans la vieillesse; si elles étaient établies de ma-
nière à tenir ces promesses, je les regarderais comme les meilleures caisses de
retraite des invalides de l'industrie. Elles ne pourront, toutefois, suffire d'une ma-
nière certaine à cette dernière partie de leur tache tant qu'elles resteront isolées.
Ne serait il pas possible, sans enlever à chaque association son individualité, de
grouper les chances, et, en établissant des rapports entre toutes les sociélés recon-
nues, de créer une vaste solidarité pour le service des retraites?
Ona proposéde fonder, sous lepatronage immédiatel lagarantiedu gouvernement,
un éiabiissementspéciat pour assurer des pensions, après un certain âge, aux ouvriers
qui auraient rempli les conditions prescrites. Ce projet réunitdes sympathies considé-
rables. Deux motifs étaient de nature à lui gagner des partisans : l'un d'humanité,
l'autre de politique. Au nom de l'humanité, on désire pro urer des ressources à la
vieillesse, si souvent abandonnée, du travailleur; au nom de l'intérêt politique,
on cherche à resserrer par un nouveau nœud les rapports que les caisses d épargne
out déjà heureusement établis entre le gouvernement et les classes laborieuses,
et à conquérir ainsi de nouvelles garanties d'ordre public. Certaines feuilles radi-
cales, qui comprennent la portée d'une caisse de retraite sous ce dernier point de
vue, ont sournoisement combattu la proposition. Cette hostilité pourrait bien
servir le projet dont il s'agit; il ne faudrait pas cependant que des préoccupations
DE L ORGANISATION
politiques le fissent accepter aveuglément. Quant a nous, nous accordons à l'idée
première un assentiment complet : elle honore les esprits qui l'ont conçue et les
hommes qui la patronent; nous n'approuvons pas également les moyens d'appli-
cation proposés. On s'abuse sur l'étendue de la responsabilité de l'état ; de plus,
il est certain, comme on l'a justement dit, que l'établissement tel qu'il serait con-
stitué tendrait à relâcher encore le lien déjà trop affaibli de la famille. L'idée a
besoin d'être mûrie. Pour le moment, il nous paraît sage de s'en tenir aux insti-
tutions existantes. Les sociétés de secours mutuels, régénérées et combinées avec
l'action des caisses d'épargne, suffiront pour stimuler et récompenser efficacement
la prévoyance de l'ouvrier, en attendant qu'il se produise une théorie de. caisse de
retraite conforme à des principes dont il serait très-dangereux de s'écarter. Toute-
fois, nous ne le déguiserons pas, nous pencherions en faveur de la pensée qui
prendrait les sociétés de secours mutuels pour bases, la solidarité entre elles pour
moyen, et les caisses d'épargne pour auxiliaires.
Beaucoup d'autres propositions de la nature la plus diverse, inspirées par un
esprit de bienveillance envers les classes laborieuses, ont surgi au milieu du mou-
vement de ces dernières années. Quelquefois elles ont empiété sur le domaine de
la bienfaisance privée; quelquefois elles ont voulu étendre mal à propos le patro-
nage de l'autorité. Les ouvriers possèdent, d'ailleurs, des institutions spéciales
dont les services ne sauraient être mis en doute, malgré les inconvénients et les
abus qui s'y mêlent encore. Ces institutions sont une tentative de l'industrie pour
s'organiser elle-même. On doit chercher à régulariser leur action, à faire prévaloir
peu à peu le bon sens sur des traditions grossières; je ne pense pas qu'il y ait
avantage à réagir systématiquement contre elles ; j'estime, au contraire, qu'elles
peuvent compléter utilement le régime du travail. A des magistrats et à des
bureaux officiels, les ouvriers préféreront toujours leurs institutions familières.
Au lieu de créer arbitrairement des établissements nouveaux, mieux vaudrait,
quand on remaniera la législation impériale sur les conseils de prud'hommes,
accroître la sphère de leur patronage industriel, dont la pensée un peu obscure
se trouve déjà dans la loi de 1806. C'est alors qu'ils devraient être surtout inti-
mement liés parleur origine avec tous lesintérêtssur lesquels leur autorité s'étend.
A cette condition, ils pourraient recevoir avec avantage des attributions discipli-
naires plus larges et plus précises.
En fait de discipline industrielle, aucun principe ne s'oppose à de nouvelles
mesures qui auraient pour objet de prévenir certains abus, l'insalubrité des fabri-
ques, par exemple, quand elle provient de la mauvaise appropriation du local.
Favorables à l'ouvrier, ces mesures seraient aussi conformes à l'intérêt bien en-
tendu des manufacturiers. On i dit souvent avec quelque raison que le régime
intérieur des manufactures formait un gouvernement tout à fait absolu. Or, le gou-
vernement absolu n'est bon nulle part; il fait payer trop cher les services qu'il
rend. Sans doute, la propriété a droit au plus grand respect; mais la société qui
la consacre et la garantit peut lui imposer toutes les conditions dictées par l'intérêt
général. La propriété qui emploie des masses nombreuses, qui les réunit sur un
même point, exige des règlements spéciaux. C'est bien assez de l'insalubrité iné-
vitable de certains travaux, sans y ajouter encore volontairement celle du local.
Qu'on ne dise pas : L'ouvrier est libre, il peut s'abstenir d'entrer dans un atelier
malsain. Eu réalité, sa liberté n'est souvent qu'un vain mot ; une nécessité rigou-
reuse enveloppe sa vie. En Angleterre, où l'on ne passe point pour traiter légère-
DU TRAVAIL. 485
ment le droit de propriété, on veille avec soin, comme le constatent les rapports
des inspecteurs, à la bonne tenue et à la salubrité des ateliers atteints par les bills
sur le travail des enfants. Je ne suis pas de ceux qui citent a tout propos l'exemple
de l'Angleterre : nos fabriques n'ont jamais offert le triste spectacle que présen-
tent encore un grand nombre des ateliers de nos voisins. Un plus vaste dévelop-
pement industriel appelle chez eux une surveillance plus continue et un régime
plus strictement ordonné. Cependant nous devons tendre à proportionner les
moyens à nos besoins constants. Aussi regardons-nous comme une pensée de sage
prévoyance la disposition relative à la salubrité des ateliers introduite dans la loi
de 1841 sur le travail des enfants.
On a parlé de rendre obligatoires pour certaines industries insalubres, qui com-
promettent la santé et même la vie de l'ouvrier, les procédés de fabrication les
moins périlleux. Le but se trouve à peu près atteint par la législation sur les éta-
blissements insalubres. L'autorité chargée, suivant les cas, d'accorder l'autorisa-
tion, impose toujours les conditions qui peuvent diminuer les dangers. Si de nou-
veaux moyens plus rassurants sont découverts plus tard, elle peut même exiger
qu'ils soient appliqués. Les règlements relatifs aux machines à vapeur permettent
également de prescrire des mesures dans l'intérêt de la sûreté de l'ouvrier, comme
dans celui de la sûreté publique. Quand on étudie les détails de notre législation
industrielle, on la trouve moins incomplète sous le rapport des moyens de protec-
tion que ne le feraient croire les critiques dont elle a été l'objet.
En se bornant à exercer vis-à-vis de l'industrie une influence protectrice, le
gouvernement reste fidèle à son rôle naturel ; il ne porte point atteinte au principe
de la liberté du travail; il le régit comme tout autre élément social. La loi peut
aussi fixer les bases de certains contrats industriels, et leur prêter une sanction
lorsqu'ils sont conclus. Des lacunes existent, à ce sujet, dans nos codes; les études
sur le contrat d'apprentissage, le projet de loi sur les livrets d'ouvriers, attestent
qu'on s'occupe de les combler.
Des dispositions du code pénal répriment les atteintes portées à la liberté et à
la sécurité des transactions par des concerts soit entre les maîtres, soit entre les
ouvriers. Que la coalition des uns et des autres, environnée de certaines circon-
stances, soit un délit punissable, personne ne peut raisonnablement le contester.
L'application d'une peine dépend des faits et des conjonctures; mais la pénalité
légale a-t-elle été répartie avec une impartiale équité? La loi est beaucoup plus
sévère pour les coalitions d'ouvriers que pour celles des maîtres; le législateur a
été visiblement frappé de considérations qui ne sont pas dépourvues de justesse :
le danger est plus grand dans un cas que dans l'autre ; les ouvriers sont plus faciles
à égarer, à entraîner à des actes violents ; leurs coalitions seraient plus fréquentes
et menaceraient davantage la tranquillité publique. De tels motifs justifiaient une
gradation proportionnée dans la peine. Cependant la différence admise est trop
large, au moins sous deux rapports : la loi punit très -durement les moteurs d'une
coalition parmi les ouvriers; elle ne parle point des meneurs qui cherchent quel-
quefois à aigrir les ressentiments des maîtres, à envenimer des discussions, à pro-
voquer des accords funestes pour l'ouvrier, et contre lesquels la coalition devient
presque son seul moyen de résistance. De plus, la surveillance de la haute police,
qui peut être prononcée, en certains cas, contre les ouvriers, nous paraît une
aggravation trop rigoureuse de la peine. Le code, à notre avis, prodigue trop la
surveillance, et les tribunaux sont enclins à la prodiguer encore davantage. Ce
486 DE L'ORGANISATION
serait une bonne mesure de modifier suivant ces idées les articles AU et 416 du
code pénal. Il serait juste aussi de qualifier dans les mêmes termes le délit des
maîtres et celui des ouvriers.
L'autorité n'est point appelée par les nécessités de la discipline industrielle à
intervenir dans le règlement des conditions même du travail et de sa rémunération;
elle doit s'abstenir d'y interposer son action; elle y compromettrait le prestige
qui est une partie de sa force; elle se verrait bientôt entraînée dans un despotisme
de tous les instants, funeste à l'individu et à la société. Du domaine de la volonté,
de la prévoyance, de l'énergie de chaque homme, le travail passerait dans celai
de l'administration. Si éclairée, si bienveillante qu'on la suppose, avec une armée
de nouveaux agents ou de . onseils électifs, l'administration compliquerait l'œuvre
au lieu de la faciliter. Dispensateur officiel du salaire, le gouvernement aurait con-
tre lui le mécontentement des ouvriers intelligents, actifs, laborieux, que son in-
tervention blesserait, et le mécontentement des moins capables et des plus négli-
gents, toujours portés a se plaindre de la règle, à trouver la besogne trop forte et
le gain trop faible. Ne convions le pouvoir qu'à des améliorations possibles; si
nous voulons sérieusement relever l'état des ouvriers, travaillons-y avec patience,
sans nous bercer du fol espoir d'obtenir tous les résultats en un jour, et sans pré-
tendre, avec quelques théories plus ou moins hasardées, changer, comme par un
coup de baguette, une situation qui résulte des habitudes et du temps.
Les défenseurs les plus bruyants des intérêts de la classe laborieuse paraissent
décidés à suivre une autre ligne. Ils négligent le réel et s'épuisent à courir après
l'ombre. Ils semblent perdre de vue toute pensée d'améliorations particulières et
d'efforts positifs. Une idée les a seule occupés durant ces derniers temps, l'idée
d'une enquête générale sur l'état des travailleurs. Ou s'était efforcé de donner à ce
eri de ralliement le plus grand éclat possible, sauf à l'abandonner ensuite pour en
adopter un nouveau. Une chose m'étonne, je le dirai franchement, c'est que la
demande d'une enquête si souvent répétée n'ait pas produit plus d'impression sur
les classes ouvrières. Elle a été accueillie avec une froideur évidente. Serait-ce
trop s'aventurer d'en conclure que l'enquête n'est pas un besoin très-sérieux et
très-vif? Nul ne s'imagine qu'elle mettrait lin à toutes les plaintes, et donnerait
satisfaction à toutes les exigences Plus son cercle d'action serait étendu, moins
ses conclusions seraient nettes et pratiques. On discute avant, on discuterait après.
Que le résultat vienne tromper les prévisions de ceux qui la réclament, ils ne se
gêneraient point pour s'en prendre à l'autorité qui l'aurait faite, pour accuser ses
intentions et ses moyens. Rien ne serait résolu. Est-ce que le mal est d'ailleurs
ignoré? est-ce que les faits ne sont pas connus? Chaque jour, une enquête s'ac-
complit sous un régime de publicité et de discussion, et cette enquête continuelle
se complète, se rectitie elle-même; elle ne se rapporte pas seulement à un moment
donné, mais à l'ensemble d'une situation. L'Angleterre, dira-ton, procède en
tout par des enquêtes, et elle en tire des avantages manifestes. Avant d'invoquer
l'exemple de nos voisins, on devrait se rendre un compte plus exact de leur situa-
tion et de leur manière d'agir. D'abord l'Angleterre n'a point un système adminis-
tratif pareil au nôtre, qui concentre tous les éléments d'information; elle n'a
pas, à tous les degrés de la hiérarchie, des corps délibérants, dont la discussion
porte incessamment la lumière sur l'état du pays. L'enquête parlementaire est
souvent le seul moyen d'éclairer les questions. Aussi l'histoire du parlement an-
glais embrasse-t-elle une série d'enquêtes dont chacune forme le point d'appui de
DU TRAVAIL.
487
quelque bill important De plus, en Angleterre, on procède par enquêtes partielles,
sur un ordre de faits circonscrits. En suivant celte méthode, il est possible d'arri-
ver à des conclusions utiles el réalisables. De semblables mesures peuvent, en cer-
taines circonstances, être utilement importées chez nous, el servir d'auxiliaires
aux moyens réguliers et habituels d'information. Elles diffèrent profondément de
l'enquête très-générale, très-complexe, proposée en ce moment, et qui, s'étendant
sur tout le pays, sur toutes les industries, sur toute l'existence des travailleurs,
remuerait à la fois presque toutes les questions économiques.
Nous soumettons ces observations aux esprits calmes et réfléchis; nous n'avons
point de répugnance préconçue contre l'enquête : elle ne pourrait qu'apporter de
nouveaux arguments à noire opinion sur l'état des classes ouvrières; seulement,
si l'enquête était une fois ouverte, elle ne devrait point s'en tenir au point de vue
économique. On ne découvrirait point la source du mal sans remonter jusqu'aux
sentiments et aux croyances. Les dérèglements, origine de tant de misères, pro-
viennent de la faiblesse du sens moral et de l'absence d'une éducation religieuse.
Sous ce rapport, les besoins sont immenses; ne désespérons point de les satisfaire.
Il se manifeste au sein de notre société un retour évident vers les idées de l'ordre
et du devoir. Le mouvement arrive jusqu'aux masses : il leur portera des moyens
de réforme et un frein contre le vice. Les utopies vaines et creuses des théoriciens
du bonheur tendraient à contrarier ce mouvement salutaire, à le détourner de ses
voies, à le corrompre par un esprit matérialiste. L'agitation industrielle qu'ils ont
essayé de. provoquer est tristement marquée de cet esprit. On a négligé le bien
moral, on ne s'est préoccupé que du bien-être. Quant aux partis politiques, ils ont
pris à tâche d'embrouiller la question, loin de chercher à l'éclaircir. Il conve-
nait à leurs desseins qu'elle demeurât dans le vague eu les ténèbres. Aussi on
les verra la délaisser de plus en plus , à mesure que le bon sens public recon-
naîtra la stérilité de leur philanthropie bruyante. Les tendances des partis se con-
centraient d'ailleurs à peu près exclusivement, comme celles des socialistes, vers
la recherche du bonheur physique. Nous comprenons d'une autre façon l'organisa-
tion du travail. Si nous désirons pour les familles ouvrières de meilleures condi-
tions d'existence matérielle, nous ne croyons pas qu'il suffise d'en demander les
moyens à des réformes économiques ; les améliorations morales en sont la garantie
nécessaire. Notre régime industriel, dans les lois de discipline comme dans les
institutions de protection, s'est généralement inspiré de celte double pensée, qui
se révèle surtout dans les actes du gouvernement de 1830. On peut encore adres-
ser de justes critiques à certaines parties de l'ordre existant ; mais, jugé dans son
ensemble et comparé aux systèmes qui prétendant le remplacer, il est le seul qui
convienne aux idées politiques de notre temps, qui respecte la dignité de l'indi-
vidu et encourage son activité, tout en offrant des garanties suffisantes à la
sécurité publique et à la prospérité de l'industrie nationale.
A. Audiganne.
DE
LA COMÉDIE POLITIQUE
EN ALLEMAGNE.
Die poîitische Wochenstube [Les Couches politiques) ,
Par M. Prctz. — Zurich, 1845.
Depuis que la poésie allemande a abandonné les voies souveraines de l'art pour
s'engager au service des intérêts quotidiens, elle a essayé çà et là, bien que trop
rarement, de se rattacher à des traditions nationales. Le xvie siècle est naturelle-
ment, dans les jours de lutte, l'arsenal obligé de la polémique. Publicistes, poètes,
controversistes de toute sorte, pamphlétaires politiques ou religieux, tous peuvent
trouver là des modèles, on, si c'est trop dire, des encouragements. Cette féconde
et tumultueuse époque restera longtemps encore la véritable patrie des novateurs.
Les écrivains du xvie siècle ont été étudiés dans ces dernières années par quel-
ques-uns des nouveaux tribuns avec un empressement juvénile. Ulric de Hutten a
reparu tout à coup dans les vers irrités de M. Herwegh, fier, sauvage, et sa lance
à la main, comme dans le tableau d'Albert Durer. Il n'était pas difficile de rencon-
trer chez le chevalier Ulric de belliqueux refrains, des cris de bataille, des cla-
meurs furieuses contre les papistes; il suffisait pour cela d'ouvrir au hasard ses
discours et ses dialogues. On a fait plus encore : on a recueilli dans tous les poètes
de ce temps les hardis passages qui pouvaient venir en aide aux controverses pré-
sentes ; on a précieusement rassemblé tous les titres du libéral esprit qui s'éveille;
M. Hoffmann de Fallersleben , M. Margraff , ont donné des recueils bien remplis,
DE LA COMÉDIE POLITIQUE EN ALLEMAGNE. 489
bien composés, et dirigés nettement vers ce but. Toutes ces études sont excel-
lentes; celte direction est saine et salutaire; ce qu'il y a eu de moins médiocre
dans les récentes tentatives de cette poésie politique est venu de là ; les traditions
des ancêtres ont servi de guides aux mieux inspirés de ces jeunes tribuns, et sauvé
quelques strophes de M. Herwegh, de M. Prutz, de M. Dingelstedt. Les autres,
abandonnés à eux-mêmes et à la rhétorique des gazettes, ont été reniés par la Muse.
Il y a cependant une forme particulière de cette poésie politique, dont le
xvie siècle n'offrait aucun modèle aux poètes libéraux de l'Allemagne : c'est celle
qui essaie de traduire sur la scène les événements contemporains; c'est ce drame
hardi, cette comédie puissante et libre qui emprunte ses personnages au monde
politique, afin de signaler gaiement les ruses des uns; les déceptions des autres,
tout le mouvement des sociétés nouvelles. Cette comédie n'aura jamais, je le crois,
comme la poésie politique elle-même, qu'une valeur très-secondaire, puisqu'elle
est obligée de vivre non sur les sentiments éternels de l'âme, mais sur des faits
particuliers et des passions fugitives. Son succès, s'il est plus vif, sera nécessaire-
ment moins durable. Quelle qu'elle soit cependant, elle peut devoir un jour aux
conditions nouvelles de la société une existence à peu près certaine et une place
assez considérable dans la poésie de l'avenir. Un critique éminent, M. Gustave
Planche, discutait ici même, il y a quelques années, l'importance possible de ce
genre nouveau ; il analysait ses mérites et ses inconvénients; il indiquait les res-
sources que trouverait la Muse dans le spectacle de la vie publique, dans l'étude
de ses ridicules et de ses misères. Cette importance ne saurait être contestée; il
est certain que c'est là, pour un ordre inférieur de poésie, une matière riche et
précieuse qui attend la main de l'artiste. Mais que de difficultés dans une pareille
tâche! La première de toutes, le premier obstacle, c'est l'absence même d'une
forme indiquée, d'une tradition consacrée par les maîtres. Ni le théâtre d'Eschyle
ou d'Aristophane, ni le drame de Shakspeare, ne peuvent fournir au poète de salu-
taires exemples ; tout est à faire ici dès le premier pas.
Nos jeunes poètes de l'Allemagne, en suivant avec piété les traces de leurs aïeux,
ont rencontré, au temps de la réforme, quelques essais de comédie politique. A
l'époque où Pierre Gringoire et les enfants sans souci raillaient le pape Jules II
sur les tréteaux des halles, ces tentatives arislophanesques se produisaient aussi
au delà du Rbin, et les poètes de Nuremberg, Rosenpliit, Hans Sachs, s'efforçaient
de traduire sur leur scène naïve les événements contemporains, les luttes de l'Al-
lemagne avec la papauté, tout le drame passionné de la réforme; œuvres bizarres,
curieuses pour l'historien, mais d'où la poésie est absente. Ni M. Prutz, ni M. Her-
wegh ne pouvaient trouver là d'utiles indications ; la médiocrité de ces composi-
tions les avertissait au contraire de chercher en eux-mêmes la Tonne nouvelle
d'un art nouveau. Encore une fois, il fallait ou renoncera la prétention de créer
en Allemagne la comédie politique, ou affronter courageusement les difficultés du
problème et se souvenir enfin des conditions impérieuses de l'art et de la vraie
poésie. Quand je voyais tous ces écrivains chercher dans les gazettes des idées et des
rimes, quand je les voyais méconnaître si résolument les lois éternelles de l'inven-
tion, je ne pouvais guère m'imaginer que ce bruyant groupe des poètes démocra-
tiques, si ambitieux et si irréfléchi qu'il fût, prétendît donner un jour à l'Allemagne
ce théâtre dont je viens de parler. Voici pourtant un de ces écrivains, le plus hardi
et le plus confiant, M. Prutz, qui se glorifie déjà d'avoir réussi. Son œuvre, quoi-
que diversement jugée, a obtenu de nombreux suffrages; on a félicité l'auteur
490 DE LA COMÉDIE POLITIQUE
d'avoir ouvert une route féconde; de plus, cette comédie s'adresse aux passions
les plus vives du moment, elle croit embrasser la situation présente d'une façon
complète, elle prétend donner un tableau exact de la Prusse et de l'Allemagne
entière. De quelque côté qu'on l'envisage, elle mérite donc une attention sérieuse.
Le critique est attiré par la question littéraire, le publiciste par l'événement poli-
tique. Que ce soit une lentaiive intéressante pour l'art, ou seulement un document
de plus pour la situation de l'Allemagne, la comédie de M. Prutz a droit d être
discutée et jugée.
A ne considérer d'abord que le problème littéraire, le nom et les précédents
travaux de Al. Prutz m'inspirent, je l'avoue, une assez grande défiance, et le pre-
mier regard jeté rapidement sur son œuvre ne confirme que trop mes scrupules
et mes craintes. M. Prutz a commencé par être un journaliste ardent et passionné;
il appartient à la jeune école de Hegel, ei il a pris une part active à la rédaction
des Annales de Halle. Sa vocation pour la poésie ne s'est décidée que longtemps
après ses premiers travaux philosophiques; vocation factice, on le voyait trop, et
nous avons déjà signalé cette agence de naturel et de sincérité dans ses vers (1).
M. Prutz a voulu être poêle, il le veut encore : il y met une sorte d'obstination
qui atteste l'énergie de son humeur et qui se traduit souvent en de vigoureux
emportements ; mais la simplicité, mais la franchise du langage, l'invention saine
et naturelle, ne les lui demandez pas. Quand il quitta brusquement la philosophie
et la critique pour les travaux de l'imagination, le succès des vers de M. Herwegh
l'avait enivré ; il prit cette excitation pour l'appel impérieux de la Muse, et con-
voita désormais la bruyante renommée des Poésies d'un vivant. Ce qu'il y avait
d'énergique dans les vers de il. Prutz lui venait de M. Herwegh; ajoutez à ces
inspirations d'emprunt un travail de tous les jours, une science réelle du langage
et du rhythme, une habilité très-apprise, toute une rhétorique complète, et vous
saurez de qu«.i se compose le talent de M Prutz Aujourd'hui, c'est lui qui prend
les devants; il ne se résigne plus à être le débiteur de M. Herwegh, il prétend, au
contraire, montrer à h poésie allemande des routes inconnues et fonder le théâtre
politique. Quoi donc ! Faut-il croire que l'imagination s'est éveillée une bonne
fois dans l'esprit persévérant du critique, et que le poêle nouveau-né va enfin mar-
cher seul? Non. le critique, l'érudit va reparaître ici plus que jamais; M. Prutz
n'aura fait que changer de maître. Cette comédie politique, cette œuvre si difficile
et qui demande, nous l'avons dit, une forme nouvelle enfantée hardiment par
une imagination libre, il ira tout simplement l'emprunter à la Grèce antique; il
dérobera Aristophane. Au lieu d'une création originale, née, comme il couvient,
du mouvement de la vie moderne, nous aurons une étude, énergique peut-être,
obstinée, opiniâtre, sur un modèle qui ne saurait être reproduit; nous n'aurons
pas la comédie que nous ciu rchions et que l'auteur annonce.
M. Prutz avait-il bien réfléchi quand il prit Aristophane pour modèle? Est-ce
pour obéir aux conseils d'une méditation sérieuse qu'il se décida à faire entrer
les idées, les sentiments, les passions de l'homme moderne dans la forme de la
comédie ancienne? Je ne le pense pas. Les objections, pour peu qu'il y eût songé,
se fussent présentées en foule à son esprit et l'eussent détourné d'une si étrange
entreprise. Quoi donc! Aristophane en Allemagne! l'ennemi de Cléon transporté
tout à coup dans une société si différente et autorisé par le poète à renouveler,
(1; Voir la livraison du 30 juin 1844, la Poésie et les Poêles démocratiques.
EN ALLEMAGNE. 491
après plus de deux mille ans, ces hardiesses vraiment extraordinaires que tous les
commentaires du monde n'expliqueront jamais! En outre, étail-il bien prudent
d'entraîner !a Muse sur ces places publiques où l'imagination joyeuse du poëte
païen allait chercher tant de plaisanteries aujourd'hui grossières, tant de bouf-
fonneries dont le sens est perdu? Quand Aristophane, aux fêtes de Bacchus, ué-
chaînait du fond des antres sacrés les faunes et les satyres et tous tes burlesques
démons du rire antique, il était sûr de son génie, et il savait bien qu'il charmerait
les plus nobles esprits de la Grèce. Grossier, violent, il l'était sans doute, mais
avec quelle grâce î Platon l'a dit. M. Prutz est-il aussi sûr de lui-même? La muse
allemande, si elle se souille à de telles équivoques, aura-l-elle l'excuse du poly-
théisme, ou bien saura-t-elle corriger par le sourire et la grâce tant de folles
équipées et s'y jouer légèrement? Il est permis d'en douter. M. Prutz n'a pas eu
le loisir de faire toutes ces reflexions. Quand il a demandé à Aristophane des
exemples glorieux, il a obéi à une sorte de caprice irrilé,et nullement à une inten-
tion d'artiste. L'auteur des Guêpes et des Oiseaux était en grande faveur depuis
quelque temps à la cour de Berlin; M, Prutz a cru voir là un deti, une provoca-
tion, et il l'a relevée avec cette vivacité passionnée qu'il a presque toujours prise
jusqu'ici pour une inspiration sincère. Ardeurs factices, émotions suspectes, tous
ces défauts de la poésie politique en Allemagne ne seront jamais plus blessants
que dans la tentative de M. Prutz. Le talent même que l'auteur y apportera, la
verve incontestable de sa pensée, feront éclater plus dé: igréablement tout ce qu'il
y a de voulu, d'àpre et de contraint dans ses inventions.
On se rappelle ces soirées de Berlin où les drames de Sophocle, les comédies
d'Aristophane et de Piaute, les poétiques fantaisies de Shakspeare, paraissaient
tour à tour sur la scène avec leurs grâces naturelles pour enchanter une noble et
studieuse assemblée. Les plus aimables esprits, les plus sévères intelligences, se
passionnaient pour ces fêtes de l'art. M. Tieck. M. Mendelsohn, étaient les intro-
ducteurs de Sophocle et de Shakspeare, et l'auteur du Chat botté, profilant de
celte veine heureuse, évoquait gracieusemeut les œuvres de sa jeunesse, qui reve-
naient, un peu vieillies, mais toujours souriantes, solliciter avant de mourir uu
dernier hommage. Ces petites comédies fantasques, imitées à la fois de Shakspeare
et d'Aristophane, c'était bien en effet un ingénieux intermè.ie entre tes Guêpes et
le Songe d'une nuit d'été. Loisirs fortunés, innocentes études! il semblait que ces
occupations o'une cour instruite et brillante dussent être acceptées avec sympa-
thie comme un hommage aux choses de l'intelligence ; comment ne pas s'aban-
donner au charme de ces solennités studieuses? et qui aurait eu le courage de
troubler ces fêtes naïves? Eh bien ! non, l'esprit nouveau qui s'agite si tort chez
uos voisins se sentit comme blessé. Ce souille inattendu d'une poésie adorée,
au lieu de rafraîchir les âim s. aigrit et envenima les plaie:» vives de celte jeune
milice littéraire si éveillée aujourd'hui dans toute l'Allemagne et si prompte à
failaque. Tandis que la cour de Prisse se iaissait charmer par les inventions du
poète athénien, tandis que M. Ticek ressuscitait avec grâce ses légères tentatives
de fantaisie aristophanesque, l'école nouvelle s'imagina voir là une pro\Ocation
moqueuse, et c'est pieeisement à l'auteur des Nuées ei des Oifemum qu'elle alla
demander conseil pour une réponse hautaine. M, Henri Urine . dans son
bizarre et spirituel poéine i.JIUinaijne, avait raille gaiement le goût de Fré-
déric-Guillaume IV pour Aristophane, et celte faveur subite, inattendue, de la
poésie antique.
492 DE LA COMÉDIE POLITIQUE
« Dans ce dernier chapitre, j'ai tâché d'imiter un peu la conclusion des Oiseaux;
c'est bien certainement la meilleure comédie d'Aristophane.
» Les Guêpes aussi sont une excellente pièce. On la donne aujourd'hui traduite
en allemand, sur le théâtre de Berlin, pour l'amusement du roi.
» Oui, le roi aime cette comédie; pourtant, si l'auteur vivait, je ne lui conseil-
lerais guère de se rendre en personne à Berlin.
j) Le véritable Aristophane à Berlin! Ah! le pauvre poète! ses affaires iraient
mal ; nous le verrions bientôt accompagné d'un chœur de gendarmes. »
Or, au moment même où M. Henri Heine, dans ses ironiques menaces, signalait
ainsi aux spectateurs de Berlin cet Aristophane qu'on oubliait trop en effet, le
hardi citoyen, le satirique sans pitié, voilà qu'un poêle traçait vivement une
esquisse bizarre, une scène très-voisine de la comédie antique par l'audace des
attaques et la vigueur trop souvent cruelle des railleries. C'était M. Freiligrath en
sa Profession de foi. Nous avons signalé ici cette mascarade burlesque où tous les
amis du roi de Prusse, ministres, conseillers, écrivains et artistes, comparaissaient
devant le poète pour être bafoués comme Cléon et Euripide. Pourtant ce n'était
là qu'une scène, moins encore, un plan, une indication, une ébauche; la comédie
annoncée par M. Heine, esquissée rapidement par M. Freiligrath, c'est M. Prutz
qui l'a faite. M. Heine raillait agréablement; M. Freiligrath était vif, pressant,
mais il n'avait garde d'insister, et son esquisse pouvait sembler une fantaisie ex-
cusable ; avec M. Prutz nous aurons l'œuvre complète, sans timidité, sans hésita-
tion, sans fausse modestie. A la bonne heure! nous allons savoir si le génie alle-
mand est aussi grec qu'il s'en félicite; ni M. Heine, ni M. Freiligrath, ne nous
avaient permis de faire celte étude. Soyons attentifs, s'il vous plaît : voici l'Aris-
tophane tudesque.
La pièce s'ouvre par une altercation fort bruyante entre un chirurgien et son
valet; ce chirurgien est un charlatan, et le valet un rustre grossier. De quoi
s'agit-il? quel est !e sujet de la querelle? Le docteur, pour s'exercer la main, veut
absolument faire une opération. Pourquoi ne serait-ce pas sur Kilian (Rilian, c'est
le valet) ? Faeiamus experimentum in anima vili. Toinette conseillait à Argan de
se faire couper le bras gauche et crever l'œil droit, lequel incommode Vautre et lui
dérobe sa nourriture. Le docteur veut arracher à Kilian, devinez! son estomac. La
plaisanterie est tout à fait allemande en vérité, et dès le premier mot nous sommes
aussi loin d'Athènes que de Paris. Kilian résiste, comme on pense; lui enlever
son estomac, à lui, à ce Kilian sensuel et glouton! Le docteur se fâche. — Eh!
butor! ne vois-tu pas que c'est pour ton bien et qu'il y va de ton honneur? Ah!
quel service rendu à l'humanité, si on lui enlevait seulement l'estomac! Quelle
gloire ce serait pour toi, Kilian, si tu donnais un tel exemple et le mettais à la
mode! D'où viennent tous nos maux, je te prie? Qu'est-ce qui éteint les flammes
sacrées de l'inspiration? qu'est-ce qui enfante la lâcheté, l'égoïsme, la convoitise?
L'estomac. Pourquoi Freiligrath a-t-il accepté la pension du roi de Prusse? pour-
quoi Dingelstedt est-il conseiller aulique? qui leur a donné ces détestables con-
seils? qui brise chez les plus forts tous les plans, tous les projets de vertu et de
liberté? L'estomac, ô Kilian! Et si le système que je t'indique était appliqué à
l'étal,, ah ! c'est là que le progrès serait glorieux. Quels fonctionnaires nous aurions
alors! quels soldais! quel peuple! Cet amour de liberté dont on parle tant,
qu'est-ce autre chose que de l'appétit V Que les rois y songent; ce n'est pas le
EN ALLEMAGNE. 493
cœur, c'est l'estomac qui fait les révolutions. Arrachez cet organe malfaisant, tout
est sauvé.
Cette scène bizarre, grossière dans les détails, pleine de violences, pleine de
personnalités injurieuses, indique assez, dès le commencement, quel sera le ton
de toute la pièce. Les noms propres n'effraieront pas l'auteur. Les plus simples
précautions que prenait le hardi poète grec seront intrépidement rejetées par la
muse tudesque; Cléon va être amené sur le théâtre, sans masque, sans déguise-
ment, pour être rossé par le charcutier. Enivré de sa parole brutale, le pamphlé-
taire se prendra pour un poète, et, comme il ne comprend guère cet Aristophane
à qui il n'emprunte que les gros mots, il se complaira dans son œuvre sans le
plus léger scrupule, et s'écriera, le barbare : «Athéniens, applaudissez! »
Mais continuons, la chose vaut la peine d'être examinée de près. Kilian refuse
donc de passer par les mains du docteur, et il est chassé de la maison. Il ne par-
tira cependant que s'il est payé; mais comment faire? le docteur n'a ni sou ni
maille. Kilian propose à son maître de lui laisser emporter quelque objet de sa
pharmacie, et les voilà tous deux examinant en détail fioles et alambics. Ici,
maintes plaisanteries grotesques. Cette fiole contient l'esprit de M. Goeschel, con-
seiller, professeur, et qui a passé du camp de Hegel dans celui de Schelling. Celte
autre, ce flacon infect, c'est la pensée de M. Henri Léo, distillée par M. Hengstem-
berg. — Prends garde, Kilian, s'écrie le docteur, tu tiens là l'essence de l'hypo-
crisie et de la délation ; auprès de ce venin exécrable, l'arsenic est une poudre
bienfaisante. — La plaisanterie, si plaisanterie il y a, continue longtemps de la
sorte; et comment l'auteur, en rangeant ainsi dans des fioles empoisonnées l'es-
prit de ses adversaires, ne s'aperçoit-il pas qu'il est lui-même un de ces dénon-
ciateurs injurieux qu'il prétend châtier? Ce n'est rien encore, nous en verrons
bien d'autres.
Cependant le jovial Kilian a tenu bon ; il conservera son estomac, et le docteur
veut bien ne pas le chasser pour cette fois. Kilian reprend son service de chaque
jour auprès de ce chirurgien endiablé, il va faire sa tournée par la ville, et cher-
cher les malades honteux qu'il amènera en secret dans la maison de son maître.
Ce maître en effet, il est temps de le dire, s'est donné un fâcheux métier, et sa
maison ressemble fort à un mauvais lieu. Il faut l'entendre, lorsque, son instru-
ment à la main, et attendant ses pratiques, il raconte lui-même tous les détails de
son honnête entreprise. Que vous semble de l'invention ? C'est dans ce lieu équi-
voque, c'est entre les mains de ce personnage ignoble, que l'auteur va placer la
satire de tout ce qui l'entoure. Il a voulu mettre à nu les plaies de son pays, et
il l'amène, cette noble Allemagne, sous le scalpel brutal d'un charlatan sans ver-
gogne!
Dès que ces confidences sont terminées, un mendiant se présente, humble, cha-
peau bas, et annonce au docteur qu'il est chargé de faire une quête pour élever
une statue à l'héroïque représentant de la Germanie primitive, au vainqueur des
légions romaines, à Arminius. Prenez garde, ce costume de mendiant est un cos-
tume d'emprunt; le personnage qui le porte s'appelle Schlaukopf, c'est-à-dire fin
matois, rusé coquin, et, si l'auteur ne désigne pas sous ce nom le roi de Prusse en
personne, au moins ne peut-on douter que ce ne soit le pouvoir, l'autorité en gé-
néral, ou, si l'on veut, la diète elle-même. Schlaukopf, il est vrai, quand il sera
démasqué, racontera tout à l'heure au docteur qu'il a été autrefois républicain et
démagogue, et que maintenant, dévoué au pouvoir, il a été nommé conseiller in-
roiiL i. 54
DE LA COMEDIE POLITIQUE
Unie et espion privilégié de sa majesté ; mais ce n'est là qu'une précaution de
l'auteur, la seule peut-être qu'il ait prise dans son étrange pamphlet. Quand nous
verrons Schlaukopf accorder à Germania sa très-auguste protection, quand nous
le verrons diriger en maître les destinées de sa pupille, alors tous les doutes seront
impossibles; l'allusion ne sera que trop directe, le symbole ne sera que trop clair
et trop parlant. Schlaukopf présente donc sa requête au chirurgien ; or, la requête
est fort mal accueillie. Les plaisanteries et les bonnes raisons ne manquent pas
pour châtier comme il convient ce puéril patriotisme, qui va chercher ses appuis
dans les souvenirs fabuleux des temps primitifs. De ces plaisanteries vives et sen-
sées, le docteur, qui est en verve, n'en oublie pas une seule. À l'entendre parler
ainsi, on dirait vraiment un homme honnête, sérieux, un bon et courageux ci-
toyen. Tous les arguments du sollicitent sont repoussés par lui avec une verve
incisive, et c'est plaisir de l'écouler quand il oppose à ce patriotisme hypocrite le
sentiment présentée sentiment national, qu'il faut encourager autour de soi. au
lieu de l'aller chercher dans les forêts d'Arminins. Ce n'est pas là précisément ce
que demandait Schlaukopf. Cette leçon de politique n'est guère de son goût : il
s'emporte, il menace, et le docteur est forcé de le congédier rudement; mais, au
moment où il saisit le mendiant par les épaules pour le jeter dehors, la perruque
du bonhomme lui reste dans la main, son faux nez tombe à terre, et le docteur
reconnaît son vieil ami, son vieux camarade de la Burschensc/iaft, le démocrate
Schlaukopf. Seulement, le démocrate s'est converti, et s'appelle aujourd'hui M. le
conseiller intime. Il n'en faut pas davantage pour apaiser le docteur; le voilà con-
verti lui-même par une illumination subite; le libéral est immédiatement enrôlé
dans l'armée du pouvoir. Cette conversion miraculeuse inspire même à Schlaukopf
une confiance et une admiration si grande, qu'il va conférer sur-le-champ au doc-
teur une dignité suprême. Agenouille-toi, lui dit-ii, et écoute avec un respect
religieux. Un grand événement se prépare.
LE DOCTEUR.
J'entends; on va créer un nouvel ordre, n'est-ce pas?
SCHLAUKOPF.
Plus que cela.
LE DOCTEUR.
Les grenadiers auront cinq boutonnières au lieu de six dans l'uniforme du
dimanche?
SCHLAUKOPF.
Élève-toi, élève-toi plus haut; c'est un événement d'intérêt universel; il s'agit
de l'avenir de la patrie, du bonheur du genre humain.
LE DOCTEUR.
Ah! je devine. On étudie peut-être une nouvelle comédie à Postdam?
SCnLAUKOPF.
Non, tu ne devineras pas. Cela dépasse tous les efforts possibles de l'imagina-
tion. Heureuse époque, qui verra ce miracle! les temps anciens serout rajeunis.
L'esprit saint va descendre une seconde fois, porté sur les ailes d'un aigle.
EN ALLEMAGNE.
léj docteur , à part.
S'il ne se moque pas de moi en ce moment, certes il ne l'a jamais fait. Je sais
ce que veut dire ce mouvement de ses narines. Quel fripon ! (Haut.) Eh bien !
t* expliqueras-tu ? sommes-nous à la fin ?
SCHLAUKOPF.
A là fin? non, mais plutôt au commencement des grands siècles nouveaux.
L'Allemagne, •** ]è dis l'Allemagne, notre patrie, Germania, la reine aux cheveux
blonds, le pays d'Hermann....
LE DOCTEUR.
Et de Luther, et de Frédéric, etc. Pourquoi t'arrêter dans l'antichambre?
SCHLAUKOPF.
L'Allemagne... l'Allemagne est grosse !
L'Allemagne est grosse ; la blonde Germania va mettre au monde un enfant, et
le docteur est nommé accoucheur de la princesse. C'est chez lui, dans sa maison,
que Germania vient faire ses couches. La voici. Voyez-vous ce brillant équipage,
oe char magnifique, ce cortège immense? C'est Germania qui arrive. Remarquez
d'abord ces chevaux qui traînent le char de la princesse; ils sont bien maigres et
bien efflanqués, il est vrai ; n'en soyez pas surpris, ce sont les étals provinciaux,
et c'est aussi pour cela qu'ils sont attelés par derrière. Tel est l'usage aujourd'hui
dans tous les états allemands, ajoute gravement Schlaukopf. Et que font là ces
esclaves autour de la voiture dorée? C'est le peuple; on ne s'en sert que dans les
occasions difficiles, quand l'équipage est embourbé. Cependant le cortège s'ap-
proche, et Schlaukopf va reprendre sa place à la tête de la procession. La voilure
s'est arrêtée à la porte du docteur. Schlaukopf entre le premier; derrière lui s'a-
vancent les esclaves portant le trône où est assise Germania. La jeune princesse
est blonde, dit l'auteur; elle a la figure légèrement grasse et souriante* la bouche
grande, les yeux d'un bleu pâle; elle porte une robe d'éloffe anglaise, un châle
fabriqué en France, un chapeau de paille d'Italie. Le docteur la complimente en
mauvais français, et elle y répond le plus gracieusement qu'elle peut, tandis que
les esclaves, murmurant à voix basse un chant d'espérance, invoquent le nou-
veau-né, l'avenir de la patrie souffrante, l'avenir bienfaisant qui brisera leurs l'ers.
Ainsi finit le premier acte. Avec cette dernière scène , l'action, il faut l'avouer,
est engagée vivement ; l'intérêt s'éveille. Qu'est-ce? que va-t-il irriver ? Quel sera
ce bienfaiteur promis par Germania à la patrie inquiète? Sans les grossièretés si
fréquentes des détails, l'invention serait bonne : il y a du Rabelais dans celte
bizarre allégorie. Au moment où tant de promesses solennelles ont éveillé l'attente
publique, ce n'est pas une mauvaise idée de nous présenter Germania en mal
d'enfant. Puisse la délivrance être heureuse, et que le nouveau-né réponde aux
espérances de la pairie! Nous saurons tout à l'heure quel sera ce nouveau-né :
en attendant que le poêle poursuive, laissons-le profiler de l entr'acU et adresser
la parole au public. C'est ce que Taisait Aristophane dans les anapestes de la para-
base ; M. Prulz est un imitateur trop fidèle du maître pour oublier les privilèges
de l'intermède antique. Hélas! pourquoi faut-il qu'il s'attache si fort à la partie
extérieure de son modèle, et si peu vraiment à l'art lui-même, à la grâce du lan-
496 DE LA COMÉDIE POLITIQUE
gage, y l'immortelle poésie? Mais ajournons nos objections, et laissons la parole
au poëte; aussi bien il est impatient, il a mille choses à dire, son cœur dé-
borde.
D'abord M. Prutz, je crois le comprendre, est un peu inquiet du succès de sa
pièce, inquiétude qui ne durera pas, dernier reste de timidité et de modestie dont
il sera vite guéri. Il voudrait justifier la hardiesse de ses facéties, et ne trouve
rien de mieux pour cela que d'en accuser le lecteur lui-même, ou d'en faire au
moins son complice, a II y a longtemps, lecteur, que vous nous disiez: Votre
poésie lyrique, vos hymnes politiques, vos cris de guerre et de bataille, ce n'est
pas de la poésie; élevez-vous de la polémique des journaux jusqu'à la vraie inspi-
ration, et créez des œuvres que l'arl puisse reconnaître! Celte œuvre, la voici.
C'est une comédie, une comédie politique; lisez-la et riez franchement. » Je me
souviens d'avoir adressé souvent ce reproche à la poésie démocratique dont
M. Herwegh, M. Prutz, M. Hoffmann, sont les belliqueux représentants, et je vou-
drais bien que mon conseil, s'il en est ici question, eût réussi à modérer les ardeurs
de ces gazettes rimées; pourtant il n'est pas bien sûr encore que la critique doive
se féliciter du résultat, et j'ai des doutes, je l'avoue, sur la valeur de l'échange
qu'on nous propose. Y gagnerons-nous beaucoup? Nous le verrons tout à l'heure.
Du reste, M. Prutz sent bien que ce simple changement de forme ne suffit pas, si
les défauts persistent : ode ou comédie, peu importe, si la chanson est la même.
Il prévoit qu'on lui reprochera encore le ton factice de son langage, la rhétorique
pompeuse de ses vers. Un très-spirituel écrivain, M. Vischer, dans ses Sentiers
critiques, a osé blâmer cet abus de la rhétorique dans les vers de M. Herwegh, et
a signalé au contraire la grâce non cherchée, l'inspiration naturelle et bien venue
d'un aimable poëte, M. Edouard Moericke; aussitôt M. Visscher est sermonné
vertement en pleine parabase, et traité de Souabe devant tout le public d'Athènes.
Puis l'auteur s'adresse à celui qui le premier, en Allemagne, a imité Aristophane,
au comte Auguste Platen. Il signale en beaux vers, je le veux bien, la riche sim-
plicité, la beauté savante de son langage; mais pourquoi cet orgueilleux rappro-
chement? L'amour-propre du poëte s'irriie, s'enflamme, et ce discours humblement
commencé va s'emporter jusqu'à l'infatuation. M. Prutz entreprend la défense de
Platen, comme si l'on contestait à Platen la pureté antique de sa poésie. Voilà le
comte Platen sous la très-auguste protection de M. Prutz, et M. Arnold Ruge,
qui s'est permis quelques objections sur la valeur des comédies aristophanesques
de Platen, M. Arnold Ruge est aussi rudement interpellé que M. Vischer! Qu'est-ce
à dire, et comment se fait-il que l'auteur ne songe pas un peu plus à lui-même?
Au lieu de s'attaquer si singulièrement aux critiques de Platen et de M. Herwegh,
ne devrait-il pas répondre aux objections très-légitimes que va soulever son
œuvre? Il s'agit bien de Platen et de M. Herwegh ! M. Prulz a voulu, par cetle ruse
bizarre, nous dire habilement qu'il était le continuateur d'Herwegb et de Platen ;
il a emprunté à M. Herwegh ses hardiesses politiques, au comte Platen sa forme
savante et pure, et de tout cela est résulté le chef-d'œuvre nouveau. Or, cet enthou-
siasme de M. Prutz pour lui-même ne lui est vraiment pas permis, même dans le
désordre lyrique de Ja strophe et de l'antistrophe. On ne nie pas la parenté de
M. Prutz et de M. Herwegh ; mais qui admettra jamais le rapprochement établi ici
entre la pièce de M. Prutz et les études aristophanesques de Platen? Les comé-
dies de Platen sont des satires littéraires : l'auteur de la Fourchette fatale et de
VQEdipe romantique n'imite ni les Chevaliers, ni Lysistrata, ni les Nuées, œuvres
EN ALLEMAGNE. 497
d'une société qui a disparu, modèles proposés à l'étude et interdits à l'imitation ;
il imite quelques scènes admirables des Grenouilles, le débat d'Escbyle et d'Eu-
ripide ; il donne son avis, comme Aristophane, sur le théâtre de son pays. Ce sont
là, encore une fois, des critiques permises et utiles. Comparez-les, si vous voulez,
aux satires de Boileau, aux passages les plus vifs de Molière, à la scène d'Oronte,
a celle de Trissotin et Vadius, mais ne les confondez pas avec ce dialogue effronté
où vont paraître les noms les plus honorés de l'Allemagne! Quand Platen étudie
l'auteur des Grenouilles, il se rappelle deux choses : d'abord, qu'il ne peut em-
prunter au poète grec la liberté cynique de ses injures; puis, qu'il doit surtout
s'attacher à la grâce, à la poésie, et corriger par là du moins ce qu'il y a de trop
rude dans la forme de la comédie ancienne. Si M. Prutz croit avoir suivi cet
exemple excellent d'un artiste sincère, décidément il est dupe de son amour-
propre. Il ne voit pas qu'il a substitué à une critique littéraire, très vive sans
doute, mais acceptable, une diatribe sans pudeur, et devant laquelle eût reculé
peut-être la licence du poêle antique. Il est aveugle surtout quand il s'écrie :
« L'alouette se berce en chantant dans le bleu infini du ciel, là-haut, au-dessus
des ruines. J'ai fait comme elle, sans souci, perdu dans la mélodie qui m'enivre,
et attentif seulement au signe que me faisait l'idéale poésie! J'ai oublié qu'un gen-
darme, courbé sur le canon de son fusil, m'ajustait longuement et allait m'en-
voyer une balle. » Non, il n'a pas chanté dans la nue comme l'alouette joyeuse,
il ne s'est pas élevé à de si hautes régions, et le gendarme, puisque gendarme il
y a, n'ira pas le frapper lâchement au milieu de son vol; il l'arrêtera d'une façon
toute prosaïque, au coin de cette rue suspecte, dans cette maison équivoque où
il n'a pas craint de déshonorer la Muse.
Voici le second acte. Schlaukopf est très-inquiet; que va-t-il arriver? Quel sera
ce nouveau-né impatiemment attendu par toute l'Allemagne? Si Germania allait
accoucher d'un monstre ! Pour éviter tout embarras, il s'adresse au docteur et le
prie d'appeler à son aide quelque ruse de son métier. Le docteur fait la sourde
oreille, et Schlaukopf, pour le corrompre, est obligé de lui montrer les présents
envoyés à Germania par tous les souverains d'Allemagne, à l'occasion de sa pro-
chaine délivrance. Dons précieux, magnifiques ! la Prusse donne à l'enfant de Ger-
mania la cathédrale de Cologne, une petite flotte allemande, et un code d'instruc-
tion criminelle ; l'Autriche fera construire plusieurs maisons de jésuites; le roi de
Bavière a déjà composé lui-même, dans le style qui lui est propre, une méthode
de lecture pour le royal bambin; le roi de Hanovre lui envoie un titre national,
une charte, une constitution, sur un fort beau parchemin, mais déchiré : cela ser-
vira à lui faire un tambour. Toutes ces plaisanteries n'ont pas besoin d'explica-
tion, les allusions sont claires, et quand M. Prutz ne sort pas des limites permises
de la satire, quand il châtie par le ridicule cet esprit illibéral contre lequel l'Alle-
magne entière réclame, sa raillerie, plus fine, plus adroite, n'inspire pas de répu-
gnance. Par malheur, ces bonnes inspirations sont rares; l'auteur redescend bien
vite aux trivialités, aux détails injurieux, aux bouffonneries grotesques ou cyni-
ques. Comment exprimer, dans une langue honnête, l'expédient que propose le
docteur pour tirer Schlaukopf d'inquiétude, et prévenir toutes les suites de l'ac-
couchement malheureux de Germania? Je ne m'en charge pas. Ces gaillardises
rabelaisiennes, assaisonnées encore de gros sel germanique, seraient difficilement
acceptées chez nous par le lecteur le moins scrupuleux. On s'indignerait surtout
quand on verrait les plus beaux noms de l'antique poésie, les plus nobles filles
498 DE LA COMÉDIE POLITIQUE
de l'art grec, Antigone, Médée, jetées sans pitié et comme perdues au milieu de
ces facéties effrontées.
La scène suivante amène deux hauts personnages qui viennent consulter le doc-
teur. L'un s'appelle le Romantique et l'autre le Philosophe; on verra trop claire-
ment tout à l'heure de qui il est question. Le Romantique prend le premier la
parole, et expose au docteur le triste état de son esprit; il a beaucoup produit
jadis, mais aujourd'hui son intelligence est épuisée, son imagination s'éteint; il
lui est impossible de donner le jour à une œuvre qui puisse vivre une heure seule-
ment. C'est pour eela qu'il s'adresse au docteur. « Apprenez-moi, maître, com-
ment je retrouverai le secret de ces créations heureuses qui ont fait de moi le
poëte favori de la cour? — Vous venez trop tard, répond le docteur; à un tel mal
je ne sais point de remède; renoncez pour toujours, il le faut, à ces inspirations
vraies où brillait une étincelle de la flamme sacrée. La révolte des Cèvennes,
Camotms, Une Vie de Poëte, Sternbald, tout cela est fini! Tieck est le favori du
roi, ce n'est plus l'amant de la Muse. Résignez-vous, vieillard, votre maladie est
incurable. Toutefois prenez ce flacon, il peut vous rendre service. Quand vous
verrez naître pires de vous une oeuvre éblouissante de vie et de jeunesse, jetez un
peu de cette poudre sur le père et sur l'enfant : vous défigurerez l'enfant, vous
découragerez le père.
LE ROMANTIQUE.
Eh! maudit bavard, si c'est là le fond de ton sac, c'était bien la peine que je
vinsse te trouver ! Ce que tu me recommandes dans ton discours diffus, il y a long-
temps que je le fais sans ton conseil.
LE DOCTEUR.
Quoi! en vérité, tu aurais déjà....
LE ROMANTIQUE.
Sans doute, ne le sais-tu pas? Ne me suis-je pas toujours barricadé avec toutes
les médiocrités, avec les derniers débris de la société de Dresde, avec ces vieilles
femmes qui radotent autour d'une table à. thé, plutôt que de m'intéresser jamais
à un jeune talent? N'ai-je pas été l'éditeur de Foerster, le patron de tous les im-
puissants, p'utôt que de protéger jamais les générations nouvelles? N'ai-je pas
parodié Sophocle et mis Shakspeare en ballets, plutôt que d'ouvrir une seule fois
ma porte aux jeunes poètes contemporains ou de leur aplanir la route? Ne les ai -je
pas tous repousses, et ceux-là même qui suivaient mon drapeau et m'encensaient
comme le grand Lama? Quand ai-je parlé avec éloge de la poésie moderne? Quand
ai-je témoigné quelque sympathie à la génération qui se lève? Quand ai-je né-
gligé de l'accabler sous la raillerie et le dédain? Je serais ton maître !à-dessus. J'ai
bien besoin, en vérité, de ta sotte recette! Donne-la à Gulzkow; il est envieux,
c'est vrai, mais ce n'est qu'un maladroit, etc.
Et le poëte s'en va, plein de mépris pour ce timide charlatan à qui il donnerait
des leçons. Scène cruelle, détestables injures, affaiblies pourtant par celles qui
vont suivre! Le docteur rentre et se met au travail; mais le Philosophe, qui est
demeuré immobile dans son coin, se présente tout à coup et demande à son tour
sa consultation. « Ah ! je t'oubliais, dit le docteur. — Cela m'est arrivé plus d'une
EN ALLEMAGNE. 499
fois, reprend le Philosophe; j'y suis accoutumé, mais cela ne m'inquiète guère;
j'attends patiemment, et, dès que la place de mes rivaux est vide, je ne manque
pas l'occasion. — Eh bien ! que veux-tu? — Je veux que tu m'accouches. — Toi !
un homme ! — Pourquoi pas ? » Et le Philosophe expose très-scientiiiquement au
docteur son étrange situation. Dès ce moment, il est impossible de ne pas recon-
naître la personne que le poète a osé mettre sur la scène. Chaque philosophe en
Allemagne a une langue qui lui est propre; celui-ci ne parle que de puissances,
de polarités, etc. Ce n'est ni Kant, ni Fichte, ni Hegel. Il cherche donc un accou-
cheur, car il espère donner enfin le jour à l'enfant qu'il porte depuis trente ans
dans son cerveau. Le docteur consent à faire l'opération, si singulière qu'elle lui
paraisse, et Rilian apporte une pioche. Oui, une pioche! A la bonne heure! L'in-
strument est digne de cette satire tudesque. Choisissez la plus grossière et la plus
lourde, elle sera trop légère encore et trop élégante. Je supprime mille détails.
Les atroces bouffonneries de l'opération ne sauraient s'indiquer même de la façon
la plus lointaine et dans les termes les plus voilés. Détournons les yeux et ouvrons
les fenêtres; ce sera bien assez d'entendre ce dialogue. Or, le docteur a commencé
de creuser avec son instrument le cerveau et le cœur du Philosophe. « Ne
vois-tu rien? — Non, pas encore. — Qu'est-ce que cela? — Un fragment de la
logique de Hegel. — Et ceci? — Un livre de Fichte. — Et ceci encore? —
Un chapitre de Kant. — El cet autre fragment? — Le système de Spinoza.
— El là ? — Jacob Boehme. — Et un peu plus au fond? — La scolastique. —
Quoi! rien! s'écrie le Philosophe désespéré. Et mon enfant! — Attends; j'aperçois
quelque chose ; le voici peul-être : les Quatre Âges du monde, philosophie
positive. — Eh! non, butor! Ce n'est qu'une annonce. Lâche-moi; ta pioche
m'a déchiré le cœur. » Et le Philosophe se sauve en poussant des cris de honte
et de douleur.
J'ai exposé, aussi complètement que l'honnêteté le permettait, cette scène
odieuse, cette plaisanterie abominable. Il fallait que le lecteur devînt juge, et qu'il
sût jusqu'où peut s'emporter la haine dans ces satires barbares. Que vous semble
de cet alticisme à coups de pioche? Les deux hommes qui viennent d'être bafoués
et outragés ainsi, ce poète envieux et ce fripon déguisé en philosophe, ce sont, ne
l'oubliez pas, deux des noms les plus honorés de l'Allemagne présente : je les
nomme, c'est M. Tieck et M. de Schelling. Tous deux ont rempli déjà une carrière
longue et brillante. Si la gloire n'est rien, si l'Allemagne désormais renie ses maî-
tres, si les plus charmantes créations d'une poésie aimable et les plus éclatants
travaux dans le domaine de la philosophie ne défendent plus les artistes et les pen-
seurs, la vieillesse, à ce qu'il semble, devrait les protéger. Mais ne faisons pas à
M. Tieck et à M. de Schelling l'injure de les défendre; ne méconnaissons pas non
plus l'Allemagne nouvelle au point de croire que ces énormités doivent y plaire,
même aux plus furieux chefs des partis extrêmes. Quand Aristophane fît repré-
senter les Nuées, Socrate n'eut qu'à paraître dans la salle, et la pièce tomba;
M. de Schelling n'aura pas même besoin de se montrer pour triompher de son
adversaire. Que nous sommes loin de la Grèce, et que ces tristes parodies font de
mal! Platon nous a montré Socrate et Aristophane conversant sur l'amour au
souper d'Agathon. Eh bien ! s'il y a quelque pari à Berlin un Agathon hospitalier,
s'il y a une table brillante où les plus ingénieux esprits et les plus graves penseurs
se puissent rencontrer et causer familièrement de l'éternel idéal, M. de Schelling,
à coup sûr, n'y rencontrera jamais M. Prutz.
500 DE LA COMÉDIE POLITIQUE
Que devient cependant Germania ? L'Allemagne, l'Allemagne de Barberousse, de
Luther et de Frédéric, va mettre au monde cet enfant sur qui reposent les espé-
rances du peuple; vous devez être empressé de savoir ce qui va se passer et quel
sera le fils de David. Ne prenez pas tant de souci ; cette Germania, cette noble
femme entrée tout à l'heure si triomphalement, et que les esclaves invoquaient
tout bas, c'est une fille des rues que maître Schiaukopf a ramassée on ne sait
où. Ce détail nous est révélé par une scène très-vive où Schiaukopf et sa créature
se querellent dans un langage très-approprié à la situation. Germania s'ennuie
de son rôle, et elle est loute prête à jeter le froc aux orties; Schiaukopf finit
cependant par la calmer, en lui montrant que leur intérêt est le même. La pro-
tégée de Schiaukopf consent à rester dans la maison du docteur, et, pour passer
le temps, elle lie une intrigue amoureuse avec Kilian. Germania, que nous pre-
nions pour une reine, n'est qu'une fille d'auberge. Ceci va tout droit à l'adresse de
l'Allemagne officielle; les gouvernements, les congrès, la diète enfin, sont agréa-
blement représentés ici et mis en scène sous le masque de cette créature. S'il est
absolument impossible de louer le bon goût de l'écrivain, on ne peut contester
la netteté brutale de ses attaques; c'est un mérite qu'on ne lui enlèvera pas.
Le troisième acte va commencer, le dénoûment approche; il faut ici que le
poète, pendant l'entr'acte, nous explique les beautés de son œuvre. Cette seconde
parabase n'est pas moins curieuse que la première. Tout à l'heure, M. Prutz nous
apprenait qu'il était l'héritier d'Aristophane, et que, s'il avait emprunté au comte
Platen la pureté savante de son style, c'était afin de verser dans ce moule antique
les pensées hardies de la génération nouvelle. Voilà pour la forme, et le lecteur est,
en effet, très-édifié sur ce point; mais il lui reste peut-être encore quelques scru-
pules sur la moralité de la pièce. Le second plaidoyer sera donc une dissertation
sur la morale. Or, la comédie de M. Prutz, c'est lui qui l'affirme, ne serait repoussée
par aucun des grands maîtres de la scène.
La pièce, à parler franc, est digne de Molière.
M. Prutz ne dit pas cela en souriant, il le crie d'un ton furieux, le poing sur la
hanche, et vraiment on peut plaindre d'avance tous ceux qui s'aviseraient d'en
douter. L'auteur, nous le savons, possède une pioche qui lui rend de grands ser-
vices dans les discussions littéraires. Tant pis pour Mme l'Esthétique, c'est M. Prutz
qui l'appelle ainsi, tant pis pour elle, si le métier du docteur, et les propos de Ger-
mania, et l'accouchement du philosophe, ne lui paraissent pas précisément ce qu'il
y a de plus pur et de plus honnête ! elle sera rudement apostrophée et traitée d'hy-
pocrite. Ceux qui blâment les inventions du nouvel Aristophane sont des fats qui
pratiquent la vertu à l'Opéra, et qui gardent leur sotte admiration pour les frivo-
lités de la poésie française, pour les romans de M. Paul de Rock et les drames de
M. Victor Hugo. Le sens littéraire deM. Prutz, qui n'est pas du tout Mrae l'Esthétique,
confond très-naturellement toutes ces choses. Puis l'auteur part de là, et fait une
revue des poètes de son temps. Malheur à ceux qui n'ont point assaisonné leurs
œuvres de jovialités tudesques! ce sont des écrivains perfides dont il faut se défier.
Un chaste poète, M. Halm. a emprunté aux légendes du moyen âge cette admirable
figure de Griselidis, si noblement illustrée parBoccace, et il en a fait une tragédie
touchante; M. Halm est un écrivain immoral, il amollit les âmes. Son héroïne ne
s'appelle pas Griselidis, mais Grisetle. — Le reste ne saurait se traduire :
EN ALLEMAGNE.
SOI
Auch die Griseldis krœntet ihr, das Ding aus Dreck und Butter,
Griseldis nicht : Grisette!
Et voilà M. Prutz dénonçant la pièce de M. Halm, laquelle, dans une société bien
gouvernée, aurait été sévèrement défendue. C'est toujours, comme on voit, la même
copie servile, inintelligente, du théâtre d'Aristophane, et parce que l'auteur des
Nuées , dans la liberté des mœurs païennes, a pu discuter les œuvres de ses rivaux
et accorder à sa muse un témoignage que confirmait !a Grèce, M. Prutz ne sait ni
comprendre les différences des temps et les privilèges d'un génie à part, ni prévoir
les mésaventures qui l'attendent. Cette singulière invective se termine enfin par un
appel au peuple : « 0 mon peuple, si tu veux que la Grèce revive par toi, renonce à
la fausse pudeur. Aime surtout les couleurs franches, le blanc ou le noir; laisse les
teintes grises aux ânes. Les poètes étouffent dans l'atmosphère parfumée de l'esthé-
tique. Un jour, quand tu auras conquis tous tes droits, tu auras aussi un théâtre
politique; alors ma comédie servira de modèle et de guide aux libres génies de
l'avenir. » Après cela, il ne restait plus rien à dire, et M. Prutz est bien forcé
de s'arrêter.
Malgré l'admiration que M. Prutz professe pour son œuvre, je ne voudrais pas
être bien sévère pour lui, ni le traiter aussi rigoureusement qu'il a traité ses con-
frères d'Allemagne. Il y a quelques belles scènes dans le troisième acte, et, si elles
ne rachètent pas complètement (il s'en faut bien) les crudités de ce qui précède,
elles permettent, du moins à l'esprit de s'y reposer un peu. Il fait nuit : une femme
couverte de haillons, épuisée par le jeune et les veilles, arrive à pas lents dans la
rue déserte. Si vous pouviez la voir dans l'ombre, vous reconnaîtriez, malgré les ra-
vages de la souffrance, la noblesse de son origine écrite sur son visage pâle et
fier. Écoutez du moins ses plaintes ; ce sont les premières paroles de la pièce où la
poésie apparaisse. La fière mendiante s'adresse à la nuit ; elle l'invoque et la bénit
comme une consolatrice, elle lui demande de cacher ses douleurs, et, brisée enfin
de fatigue, elle s'endort sur une pierre du chemin. Tout h coup, voici Kilian qui
sort de la maison du docteur; c'est l'heure du rendez-vous que lui a donné Ger-
mania. Germania arrive de son côté, cherchant dans l'obscurité la main du rustre
amoureux. Chut! une porte s'ouvre. Qui va là? C'est Schlaukopf, toujours inquiet
du succès de sa ruse, et qui veut aller écouter à la porte de Germania. Un qua-
trième personnage survient : je reconnais le pas et la voix du docteur ; il s'en va
discrètement, à pas de loup, dérober à Germania, pendant son sommeil, quelques-
uns des présents qu'elle a reçus des souverains d'Allemagne. Or, comme ils se
heurtent tous les quatre dans l'ombre, Schlaukopf effrayé appelle au secours, et
deux gendarmes arrivent. L'étrangère, réveillée par ce bruit, reconnaît Schlaukopf
son persécuteur et l'aventurière effrontée qui lui a dérobé sa couronne. C'est elle
qui est Germania, la vraie Germania, l'Allemagne enfin, méconnue, outragée par
Schlaukopf, chassée de son trône et remplacée ignominieusement par celte fille
sans nom, L'embarras est grand, et les gendarmes, qui n'y comprennent rien, veu-
lent arrêter tout le monde. L'auteur a mis ici quelques belles paroles dans la
bouche de l'étrangère, quand elle répond aux sarcasmes de Schlaukopf.
l'étrangère.
Oui, raille-moi ! rouvre ma plaie de les doigls sanglants. Tu la connais, la main
qui a versé mon sang et m'a arraché ma couronne. C'est toi, c'est toi qui m'as chassée
302 DE LA COMEDIE POLITIQUE
de mes domaines, par ruse, par trahison, pour te livrer à tes débauches. Alors tu
as fait monter à ma place celte créature, lâche instrument de libertinage, qui s'est
donnée à toi sans résistance et sans pudeur. Elle repose sur des tapis somptueux;
moi, je couche, meurtrie, sur la pierre. Tu as construit des palais pour elle, des
prisons pour moi. Tes courtisans l'ont entourée d'hommages; moi, ils m'ont chassée,
ils m'ont condamnée à tous les maux de l'exil; ils ont mis à prix ma tête sans
tache. Puis, comme tu sentais bien que lu ne pourrais, malgré tes ruses, aveugler
complètement notre peuple et arracher de son cœur la douce espérance d'un
meilleur avenir, tu t'es vanté toi-même de faire naître ces temps nouveaux Elle
va enfanter, mais non pas le bien qu'on attend, non pas l'avenir qu'on invoque;
non. l'enfant qu'elle a conçu de toi, c'est un dragon qui se déchaînera, furieux,
enflammé, par le monde. Sache-le, tu en seras la première victime. Mais toi, reine
des ombres, qui as osé usurper ma place, va-t'en! cache-toi de honte! laisse-moi
cette place qui m'appartient! C'est moi qui suis la maîtresse et la reine.
LES ESCLAVES.
0 étrangère, secours-nous! Tu n'as pas de robe brillante, tu n'as pas de parure
royale, tu portes des haillons comme une mendiante; mais ne ressemblons-nous pas
à des mendiants nous-mêmes? nos mains meurtries ne portent-elles pas des chaînes ?
Oh! pnjsses-lu être la libératrice que nous appelons, la chaste femme, la mère
future de notre sauveur, la mère de celui qui brisera notre joug et par qui l'éclair
de la liberté illuminera tout à coup ce monde endormi dans la nuit !
Que les gouttes de sang de ton front deviennent des diamants précieux! C'est
vers loi que les cœurs s'élancent, c'est devant toi que les genoux fléchissent.
Apparais enfin, comme une reine, à ton peuple qui t'invoque!
Cette opposition des deux Allemagnes est peut-êlre ce qu'il y a de plus net
et de plus acceptable dans la satire de M. Prulz. Si l'auteur avait mis plus d'art et
d'habileté dans sa fable, si la personnification des chancelleries allemandes n'était
pas violemment injurieuse, l'idée serait assez vive. Je sais bien que c'est là un
lieu commun, je sais bien qu'il est admis partout que le gouvernement et le pays
sont en guerre, qu'il y a un pays officiel, source de toute corruption, et un pays
méconnu, souffrant, en qui seul résident la vertu et la probité; cependant cette
opposition est si marquée aujourd'hui chez nos voisins, il y a un désaccord si
manifeste, un si éclatant divorce entre la société ancienne que représentent les
cabinets, et cette société nouvelle qui a déjà conscience de ses forces el qui com-
mence à parler si haut; cette situation est si évidente du Rhin jusqu'à l'Elbe, de
Carlsruhe à Kœnigsberg, que l'auteur était certainement autorisé à en faire son
profit. Quand il rentre d'ailleurs dans celte satire générale, il évile les noms
propres , les allusions personnelles, il est plus près de la poésie. Mais revenons
à la comédie : le moment est grave; les gendarmes ne savent à qui entendre, et
Schlaukopf va être arrêté lui-même. Il faut pourtant que la fausse Germania
réponde aux discours de l'étrangère; comment faire parler cette vulgaire créa-
ture? Schlaukopf lui souffle sa leçon, et elle débite avec emphase les strophes
que voici :
GERMANIA.
Dès les temps primitifs, dès le début de la vie, ô douceur! ô églogues ! ô joies
patriarcales! ô première innocence de la Germanie! au fond des forêts pleines
Bit ALLEMAGNE. 805
d'ombre, près de la source murmurante, longtemps je demeurai couchée dans des
peaux velues, et je buvais l'hydromel fait de fruits sauvages et de glands.
SCHLAUKOPF, LE DOCTEUR ET KILIAN', en chœur.
Des fruits sauvages et des glands ! C'est elle, c'est bien elle.
GERMA NI A.
Conduite bientôt h l'école chez les prêtres, je me cassai le nez sur un crucifix.
Oh ! la bonne chrétienne! oh! la bonne Allemande que j'étais! Je m'arrachais les
morceaux de la bouche pour doter des couvents et bâtir des cathédrales. Un jour
même, vêtue d'un habit de pénitente, je baisai la pantoufle du pape.
LE CHOEUR.
La pantoufle du pape! C'est elle, c'est bien elle.
GEBMAHIA.
Puis, dans l'Orient, oh ! comme mon cœur m'entraînait (on eût dit l'ivresse de
l'opium), lorsque, ravie par la foi, je partais pour visiter les lieux saints! Pendant
ce temps-là, il est vrai, les prêtres romains me ruinaient, ils mettaient ma maison
sens dessus dessous, et dilapidaient mon patrimoine. Mon champ fut dévasté, mon
toit croula; mais je le supportai patiemment.
LE CHOEUR.
Elle le supporta patiemment ! C'est elle, c'est bien elle.
GERMAMA.
Plus tard, je revins au logis. C'en était fait! plus de toit, plus de foyer, plus
d'abri ! Mais Dieu vint au secours de l'Allemagne. Privée de la vie active, je me
jetai sur la théorie. J'eus de l'encre au lieu de sang, du parchemin au lieu de pain.
Je devins érudite et permis volontiers que le premier venu me menât par le bout
du nez.
LE CHOEUR.
Par le bout du nez ! C'est elle, c'est bien elle.
GERMAMA.
Quelquefois, il est vrai, à travers la nuit silencieuse, j'ai entendu retentira nus
oreilles fatiguées un grand cri, comme si l'on voulait me réveiller. Mais que me
fait le monde? que m'importe l'histoire? Quand je suis bien repue et bien joyeuse.
il ne m'en faut pas davantage, et, s'il plaît à Dieu et au roi, je resterai toujours
ainsi.
LE CHOEUR.
Elle restera toujours ainsi ! C'est elle, c'est bien elle.
On voit clairement ici l'ancienne Allemagne, l'Allemagne des temps primitifs et
du moyen âge, celle de l'érudition et de la philo>ophie, cette Allemagne qui, à tra-
vers tant de fortunes diverses, depuis les MinMesmger jusqu à Goethe, l'est tou-
jours plus souciée de l'idéal que des intérêts de la chose publique. Je ne sais s'il
504 SE LA COMÉDIE POLITIQUE
est permis de parodier si cruellement tous les souvenirs; mais on a tant abusé du
saint-empire, on a si ridiculement mêlé les jouets enfantins du romantisme aux
problèmes virils du monde moderne, que le poëte est peut-être excusable. Ceci,
je veux le croire, ne s'adresse pas aux traditions vénérables du passé, mais seule-
ment aux hommes qui ont imaginé ou exploité ce patriotisme menteur, cet absurde
engouement teu tonique, toutes ces sottes et dangereuses fantaisies derrière les-
quelles s'est longtemps cachée la haine des institutions libérales. Cependant la
profession de foi de Germania n'apaise pas les gens de police, les gendarmes insis-
tent, et les deux femmes sont arrêtées. Tout ce qui suit n'est plus qu'une fan-
taisie moitié grotesque, moitié sérieuse. Au moment où la fausse Germania est
saisie par les gendarmes, elle fait explosion comme une bombe; on en voit
sortir, au milieu de flots de fumée, des chœurs de moines, de piélistes, de cheva-
liers, et, pour terminer, plusieurs compagnies de cosaques qui font main basse
sur les derniers débris de l'Allemagne. L'autre, au contraire, la noble et malheu-
reuse femme, se relève; les esclaves ont biisé ses chaînes, et l'entourent en célé-
brant la liberté.
Telle est l'œuvre bizarre que l'auteur a intitulée les Couches politiques. lien a été
beaucoup parlé depuis quelques mois, et elle soulève en effet plus d'une question
grave. Soit qu'on n'y cherche qu'un problème littéraire, soit qu'on en veuille juger
l'importance au sein de ce mouvement qui s'accroît chaque jour, la comédie de
M. Prutz méritait la discussion qu'elle a provoquée. Un critique original, dont la
renommée est en train de grandir, M. Vischer, rudement interpellé dans le mono-
logue du poète, a donné son avis sans aigreur, sans rancune, et je crois même
avec une bienveillante courtoisie, comme i! sied à un homme d'esprit qui ne veut
pas se venger. Il n'a pas eu de peine à montrer que l'auteur des Couches politiques
a pris une fausse voie et s'y est perdu résolument. Le spirituel article de M. Vis-
cher, inséré dans les Annales du présent, signale avec beaucoup de sens l'erreur
où s'est engagé M. Prutz, quand il a copié avec une docilité servile la forme
d'Aristophane. Pour un homme qui vante sans cesse l'originalité et l'audace, la
méprise, en effet, est vraiment inexplicable. Il y a toutefois des objections plus
sérieuses a faire. Or, comme M. Prutz, qui nous a indiqué peut-être dans ses vives
récriminations, ne nous a pourtant pas apostrophé comme M. Vischer, nous
sommes plus libre à son égard, et rien ne nous empêche de dire franchement
toute notre pensée. Il ne suffit pas de reprocher à l'auteur ce singulier retour à
une forme dramatique si éloignée de nos mœurs, il faut lui demander compte du
résultat qu'il a obtenu. M. Prutz aurait pu réfuter victorieusement la critique, si
cette œuvre, composée d'après un modèle imprudemment choisi, eût dérobé à ce
modèle impossible quelques-unes des beautés immortelles qu'on y admire. Est-ce là
ce qu'il a fait? L'analyse exacte qu'on vient de lire nous dispense de répondre lon-
guement à cette question. M. Prutz a pris d'Aristophane la verve bruyante, la
farce bouffonne, les gros traits, tout ce qu'il est trop facile de s'approprier;
mais la gaieté naturelle, et surtout cette grâce qui enchantait Platon, M. Prutz
s'en est-il préoccupé un seul instant? Et puis, sous la farce même, sous les inven-
tions les plus folles, quel sens toujours sérieux chez le poëte athénien! On con-
naît le début célèbre du discours d'Alcibiade dans le Banquet, quand il commence
l'éloge de Socrate ; ces magnifiques paroles que Rabelais s'est appliquées à lui-
même au premier chapitre de Gargantua, n'est-ce pas à Aristophane surtout
qu'elles conviennent? « Je dis d'abord qu'il ressemble tout à fait à ces Silènes
EN ALLEMAGNE.
S05
qu'on voit exposés dans les ateliers de sculpteurs et que les artistes repré
sentent avec une flûte ou des pipeaux à la main, et dans l'iDtérieur desquels,
quand on les ouvre, en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve
renfermées des statues de divinités (1). » Eh bien! celte divinité cachée sous
une grossière enveloppe, cette divinité que saluait Alcibiade sous la laideur rail-
leuse de Socrate, où est-elle plus visible au dire des anciens, où est-elle plus
belle que dans Aristophane? Brisez la statue difforme, le dieu paraîtra! Il n'était
pas même besoin de briser la statue; elle s'entr'ouvrait de temps en temps et
laissait voir l'hôte immortel : c'était le cœur du citoyen, c'était l'imagination du
poète qui tout à coup éclatait sous le masque et illuminait la scène.
11 y a, en outre, un point de vue beaucoup trop oublié des jeunes poètes que
tentent les hardiesses de la comédie ancienne. En quoi consistait, je vous prie,
celte audace que vous prétendez reproduire? Qui a donné à Aristophane celle
réputation de droiture et de vrai courage? Aristophane était un citoyen dévoue el
l'ennemi résolu de cette démagogie sans frein au service de laquelle vous voulez
condamner sa muse. Quand l'auteur des Chevaliers attaque si énergiquemenl Gléon,
quand sa comédie devient comme un combat à mort, quel est son but, sinon de
travailler pour sa part à la rude éducation du peuple? Je comprends pourquoi il
ne ménage ni les leçons directes ni les railleries sans pitié ; je sais le secret de
cette plaisanterie implacable : il parle à un peuple mobile, passionné, livré aux
démagogues; il a besoin de frapper fort. Sa hardiesse et son courage, c'est d'avoir
bravé la popularité en face. J'iudique cette dernière et décisive différence enlre la
muse d'Aristophane et celle de H. Prutz.
La comédie ancienne, la comédie d'Aristophane introduite en Allemagne! est-ce
bien possible? est-ce là une tentative sérieuse? >~on, certes. Si la comédie politi-
que renaît un jour, il faut, encore une fois, qu'elle commence par se créer une
nouvelle forme, appropriée aux mœurs et à la civilisation modernes. Elle aban-
donnera au pamphlet les attaques personnelles; elle n'oubliera pas que, si l'art
est la transfiguration de la réalité, celte loi est plus impérieuse encore en ces
délicates madères. Elle étudiera les caractères, les passions; elle cherchera dans
le spectacle de la vie publique les éléments dont la poésie profitera; elle idéali-
sera sans cesse. On ne verra pas s'agiter sur la scène le masque d'un homme que
chacun pourra reconnaître, mais l'humanité même avec ses passions, ses ridicules,
ses faiblesses; l'ambition et la lâcheté, la convoitise et la déception seront mises
en jeu dans une fable naturelle et possible, sans qu'il en sorte jamais une allusion
injurieuse. Un Molière, dans notre société, ne manquerait pas à cette lâche, et ce
n'est pas lui qui prendrait une satire pour une comédie Celui qui a taillé si har-
diment des figures solides dans la confuse et flollante matière de la vie humaine,
celui qui, en faisant une peinture si franche de la noblesse et du peuple de son
temps, a représenté l'homme de lous les siècles, saurait bien retrouver aujour-
d'hui les éternelles passions de l'âme, avec le caractère particulier qu'elles emprun-
tent aux conditions d'une société nouvelle. Je crois comprendre que Monsieur de
Pourccaugtiac. George Dandin el le Bourgeois Gentilhomme ont elé au xvne siècle
d'admirables comédies politiques. Celte seule indication résume assez tout ce que
je viens de dire.
Mais si la comédie pure, la comédie de caractère, la peinture de la société et
(1) Platon, le Banquet, traduction de M. Cousin, t. VI.
p. 325.
006 DE LA COMÉDIE POLITIQUE
de la vie, n'a jamais réussi chez nos voisins, cette forme nouvelle que la comédie
peut ambitionner y sera-t-elle plus heureuse? Il est permis d'en douter. Jusqu'à
l'heure où il y aura quelque part, en Allemagne, à Berlin à Dresdç, à Munich, un
centre plus actif, un foyer plus complet, les Allemands seront toujours condamnés
à dire, comme le critique latin : In comœdia maxime claudicamus. Il y a place
dans l'Allemagne actuelle pour des pamphlets et des satires ; la situation est favo-
rable aux publicistes, elle ne l'est pas aux poètes comiques, aux artistes conscien-
cieux et désintéressés. Au milieu de difficultés si grandes, l'injure est certainement
plus facile que l'art élevé d'un Molière, et M. Prulz a cédé à une séduction in-
digne de la Muse, lise croit bien audacieux; audace menteuse, qui accuse, au con-
traire, la paresse du poëte, puisqu'il n'a compté que sur les plus mauvaises pas-
sions ! 11 semble que M. Prulz se soit dit : L'auteur des Nuées a bafoué Socrate;
j'insulterai M. de Schelling, la haine m'applaudira, et je serai protégé par le sou-
venir glorieux d'un maître immortel. Je ne doute pas qu'il ne soit vite désabusé;
l'Allemagne repoussera toujours de tels scandales. Il y a dans la correspondance
de Goethe avecZIter uneletlre curieuse sur ce point et qui merassure. Zelter écrit
à Goethe qu'on vient de publier à Berlin une comédie intitulée tes Quatre Vents,
comédie satirique dirigée contre le système de Hegel, et il raconte avec unedouleur
sentie l'affliction naïve qu'en eut Hegel, le découragement qui s'empara de lui pen-
dant quelques jours. Ce n'était là pourtant qu'une forme de la critique littéraire,
et depuis les Grenouilles d'Aristophane jusqu'aux Précieuses ridicules les exem-
ples ne manquent pas pour consacrer le droit du poëte. Ici, dans les Couches po-
litiques, y a-t il rien de semblable? Que diraient Goethe et Zelter? Est-ce le système
du philosophe qui est discuté gaiement? n'est-ce pas l'homme qui est traîné sur
la scène et brutalement outragé? Nous rions de bon cœur quand Sganarelle bâtonne
Marphurius; je délie un honnête homme de lire la pièce de M. Prutz sans que la
rougeur lui monte au front.
J'insiste, bien que cela puisse sembler inutile pour une thèse si évidente, j'in-
siste à dessein et parce que la situation présente de l'Allemagne n'offre que trop
de dangers sur ce point. La question a deux aspects, elle est à la fois littéraire et
politique. L'intérêt des lettres parle d'abord et veut qu'on réprouve nettement
celte grossière licence. Écoutez un homme qui a trop souvent cédé à ces haines
passionnées, et qui, à son tour, en a mille fois souffert : dans un traité vif et pres-
sant sur la satire, Voltaire dénonce ces honteuses habitudes qui déshonorent les
lettres; il se rappelle que ni en Allemagne, ni en Angleterre, ni en Italie, les écri-
vains n'ont renoncé à la dignité de la plume, et il s'écrie : « Les pays qui ont porté
les Copernic, les Ticho-Biahé, les Otto Guérick, les Leibnitz, les Bernouilli, les
Wolf, les Huyghens; ces pays où la poudre, les télescopes, l'imprimerie, les ma-
chines pneumatiques, ies pendules, etc., ont été inventés; ces pays que quelques-
uns de nos petits maîtres ont osé mépriser parce qu'on n'y faisait pas la révérence
si bien que chez nous; ces pays, dis-je, n'ont rien qui ressemble à ces recueils...
vous n'en trouverez pas un seul en Angleterre, malgré la liberté et la licence qui
y régnent. Vous n'en trouverez pas même en Italie, malgré le goût des Italiens
pour les pasquinades. » Eh bien ! l'Allemagne voudrait-elle donner un démenti à
l'éloge de Voltaire? Si la pièce de M. Prutz n'était pas énergiquement condamnée
par l'opinion, si l'auteur fondait, comme il y prétend, ce théâtre injurieux et
effronté, que le moment serait mal choisi pour cela! et combien cette direction de
la poésie serait aujourd'hui plus funeste que jamais ! L'Allemagne s'agite ; mille
EN ALLEMAGNE. 507
parlis sont aux prises, protestants, catholiques, amis des lumières, libéraux, dé-
magogues, athées, tant d'écoles, tant de sectes, tant d'armées en révolte! A la
faveur de ces troubles, d'où sortiront sans doute de grands biens, prenez garde,
ô poètes, d'introduire la haine; que ces conflits, utiles et féconds pour le renou-
vellement de l'Allemagne, ne coûtent rien à la sainteté de la Muse!
Pense-t-on d'ailleurs que de telles armes seraient victorieuses et qu'elles servi-
raient efficacement la régénération politique de ce pays? Ceux qui s'intéressent à
la cause libérale au delà du Rhin souffrent bien de ces tristes violences. La pièce
de M. Prulz a été poursuivie d'abord, et l'auteur accusé de lèse-m;ijesté: mais la
poursuite vient d'être abandonnée, il y a quelques jours, sur un ordre exprès du
roi de Prusse. Je le comprends sans peine, ces désordres font plus de bien que de
mal à l'autorité; ils décourageraient, si cela était possible, les défenseurs sérieux
du mouvement constitutionnel. Nous sommes un peu portés en France à voir dans
ce travail de l'Allemagne une suite, une régularité, qu'il aura un jour sans doute,
mais qui lui fait encore défaut en bien des endroits. Eh bien! quand nous rencon-
trons de telles œuvres, un doute nous arrête, et cette foi sympathique avec laquelle
nous suivions ses destinées hésite et se trouble en nous. Ce que nous ressentons
ainsi, comment tant de cœurs dévoués ne l'éprouveraienl-ils pas plus vivement
chez nos voisins? Répétons-le, ces excès sont plus dangereux pour la cause em-
brassée par le poêle que pour les ennemis qu'il attaque; et c'est pour cela qu'il
nous appartient de les blâmer sans ménagement. Nous ne voulons pas que les dé-
fenseurs honnêtes de la liberté véritable puissent être détournés de leur but par
ces violences qui les indignent, et que ce parti constitutionnel, à peine formé,
divisé encore sur bien des points, soit ébranié dans sa foi à l'heure des luttes dé-
cisives. Nous ne voulons pas nous-mêmes perdre cette confiance qui nous anime
et être entraîné peut-être à diminuer la valeur des choses. J'allais oublier de dire,
par exemple, que M. Prutz est toujours, malgré tant de fautes commises, un esprit
actif, laborieux, ardent, qu'il a rendu et peut rendre encore d'incontestables ser-
vices. Son Histoire du Journalisme en Allemagne, qui l'occupe aujourd'hui, et dont
un volume a paru, est un excellent travail qui demandera, quand il sera complet,
une étude attentive; je ne pardonne pas à M. Prulz de m'avoir fait oublier un
instant ses titres sérieux au milieu des remontrances si nombreuses que lui
devait une critique sincère. Pourquoi ne se dévouerait-il pas désormais à ces
fortes études? Il y a chez lui l'étoffe d'un publiciste; ce sont là ses premières
études, celles que lui indiquait sa vocation véritable. La poésie politique, au con-
traire, l'a mal servi; ses deux premiers recueils étaient médiocres, et cette comé-
die achèvera de discréditer sa muse. Si M. Prulz devait, comme nous le désirons,
revenir tout entier à ces travaux d'histoire et de philosophie, nous n'aurions pas
insisté si vivement sur sa tentative arislophancsque; mais cela était nécessaire.
M. Prutz annonce qu'il va persévérer dans celte voie; il veut tenir toutes les pro-
messes de la parabase et fonder en Allemagne le théâtre dont il s'imagine avoir
posé la première pierre indestructible. C'était le devoir d'une critique franche et
droite de lui signaler son erreur; il importait de proscrire énergiqiiemeul celte
satire injurieuse, celte comédie démagogique, impossible à nos mœurs, contraire
à la noblesse de l'art, et fatale surtout aux intérêts si sacrés de la cause libérale
en Allemagne.
Saint-René Taillandier.
DOCUMENTS NOUVEAUX
SUR
OLIVIER CROMWELL.
IROMWELL CHEF DE LA REPUBLIQUE D'ANGLETERRE.
( 1650-1658. — TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE. *)
Letters atid Speeches of Oliver Cromwell, with elucidations , etc.,
by Thomas Caklïle. — 2 vol. Londres, 1846.
Après la bataille de Worcester, le calvinisme vainqueur se divisait en deux frac-
tions : les hommes de guerre puritains, Cromwell à leur tête; les hommes de loi,
ayant derrière eux les presbytériens et le parlement.
Le long parlement siégeait toujours. Le vainqueur de Dunbar, de Worcester,
de Trédah, c'est-à-dire l'âme puritaine de l'Angleterre, le calvinisme incarné, se
trouvait donc en face d'une centaine de parlementaires, qui ne manquaient ni de
bravoure, ni de sagacité, ni de talent. Pendant que la destinée s'agitait sur le
champ de bataille, ils avaient administré avec vigueur, et l'opinion populaire avait
pour eux du respect ; c'étaient les premiers commis de l'état.
Cependant leurs qualités même n'avaient rien de royal, de dominante! de sou-
verain. Godwin le philosophe (2) et récemment M. Forsler (3) les ont trop vantés.
(1) Voyez la livraison du ôl décembre 1845 et celle du 15 février 1846.
(2) Histoire de la République, 3 vol.
(5) Hommes d'état de la République, 6 vol.
DOCUMENTS NOUVEAUX SUR OLIVIER CROMWELL. a 09
Nul d'entre eux ne s'élevait à la hauteur de Cromwell, — ni le pesant Bulstrode,
rempli d'argulies pédanlesques, heureux de sa gravité magistrale et de sa robe
de juge; — ni le vieux avocat Saint-John, a au nez crochu, à la phrase tortue, »
fanatique sombre et avare dans sa vieillesse; — ni le métaphysicien Vane, subtil
constructeur de nuages, et portant dans la vie réelle cet amour des abstractions,
cette active subtilité d'intelligence qui embarrasse la vie pratique au lieu de la
servir; — ni le plus brillant et le plus puissant d'entre eux, Henri Marten, qui,
plaisant à tous et même se faisant craindre, ne pouvait diriger personne ou se
faire obéir, faute de dignité, d'aplomb et de sérieux. Il n'était pas sans analogie
avec notre Camille Desmoulins; c'était, pour le dire en passant, un des plus cu-
rieux et des plus aimables personnages de cette grave et terrible époque. Poète,
homme de sens, de cœur et d'esprit vif, ce petit homme, que les contemporains
nous représentent « toujours droit sur les reins et bien serré dans ses habits, »
changeait par une saillie et un à-propos le cours des discussions parlementaires;
le feu de ses bons mots a traversé deux siècles sans s'éteindre. L'indomptable
railleur avait toujours dans sa poche des chansons contre les royalistes et de
belles odes en faveur de la république. Mais comment en faire un roi? Il n'est pas
sérieux.
Ce roi sera Cromwell. Il arrive du champ de bataille de Worcester le 16 sep-
tembre 1654, et trouve un parlement qui, depuis le mois d'avril 1649, devrait ne
plus siéger, mais qui a pris un moyen excellent de continuer sa vie, celui de s'as-
sembler tous les mercredis pour ne rien faire, ou, comme le dit Henri Marten,
« pour considérer ce qu'il y aurait à faire. » Le peuple, qui n'appelle Cromwell
que le général, a pour ce débris de parlement immobile une désignation moins
polie, il le nomme le croupion. Afin d'arrêter les mauvais discours, et par l'insti-
gation de Cromwell, l'assemblée décide qu'elle vivra trois ans de plus, et là, pen-
dant trente et un mois, les éléments confusément entassés du puritanisme, de la
monarchie et de la démocratie, essaient de se débrouiller, mais en vain. Les hommes
d'armes veulent une république avec Cromwell pour chef. Les hommes de loi
accepteraient soit Cromwell, soit un fils du roi, avec un gouvernement mixte.
Cromwell tient plusieurs conférences, où l'on parle beaucoup, et qui n'aboutissent
à rien, selon la coutume; il ne se déclare ni pour la république, ni contre elle, écar-
tant seulement le nom des Stuarts, et réclamant comme nécessaire un pouvoir
fort et centralisé.
Pendant ce temps, les terribles matelots puritains balaient la mer, font respecter
le pavillon et enivrent le peuple d'orgueil; les gens de loi et les commissaires de
la république vendgnl les biens nationaux des royalistes réfractaires, et reçoivent
les amendes exigées de tous les gentilshommes qui ont servi le roi Stuart. On abuse
fort de ce droit d'exaction ; l'avidité s'en mêle, et, grâce à la chicane des hommes
de loi, plus d'un honnête bourgeois est confondu avec les royalistes; on spécule
sur la terreur publique ; chacun des membres du croupion reçoit dans la matinée
trente ou quarante solliciteurs. C'est alors que les chefs de l'armée, qui sont
aussi les meneurs du puritanisme, adressent à Cromwell une pétition contre ce
débris d'assemblée, et demandent la régénération totale du gouvernement. Le ton
de la prière et celui de la menace se mêlaient dans ce document étrange qui ef-
fraya les parlementaires. « La chose est dangereuse, dit Bulstrode à Cromwell;
prenez-y garde, arrêtez cela. » Cromwell n'arrêta rien, tout au contraire. Cette
force militaire, son appui et son instrument, allait détruire à son bénéfice les
tome i. 35
510 DOCUMENT» NOUVEAUX
parleurs des communes. Il chargea leur président Lenthall de remercier les offi-
ciers, et Carlyle, qui ne manque jamais une occasion de bouffonnerie, s'arrête
pour dire à ce pauvre président : « Votre discours, seigneur, a dû vous faire au-
tant de plaisir qu'un bel âne en éprouve en mangeant des chardons! »
L'assemblée comprend le mécontentement populaire, prévoit le sort qui lui est
réservé, et, après avoir travaillé pendant des mois et des années avec une proces-
sionnelle lenteur à l'acte constitutif, elle s'éveille tout à coup, et veut achever ce
bill à l'instant même. Il faudrait satisfaire tout le monde; la chose est difficile.
Presbytériens qui voudraient revenir au pouvoir, hommes de loi qui voudraient le
garder, officiers puritains qui demandent avant tout le calvinisme pur et l'examen
libre, ne s'accordent pas aisément, et le bill qui leur plairait également est une
impossible chimère. On ne convient que d'un fait et d'une clause agréables à tous
les membres de l'assemblée, c'est que le croupion lui-même, transformé en comité
électoral, décidera de la validité des élections, manière ingénieuse de se continuer
et de se perpétuer. De nouvelles conférences se tiennent chez Cromwell, et là les
officiers, devenus plus véhéments, jurent, à la barbe des membres des communes
qui y assistent, que le croupion sera détruit. Le général se tait; il attend, sachant
bien que les choses ne peuvent se décider qu'en sa faveur. Nous sommes au
20 avril 1653.
Le juge Bulstrode, qui , la veille, est rentré chez lui o les larmes aux yeux, »
vient chercher le matin Cromwell, qu'il trouve dans son salon, « en habit noir et
en bas gris de filoselle, » attendant les parlementaires, qui doivent avoir une nou-
velle conférence avec les officiers. Ces membres ne viennent pas; ils ont résolu de
passer leur bill et de lui donner force de loi. Pendant qu'ils se dépêchent de ter-
miner cet acte, qui tuera Cromwell et ses officiers, Cromwell, qui a peine à croire
ce qu'on lui rapporte, fait venir une compagnie de mousquetaires de son propre
régiment , et s'écrie : « Ce n'est pas honnête ; non, ce n'est pas de l'honnêteté la
plus vulgaire;» et marche droit à la chambre. Elle ne se composait que de cin-
quante-trois personnes; on y débattait le bill qui allait passer, quand Cromwell
entra et se mit à sa place ordinaire. Cette scène décisive doit aux recherches du
nouvel historien quelques faits nouveaux, de peu d'importance.
Après avoir écouté quelque temps le débat, il fit signe à Harrison, qui vint se
placer près de lui. Pendant un quart d'heure, il garda le silence; mais, quand la
question suivante fut mise aux voix : e Le bill passera-t-il ? » il fit signe à Harri-
son, et dit: « Voici le moment; il le faut, je le ferai. » Puis il se leva, mit son
chapeau sur la table, et parla d'abord et assez longtemps en faveur du parlement;
puis, changeant de ton, il lui rappela ses fautes, ses dénis de^ustice, son égoïsme
et toutes ses iniquités; il s'échauffa jusqu'à la colère et jusqu'à l'injure. Sir Peter
Wentworth le rappelle à l'ordre. « Ce langage est étrange, dit-il, inaccoutumé
dans les murs du parlement et de la part d'un homme qui avait notre confiance,
que nous avons si hautement honoré, d'un homme... — Allons! allons! s'écria le
général de tous ses poumons, nous en avons assez, je vais finir tout cela, et faire
taire les bavards ; » et, s'avançant jusqu'au centre de la chambre, enfonçant son
chapeau, frappant du pied le parquet : « Vous ne devez pas siéger ici plus long-
temps, vous allez céder la place à de meilleurs hommes; faites-les entrer! » Et, sur
l'ordre de Harrison , trente mousquetaires, terribles vétérans des guerres civiles,
se rangent sur deux lignes et portent les armes. La fureur de Cromwell éclate en-
core : « Vous vous appelez un parlement! leur dit-il; vous n'en êtes pas un; je le
SUR OLIVIER CROMWEIL. 51 1
répète, vous n'êtes pas un parlement: vous avez parmi vous des ivrognes, » — et
son regard tombe sur ce pauvre M. Chaloner. — i Vous avez des coureurs de
filles, » — et il se tourne vers le petit Henri Marten, qui avait dans son tempéra-
ment un peu du faune et du poète. — « Vous avez des corrompus, » — et il re-
garde Bulstrode; — « des gens scandaleux, qui font honte à l'Évangile! Et vous
seriez un parlement du peuple de Dieu ! Allez ! partez ! qu'on n'entende plus parler
de vous ! au nom de Dieu, allez! »
Tous les membres se sont levés, et le général, soulevant la masse d'argent qui
repose sur la table, symbole sacré du pouvoir de9 communes : « Que ferons-nous
de ce joujou? Emportez-le! » — Il le donna à un mousquetaire. Puis, voyant que
le président ou orateur Lenthall ne quitte pas son siège : « Faites-le descendre,
dit-il à Harrison. — Je ne céderai qu'à la force! — Eh bien! reprend Harrison,
je vais vous donner la main !» — On sait le reste, et ce 18 brumaire a été décrit
plusieurs fois avec une exactitude et une similitude de détails qui ne laisse aucun
doute sur leur authenticité. On a dit que Cromwell y avait joué la comédie. Je
crois tout simplement qu'il était fort en colère de ce qu'on avait voulu le gagner
de vitesse et le duper. Celte colère de Cromwell était grande , et je ne puis la
croire exagérée ni factice; ce qui est certain, c'est que les sénateurs disparurent
comme un rêve s'efface, qu'on n'entendit plus parler d'eux, que la nation ne prit
nullement leur défense. « A leur départ, disait Cromwell en riant de son rire
sérieux qui était fort redoutable, je n'entendis pas un chien aboyer! »
Il se calma dès que cette singulière bataille fut gagnée; le jour même, le
23 avril 1653, il s'occupait des intérêts locaux de ces marécages dont il avait été
a seigneur » dans sa jeunesse, et il traçait de sa main la lettre suivante, que
M. Carlyle a retrouvée manuscrite et autographe dans les archives de Sergeanl's
Inn à Londres. Il avait fait continuer, dans sa province, ces travaux de dessèche-
ment et cette construction de levées (new Bcdford level) que les ingénieurs anglais
achèvent aujourd'hui et dont nous avons parlé ; il était même entré de ses deniers
dans une compagnie d'entrepreneurs (adventurers) chargés de ces travaux. Les
propriétaires des terrains adjacents, se trouvant lésés par le mouvement des
terres , avaient réclamé des indemnités et un arbitrage que le parlement avait
promis et fait attendre; puis, fatiguées de ces délais, les populations s'étaient
ameutées; elles avaient détruit les tranchées, bouleversé les travaux et dispersé
les travailleurs, ce que Cromwell ne voulut pas souffrir. En sortant de la chambre
des communes, dont il avait mis « la clef dans sa poche, e il écrivit donc :
A M. Parker, agent de la compagnie des entrepreneurs pour le dessèchement des
marécages.
s Whiiehall, 23 avril 1653.
» Monsieur Parker,
» J'apprends que quelques gens de désordre ont commis de graves dommages
dans le comté de Cambridge, du côté de Swaftham et de Bolsham, qu'ils ont ren-
versé les travaux commencés par les entrepreneurs, et menacé les ouvriers qu'on
emploie de ce côté-là. Je vous prie d'envoyer un de mes régiments avec un capi-
taine, qui emploiera tous les moyens pour faire rentrer la population dans l'ordre,
et qui lui dira que personne ne doit susciter de trouble, que cela ne peut être
souffert; mais que, si les entrepreneurs causent du tort à quelqu'un, plainte doi'
512 DOCUMENTS NOUVEAUX
être portée, qu'alors on prendra les mesures que l'équité réclame, et que justice
sera faite. Je reste
» Votre bon ami ,
» Olivier Cromwell. »
Aussitôt après, cent quarante lettres de convocation sont adressées aux notables
puritains dont Cromwell et ses officiers se croient sûrs, et qui tous , à l'exception
de deux seulement , répondent à son appel; personne ne réclame, tant est réelle
l'analogie de ses vues et de celles qui sont le fonds même du calvinisme bour-
geois. « On y trouvait, dit Clarendon, des hommes estimés et des propriétaires. »
— « Beaucoup d'entre eux, ajoute Bulstrode ( un des membres du croupion qui
vient de succomber), avaient du savoir et de la fortune. » C'est parmi ces hommes
que siégeait le tanneur Barbone, homme opulent, d'une piété sévère, dont le ma-
gasin était un des plus achalandés de Fleet-Street; les mauvais plaisants, défigu-
rant son nom, le nommèrent Barebone (ossement sec), et donnèrent ce sobriquet
au parlement dont il faisait partie. D'autres puritains, fort considérables dans leur
temps, Ireton l'alderman, Jaffray d'Aberdeen, Swinton d'Edimbourg, le célèbre
amiral Blake, le poète biblique Rouse, prévôt d'Éton, et dont les vieux hymnes se
chantent encore dans les solitudes d'Ecosse, s'y trouvaient à côté d'Ashley Cooper,
qui devint lord Shaftsbury, de Charles Howard, et du colonel Edouard Montagué,
qui, tous trois, firent souche; les descendants de ces républicains sont aujour-
d'hui pairs d'Angleterre.
Le parlement Barebone, comme l'histoire l'a nommé par mépris, s'assemble, et
ne dure que cinq mois. Incapable de s'accorder, fatigué d'une situation inférieure
que domine la volonté de Cromwell, ce parlement se détruit lui-même et demande
un roi à grands cris. A cinquante-quatre ans, le fermier puritain, « dont les che-
veux châtains tirent sur le gris, » dit Maidstone, mais dont la vigueur n'est pas
affaiblie, est installé solennellement comme lord protecteur des trois-royaumes.
Le premier homme de la nation , le king, kœnning, canniny, knowing, l'homme
qui « peut et qui sait, » est enfin trouvé, et tout se tait, et tout se calme, et tout
repose, excepté dans le fond de quelques tavernes obscures, où les débris du mys-
ticisme anarchique se remuent avec une sourde fureur. Soixante ordonnances
émanent l'une après l'autre de la chancellerie du protecteur. Des traités de paix
sont signés avec les puissances étrangères. La France, même l'Espagne, envoient
des ambassades. La Hollande, la Suède, le Danemark, le Portugal reconnaissent
Cromwell. Il quitte « le Poulailler de Henri VIII » et va loger à Whiteball, dans
le palais même des Stuarts. C'est à cette époque qu'il adresse à Richard Mayor,
qui veut lui faire faire une acquisition avantageuse de propriétés, la lettre suivante :
Pour mon bon frère Richard Mayor, ccuyer, à Hursley, dans le Hampshire,
cette lettre.
« Whitehall, 4 mai 1654.
» Cher frère ,
» J'ai reçu votre aimable lettre et je vous en remercie. S'il était convenable de
poursuivre cette affaire, vous n'en auriez eu que la peine et non la dépense, car
vraiment ma terre d'Essex et quelque argent que j'ai entre les mains y auraient
été employés.
SUR OLIVIER CROMWELL. 513
» Mais, en vérité, j'ai répugnance à courir après les choses du monde, lorsque
le Seigneur m'a comblé de lant de faveurs que je n'ai pas demandées, et je ré-
pugne à faire penser aux hommes que je cours après ces choses, ce qu'ils ne
manqueront pas de croire pour peu que vous vous mêliez de l'affaire (car ils le
sauront de manière ou d'autre); je répugne tant à cela que, véritablement, je
n'ose ni agir en cette chose ni m'en mêler. Ainsi, je vous ai dit ma pensée toute
nue. Ma tendre amitié à vous et à ma sœur, mes bénédictions et mon amitié à ma
chère Dorothée et à son enfant, mon amitié à tous.
» Je suis votre frère affectionné ,
» Olivier P. »
Cependant le puritanisme anglais, dont Cromwell tient le gouvernail, suit une
route prospère. On procède à la première élection régulière qui ait eu lieu depuis
quarante ans. Elle envoie au parlement quatre cents membres, dont trente Écos-
sais, (rente Irlandais; la majorité en est presbytérienne et constitutionnelle.
Cromwell, après le serment prêté, vient ouvrir ce parlement. — « Vous êtes réunis,
messieurs, dit-il aux communes, pour le plus grand objet dont l'Angleterre ait
été témoin. Vous avez sur les épaules les intérêts de trois grandes nations et de
tous les domaines qui dépendent d'elles. Et vraiment, je crois pouvoir le dire sans
exagération, vous avez sur les épaules l'intérêt du christianisme sur la face du
globe.... » Ces paroles servent de début à un discours marqué d'un bout à l'autre
du même caractère de sagacité, de simplicité et de force. Il réclame des députés
la « conservation de l'Angleterre, » d'une part la « sainteté, » de l'autre la « dis-
cipline. » Il blâme du même coup et à la fois le presbytéranisme despotique qui
imposerait aux consciences une loi uniforme et violente, et le mysticisme anar-
chique qui livrerait la société aux utopies des rêveurs. C'est en d'autres mots et
sous d'autres formes la situation même des temps modernes, où l'ordre essaie de
s'asseoir et de se compléter entre l'effervescence des volontés individuelles et
l'abus de l'autorité centrale. « Il y avait, dit Cromwell, trop de sévérité et de
dureté dans le vieux système (l'uniformité presbytérienne) ; oui, trop de domina-
tion en matière de conscience, un esprit peu chrétien dans tous les temps, et qui
ne convient nullement à celui-ci. Quoi! refuser la liberté de conscience à ceux
qui l'ont achetée de leur sang, à ceux qui ont acheté la liberté civile et religieuse
des gens même qui voudraient les tyranniser! » Le despotisme presbytérien et
l'intolérance une fois écrasés, Cromwell se retourne vers les puritains extrêmes,
les anarchistes bibliques, qu'il traite moins rudement', la plupart sont ses anciens
amis : — « Ceci est une erreur plus subtile et plus raffinée, et qui a déçu beau-
coup de gens d'intégrité et de mérite , beaucoup de gens sincères Ils ont des
prétentions spiritualistes très-hautes; ils espèrent le règne du Christ sur la terre.
Ce règne n'arrivera que lorsque l'esprit saint aura subjugué, vaincu et effacé
toute iniquité terrestre, lorsque l'éternelle et complète justice disposera du monde ;
alors nous approcherons de cette gloire, mais non auparavant!... Sous ce prétexte,
un homme ou plusieurs hommes ont-ils le droit de dire qu'ils sont les seuls
propres à faire des lois et à gouverner les nations0 les seuls qui puissent régler
la propriété et la liberté? Cela est insoutenable! Qu'ils nous apportent donc d'ir-
réfragables preuves de leur mission et des manifestations claires de la volonté de
Dieu! S'ils gardaient leurs idées en eux-mêmes et leurs théories (îiolions), on les
laisserait tranquilles, elles ne pourraient nuire qu'à ceux dont l'esprit les a cou-
514 DOCUMENTS NOUVEAUX
çues. Mais que l'on en vienne à la pratique, et que l'on nous dise que la liberté et
la propriété ne s'accordent point avec le règne du Christ, qu'il faut abolir la loi,
la subvenir, peut-être la remplacer par la loi judaïque, au lieu de nos lois, à
nous, que nous connaissons!... non, cela n'est point supportable! Quand de telles
idées veulent régner, il est temps alors que le magistrat s'en mêle. Si de plus on
met tout en œuvre pour bouleverser les choses, famille contre famille, mari contre
femme, parents contre enfants; si l'on ne répèle que ces mots : Révolutionnez,
révolutionnez, révolutionnez (overturn, overturn, overturn), oh! alors, je dis que
l'ennemi public veille, et que le magistral doit s'en mêler! » Telle est en général
l'éloquence publique de Cromwell, pleine de sens et de choses. Pour trouver de
telles paroles obscures et équivoques, il faut certes avoir grande envie de ne pas
comprendre.
Quand ce discours fut achevé, dit un vieux journal, « les membres du parle-
ment firent hum (1) ! et témoignèrent leur contentement et leur satisfaction par
des expressions singulières. » Cette satisfaction mutuelle ne dura pas longtemps.
A peine assemblé, le parlement se mit à délibérer ardemment, « de huit heures
du matin à huit heures du soir, dit Guibon Goddard, et tous les jours, pour savoir
s'il avait raison de siéger, » si le gouvernement appartenait à un seul homme ou
à plusieurs, et dans quelles proportions ; ce qui ruinait la base même du protec-
torat et déplaisait assurément à celui que l'on ébranlait ainsi. Huit jours après
l'ouverture de cette chambre, « je voulus, dit un membre (ce même Guibon God-
dard, qui a laissé des notes intéressantes), me rendre à Westminster, et je trouvai
la porte des communes fermée, des sentinelles devant. — On ne passe pas, me
dit-on ; si vous êtes membre, vous pouvez vous rendre à la chambre peinte, où le
protecteur va se trouver. — J'y allai. Entre neuf et dix heures, il arriva avec son
escorte d'officiers, de hallebardes et de gardes du corps, s'assit couvert sous le
dais, et parla une heure et demie. »
Nous entrons dans une portion nouvelle du travail de Carlyle, la collation et la
reproduction exacte des discours publics tenus par Cromwell, travail excellent
qui présente le fermier puritain, chef politique de l'Angleterre, sous une face en-
tièrement nouvelle. Ces discours improvisés, que Cromwell n'a jamais corrigés
ni revus, avaient été publiés sans poncluation, sans exactitude, mêlés d'interpola-
tions et de commentaires ridicules, dont les reporters avaient orné l'original, et
complètement défigurés. Carlyle a consulté les registres des communes, les pam-
phlets de l'époque, les notes manuscrites de quelques membres des divers parle-
ments du protectorat, et les a restitués avec un très-grand soin. Il résulte de ce
travail que les circonlocutions ambiguës attribuées à Cromwell ne lui appartien-
nent nullement.
Ces discours sont fort simples et ne portent aucune trace d'hypocrisie ou de
charlatanisme. Il ne dissimule pas son origine; il n'est qu'un soldat et se regarde
comme un soldat de Dieu. Une grande énergie, une clarté parfaite, un besoin ar-
dent et quelquefois extrême de bien faire comprendre et de mettre en relief sa
pensée, de fréquentes répétitions de mots, tels en sont les principaux caractères.
Il a souvent peine à rendre ce qu'il médite; on assiste au travail confus d'un esprit
qui se cherche, on sent que le métier d'orateur le gêne; plus l'idée qui le tour-
mente est profonde, étrange ou élevée, plus les angoisses de cet enfantement se
(1) Parliameninry history, XX. 318, 33.
SUR OLIVIER CROMWELL. 515
laissent sentir. C'est par une subtilité inadmissible que l'on accuse d'obscurité
volontaire les embarras de diction et les périphrases de ce fermier mystique étonné
de sa puissance. Un autre genre d'obscurité résulte de l'emploi fervent des pa-
roles bibliques qu'il emprunte surtout à David, Isaïe et Jérémie, et qui donnent
aux discours de cet autre Mahomet une couleur tout orientale. Ainsi, dans la salle
de Whitehall, le dos à la fenêtre, ayant ses officiers rangés à sa droite et à sa
gauche, et devant lui la table au tapis vert entourée des notables puritains qu'il a
convoqués, il énumère la série de miracles providentiels dont il a été l'instru-
ment, et entonne tout à coup, comme sur le champ de bataille de Dunbar, le
psaume du triomphe: « Oui! la victoire, s'écrie-t-il, est excessivement grande, et
ce que Dieu accomplit est extrêmement haut. La fin de ce psaume frappe à mon
cœur, et, j'en suis sûr, aux vôtres : — « Dieu foudroie les montagnes comme les
collines, et elles tremblent... Dieu lui-même a sa colline, élevée comme la colline
de Bashan, et les chariots de Dieu sont vingt mille et les anges plus de mille, et
Dieu demeurera sur cette colline pour toujours î »
Ensuite il reprend avec sa familiarité d'homme populaire : « Je suis bien fâché
de vous en avoir dit si long dans une chambre si étroite, et il fait bien chaud ! »
ce qui n'empêche pas les paroles précédentes d'être fort éloquentes, y compris le
verset de ce psaume qui a frappe au cœur de Cromwell et de ceux qui l'écoutent. »
(It closeth with my heart.)
Quand il veut expliquer son élévation et faire comprendre par quel enchaînement
fatal et nécessaire il est parvenu au suprême pouvoir : <c Je suis un homme, dit-il
(vous le savez; pour moi, certes, je m'en souviens), qui de mon premier grade ai
monté successivement et été porté à des fonctions de confiance plus haute. D'abord
capitaine de cavalerie, j'ai travaillé à faire de mon mieux, et Dieu m'a protégé
comme il lui a plu. J'ai eu une idée fort simple et ingénue, — que des hommes
très-grands et très-sages, même très-honnêtes, ont jugée commune et presque
idiote, — l'idée de me faire aider par des instruments qui eussent les mêmes vues
que moi. Je vais vous dire toute la vérité : j'avais alors un ami, homme très-esti-
mable, — une très-noble personne, — dont la mémoire, j'en suis sûr, est chère à
tous, — M. John Hampden. Quand nous commençâmes cette entreprise, je vis
que nos hommes étaient partout battus. Je le vis, et je demandai que l'on ajoutât
quelques régiments à l'armée de milord Essex ; je lui dis que je pourrais y mettre
des hommes qui, selon moi, auraient en eux l'Esprit qu'il fallait pour avancer un
peu l'œuvre. C'est très-vrai ce que je vous dis; Dieu sait si c'est vrai! — « Vos
soldats, lui dis-je, sont la plupart de vieux domestiques, des garçons d'auberge et
de telles gens; — et, quant à nos ennemis, ce sont fils de gentilshommes, cadets
de famille, hommes de qualité, et croyez-vous que les courages de personnes de
ce genre seront de force contre des cavaliers ayant honneur, bravoure et résolu-
tion?» — En vérité, je lui représentai cela selon ma conscience, et je lui dis : —
« Il faut que vos hommes aient un Esprit, — ne prenez pas en mal mes paroles,
— un Esprit qui aille aussi loin que peuvent aller ces gentilshommes, sans quoi
vous serez battus, toujours battus! » — Réellement, je lui dis cela. C'était un
homme prudent et honorable, et il me répondit que j'avais une bonne idée, mais
qu'elle était impraticable. Je repris que je pourrais l'y aider tant soit peu, et je
le fis. Et en vérité il faut bien que je le dise, — attribuez-le à qui vous voudrez!
— je réussis à enrégimenter des hommes qui avaient la crainte de Dieu devant les
yeux et de la conscience dans ce qu'ils faisaient, et depuis ce jour jusqu'à présent
51 G DOCUMENTS NOUVEAUX
ils ne furent jamais battus, mais toujours battants, dès qu'ils se mettaient de la
partie! Et vraiment il y a là de quoi louer Dieu, et cela peut vous apprendre à
choisir ceux qui sont religieux et saints. Et il y en a tant, parmi eux, de paisi-
bles, d'honnêtes, prêts à vivre sous un gouvernement réglé, à obéir aux magistrats
et aux autorités, selon la loi de l'Évangile! De la sainteté! non, il n'y en a pas,
je n'en reconnais pas hors de ce cercle! Sans l'esprit d'ordre et de discipline,
que l'on dise ce que l'on voudra, il n'y a qu'esprit diabolique, démoniaque et qui
vient des profondeurs de Satan! »
Ainsi s'explique Cromwell devant le parlement sur les événements de sa vie.
Rien n'est moins obscur. Il mérite d'être roi, selon lui, et il Test devenu pour avoir
donné une âme à l'armée protestante et créé Yesprit des troupes populaires. Il
soutiendra jusqu'à la mort l'ordre et la discipline d'une part, la liberté calviniste
de l'autre.
C'est à propos de cette obscurité prétendue des discours tenus par Cromwell et
laborieusement improvisés, que Thomas Carlyle s'amuse à comparer en cinq lon-
gues pages les labeurs artificieux de la rhétorique et ceux d'une conviction qui se
dépêtre lentement au sein d'une diction inexpérimentée et incertaine; l'étrange
commentateur s'écrie : « Art du discours! art du discours! fantôme rhétorique à
deux jambes! blasphème scandaleux! avortement de la nature! va-t'en! Cède la
place à l'intelligibilité, à la véracité de ces paroles, à la splendeur du vrai et à
l'héroïque profondeur de cet homme qui parle et qui a quelque chose à dire! Et
toi, singe de la mer morte, rhéteur, ne regarde pas de ton œil louche dans le saint
des saints! Tu ne vas pas jusqu'au fond! » Quelque jugement que l'on porte sur
ce dithyrambe bouffon, il reste prouvé que Cromwell, violent dans l'emploi de sa
ruse hardie, était sincère quant à son but, et persuadé de la nécessité fatale de sa
mission.
Quant au talent de l'orateur, Cromwell n'a pas la moindre prétention; il sait
ce qui lui manque, il avoue son embarras et son peu d'habileté dans ce genre.
« Je n'ai pas étudié, dit-il au parlement, l'art de rhétorique; je n'ai pas grande
liaison avec les rhéteurs ni avec leur marchandise (what Ihey deal wiih) des
paroles! — Vrai, messieurs, vrai, notre affaire ici est de parler choses (speak
things). La dispensalion de Dieu qui est sur nous le veut ainsi... La première
chose dont j'ai à parler, c'est la conservation... le droit d'être, le droit de nature...
Il faut conserver l'Angleterre; comment la conserverons-nous? comment existe-
rons-nous? C'est ce que je vais examiner. » Sous quelque phraséologie grossière
ou mal enchaînée que de telles idées se cachent, c'est de l'éloquence politique
toute pure, l'éloquence des choses et des faits. Il frappe toujours au but.
Ayant donc convoqué les communes, coupables, selon lui, d'ébranler sa nouvelle
autorité en recherchant trop curieusement les causes de son pouvoir, il leur dit
avec beaucoup de simplicité qu'on l'a a porté au trône, qu'on l'a prié de l'accep-
ter, qu'il n'y a plus à reculer aujourd'hui; » puisqu'on le lui a donné, il faut le lui
rendre possible. Après une installation solennelle, un consentement général et un
parti pris, il est trop tard pour discuter les bases d'un gouvernement accepté.
Que ce parlement un peu pédantesque et qui remue imprudemment de telles ques-
tions y prenne bien garde; la dissolution n'est pas loin. Pendant que « le gouver-
nement du protecteur, comme dit le Correspondant de Bruxelles, devient plus
formidable et plus important qu'il n'a jamais été aux yeux de toutes les nations, »
Cromwell, toujours maître de son armée et de ses saints, laissera-t-il vivre ce
SUR OLIVIER CROMWELL. 317
parlement qui ne concourt pas à augmenter la prépondérance de la nation, — un
parlement qui s'amuse à bâtir des constitutions sur le papier, qui brûle un ou
deux hérétiques, chose assez inutile en soi, et qui ne donne pas d'argent, chose
nécessaire? Non. C'est ce qu'il leur dit d'une façon fort verte, assez brutale et
très-peu oratoire :
« Je ne me suis point appelé à cette place. Je le répète, je ne me suis point ap-
pelé à cette place ! De cela Dieu m'est témoin, — et j'ai beaucoup de témoins qui,
je le crois, offriraient leur vie et porteraient témoignage de cela. Non, je ne me
suis point appelé à cette place ! et, lorsque j'y suis, ce n'est pas moi seul qui porte
témoignage pour moi-même ou pour mon office; c'est Dieu et le peuple de ces
nations qui ont aussi porté témoignage pour mon office et pour moi. Si Dieu m'y
a appelé et si le peuple porte témoignage pour moi, — Dieu et le peuple me
l'ôleront, autrement je ne le quitterai pas! Je serais infidèle au dépôt que Dieu
m'a confié et à l'intérêt du peuple si je le quittais.
» Que je ne me suis point appelé moi-même à cette place, voilà ma première
assertion.
» Que je ne me porte pas témoignage pour moi-même, mais que j'ai beaucoup
de témoins, voilà ma seconde. Je vais prendre la liberté de vous parler plus au
long de ces deux choses. — Pour rendre mes assertions plus claires et plus intel-
ligibles, permettez moi de remonter un peu en arrière.
» J'étais gentilhomme de naissance, ne vivant ni dans une grande splendeur ni
dans l'obscurité. J'ai été appelé à plusieurs emplois dans la nation, pour servir
dans le parlement et dans d'autres emplois, et, — afin d'entrer dans d'autres dé-
tails, — je me suis efforcé de remplir, dans ces services, le devoir d'un honnête
homme envers Dieu, dans l'intérêt de son peuple et envers la chose publique
(commonwealth) ; j'ai eu à cette époque une approbation suffisante dans les cœurs
des hommes, et j'en ai reçu quelques preuves. Je ne veux pas raconter toutes les
époques, les circonstances et les occasions qui, par la volonté de Dieu, m'ont appelé
à l'y servir, ni la présence et les bénédictions de Dieu qui en ont porté témoignage.
» Ayant eu quelques occasions de voir, avec mes frères et compatriotes, une
heureuse fin mise à vos guerres violentes et à nos débats opiniâtres contre l'ennemi
commun, j'espérais, dans la vie privée, recueillir avec mes frères les fruits et les
compensations de nos fatigues et de nos dangers, à savoir, jouir de la paix et de la
liberté, et des privilèges d'un chrétien et d'un homme à peu près sur le pied d'éga-
lité avec les autres, selon ce qu'il plairait à Dieu de me dispenser. Quand, dis-je,
Dieu mit fin à nos guerres, ou du moins les amena à une issue qui faisait espérer
d'en voir bientôt la fin, — après le combat de Worcester, — je vins à Londres
pour rendre mes hommages et mes devoirs au parlement alors assemblé, espérant
que tous les esprits seraient disposés à faire ce qui semblait la volonté de Dieu, à
savoir, donner la paix et le repos à son peuple, et particulièrement à ceux qui
avaient répandu le plus de leur sang dans l'exécution des affaires militaires.
— Je fus trompé dans mon attente, l'issue ne fut pas telle. [Murmures étouffés de
Bradshaw et compagnie.] Malgré tous les charlatanismes et les fausses représen-
tations, l'issue ne fut pas telle, elle ne le fut pas.
» Je puis le dire dans la simplicité de mon âme, je n'aime pas, je n'aime pas,
— je n'ai pas voulu le faire dans mon discours précédent, — je dis que je n'aime
pas à fouiller les plaies, à découvrir la nudité! Le point auquel je veux en venir
518 DOCUMENTS NOUVEAUX
est ceci : j'espérais obtenir la permission, quant à moi, de me retirer dans la vie
privée. Je demandai à être quitte de ma charge; je l'ai redemandé et redemandé,
et que Dieu soit jupe entre moi et tous les hommes si je mens en cette affaire. Il
est connu de beaucoup que je ne mens pas quant aux faits; mais, si je mens en
mon cœur en cherchant à vous représenter ce qui n'était pas en mon cœur, de
cela que le Seigneur soit juge. Que les hommes sans charité, qui mesurent les
autres d'après eux-mêmes, jugent comme ils voudront. Pour les faits, c'est vrai.
Quant à la sincérité et l'intégrité de mon cœur dans ce désir, j'en appelle au grand
juge! — Mais je ne pus obtenir ce que je demandais, ce après quoi mon âme sou-
pirait, et la pure vérité est que beaucoup étaient d'opinion que ma demande ne
pouvait pas êlre accordée. »
Maintenant qu'on l'a porté au pouvoir et qu'on l'a fait ce qu'il est, il ne quit-
tera pas la place. Il exige que ceux qu'il a convoqués reconnaissent l'autorité qui
les convoque, et il continue :
<( Je suis fâché, je suis fâché, je suis mortellement fâché qu'il y ait sujet à cela,
mais il y a sujet, et, si vous ne donne/ pas satisfaction dans les choses que l'on
vous demande raisonnablement, moi, pour ma part, je ferai ce qui convient à mon
devoir, et je demanderai conseil à Dieu. — Voici donc quelque chose (montrant
un pnrcheymn écrit) qui vous sera présenté, et qui, je l'espère, suffira, avec les
qualifications que je vous ai dites.
« Faites connaître votre opinion à cet égard en donnant votre assentiment et en
signant; cela vous donnera l'entrée pour faire, comme parlement, les choses qui
sont pour le bien du peuple. Ce parchemin , quand on vous l'aura montré et que
vous l'aurez signé comme je l'ai dit, terminera la controverse, et cela peut donner
à ce parlement une marche heureuse et une bonne issue.
» J'avais pensé intérieurement qu'il ne serait ni déshonnête ni déshonorable,
ni contre la vraie liberté, non, ni la liberté des parlements, si, quand un parle-
ment était choisi, comme vous l'avez été, en vertu de la puissance du gouverne-
ment, et conformément à ce gouvernement, on exigeait, avant votre entrée dans la
chambre, que vous reconnaissiez votre élection et l'autorité qui vous envoie. On
s'y est refusé; ce dont je me suis d'abord abstenu par une juste confiance, vous
m'y forcez à présent. Voyant que l'autorité qui vous a élus est peu respectée,
qu'elle est méprisée, j'agis; — jusqu'à ce que vous ayez fait une semblable décla-
ration et qu'elle soit manifestée, jusqu'à ce que vous ayez accepté votre mandat,
j'ai donné l'ordre de mettre fin a vos entrées dans la chambre du parlement. »
Cette chambre aurait dû vivre cinq mois, jusqu'au 3 février, et il est probable
que le protecteur avait cette date fort présente à la mémoire lorsqu'il s'avisa de
la dissoudre le 22 janvier, douze jours avant le temps légal, par un de ces violents
artifices dont l'effet fut toujours certain, et qui tiennent tant de place dans sa vie
de chef de parti. H reproche aux communes de lui rendre la constitution intenable
et le gouvernement impossible. — « J'avais, messieurs, dit-il, de très-consolantes
espérances, que Dieu ferait une bénédiction de la convocation de ce parlement, et,
que le Seigneur m'en soit témoin! je désirais pouvoir mener a ce but les affaires
de la nation. Cette bénédiction vers laquelle nous avons gravi si péniblement,
c'était vérité, justice, paix . — et j'espérais tout améliorer. — J'ai été fait ce que
je suis par voire pétition, et c'est vous qui, vous reportant à l'ancienne constitu-
SUR OLIVIER CROMWELL, 519
tion , m'avez engagé à accepter la place de protecteur. Pas un homme vivant ne
peut dire que je l'aie cherchée ! non, pas un homme, pas une femme qui foule aux
pieds le sol anglais! Mais, quand je contemplais la triste condition à laquelle
échappait notre nation sortant d'une guerre intestine pour jouir d'une paix de cinq
ou six années, je croyais qu'elle s'estimait heureuse. Vous vous êtes adressés à
moi, vous m'avez demandé que je me chargeasse du gouvernement, fardeau trop
lourd pour toute créature; cette pétition me venait de l'assemblée qui avait alors
la capacité législative, et très-assurément je pensai que ceux qui avaient fait la
charpente me la rendraient logeable et commode. Je puis le dire en présence de
Dieu, devant qui nous sommes de pauvres fourmis rampantes, — j'aurais été
heureux de vivre au coin de ma forêt, en gardant un troupeau de brebis!... » —
N'est-ce pas un passage de Shakspeare , moins l'idéal de la poésie? Ainsi, dans
tous ses discours comme dans ses lettres, l'âme de Cromwell est transparente; et
si des nuages et des ténèbres y apparaissent, si l'on y voit des tristesses sombres
et des obscurités pénibles, c'est précisément en cela qu'elle est naïve ; elle se mon-
tre dans son état réel et sans rien déguiser. D'ailleurs, le but et le fonds de ce
discours, c'est la nécessité : « Si vous gouvernez, l'Angleterre est perdue ; car vous
ne gouvernez pas. Quant à moi, que vous avez fait protecteur, je ne peux pas re-
culer; je resterai où je suis, et je vous chasse. » Il le dit sans périphrases et de
la manière la plus rudement éloquente : « Placé comme je suis et dans ce poste,
je ne puis le quitter. Je veux qu'on me roule dans mon tombeau , et que l'on
m'enterre avec infamie avant que j'y consente. »
Entre 1655 et 1656, il essaie le gouvernement des majors généraux, tous puri-
tains , les maréchaux du puritanisme, entre lesquels il divise l'Angleterre; véri-
tables gouverneurs militaires, dévoués à Cromwell et à sa cause. La monarchie
pondérée et constitutionnelle n'a pas pu lui servir; l'arbitraire sans doute vaudra
mieux, et il en use ; personne ne se plaint : on paie les taxes, l'ordre s'établit, les
magistrats reprennent leur place aux assises; les journaux de Hollande annoncent
avec aigreur que le commerce renaît à Londres.
Cet arbitraire porte d'ailleurs d'excellents fruits : Cromwell surveille l'Amé-
rique, s'entend avec les protestants de l'Europe entière, protège les calvinistes
piémontais; enfin il attire à lui tous les cœurs et tous les intérêts de la bour-
geoisie et du commerce par un seul acte, en abrégeant les délais de justice, et
diminuant les frais de procédure. Il y trouvait l'avantage d'une popularité très-
grande, d'un bienfait réel pour les classes pauvres, et aussi celui de soumettre et
de punir les avocats et les hommes de loi réfractaires contre lesquels son armée
avait une vieille dent. Les avocats résistent; Bulstrode et Widdrington, savants
jurisconsultes, répondent qu'ils « n'osent » obéir à un mandat que le parlement
n'a pas sanctionné. Le maître des rôles, Lenthall, ce Brutus que Harrison a fait
descendre de son siège, quand il présidait le parlement, s'écrie : « Je n'y eonsen-
trai jamais; on me pendra plutôt à la porte de l'hôtel des Rôles! » Il ne fut pas
pendu, et garda sa place. Widdrington et Bulstrode abandonnèrent la leur en
s'écriant : « Nous y perdons mille livres de rente. » Cependant, ajoute Bulstrode,
qui raconte l'anecdote, « le protecteur, qui était un bon homme, sentant qu'il
nous avait fait tort, nous nomma commissaires du trésor par forme de dédomma-
gement. » Ainsi, à force d'adresse, de fermeté et de patience, Cromwell, chose
peu croyable, vint à bout de ce groupe criard et blessé, dont il mutilait les hono-
raires et qui se tut. D'ailleurs, ajoute Bulstrode, « |>;»r de petites caresses qui ne
820 DOCUMENTS NOUVEAUX
signifient rien, il gagnait le cœur de beaucoup de monde, et il donna un dîner où
il fut très- gai... » Par parenthèse, Bulstrode n'y fut pas invité. Ces caresses, quoi
qu'il en dise, signifient beaucoup. Cordialité pour ceux qui nous aiment, dureté
envers qui résiste, la main ouverte à ceux qui sont utiles, bienveillance pour tous,
fortune offerte aux généreux et aux fidèles : ce sont des marques royales, et la
grande ambition se reconnaît là.
Cromwell avait bien ces marques royales, et l'Europe entière les respectait en
lui ; ses hommes de mer, Blake, Penn et Goodson, toujours vainqueurs, donnaient
la chasse aux Espagnols ; l'ambassadeur extraordinaire de Suède venait le compli-
menter en cérémonie, au milieu de ses gardes du corps « en uniforme gris à re-
vers de velours noir; » toutes les populations méridionales reculaient de terreur à
son nom. Il aurait voulu profiter de la circonstance pour former définitivement sa
grande ligue du Nord, celle que les Nassau avaient préparée, la ligue du Nord pro-
testant; le temps n'était pas venu, les événements n'étaient pas mûrs. Il était
réservé à Guillaume III d'achever cette œuvre redoutable, dont Louis XIV a senti
les premières atteintes et Napoléon les derniers coups.
Cependant l'Irlande remuait, et le fils de Cromwell avait à y combattre la ré-
volte, l'anarchie, et de trop justes rancunes. Le protecteur lui écrivit :
Pour mon fis Henri Cromwell à Dublin, Irlande,
a Whiteball, 21 novembre 1655.
» Mon fils,
» J'ai vu votre lettre à M. le secrétaire Thurloe, et j'y vois la conduite de quel-
ques personnes qui sont auprès de vous, tant vis-à-vis de vous-même que dans les
affaires publiques.
» Je suis persuadé qu'il peut y avoir quelques personnes qui ne sont pas très-
satisfaites du présent état de choses, et qui saisissent volontiers les occasions de
manifester leur mécontentement ; mais cela ne devrait pas faire trop d'impression
sur vous. Le temps et la patience peuvent les conduire à une meilleure disposition
d'esprit, et les amener à reconnaître ce qui, pour le présent, semble leur être
caché, particulièrement s'ils voient votre modération et votre amour pour eux,
quand ils se trouvent dans des sentiments inverses à votre égard. Je vous engage
sérieusement à vous appliquer à cela ; faites tous les efforts qui sont en vous. Vous
et moi, nous recueillerons le fruit de votre manière d'agir, quels qu'en soient
l'issue et l'événement.
» Quant au secours que vous demandez, il y a longtemps que j'y pense, et je ne
manquerai pas de vous envoyer un nouveau renfort au conseil, aussitôt qu'il pourra
se trouver des hommes qui conviendront à ce poste. Je pense aussi à vous envoyer
une personne capable de commander le nord de l'Irlande, pays qui, je le crois,
en a grand besoin ; je crois comme vous que Trevor et le colonel Mervin sont des
hommes très-dangereux, et qui pourraient devenir les chefs d'une nouvelle rébel-
lion. C'est pourquoi je vous engagea changer le siège du conseil, afin qu'il soit à
l'abri dans quelque localité sûre; plus loin ces hommes seront de leur propre
localité, mieux cela vaudra.
» Je vous recommande au Seigneur et suis votre père affectionné,
» Olivier P. »
SUR OLIVIER CROMWELL, 521
Patience, modération, fermeté, tolérance, mais aussi vigilance et prévoyance,
voilà ce que le protecteur recommande à son fils ; il prêche d'exemple d'ailleurs,
et amnistie tous ceux qu'il peut sauver sans péril pour lui-même et le pays. Un
charmant poëte, que le capitaine Hayne lui amena, Cleveland, celui qui avait com-
posé tant de vers satiriques contre les puritains et Cromwell lui-même, esprit
brillant et ingénieux, le Tyrîée de son parti, lui dut la vie. Une petite édition de
ses œuvres (la vingtième), que j'ai sous les yeux, a roulé sans doute dans la poche
de quelque cavalier, du champ de bataille à la taverne, entre Worcester et Edge-
hill. Ce pauvre poëte est « bien déchu » en 1655, « bien vieilli, mais toujours élé-
gant; » il se cache à Norwich chez un gentilhomme auquel il apprend la littéra-
ture a pour trente louis par an, » seule pitance qui reste à cet ancien élève de
Cambridge, avocat spirituel, plus royaliste que le roi et plus célèbre alors que
Milton. De sa muse, tantôt erotique et tantôt grossière, provenait la chanson
célèbre que les cavaliers avaient si souvent répétée dans leurs marches :
En avant, chenapans bibliques!
Gredins bénis, montrez du cœur!
Anglais, cavaliers, catholiques.
Fuiront à votre seule odeur, etc., etc.
Le chef de ces « chenapans bénis, » David Lesley, avait fait Cleveland prison-
nier à Newark, et, au lieu de lui décerner la couronne du martyre, il l'avait ren-
voyé avec ces mots : « Laissez aller le pauvre diable, et qu'il débile ailleurs ses
chansons! » Cromwell en fit autant et ne fut pas moins magnanime que Lesley.
Les anabaptistes, les papistes, les conspirateurs à surveiller, Blake, Montaigu
et les amiraux à diriger, les protestants piémontais à protéger, n'empêchent pas le
protecteur d'établir l'ordre dans ses finances, de vendre et d'acheter, de mettre
ses propriétés en état comme du temps où il demeurait à Saint-Yves. Il veut
vendre le domaine de Newhall, et il écrit à son fils Richard comme à son héritier :
A mon bon fils Richard Cromwell, écuyer, à Hursley, cette lettre.
« Whilehall, 29 mai 1656.
» Mon fils,
» Vous savez qu'il y a toujours eu chez nous un désir de vendre Newhall, parce
que depuis quatre ans il n'a rapporté que peu ou point de revenu, et je ne vous ai
jamais entendu dire qu'il vous plût comme manoir.
» Il paraît que l'on peut trouver un acquéreur qui en donnera 18,000 livres
sterling. On placera cet argent où vous voudrez, chez M. Wallop ou partout ailleurs,
et l'argent sera mis entre les mains d'un fidéi-commis chargé de le placer ainsi :
ou je vous constituerai Burleigh, qui rapporte près de 1,300 livres (1) par an,
outre les bois. Waterhouse vous donnera tous les autres détails.
» Je suis votre père affectionné,
» Olivier P. »
Newhall ne fut pas vendu. La liste civile du protecteur devint fort considérable,
et en 1658 il put disposer en faveur de sa famille de douze domaines dont
(1) Au-dessus de celte somme est écrit : 1,260 livres.
522 DOCUMENTS NOUVEAUX
Richard, à la mort de son père, donna la liste et la cédule : — Dalby, 989 liv.
st. 9 sh. 1 d.; - Broughlon, 533 liv. st. 8 sh. 8 d.; — Cower, -479 liv. st.; —
Newhall, 1,200 liv. st. ; — Chepslall , 559 liv. st. 7 sh. 5 d. ; — Magore,
448 liv. st.; — Tydenham, 3,121 liv. st. 9 sh. 6 d. ; — Woolaston, 664 liv. st.
16sh. 6d.; — Chaullon, 500 liv. st. 8 d. ; — Burleigh, 4,236 liv. st. 12 sh. 8 d. ;
— Okham, 326 liv. st. 14 sh. 11 d.; — Egleton, 79 liv. st. 11 sh. 6 d. Ce total
considérable prouve assez que Cromwell, généreux envers la république servie
par lui, sait toutefois qu'on n'est pas roi longtemps sans la force pécuniaire, et
qu'il a su mettre à proût les dons de son parlement et les fruits de la guerre.
Les mauvais jours peuvent renaître, car l'Irlande remue encore.
A Henry Cromwell, major général de l'armée en Irlande.
t Whilehall, 20 août 1656.
j) Mon fils Harry,
» Nous sommes informés de plusieurs côtés que le vieil ennemi forme le dessein
d'envahir l'Irlande et divers autres points de l'état (commonwealth), et que lui,
ainsi que l'Espagne, correspondent activement avec quelques Irlandais influents,
afin de faire éclater une rébellion soudaine dans ce pays.
» C'est pourquoi nous jugeons très-nécessaire que vous mettiez tous les soins
possibles à disposer les forces de façon qu'elles soient en état de faire face à tout
événement de ce genre qui pourrait arriver, et dans ce but que vous concentriez
toutes les garnisons d'Irlande, et que vous teniez en campagne une armée d'expé-
dition, divisée en deux ou trois corps placés dans les positions les plus convenables
et les plus avantageuses au service, selon que l'occasion le requerra; ayant aussi
le plus grand soin, sur toutes choses, de rompre et d'empêcher les desseins et les
combinaisons de l'ennemi. — Et il faut particulièrement avoir l'œil sur le nord,
où sans nul doute des mécontents et des agitateurs s'efforcent de fomenter de nou-
veaux troubles. Je ne fais nul doute que vous communiquerez cette lettre au
colonel Cooper, afin qu'il redouble de surveillance, d'activité, et pare à ce danger.
» Je suis votre père affectionné
» Olivier Cromwell. »
On vient à bout de l'Irlande, et un nouveau parlement s'assemble; Cromwell,
qui n'a point peur des parlements et qui les brise sans peine, installe celui-là; son
allocution à cette nouvelle assemblée n'a pas moins de cinquante pages; elle mé-
riterait d'être transcrite tout entière, tant il y a de clarté et de force dans l'en-
chaînement logique des idées et des faits. « L'Espagne, le catholicisme, sont vos
ennemis nécessaires, éternels, dit-il. L'Allemagne, le Danemark, la Suisse, ont les
mêmes intérêts que vous. Sans doute, il y a des Anglais papistes; mais ce sont
des Anglais espagnolisés ; ils ne sont plus Anglais; ce sont vos ennemis. » Comme
dans le premier discours que nous avons cité, des papistes il passe aux mystiques,
aux quakers, aux utopistes, qu'il ménage un peu moins cette fois; sa forte ironie
est digne d'être citée. « J'ai peine à vous parler de certaines idées purement séra-
phiques. Ce sont des imaginations bien pauvres et de bien peu de prix ! » Et il
continue, écrasant tout sur sa route, et démontrant d'une manière irréfragable que
le calvinisme du Nord veut un guide et que l'Angleterre doit l'être. Ces idées,
d'une très-haute et très-juste politique, se répandent comme un torrent, sans
SUR OLIVIER CROMWELL. 323
ordre el sans grammaire, quelquefois avec embarras, toujours avec éloquence.
Toutefois il épure ses communes , et ne laisse siéger au parlement que trois
cents et quelques membres sur quatre cents qui ont été nommés. Cette élimina-
tion, fort arbitraire, fort illégale, n'excite pas le moindre murmure dans le peuple,
qui voit trente-huit chariots, pleins de l'argent que Bhke a pris aux Espagnols,
suivre triomphalement la route de Portsmoulh à Londres, parcourir les rues en-
core assez mal pavées de la capitale, el verser enfin leur prise dans les caveaux de
la Tour. Les majors généraux, qui commençaient à exercer sur les royalistes des
exactions insupportables, sont rappelés, et le protecteur est plus solide qu'aupara-
vant. Deux ou trois assassinats ou tentatives d'assassinat ne l'ébranlent pas, au
contraire. Aux yeux du bourgeois calviniste, et même du cavalier épouvanté, le
roi-modèle, le roi nécessaire, c'est le protecteur. Quant au parlement, soumis à
l'illégal triage du maître, il devient docile, aimable, humble et prévenant.
Seulement, pour s'occuper de quelque chose, ces quatre cents personnes s'amu-
sent, pendant trois mois et demi, à juger un quaker, un pauvre fou nommé Nayler,
qui se croit une incarnation du Christ. Sera-t-il pendu, rôti, mutilé, emprisonné,
marqué, fouetté? Cent dix séances sont consacrées à ce beau débat, « qui prouve,
dit assez malhonnêtement l'Écossais Carlyle, le puits et l'abîme sans fond de stupi-
dité que contient le caractère anglais. » Ce pauvre Nayler est condamné à <c monter
sur un âne à rebours, la tête tournée du côté de la queue de l'animal, — à être
marqué sur l'épaule, — à avoir la langue percée, — au pain et à l'eau, — et aux
travaux forcés à perpétuité.» Cromwell, mécontent sans doute de ce beau juge-
ment, et trouvant dangereux que l'on châtie si durement les quakers, alors même
qu'ils sont fous, ne voulant pas non plus que la chambre s'arroge l'autorité judi-
ciaire, envoie au président ou speaker Widdrington, personnage « bien emparlé, »
dit le duc de Créqui dans une lettre, le message suivant :
A notre très-amé et féal sir Thomas Widdrington, speaker (président) du
parlement, pour communiquer au parlement.
0. P.
« Très-amé et très-féal,
» Nous, de notre part, salut.
» Ayant remarqué un jugement rendu par vous (le parlement) contre un certain
James Nayler : quoique nous détestions et abhorrions l'idée d'accorder ou faire ac-
corder la moindre protection à des personnes qui ont de telles opinions et de telles
pratiques, ou qui sont sous le poids des crimes généralement imputés à cette per-
sonne; néanmoins, nous, à qui le présent gouvernement est confié dans l'intérêt
du peuple de ces nations, et ne sachant pas jusqu'où pourraient s'étendre les con-
séquences d'une procédure entreprise entièrement sans nous, — nous désirons
que la chambre nous fasse connaître d'après quels principes et quelles raisons elle
a procédé.
» Donné à Whitehall, le 25 décembre 1656. »
Le pauvre parlement demanda humblement pardon et ne jugea plus de quakers.
Ce n'était point d'ailleurs une œuvre aisée, même pour Cromwell, de contenir, d'é-
touffer ou de réprimer les saillies mystiques du puritanisme, et de condamner au repos
524 DOCUMENTS NOUVEAUX
ou à la règle l'élément \ital et constitutif de la nouvelle société britannique. Ce
principe de l'examen individuel, qui avait renversé la hiérarchie papale, continuait
de s'agiter, et taisait éruption de mille manières extravagantes. Tout homme qui
priait croyait posséder l'esprit saint, et ses actions, quelles qu'elles fussent, se
trouvaient justifiées. Telle est l'origine du quakerisme, secte de paix, bercée d'abord
dans les persécutions et foulée aux pieds de tous. On vit un nommé John Davy,
surnommé Thcauro John, c'est-à-dire Soufflc-de-Dicu, entrer dans la chambre
des communes l'épée nue, frapper d'estoc et de taille, et s'écrier : « Que faites-
vous là? Dieu le défend! » — Un fou plus pacifique et plus doux, le cordonnier
George Fox, obéit à Dieu d'une façon moins violente; Dieu lui ordonne de se faire
une culotte de peau, et il la fait, — de s'en revêtir, et il obéit, — de s'en aller
prêcher, une Bible sous le bras, l'inspiration divine et la nécessité de suivre aveu-
glément l'instinct, il cède à cette injonction suprême. Indépendant de tout le genre
humain, il quitte sa boutique, et descend lentement la jolie vallée de Bever ou
Belvoir, « où l'éternel firmament couvre et protège de pauvres toits de chaume,
et où le vent qui murmure agite à peine la colonne de fumée qui sort de ces toits. »
Il entend du sein de ces chaumières des voix douces qui lui crient : « Sauvez nos
âmes, sauvez-nous! » et il continue sa route, pour obéir à ces voix; il entre dans
les cabanes, prêche la doctrine de l'impulsion divine, de l'esprit saint qu'on doit
écouter, et fonde la nation des quakers. Ainsi se développe, en face du spiritua-
lisme catholique de Rome, le spiritualisme calviniste, qui ne tarde pas à produire
des monstres étranges.
C'est au protecteur Cromwell qu'il appartient de les écraser, bien qu'ils renais-
sent comme l'hydre de Lerne, et que ce travail d'Hercule ne soit pas sans danger :
le calvinisme ne doit point frapper sa propre racine. Cromwell se montre assez
clément. Le pal, le lacet et la hache, que ses communes voudraient employer con-
tre les rebelles, lui semblent de surérogation ; il ne tue et ne mutile pas; la pri-
son et quelques amendes bénignes lui suffisent. Aussi Bunyan, le troupier-chau-
dronnier calviniste, et Fox, « qui a trouvé des âmes fort tendres dans la vallée de
Bever, » poursuivent-ils leurs croisades mystiques; on les enferme de temps en
temps dans une geôle, et ils vont leur train. Au mois d'octobre 1655, huit hommes
et femmes, le premier à cheval et escorté de deux femmes à pied qui tiennent sa
bride, homme musculeux, « de cinquante ans, aux longs cheveux jaunâtres et
plats, qui descendent plus bas que ses joues, les lèvres serrées et minces, muet et
sombre, le chapeau sur les yeux, » traversent processionnellement la ville de
Bristol stupéfaite. Les cinq autres personnes, à pied et à cheval, chantent à pleine
poitrine : « Hosannah! saint! saint! trois fois saint! seigneur Sabaoth ! » — et
ne répondent qu'en chantant aux questions qu'on leur adresse. Une pluie violente
et la fange des chemins ne les arrêtent pas, et ils chantent toujours « leurs mélo-
dies nasales, » comme dit Butler, jusqu'à ce que l'autorité suspende la marche
triomphale des quakers, et les envoie à Londres, où le parlement doit les examiner
et les juger.
Ce sont des symptômes menaçants. Il n'y a rien de plus dangereux pour une
autorité que les révoltes qui émanent du principe même qui la constitue. Ici le
calvinisme mystique, ennemi de Rome, se révolte contre l'autorité de Cromwell.
Fox, malgré sa paisible humeur, fut arrêté dans le Leicestershire, mis en prison,
traîné de geôle en geôle par les officiers subalternes de la police, et forcé de cou-
cher souvent, ou dans une cave, ou à la belle étoile, « ce qui lui rendait très-utile
SUR OLIVIER CROMWELL. -fJ-i
(il en convient dans son journal) la culotte de peau qui l'escorta toute sa vie, et
qu'il avait cousue d'après un ordre exprès de Dieu même. »
Au milieu de ces persécutions, il trouva moyen d'écrire au protecteur et de lui
demander un rendez-vous. Cromwell l'accorda. C'était le matin; on habillait le
protecteur, lorsque le quaker faisant son entrée : « La paix soit dans celte mai-
son! » s'écria-t-il. — « Merci, George, » répondit doucement Cromwell ! — « Je
viens l'exhorter, reprit George, à rester dans la crainte de Dieu ; ce qui pourra
t'acquérir la sagesse de Dieu, chose si nécessaire à ceux qui gouvernent. — Amen ! »
— « Il m'écouta très-bien, continue Fox (1); je lui parlai longuement et sans
crainte de Dieu et de ses apôtres d'autrefois, de ses prêtres et de ses ministres
d'aujourd'hui, de la vie et de la mort, de l'univers sans limites, du rayon et de la
lumière, et souvent le prolecteur m'interrompait pour me dire : C'est très-bien,
c'est vrai, et il se comporta envers moi avec beaucoup de douceur et de modé-
ration. )> — Comment Cromwell n'aurait-il pas de la sympathie pour George Fox,
qui est exactement dans la même situation mentale où se trouvait le fermier de
Saint-Yves en proie à ses vapeurs noires? Ces pensées mystiques rouvraient en lui
les sources des émotions de sa jeunesse. « Son œil devint humide, et comme plu-
sieurs personnes, de celles qui se disaient nobles et seigneurs, entraient dans la
chambre, il me prit la main : « Reviens me voir, me dit-il; va, toi et moi, si nous
passons une heure ensemble, nous nous rapprocherons fort. Je ne te souhaite pas
plus de mal que je n'en veux à mon âme. » — « Prête donc l'oreille à Dieu, » lui
dis-je en m'en allant. — « Le capitaine Drury me pria de rester et de dîner avec
les gardes du corps d'Olivier. Je refusai, Dieu ne me le permettant pas. » — C'est
ainsi, avec cette douceur si politique et ce mélange de pitié, de sympathie et de
respect, que Cromwell traitait les maladies et les abus du calvinisme.
L'histoire des relations de Mazarin avec Cromwell est encore à faire, et ce serait
une curieuse monographie que celle qui mettrait en présence ce Sicilien qui gou-
verna la France et le fermier du Nottinghamshire, devenu roi d'Angleterre. Un
intérêt commun les rapprochait, la crainte de l'Espague. Mazarin, assez peu catho-
lique, Cromwell, roi du calvinisme, s'entendaient à merveille pour abaisser la
puissance espagnole et arrêter l'essor de cette grande monarchie catholique, maî-
tresse de la moitié de l'Europe et du Nouveau-Monde. Cromwell et Mazarin avaient
des espions communs, des trames cachées, des desseins que leur coopération pou-
vait seule faire réussir; l'un et l'autre travaillaient à brouiller les deux Stuarts,
Charles et Jacques, et l'on jugera par cette lettre secrète, dont l'authenticité est
incontestable, du degré d'intimité que ces rapports avaient fini par atteindre.
A son émincnce le cardinal Mazarin.
« Les obligations et les nombreuses marques d'affection que j'ai reçues de votre
éminence m'engagent à y répondre d'une manière digne de votre mérite ; mais
dans les présentes conjonctures et dans l'état actuel de mes affaires, malgré la
résolution que j'en ai formée en mon esprit, il est possible (2) (vous dirai-je, il
est nécessaire?) que je n'obéisse pas à votre appel en faveur de la tolérance (pour
les catholiques).
(1) Fox's Journal, 1656; Leeds, I, 265.
(2) / may not (shall l tell you, l cannot?).
TOME I. 56
1526 DOCUMENTS NOUVEAUX
Je dis que je ne le puis pas, quant à la déclaration publique de mon sentiment
sur ce point; cependant je crois que sous mon gouvernement votre éminence a
moins à se plaindre, au sujet des catholiques, de violences faites aux consciences
des hommes que sous le parlement, car j'ai eu compassion de quelques-uns, et ces
quelques-uns sont nombreux; j'ai fait une différence. Véritablement (et je puis le
dire avec joie en présence de Dieu, qui est témoin dans mon intérieur de la vérité
de ce que j'affirme) j'ai fait une différence, et, selon les paroles de Jude, « j'en ai
délivré plusieurs du feu, )> — du feu dévorant de la persécution qui tyrannisait
leurs consciences, et par un emploi arbitraire du pouvoir usurpait leurs biens. Et
dans ceci, aussitôt que je pourrai me débarrasser des obstacles et des affaires dont
le poids m'oppresse, c'est mon dessein d'aller plus avant et de remplir la pro-
messe que j'ai faite à votre éminence à ce sujet.
» Et maintenant je viens faire mes remercîments à votre éminence du choix
judicieux de la personne à qui vous avez conûé notre affaire la plus importante,
affaire dans laquelle votre éminence est concernée, mais pas aussi sérieusement et
aussi profondément que moi. Je dois confesser que j'avais quelques doutes du
succès, jusqu'au moment où ia Providence les a dissipés par les effets. Véritable-
ment, et pour parler avec candeur, je n'étais pas sans quelques doutes, et je n'aurai
pas honte de faire connaître à votre éminence les causes que j'avais de douter
fortement. Je craignais que Berkley ne fût pas capable de conduire celte besogne
et de la mener à bonne fin, et que le duc (1) ne se fût refroidi dans sa poursuite ou
qu'il eût cédé à son frère. Je craignais aussi que les instructions que j'avais envoyées
par 290 (2) ne fussent pas exprimées d'une manière assez claire; quelques affaires
que j'avais ici me privaient du loisir de prendre toutes les précautions que je pren-
drais en quelques circonstances. Si je ne me méprends pas sur le caractère du
duc, d'après ce que m'en a communiqué votre éminence, le feu qui est allumé entre
eux n'aura pas besoin de souffler pour l'animer et le faire continuer de brûler;
mais j'enverrai par Lockhart, à votre éminence, mon opinion sur ce que je crois
ultérieurement nécessaire à ce sujet.
» Et maintenant je me vanterai à votre éminence de mon entière tranquillité qui
repose sur une confiance fondée dans le Seigneur, car je ne doute pas que, si l'on
agrandit cet éloignemenl (5) et que l'on entretienne ce désaccord, en choisissant
avec précaution les personnes que l'on adjoindra à l'affaire, je ne doute pas que
ce parti, déjà abandonné de Dieu quant à la dispensation extérieure des miséri-
cordes et déjà odieux à ses compatriotes, ne s'avilisse finalement aux yeux du
monde entier.
» Si j'ai occupé trop longtemps votre éminence par cette lettre, vous pouvez
l'attribuer à la joie que j'éprouve de l'issue de cette affaire, et je conclurai en
vous donnant l'assurance que je ne resterai jamais en arrière pour démontrer
comme il convient à un frère et confédéré que je suis
» Votre serviteur,
» Olivier P. »
(1) Le duc d'Yorck, frère de Charles II.
(2) C'est un chiffre à la place du nom d'un homme; probablement la clef en est
perdue.
(5) La brouille entre les deux frères et la division du parti royaliste, division que Ma-
zarin fomentait.
SUR OLIVIER CROMWELL. 337
Il est assez probable que le cardinal espérait attraper le puritain, et ce spiri-
tuel ministre avait assurément tout ce qu'il faut pour faire des dupes. La lourde
rudesse de Cromwell paraissait devoir s'y prêter assez bien. Le 23 mars i6S6, un
traité fut signé, d'après lequel le roi de France fournissait vingt mille hommes,
Cromwell dix mille et une flotte; ces forces combinées devaient attaquer l'Espagne
dans sa partie faible, en Flandre, prendre Gravelines, qui resterait à la France,
Dunkerque et Mardyck, dont hériterait l'Angleterre, à laquelle de telles posses-
sions maritimes sont fort désirables. Les dix mille hommes de Cromwell débarquent
à Boulogne, « en uniformes rouges tout neufs, dit an pamphlet; » le jeune
Louis XIV va les passer en revue sur la côte, ce qui est assurément la seule revue
de troupes anglaises qu'il ait jamais passée. Cependant le cardinal, qui a tant soit
peu peur de Cromwell et du traité, l'élude, dirige l'armée sur Monlmédy et Cam-
brai, et néglige ou fait semblant d'oublier Dunkerque et Mardyck, sur lesquels
son confédéré avait eu l'œil ouvert. La cour et Mazarin se trouvent à Péronne;
Lockhart. homme d'esprit, ambassadeur de Cromwell, et qui se trouve près de
Mazarin, reçoit coup sur coup les deux véhémentes lettres que voici, écrites le
même jour par le protecteur, tant ce dernier était de mauvaise humeur et résolu.
A sir William Lockhart, notre ambassadeur en France.
« Whitehall, 31 août 1657.
» Monsieur,
» J'ai vu votre dernière lettre à M. le secrétaire, ainsi que plusieurs autres, et,
quoique je ne cloute ni de votre zèle ni de votre capacité pour nous servir dans
une si grande affaire, cependant je suis entièrement convaincu que le cardinal
manque à la bonne foi dans l'exécution. Et ce qui vient encore augmenter notre
mécontentement à cet égard, c'est la résolution que nous avions prise de notre
côté de faire plutôt plus que moins que notre traité. Et quoique nous n'ayons
jamais été assez simple pour croire que les Français et leurs intérêts ne faisaient
qu'un avec les nôtres en toute chose, cependant, à l'égard des Espagnols, qui
ont été de tout temps les ennemis les plus implacables de la France, nous ne pou-
vions jamais supposer, avant de faire notre traité, que, nous réglant sur de telles
bases, on pût nous manquer de foi comme on l'a fait.
» Parler de nous donner des garnisons à l'intérieur pour garant de ce que l'on
fera à l'avenir, parler de ce que l'on doit faire dans la campagne prochaine, ce
sont des mots bons pour les enfants. S'ils veulent nous donner des garnisons,
qu'ils nous donnent Calais, Dieppe et Boulogne, ce qu'ils sont, je crois, aussi dis-
posés à faire que de tenir leur parole en nous remettant entre nos mains une des
garnisons espagnoles sur les côtes! Je crois positivement ce que je vous dis: ils
ont peur que nous occupions une position de l'autre côté de la mer, fût-elle espa-
gnole.
» Je vous prie de dire de ma part au cardinal que je pense que si la France dé>ire
conserver son terrain, et, encore mieux, en gagfttr sur les Espagnols, l'exécution
de son traité avec nous contribuera mieux a le faire que tout ce que je connais
des desseins qu'il a. — Quoique nous ne prétendions pas avoir des troupes comme
celles qu'il a, cependant nous pensous qu'ayant en notre pouvoir de renforcer et
d'assurer par mer son siège, et d'augmenter par mer ses forces si nous le voulons,
528 DOCUMENTS NOUVEAUX
et l'ennemi ne pouvant rien faire pour secourir la place, le meilleur moment de
l'attaquer est à présent, particulièrement si nous considérons que la cavalerie
française pourra ravager la Flandre, que l'on ne peut amener aucun secours à la
place, et que l'armée française ainsi que la nôtre recevront constamment autant
de renforts que l'Angleterre et la France pourront en fournir sans que rien l'em-
pêche, — surtout en considérant que les Hollandais sont à présent fort occupés
du côté du midi.
» Je vous prie de lui faire savoir que les Anglais ont fait une bonne expérience
des expéditions. Ils sont certains, si les Espagnols gardent la campagne, que ces
derniers ne peuvent pas s'opposer au siège, et ne pourront pas non plus diriger
une attaque contre la France ni se ménager la possibilité d'une retraite. Que
signifient alors tous ces délais, si ce n'est qu'ils donnent aux Espagnols l'occa-
sion de se renforcer d'autant, et de faire que nos hommes servent encore la France
un autre été sans la moindre apparence de réciprocité et sans le moindre avantage
pour nous?
» C'est pourquoi, si l'on ne veut pas écouter ceci, je désire que l'on pèse les
choses et que l'on nous donne satisfaction pour les grandes dépenses que nous
avons faites avec nos forces navales et d'autre manière, dépenses que nous avons
encourues dans un but honorable et honnête, pour remplir les engagements que
nous avions pris. Et enfin on peut prendre en considération comment on peut
mettre nos hommes en position de nous être rendus, — et nous espérons que nous
saurons les employer plus utilement que de les laisser où ils sont.
» Je désire que nous puissions savoir ce que dit la France et ce qu'elle fera à
ce sujet : nous serons toujours prêts, en tant que le Seigneur nous assistera, de
faire ce que l'on peut raisonnablement attendre de notre part. Et vous pouvez
aussi dire en outre au cardinal que nos intentions, comme elles l'ont été, seront
de rendre tous les services en notre pouvoir pour avancer les intérêts qui nous
sont communs.
» Pensant qu'il est important que cette dépêche vous parvienne vite, nous vous
l'envoyons par exprès.
» Votre ami sincère,
» Olivier P. »
Aussitôt après, il reprend la plume et écrit :
A sir William Lockhart, notre ambassadeur en France.
« Whitehall, 51 août 1657.
» Monsieur,
» Après la lettre que nous vous avons écrite, nous désirons que Dunkerque soit
le but plutôt que Gravelines, et nous désirons beaucoup mieux qu'il le soit; —
mais l'un des deux plutôt que d'y manquer.
» Nous ne manquerons pas d'y envoyer, aux frais de la France, deux de nos
vieux régiments, et deux mille hommes de pied, si besoin est, — si Dunkerque
est le but. Je crois que si l'armée est bien retranchée, et si l'on y ajoute le régi-
ment à pied de la Ferté, nous pourrons laisser à la plus grande partie de la cava-
lerie française la liberté d'avoir l'œil sur les Espagnols, — n'en laissant que le
nombre nécessaire pour soutenir l'infanterie.
SUR OLIVIER CROMWELL. 329
a Et comme ce mouvement empêchera probablement les Espagnols d'assister
Charles Smart dans toute entreprise contre nous, vous pouvez être assuré que, si
l'on peut avec quelque raison compter sur la coopération des Français, nous ferons
de notre côté tout ce qui sera raisonnable; mais, si véritablement les Français sont
tellement faux envers nous que de ne pas vouloir nous laisser prendre un pied de
l'autre côté de l'eau , — alors je vous prie, comme dans notre autre lettre , que
toutes choses soient faites pour nous donner satisfaction pour les dépenses que
nous avons encourues et pour le retrait de nos troupes.
» Et, véritablement, monsieur, je vous prie de prendre sur vous de la hardiesse
et de la liberté dans vos rapports avec les Français à l'égard de ces choses.
» Votre ami sincère,
» Olivier P. »
Malgré Cromwell et Mazarin , l'Espagne et Stuarl essaient encore de lever la
tête. Don Juan d'Autriche promet dix mille hommes; les marchands hollandais,
calvinistes au fond de l'âme, mais jaloux du commerce anglais, prêtent vingt-deux
vaisseaux. On veut tenter, par tous les moyens, de rendre à Charles Stuart le trône
de son père, et de renverser le puritanisme et Cromwell. Il faudrait seulement
que les cavaliers de Londres fussent prêts à marcher pour le roi. Une espèce de
fermier qui arrive de Flandre, « le chapeau couvert d'une toile cirée, un bonnet par-
dessus, et une petite valise roulée derrière lui sur la croupe de son bidet, » trotte
de Colchester à Stratford-at-Bow, s'arrête dans les plus humbles auberges, « boit
de l'aie chaude avec les fermiers, joue au trictrac avec eux, » et n'éveille aucune
défiance. Il vient soulever l'Angleterre pour le roi Charles; t'est le duc d'Ormond,
le bras droit et le principal conseiller de Charles Stuart. Il a fait <c teindre ses
cheveux, » et va loger fort secrètement « chez un chirurgien papiste, domicilié à
Drury-Lane. » Peu de personnes se doutent de ce qu'il vient faire à Londres;
Cromwell et ses espions sont parfaitement instruits. Le duc d'Ormond s'était caché
pendant une quinzaine, lorsque le protecteur, rencontrant lord Broghill dans le
parc, l'accosta par ces mots : « Un de vos vieux amis est ici; c'est le duc d'Or-
mond, qui demeure maintenant à Drury-Lane, chez le chirurgien papiste. Il ferait
mieux de partir; dites -le-lui. » Lord Broghill, qui n'en savait rien, fut très-
étonné. s'informa, reconnut la vérité du fait, et instruisit de sa conversation avec
Cromwell le duc d'Ormond, qui ne se le fit pas dire deux fois, et s'en alla à franc
étrier de Londres à Douvres; puis il s'embarqua pour Bruges, où il retrouva le
prétendant. « Cromwell a beaucoup d'ennemis, lui dit-il; quant à le renverser au
moyen d'une insurrection royaliste, c'est chimère!... » Charles, au surplus, ne
l'espérait guère, et cet homme d'esprit, qui savait très-bien sa position, n'usait
des loisirs de l'exil qu'en faveur de ses jouissances gastronomiques et de ses
erreurs amoureuses. Pour alliés sincères, il n'avait que Rome et l'Espagne, alliés
dangereux, car ils étaient profondément odieux à la population calviniste. La
France de Mazarin soutenait Cromwell , et Charles n'avait rien de mieux à faire
que de danser avec les beautés flamandes-espagnoles de Bruges, et de donner des
bals à Bréda. Parmi les royalistes anglais, les gens raisonnables croisaient les bras
et se taisaient; ceux qui ne l'étaient pas, devenus furieux par l'impuissance, se
réunissant dans les tavernes, tramaient des assassinats, formaient des plans in-
sensés, s'apprêtaient à mettre le feu à la Tour, à s-'emparer de la Cité, fomentaient
l'émeute a grand'peine et à grand bruit, et, comme il irrive toujours dans ces af-
550 DOCUMENTS NOUVEAUX
faires, au moment même de l'exécution , on leur mettait la main sur le collet.
Le 22 mai 1658, Barkstead, le gouverneur de la Tour, entra dans la Cité au grand
galop, suivi de cinq couleuvrines {drakes) « qui faisaient un bruit formidable, »
mit en fuite les émeutiers, saisit les chefs, et tout fut fini.
On fil aussi peu d'exécutions sanglantes que possible. Quelques royalistes, con-
spirateurs obstinés, succombèrent. Cromwell en laissa échapper beaucoup, et par-
donna aux autres. Dunkerque fut arraché aux Espagnols; les victoires succédèrent
aux victoires. La république d'Angleterre avait conquis auprès des puissances
européennes le même rang que Bonaparte en 1802 avait assigné à la république
française. C'en est fait des espérances de Charles II; le ministre espagnol lui-
même, don Louis de Haro, secoue la tête quand on lui parle d'une restauration en
faveur des Stuarts; Mazarin, satisfait du résultat pour lui-même, bien que Crom-
well ait pris la part du lion, et n'ait laissé à son confrère que celle du renard,
rencontre Ormond sur le grand chemin, et luj dit en passant : « Il n'y a plus d'es-
poir! » — Son neveu arrive à Londres, qu'il traverse dans un équipage doré, pour
complimenter « le plus invincible des souverains, » et les journaux anglais préten-
dent même (ce que nous ne croyons guère) que le jeune Louis XIV l'eût accompa-
gné sans une attaque de petite vérole qui l'en empêcha. L'Angleterre puritaine,
sauvée et glorifiée par cet invincible fermier de Saint-Yves, l'Angleterre, debout,
« le pied sur l'Espagne catholique, tenant d'une main la Bible, et de l'autre
l'épée, » symbole expressif que Cromwell fait élever sur Temple-Bar, accueille l'am-
bassadeur Créqui; et le beau Fauconberg, l'élégant de la cour de Cromwell, celui
dont l'oncle a été décapité pour conspiration, vient à cheval au-devant de l'am-
bassadeur de Mazarin, et lui fait les honneurs de Londres devant la foule ébahie.
Au milieu de ces succès, il ne se relâche pas de son activité; et, dans une lettre
des plus remarquables, il jette déjà les yeux sur Gibraltar :
a Nous sommes informé que les Espagnols ont envoyé tous les hommes dont
ils pouvaient disposer par les six ou sept vaisseaux qu'ils ont expédiés aux Indes
occidentales au mois de mars dernier. Nous savons aussi qu'il a toujours été re-
connu que ce qui manque le plus aux Espagnols, ce sont les hommes, — comme
aussi, dans ce moment, l'argent. Vous êtes à même de savoir mieux quel nombre
d'hommes il y a à Cadix et à l'entour. Nous ne parlons que de probabilités. Ne
serait-il pas digne de votre attention et de celle de votre conseil de guerre de
juger s'il ne serait pas possible de brûler ou détruire par tout autre moyen la flotte
qu'ils ont à présent à Cadix; si Puntal et les forts sont assez formidables pour
décourager d'une semblable entreprise ; si Cadix lui-même est inattaquable, ou
si l'île sur laquelle il est situé ne peut être empêchée d'avitailler la ville par le
pont, l'île étant si étroite en quelques endroits; si quelque autre endroit n'est
pas attaquable, particulièrement la ville et le château de Gibraltar? et, si nous
pouvions nous en emparer et le conserver, ne serait-ce pas un avantage pour
notre commerce et un désavantage pour les Espagnols? et cela ne nous mettrait-il
pas en état, sans entretenir une si grande flotte sur ces côtes, en y faisant stationner
six frégates légères, de faire plus de mal aux Espagnols et de diminuer nos
dépenses? »
Les grandes colonisations de l'Angleterre indiquées et même commencées, les
finances en bon état, la France alliée (jt amie, l'Espagne bnltue, les mers soumises,
SUR OLIVIER CROMWELL. 531
tous les ennemis du protecteur réduits au silence, prouvent assez que c'est un roi.
Ici, en 1657, lorsque depuis longtemps le pouvoir réel est à lui, vient se placer
l'offre solennelle que Widdrington lui fait de la part des communes, l'offre du
titre royal; « une plume au chapeau, » rien de plus, comme il le dit lui-même
aux officiers généraux qui l'avertissent que le peuple de Dieu sera scandalisé s'il
se fait roi. o Roi! je le suis déjà, 1 leur répond-il en cent cinquante pages, six
discours et une énorme quantité de paroles, t Quant à ce nom que vous m'offrez,
je ne sais si je dois le prendre. » On a fait de la royauté offerte à Cromwell une
affaire beaucoup trop importante: ce titre, dont il possédait la réalité suprême,
n'ajoutait qu'un danger à sa situation. Entre ce danger et son ambition, entre la
crainte de blesser le peuple et celle d'irriter les soldats, il hésite longtemps; la
trace de cette hésitation est partout empreinte dans les interminables argumenta-
tions de ses discours, que l'on a regardées comme le dernier terme de la fraude.
Il était seulement fort embarrassé. Cromwell refuse donc, avec beaucoup déraison,
selon nous, et non sans quelque peine; puis le cours triomphal de la république
continue. Mais la vieillesse arrive, et le ton de Cromwell, dans les deux discours
suivants, est mélancolique.
« A vous dire vrai, j'ai éprouvé une indisposition; c'est pourquoi je
n'ose vous parler plus longuement, — si ce n'est pour vous faire savoir que j'ai
déclaré simplement et avec franchise l'état où est notre cause, et ce qu'elle a ob-
tenu par les soins et les travaux de ce parlement depuis la dernière fois qu'il s'est
assemblé. Je serais heureux de reposer mes os près des vôtres, et je l'aurais fait
gaiement et de bon cœur dans la condition la moins élevée que j'aie jamais occu-
pée, pour servir le parlement.
y) Si Dieu, comme je l'espère, vous donne il vous l'a donné; car de quoi
ai-je parlé, excepté de ce que vous avez fait? il vous a donné la force de faire ce
que vous avez fait, et, si Dieu vous bénit dans cette œuvre et rend cette assemblée
heureuse en cela, vous serez tous nommés les bénis du Seigneur. Les générations
à venir nous béniront. Vous serez les « réparateurs des brèches et des sentiers
» dans lesquels il faut vivre; » et, s'il est un ouvrage plus grand que celui-ci
dans ce monde et que les mortels puissent exécuter, j'avoue mon ignorance à cet
égard.
» Comme je vous l'ai dit, je suis malade. Je n'ai pas le pouvoir de vous parler
plus longuement ; mais j'ai prié une honorable personne qui est ici à mon côté de
discourir un peu plus en détail de ce qui peut être le plus convenable pour cette
occasion et cette assemblée. »
Pourtant les vues mâles et fortes de l'homme politique se retrouvent dans ce
dernier discours, où « son altesse, dit Carlyle, regardant l'avenir et le passé,
l'extérieur et le pays même, tout bien considéré, s'exprime véritablement avec
noblesse. »
(C MlLORDS ET MESSIEURS DES DEUX CHAMBRES DU PARLEMENT,
» (Car c'est ainsi que je dois vous reconnaître), en vous ainsi qu'en moi est
déposé le pouvoir législatif de ces nations! — L'impression du poids de ces af-
faires et de ces intérêt* pour lesquels nous sommes rassemblés est telle, que je ne
f)0"2 DOCUMENTS NOUVEAUX
saurais, en bonne conscience, être content de moi-même, si je ne vous exposais
quelques-unes de mes craintes sur l'état des affaires de ces nations, vous propo-
sant en même temps le remède qu'il peut être utile d'appliquer aux dangers dont
nous sommes menacés en ce moment.
» Je considère que le bien-être, que l'existence même de ces nations est à pré-
sent en danger. Si Dieu bénit cette assemblée, notre paix et notre tranquillité
peuvent être prolongées; s'il en était autrement, — quand j'aurai parlé, je vous
laisserai à considérer et à juger si, en ce qui concerne l'honneur, il y a même pos-
sibilité à nous de remplir ce devoir qui pèse sur nous, d'assurer la préservation
et le salut de ces nations ! Quand je vous aurai dit les choses qui se présentent à
ma pensée, je leur laisserai faire sur vos cœurs l'impression qu'il plaira à Dieu
tout-puissant de produire en vous.
» Je regarde ceci comme le grand devoir de ma place, (je me regarde) comme
étant placé sur la tour de garde pour voir ce qui peut servir le bien public de
ces nations, et ce qui peut empêcher le mal; qu'ainsi, par les avis d'un conseil
aussi sage et aussi grand que celui-ci, dans lequel est la vie et l'esprit de ces na-
tions, ce bien puisse, humainement parlant, être obtenu, et ce mal, quel qu'il soit,
être évité.
» Je vous prie instamment de jeter les yeux sur vos affaires intérieures; voyez
sur quel pied elles sont ! Je suis persuadé que vous êtes tous, j'admets que vous
êtes tous des hommes bons, honnêtes et dignes, et qu'il n'y a pas un homme
parmi vous qui ne désire d'être reconnu pour un bon patriote; je sais que c'est
votre désir. Nous sommes sujets à nous vanter quelquefois de ce que nous som-
mes, et certainement il n'y a pas de honte à nous d'être Anglais; — mais c'est
pour nous un motif d'agir en Anglais et de chercher le bien réel et l'intérêt de
cette nation. — Mais, je vous prie, où en sont les choses chez nous? — Je déclare
que je ne sais pas bien par où commencer ni par où finir un pareil sujet, je n'en
sais rien ; mais, je dois vous le dire, que l'on commence par où l'on voudra, on
aura de la peine à se tirer de l'embarras que je vous signale. Nous sommes pleins
de calamités et de divisions entre nous au sujet de l'esprit qui doit animer les
hommes, et cela n'a rien d'étonnant.; cependant, par une providence de Dieu, pro-
vidence merveilleuse, admirable et jamais suffisamment admirée, nous sommes
encore en paix ! Et les combats que nous avons soutenus ! et les avantages que nous
avons remportés ! — Oui, vraiment, nous qui sommes ici, nous sommes un éton-
nement pour le monde; et considérant la manière dont nous sommes disposés ou
plutôt indisposés, c'est le plus grand miracle qui soit jamais arrivé aux fils des
hommes que nous soyons revenus à la paix. Et quiconque essaiera de la rompre,
que Dieu tout-puissant déracine cet homme du sein de cette nation! et il le fera,
quelques prétextes que l'on prenne.
» Ceux qui brisent la paix considèrent-ils où ils nous poussent? Ils devraient
y regarder. Celui qui ne considère pas la femme enceinte dans celte nation, les
enfants à la mamelle qui ne connaissent pas leur main droite de leur main gauche
(et, autant que je sache, cette cité en est aussi pleine que l'on disait qu'était
Ninive); celui qui ne considère pas ces êtres, et le fruit que porteront celles qui
vivent et qu'il faut y ajouter; celui qui ne considère pas ces choses doit avoir le
cœur d'un Caïn qui fut marqué et fait ennemi de tous les hommes ses ennemis!
Oui, la colère et la justice de Dieu poursuivront un tel homme jusqu'au tombeau,
sinon jusqu'à l'enfer. . »
SUR OLIVIER CROMWELL. S 33
De ses anciens majors généraux, ces maréchaux du calvinisme, Cromwell fait
autant de lords, et constitue sa chambre des pairs. La première session du parle-
ment se termine assez bien; la seconde commence mal pour Olivier. Il n'hésite
pas, fait venir les membres à Whitehall, et les casse. « S'ils eussent siégé deux ou
trois jours de plus, dit Samuel Hartlib dans une lettre, une conspiration royaliste
éclatait, et Londres était à feu et à sang, a
Cromwell touchait à sa soixantième année. Robuste encore, mais affaissé, Dieu
venait de le frapper dans sa famille de plusieurs coups successifs; il avait passé
quatorze jours près du lit de sa fille mourante, Elisabeth Claypole, et celte énergie
colossale, qui pendant vingt années avait porté le fardeau, « trop lourd pour un
homme, » dont il parle si souvent, pliait et laissait pressentir la décadence. Ce fut
alors que George Fox, le quaker, ût sa dernière apparition devant lui et vint ré-
clamer en faveur des quakers persécutés. Malgré son indulgence pour les folies
mystiques, Cromwell ne voulait pas qu'on troublât l'ordre. On avait pris au collet
et mis en prison, a dans les Mews, » quelques « grands chapeaux » de quakers
qui avaient essayé de prêcher en place publique, et de suivre l'inspiration avec une
obéissance trop entière; George lui-même et son impérissable culotte de cuir avait
eu le même sort; « la puissance de Dieu agissant sur les persécuteurs, » on l'avait
bientôt relâché. Cependant il voulut adresser au protecteur quelques remon-
trances, et comme ce dernier, « dans son grand carrosse, entouré de ses gardes,
faisait sa promenade du soir dans Hyde-Park, » Fox s'avança ; il fut d'abord
repoussé; Cromwell baissa les glaces et l'accueillit très-cordialement. Le lende-
main, à Whitehall, Fox se croyant sûr de son affaire, la scène changea; Cromwell
« se moqua un peu de moi, dit le quaker... il s'assit sur le bout d'une table,... me
dit des choses comiques,... et me traita lestement. » — Je le crois bien; le bon
sens de Cromwell avait découvert le défaut de la cuirasse. « II me dit que mon
énorme confiance en moi-même, c'est-à-dire en Dieu qui était en moi, n'était pas
la moins notable de mes acquisitions (1). » Le quaker s'en alla peu content, et le
lendemain « je pris un bateau, dit-il, et je descendis (il veut dire^'e remontai) la
Tamise jusqu'à Kingston, d'où je me rendis à Hampton-Court pour parler au pro-
tecteur des souffrances des amis. Je le rencontrai dans le parc; il était à cheval à
la tête de ses gardes du corps, et, avant même que je le visse, j'aperçus et sentis un
souffle (2) de mort qui s'élançait et traversait l'air contre lui, et, quand je me
trouvai devant lui, il était pâle comme un mort. Quand je lui eus expliqué les
souffrances des amis et l'eus averti, selon que j'étais poussé de Dieu, il me dit :
Venez me voir demain. . . Le lendemain, on me dit qu'il était malade, et je ne le vis
plus. »
Son œuvre était accomplie. Le 20 août 1658, il tomba malade, quitta Hampton-
Court pour Londres, et ne se releva plus. Tel nous avons vu le fermier rêveur, mys-
tique, déchiré des doutes de Hamlet, dans la solitude de Saint-Yves, tel nous le
retrouvons à sa mort. Jeune, il n'avait aucune raison pour simuler le fanatisme;
mourant, il n'avait plus de motif pour garder le masque. « Mes enfants, disait-il
en se soulevant, vivez en chrétiens. Je vous laisse le pacte avec le Seigneur pour
(1) Journal de Fox, I, 381, 2.
(2) Waft, mot qui n'est pas anglais, mot inventé par Fox. Les Bunyan, les Fox, les
Baxter cl les mystiques anglais ont enrichi la langue de beaucoup d'expressions, dont
quelques-unes sont restées.
«53 4 DOCUMENTS NOUVEAUX SUR OLIVIER CROMWELL.
vous alimenter! » Les trois jours de son agonie, pendant laquelle une furieuse
tempête éclata, ne furent pour lui qu'une longue et mystique angoisse, une lutte
avec Dieu révélée par des gémissements, des sanglots et des prières continuelles.
Cromwell laissait non-seulement l'Angleterre florissante, mais remplie de germes
qui devaient faire la grandeur des deux siècles suivants. Carlyle ne reconnaît pas
cette grandeur; il eût fallu, selon lui, que l'Angleterre demeurât attachée au puri-
tanisme et fidèle à la loi biblique du covenant. Carlyle ne se contente pas de re-
gretter celte époque, il flétrit celles qui lui ont succédé, n'épargnant ni le xvme siè-
cle, ni le xixe. Il pense que le développement de l'Angleterre depuis Cromwell ne
doit compter absolument pour rien; l'Inde, le commerce, la richesse, l'industrie,
ne sont rien. Il termine son livre par une comparaison des plus burlesques, où
l'Angleterre actuelle est assimilée à une autruche qui tourne le dos au soleil. Le
soleil, c'est le puritanisme que l'on a cessé de regarder en face; je ne veux pas
priver le lecteur de ce curieux morceau : « Comme une gourmande autruche, oc-
cupée seulement de vivre et de garder sa peau, l'Angleterre d'aujourd'hui montre
au soleil son autre extrémité, avec sa tête cachée dans le premier buisson de dé-
froques d'église Elle se réveillera bientôt d'une terrible manière, a posteriori,
cette autruche absorbée par le soin grossier de sa vie.... j Telle est la bouffonnerie
grotesque qui couronne l'œuvre.
Ce reproche, ce jugement, cette prétention, n'ont rien de philosophique et de
raisonnable. L'état de fièvre ardente, qui développe les énergies d'un peuple et
prépare la fécondation de son avenir par l'intensité du désir et la violence de l'en-
thousiasme, situation anormale et de peu de durée, doit céder la place à des phases
moins magnifiquement orageuses; quand la crise a cessé, on profite du renouvelle-
ment; la vie ordinaire reprend son cours. A quoi donc les crises violentes seraient-
elles bonnes sans ce progrès tranquille des époques secondaires, qui recueillent le
bénéfice des grands orages ?
Philarète Chasles.
LA
MARINE DE LA FRANCE
EN 1846.
I. — Compte présenté au roi, par M. le ministre de la marine.
II. — Mémoires du baron Portal, ancien ministre de la marine.
III. — Appel au gouvernement et aux chambres, par M. Fontmartin
de l'Espinasse, directeur du port à Bordeaux.
IV. — Mémoire au roi, par M. F. Lepomellec, maire de Saint-Brieuc.
V. — Mémoires sur les constructions en fer, les chaudières tubulaires et les
propulseurs héliçoïdes, par MM. Dupuy de Lôme, Gervaise, Sochet,
ingénieurs de la marine, et Bourgois, enseigne de vaUseau.
VI. — De l'Admission en France des fers et tôles étrangers, publication
du ministère du commerce.
Les questions qui intéressent la marine et touchent à notre influence sur les
mers se sont bien éclaircies depuis quelque temps. La lumière est venue de tant
de côtés et de si haut, que le pays entier s'est rendu à l'évidence. On comprend
aujourd'hui ce que vaut la marine, ce qu'elle peut, ce qu'on en doit attendre. Si
quelques détails restent livrés à la discussion, on semble pourtant s'être entendu
sur deux points : l'un qu'on ne saurait, sans déchoir, négliger un intérêt de cet
ordre et qu'il faut désormais porter de ce côté un effort soutenu; l'autre que, dans
l'ensemble des moyens appropriés à ce but, il convient de l'aire une place considé-
rable aux nouveaux instruments que la vapeur a mis au service de nos flottes.
Ces idées, désormais élémentaires, se sont emparées de l'opinion d'une manière
si puissante, que l'influence s'en est transmise du pays aux chambres et des chambres
au cabinet. Le gouvernement a été mis en demeure d'agir, et le projet d'organisation
530 »E LA MARINE FRANÇAISE.
qu'il présente cette année est le fruit de l'une de ces heureuses violences aux-
quelles un ministre spécial se résigne toujours avec une satisfaction mêlée de
fierté. Pour M. de Mackau, cette loi deviendra une date, comme la loi de 1820 en
fut une pour le baron Portai.
C'est par l'histoire de cette dernière époque que commence le document remar-
quable dont les chambres ont été saisies à l'appui du nouveau projet d'organisation.
En 1820, notre marine marchait vers un dépérissement fatal; le matériel s'en allait
en ruines, le personnel subissait les atteintes d'un découragement profond et of-
frait tous les symptômes d'une désorganisation prochaine. L'argent manquait aux
services, et de 125 millions, chiffre atteint sous l'empire, le budget de ce départe-
ment était descendu à 45 millions. C'était trop ou trop peu : trop si l'on renonçait
à cette arme, trop peu si l'on voulait en conserver même les traditions.
Les choses se trouvaient parvenues au dernier degré de cet abandon lorsque le
baron Portai arriva aux affaires. Il faut lire, dans ses curieux Mémoires, le récit
des résistances qu'il rencontra lorsqu'il voulut sérieusement reconsiituer notre
marine. On serait étonné de voir quels hommes l'appuyèrent et quels hommes lui
firent obstacle. Il eut contre lui le baron Louis, pour lui M. de Villèle. Le baron
Louis était pourtant le collègue de Portai, tandis que M. de Villèle figurait à la tête
du parti qui conspirait la ruine du ministère. Un membre de l'opposition montrait
ainsi plus de sympathie pour notre régime naval que les membres même du cabi-
net. Tandis que les budgets des autres départements étaient l'objet des plus vives
attaques, M. de Villèle couvrit le budget de la marine de son influence et assura
le succès des innovations hardies du baron Portai.
Il faut tout dire, c'était une question de vie ou de mort. Le ministre s'expliquait
là-dessus en termes formels. Dans le rapport qui précède le budget de 1820, il
exposait les souffrances et les dangers de la situation, déclarant d'une manière ex-
presse que les 45 millions accordés chaque année à la marine étaient un sacrifice
gratuit, et qu'ainsi, depuis 1815, 270 millions avaient été dépensés en pure perte. Il
ajoutait : « Je l'affirme sans hésiter, notre puissance navale est en péril ; les pro-
grès de la destruction s'étendent avec une telle rapidité, que, si l'on persévérait
dans le même système, la marine, après avoir consommé 500 millions de plus,
aurait totalement cessé d'être en 1830. C'est dire assez, ou qu'il faut abandonner
l'institution pour épargner la dépense, ou augmenter la dépense pour maintenir
l'institution. »
Un langage aussi ferme ne fut pas sans influence sur les chambres ; le budget
du baron Portai fut voté et prit dès lors le nom de budget normal de la marine.
Voici quelles en étaient les bases. Au lieu de 45 millions, allocation dérisoire, le
ministre en demandait 65 : 59 millions pour la marine, 6 pour les colonies. Cette
augmentation de 20 millions ne devait pas figurer en entier dans l'exercice sui-
vant, mais se répartir d'une manière successive sur une certaine période d'années.
L'allocation intégrale n'eut guère lieu qu'en 1830. Moyennant ces 65 millions,
maintenus pendant onze années, le ministre promettait d'assurer à la France une
force active de 38 vaisseaux, de 50 frégates et d'un nombre proportionné de bâti-
ments inférieurs.
Tel fut le point de départ de notre réorganisation maritime. C'était beaucoup
que d'avoir obtenu des chambres, au milieu des préventions qui pesaient sur
l'arme et des embarras financiers dans lesquels se débattait le pays, cette recon-
naissance formelle de notre état naval. Il en fut d'ailleurs de ce programme du
DE LA MARINE FRANÇAISE. 537
baron Portai comme de tous les programmes ; les faits ne s'y conformèrent pas. Le
chapitre des dépenses imprévues vint s'ajouter à celui des dépenses ordinaires.
On fit les expéditions d'Espagne, de Morée et d'Afrique, et le chiffre des bâtiments
armés passa de 76, portant 8,750 hommes, qu'il était en 1820, à celui de 158,
avec 15,000 hommes, en 1825; enfin, en 1826, à celui de 206, avec 20,000 hommes
embarqués. De là des allocations toujours croissantes, au point que la moyenne
annuelle des dépenses, de 1823 à 1850, s'éleva à 74 millions de francs, avec cette
circonstance fâcheuse que les constructions et les approvisionnements y perdirent
en raison directe de l'augmentation des armements.
Les premières années qui suivirent la révolution de 1830 ne firent qu'aggraver
cette situation irrégulière. D'un côté, par la force des choses, les armements deve-
naient chaque jour plus nombreux; de l'autre, par un principe de fausse écono-
mie, les crédits étaient mesurés, au sein des chambres, d'une manière plus avare.
En vain les ministres qui se succédaient émetlaient-ils du haut de la tribune des
protestations répétées; la marche était prise, on la suivait. Ainsi les chambres
faisaient porter de plus en plus au matériel de la marine, à ses approvisionne-
ments, à ses ressources, la peine de l'augmentation obligée de l'armement et de la
force active. Chaque année, sous l'empire de ce système, les prévisions inscrites
au budget, pour des constructions neuves, étaient abaissées au-dessous des be-
soins, et chaque année les constructions réalisées restaient forcément au-dessous
de ces prévisions même. Les travaux et les magasins demeuraient de la sorte sous
le coup d'une souffrance forcée et d'une situation sans issue.
A partir de 1835, il s'opère, dans l'opinion des pouvoirs publics, une petite réac-
tion en faveur de la marine. On ne l'envisage plus comme une institution para-
site; on la traite avec moins de dédain et de rigueur. En 1857, une ordonnance
royale vient en aide a ce mouvement, et cherche à asseoir les armements et les
constructions sur de nouvelles bases. Désormais on laissera décroître le nombre
des bâtiments à flot, de manière a ce qu'ils se réduisent à 20 vaisseaux de ligne et à
25 frégates, et l'on conservera sur le chantier un même nombre de frégates et de
vaisseaux à 22/24 d'avancement; enfin 13 vaisseaux et 16 frégates en construction
serviront à remplacer les bâtiments du même rang, à mesure qu'ils auront été lancés.
Ce n'était là évidemment qu'une combinaison provisoire et qui ne devait, les
faits l'ont prouvé, porter remède à rien. Elle reposait sur le maintien d'une paix
constante. Les événements de 1840 se chargèrent de donner un démenti à ces
illusions; ils créèrent à la marine une position toute nouvelle. L'attitude prise
dans le Levant par notre escadre d'évolution, et l'éloge qu'en firent les officiers
anglais eux-mêmes, causèrent dans le pays une satisfaction mêlée d'étonnement. On
consentit dès lors à reconnaître que notre flotte est un des éléments essentiels de la
grandeur du pays, et un instrument de défense digne d'attention et d'intérêt.
Depuis ce moment, les allocations du budget allèrent toujours croissant, sans qu'il
s'élevât dans les chambres la moindre objection contre des sacrifices nécessaires.
Il y eut un élan fécond sur tous les détails du service. Le personnel s'accrut dans
une proportion considérable, l'état des armements atteignit le chiffre de 210 bâti-
ments à la mer; enfin les travaux des chantiers reçurent une impulsiou énergique,
si bien que dans le cours d'une seule année, en 1812, les constructions furent avan-
cées dans la proportion de 5 vaisseaux et demi. Il faut ajouter que celte activité ne
s'est pas soutenue, et qu'elle est aujourd'hui rentrée dans les limites d'autrefois.
C'est en présence de cette situation que le ministre actuel propose aux chambres
■>5N DE LA MARINE FRANÇAISE.
un plan nouveau d'organisation pour notre établissement maritime. Le moment,
la situation des esprits, la marche des événements, tout est favorable à ce travail,
et fait bien préjuger de l'accueil qui l'attend devant les chambres. Ajoutons que
c'était une œuvre fort délicate en présence des transformations qui s'opèrent dans
la science navale, et de celles qu'un avenir prochain lient en réserve. Il fallait se
défendre d'un double écueil, de trop accorder à l'innovation ou d'incliner trop
vers la routine. Pour les esprits doués de quelque prévoyance, le rôle de la vapeur
est désormais tracé; elle devient l'arme de l'avenir, l'arme essentielle. L'adminis-
tration ne pouvait pas se placer à ce point de vue ; elle avait à ménager les intérêts
existants, les traditions, les préjugés même; elle devait garder une sorte de neu-
tralité entre ceux qui s'appuient sur Je matériel d'autrefois et ceux qui posent
avec hardiesse le problème du renouvellement.
Avant d'exposer son plan, le ministre a voulu faire nellement apprécier la situa-
tion actuelle. Dans celte pensée, il examine successivement où en sont aujourd'hui,
1° l'inscription maritime et les équipages de ligne, 2° les bâtiments et les con-
structions, 5° les approvisionnements et les arsenaux. Il n'est pas sans intérêt de
poursuivre avec lui cet examen, et de vérifier l'état de nos ressources.
Dans l'inscription maritime, le Compte au roi signale un mouvement continu
d'ascension depuis 1820. Le nombre des hommes inscrits est, en 1836, de 101,941,
en 1840, de 110,458, en 1845, de 125,272. Ainsi, il faudrait constater, si ces
chiffres ne reposent pas sur une illusion, une augmentation de 24,000 marins
inscrits dans l'espace de dix années, et, dans la seule période des cinq années écou-
lées depuis 1840, une augmentation de 15,000 marins inscrits.
Je m'arrête sur ce détail pour exprimer un doute et le motiver. Il existe, il doit
exister du moins, entre le mouvement de l'inscription maritime et le mouvement
de la navigation marchande, une relation, une correspondance nécessaire. L'in-
scription précise !e nombre de nos marins du commerce, la navigation constate
leur emploi. Or, si l'une s'accroît, l'autre doit nécessairement s'accroître. Il est
impossible d'admettre qu'il se soit créé plusde marins, et qu'en même temps il y ait
eu moins de marins employés. Si, pendant que le ministre se félicite de voir
24,000 hommes de plus enrichir, dans une période de dix années, les registres
de l'inscription, il était prouvé que l'activité de la navigation du commerce, loin
de prendre le même essor, n'a offert que des chiffres stalionnaires et souvent rétro-
grades, on serait fondé à se demander si la base même de l'inscription n'est pas
fautive, et si des non-valeurs difficiles à saisir ne lui enlèvent pas tout caractère
d'exactitude rigoureuse. Un coup d'oeil jeté sur les états émanés du ministère du
commerce va nous mettre à même d'établir ce rapprochement et de pousser à fond
ce contrôle.
Dans les documenîs distribués aux trois conseils généraux réunis en session,
l'effectif de notre marine marchande est porté , pour l'année 1844, à 15.679 na-
vires, jaugeant 604,657 tonneaux. Tel est, à sa date la plus récente, le mobilier
consacré à notre navigation commerciale. Comparons-le avec celui des périodes
antérieures, et nous verrons sur-le-champ s'il y a progrès ou décadence. En re-
montant aussi loin que le document officiel, on trouve, pour 1827, 14,322 navires,
jaugeant 692.125 tonneaux, c'est-à-dire que dans un espace de dix-huit années
nous aurions perdu sur l'effectif 643 bâtiments et 87,488 tonneaux. Si l'on veut,
pendant cette même période, appliquer ce rapprochement à d'autres millésimes,
on trouve pour :
DE LA MARINE FRANÇAISE. 539
1828. — 14,447 navires, jaugeant 693,581 tonneaux.
1851. — 15.051 — — 684,127 —
1857. — 15,617 — — 680,365 —
1859. — 15,742 — — 675,508 —
Ainsi l'effectif de notre marine marchande a constamment décru dans une
période de dix-huit années. Il est vrai que d'un côté le tonnage légal a été abaissé
de 15 pour 100, et que de l'autre on a, en 1840, rayé des états un certain nombre
de bâtiments hors de service; mais ces deux causes limitent plutôt qu'elles ne
changent les conclusions que l'on doit tirer de ce rapprochement. On pourrait nous
opposer, avec plus de raison, le mouvement général de la navigation marchande,
qui n'a pas subi une dépréciation comme l'effectif, et s'est au contraire élevé. En
diminuant comme nombre, le mobilier de la marine du commerce se serait mul-
tiplié pat* l'activité. Cependant, sur ce point même, les états n'expliquent pas toutes
les anomalies. Par exemple, les entrées et sorties réunies figurent, en 1844, pour
un chiffre de 1,256,098 tonneaux, et, en 1839, pour un chiffre de 1,342,522 ton-
neaux. Il y a évidemment ici une diminution de travail, d'activité, par conséquent
un moindre emploi de bras. Il faudrait que l'inscription, pour se mettre en har-
monie avec ce fait, eût subi, en 1844, une grande dépréciation sur les existences
de 1859. C'est le contraire qui a lieu. Le chiffre de 1859 est de 106,820 marins,
celui de 1844 de 125,272, c'est-à-dire que l'inscription constate 18,000 marins
de plus, là où le mouvement commercial se traduit par 90,000 tonneaux de
moins.
Il est impossible qu'il ne se cache pas là-dessous quelque fiction dont il importe
de faire justice. Sans doute, on doit tenir compte de ce fait que tous les marins
inscrits ne sont pas appelés à jouer un rôle dans le mouvement commercial, et que
beaucoup d'entre eux demeurent étrangers au service de la navigation marchande :
ainsi les pêcheurs des côtes, les ouvriers des arsenaux, les hommes embarqués
sur nos bâtiments de guerre; mais il faudrait alors que l'accroissement de l'in-
scription eût porté en entier sur ces trois classes, et que de 1 856 à 1 845, pendant
que les équipages du commerce restaient au moins slalionnaires, l'inscription se
fût enrichie de 24,000 hommes en pêcheurs, ouvriers ou marins de la flotte. Per-
sonne n'oserait s'abriter derrière celte conclusion, et pourtant c'est la seule ma-
nière de conclure. A moins pourtant que l'on ne veuille convenir des mécomptes
de l'inscription, et ne l'envisager que comme un recensement approximatif et
touchant aux limites de l'arbitraire.
Du reste, ce chiffre de 125,272 inscrits est une véritable fiction à quelque point
de vue qu'on l'envisage. Il comprend non-seulement tout ce qui est marin , mais
ce qui l'a été et peut le devenir. Aussi le ministre a-t-il soin de faire lui-même
un travail de départ en limitant à 46,000 le nombre des hommes d'élite, et à
10,000 ceux de second choix. C'est là le nerf de nos flottes et eu même temps la
seule ressource de notre marine marchande. Le temps nous a légué cette combi-
naison qui maintient deux intérêts bien distincts dans une mutuelle dépendance,
ou plutôt qui impose à l'un des servitudes onéreuses, et attribue à l'autre des pou-
voirs discrétionnaires. Peut-être faudra-t-il réformer un jour de fond en comble
ce code exceptionnel; en attendant, d'heureuses modifications y ont été introduites,
et, dans le nombre, il convient de citer la levée permanente qui a remplacé les
réquisitions inopinées. La levée permanente est une sorte de compromis entre le
540 DE LA MARINE FRANÇAISE.
recrutement et le régime des classes; elle fait fait arriver successivement à bord
de la flotte la partie jeune et active de nos gens de mer, et répartit sur tous, aussi
équitablement que possible, les cbarges du service militaire.
De ce coup d'oeil sur le personnel , le Compte au roi passe a l'examen du maté-
riel et en examine d'abord l'ensemble. Au 1er janvier 1816, la France possède
268 bâtiments à voile dont 224 à flot et 44 en chantier, 74 bâtiments à vapeur,
dont 55 à flot et 49 en construction (1), ensemble 342 bâtiments, dont 279 à flot
et 63 en construction. En outre , se présentent, comme réserve, les 17 paquebots
transatlantiques, construits et armés dans les ports militaires. Sous le rapport
numérique, cet ensemble excède de 2 bâtiments l'effectif réglementaire; en le
décomposant , on trouve 2 vaisseaux de plus ; les corvettes offrent un excédant
de 8. Quant à la valeur des coques, si elles sont anciennes, le ministre affirme
qu'elles n'en sont pas moins bonnes, et il cite l'Océan, qui date de 1793 et tient,
malgré son âge, la tête de notre escadre d'évolutions. Il ne faudrait pourtant pas
que cette confiance allât trop loin et plaçât nos flottes sous le coup de radoubs
perpétuels. Que les vieux vaisseaux soient encore propres à un service de navi-
gation, cela se conçoit ; mais il serait peut-être imprudent de s'y fier pour un
service de bataille.
La flotte à vapeur ne tient pas, dans le document distribué aux chambres, une
place qui soit en rapport avec le rôle qu'elle est appelée à jouer. Le ministre se
retranche, il est vrai, derrière l'incertitude qui pèse encore sur le nouveau moteur
et sur les perfectionnements que chaque jour il subit. Ainsi, en moins de six
années, plusieurs découvertes en ont modifié profondément l'économie. L'une est
l'abandon des machines à balanciers pour des machines à connexion directe, plus
légères, plus simples et occupant moins de place à bord. L'autre est l'emploi de
chaudières à tubes au lieu de chaudières à carneaux, substitution qui, tout en
diminuant l'encombrement et le poids des moteurs, permet d'en pousser la force
jusqu'à des pressions beaucoup plus élevées. D'autre part, dans la construction des
(1) Voici le détail de ces vaisseaux :
VOILE.
46 vaisseaux de quatre rangs, dont 25 à flot et 23 en chantier.
49 frégates de trois rangs, dont 51 à flot et 18 en chantier.
59 corvettes de trois classes, dont 56 à flot et 5 en chantier.
47 bricks de deux classes.
52 bâtiments légers à flot.
55 bâtiments de transport à flot.
268
VAPEUR.
Îl de 640 chevaux en construction.
2 de 540 à flot.
S de 450, dont 5 à flot et 2 en construction.
1 de 400 en construction.
c 5 de 520, dont 1 à flot et 4 en construction.
17 corvettes. { 12 de 220> donl 9 à flol et - en conslrucljon,
48 bâtiments de 160 chevaux et au-dessous, dont 40 à flot et 8 en construction.
74
DE LA MARINE FRANÇAISE.
341
bâtiments, la tôle a remplacé le bois, ce qui réduit la pesanteur des coques, ac-
croît l'espace libre à l'intérieur et ajoute à la finesse des formes. Enfin un nou-
veau moyen de propulsion, l'hélice, promet de faire disparaître les inconvénients
qu'offraient les roues à aubes et de placer la machine entière hors de l'atteinte
des projectiles. Tous ces motifs autorisent le ministre à n'aborder que discrète-
ment les problèmes qui se rattachent à notre flotte à vapeur et à les ajourner pour
ainsi dire. Il se contente de maintenir le chiffre de 100 bâtiments, fixé par une
ordonnance récente, et d'admettre les catégories proposées par la commission que
présidait M. le prince de Joinville. Dans ce système, la flotte à vapeur se partage-
rait en deux classes, l'une de bàliments de combat, l'autre de bâtiments de trans-
port. Les premiers, munis d'un appareil à hélice, entièrement immergé, pourront
prêter le flanc à l'ennemi et entrer en ligne de bataille; les seconds, mus par des
roues à aubes, seront disposés de manière à ne combattre qu'en éclaireurs et tou-
jours par l'avant ou l'arrière. La première classe comprend les bâtiments de 400 à
600 chevaux; la seconde, ceux de 300 chevaux et au-dessous.
Voici donc quelle serait la composition définitive de la flotte :
BATIMENTS A VOILE.
A FLOT.
Vaisseaux de quatre rangs. . . 20
Frégates de trois rangs. ... 40
Corvettes a gaillards \ an
Corvettes à batterie barbette. . i
Bricks de guerre \ ac\
Bricks aviso j
Bâtiments légers 40
Transports à batterie couverte
de 5 à 600 tonneaux 20
Aux 22/24.
20
10
EN CHANTIER.
Aux 14/24 en moyenne.
4
16
240
50
20
TOTAL.
44
66
60
60
40
20
290
Bâtiments de lre classe.
Bâtiments de 2e classe.
BATIMENTS A VAPEUR.
NOMBRE FORCE
TOUS A FLOT. DES DES
BATIMENTS. CHEVAUX.
1er rang de 600 chevaux et plus. 10 6,000
2e rang de 400 chevaux 20 9,000
1" rang de 300 chevaux 20 6,000
2e rang de 180 à 500 chevaux. . 30 5,700
3e rang de 90 à 100 chevaux. . . 20 2,100
Ensemble 100 28,800
RÉCAPITULATION.
Bâtiments à voiles. .
Bâtiments à vapeur.
TOME i.
A FLOT.
240
100
340
EN CHANTIER.
50
D
50
TOTAL.
290
100
390
37
542 DE LA MARINE FRANÇAISE.
A la suite de ces chiffres, qui constituent, selon l'expression du ministre, la
composition normale de la flotte, le Compte au roi aborde la question des matières
et complète cet ordre de recherches par un tableau qui précise l'approvisionne-
ment normal des arsenaux de la marine. Il en résulte qu'il faudrait, pour élever
les existences à un niveau satisfaisant, affecter 25 millions et demi à des achats en
bois, métaux, chanvres, toiles, brais, goudrons, résineux et autres articles. Avec
un tel approvisionnement réparti entre les cinq ports militaires, on n'obtiendrait
sans doute ni un équilibre absolu entre les besoins et les ressources, ni une régu-
larité constante dans les mouvements des magasins ; mais on aurait du moins une
situation où aucun service ne resterait en souffrance, et dans laquelle une part
serait faite aux nécessités imprévues et aux fluctuations du travail.
Maintenant par quelles combinaisons financières obtiendra-t-on cette flotte nor-
male de iOO bâtiments à vapeur tous à flots, et de 290 bâtiments à voile, à flot
ou en chantier ? Pour y atteindre, il y aurait à construire, dans leur totalité,
9 vaisseaux, 19 frégates, 37 corvettes et 48 bâtiments de moindre force, le tout
à voile, plus 52 bâtiments à vapeur. En outre, il resterait à achever, en travaux
de chantier, 200;24es de vaisseau et 202 246s de frégate. La dépense est considé-
rable, elle comprend :
Pour les coques 70,194,000 fr.
Pour l'armement 24,200,000
Pour le matériel d'artillerie. . . . 9,200,000
Pour les machines à vapeur. . . . 7,800.000
Pour l'approvisionnement normal. 25,500,000
Soit. .... 155,000,000
C'est ce chiffre auquel le ministre s'arrête après des calculs approfondis. Il est
vrai qu'il faut en déduire 6 millions qui sont affectés chaque année aux construc-
tions neuves, de sorte qu'en distribuant sur une période de sept exercices, à partir
de 1847, la somme nécessaire à l'exécution de ce plan, il ne reste plus pour cha-
que exercice que 13 millions 500 mille francs dont le département de la marine
serait doté jusqu'en 1854. Ainsi combinée, cette dépense serait d'un poids moins
lourd pour le pays, et permettrait de la répartir entre les divers ports d'une ma-
nière plus réfléchie et plus fructueuse.
Tel est, dans une analyse succincte, le projet dont les chambres sont saisies et
que le document officiel développe avec beaucoup d'étendue et de force. Ce docu-
ment fait honneur à l'administration; il compose un traité complet sur la matière,
et se distingue par la précision et le choix des détails, l'enchaînement des idées,
la netteté du style. Il est à désirer que les chambres en adoptent les conclusions,
et prouvent ainsi que la passion récente dont elles se sont prises pour la marine
part d'un sentiment sincère et non d'une inspiration de tactique. Cependant, dans
l'intérêt même de la loi, il importe d'examiner les objections qu'elle soulève.
Et d'abord, au point de vue de ceux qui placent dans le vaisseau de ligne le
principal et presque notre seul instrument de puissance à la mer, il est certain
que le projet actuel, loin d'ajouter à nos forces, semble en retrancher quelque
chose. En effet, après une dépense de 155 millions, nous nous retrouverions, vers
la fin de 1854, avec 20 vaisseaux à flot et 24 en chantier, tandis que nous avons
aujourd'hui 46 vaisseaux dont 25 à flot et 25 en construction, c'est-à-dire qu'après
SE LA MARINE FRANÇAISE. 543
une dépense énorme et sept années d'attente nous aurions, non pas plus de vais-
seaux, non pas même un chiffre égal, mais 2 vaisseaux de moins.
Le nombre de nos frégates se serait, il est vrai, accru de 17; mais les frégates
sont loin de faire dans Une ligne de bataille la même figure que les vaisseaux. En
premier lieu, il convient d'éliminer de nos calculs les frégates de troisième rang
portant du calibre de 18 et de ne compter que sur les frégates des premier et se-
cond rangs qui portent du calibre de 30. Encore y a-t-il une distinction à établir
entre les deux batteries de ces bâtiments. La batterie couverte doit seule figurer
pour toute sa valeur, la batterie du pont étant trop exposée aux débris de la mâ-
ture et n'étant d'ailleurs composée que de caronades. On méconnaîtrait donc les
nécessités d'un rapprochement exact, si l'on estimait dans la ligne de bataille les
frégates de 60 comme des bâtiments de 60 canons, et les frégates de 50 comme
des bâtiments de 50 canons. Rien de plus arbitraire ni de plus dangereux que cette
évaluation, et il faut ajouter qu'il est à peu près impossible d'en trouver une qui
soit d'une précision rigoureuse. Les Anglais calculent la force d'un bâtiment par
la masse du fer qu'il peut lancer; cependant le calibre n'est pas tout dans une
pièce, il y a encore la longueur et le poids, la faculté de supporter plusieurs
charges. La résistance des murailles peut aussi conduire à un résultat approxi-
matif; mais en général on se trouve réduit à chercher une valeur de convention
comme le terme de comparaison le plus réel et le plus sincère. A ce compte, nos
frégates, si on voulait les introduire dans la ligne de bataille, où elles auraient en
outre l'inconvénient de créer des points faibles, devraient y figurer dans cette
proportion que trois grandes frégates fussent comptées pour deux petits vais-
seaux. Il est aisé d'établir sur cette base le bilan de notre force et de voir ce qu'y
ajoute le projet de loi présenté aux chambres.
Peut-être, pour le faire avec plus de fruit, est-il utile de prendre dans l'his-
toire de notre marine une date qui puisse fournir matière à un rapprochement,
1792, par exemple. En 1792, la France possédait 76 vaisseaux de ligne; les fré-
gates ne comptaient pas alors dans la ligne de bataille. En 1854r nous aurons 44
vaisseaux et 66 frégates tant à ilôt qu'en chantier, c'est-à-dire 40 vaisseaux
J6/2469 d'achevés, plus 34 frégates de 1er et 2e rang achevées et lancées. Voilà
donc une valeur de 51 vaisseaux formant notre établissement normal, chiffre qui
constate une infériorité d'un tiers sur l'établissement de 1792. Pour les bâti-
ments armés et à la mer, l'avantage reste encore à la marine de l'autre siècle.
Dans l'année 1793, 21 vaisseaux se trouvèrent réunis dans la baie de Quiberon
sous les ordres de Morard de Galles, 4 croisaient aux Antilles sous les ordres du
contre-amiral de Sercey, 17 étaient mouillés à Toulon sous le commandement du
contre-amiral Trogoff : en tout 45 vaisseaux. En 1854, nous n'aurons à flot que
20 vaisseaux et 34 frégates de 1er et 2e rang, c'est-à-dire une valeur de 31 vaisseaux.
G'esl encore une infériorité d'un quart à peu près. Il y a plus, la réserve de 1792
était presque toute à flot, tandis que la nôtre est sur chantier, encore livrée soit
aux erreurs de calcul dans l'avancement, soit aux délais nécessaires pour un arme-
ment complet.
Ainsi, les objections ne manqueraient pas de la part des hommes spéciaux qui
s'appuient sur les traditions de l'arme et n'ont pas vu s'affaiblir encore la confiance
qu'ils portent à nos vaisseaux. Je l'avoue, mes scrupules sont tout autres, et, si
j'avais quelques reproches à faire au projet de loi, ils seraient d'une nature com-
plètement opposée. Je trouve qu'il accorde trop à la voile et n'accorde pas assez à
044 SE LA MARINE FRANÇAISE.
la vapeur; je trouve qu'il fait une part trop grande a la flottille, à ce système de
petites constructions et de petits armements dans lesquels s'engloutissent des
sommes énormes sans que le pays en retire des avantages proportionnés; je trouve
qu'il n'envisage pas assez hardiment l'avenir, et ne distingue pas d'une manière
suffisamment nette les choses qui s'en vont des choses qui arrivent.
J'entends dire d'ici qu'il est périlleux de porter dans une organisation en
vigueur, et dont le temps a prouvé l'efficacité, des idées de réforme absolue et
presque révolutionnaire. J'entends dire qu'il ne faut pas sacrifier la flotte d'aujour-
d'hui à la flotte de demain, et s'exposer, dans le cours des essais et dans le conflit
des systèmes, à rester sans instruments de défense. Ce reproche ne m'arrête pas;
c'est celui que les habitudes opposent toujours à l'innovation, celui qui, depuis
l'origine des siècles, a essayé de paralyser l'essor des découvertes. Je sais d'ailleurs
tout ce qu'il y a de respectable dans cette défense de la tradition ; il faut qu'il en
soit ainsi : la cause est belle et elle a des défenseurs naturels. C'est un devoir
comme aussi un préjugé d'état pour les hommes qui ont recueilli l'héritage du
passé et qui en ont accru les gloires.
Pour justifier l'organisation qui existe, qui fonctionne, les arguments ne man-
quent pas. Avec la voile, on possède une organisation complète, sanctionnée par
l'expérience ; avec la vapeur, on n'a que des tâtonnements. La navigation à l'aide
des vents est arrivée presque à sa perfection; la navigation à feu est encore dans
l'enfance. Tandis que l'une est stationnaire et ne comporte plus que des amélio-
rations de détail, l'autre se trouve dans la première fièvre de la découverte, tou-
jours féconde en surprises. Chaque jour, des procédés nouveaux font place aux
anciens, et ces expériences, réalisées à grands frais, se détruisent l'une l'autre. On
va ainsi vers l'inconnu, en accumulant les sacrifices, sans bien savoir s'il y aura
une compensation et quelle sera cette compensation. Dès lors, à quoi bon se hâter?
Et ne vaut-il pas mieux attendre que l'innovation ait dit son dernier mot et par-
couru sa période d'épreuves ?
Ces arguments ne sont pas nouveaux ; plus d'une fois ils ont été réfutés. Depuis
que la vapeur est à l'œuvre, il est impossible de s'abuser sur ce que vaut la voile,
cet agent imparfait, capricieux, inégal, sans force régulière et suivie. Dans la lutte
contre les éléments, la vapeur commande, la voile obéit. La vapeur a une force
propre, indépendante des conditions atmosphériques ; la voile est à la merci des
flots et des vents. C'est de ce fait qu'il faut partir quand on veut apprécier ce que
l'avenir réserve à l'un et à l'autre moteur. Les obstacles passagers ne sont rien,
l'essentiel est de s'assurer des qualités intrinsèques, virtuelles. Il y a, en toute
chose, une valeur absolue qui tantôt s'y manifeste et tantôt y sommeille. C'est à
quoi il faut s'attacher surtout quand on veut franchir les limites d'un horizon
étroit.
Il me souvient d'avoir, il y a cinq ans de cela (1), parlé de la vapeur et de la
puissance qui y réside à peu près dans les mêmes termes dont je me sers aujour-
d'hui. C'est le propre d'un principe vrai que de ne jamais exposer celui qui le pro-
fesse à des mécomptes ou à des démentis. Cependant l'emploi de la vapeur comme
instrument de guerre était alors une hypothèse bien téméraire, et je suis persuadé
que les esprits spéciaux ont dû me regarder comme un rêveur. Des inconvénients
graves semblaient empêcher que les bâtiments à feu devinssent propres à un ser-
(1) Avenir de notre Marine, — Revue des Deux Mondes, avril 1840.
DE LA MARINE FRANÇAISE. 545
vice de combat. Tout le monde en était convaincu quand j'avançais la thèse con-
traire. Le temps a marché et m'a donné raison contre les hommes du métier. Les
obstacles ont disparu ou se sont amoindris, et des perfectionnements faciles à pré-
voir ont, en agrandissant l'application, donné gain de cause à la théorie. Ces per-
fectionnements, auxquels le document distribué aux chambres par M. de Mackau
n'accorde qu'une mention succincte, méritent une attention sérieuse, et je vais
m'y arrêter un instant. Les plus essentiels sont les chaudières à tubes, imitées de
celles des locomotives, et le propulseur à hélice, logé au-dessous de la flottaison.
Deux avantages essentiels résultent de l'emploi des chaudières tubulaires ; elles
sont plus légères et occupent moins de place. M. Sochet, ingénieur de la marine,
cite, dans un fort bon mémoire, des chaudières de 260 chevaux, celles du Black
Eagle par M. Penn, comme ne pesant que 30 tonneaux, eau non comprise, et n'oc-
cupant qu'une superficie de 15 mètres carrés environ. Il est vrai de dire que tous
les constructeurs ne sont pas arrivés au même résultat. Les surfaces de chauffe
varient également d'un atelier à l'autre. La limite supérieure qu'a observée
M. Sochet pour la superficie totale des tubes est d'un mètre carré ou d'un mètre
et un dixième par force de cheval dans les chaudières où la flamme fait retour par
les tubes.
M. Gervaise, sous-ingénieur de la marine, qui s'est occupé de la même ques-
tion, estime que l'encombrement des nouvelles chaudières est inférieur de 50 pour
100 a celui donné par l'ancien système, et il a vu fabriquer en Angleterre des
appareils complets pour la mer (machines, chaudières et eau de chaudières), dont
le poids était de 500 à 525 kilogrammes seulement par force de cheval. Un dernier
avantage des chaudières à tubes, et que M. Sochet place au-dessus des autres, c'est
l'excès de pression qu'elles peuvent supporter. Avec les anciennes chaudières, la
pression de la vapeur n'était quelquefois que d'un sixième d'atmosphère; elle ne
dépassait jamais un tiers ou 25 centimètres de hauteur de mercure. Avec les chau-
dières tubulaires, la plus faible pression dont on fasse usage, celle que dans les
premiers temps l'amirauté anglaise avait adoptée, est d'une demi-atmosphère; sur
les bâtiments de commerce, elle s'élève sensiblement au delà d'une atmosphère.
C'est à l'emploi du système tubulaire que les meilleurs marcheurs de l'Angleterre,
comme le Prince de Galles, le Météore, le Saphir, la Princesse Alice, doivent leur
réputation, ce système ayant permis d'augmenter considérablement la détente et
par suite la puissance des machines à égalité de poids des appareils et de dépense
du combustible. Ainsi le Prince de Galles, avec d'anciennes chaudières à bouil-
leurs et une tension de 30 centimètres de mercure, obtenait une vitesse de 12 à
13 nœuds; aujourd'hui qu'il a des appareils tubulaires où la tension est de 80 cen-
timètres et que la détente a été portée à la moitié de la course, le nombre des
révolutions de roues s'est élevé de 27 à 33, et l'augmentation de sillage a été de
plus de deux nœuds.
L'emploi du propulseur à hélice est un incident bien plus fécond encore dans
l'histoire de la vapeur. L'un des plus graves empêchements que rencontrât l'appli-
cation des moteurs à feu à un service de guerre était la situation essentiellement
vulnérable de l'appareil. Non-seulement les roues extérieures, mais la machine
elle-même, se trouvaient exposées aux ravages du canon ennemi, et un seul boulet
aurait pu, en frappant le bâtiment d'immobililé, le laisser à la merci de son adver-
saire. L'hélice a changé cette situation : complètement immergée, elle échappe à
l'action des projectiles et maintient son énergie dans les mers les plus agitées. Quel-
!»?(> DE LA MARINE FRANÇAISE.
ques inconvénient» de détail sont encore attachés à l'emploi de la vis; mais chaque
jour ils tendent à disparaître, et avant peu elle aura donné la mesure des services
qu'elle peut rendre. Supérieurs aux navires à roues pour les qualités de la mer et
l'économie du combustible, les bâtiments à hélice n'obtiennent pas encore les
mêmes vitesses dans les eaux calmes. Il résulte néanmoins d'un savant mémoire
de M. Bourgois, enseigne de vaisseau, que les avantages reconnus aux propulseurs
sous-marins tiennent essentiellement à leur nature et à la position qu'ils occupent,
tandis que leur infériorité actuelle ne dépend que de leurs formes, déjà bien des
fois modiGées. sans que l'on ait mis dans ces expériences toute l'exactitude dési-
rable. Parmi les divers systèmes successivement essayés, il n'en est aucun qui ait
donné des résultats complets, et peut-être faudrait-il emprunter à chacun d'eux
quelque détail pour arriver à une perfection relative. Ainsi M. Bourgois estime
que le système d'Éricson est supérieur au système de Smith à bord des bâtiments
dont la vis est le propulseur principal ; que le système de Smith est préférable
pour les machines auxiliaires; que ces deux systèmes se modifieraient utilement à
l'aide du système de Woodcroft ; enfin qu'un bâtiment de guerre, dont tout l'appa-
reil doit être à l'abri des boulets, ne peut sans imprudence être muni de roues
d'engrenage, et qu'il y a nécessité d'atteler ses machines directement à l'arbre de
la vis.
Ainsi voilà deux perfectionnements qui suffisent pour assurer à la vapeur uu
nouveau domaine, celui de l'action militaire. Les hommes de l'art en conviennent;
on peut aujourd'hui armer et installer une frégate à vapeur avec un appareil à
hélice entièrement à l'abri du boulet, et sans empiéter en aucune manière sur les
batteries. Plus tard peut-être reconnaîtra-t-on que de la frégate à vapeur on doit
arriver jusqu'au vaisseau à vapeur; mais, dans tous les cas, la frégate suffit pour
rendre un vaisseau à voiles un objet impuissant et presque ridicule. Que veut-on
que devienne cette masse gouvernée par le vent à côté d'une frégate de 60 canons,
qui évoluera avec une entière liberté d'allures, et, ne prêtant jamais le flanc, se
bornera à envoyer ses volées entières de bout en bout, jusqu'à ce qu'elle ait réduit
le colosse désemparé à demander grâce? Évidemment il y a là en germe tout un
ordre de faits nouveaux par lesquels il serait imprudent de se laisser surprendre.
Dans l'ancienne tactique, la voile avait deux fonctions, la croisière et le combat.
Le jour où la vapeur a ouvert son premier sillon sur les mers, la croisière lui a
échappé. Désormais il ne lui est plus donné de soumettre toute une étendue de
côtes à un blocus rigoureux. La vapeur se rit de sa surveillance inefficace. Quant
au service de combat, si l'effectif en vapeur s'élève en nombre et en puissance,
évidemment la voile perdra ce dernier attribut. Lorsqu'on veut la défendre jus-
qu'au bout, on parle des mers lointaines, où la flotte à feu ne saurait se porter.
Ce sont là des exceptions ; le vrai théâtre de nos luttes est dans les eaux d'Europe,
à nos portes, sur notre littoral; on peut sans péril subordonner à ce grand inté-
rêt les intérêts d'un ordre purement secondaire.
Enfin il est une dernière considération dont on s'arme pour défendre le vais-
seau de ligne, c'est le besoin de conserver une marine de guerre qui puisse ouvrir
le feu avec succès contre des batteries placées sur le rivage. Pour cet emploi, il
faut nécessairement, dit-on, un corps flottant qui vomisse d'un seul jet de grandes
masses de fer et soit pourvu de murailles capables d'offrir une résistance énorme.
A l'appui de cette considération, on invoque le souvenir de campagnes récentes,
oelle de Mogador, par exemple, ou celle de Saint-Jean- d'Acre, en ajoutant que,
DE LA MARINE FRANÇAISE. 547
sans vaisseaux de ligne, aucune de ces expéditions n'eût réussi. Les vaisseaux
auraient ainsi une destination utile, indispensable, et qui se trouve désormais
placée, par l'effet de glorieux exemples, au premier rang des opérations navales.
C'est beaucoup se hasarder que de conclure ainsi; c'est vouloir, à l'aide de
quelques heureuses exceptions, consacrer une règle inadmissible. Que l'on réflé-
chisse à la nature des expéditions dont on se fait un argument? Se sont-elles pas-
sées entre puissances de premier ordre et de la même valeur? De ce que l'on a
pu démanteler les murailles et faire taire le feu des Égyptiens à Saint-Jean-d'Acre
et des Marocains à Mogador, il ne serait pas sage de conclure que l'on se permet-
trait impunément les mêmes coups de main vis-à-vis d'une batterie européenne,
servie par des artilleurs européens. Il a déjà fallu de la hardiesse et de la résolu-
tion pour user de ce procédé vis-à-vis de nations à demi barbares, au milieu des
dangers que font courir, dans une rade foraine, les variations de la brise et des
obstacles que la houle oppose à un pointage régulier. Que serait-ce si l'on avait
affaire à un bon armement, à des canonniers exercés, à des ouvrages solides, enfin
à tous les moyens de destruction que la science met entre les mains des peuples
policés? En y songeant mûrement, on s'assure vite que cette nature d'opérations,
entièrement exceptionnelle, ne saurait servir de base à des calculs généraux, à
ceux qu'inspirent les nécessités d'une guerre sérieuse. Pour attaquer une batterie
à terre, des frégates à vapeur, libres de leurs mouvements, pouvant quitter la
partie ou la reprendre, opérer de nuit ou de jour, seraient des instruments, sinon
plus énergiques, du moins plus maniables et moins exposés que ne le sont des
vaisseaux de ligne. Ainsi, dans ce cas même, rien n'enchaîne notre régime naval
au maintien de ces colosses de guerre.
Sous cette impression, il est difficile de se défendre d'un sentiment de regret,
quand on voit les sommes considérables que le projet de loi consacre aux construc-
tions de bâtiments qui ont la voile pour moteur. Il faut être juste néanmoins : un
gouvernement ne peut pas marcher, en matière d'innovation, du même pas que
les esprits spéculatifs; son rôle l'astreint à plus de réserve. Pendant que les uns
l'accusent d'aller trop lentement, d'autres lui reprochent d'aller trop vile, et il
doit trouver dans ces imputations contradictoires la preuve qu'il suit une ligne pru-
dente entre deux excès. Cependant il est un point sur lequel on doit se montrer
moins facile : c'est l'oubli où le document distribué aux chambres laisse l'influence
de la marine marchande sur les destinées de notre marine militaire. Cette sorte
de prétention a un double tort, celui de ressembler à de l'ingratitude, et celui
plus grave encore de ne pas fournir un élément précieux au problème de notre
réorganisation navale.
La marine marchande n'est pas un accessoire pour la marine de l'état , c'est
pour elle un élément principal et la source même de sa vie. En tout pays, en tout
temps, la force navale a eu pour mesure l'activité commerciale, et la prépondé-
rance sur les mers a été constamment l'apanage des peuples les plus marchands.
C'est donc un devoir, quand on s'occupe de la marine militaire, et un devoir
étroit, que de suivre avec sollicitude les fluctuations des intérêts commerciaux et
de la navigation marchande. Notre infériorité navale vient de là, seulement de là,
et vainement cherchera-l-on à pallier les effets, si l'on ne détruit pas la cause.
On l'a vu, rien n'est plus affligeant que l'état de langueur dans lequel se dé-
battent nos armements et notre marine de commerce. Chaque année, la part du
pavillon étranger s'accroît dans l'ensemble du mouvement de nos ports, tandis que
"M 8 DE LA MARINE FRANÇAISE.
la part de notre pavillon diminue. Là où le pavillon étranger figure, en 1844-, pour
1,357,789 tonneaux, le nôtre ne figure que pour 679,066. Ainsi nous perdons
constamment du terrain, et, pour peu que les choses suivent cette pente, nous en
serons bientôt réduits à n'avoir plus sur les mers que le petit nombre de bâti-
ments affectés à notre navigation réservée.
Voici à quoi tiennent cette souffrance et ce marasme. Toutes les industries qui
ont leur siège dans le royaume vivent sous le régime de la protection : des tarifs
élevés les défendent contre la concurrence étrangère. Si les produits étrangers
parviennent à se faire jour au moyen de quelque issue, à l'instant des cris d'alarme
se font entendre, et les chambres sont mises en demeure d'y pourvoir. C'est d'un
côté l'agriculture qui se plaint, de l'autre c'est la manufacture qui s'impose, et le
gouvernement n'a ni la force de combattre ces exigences ni les moyens de résister
à ces intérêts coalisés. Les voix industrielles et agricoles forment, dans le par-
lement, une masse compacte qui est plus puissante que la raison , plus forte que
la justice.
Ce régime funeste à la richesse du pays est donc, en France, la charte des in-
dustries; elles ont toutes le droit d'en invoquer le bénéfice. Toutes, non ; il en est
une qui seule est mise hors la loi : c'est l'industrie maritime. Pendant que
les autres ont un privilège absolu sur le marché français, celle-ci n'y figure qu'en
parasite et sur un plan secondaire. On semble avoir tout fait pour elle quand on
lui a gardé, comme terrain réservé, la navigation coloniale et les pêches lointaines.
Ce sont là des hochets avec lesquels on l'amuse. Et cependant quelle industrie
serait autant que la marine fondée à demander un privilège plus ample? Elle n'est
pas seulement un intérêt, elle est une gloire pour la France.
Si donc toute industrie nationale exerce une revendication sur ce qui la touche
dans l'activité du pays, il existe pour l'industrie maritime un contingent naturel
dans le transport de toutes les matières premières qui servent à l'aliment de notre
marché, au travail de nos usines et de nos manufactures. C'est un magnifique
lot, si on veut le lui restituer : 1,357,789 tonneaux de marchandises que le pa-
villon étranger importe, à son détriment, dans nos havres et nos ports de mer! Le
régime de la protection n'en vaudrait pas mieux pour cela; il ajouterait une mesure
fâcheuse à une série d'actes et d'institutions déplorables, mais du moins il serait
conséquent, il ne reculerait pas devant le principe qu'il a posé.
Eh bien! cette réparation, qui ne serait autre chose que le mal dans le mal, ne
nous est pas même permise. Notre action est libre à l'égard de toutes les autres
industries ; pour l'industrie maritime, elle ne l'est pas. Nous sommes liés vis-à-vis de
deux grandes puissances, l'Angleterre et les États-Unis, parce que l'on nomme des
traités de réciprocité. Ce sont autant de servitudes pour nous, et des servitudes
sans compensations. Dans des pactes de ce genre, ce que l'on nomme réciprocité
est une pure fiction; tout l'avantage reste à celle des deux puissances dont la na-
vigation s'exerce dans les termes les moins coûteux. Or, comme, en France, les
éléments de la navigation, tels que l'achat du navire, les salaires des équipages,
les frais d'armement et d'avitaillement, s'élèvent à un taux excessif et supérieur à
celui des autres nations maritimes, il s'ensuit que tout traité de réciprocité équi-
vaut, pour nous, à un traité d'abdication, et qu'au lieu de consentir à un acte de
convenance mutuelle, nous nous résignons sciemment ou involontairement à un
véritable sacrifice.
Quand cet empêchement n'existerait pas, à l'instant même il s'en manifesterait
DE LA MARINE FRANÇAISE. 549
un autre. Le transport des matières premières ne pourrait être rendu à notre pa-
villon sans qu'à l'instant même le prix ne s'en accrût par suite d'une navigation
plus coûteuse. Or, ces matières défraient le travail des autres industries, de celles
précisément que la protection couvre d'une manière efficace. Il serait naturel
qu'elles subissent la loi qu'elles ont faite et dont elles jouissent. Eh bien! non;
aussi ardemment qu'elles se réclament de ce régime quand il les sert, elles le re-
pousseraient s'il devait leur nuire; et comme la marine n'est pas partie intégrante
dans leurs intérêts coalisés, comme elle ne tient pas beaucoup de place dans la
chambre et dans le corps électoral , elle serait sacrifiée sans pitié. Aussi bien ce
serait une expérience trop chanceuse pour la fortune du royaume que d'ajouter un
contre-fort de plus à cette muraille de Chine dont on l'entoure. Il vaut mieux ne
pas insister sur un pareil moyen , comme aussi sur les combinaisons mixtes qui
auraient pour objet d'exclure de nos transports ce que l'on nomme le tiers-pavil-
lon. Cependant il est assez étrange de voir que le régime de la protection ne con-
sente à déserter son propre terrain que pour frapper la marine, c'est-à-dire l'une
des forces vives du pays, l'un de ses moyens de défense. L'inconséquence pourrait
être plus heureuse et mieux placée.
En attendant, la marine marchande est atteinte d'un mal profond, qui l'empor-
tera si l'on n'y prend garde. Peu à peu le commerce déserte les expéditions loin-
taines, où il trouve des rivaux plus heureux et plus hardis. A peine mainlient-il
un système d'opérations languissantes sur trois ou quatre points du globe où notre
pavillon jouit d'un privilège exclusif. Partout où il rencontre la concurrence étran-
gère, il ne peut tenir et cède au premier choc. C'est le fruit d'un régime qui
énerve nos forces en nous tenant repliés sur nous-mêmes; c'est la conséquence
nécessaire de ces théories intéressées qui s'obstinent à considérer le marché inté-
rieur comme l'unique théâtre de l'activité et l'instrument exclusif de la prospérité
nationale. Avec de telles règles de conduite, non-seulement un peuple est mis au
ban des nations, mais il perd encore ses qualités les plus brillantes, le ressort que
donne l'habitude des expéditions lointaines, enfin cet esprit d'entreprises qui a
livré l'univers comme une proie à la domination ou à l'activité de la race saxonne.
Ces problèmes, auxquels tant d'intérêts sont liés, auraient pu tenir une place
dans le projet de réorganisation de nos forces de mer. C'est là vraiment que se
trouve la partie vivante de la marine. Si, pendant que l'on demande aux chambres
les moyens de restaurer et d'accroître le mobilier naval, on laisse s'en aller et dé-
périr les grandes réserves où nos flottes vont puiser, il pourra arriver qu'un jour
on ait trop de vaisseaux en proportion des hommes propres à ce service. Peut-être
alors verra-t-on mieux que, pour qu'un peuple donne la mesure de ses aptitudes
naturelles, il est nécessaire de laisser plus de jeu à son essor et de briser les en-
traves dans lesquelles son activité s'amollit et s'éteint. Au milieu d'un réseau de
privilèges, on a fait de la marine une exception, c'est-à-dire qu'on l'a appelée à
lutter en l'énervant; elle porte la peine de ce triste régime. Puisque les autres in-
dustries ne veulent pas l'admettre nu partage de leurs privilèges, qu'elles rentrent
avec elle dans la voie de la liberté. Il n'y a de vérité que dans ce dernier moyeu, et
de justice que dans l'alternative.
Ces réserves nous mettent plus à l'aise pour indiquer ce qui, dans le projet
actuel, nous paraît mériter un dernier et sincère éloge. En présentant une loi qui
atteste le désir d'assurer à notre marine une situation digne d'elle et du pays, le
ministre n'a pas seulement rempli un devoir vis-à-vis d'une arme à laquelle il ap-
I »0 DE LA MARINE FRANÇAISE.
partient et qu'il a honorée; il a fait encore un acte de courage. C'est triste à dire,
et pourtant c'est ainsi. Tout ce qui ressemble à de l'initiative, à une altitude plus
forte, a le privilège d'exciter ici des préventions, ailleurs de l'ombrage. Le bruit
qui s'est fait en 1840 a rendu les oreilles si délicates, qu'on ne soutfre plus rien de
ce qui peut les blesser. On veut s'épargner jusqu'à l'ombre d'un reproche, d'une
réclamation. Il faut savoir gré à M. de Mackau de ne pas s'être laissé arrêter par
des scrupules pareils dans les propositions qu'il a soumises aux chambres. Avec
plus de liberté, il eût sans doute entrepris davantage ; c'est déjà beaucoup qu'il ait
pu montrer la volonté d'agir pendant qu'il n'avait autour de lui que des exemples
d'inertie. En résumé, si le projet de loi dont les chambres sont saisies ne va pas
jusqu'à la limite de nos besoins, s'il n'a pas toute la grandeur qu'on aime à rêver
pour un pays comme la France, il a du moins, comparé à ce qui se fait, le caractère
d'une heureuse exception. C'est un gage donné à l'avenir; c'est un premier pas
dans une voie meilleure. .
Louis Reybaud.
LA
FAUSSE CONVERSION
OU
BON SANG NE PEUT MENTIR.
(Un salon.)
SCENE PREMIÈRE.
FLORINE,
Mes chers seigneurs, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà dit, —
ma maîtresse n'y est pas.
LE DUC.
Ceci est de la dernière fausseté, je l'ai vue en descendant de ma chaise, — le
front appuyé à la vitre de sa fenêtre.
LE CHEVALIER.
Je ne croirai qu'elle n'y est pas que si elle vient nous le dire elle-même.
LE DUC.
Nous prend-elle pour des créanciers, ou pour des hommes de lettres qui
viennent lui offrir des dédicaces?
M. DE VAUDORÉ.
Nous ne sommes pas des drôles et des maroufles sans consistance; — cette
552 LA FAUSSE CONVERSION.
consigne ne nous regarde pas. — Messieurs, vous n'avez pas la vraie manière d'in-
terroger les soubrettes. {Il tire sa bourse.) — Tiens, Florine, sois franche, ta maî-
tresse est chez elle.
FLORINE.
Oui, monsieur.
M. DE VAUDORÉ.
Je savais bien, moi, que je la ferais parler.
LE CHEVALIER.
Voilà qui est féroce de se celer de la sorte à des amis tels que nous, qui n'avons
jamais manqué un de ses soupers. — Quelle ingratitude!
M. DE VAUDORÉ.
Fais-nous entrer, petite.
FLORINE.
Votre éloquence est bien persuasive, monsieur; mais je me vois, bien à regret,
forcée de garder votre bourse sans vous ouvrir la porte.
M. DE VAUDORÉ.
Ah çà ! mais, — Florine, tu es pire que Cerbère : tu prends le gâteau, et tu ne
laisses point passer.
FLORINE.
Je connais mes devoirs.
LE DUC.
Puisque les choses en sont là, je suis décidé à faire le siège de la maison ; je vais
établir un pétard sous la porte ou pousser une mine jusque dans l'alcôve de
Célinde. Je sais où elle est, Dieu merci!
FLORINE.
Monsieur le duc est un homme terrible!
m. de vaudoré, à part.
J'ai bien envie de retourner faire ma cour à la Rosimène; — il est vrai qu'elle
m'a reçu fort durement. — Être chassé, ou ne pas être admis, les chances sont
égales; — je reste. — Mon Dieu, qu'en ce siècle de corruption il est difficile d'avoir
une affaire de cœur!
le chevalier.
Allons, Florine, ne nous tiens pas rigueur, il n'est pas dans tes habitudes d'être
cruelle.
FLORINE.
Vous aimez vous faire répéter les choses : — ma maîtresse est chez elle, c'est
vrai, mais c'est comme si elle n'y était pas. Madame ne veut recevoir personne, ni
aujourd'hui, ni demain, ni après; c'est une chose résolue; nous voulons vivre
désormais loin du bruit et du monde, dans une solitude inaccessible.
LE DUC
Traderi-dera, — nous y mettrons bon ordre; nous n'avons pas envie de mourir
LA FAUSSE CONVERSION. OOÔ
d'ennui tout vifs. Nous poursuivrons Célinde jusqu'au fin fond de sa Thébaïde. —
Que diable, après avoir montré à ses amis un si joli visage pétri de lis et de roses,
on ne leur fait pas baiser une figure de bois de chêne éloilée de clous d'acier.
LE COMMANDEUR.
Célinde, la perle de nos soupers! Célinde qui trempait si gaillardement ses
jolies lèvres roses dans la mousse du vin de Champagne moins pétillant qu'elle!
LE MARQUIS.
Célinde qui chantait si bien les couplets au dessert, qui nous amusait tant!
Célinde, ce sourire de notre joie, cette étoile de nos folles nuits!
LE CHEVALIER.
Elle se retire du monde.
LE DUC.
Elle se fait ermite et vertueuse.
LE CHEVALIER.
C'est ignoble.
LE DUC
C'est monstrueux.
M. DE VAUDORÉ.
Que faites- vous donc ainsi, claquemurées? A quoi passez-vous votre temps?
FLORINE.
Nous lisons le Contrat social, et nous étudions la philosophie.
LE COMMANDEUR.
Je gage que votre philosophie a des moustaches et des éperons.
LE MARQUIS.
Célinde est amoureuse d'un nègre ou d'un poète, pour le moins.
LE DUC.
Quelque espèce de ce genre.
LE CHEVALIER.
Fi donc! Célinde est une fille qui a des sentiments et qui n'aime qu'en bon
lieu; c'est un caprice qui ne peut durer.
LE COMMANDEUR.
Comment allons-nous faire pour nous ruiner?
LE MARQUIS.
Elle avait une fantaisie inventive à dessécher en un an la plus riche veine des
mines du Pérou. Il faudra maintenant trouver nous-mêmes la manière de dépenser
notre argent. Son absence se fait cruellement sentir. Vous n'allez pas me croire,
tant c'est ridicule, mais il y a plus de quinze jours que je n'ai rien emprunté ; je ne
sais que faire de mes richesses. Tiens, duc, veux-tu que je te prête mille louis ?
iï'Ôi LA FAUSSE CONVERSION.
LE DUC.
Merci ; je joue du soir au matin pour me préserver d'une congestion pécuniaire.
LE MARQUIS.
II faut y prendre garde, c'est grave. Vois plutôt ce gros financier, il est bourré
d'écus, de louis, de doublons et de quadruples que son gilet mordoré a toutes les
peines du monde à contenir, il va éclater un de ces jours, il mourra d'or fondu.
LE DOC.
Il n'y avait que Célinde pour empêcher de pareils malheurs.
LE CHEVALIER.
Qu'allons-nous faire aujourd'hui?
LE DUC.
Ma foi, je ne sais, mon cher ; je m'étais arrangé dans l'idée de passer ma soirée
chez Célinde. Du diable si j'imagine rien.
LE COMMANDEUR.
Parbleu ! restons. Si Célinde ne veut pas y êlre, ce n'est pas notre faute. Nous
sommes ici un peu chez nous d'ailleurs.
LE DUC.
J'ai donné la maison.
LE COMMANDEUR.
Moi, l'ameublement.
LE MARQUIS.
Moi, la livrée et les équipages.
LE CHEVALIER.
Nous sommes ici en hôtel garni....
TOUS.
Par nous.
LE COMMANDEUR.
Restons-y.
LE CHEVALIER.
Voilà des cartes; faisons un whist.
FLORINE.
Y pensez-vous, messieurs? — Vous oubliez que vous n'êtes pas chez vous.
LE DUC.
Au contraire, ma belle, nous nous en souvenons. — A combien la fiche,
monsieur le chevalier?
LE CHEVALIER.
A un louis, pour commencer.
FLORINE.
Messieurs, de grâce
LA FAUSSE CONVERSION. 555
LE CHEVALIER.
Si tu dis un mot de plus, Florine, l'on te fera embrasser M. de Vaudoré, qui
est aujourd'hui dans un de ses beaux jours de laideur.
FLORINE.
Je vous cède la place, et vais informer ma maîtresse de ce qui se passe.
LE DUC.
Ce serait vraiment un meurtre de laisser prendre a une aussi jolie fille que
Célinde des habitudes sauvages et gothiques; mainlenons-la malgré elle dans la
bonne route, et ne lui laissons pas perdre les traditions de la belle vie élégante.
LE CHEVALIER.
La voici elle-même; notre obstination a produit son effet.
SCENE II.
Les mêmes , CÉLINDE.
LE DUC.
Ma toute belle, vous voilà donc enfin : vous voyez ici un duc, un marquis, un
commandeur, un chevalier, et même un financier, qui se meurent de votre
absence. D'où vous vient cette cruauté tout à fait hyrcanienne, qui vous rend
insensible aux soupirs de tant d'adorateurs? — Ce pauvre chevalier en a perdu le
peu de sens qu'il avait; il se néglige, ne se fart plus friser que trois fois par
jour, et porte la même montre toute une semaine. — C'est un homme perdu.
CÉLINDE.
Monsieur, cessez vos plaisanteries, — je ne suis pas d'humeur à les souffrir, — et
dites-moi pourquoi vous restez chez moi de force et malgré mes ordres? Est-ce
parce que je suis danseuse et que vous êtes duc?
LE DUC.
La violence de mon désespoir m'a rendu impoli. Je n'avais pas d'autre moyen ;
je l'ai pris.
LE CHEVALIER.
Vous manquez à tout Paris.
LE COMMANDEUR.
L'univers est fort embarrassé de sa personne et ne sait que devenir.
LE DUC.
Si vous saviez comme Vaudoré devient stupide, depuis qu'il ne vous voit plus!
CÉLINDE.
Vous voulez absolument que je quitte la place. Cette obstination est étrange
vouloir visiter les gens en dépit d'eux !
556 LA FAUSSE CONVERSION.
LE COMMANDEUR.
Méchante! est-ce que l'on peut vivre sans vous?
CÉLINDE.
Je vous assure que je n'ai pas la moindre envie de vous voir, et que je ne force-
rai jamais votre porte. — Retirez-vous, de grâce : c'est le seul plaisir que vous
puissiez me faire.
m. de vaudoré, à part.
Oh! le petit démon! — Décidément je ne lui parlerai pas de ma flamme, et je
garderai pour une occasion meilleure ce petit quatrain galant écrit au dos d'une
traite de cinquante mille écus que j'avais apportée tout exprès dans ma poche. —
Je crois, en vérité, que la Rosimène est encore d'humeur moins revêche. Il me
prend je ne sais quelles envies d'y retourner.
LE CHEVALIER.
Cela n'est pas aimable. — Nous traiter ainsi, nous, vos meilleurs amis!
CÉLINDE.
Vous n'êtes pas mes amis, — je l'espère, — quoique vous remplissiez ma
maison. Mes jours couleront désormais dans la retraite. Je ne veux plus voir per-
sonne.
LE DUC.
Personne, à la bonne heure; mais moi, je suis quelqu'un.
CÉLINDE.
Laissez-moi vivre à ma guise. Oubliez-moi, cela ne vous sera pas difficile. Assez
d'autres me remplaceront : vous avez Daphné, Laurina, Lindamire, — tout
l'Opéra, toute la Comédie. On vous recevra à bras ouverts. — Je vous ai assez
amusés ; j'ai assez chanté, assez dansé à vos fêtes et à vos soupers; que me voulez
vous? Vous avez eu ma gaieté, mon sourire, ma beauté, mon talent. — Que ne
puis-je vous les reprendre ! — Vous avez cru payer tout cela avec quelques poi-
gnées d'or. Ennuyez-vous tant qu'il vous plaira, que m'importe? D'ailleurs, je ne
vous amuserais guère, mon caractère a changé totalement. J'ai senti le vide de
cette frivolité brillante. — Pour avoir trop connu les autres, le goût des plaisirs
simples m'est venu. Je veux réfléchir et penser, c'est assez vous dire qu'il ne peut
plus y avoir rien de commun entre nous.
LE CHEVALIER.
C'est Célinde qui parle ainsi ?
CÉLINDE.
Oui, moi. — Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? Cela ne me plaît plus de rire,
je ne ris plus. Je ne veux voir personne, — je ferme ma porte, voilà tout.
LE COMMANDEUR.
Quel caprice singulier que d'éteindre au moment de son plus vif éclat un des
astres les plus lumineux du ciel de l'Opéra !
LA FAUSSE CONVERSION. 5a7
CÉLINDE.
Rien n'est plus simple : je vous divertis et vous ne me divertissez pas. Croyez-
vous, monsieur le duc, qu'il soit si agréable de voir toute une soirée M. le mar-
quis, renversé dans un fauteuil, dandiner une de ses jambes, tirer de sa poehe
un petit miroir, et se faire à lui-même les mines les plus engageantes?
LE DDC.
En effet, ce n'est pas fort gai.
CÉLINDE.
Et vous, chevalier, trouvez-vous que M. le duc, qui ne fait que parler de sa
meute, de ses chevaux et de ses équipages, et qui est sur tout ce qui regarde
l'écurie d'une profondeur à désespérer un palefrenier anglais, soit réellement un
personnage fort récréatif9
LE CHEVALIER.
C'est vrai que la conversation n'est pas le fort de ce pauvre duc.
CÉLINDE.
Commandeur, vous n'êtes plus que l'ombre de vous-même; votre principal
mérite consiste à être grand mangeur et grand buveur; vous n'êtes pas un
homme, vous êtes un estomac; vous avez baissé d'un dindon, et six bouteilles
seulement vous troublent la cervelle ; vous vous endormez après dîner, — dormez
chez vous.
M. DE VAUDORÉ.
Que les apparences sont trompeuses! moi qui la croyais si douce et si char-
mante!
CÉLINDE.
Quant à M. de Vaudoré, c'est un sac d'écus avec un habit et un jabot; — qu'on
le serre dans un coffre-fort, c'est sa place.
TOUS.
Bien dit, bien dit; elle a toujours de l'esprit comme un diable.
LE DUC
Vous ne voulez pas venir à Marly?
CÉLINDE.
Non.
LE CHEVALIER.
Au concert de musique qui se donne aux Menus, et où l'on entendra ce fameux
chanteur étranger?
CÉLINDE.
Non, vous dis-je.
LE COMMANDEUR.
Il vient de m'arriver du Périgord certaines maîtresses truffes qui ne seraient pas
méchantes, arrosées d'un petit vin que j'ai, — dans un coin de ma cave connu de
moi seul ; — venez souper avec nous.
tome i. 58
5o8 LA FAUSSE CONVERSION.
CÉLINDE.
Non, non, mille fois non ; je ne veux plus vivre que de fraises et de crème ; tous
vos mets empoisonnés ne me tentent pas.
LE COMMANDEUR.
Des mets empoisonnés, — des truffes de premier choix ! Ne répétez pas ce que
vous venez de dire, ou vous seriez perdue de réputation. Pour que vous teniez de
semblables propos, il faut qu'il se soit passé quelque cbose d'étrange dans votre
esprit. Vous avez lu de mauvais livres, ou vous êtes amoureuse, — ce qui est de
pauvre goût, et bon seulement pour les couturières.
célinde, à -part.
Ils ne s'en iront pas. — S'ils se rencontraient avec Saint-Albin!
le duc.
Vous brûlez d'un amour épuré pour quelqu'un de naissance ambiguë que vous
n'osez produire, — un courtaud de boutique, un soldat, un barbouilleur de
papier. Prenez-y garde, Célinde, vous ne pouvez descendre plus bas que les barons.
— Il faut être duchesse ou reine pour se permettre le caprice d'un laquais ou
d'un poète, sans que cela tire à conséquence. — Voilà ce que j'avais à vous dire
dans votre intérêt. Maintenant je vous abandonne à votre malheureux sort. —
Messieurs, puisque Célinde est si peu hospitalière aujourd'hui, venez passer la
nuit chez moi. — Nous boirons, et, au dessert, Lindamire et Rosimène danseront
sur la table un pas nouveau avec accompagnement de verres cassés. — Madame,
je mets mes regrets à vos pieds.
M. DE VAUDORÉ.
J'avais pourtant bien envie de lui glisser mon quatrain.
SCENE III.
CÉLINDE.
Partis enfin! cela a été difficile. — Ils avaient ici leurs habitudes; ils étaient à
l'aise comme chez eux, plus que chez eux. — Une danseuse, une fille de théâtre,
cela ne gêne pas. — C'est comme un chat familier, une levrette qui joue par la
chambre. — Ah ! mes chers marquis, je vous hais de toute mon âme. — Étaient-ils
naïvement insolents! quel ton de maîtres ils prenaient! ils se seraient volontiers
passés de moi dans ma maison; — mais où avais-je la tête, où avais-je le cœur,
de ne point voir cela, de ne m'en être aperçue qu'aujourd'hui? — Us ont toujours
été ainsi ; — moi seule suis différente : Célinde la danseuse, Célinde la folle créa-
ture. — la perle des soupers, comme ils disent, Célinde n'est plus; — il est né en
moi une nouvelle femme. — Depuis que j'ai lu les œuvres du philosophe de Genève,
mes yeux se sont dessillés. Je n'avais jamais aimé. Je n'avais pas rencontré Saint-
Albin, ce jeune homme à l'âme honnête, au cœur enthousiaste, épris des charmes
de la vertu et des beautés de la nature, qui chaque soir, après l'Opéra, déclame
si étoquemment dans mon boudoir contre la corruption des villes, et fait de si char-
mants tableaux de la vie innocente des pasteurs! Quelle sensibilité naïve! quelle
fraîcheur d'émotion et quelle jolie figure! Non , Saint-Preux lui-même n'est pas
LA FAUSSE CONVERSION. OÔU
plus passionné. — S'ils avaient su , ces marquis imbéciles, que j'adore un jeune
précepteur portant le nom tout simple de Saint-Albin, un frac anglais et des che-
veux sans poudre, ils n'auraient pas assez de brocards, assez de plaisanteries
Mais le temps presse... C'est ce soir que je dois quitter ces lieux, théâtre de ma
honte J'ai écrit à Francœur que je rompais mon engagement. Renvoyons ces
présents, prix de coupables faiblesses. [Elle sonne.) Florine, reporte ces bracelets
à M. le duc, cette rivière au chevalier.
SCÈNE IV.
CÉLINDE, SAINT-ALBIN.
CÉLINDE.
Enfin ! — J'ai cru que vous ne viendriez pas.
SAINT- ALBIN.
Il n'est pas l'heure encore.
CÉLINDE.
Mon cœur avance toujours. — Personne ne vous a vu ?
SAINT-ALBIN.
Personne. La ruelle était déserte.
CÉLINDE.
Ce n'est pas que je rougisse de vous, — bien que vous ne soyez ni duc ni trai-
tant; — mais je crains pour mon bonheur. — Nos grands seigneurs blasés ne me
pardonneraient pas d'être heureuse.
SAINT -ALBIN.
Est-ce qu'iis vous entourent toujours de leurs obsessions?
CÉLINDE.
Toujours. — Mais j'ai pris mon parti. — J'abandonne pour vous la gloire, les
planches, la fortune. Je quitte le théâtre.
SAINT -ALBIN.
Vous renoncez à l'Opéra !
LLLINDE.
Cela m'ennuie de vivre dans les nuages et dans les gloires mythologiques. J'ab-
dique; de déesse, je redeviens femme. — Je ne serai plus belle que pour vous,
monsieur.
SAINT-ALBIN.
Comment reconnaître une pareille marque d'amour?
CÉLINDE.
Les répétitions ne viendront plus déranger nos rendez-vous. Nous aurons tout
le temps de nous aimer.
LA FAUSSE CONVERSION.
SAINT-ALBIN.
Oui, ma toule belle... Vingt-quatre heures par jour, ce n'est pas trop.
CÉLINDE.
•Nous vivrons à la campagne, tout seuls, daus une petite maison avec des contre-
vents verts, sur le penchant d'un coteau exposé au soleil levant; nous réaliserons
l'idéal de Jean-Jacques. Nous aurons deux belles vaches suisses truitées que je
trairai moi-même. Nous appellerons notre servante Ketly, et nous cultiverons la
vertu au sein de la belle nature.
SAINT-ALBIN.
Ce sera charmant. Vous m'avez compris ; la vie pastorale fut toujours mon rêve.
CÉLINDE.
Le dimanche , nous irons danser sous la coudrette avec les bons villageois.
J'aurai un déshabillé blanc, des souliers plats et un simple ruban glacé dans mes
cheveux.
SAINT-ALBIN.
Pourvu que vous n'alliez pas vous oublier au milieu de la contredanse et faire
quelque pirouette ou quelque gargouiliade.
CÉLINDE.
N'ayez pas peur. J'aurai bien vite désappris ces grâces factices, ces pas étudiés.
J'étais née pour être bergère.
SAINT-ALBIN.
Labourer la terre, garder les troupeaux, c'est la vraie destination de l'homme...
— Paris, ville de boue et de fumée, que ne puis-je te quitter pour jamais!
CÉLINDE.
Fuyons loin d'une société corrompue.
SAINT-ALBIN.
J'aurais cependant bien voulu me commander une veste tourterelle et quelques
babils printaniers assortis à noire nouvelle existence. Ces tailleurs de village sont
si maladroits! Mai! qu'importe au bonheur la coupe d'un vêtement? La vertu seule
peut rendre l'homme heureux.
CÉLINDE.
La vertu accompagnée d'un peu d'amour.... Venez, cher Saint-Albin; ma
voiture nous attend au bout de la ruelle.
SAINT-ALBIN.
11 faudra que j'écrive à la famille doist j'élève les enfants d'après la méthode
de V Emile qu'une nécessité impérieuse me force à renoncer à ces fonctions phi-
losophiques.
CÉLINDE.
Vous aurez peut-être plus tard l'occasion d'exercer vos talents dans notre ermi-
... Ah! Saint-Albin , je ne serai pas mn mère dénaturée... notre enfant ne
sucera pas un lait mercenaire! (Ils sortent )
LA FAUSSE CONVERSION. ^fjî
#
SCENE V.
(Un mois après. — Un ermitage près de Montmorency.)
SAINT-ALBIN, CËLINDE.
SAINT-ALBIN.
Comment vous habillerez-vous pour aller à cette fête champêtre? Il y aura
quelques femmes de la ville. Mettrez-vous vos diamants ?
CÉLINDE.
Les fleurs des champs formeront ma parure. Je ne veux pas de ces ornements
fastueux qui me rappelleraient ce que je dois oublier. J'ai renvoyé les écrins à
ceux qui me les avaient donnés.
SAINT-ALBIN.
Sublime désintéressement! — (A part.) C'est dommage, j'aime les folles bluettes
que les belles pierres lancent aux feux des bougies. — (Haut.) Et vos dentelles-
CÉLINDE.
Je les ai vendues et j'en ai donné l'argent aux pauvres. Elles se seraient déchi-
rées aux ronces des buissons, aux piquants des églantiers.
SAINT-ALBIN.
Des dentelles font bien au bas d'une robe.
CÉLINDE.
Irai-je traîner des falbalas dans la rosée des prairies? Un fourreau de toile an-
glaise rayée de rose, un chapeau de paille sur l'oreille, voilà ma toilette.
SAINT-ALBIN.
Il faudra vous farder un peu ; je vous trouve pâle.
CÉLINDE.
L'onde cristalline des sources suffira pour raviver les couleurs de mes joues.
SAINT-ALBIN.
Je suis d'avis pourtant qu'une touche de rouge sous l'œil allume le regard, et
qu'une assassine posée au coin de la lèvre donne du piquant à la physionomie
Prendrez-vous votre sachet de peau d'Espagne? Ces bons villageois ont quelque-
fois l'odeur forte.
CÉLINDE.
La violette des bois, attiédie sur mon cœur, sera notre seul parfum.
SAINT-ALBIN.
J'apprécie la violette; mais le muse et l'eau de Portugal ont bien leur charme.
CÉLINDE.
Un charme perlide, qui enivre el qui trouble.., La nature repou
raffinements.
'*H>2 LA FAUSSE CONVERSION.
SAINT-ALBIN.
Vous ferez comme vous voudrez, vous serez toujours jolie.
(Il prend son chapeau.)
CÉLINDE.
Vous sortez encore?
SAINT-ALBIN.
Je n'ai pas mis les pieds dehors depuis un siècle.
CÉLINDE.
Vous êtes resté absent hier toute la journée.
SAINT-ALBIN.
Est-ce hier que j'ai été à Paris... pour ces affaires que vous savez?... Il me sem-
blait qu'il y avait plus longtemps.
CÉLINDE.
Ce n'est pas galant, ce que vous dites là.
SAINT -ALBIN.
Vous avez vraiment un mauvais caractère. J'ai parlé sans intention.... Adieu, je
vais faire un tour de promenade et méditer au fond des bois sur la vraie manière
de rendre les hommes heureux.
SCÈNE VI.
FLORINE, CÉLINDE.
FLORINE.
Oh ! la méchante bête que cette vilaine vache rousse! elle a enlevé mon bonnet
d'un coup de corne, et d'un coup de pied renversé le seau de lait dans rétable.
Nous n'aurons pas de crème pour le fromage, et il faudrait faire deux lieues pour
s'en procurer d'autre. Vive Paris, pour avoir ce qu'on veut !
célinde, rêveuse.
Il doit y avoir opéra aujourd'hui.
FLORINE.
Oui, et la Rosimène danse le pas de madame dans les Indes galantes.
CÉLINDE.
La Rosimène... danser mon pas! — Une créature pareille... tout au plus bonne
à figurer dans l'espalier.
FLORINE.
Elle a tant intrigué, qu'elle a passé premier sujet.
CÉLINDE.
Qui t'a dit cela?... C'est impossible.
LA FAUSSE CONVERSION- 565
FLORINE.
Vous savez ce jeune peintre-décorateur qui me trouvait gentille, je l'ai rencon-
tré l'autre jour dans le bois ; il m'a proposé de faire une étude d'arbre d'après
moi, et, pendant que je posais, il m'a raconté toutes les histoires des coulisses.
CÉLINDE.
Mais elle n'est pas seulement en dehors; elle a volé deux balustres à quelque
balcon pour s'en faire des jambes.
FLORIN'E.
M. de Vaudoré fait des folies pour elle : il lui a donné un hôtel dans le fau-
bourg, une argenterie magnifique de Germain, et, l'autre jour, elle s'est montrée au
Cours-la-Reiue en voiture à quatre chevaux soupe de lait, avec un cocher énorme
et trois laquais gigantesques par derrière. Un train de princesse du sang!
CÉLINDE.
C'est une horreur! un morceau de chair taillé à coups de serpe!
FLORINE.
Quand je pense que madame, qui est si bien faite, s'est ensevelie toute vive
dans un affreux désert par amour pour un petit jeune homme, assez joli, il est
vrai, mais sans la moindre consistance —
célinde , effrayée.
Florine, Florine, regarde!
FLORINE.
Qu'y a-t-il ?
CÉLINDE.
Un crapaud qui est entré par la porte ouverte, et qui s'avance en sautelant sur
le parquet.
FLORINE.
L'affreuse bête! avec ses gros yeux saillants, il ressemble à faire peur à M. de
Vaudoré.
CÉLINDE.
Je vais m'évanouir; Florine, ne m'abandonne pas dans ce péril extrême.
FLORINE.
Où sont les pincettes, que je l'attrape par une patte, et que je le jette délicate-
ment par-dessus le mur?
CÉLINDE.
Prends garde qu'il ne te lance son venin à la figure.
FLORINE.
Ne craignez rien, je suis brave. Nous voilà débarrassées de ce visiteur importun.
CÉLINDE.
Je respire. Dans les descriptions d'ermitages et de chaumières, les auteurs ne
parlent pas de crapauds qui veulent se glisser dans votre intimité.
564 LA FAUSSE CONVERSION.
FLORINS.
Je l'ai toujours dit à madame, que les auteurs étaient des imbéciles. La cam-
pagne est faite pour les paysans, et non pour les personnes bien élevées.
CÉLINDE.
Grand Dieu! une guêpe qui se cogne en bourdonnant contre les vitres! Si elle
allait me piquer!
florine .
Avec deux ou trois coups de mouchoir, je vais tâcher de la faire tomber à terre,
nous l'écraserons ensuite. (Elle tue la guêpe.)
CÉLINDE.
Quel aiguillon et quelles pinces ! C'est affreux d'être ainsi poursuivie par les
animaux malfaisants; hier, j'ai trouvé une araignée énorme dans mes draps.
FLORINE.
Il faut bien que les champs soient peuplés par les bêtes, puisque les hommes
comme il faut sont à la ville
CÉLINDE.
Il me semble que la peau me cuit; j'ai peur d'avoir attrapé un coup de soleil,
j'ai arrosé les fleurs dans le jardin sans fichu.
FLORINE.
La peau de madame est toujours d'une blancheur éblouissante.
CÉLINDE.
Tu trouves?
FLORINE.
Ce n'est pas comme cette Rosimène, avec son teint bis et sa nuque jaune. Je
voudrais avoir l'argent qu'elle dépense en blanc de perles et en céruse.
CÉLINDE.
J'entends les sabots de Suzon qui accourt en toute hâte. Il faut qu'il y ait
quelque chose d'extraordinaire. (Entre Suzon.)
SUZON.
Madame, faites excuse d'entrer comme ça tout droit, sans dire gare, dans votre
belle chambre comme dans une élable à pourceaux. Il y a là un beau mosieu qui
voudrait parler à vous.
FLORINE.
Fais entrer le beau monsieur.
CÉLINDE.
Non ! non...
FLORINE.
Cela nous amusera. — Je serais si contente d'apercevoir un visage humain.
LA FAUSSE CONVERSION.
SCÈNE VII.
CÉLINDE, FLORINE, LE DUC.
CÉLINDE.
Ciel! le duc!
FLORINE.
Monseigneur! quoi? — C'est vous?
LE DUC.
Moi-même... charmante sauvage, je vous trouve enfin; voilà trois semaines que
mes grisons battent la campagne pour vous déterrer.
FLORINE.
Le fait est que nous étions au bout du monde.
LE DUC.
Vous me haïssez donc bien, mauvaise, que vous vous êtes expatriée pour ne me
plus voir. A propos, voilà l'écrin que vous m'avez renvoyé, comme si j'étais un trai-
tant. — Un homme de qualité ne reprend jamais ce qu'il a donné.
CÉLINDE.
Monsieur!
FLORINE.
Il n'y a que les gens de race pour avoir de ces procédés-là.
LE DUC.
Vous aviez un caprice pour ce petit freluquet; ce n'était pas la peine de vous
enfuir pour cela. — Un homme d'esprit comprend tout. Je me serais arrangé Je
façon à ne pas rencontrer Saint-Albin, ou plutôt il fallait me le présenter. Je l'au-
rais poussé s'il avait eu quelque mérite. Une jolie femme peut avoir un philosophe
comme elle a un carlin, cela ne tire pas à conséquence.
CÉLINDE.
Saint-Albin a su m'inspirer l'amour de la vertu.
LE DUC.
Lui! — Je n'en voudrais pas dire de mal , car j'aurais l'air d'un rival éconduit;
mais ce cher monsieur n'est pas ce qu'il paraît être, comme on dit dans les romans
du jour, ou je me trompe fort.
FLORINE.
Je suis de l'avis de M. le duc, M. Saint-Albin a des allures qui ne sont p is claires
pour un homme patriarcal et bocager.
CÉLINDE.
Florine...
')()('» LA FAUSSE CONVERSION.
LE DUC.
Ma chère Célinde, je vous aime plus que vous ne sauriez le croire d'après mon
ton léger et mes manières frivoles. Je ne vous ai jamais dit de phrases alambiquées,
— - pourtant j'ai fait pour vous des sacrifices devant lesquels reculeraient bien des
amants ampoulés et romanesques. Sans parler de deux ou trois coups d'épée que
j'ai donnés et que j'aurais pu recevoir, — pour que vous puissiez écraser toutes
vos rivales, pour que votre vanité féminine ne soulïrît jamais, j'ai engagé le châ-
teau de mes pères, le manoir féodal peuplé de leurs portraits, dont les yeux fixes
semblent m'accabler de reproches silencieux. Les juifs ont entre leurs sales griffes
les nobles parchemins, les chartes constellées de sceaux armoriés et d'empreintes
royales; mais Célinde a pu faire ferrer d'argent ses fringants coursiers, mais sa
beauté, fleur divine, a pu s'épanouir splendidement au milieu des merveilles du
luxe et des arts; ce joyau sans prix a vu son éclat doublé par la richesse de la
monture. Et moij l'air dédaigneux et le cœur ravi, tout en ne parlant que de chiens
et de chevaux anglais, j'ai joui de ce bonheur si doux pour un galant homme
d'avoir réparé une injustice du sort en faisant une reine.... d'opéra de celle qui
eût dû naître sur un trône.
FLORINE.
Comme monsieur le duc s'exprime avec facilité, bien qu'il n'emprunte rien au
jargon des livres à la mode! — Je n'aime pas les amoureux qui donneraient leur
vie pour leur maîtresse, et qui lui refusent cinquante louis ou la quittent pour
quelque plat mariage.
CÉLINDE.
Cher duc, ah ! si j'avais pu savoir... Hélas! il est trop tard.... Saint-Albin m'a-
dore.... je dois finir mes jours dans cette retraite.... loin du bruit, loin du monde,
loin des succès.
LE DUC.
Renoncer ainsi à l'art, à la gloire, à l'espoir de se faire un nom immortel pour
un grimaud qui vous trompe, j'en suis sûr... Laisser cette grosse Rosimène faire
craquer sous son poids les planches que vous effleuriez si légèrement du bout de
votre petit pied, c'est impardonnable! Le public a si mauvais goût, qu'il serait
capable de l'applaudir.
CÉLINDE.
Le parterre prend souvent l'indécence pour la volupté et la minauderie pour
la grâce.
LE DUC.
Vous n'auriez qu'à reparaître pour la faire rentrer parmi les figurantes à vingt-
cinq sous la pièce dont elle n'aurait jamais dû sortir.
CÉLINDE.
Pourquoi parler de cela, puisque mon sort est à jamais fixé?
LE DUC
Ce sont là des mots bien solennels !
suzon, une lettre à la main.
Madame, voilà une lettre qu'un petit garçon m'a donnée pour vous.
LA FAUSSE CONVERSION. 567
CÉLINDE.
C'est l'écriture de Saint-Albin... Qu'est-ce que cela signifie? Il vient de sortir
à l'instant : que peut-il avoir à me dire? Je tremble... rompons le cachet. — Duc,
vous permettez?
LE DUC
Comment donc !
CÉLINDE lit.
(C Ma CHÈRE CÉLINDE ,
» Ce que j'avais à vous dire était tellement embarrassant, que j'ai pris le parti
» de vous en informer par une lettre. Vous allez m'appeler perfide, je ne fus
» qu'imprudent; la destinée qui s'acharne sur moi ne veut pas que je sois heureux
» selon le vœu de mon cœur. — Homme simple et vertueux, jetais fait pour le
» bonheur des champs, et voici qu'un événement, que j'aurais dû prévoir, me rap-
» pelle à la ville. — Vous savez, Célinde, que, partageant les idées de Jean-Jacques,
» je formais à la vertu une jeune âme dans le sein d'une famille riche. Non élève
» avait une sœur qui venait souvent écouter mes leçons ; comme Saint-Preux, mon
» modèle, mon héros, j'avais besoin d'une Julie pour admirer la lune sur le lac, et
» me promener dans les bosquets de Clarens... Que vous dirai-je? j'imitai si fidè-
)> lement mon type d'adoption, que bientôt ma Julie ne put cacher que, méprisant
» de vils préjugés, elle avait cédé aux doux entraînements de la nature, et se trou-
)) vait dans la position de donner un citoyen de plus à la patrie. Les parents.
» s'étant aperçus de l'état de leur fille, me sommèrent de réparer l'outrage fait
» à son honneur, en sorte que je me suis vu forcé de promettre d'épouser
» une héritière qui n'a pas moins de cent mille écus de dot... Cela n'est-il pas
» tout à fait contrariant pour moi, qui fais profession de mépriser les richesses
» et qui ne demande qu'un lait pur sous un toit de chaume? 0 Célinde, ne m'en
» voulez pas. Le destin impérieux m'entraîne, tâchez de m'oublier : vous êtes heu-
» reuse, vous, rien ne vous empêche de couler dans la retraite, au sein des plai-
» sirs simples, des jours exempts d'orages.
» Adieu pour jamais.
» Le malheureux Saint-Albin. »
CÉLINDE.
Le scélérat! comme il m'a trompée! Oh! j'étouffe de douleur et de rage!
LE DUC
Qu'est-ce donc?
CÉLINDE.
Lisez.
LE DUC
Cela n'a rien qui m'étonne. Les gens romanesques font toujours des folies avec
les riches héritières.
FLORINE.
C'était un gueux, un libertin, un hypocrite ; je ne l'ai jamais dit à madame,
mais il m'embrassait toujours dans le corridor sombre, et si j'avais voulu... Heu-
reusement j'ai des principes.
CÉLINDE.
Et j'ai pu le préférer à vous !
•j68 la fausse conversion.
LE DUC.
Tant pis pour lui s'il ne ressemblait pas à votre rêve.
FLORINE.
Maintenant nous n'avons plus de raison de rester dans les terres labourées. Si
nous retournions un peu voir en quel état est le pavé de Paris
CÉLINDE.
Adieu, marguerites à la couronne d'argent, arômes du foin vert, fumées loin-
taines montant du sein des feuillages, ramiers qui roucoulez sur la pente des toits
couverts de fleurs sauvages; mon cœur a connu des plaisirs trop irritants pour
pouvoir goûter votre charme doux et monotone.
LEDUC.
Votre églogue est donc terminée.
CÉLINDE.
Oui. — Donnez-moi la main et conduisez-moi.
LE DUC
J'ai précisément ma voiture au coin de la route.
FLORINE.
Vivat! Pour une soubrette, il vaut mieux porter des billets doux que traire des
vaches.
(Ils sortent.)
SCÈNE VIII.
(Le foyer de la danse à l'Opéra.)
LA ROSIMÈNE.
Cet imbécile de Champagne qui n'a pas mis d'eau dans mon arrosoir.... J'ai
manqué choir en faisant des battements. Ma place était claire et luisante comme
un parquet ciré.
M. DE VAUDORÉ.
Je ferai bâtonner ce drôle en rentrant.
LE CHEVALIER.
Mademoiselle Rosimène est mise avec un goût exquis.
LA ROSIMÈNE.
Ma jupe coûte mille écus, M. de Vaudoré fait bien les choses.
LE COMMANDEUR.
Nous irons souper chez vous après le ballet. J'ai envoyé ce matin une bourriche
de gibier et la recette pour les cailles à la Sivry.
LA FAUSSE CONVERSION. 569
LA ROSIMÈNE.
Ah ! j'adore le gibier.
LE CHEVALIER, à part.
Elle adore tout!
LA ROSIMÈNE.
Je ne suis pas une bégueule comme Célinde, moi; je mange et je bois, c'est
plus gai.
LE COMMANDEUR.
A propos... que devient Célinde?
M. DE VAUDORÉ.
Elle se livre aux plaisirs champêtres, et se nourrit de-crème dans une laiterie
suisse.
LE COMMANDEUR.
Mauvaise nourriture qui débilite l'estomac! c'est assez de teter quand on est
petit enfant.
LA ROSIMÈNE.
Je préfère les fortifiants, les mets relevés. Après ça, Célinde a toujours eu
des idées romanesques. Elle avait le défaut de lire. Je vous demande un peu à quoi
ça sert?
LE CHEVALIER.
Rosimène, vous êtes ce soir d'une verve, d'un mordant ; c'est incroyable comme
\ous vous formez !
LA ROSIMÈNE.
Je (lois ça à mon gros vieux Crésus. — Il me paie des maîtres de toutes sortes.
Je ne les reçois j as, mais je leur donne leur cachet, et c'est comme si j'avais pris
ma leçon.
M. DE VAUDORÉ.
Elle deviendra une Ninon, une Marion Delorme, une Aspasie ! — Je ferai les
fonds nécessaires.
l'avertisseur.
Madame, on va commencer.
LA ROSIMÈNE.
C'est bon, c'est bon.... Le public peut bien attendre. 11 faut que je me mette en
train. Je n'ai pas travaillé aujourd'hui.
SCÈNE IX.
Les mêmes, CÉLINDE, LE DUC.
CÉLINDE.
Ma chère petite, ne vous échauffez pas si fort. Votre corsage est déjà tout
mouillé de sueur.
570 LA FAUSSE CONVERSION.
TOUS.
Célinde!
CÉLINDE.
Vous ne dansez pas ce soir ; je reprends mon service.
LA ROSIMÈNE.
C'est une indignité, c'est une horreur ! J'ai des droits que je ferai valoir; et mon
costume, qui me coûte les yeux de la tête !
CÉLINDE.
Cela regarde M. de Vaudoré.
le chevalier, s' avançant vers Célinde.
Est-ce à votre ombre que je parle, Célinde? En tous cas, on n'aurait jamais vu
plus gracieux revenant.
CÉLINDE.
C'est bien moi, chevalier. Commandeur, je vous invite pour ce soir. Nous ferons
des folies jusqu'au matin; je lâcherai que vous ne vous endormiez pas.
le commandeur, quittant la Rosimène.
Je serai plus éveillé qu'un émerillon.
célinde.
Marquis, j'ai à me faire pardonner bien des torts. J'ai calomnié l'autre fois votre
esprit et vos mollets. — Venez, je serai charmante comme une coupable.
le marquis. (Il passe du côté de Célinde.)
Un sourire de votre bouche fait oublier bien des paroles piquantes.
célinde, à part.
Lui prendrai-je son Vaudoré? Non, il est trop laid et trop bête. Laissons-le-lui ;
la clémence sied aux grandes âmes.
l'avertisseur.
Madame, c'est à vous.
célinde.
Adieu, messieurs, à bientôt.... Duc, venez me prendre après mon pas, — vous
me conduirez chez moi.
LE CHEVALIER.
Je vous avais bien dit que ces bergeries-là ne dureraient point... Bon sang ne
peut mentir.
Théophile Gautier.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
28 février 1846.
En faisant suivre le vote de l'adresse de la présentation immédiate des fonds
secrets, le ministère avait ôté au débat de cette loi tout caractère sérieux. Lorsque
la question de confiance venait d"être résolue par un vole de la chambre, il deve-
nait impossible de la poser de nouveau presque dans les mêmes termes, et l'opposi-
tion a fait preuve d'esprit politique en déclinant une discussion sans motifs comme
sans résultats. Les réserves prises par l'honorable chef de la gauche le mettrout en
mesure d'ouvrir un solennel et dernier débat lors de la discussion du budget, et
ce sera à la veille de comparaître devant le corps électoral que la chambre se li-
vrera une fois encore à l'appréciation d'une politique que taut d'incidents peuvent
éclairer d'un jour nouveau d'ici à deux mois.
La majorité qui s'est rencontrée pour repousser la demande en reprise du projet
de loi sur l'instruction secondaire a constaté d'ailleurs qu'aucune discussion ap-
profondie n'était désormais possible au sein de la chambre, et que toutes les pen-
sées y étaient dirigées vers l'urne électorale. M. Odilon Barrot, d'accord avec
M. Thiers, a tenu à établir que, loin de reculer devant le grand problème de la li-
berté de l'enseignement, ainsi qu'on l'en accusait, il appelait le débat de tous ses
vœux : le ministère a pensé qu'en le déclinant et en professant des théories géné-
rales, qu'il s'est refusé à préciser, il se concilierait pour les élections le concours
du parti religieux. Les centres, qui applaudissaient naguère avec passion au rap-
port de M. Thiers, ont aiplaudi avec non moins d'ardeur au discours de M. Guizol,
et ont docilement suivi le cabinet sur cette question, comme ils le suivraient sur
toute autre. Les légitimistes, de leur côté, ont saisi cette occasion pour enterrer le
projet de i Si -i avec le concours inattendu des hommes qui l'avaient accueilli avec
tant de faveur, et, pour la première fois depuis quinze années, ils ont publique-
ment voté avec la majorité conservatrice sur une question de gouvernement.
Nous comprenons fort bien leur conduite, et elle était indiquée par la nature des
choses. Néanmoins, si nous portions à l'avenir de ce parti un intérêt qu'il ne peut
attendre de nous, mais qu'il serait naturel qu'il eût pour lui-même, nous aurions
à lui faire remarquer qu'en enterrant le projet relatif à l'enseignement secondaire,
ainsi que le lui demandait le cabinet, il a donné sa démission politique, et qu'il a
o72 RLVUE, CHRONIQUE.
accepté implicitement un rôle tout différent de celui qu'il s'est efforcé de jouer de-
puis 1830. Ce rôle, il est vrai, a été pour lui fécond en déboires infinis : il a at-
teint le dernier terme de sa caducité, appuyé d'un côté sur la constitution historique
découverte par M. de Genoude, et de l'autre sur la déclaration réformiste rédigée
par M. de Laurenlie. Pendant que ses douairières continuent d'aiguiser des épi-
grammes surannées comme elles, sa jeunesse dorée rentre furtivement dans les sa-
lons des Tuileries, et ses hommes politiques se transforment en spéculateurs : ils
consacrent aux chemins de fer et à la bourse une activité dont il leur est interdit
de faire profiler l'état. En abdiquant les mœurs chevaleresques et les susceptibilités
aristocratiques pour se livrer avec ardeur aux combinaisons mercantiles, ils croient
sans doute donner à la société nouvelle un gage de leur retour sinon vers ses idées,
du moins vers ses intérêts. Quoi qu'il en soit, les élections prochaines auront pour
résultat de constater que le parti légitimiste a cessé de vivre de sa vie propre, et
que i'action que ses membres sont appelés à exercer dans notre société constitu-
tionnelle s'appliquera désormais à des intérêts très-différents de ceux qui sem-
blaient les dominer exclusivement jusqu'ici.
Dans l'état de préoccupation et de désarroi où se trouve la chambre, les questions
économiques sont seules de nature à arrêter quelque peu son attention, et elles
rempliront à peu près les séances d'ici au vote du budget. M. Desmousseaux de
Givré a attaché son nom à une réforme dont i! est à regretter que le gouvernement
n'ait pas pris l'initiative; car, si la loi relative à la substitution du droit au poids
au droit par tête était émanée du ministère, des dispositions relatives au commerce
de la boucherie en auraient formé le complément nécessaire. La résolution trans-
mise à la chambre des pairs n'en est pas moins un service signalé rendu en même
temps aux classes ouvrières et aux intérêts agricoles ; elle aura pour effet immédiat
d'abaisser le prix de la viande dans les grandes villes, en y faisant entrer le petit
bétail en concurrence avec celui que fournissaient jusqu'à présent certains arron-
dissements privilégiés par la loi en même temps que par la nature; elle aura pour
conséquence éloignée, mais certaine, de développer l'élève des bestiaux dans les
pays de petite culture, et d'augmenter ainsi la masse des engrais, sans lesquels
aucun progrès n'est possible; elle mettra aussi un frein à la monomanie administra-
tive qui tend à transformer les races au lieu de les améliorer : travers déplorable
que justifiait d'ailleurs l'interdiction dont le petit bétail était frappé dans les grands
centres de consommation, et dans lequel persiste, avec une excuse moins légitime,
l'administration des haras, au grand détriment de nos races chevalines.
Il n'est guère moins nécessaire d'abaisser en France le prix de la viande de bou-
cherie que d'abaisser le prix du blé en Angleterre. La solennelle discussion qui
dure encore à Londres n'a peut-être pas été sans influence sur celle à laquelle nous
venons d'assister. Sir Robert Peel a fait faire à la doctrine de la liberté des échanges
un pas de géant dans tout l'univers, et l'influence de ces mesures sur notre régime
économique sera incalculable.
La société qui vient de se former à Bordeaux sous le coup de ces grands débats
est loin d'être appelée aux destinées de Y Auti-corn-laws-league, mais le seul fait
de sa constitution est symptomatique et significatif. Nous sommes loin, sans doute,
d'être arrivés, comme l'Angleterre, à pouvoir affronter impunément la concurrence
étrangère pour la plus grande partie des objets produits soit par l'industrie, soit
par le sol français, et l'application immédiate des principes du premier lord de la
trésorerie occasionnerait chez nous des perturbations auxquelles un gouvernement
REVUE. CHRONIQUE. 575
sensé ne saurait s'exposer ; mais, dès aujourd'hui, le principe est conquis, et la pro-
tection ne pourra plus se défendre désormais qu'à litre de régime temporaire et
transitoire. Tout opposé que soit notre parlement aux doctrines de liberté indus-
trielle et agricole, il faudra bien qu'il subisse l'influence du temps et celle des
faits : lorsque l'Angleterre aura consommé sa révolution, lorsque nos lignes de fer,
en se soudant aux lignes étrangères, auront fait disparaître les frontières commer-
ciales, il faudra bien qu'une grande épreuve soit tentée, dussions-nous voir
M. Grandin se faire tuer sur ses métiers, et M. Darblay mourir de douleur sur ses
sacs de farine.
Il est à présumer que ces pensées seront présentes à l'esprit des deux chambres,
lorsqu'elles auront à discuter le traité conclu le H décembre dernier avec le gou-
vernement belge, dans le but de maintenir les résultats politiques du traité du
16 juillet 1842. Il faut bien reconnaître en effet que si elles ne se laissent pas tou-
cher par la pensée que la France ne saurait reculer dans la liberté lorsqu'on avance
autour d'elle, et que si elles font abstraction du grand intérêt politique engagé
dans cette négociation, la convention nouvelle rencontrera des résistances plus
vives encore que celles qui ont accueilli le traité de 1842. Le principe fondamental
de celui-ci est maintenu dans toutes ses applications. Pour les toiles belges, l'an-
cien droit est conservé jusqu'à concurrence d'une importation de trois millions de
kilogrammes, importation qui n'a jamais été atteinte, et qui excède d'environ huit
cent mille kilogrammes la moyenne des quantités introduites en France depuis
trois ans. Le droit exceptionnel consenti pour les 01s belges à cette époque est éga-
lement conservé jusqu'à concurrence de deuxmillions de kilogrammes, maximum
des quantités importées en France jusqu'à ce jour ; puis un droit progressif est
établi au delà de cette limite, droit gradué de telle manière qu'il maintient tou-
jours à la Belgique une situation de faveur, puisque ce droit ne s'élève, dans
aucun cas, jusqu'au taux établi parle tarif général sur les provenances similaires
d'une autre origine.
Lorsque les chambres entameront la discussion de ce traité, il se lèvera un
grand nombre de députés de l'ouest et du nord, qui viendront prouver que les
faveurs nouvelles concédées à nos vins et à nos draps ne sont pas en équilibre
avec les avantages attribués à nos voisins au détriment de notre industrie linière,
et nous prévoyons que la chambre sera de leur avis. Néanmoins nous ne mécon-
naissons point l'importance de rattacher la Belgique au système politique de la
France au prix de certaines concessions, même onéreuses, et il nous semblerait
d'ailleurs assez difficile de faire moins aujourd'hui qu'en 18 42, et de reculer lors-
que l'Angleterre avance ; mais nous avons éprouvé une pénible surprise en ne
trouvant dans le traité du 10 décembre aucune trace des efforts que M. le ministre
des affaires étrangères a faits dans d'autres circonstances pour protéger la pro-
priété littéraire contre une odieuse contrefaçon. Reculer devant la Belgique lors-
que la France a fait triompher les véritables principes dans les négociations ré-
centes avec la Hollande et avec la Sardaigne, c'est là un acte d'inconséquence ou
de faiblesse qui nous étonne plus encore qu'il ne nous afflige. L'industrie de la
contrefaçon n'intéresse, en Belgique, que quelques spéculateurs, et une concur-
rence effrénée conduit presque toujours ceux-ci vers leur ruine. Elle ne touche à
aucun intérêt général que le gouvernement du pays soit contraint de respecter.
Atteindre enfin dans son principal foyer cette spéculation toujours immorale et le
plus souvent infructueuse pour ceux qui s'y livrent, c'était là une œuvre d'honnê-
tome i 59
974 REVUE. CHRONIQUE.
teté publique dont nous regrettons que le ministre n'ait pas pris l'énergique ini-
tiative. On ne s'explique pas que la France ait reculé si vile dans l'application de
maximes naguère proclamées si solennellement. La discussion du traité belge sera
d'ailleurs l'une des plus grandes difficultés de la session. On dit que le ministère
en est préoccupé, et qu'il use déjà de toute son influence pour atténuer la résis-
tance protectionniste qui se prépare. C'est à l'opposition de faire entrer la liberté
commerciale dans son programme électoral. Se montrer indifférent sur de tels in-
térêts serait une sorte d'abdication.
La situation actuelle et l'avenir de l'Algérie seront l'objet principal de l'atten-
tion de la chambre. Le débat préliminaire des bureaux a constaté tout ce qu'il y
avait d'incertain et d'incohérent dans l'opinion du parlement sur cet immense in-
térêt. Cette incertitude a fait jusqu'ici la principale difficulté de la question, car
elle a eu pour effet nécessaire de l'abandonner au hasard des événements et à la
direction arbitraire d'hommes fort braves sans doute, mais que la nature même de
leurs éludes et de leurs devoirs rendait incapables d'embrasser aucune vue d'en-
semble. Depuis quinze ans, la France ne refuse pour l'Afrique ni les soldats ni les
millions, mais elle lui refuse quelque chose de plus urgent encore : son attention
sérieuse et réfléchie. La chambre voit dans cette question une nécessité pénible, et
le gouvernement s'y engage dans le même esprit que le parlement lui-même, avec
une absence entière de vues et de desseins, prenant sa part des glorieux bulletins
et de la popularité passagère qui entoure parfois les chefs de notre armée, puis
rejetant sur eux et sur la force des choses des calamités dont il ne se tient pas
pour responsable, et qu'il ne s'efforce guère plus de comprendre que de prévenir.
En un mot, tout le monde subit le problème africain, et personne ne le domine;
et au train dont vont les choses , pour que cette grosse affaire réussît, il faudrait
qu'elle se fît toute seule.
Quelle organisation donner aux tribus indigènes? comment fonder la colonisa-
tion civile et attirer les capitaux en Algérie? quel but attribuer à notre conquête,
et quelle forme de gouvernement lui donner? Ce sont là des questions auxquelles
personne ne saurait répondre, et auxquelles il est presque honteux d'ajouter que
personne n'a réfléchi. Le moment est venu de sortir d'une indolence qui nous
coûte si cher, et qui compromettrait d'une manière grave notre considération en
Europe. Rien n'est en effet plus humiliant pour un grand peuple que d'afficher
des prétentions à la hauteur desquelles il se montre incapable de monter. On dit
la chambre très-frappée de cet état de choses, et très-empressée d'ouvrir un débat
qui lui donnera enfin ce qui lui manque : des idées nettes et des résolutions irré-
vocables.
Une première question doit évidemment dominer toutes les autres, c'est celle
qui se rapporte à la continuation de la guerre et à l'anéantissement d'Abd-el-
Kader. Quelque système qu'on puisse avoir sur l'avenir de notre colonie, qu'on
soit partisan de l'occupation restreinte ou de l'occupation illimitée, du gouverne-
ment militaire ou du gouvernement civil , il ne faut pas moins détruire la puis-
sance de l'émir, puisque le pouvoir de la France ne saurait en aucune sorte coexis-
ter avec le sien. Nous ne saurions d'ailleurs nous faire aucune idée de l'esprit des
tribus et de la nature des relations permanentes à établir avec elles, tant que
l'homme qu'elles admirent et qu'elles redoutent sera en mesure d'exercer le dou-
ble prestige du fanatisme et de la terreur. Comment veut-on que les indigènes
restent fidèles à la France, lorsque du jour au lendemain ils sont exposés à voir
REVUE. CHRONIQUE. 878
fondre sur eux Abd-el-Kader, promenant dans leurs douairs la vengeance et la
mort? Voilà dix ans que ce qui vient de se passer aux bords de Tisser arrive dans
toutes les parties de l'Algérie, et que la domination française est ébranlée beau-
coup moins par la répugnance qu'elle inspire que par la crainte de ne pouvoir
s'appuyer sur elle au jour du péril. Nous ne saurions demander aux Arabes d'ac-
cepter notre gouvernement, lorsque nous sommes manifestement trop faibles pour
les défendre, et les hésitations qu'ils éprouvent aujourd'hui constatent beaucoup
plus leur terreur de l'émir que leur repoussement contre nous. Écraser Abd-el-
Kader et le mettre, par un internat sévère au Maroc, dans l'impuissance de me-
nacer les tribus, tel est donc le premier intérêt et le premier devoir de la France.
C'est ici que les conséquences désastreuses du traité de Tanger se déroulent dans
une triste évidence. Nous avons manqué à noire fortune en ne profilant pas du
prestige de nos succès, et en laissant au hasard ce qu'avec plus de résolution il
nous était alors possible de lui ôter. Nous avons manqué de prévoyance et d'esprit
politique, et voici que nous sommes condamnés à recommencer dans des condi-
tions moins favorables ce qu'il nous était alors si facile d'achever. Le premier
point est donc de remettre les choses sur le pied où elles étaient dans l'été
de 1844, soit en agissant directement contre le Maroc, soit par une action con-
certée avec Muley-Abd-el-Rhaman. On sait que ce concert est aujourd'hui possi-
ble; toutes les garanties désirables paraissent avoir été données à cet égard par
l'ambassadeur marocain durant son séjour à Paris. Entre les deux périls qui le
menacent, l'empereur s'inquièie moins des projets des Français que de ceux de
l'émir, et un corps marocain commandé par un prince de la famille impériale sera
mis, assure-t-on, à la disposition de la France, pour constater le bon accord des
deux gouvernements.
Mais, pendant que la France poursuivra Abd-el-Kader, il ne lui sera pas interdit
d'avancer simultanément une œuvre pacifique et durable, celle de la colonisation.
Si son gouvernement n'a pas trouvé moyen d'implanter sous peu d'années un
demi-million de colons agricoles en Algérie, elle est destinée à subir dans l'avenir
une humiliation sans exemple. Une colonisation sérieuse et prompte peut seule
assurer l'Afrique à la France ; il n'est donc pas d'affaire qui engage au même
degré la responsabilité du pouvoir. 11 est temps de substituer à des essais faits sans
ensemble et sans bon vouloir, et à des théories de colonisation militaire que la
chambre repousse systémaliquement, un vaste plan de colonisation civile connu
du parlement, approuvé par lui, et auquel son adhésion viendra prêter la force
morale qui a malheureusement manqué jusqu'ici à tout ce qui s'est fait en Afrique.
Au lieu de commencer par appeler des colons, il faudra commencer par appeler
les capitaux ; l'argent attirera les agriculteurs beaucoup plus que les agriculteurs
n'attireront l'argent. Ce n'est pas en distribuant des feuilles et des secours de route
à des malheureux exténués par la fatigue et par la faim, et en faisant de la Mitidja
une sorte de succursale de nos dépôts de mendicité, qu'il est possible de constituer
une colonie véritable. Le premier soin devra êlre de distribuer tontes les terres
dont la France peut disposer à des capitalistes assez solides pour les mettre promp-
tement en valeur. Celte distribution devra se l'aire soil par voie de concessions
directes, soit par voie d'adjudications; elle devra s'étendre non pas seulement à
la France, mais à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Suisse, à la Belgique, à toutes
les parties de l'Europe où manque la terre et où abondent les capitaux. A qui per-
suadera-t-on qu'il serait difficile de trouver à distribuer, soit à de riches particu-
S76 REVUE. CHRONIQUE.
liers, soit à de grandes compagnies, des terres d'une fertilité proverbiale, sous un
climat admirable, à la porte des villes où flotte le drapeau tricolore, lorsque la
France aura, par une loi, déclaré sa ferme volonté d'unir à jamais le sol algérien
à son propre territoire, et qu'Abd-el-Kader aura été vaincu? N'esl-il pas plus ra-
tionnel de s'en rapporter aux propriétaires pour faire arriver les colons que d'aller
soi-même quérir ceux-ci dans la partie la plus misérable de la population? et la
plus sûre garantie ne se trouvera-t-elle pas dans les capitaux engagés et dans les
conditions imposées aux adjudicataires? La mise en culture des terres de l'Afrique
française ne présente pas à l'industrie privée des chances moins belles que la
construction des chemins de fer : diriger de ce côté l'esprit d'association en inspi-
rant confiance, telle doit être la tâche principale du gouvernement.
Nous rendons pleine justice à M. le maréchal Bugeaud, et nous ne voyons pas
sans dégoût le dénigrement auquel il est en butte. Abaisser les réputations acquises
est une triste tâche qui ne nous aura jamais ni pour approbateurs, ni pour com-
plices. Nous tenons M. le duc d'Isly pour nécessaire à l'œuvre militaire qui est
impérieusement commandée à la France; mais en ce qui concerne l'avenir de la
colonie et sa constitution civile, sans méconnaître les ressources de son esprit
nardi et résolu, nous croyons que son influence devra du moins être balancée, et
que ce n'est pas à l'autorité militaire qu'il appartient de résoudre les grands pro-
blèmes financiers qui se rapportent à la colonisation. Qu'un gouverneur général
militaire soit maintenu à la tête de la colonie, nous le trouvons bien ; que ce haut
personnage étende son autorité directe sur la population civile elle-même dans
toutes les matières qui touchent a l'ordre public et à la sûreté de l'établissement,
cela doit être; mais pourquoi, dans les questions purement administratives, l'ad-
ministration civile ne s'exercerait-elle pas dans toute son indépendance, en ne
relevant que du cabinet, dout elle recevrait les inspirations et appliquerait les
ordres? La concentration de tous les pouvoirs aux mains de l'autorité militaire est
à la fois sans avantage et sans exemple. La chambre en est convaincue, et le
débat qui se prépare sur les affaires d'Algérie aura pour principal résultat de ren-
forcer l'élément civil au sein de notre colonie. On dit le ministère très-disposé à
entrer dans cette voie, et décidé à limiter les pouvoirs du maréchal gouverneur au
point de l'amener peut-être à abandonner sa position, ce que nous regretterions
sincèrement. La création d'un ministère spécial pour les affaires d'Algérie paraît
aussi rencontrer une grande faveur. Quant à nous, nous ne saurions qu'approuver
une résolution qui placerait quelque part une responsabilité effective et perma-
nente, conforme à tous les principes du gouvernement représentatif.
Le débat se prolonge, en Angleterre, fort au delà du terme qui lui avait été
d'abord assigné. Cette prolongation est un calcul du parti tory, qui profite plus
que tout autre du bénéfice du temps. La réaction agricole s'opère, au sein du
corps électoral, avec une vivacité qui n'avait pas été prévue. Elle n'est sans doute
pas assez forte pour empêcher le vote du plan de sir Robert Peel dans les com-
munes. Ce plan passera, et les calculs les plus défavorables n'estiment pas à moins
de aO voix le chiffre de la majorité ministérielle. Cette majorité suffira-t-elle pour
faire fléchir la chambre des lords? Cela devient douteux, et le résultat des élec-
tions aujourd'hui connu est de nature à inspirer au parti des ducs des résolutions
audacieuses. Trois membres du cabinet ont perdu leur siège dans la chambre des
communes, et le succès de lord Morpeth est loin de compenser l'échec subi par la
plupart des membres ministériels démissionnaires. On parle d'un amendement
REVUE. CHRONIQUE. 377
qui aurait pour but de rendre permanente l'échelle de droits proposée par sir
Robert Peel pour trois années; on parle de la dissolution de la chambre, de la
formation d'un ministère whig-tory. en dehors duquel resteraient à la fois sir
Robert Peel et lord Palmerston, sous la direction de lord John Russell. Dans
une situation aussi incertaine et aussi troublée, toutes les conjectures sont natu-
relles.
La réalisation d'aucune de ces hypothèses ne saurait d'ailleurs malheureuse-
ment conjurer les périls de la situation, c'est-à-dire la lutte désespérée de la classe
agricole contre la classe manufacturière, l'antagonisme inconciliable des intérêts
ruraux contre les intérêts bourgeois. Sir Robert Peel est le seul homme par lequel
une transaction régulière soit possible. La grandeur d'un tel service à rendre à
son pays maintient seule son courage et sa santé chancelante. Des correspon-
dances émanées d'une source élevée assurent qu'il remplira son rôle jusqu'au
bout, mais qu'il est invariablement décidé à se retirer sitôt que son bill aura
reçu la sanction royale. Il accepterait la pairie , et cesserait de réclamer de son
parti un concours qu'il a perdu le droit de lui demander, quelque honorables
qu'aient été, d'ailleurs, les motifs de sa conduite parlementaire. Les personnes
bien informées assurent qu'un ministère de coalition remplacerait alors le cabinet
actuel, et, à vrai dire, les positions sont aujourd'hui assez bouleversées pour
qu'une telle administration soit devenue possible. Jamais semblable confusion de
principes et de personnes n'avait existé dans le gouvernement de la Grande-
Bretagne.
Nous voyons avec bonheur que les difficultés contre lesquelles se déballent nos
voisins ne se compliqueront pas, du moins cette fors, d'une lutte armée avec les
États-Unis. Les dernières nouvelles constatent que le parti de la paix a triomphé de
la fièvre guerrière à laquelle l'Union a semblé s'abandonner pendant six semaines.
M. Calhoun, étroitement lié, dans le sénat, avec M. Webster, est parvenu à faire
écarter les résolutions de M. Alleu, relatives à l'intervention de l'Europe dans les
affaires du continent américain. Il n'est plus douteux qu'ils ne réussissent à
écarter les autres propositions d'une nature offensive. La dénonciation de la con-
vention de 1827 ne sera plus qu'un moyen de rouvrir une négociation dans
laquelle l'Angleterre n'a à défendre d'autre intérêt sérieux que celui de son hon-
neur. C'est à l'influence croissante des états du sud qu'est due la direction nouvelle
récemment imprimée aux affaires et à l'opinion au delà de l'Atlantique. Pour ces
états, la guerre aurait été, en effet, une source d'incalculables calamités. Pendant
qu'un blocus rigoureux les aurait empêchés de diriger vers l'Europe les riches
cargaisons de coton qu'ils lui envoient depuis si longtemps, on aurait vu les
esclaves, encouragés par les excitations, par l'or et par les armes de l'étranger,
promener le fer et le feu dans les campagnes. Les noirs auraient été, dans une
pareille guerre, les plus redoutables auxiliaires des Anglais : c'est ce qu'ont enfin
compris les agriculteurs du sud, et celte appréhension n'a pas peu contribué à
sauver la paix du monde.
Pendant que la paix avec l'Amérique devient probable, la conquête du Penjaub
devient certaine. L'armée anglaise a éprouvé sans doute des pertes immenses dans
les sanglantes journées de décembre ; mais elle a conservé des forces suflisantes
pour pénétrer jusqu'à Lahore, et du moment où, contre leur espérance, les Sicklis
ne sont pas parvenus à provoquer de défections dans les rangs des troupes indi-
gènes, il ne faut pas douter que sir Henri Hardinge ne consomme son entreprise.
878 REVUE. CHRONIQUE.
Voilà donc l'Angleterre qui va toucher, dans l'Orient, aux états tributaires de la
Perse, et peser directement sur la cour de Téhéran. Tandis que cette grande des-
tinée s'accomplit , le bruit se répand en Allemagne qu'une convention de la plus
haute importance est sur le point de se conclure entre la Perse et la Russie. Si
l'on en croit des révélations émanées de la Gazette d' Augsbourg, une convention
pour l'extradition des déserteurs aurait été négociée entre les deux gouverne-
ments, et des stipulations toutes politiques formeraient l'appendice secret de cet
acte. Les ports d'Endjeli et d'Esterabad , sur la côte méridionale de la mer Cas-
pienne, seraient abandonnés à la Russie comme stations pour ses vaisseaux. Cette
puissance serait en outre autorisée à construire sur la route d'Esterabad à Téhéran
des caravansérais fortifiés , pour protéger son commerce dans l'intérieur de la
Perse, et à y placer des garnisons. Enfin le shah céderait à une compagnie russe,
moyennant une redevance, l'exploitation des mines de houille du Mazenderan,
ce qui donnerait au gouvernement russe d'immenses ressources pour sa navigation
à vapeur. De son côté , la Russie renoncerait aux sommes encore dues pour les
indemnités de guerre stipulées dans le traité de 1828, et l'empereur garantirait
la possession du trône au fils du shah, dont la santé est gravement altérée. Un
corps d'armée russe serait mis, pour celte prochaine éventualité, à la disposition
du gouvernement persan , et dès à présent six mille hommes devraient se tenir
prêts à passer l'Araxe.
On attribue ce projet de traité au grand-vizir, gagné par l'or de la Russie, et
l'on assure que Mirza-Djafar-Khan, fort connu de la diplomatie européenne, se
rend à Pétersbourg pour achever la négociation de ce traité de vasselage. Ré-
pondre à la conquête du Penjaub par un traité d'Unkiar-Skelessy avec la Perse,
ce serait pour la Russie un événement heureux, et un tel succès lui ferait retrouver
une partie de l'ascendant qu'elle a perdu depuis quelques années dans la politique
spéciale de l'Orient et dans la politique générale de l'Europe. Cet événement di-
plomatique, s'il s'accomplit, hâtera le jour d'une lutte gigantesque dans laquelle
les destinées de l'Occident lui-même seront jouées aux bords du Sutledge. Ainsi
le monde se transforme, trois puissances s'agrandissent, pendant que la France,
immobile sur elle-même, ne parvient pas à s'asseoir en Algérie, et oppose infruc-
tueusement cent mille hommes à moins de deux millions de pauvres Arabes sans
discipline. Un tel spectacle ne saurait se prolonger : il faut que la France triomphe
ou qu'elle abdique.
Un désaccord personnel, depuis longtemps connu, a fini par amener la disso-
lution du ministère espagnol, au moment où M. Mon venait de présenter aux
cortès le projet de budget le plus satisfaisant qui ait jamais été rédigé en Espagne.
Dans leurs déclarations parlementaires, les nouveaux ministres se sont maintenus
scrupuleusement dans la ligne suivie par leurs prédécesseurs, et rien n'est changé
à la politique ferme et modérée qui triomphe en Espagne depuis deux ans pour
le salut de ce pays. Le général Narvaez avait les défauts de ses qualités au delà
de la mesure où cet inconvénient est d'ordinaire tolérable. Il portait dans la vie
politique ce mépris que professent les natures violentes et militaires pour les
hommes élevée hors des camps. MM. Mon et Pidal étaient devenus surtout, malgré
la douceur de leurs mœurs, l'objet de son antipathie à raison des habitudes régu-
lières qu'ils entendaient faire prévaloir dans toutes les parties du service. M. Mar-
tinez de la Rosa calmait seul, à force de prudence et de souplesse, les colères
du duc de Valence et les justes susceptibilités de ses collègues; mais, depuis la
REVUE. CHRONIQUE. 579
Signature du manifeste contre le mariage du comte de Trapanî, la situation du con-
seil était devenue impossible, et tout Madrid savait qu'il ne s'assemblait pas un
seul jour sans qu'on dût redouter, a l'issue de la séance, une rencontre person-
nelle entre les ministres de la couronne. Le général Narvacz aspirait à faire
chasser ses collègues tout en conservant les affaires; de leur côté, ceux-ci dési-
raient conserver leurs portefeuilles en se débarrassant du général. Ces deux partis
étaient également périlleux, car l'un faisait tomber l'Espagne sous une adminis-
tration militaire, l'autre avait pour effet de blesser mortellement le duc de Valence
et de briser à jamais son influence, qu'il peut être utile de ménager. La reine, avec
une rare prudence, a évité ces deux écueils : une situation honorifique, dont il se
montre satisfait, est assurée à l'ancien président du conseil, et l'avenir de l'Es-
pagne est remis à des hommes sincèrement dévoués au trône et à la constitution
de la monarchie. Tout Paris connaît M. le marquis de Miraflorès, qui ne paraît
pas destiné à jouer le premier rôle dans le cabinet qu'il préside. Ce rôle est réservé
à M. Isturitz , l'une des meilleures renommées de la Péninsule. M. Arazola,
jurisconsulte de mérite, y prendra aussi une position importante; le général
Roncali, ami personnel de Narvaez, a pour mission de maintenir la discipline
de l'armée, et son élocution facile lui permettra de prendre une part brillante
aux débals parlementaires; enfin notre société diplomatique et littéraire reverra
avec bonheur M. Martinez de la Rosa, si, après une nouvelle administration de
deux années, il revient reprendre à Paris une position qui lui sied mieux qu'à
tout autre.
Les événements qui se passent à Berne sont encore trop obscurs, sinon dans
leurs causes, du moins dans leurs conséquences, pour que nous devions nous y
arrêter longtemps. Il faut attendre au mois prochain la réunion de la consti-
tuante, pour apprécier la portée d'un mouvement qui s'efforcera sans doute de
devenir fédéral, mais que l'action morale de l'Europe s'attachera à restreindre
dans les limites du canton où il a pris naissance.
Le résultat immédiat de cet événement a été la déchéance de M. Neuhaus et le
renversement de la politique semi-radicale qu'il représentait. Traduit, pour ainsi
dire, à la barre de ce même grand conseil qui lui accordait, il y a quelques mois,
un vote de confiance, il ne s'est pas justifié; la majorité s'est déclarée non satis-
faite de ses explications, et il devra se retirer de la scène qu'il a remplie si long-
temps. C'est que le parti corps-franc a besoin de places pour ses hommes et du
pouvoir absolu pour lui-même. Ses hommes sont obérés et sans considération ;
son principe, le principe d'une souveraineté populaire sans conditions, sans res-
ponsabilité et sans mesure, exige que le pouvoir soit exercé par ses élus; son
intérêt, enfin, l'oblige à s'assurer la pleine possession de l'arbitraire.
Il est donc probable que Berne va tomber dans un état de désorganisation et
d'embarras intérieurs qui pourraient, jusqu'à un certain point, rendre son action
au dehors beaucoup moins agressive qu'il n'est permis de s'y attendre; mais,
à supposer que le radicalisme soit forcé d'ajourner ses projets, la guerre n'en
est pas moins toujours menaçante entre lui et les cantons catholiques. Com-
ment se rencontreront, dans la prochaine diète, ces adversaires qui se sont pris
corps à corps, et dont tant d'événements ont envenimé la haine et les méfiances?
Berne, en appelant à son gouvernement les chefs du parti corps-franc, ne met-il
pas face à face, dans les conseils de la confédération, des combattants et non des
alliés?
g<^() REVUE. CHRONIQUE.
De plus en plus le terrain neutre disparaît, les factions extrêmes envahissent
tout ■ les voici maintenant au premier rang en diète : l'esprit conciliateur et libéral
est calomnié et dédaigné. L'habileté gouvernementale elle-même a perdu la partie
avec M. Neuhaus : tout est livré à la fois à la violence et au hasard. Ce mouvement
touche à de trop grands intérêts pour que nous ne le suivions pas avec soin dans
ses phases principales.
FENELON.
SES ÉCRITS POLITIQUES, RELIGIEUX ET LITTÉRAIRES.
On a vu dans la querelle du quiétisme (1) le Irait principal de Fénelon. La
même chose a été comme l'aiguillon de ses grandes qualités et la cause de ses
erreurs, soit de doctrine, soit de conduite : c'est celte confiance au sens propre
qu'il semble représenter dans le xvne siècle, comme Bossuet représente le s^ns
commun, la tradition. C'est encore, pour traduire cette idée dans le langage de
notre temps, l'esprit de liberté opposé à l'esprit de discipline, lequel est plus cher
aux hommes, dont il flatte les passions et caresse l'orgueil, et plus aimable, parce
qu'il parle plus à l'imagination.
Est-ce donc à dire que Fénelon soit le premier ou le seul écrivain du xvne siècle
où l'esprit de liberté se soit fait sentir? Bien loin de là. Cet esprit souffle dans
tous les ouvrages sortis de mains de génie, et ce serait un sujet intéressant d'en
faire l'histoire spéciale au milieu des grandeurs du siècle de Louis XIV; mais il y
est contenu, réglé, et comme contre-balancé par l'esprit de discipline L'opposition
est toujours mêlée de déférence et de respect. Il se passe au sein de la société,
comme dans l'esprit de chaque homme en particulier, à celle époque à la fois si
philosophique et si chrétienne, une lutte régulière entre l'imagination, qui grossit
le mal et qui provoque la résistance, et la raison, qui reconnaît le bien et fait
trouver dans l'obéissance de la douceur et de la gloire. L'esprit de liberté remplit
les écrits de Pascal, de La Bruyère, où il paraît sous les traits du doute et de
l'examen, de Bossuet, qui se couvre de Dieu pour dire à la face des grands et des
puissants du monde des vérités qui quelque jour les renverseront. Cependant
l'esprit de discipline a le dessus, la raison domine en toutes choses l'imagination,
et c'est cet admirable arrangement qui fait la beauté des écrits et la grandeur per-
sonnelle des écrivains au xvue siècle. L'art, sous toutes les formes, en est comme
(1) Revue des Deux Momies du 15 juillci 184o.
tome i. 10
yâS'l rÉNELON
l'image sensible : la hardiesse ne s'y montre jamais que dans la sagesse, et l'in-
vention n'est que le bonheur de retrouver le bien de tous.
Le trait distinctif de Fénelon n'est donc point d'avoir été inspiré le premier par
l'esprit de liberté, mais d'avoir le premier rompu l'équilibre entre cet esprit et
l'esprit de discipline ; et, s'il est vrai que ce caractère lui a donné dans notre nation
une gloire en quelque sorte plus aimable que celle de ses contemporains, à cause
de toutes ses complaisances pour notre sens propre, on ne peut nier qu'il n'ait jeté
ce grand homme dans des fautes qui n'étaient guère moins inouïes alors que ses
nouveautés. Chez lui, l'opposition est pleine de vues; la déférence n'est le plus
souvent que de civilité, et pour servir de couverture à l'opposition. L'invention est
quelquefois hardie, ingénieuse; mais il n'invente que pour les délicatesses d'un
petit troupeau. L'imagination, pour tout dire, domine la raison. Fénelon est le
premier que je lise avec inquiétude; c'est encore un maître pourtant, mais avec
lequel je fais des réserves, et qui, pour m'avoir trop flatté dans mon instinct d'op-
position et d'indépendance, n'obtient plus de moi cet abandon, celte petitesse du
disciple fidèle, que je sens à toutes les pages de Bossuet.
L'invention, dans Fénelon. n'est pas de celle qui demande une grande force de
génie, et qui crée ces systèmes, monuments de l'audace et de l'impuissance de
l'homme. Il n'a attaché son nom à aucune de ces erreurs éclatantes, où la
recherche des vérités inaccessibles et la poursuite acharnée de Dieu et de l'âme
ont fait tomber quelques esprits sublimes. Ces erreurs-là font une partie de la
gloire de l'esprit humain, et provoquent incessamment la curiosité, ainsi que la
recherche qui les engendre. Les imaginations de Fénelon n'ont pas l'attrait de
celles de Descartes, de Leibnitz, de Malebranche même, qu'il a combattu dans un
ouvrage subtil et oublié; ce sont trop souvent des bizarreries qui font regretter la
dextérité qu'il y déploie. Il a manqué, dans l'invention, de cette force de génie qui
fait vivre les systèmes, et son bon sens, admirable en mille endroits, faillit où ne
se tromperait pas un esprit ordinaire. Enfin, jusqu'à Fénelon les imperfections des
grands écrivains semblent n'être que les imperfections même de la nature hu-
maine : ce sont, dans ses écrits, des défauts particuliers à un écrivain , et dont il
est seul responsable.
Cette doctrine des parfaits, cet impossible amour de Dieu, cette piété distinguée,
toutes ces rêveries du sens propre, ce rare, ce grand fin en religion, selon l'ex-
pression du temps, telle est, pour ia plus grande part, l'invention dans Fénelon.
Mais à quoi bon raffiner? Souvenons-nous des paroles de Louis XIV, si exactes, si
modérées. « M. l'archevêque de Cambrai est le plus chimérique des beaux esprits
de mon royaume. » Bel esprit, voilà la part de l'estime : on le disait alors des
plus beaux génies; chimérique, voilà la cause de tous les défauts de Fénelon. Un
jugement de cet auteur ne peut être que le commentaire intelligent des paroles de
Louis XIV. Il faut en chercher l'application à toutes les matières sur lesquelles il
a laissé quelque écrit considérable.
I. FÉNELON CHIMÉRIQUE DANS LA RELIGION.
Un n'a pas oublié les étranges nouveautés du quiétisme, et comment Leibnitz,
parlant des écrits de Fénelon sur ce sujet, n'y trouvait à louer que son innocence.
ET SSâ ECRITS. 0S3
Les erreurs de ce prélat n'y sont pas seulement de pure théologie; s'il en était
ainsi, il ne faudrait pas s'en occuper. Ce sont à la fois des erreurs contre la philo-
sophie chrétienne, contre ce qu'on a appelé le gallicanisme, qui n'est que le chris-
tianisme approprié à l'esprit français, contre la nature elle-même que Fénelon
trompait par le leurre d'une perfection impossible. Quelques remarques sur ces
erreurs ne sont pas hors de mon sujet. La philosophie chrétienne, le christia-
nisme français, la mesure de perfection possible à l'homme, tout cela peut inté-
resser ceux même que ne touche point le dogme. J'y vois, pour mon compte, ou
les titres du monde moderne, ou les privilèges particuliers de l'esprit français, ou
les droits même de la raison.
La tendance générale des écrits théologiques de Fénelon est, si l'on s'en sou-
vient, de substituer le particulier à l'universel, le sens propre à la tradition. Il est
vrai que, ne pouvant pas s'en cacher les conséquences, il avait pris soin d'en déter-
miner et d'en borner l'usage dans la pratique. C'était, disait-il, une curiosité de
quelques esprits délicats qu'il fallait satisfaire en l'éclairant ; c'était, selon ses
amis, de la piété distinguée. Quoi! un esprit si pénétrant ne pas sentir qu'en reli-
gion, ainsi qu'en toutes choses, ce qui en est comme la partie défendue est ce qu'on
en aime le plus, et qu'à la longue, où il y aura une religion pour les délicats, il y
aura autant de religions que de degrés dans cette délicatesse ! Abandonner la reli-
gion à la liberté du sens propre, c'est semer les sectes à l'infini, témoin les pays de
protestantisme où le droit d'examen n'est pas réglé par une église établie, témoin
ces innombrables églises dans l'église américaine. Dans une société polie, qui donc
ne voudra pas appartenir à la religion de curiosité? Qui ne préférera une piété
distinguée à la piété de tous? Qui ne trouvera le compte de son amour-propre à
sortir de la foule des simples et des ignorants pour se ranger parmi les délicats et
les raffinés?
Nous le voyons pour les opinions profanes : adhérer à la doctrine commune,
quand on n'y est pas invité par un intérêt, n'est pas le premier mouvement. Dif-
férer au contraire et se départir flatte l'indépendance, et cet indomptable sens
propre qu'il est si dangereux, et tout au moins si superflu d'encourager. Établissez
en principe, écrivez dans vos livres que l'adhésion est un effet grossier de l'esprit
d'imitation, et que différer est la marque d'un esprit indépendant et rare : vous
autorisez, vous constituez en quelque sorte la dissolution et la dispersion. Les
hommes de génie, qui sont les sages de ce monde, devraient-ils l'être moins que
les sociétés elles-mêmes, lesquelles, par un admirable instinct, se défendent sans
cesse contre le sens propre, et, pour un article de leurs lois qui le reconnaît ou le
tolère, en font mille qui le suspectent, le contrarient ou l'oppriment?
Combien ce principe n'est-il pas plus vrai encore de la religion que de la so-
ciété? Qui fait la force des religions, si ce n'esi la tradition et l'unité? Qui fait leur
caractère divin , si ce n'est qu'elles ne soni pas débattues comme les opinions
humaines, et à la merci des commodités de chacun? Qui est plus propre à faire
naître la foi ou à l'entretenir que l'unité et la tradition ? Les grands hommes du
protestantisme l'eurent bientôt compris, car, dans le temps même qu'ils se sépa-
raient de l'unité catholique, ils essayaient d'en former une à leur façon, et, tout
en rejetant la tradition de l'église établie, ils allaient chercher dans les ténèbres
des origines la tradition plus lointaine encore d'une église primitive.
Méconnaître des vérités si simples étonnerait d'un spéculatif étudiant les reli-
gions dans leur rapport avec la nature humaine; combien n'est-ce pas plus éton-
5 (SI FÉNELON
nant d'un prêtre catholique, d'un chrétien, d'un archevêque! comme s'écriait
Bossuet en présence de ce scandale. Fénelon ne réparait rien en suivant dans la
pratique la religion de tout le monde, et en se montrant catholique sincère dans
l'exercice de son ministère et dans les exemples de sa vie. Par son attachement
opiniâtre au seul point contesté, s'il n'autorisait pas la défiance sur tout son fonds
de religion, il affaiblissait inévitablement celui de ses disciples. Il n'est pas dans
la nature humaine d'aimer sans partialité, et,- si dans un ensemble de doctrines il
en est une, douteuse ou combattue, à laquelle elle s'est attachée, prenez garde
qu'elle ne se refroidisse tout au moins pour le reste.
Regardez dans le fond d'un janséniste, vous y verrez que la doctrine de saint
Augustin sur la grâce est à elle seule plus considérable que tout le christianisme.
Le jésuite croira plus au pape qu'à l'église; le quiétiste pensera que l'amour de
Dieu rend le christianisme inutile. En religion, il n'y a pas de doctrine particulière
qui ne devienne un schisme, pas de dissidents qui ne dégénèrent en sectaires.
L'homme supérieur qui s'est fait des disciples par quelque opinion de son sens
propre n'a plus la force de les retenir dans la tradition. Fénelon n'obtint pas de
son petit troupeau l'impartialité entre la doctrine du pur amour et la religion de
tout le monde; et lui-même, quoiqu'il voulût rester catholique, n'était-il pas in-
vinciblement quiétiste?
Dans tous ses écrits théologiques, la préférence pour la religion du pur amour
est manifeste. Entre les deux traditions catholiques, dont l'une, favorable au
sens propre, était de tolérance, et dont l'autre, celle que défend Bossuet, était
d'obligation universelle, c'est de la première qu'il s'inspire le plus souvent. Pour
l'autre, s'il l'invoque, c'est avec une foi d'habitude, et par le devoir de sa profes-
sion plutôt que par goût. Parmi les saints, il ne pratique guère que les mystiques,
et ne s'autorise, dans leurs livres , que des doctrines que leur sainteté même ou
l'obscurité de la matière a protégées contre les suspicions de l'église établie. On
ne sent pas, dans la plupart de ses sermons, l'autorité, et pour ainsi dire la moelle
des pères de la grande tradition, et déjà une certaine morale psychologique et des
procédés d'éloquence remplacent ce commentaire passionné des saintes lettres, cet
enthousiasme de la tradition qui, dans les sermons de Bossuet, égale presque les
pensées du prêtre à celles que les livres saints prêtent à Dieu.
Que dire de cette chimère de cinq sortes d'amour, dont les quatre premières
sont mêlées, dans des proportions décroissantes, d'intérêt personnel, et dont
la dernière seulement est pure de tout motif humain? Quelle conscience eût
résisté à celte analyse de l'intérieur, à celte contention impossible pour s'épurer
successivement de ces quatre* sortes d'intérêt personnel, et se volatiliser pour
ainsi dire jusqu'à cet amour qu'on ne peut plus distinguer du sujet qui aime ? Mais
je veux voir ce miracle de désintéressement, cet être complètement détaché que la
présence de Dieu occupe et remplit sans cesse, et chez qui toute pensée n'est plus
qu'un effet immédiat de cette présence : que devient l'activité humaine? Quel sera
le rôle de cet être dans le monde? quelle fonction, quel office remplira-t-il? Je
n'imagine qu'un lieu où il fût à sa place, absorbé sans distraction par la présence
divine : c'est cette colonne au haut de laquelle certains fanatiques de l'Orient con-
sument leur inutile vie dans la contemplation et l'extase. Invige grossière, mais
forte, de l'impuissance de l'homme qui veut s'isoler de la terre! N'y pouvant par-
venir, même avec les ailes de sa pensée, il entasse des marches de pierre entre le
sol et lui.
ET SES ÉCRITS. 38 ij
II. FÉNELON CHIMÉRIQUE DANS LA POLITIQUE.
C'est peut-être un premier reproche à faire à Fénelon, qu'il ait donné lieu à des
jugements sur ses opinions politiques; car, si quelque chimère lui a été plus chère
que celle des cinq amours, c'est sans doute la chimère de gouverner. Bossuet
s'était occupé, lui aussi, des matières politiques, m^is on sait avec quelle admira-
ble mesure! D'une part, il s'en était tenu aux généralités, aux rapports du prince
au sujet, laissant les affaires à ceux qui en avaient le maniement, et n'en dispu-
tant pas quand il n'avait pas qualité pour en décider. D'autre part, il n'avait pris
la politique que sur le point où elle touche à la religion, et, s'il combattait la sou-
veraineté du peuple et le droit d'insurrection, c'est parce que Jurieu prétendait en
reconnaître le principe dans la tradition chrétienne. Fénelon va bien au delà des
devoirs de l'évêque et des droits du spéculatif; il fait des plans de gouvernement,
et il donne des avis sur la conduite; il décide à la fois dans la théorie et dans les
affaires.
C'est par la bouche de Mentor que Fénelon a exposé ses maximes de gouverne-
ment. Beaucoup sont excellentes, surtout en ce qui regarde les flatteurs, quoique
trop détaillées et trop évidemment à l'adresse de Louis XIV; mais ces maximes
sont aussi anciennes que la royauté, et personne n'en a eu l'invention. Il ne faut
noter que ce qui est propre à Fénelon.
Une royauté absolue, des sujets partagés en classes que dislingue un habit dif-
férent, et la vertu pour toute constitution, voilà l'idéal de Fénelon. Cet idéal ne fut-il
rêvé que pour Salente? Non. Cette chimère des classes, si contraire à l'esprit d'é-
galité du chrisli nisme, n'est pas un détail d'imagination dans une sorte de répu-
blique idéale; c'est une institution que Fénelon rêvait pour Salente et qu'il eût
imposée à Paris.
A Salente , Mentor conseille à Idoménée de régler les conditions par la nais-
sance, et de les distinguer par l'habit. Les hommes du premier rang, après le
roi, seront vêtus de blanc, avec une frange d'or au bas de leurs habits. Ils auront
au doigt un anneau d'or avec le portrait du prince. Le bleu sera la couleur des
seconds, avec une frange d'argent ; ils auront l'anneau, mais point de médaille.
Les troisièmes seront habillés de vert, sans anneau et sans frange; ils auront la
médaille d'argent. Les vêtements des quatrièmes seront jaune-aurore; des cin-
quièmes, rouge pâle ou rose; des sixièmes, gris-de-lin; des septièmes, qui seront
les derniers du peuple, jaune mêlé de blanc (1).
A Paris, si Fénelon est moins occupé des costumes, il ne l'est pas moins des
privilèges de naissance et des différences qui doivent marquer les conditions. Dans
un plan de gouvernement tracé pour le duc de Bourgogne, je vois que la maison
du roi doit être composée des seuls nobles choisis. Les pages du roi doivent être
des enfants de haute noblesse. Pour les places militaires, les nobles seront pré-
férés, et, pour la magistrature, ils passeront avant les roturiers à mérite égal, et
avec le droit de garder l'épée. Les maîtres d'hôtel du roi, les gentilshommes ordi-
naires, seront tous nobles vérifiés. Mésalliances interdites aux nobles des deux
(1) Té/émaque, livre x.
S86 TÉNELON
sexes; défense aux acquéreurs des terres des noms nobles de prendre ces noms ;
aucun ordre pour les militaires sans naissance proportionnée.
Pour le nombre et la distribution des classes, et le costume propre à chacune,
si Fénelon n'a pas donné des prescriptions expresses, il y songeait. Ce devait être
la matière de règlements ultérieurs compris dans son plan sous ce titre : Lois
somptuaires pour toutes les conditions; car comment faire des lois somptuaires
sans toucher aux habits, et comment les appliquer à toutes les conditions sans
fixer le nombre de celles-ci ?
Cette théorie des lois somptuaires, qu'il faut, dit Fénelon dans ce même plan,
imiter des Romains, comme si l'efficacité en était incontestable, et qu'une institu-
tion républicaine convînt à un état monarchique, Mentor en fait l'application la
plus étendue au peuple de Salenle. Là tout est réglé : nourriture, les viandes sont
apprêtées sans ragoût, le roi ne boit que du vin du pays; ameublement : point
d'étoffes façonnées, étrangères, point de broderies, prohibition des parfums, des
vases d'or et d'argent ; propriété : chaque famille, dans chaque classe, ne possédera
de terre que ce qu'il en faudra pour la nourrir. Sur ce dernier point, Fénelon copie
Mentor en interdisant, dans son plan de gouvernement pour la France, l'abus des
grands parcs nouveaux et en les restreignant à un nombre déterminé d'arpents.
Si je note tons ces détails de règlement, renouvelés pour la plupart de cer-
taines utopies dont nous parlent les histoires, essayés sans succès, sinon sans vio-
lences, c'est qu'il n'y a pas de marque plus certaine du chimérique que la manie
de réglementer. La liberté humaine a toujours résisté à ces législateurs qui ont
prétendu régler ainsi ses moindres mouvements; elle s'échappe de ces comparti-
ments où l'on veut renfermer, et jusque dans les sociétés où les classes sont le
plus séparées, ou bien elle rompt les barrières de force, et confond toutes les
classes dans une égalité violente, ou bien elle y fait des brèches assez larges pour
que ces classes puissent communiquer et se mêler incessamment. Elle hait ces
prescriptions orgueilleuses qui vont à mesurer à chacun l'air, l'espace, la nourri-
ture, à imposer une forme ou un tarif aux habits, à affubler l'homme de l'éter-
nelle livrée d'une condition immuable. Elle veut le changement; et, dût-elle tou-
jours le prendre pour le progrès, de quel droit lui ôteriez-vous le seul aiguillon
qui pousse les nations en avant et qui produit cette succession d'époques, de
mœurs, de formes sociales, dont la variété fait la beauté même de la nature hu-
maine?
Vouloir, au lieu de lois générales qui se bornent à régler dans les sociétés ce
qui s'y voit d'immuable, ou du moins n'y change que très-lentement et très-peu,
des lois d'un détail infini attachées à tous les mouvements de l'homme comme les
fils à tous les membres de l'automate ; élever des murailles d'airain, non-seule-
ment dans la société, entre les diverses classes, mais dans l'homme, entre ses di-
verses facultés; vouloir la vie, et proscrire l'immobilité; établir le commerce et
prohiber le luxe; allumer le flambeau des arts et des sciences et en empêcher le
rayonnement avec la main; permettre la gloire et châtier le triomphe, n'est pas
d'un grand législateur, mais d'un rêveur ingénieux, et, selon le mot de Louis XIV,
d'un bel esprit chimérique.
Serait-ce trop de sévérité envers Fénelon que d'ajouter que celte inquétude de
tous les mouvements de la liberté humaine, et ces prodigieuses inventions de
moyens préventifs, pourraient presque faire douter de sa charité comme chrétien,
et de sa tolérance comme philosophe? Saint-Simon, qui d'ailleurs n'a pas flatté
ET SES ECRITS. 587
le portrait de l'archevêque de Cambrai, en a porté ce jugement à la fois si vraisem-
blable et si vrai : « Sa persuasion, dit-il, gâtée par l'habitude, ne voulait point de
résistance; il voulait être cru du premier mot; l'autorité qu'il usurpait était sans
raisonnement de la part de ses auditeurs, et sa domination sans la plus légère
contradiction. Être l'oracle lui était tourné en habitude dont sa condamnation et
ses suites n'avaient pu lui faire rien rabattre; il voulait gouverner en maître qui
ne renjl raison à personne, régner directement, de plain-pied (1). » Je reconnais
là, pour mon compte, le contradicteur de Bossuet dans l'affaire du quiétisme ; je le
reconnais aux autres traits que note Saint-Simon, à cette modestie qui était ou
une grâce naturelle, ou une adresse, selon le besoin, à son impatience, à sa sur-
prise quand on le suspecte, qu'on doute, ou qu'on lui résiste, à ce moi de l'homme
habitué à persuader sans raisonnement et qui discutait moins pour convaincre les
gens, ce qu'il croyait tout fait d'avance, que pour leur faire goûter, dans la beauté
de ses discours, la douceur de leur déférence. Au reste, Saint-Simon n'en n'eût-il
rien dit, je le conclurais de cette prétention à tout régler qui est la marque des
esprits absolus et tyranniques. Fénelon lui-même l'a remarqué de Louis XIV, le
roi le plus absolu et le plus occupé de règlements. Qu'on ne s'y trompe pas, cet
excès de sollicitude n'est que défiance de la liberté humaine, et prévention contre
toute résistance. Ce n'est point par désintéressement qu'on se substitue à ceux
qu'on prétend régler, qu'on les dépossède d'eux-mêmes, et qu'on se charge de
toutes leurs fonctions physiques et morales. Voilà l'usurpation monstrueuse dont
parle si admirablement Saint-Simon. Le souverain pense, agit, respire au lieu et
place du sujet ; il le contient implicitement et l'absorbe. Ce besoin de régler, c'est
le désir secret de se débarrasser de toute contradiction et de jouir tranquillement
de l'empire.
L'esprit absolu de Fénelon se trahit dans la précision sèche et la dureté de tous
ses règlements. Il tranche par articles courts et laconiques, et sa froide intelli-
gence se plaît à ce spectacle d'une société qui exécute tous les mouvements avec
la précision d'un mécanisme. Le peuple, pour Mentor, ce sont des nombres et non
des âmes dont la moindre est si grande, que nul moraliste ne la peut embrasser
tout entière, et si libre, que, même après s'être donnée, elle se reprend et se recon-
quiert elle-même. Un esprit vraiment libéral est plus tendre pour la liberté
humaine ; il touche avec plus de délicatesse à tout ce qui regarde l'âme, et s'il est
chargé du gouvernement, au lieu de confisquer les volontés, il les invite et les in-
cline à se borner elles-mêmes, et s'autorise contre leurs excès de la tendresse
même qu'il a pour elles.
La suite fera voir d'une façon plus sensible combien Fénelon a mérité le reproche
d'avoir trop aimé la domination ; toutefois telle a été la séduction de ses talents
et de sa vertu jusque dans la postérité, qu'aujourd'hui encore c'est de Bossuet que
l'on croit ce qui n'est vrai que de Fénelon. Bossuet est l'esprit absolu et domina-
teur. En religion, beaucoup lui donnent tort à cause du mérite que Fénelon sut
tirer de sa défaite. En politique, il a le mauvais rôle, et le livre de la Politique
selon l'Écriture sainte paraît le livre des tyrans, comme le Télémaque est celui
des bons princes et des peuples libres. Et pourtant, lu sans prévention, Bossuet
n'a fait qu'exprimer dans un langage admirable des principes sans lesquels ni les
gouvernements ne peuvent faire le bien du peuple, ni les peuples ne peuvent sup-
(t) Mémoires, livre xxu.
588 FENELON
porter les gouvernements. Seulement Bossuet ne fait aucune flatterie aux peuples,
et il ne se prononce pas sur le droit redoutable et mystérieux des révolutions,
aimant mieux croire que les gouvernements n'oublieront pas toute modération
et loute raison jusqu'à rendre nécessaire l'exercice de ce droit. Il respecte la
liberté humaine, il n'enchaîne pas les sociétés dans des plans de gouvernement
imaginaires, et il aime le spectacle de leurs vicissitudes pendant le peu de temps
que ce spectacle dure. Pourquoi donc l'esprit de liberté le tient-il pour suspect, et
au contraire montre-t-il tant de faveur à Fénelon? C'est que Fénelon a ruiné le
principe même de la monarchie absolue par un idéal de perfection impossible, et
qu'au lieu de n'abaisser que devant Dieu la royauté de Louis XIV, comme a fait
Bossuet, il l'a abaissée et avilie devant les hommes. Le dirai-je? c'est que les peu-
ples ont plus de faible pour ceux qui les séduisent que pour leurs vrais amis, pour
ceux qui les leurrent d'un bonheur imaginaire par la liberté que pour ceux qui
leur proposent un bonheur possible par la discipline.
III. ERREURS DE FÉNELON SUR LA POLITIQUE DE CONDUITE.
Telle a été la part du chimérique dans Fénelon en ce qui regarde les matières de
gouvernement. Examinons ses jugements sur îa conduite des affaires de son temps
et sur la politique de Louis XIV.
Il a fait un grand nombre de mémoires politiques : sur quelle partie des affaires,
sur quel événement n'en a t-ii pas fait? On sait que les ducs de Beauvilliers et de
Chevreuse ne décidaient rien sans ses conseils; il en donnait sur le connu comme
sur l'inconnu, sur les nouvelles certaines comme sur les bruits les plus hasardés;
il réglait à la fois le présent et le futur, le provisoire et le définitif. Outre les mé-
moires sur la guerre de la succession et cette lettre trop louée de nos jours, où
Fénelon donne des conseils si durs à Louis XIV, il n'est pas de circonstance qui
n'ait produit quelque écrit de direction pour ses deux amis, et il n'est pas un de
ces écrits où le chimérique n'ait laissé sa marque (1).
Parmi tous ces mémoires, attachons-nous à ceux qui ont exercé sur les esprits
la séduction propre à Fénelon, par exemple la lettre a Louis XIV (i) : quel en est
le trait le plus saillant? C'est un blâme violent de toutes les conquêtes de ce prince.
« Le bien d'autrui, dit Fénelon, ne nous est jamais nécessaire. » Il nie qu'on ait
le droit de retenir certaines places, sous prétexte qu'elles .servent à la sûreté des
frontières. Il critique l'acquisition de Strasbourg; il eût fallu, selon lui, faire répa-
ration à la Hollande pour la guerre de 1672, rendre Valenciennes, Cambrai, Stras-
bourg, quoique Louis XIV les eût moins conquises par ses armes que reçues de la
force des choses. Mais, ces places rendues, de quelles frontières la France devra-
t-elle s'entourer? De la vertu, dit Fénelon, de la modération, de la bonne foi dans
les traités. Qui le nie? Seulement de bonnes places n'y gâtent rien, et c'est un
secours indispensable contre les voisins qui pourraient avoir d'autres maximes.
(1) Mémoire sur la question de savoir si l'on doit rechercher le duc d'Orléans pour là
mort du duc de Bourgogne. • — Mémoire sur l'éducation du jeune prince. — Mémoire sur
le cotiseil de régence. — Mémoire sur la manière de se conduire avec le roi.
(2) Retrouvée, comme on sait, au commencement de ce siècle, par M. Renouard.
ET SES ÉCRITS. 589
Je remarque en passant la manière dont Fénelon,dans cette lettre, parle de son
ami le duc de Beauvilliers, <c dont la faiblesse, dit-il, et la timidité déshonorent le
roi, » C'est ainsi qu'il se servait de ses amitiés pour sa puissance, et peut-être de
ses vertus pour sa faveur ; et quand l'esprit de domination, qui lui lit désirer jus-
qu'au dernier jour d'entrer dans le conseil, commandait des duretés contre un ami,
dût cet ami être le duc de Beauvilliers, l'âme de son âme, dit Saint-Simon, sa
main n'hésitait pas à les écrire.
Je n'aime pas mieux la politique de ses mémoires sur la guerre de la succession.
Quel remède propose-t-il pour guérir tous les maux causés par cette guerre? Qui
le croirait? L'abdication de Philippe V et une défaite sans ressources de la France.
L'abdication de Philippe V, il veut qu'on l'exige; la défaite sans ressources, il la
désire. A la vérité, il en a quelque scrupule. « Ne croyez pas, écrit-il au duc de
Chevreuse, que ce soit l'effet de l'indisposition du cœur d'un homme disgracié (1). »
Aussi insiste-t-il : « J'ai le cœur déchiré par nos malheurs, dit-il plus loin, mais
mon fonds ne peut consentir à aucun succès. Je crois voir qu'un succès gâterait
tout sans ressource. » Pourquoi? C'est que le même succès qui relèverait la France
relèverait aussi Louis XIV, et « qu'il n'y a que l'humilité et l'abus de la prospérité
qui puissent apaiser Dieu. » Et il conseille le sacrifice de la Franche-Comté, des
trois évêchés, de plus encore, s'il le faut, pour avoir la paix. « Nulle paix, dit-il,
ne peut être que bonne à acheter très-chèrement. » Et pourtant, dans la même
lettre, il fait ce beau portrait de la France : « Vous êtes comme le lion terrassé,
mais la gueule ouverte, expirant et prêt à déchirer tout. » Oui, c'est le lion de la
bataille de Denain, c'est le vieux roi Louis XIV déclarant qu'il aimerait mieux
s'ensevelir avec sa noblesse sous les ruines de son royaume que de consentir à
cette paix très-chèrement achetée dont veut Fénelon.
Le prélat tient fort à ce mot : une paix heureuse, une paix supportable, comme
celle d'Utrecht, laisserait à Louis XIV quelque gloire; il la faut très-chèrement
achetée, c'est-à-dire par des cessions de territoire, et par le sacrifice sanglant de
quelques membres de la France. Il y revient dans le Mémoire sur la manière de
se conduire avec le roi, écrit à l'époque où de la royale famille dépeuplée par la
mort il ne restait plus qu'un vieillard septuagénaire et un enfant. « Il faut, dit-il,
rendre le roi très -facile à acheter très-chèrement la paix. » Il est une guerre pour-
tant, la seule que Fénelon permette et conseille même à Louis XIV : c'est la guerre
aux ennemis personnels de l'archevêque de Cambrai, aux jansénistes, dont il de-
mande la destruction, seul moyen, avec une prompte paix, « de mettre le roi en
repos pour longtemps. »
Je sais bien que ces énormités sont cachées sous les attrayantes nouveautés d'une
défense de la France par un appel aux masses, d'une convocation régulière des
états généraux, d'élections libres et périodiques, enfin d'une intervention légale
du pays dans les affaires du pays. Je sais pareillement que le gouvernement de
Louis XIV était perdu d'abus, et que bon nombre des critiques de Fénelon sont
méritées. Les erreurs de l'illustre prélat n'oient rien à la gloire de ces vues justes
et hardies, encore que l'inquiétude et une sorte d'impatience de l'avenir y aient
plus de part que la hardiesse calme et impartiale d'un esprit prévoyant; on y sent
encore le chimérique dans le manque d'à-propos. Sans doute, Louis XIV était cause
d'une partie des maux qui accablaient la France; mais lui seul avait le secret de
(1) Correspondance de Fénelon.
TOME I. *l
1590 FÉNELON
les guérir, et ce secret, c'était la victoire. Je reconnais dans les plans de gouverne-
ment de Fénelon, à l'époque des désastres de Malplaquel et de Gertruydenberg, la
tradition du chimérique des idéologues de 181-4. Ceux-là aussi ne proposaient-ils
pas à Napoléon des plans de constitution pour repousser l'Europe qui préparait
Waterloo ?
IV. ERREURS DE DIRECTION. DIRECTION D'UN ROI.
On sait quel a été, au xvir8 siècle, l'empire de ce qu'on y appelait la direction,
c'est-à-dire des conseils du directeur spirituel. Fénelon fut l'un des directeurs les
plus goûtés de son temps. Ses écrits de spiritualité ont été le pain de beaucoup
d'âmes parmi les personnages les plus choisis et les plus qualifiés de son temps.
Dans ce petit gouvernement qui lui fut déféré sur tant de consciences, et qu'il
exerça en maître si absolu, le chimérique domine encore. Vous le retrouvez dans
ce désir d'une perfection impossible, et dans cette prodigieuse multiplicité de pres-
criptions qui n'enfantent que les vains efforts et les scrupules.
Le plus bel écrit de direction qui soit sorti de sa plume est YExameti de con-
science sur les devoirs de la royauté. C'est la royauté au tribunal du directeur spi-
rituel, c'est Fénelon confessant le duc de Bourgogne devenu roi. Cet examen em-
brasse tous les actes quelconques et toutes les pensées possibles d'un roi. La paix,
la guerre, les traités, l'administration, le pouvoir des ministres, le commerce, les
bâtiments : c'est trop peu ; les transactions du roi avec ses sujets, les acquisitions
payées en rentes, les galériens, la paie des troupes, les enrôlements, lesquels doi-
vent se faire par un choix, dans chaque village, de tous les jeunes hommes libres
dont l'absence ne nuirait en rien au labourage ni au commerce; que sais-je? mille
autres points y sont touchés, où l'archevêque décide moins en confesseur parlant
tout bas nu tribunal de la pénitence qu'en premier ministre opinant à la table du
conseil.
La politique de Télémaque et des Mémoires reparaît dans V Examen. Dans Télé-
maque, Mentor veut qu'Idoménée se contente, pour toute distinction de costume,
d'un habit de laine très-fine, teinte en pourpre, avec une légère broderie d'or. Dans
Y Examen, la broderie est de trop. « Si vous en avez, dit-il, les valets de chambre
en porteront. Et, s'étendanl sur cet article de luxe, il se plaint comme d'un pro-
dige qu'il y ait à Paris plus de carrosses à six chevaux qu'il n'y avait de mules cent
ans en deçà, et qu'au lieu d'une seule chambre avec plusieurs lits, comme au temps
de saint Louis, on ne puisse plus se passer d'appartements vastes et d'enfilades.
Sur ce point, Y Examen exagère la simplicité recommandée dans le Télémaque ;
car, si Mentor ne veut à Salente que de petites maisons sans ornements, encore
souffre-t-il qu'il y ait dans ces maisons « de petites chambres pour toutes les per-
sonnes libres. »
Voici d'autres nouveautés de Y Examen. « Si le roi, dit Fénelon, a des préten-
tions personnelles sur quelque succession dans les états voisins, il doit faire la
guerre sur son épargne, et tout au plus avec les secours donnés par les peuples
par pure affection. » El il rappelle l'exemple de Charles VIII allant recueillir à ses
frais la succession du duc d'Anjou. Étrange politique, étrange usage de l'histoire!
Comme si la véritable nouveauté n'eût pas été alors de décider que les princes ne
ET SES ECRITS. 891
peuvent pas avoir de guerres personnelles, et qu'il ne saurait y avoir d'héritages
au dehors où la nation ne soit cohéritière avec le prince !
Parmi les moyens de gouvernement, Fénelon interdit l'espionnage; à la bonne
heure, je reconnais là le chrétien, l'évêque, qui ne veut pas qu'on se serve du vice,
même pour les besoins de l'état. « Qu'on chasse donc et que l'on confonde, s'é-
crie-t-il, les rapporteurs de profession, ces pestes de cour ! » Mais il est tels secrets
qu'il importe de savoir. Comment les pénétrer? Li même imagination qui rêvait
tout à l'heure une armée formée de tous les jeunes gens qui sont inutiles à l'agri-
culture et au commerce invente une sorte d'espionnage licite, fait à contre-cœur et
par pur dévouement « par d'honnêtes gens, dit-il, que le prince obligerait malgré
eux à veiller, à observer, à savoir ce qui se passe, à l'en avertir secrètement. »
Ces chimères, d'ailleurs fort innocentes, sont la marque, et je dirais presque le
châtiment de la contradiction où tomba cet homme illustre en voulant renouveler
dans sa personne la fortune de Richelieu et de Mazarin. C'est par l'impossibilité de
concilier la sévérité chrétienne avec la facilité de la politique, qu'il arrive à ima-
giner une civilisation sans luxe, et l'espionnage fait par d'honnêtes gens qui en ont
l'horreur. Il fallait bien que, la part faite à la politique par l'homme qui préten-
dait entrer au conseil, l'archevêque et le chrétien fissent toutes réserves au nom
de la morale chrétienne. De là des contradictions dont Fénelon ne peut se tirer
que par des rêveries. Quoique doué d'un grand sens, comme tous les hommes su-
périeurs, il en manqua pour se conduire sur ce point, et il s'agita toute sa vie
entre l'ambition de gouverner l'état, sans désespérer un seul jour, dit Saint-Simon,
et les empêchements de sa robe et de sa vertu. En cela, comme en tout le reste,
Bossuet lui est bien supérieur, car il se servit d'abord de son admirable bon sens
pour se connaître et se mettre à sa place, et, quand il eut à toucher aux matières
politiques, il sut s'y arrêter au point où le prêtre eût tranché du ministre.
Bossuet a un autre avantage en tout ce qui regarde cette matière si délicate de
la direction. C'est qu'il se borne à des prescriptions générales et sommaires, à ce
qu'un esprit d'une capacité ordinaire peut oublier ou ne pas voir. Au lieu de sus-
citer cette foule de menus scrupules et de petites perplexités où la conscience
s'embarrasse, et qui empêchent l'activité, il se contente d'avertir la conscience
par des traits frappants, et de la mettre en exercice pour ainsi dire, lui laissant
trouver, par une induction facile et involontaire, toutes les prescriptions de détail
qui dépendent de la prescription générale. Par la méthode contraire, Fénelon
s'abîme et s'éblouit dans l'infinité des détails, et, si sa direction doit avoir quelque
effet, c'est d'exciter stérilement notre curiosité sur nous-mêmes. Pendant qu'il
nous insinue dans tous ces replis et qu'il nous mène à la poursuite de tant de
nuances fugitives, l'heure d'agir est passée.
Bossuet ne fait pas un examen en quelque sorte calomnieux des consciences
royales; il ne s'enfonce pas comme à plaisir dans ce mauvais fonds de corruption
qui nous rend toutes nos pensées suspectes, et nous fait craindre toutes nos actions.
Soit prudence, soit que, l'essentiel étant réglé, il ne lui paraisse ni d'une bonne
morale, ni dans l'esprit de la charité chrétienne de forcer les suppositions, il de-
meure en deçà dune corruption extraordinaire; bien différent de Fénelon, qui ne
craint pas de souiller sa chaste imagination de tout un détail de prévarications et
d'arrière-pensées dont la supposition serait une injure même pour un roi malhon-
nête homme.
Par exemple, examinant le prince sur les raisons qu'il aurait eues d'éloigner
592 FÉNELON
de sa personne les sujets forts et distingués, Fénelon lui demande s'il n'a pas
craint « qu'ils ne contredissent ses passions injustes, ses mauvais goûts, ses motifs
bas et indécents. » A quel tribunal de la pénitence un roi se vit-il poursuivi de
suppositions si violentes? Rien n'est respecté par cette subtilité préventive, et
Fénelon s'en méfie d'autant moins, qu'il n'avait pas à craindre qu'on vît dans ces
suppositions des aveux involontaires de son propre fonds. Qui n'aimera mieux Bos-
suet, retenu dans la liberté du confesseur par un respect mêlé de confiance pour
la personne du pénitent, n'attaquant les vices des princes que sur l'autorité de la
morale universelle, ou avec les paroles même des livres saints dont la hardiesse
couvre la sienne et la rend respectueuse et décente, et sachant interroger les con-
sciences royales sans les fatiguer de sa pénétration implacable, sans les embar-
rasser par sa subtilité, sans les attrister et les décourager par sa défiance ?
Peut-être paraîtra-t-il sévère de rechercher dans la conduite du duc de Bour-
gogne l'influence de ce tour d'esprit de Fénelon, et d'examiner s'il ne serait pas
juste de rendre le précepteur responsable de certains travers de l'élève, comme il
est juste de lui faire honneur des victoires que ce jeune prince remporta sur son
naturel. La recherche est délicate, mais mon sujet l'exige, et la vérité m'y force.
Quels étaient les défauts que la voix publique reprochait au duc de Bourgogne?
On le disait « trop particulier, trop renfermé, dévot jusqu'à la sévérité la plus
scrupuleuse dans les minuties, irrésolu, ne sachant pas prendre une certaine au-
torité modérée, mais décisive; raisonnant trop et faisant trop peu, bornant ses
occupations les plus solides à des spéculations vagues et à des résolutions stériles,
livré à des amusements puérils qui apetissent l'esprit, affaiblissent le cœur et avi-
lissent l'homme. » Qui donc parlait ainsi du jeune prince? Fénelon lui-même (1).
Et c'est au duc de Bourgogne qu'il tenait ce langage. A la vérité, il ne parle pas
de son chef: ce sont des bruits qu'il a recueillis et qu'il rapporte; mais il est
trop évident qu'il y croit.
Comparez ce portrait du duc de Bourgogne avec celui qu'en a tracé un homme
qui l'aimait pour les mêmes motifs que Fénelon, par l'attrait de ses grandes qua-
lités et par le même fonds de prévention contre Louis XIV. « Il était, dit Saint-
Simon, dévot, timide, mesuré à l'excès, renfermé, raisonnant, pesant et comparant
toutes choses, quelquefois incertain, ordinairement distrait et porté aux minuties.
Sa vie se passait pour la plus grande partie dans le cabinet, à des occupations
scientifiques, à des rêveries et à la poursuite de chimères. On parlait de mouches
étouffées dans l'huile, de crapauds crevés avec delà poudre, de bagatelles, de
mécaniques, occupations dont il sortait par des gaietés déplacées ou des exercices
physiques de peu de dignité (2). » Saint-Simon lui reproche le trop continuel
amusement de cire fondue, ce qui s'entend des longues lettres qu'il écrivait dans
le temps qu'il eût fallu agir.
Les aveux du duc de Bourgogne lui-même complètent ce portrait. « Il confesse
son indécision ; il avoue qu'il se laisse aller à un serrement de cœur et aux noir-
ceurs causées par les contradictions et les peines de l'incertitude; que quelques
fois, paresse ou négligence, d'autres, mauvaise honte ou respect humain, ou timi-
dité, l'empêchent de prendre des partis et de trancher net dans des choses impor-
(1) Correspondance de Fénelon avec le duc de Bourgogne pendant et après la guerre
malheureuse où nous lûmes battus en Flandre et où nous perdîmes Lille.
(2) Mémoires, chap. 265.
ET SES ÉCRITS. o95
tantes (1). » Ailleurs, il représente ainsi son intérieur : « Je ne vois en moi que
haut et bas, chutes et rechutes, relâchements, omissions et paresses dans mes de-
voirs les plus essentiels, immortifîcations, délicatesse, orgueil, hauteur, mépris du
genre humain, attachement aux créatures, à la terre, à la vie, sans avoir cet
amour du Créateur au-dessus de tout, ni du prochain comme de moi-même. » Il
s'avoue renfermé, donnant trop de temps a la prière, écrivant beaucoup.
Ces défauts nous coûtèrent peut-être la perte de Lille. On imputa du moins la
plus grande partie des malheurs de la campagne de 1710 au duc de Bourgogne,
lequel reconnut lui-même , avec une magnanimité qui promettait pour l'avenir
d'éclatantes réparations, que, dans deux occasions capitales, il avait reçu du roi
la puissance décisive, et qu'il n'en avait pas usé. « Sous l'influence de cette dévo-
tion sombre, timide, scrupuleuse, disproportionnée à sa place, » que lui reproche
Fénelon, on le voit demander à son ancien précepteur, dans le fort de la guerre,
s'il croyait qu'il fût absolument mal de loger dans une abbaye de filles. Pendant
que Lille était aux abois, il perdait plusieurs heures à assister à une procession
générale pour le succès de nos armes. Quand on vint lui annoncer que la ville
était prise, on le trouva jouant au volant, et sachant déjà la chose. La partie n'en
fut pas interrompue.
On reconnaît dans les plus saillants de ces défauts l'effet de l'éducation qu'avait
reçue le duc de Bourgogne. Cette piété sombre et minutieuse, ce trop de temps
donné à la prière, ces scrupules, cette curiosité et ce mécontentement de soi, cet
excès de raisonnement et cette peur d'agir, ces rêveries et cette poursuite de chi-
mères, voilà tout le chimérique de la perfection impossible imaginée par son pré-
cepteur. Quant à ces excès de table et ces exercices physiques sans mesure, après
la tristesse des retours sur soi-même et l'abus de la solitude, quoi de plus sem-
blable à cet état glissant du quiétisme , où, au sortir des extases de l'amour pur,
le corps s'abandonne à tous ses appétits ? N'est-ce pas l'effet de cette piété inac-
cessible qui ne souffre pas d'état intermédiaire entre l'extase et l'empire des
sens ?
Fénelon ne s'étonnait pas qu'on l'accusât des défauts de son élève. « On dit,
lui écrit-il, que vous vous ressentez de l'éducation qu'on vous a donnée (2). »
Mais, dans le même temps , ses lettres l'y enfonçaient plus avant, principalement
sur l'article de la piété. « Allez à l'armée, lui écrit-il, non comme un grand
prince, mais comme un petit berger avec cinq pierres contre le géant Goliath ;
agissez continuellement dans la dépendance continuelle de l'esprit de grâce; soyez
fidèle à lire et à prier dans les temps de réserve, et à marcher pendant la journée
en présence de Dieu. » Après la prise de Lille, il le loue d'avoir dit, en parlant de
son revers, ces aimables paroles : //i in vurribus, cthiin equis, etc., etc. Ailleurs, il
l'engage à s'accoutumer à rentrer souvent au-dedans de lui-même « pour y renou-
veler la possession que Dieu doit avoir de son cœur. » Six ans auparavant, voici
ce qu'il lui écrivait : « Au nom de Dieu, que l'oraison nourrisse votre cœur,
comme les repas nourrissent votre corps. Que l'oraison de certains temps réglés
soit une source de présence de Dieu dans la journée, et que la présence de Dieu,
devenant fréquente dans la journée, soit un renouvellement d'oraison. Celte vue
courte et amoureuse de Dieu ranime tout l'homme, et calme ses passions, s Le
(!) Con espondnnce avec Fénelon.
(2) Lettre du 25 octobre 1708.
•^94 FÉNELON
prince qui recevait ces étranges conseils avait alors vingt ans, et devait être l'hé-
ritier de Louis XIV!
Il faut serrer les choses de plus près; il faut placer chaque trait de caractère
en regard de chaque particularité de l'éducation. On ne peut être trop exact dans
ses preuves quand on blâme un Fénelon.
Du us la religion, par quelle pratique le royal élève répond-il à la doctrine du
pur amour enseignée par le précepteur? Par cette dévotion sombre et solitaire
qui ne peut rien de plus pour rendre Dieu présent que l'isolement absolu, et ce
que Saint-Simon appelle le particulier sans bornes. Fénelon ménage-t-il du moins
la conscience du jeune prince sur les querelles théologiques du temps? Point. Il lui
a inculqué sa haine pour les jansénistes. « J'espère, lui écrit le duc de Bourgogne,
par la grâce de Dieu, non pas telle que les jansénistes l'entendent, mais telle
que la connaît l'église catholique, que je ne tomberai jamais dans les pièges
qu'ils voudront me dresser. » Est-ce donc ainsi que le sage Mentor a oublié le
conseil, qu'il donnait au roi Idoménée, de ne se point mêler des affaires de reli-
gion, et d'en laisser le débat aux prêtres des dieux (1) ? Il fait plus; il force Télé-
maque à lire ses écrits théologiques. Le duc de Bourgogne lit le mandement de
Fénelon contre un M. Hubert, janséniste déguisé, qui substituait à la doctrine de la
prédestination pure celle de l'impuissance morale, et imaginait le système des
deux délectations. Aussi la leçon porte ses fruits. Le duc de Bourgogne était
devenu théologien, témoin le mémoire qu'il avait écrit sur ces matières et que fit
publier Louis XIV après sa mort, pour démentir le bruit répandu par les jansé-
nistes que le dauphin était bien intentionné pour eux.
En politique, quelle est la théorie du gouvernement la plus chère à Fénelon?
La domination de la noblesse. Or, de quoi Saint-Simon loue-t-il le plus le duc de
Bourgogne? De ce que le prince est d'accord avec lui sur la part qu'il faut faire
aux ducs. S'agit-il de juger la conduite de Louis XIV, on a vu quels durs avis
Fénelon donne à Louis XIV, l'étrange conseil de restituer, comme illégitimes, les
conquêtes du roi, et, pour unique remède à tous les maux de la guerre, la défaite.
Or, que disait-on du duc de Bourgogne? Qu'il avait tenu à Versailles ce propos :
« Ce que la France souffre vient de Dieu, qui veut nous faire expier nos fautes
passées; » qu'il ne ménageait pas le roi, et affectait une dévotion qui tournait à
critiquer son grand-père (2). C'est Fénelon lui-même qui s'en plaint. « On dit
même, lui écrivait-il deux ans auparavant, pendant la campagne de Flandre, on
dit que vos maximes scrupuleuses vont jusqu'à ralentir votre zèle pour la conser-
vation des conquêtes du roi ;... et l'on ne manque pas d'attribuer ce scrupule aux
instructions que je vous ai données. » L'opinion publique lui en renvoyait le
reproche; était-elle si injuste? Sans doute, les instructions n'étaient pas directes;
mais Fénelon pouvait-il se flatter de tenir si secrets les écrits où il qualifiait d'ini-
ques toutes les conquêtes du roi, que le duc de Bourgogne n'en connût rien ? Avait-
il du moins si bien caché ce fonds où il désirait pour la France une défaite sans
ressource, que son élève n'en eût rien vu? A défaut d'allusions personnelles à
Louis XIV, et d'attaques directes, dont Fénelon était incapable, les seules maximes
générales du Télàmaque, et tant de traits qui atteignaient Louis XIV à travers
Idoménée, n'auraient-ils pas suffi pour donner au jeune prince ces scrupules sur
(1; Télémaque, livre xvn.
(2) Lettre de Fénelon à M. de Chevreuse, 7 avril 1710.
ET SES ÉCRITS. 59:»
la gloire de son aïeul, et cette prévention contre ses conquêtes dont s'alarmait
FéneloQ?
Ce n'est pas forcer la vérité que d'imputer à l'esprit qui dressait, dans Y Examen,
un acte d'accusation si minutieux contre les consciences royales, les scrupules et
les noirceurs de l'inccrt'tadc dont s'accuse le duc de Bourgogne. « Sa vigilance sur
lui-même, dit Saint-Simon, le renfermait dans son cabinet, comme un asile impé-
nétrable aux occasions. » Fénelon lui avait inspiré une terreur si outrée des flat-
teurs, que , pour échapper à leurs pièges, il ne trouvait d'autre moyen que de
vivre seul. « La crainte d'être cause pour autrui d'un oubli de la charité, ajoute
Saint-Simon, et de provoquer à la médisance, l'empêchait d'interroger personne
sur les autres, et de tourner à la connaissance des hommes cette lampe dont il se
servait si soigneusement pour éclairer tous les replis de son cœur et de sa con-
science. Avec cette austérité, il avait conservé de son éducation une précision et
un littéral qui se répandaient sur tout, et qui gênaient lui et tout le monde avec
lui, parmi lequel il était toujours comme un homme en peine et pressé de le quit-
ter. Il ressemblait fort à ces jeunes séminaristes qui se dédommagent de l'enchaî-
nement de leurs exercices par tout le bruit et toutes les puérilités qu'ils peuvent. »
Saint-Simon se scandalise à ce sujet de la conduite des dames de son particulier,
lesquelles, dit-il, « abusaient avec indécence de sa bonté, de ses distractions, de
sa dévotion, et de ses gaietés p>?u décentes qui sentaient si fort le séminaire. »
Fénelon savait toutes ces circonstances; la plupart même ne nous sont connues
que par les plaintes qu'il en fait, soit au prince, soit à ses amis. 11 jugeait mieux
qu'aucun autre de ce qui manquait au duc de Bourgogne, et il est remarquable
qu'il ne le gourmande que des défauts qui lui venaient de son éducation. Oserai-
je dire toute ma pensée? Fénelon, qui, toute sa vie, désira d'entrer dans le gou-
vernement, avait-il, à l'insu de sa vertu, formé son élève pour ses secrètes espé-
rances? Se flattant, non tout haut, ni avec l'indiscrétion d'une ambition grossière,
mais secrètement, et peut-être en s'en faisant le reproche, qu'il régnerait quelque
jour avec son élève deveuu roi, ne lui donna-t-il pas ou ne lui voulut-il pas voir
toutes les dispositions qui pouvaient le servir dans ses desseins?
Tant qu'il fut à la cour, dans tout l'éclat de la faveur et des prédictions qu'on
faisait autour de lui de sa naissance, de ses séductions et de ses grands talents,
il combattit, dans le naturel de son élève, ce qui était capable de lui résister; ce
qui cédait, il l'inclina vers ses espérances et ses plans de domination. Il lui inspira
une piété qui ne pouvait ni s'affranchir ni manquer un moment du secours d'un
directeur; il lui donna des scrupules que seul il pouvait lever. Il le rendit trop
curieux de son intérieur, pour n'y pas désirer incessamment la lumière d'autrui,
et paresseux à l'action pour qu'il fût plus souple au conseil.
Après sa disgrâce, il eut besoin, dans son élève, de dispositions toutes con-
traires. Celles qui convenaient aux espérances ne convenaient plus aux revers.
Fénelon entreprit alors de défaire son propre ouvrage. Il conseilla une piété moins
disproportionnée a l'état du prince; il critiqua les habitudes d'isolement; il exhorta
au commerce des hommes, à l'activité. En gardant les défauts de son éducation,
le duc de Bourgogne eût enfoncé son ancien précepteur plus avant dans sa disgrâce;
par les qualités, trop longtemps effarouchées, que Fénelon voulait rappeler, le duc
de Bourgogne, plus heureux à l'armée, plus puissant à la cour, entourait de
quelque gloire l'exil de Cambrai, cl la faveur du futur corrigeait la disgràVe du
présent. « Au nom de Dieu, écrit-il au duc de Chevrecsc après la mort du grand
896 FÉNELON
dauphin, que le dauphin ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par
aucune personne du monde (1)! » Quel vif aveu du secrect désir de gouverner
dans ces mots : ni par moi!
A quelle influence le duc de Bourgogne dut-il de prendre enfin possession de
son véritable naturel, et à qui faut-il faire honneur des regrets que coûta sa perte? A
Louis XIV. C'est cet aïeul que Fénelon lui avait appris à moins respecter, qui releva
la réputation de son petit-fils; il le fit participer aux affaires, et il l'arracha aux pré-
jugés de son éducation, <c pour lui faire voir les hommes, dit Saint-Simon, les lui
faire étudier, entretenir, sans se livrer à eux, lui apprendre à parler avec force,
et acquérir une autorité douce. » Il l'émancipa peu à peu de ces vaines délica-
tesses et de cette servitude du doute sur l'intérieur où l'avait élevé Fénelon, et il
l'eût rendu digne de réparer les malheurs de sa vieillesse et les fautes de sa trop
longue vie.
V. DIRECTION DES PARTICULIERS, LETTRES SPIRITUELLES.
La même chimère de perfection, par un détail infini de prescriptions minu-
tieuses, et par l'impossible pratique du pur amour, caractérise les autres écrits de
direction de Fénelon. Parmi beaucoup d'onction, de douceur, d'intelligence des
choses de la vie, de conseils délicats et sensés pour en accommoder les nécessités
avec une piété facile, dominent le raffinement, la subtilité sans bornes, l'excita-
tion à une vaine curiosité sur soi. Le duc de Chevreuse en fut presque victime.
Ce personnage paraît avoir été un esprit très-timoré, comme le duc de Bourgogne,
écrasé de petits soins, et embarrassé de mille scrupules. Était-ce son naturel, ou
le devait-il à l'état de dépendance filiale dans lequel il vivait à l'égard de Fénelon?
Quoi qu'il en soit, il demandait des remèdes à celui d'où lui venait le mal, mal
aimé, entretenu, selon le langage du temps. Fénelon, avec une sagacité à faire
peur, pénètre dans les secrets motifs de ces scrupules, fouille les replis, visite les
arrière-coins, si j'ose parler ainsi, de cette nature si compliquée, et il exagère
cette stérile sollicitude, afin de l'en guérir. Ainsi, le moyen de se délivrer de petites
choses, c'est d'être présent à de plus petites encore; c'est de s'écouter d'un peu
plus près, de s'enfoncer de la défiance dans le soupçon ; c'est d'aller au-devant de
soi, de se creuser, de se poursuivre, dût la raison s'éblouir dans ces vains efforts
pour s'atteindre. Fénelon cherche à tirer son malheureux ami du réseau de scru-
pules où il se débat et où il devait trouver une mort prématurée, mais c'est pour
le recevoir tout tremblant et tout agité dans un autre réseau encore plus serré de
précautions infinies contre lui-même.
Au reste, nul homme n'était moins propre à diriger et à soutenir les esprits
dans une voie simple que celui qui s'est peint ainsi : « Je ne puis m'expliquer
mon fonds. Il m'échappe, il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère
rien dire qui ne me paraisse faux un moment après (2). » A qui fait-il cet aveu, si
glorieux pour sa vertu, mais qui devait ruiner toute sa direction ? A l'une des per-
sonnes qu'il dirigeait. Bossuet se défie moins de son fonds, et croit plus à son
{{) Lettre du 27 juillet 1711.
{2) Lettres spirituelles.
ET SES ÉCRITS. a97
autorité. Aux religieuses qui le consultent, il dit, dans ce style impérieux du
prêtre qui, avant de régler les autres, s'est d'abord réglé lui-même : « Tenez-vous
invariablement à mes règles. »
II est vrai que Bossuet n'écrit le plus souvent qu'à des religieuses, et ne s'oc-
cupe que de l'activité bornée de la vie du couvent. Les lettres de Fénelon sont,
pour la plupart, adressées à des personnes du monde. Où l'on n'avait qu'à com-
mander, en sa double qualité de directeur des consciences et de supérieur ecclé-
siastique, l'autre ne pouvait que conseiller; mais, chose étrange, ou plutôt très-
explicable quand on y réfléchit, celui qui commande est plus doux que celui qui
conseille. C'est un des effets de cette séduction attachée au nom de Fénelon, qu'on
l'ait cru plus indulgent, plus véritablement inspiré de la charité chrétienne que
Bossuet. Fénelon lui-même n'en eût pas accepté l'éloge. Il se trouve quelquefois
si dur, qu'il s'en fait le reproche et en demande pardon. « Pardon, monseigneur,
écrit-il au duc de Bourgogne qu'il vient de fort maltraiter, j'écris en fou. » Non,
mais en homme habitué à l'empire , et qui, soit prudence mondaine, soit verlu,
déguisait sous ces aimables reproches à lui-même l'ardeur avec laquelle il voulait
être écouté et obéi.
Pour Bossuet , la louange d'avoir été doux n'est que vraie et méritée. Son in-
dulgence et sa charité se montrent jusque dans ses commandements si exprès à
ses religieuses. Ce qu'il veut, c'est une certaine modération dans leur sévérité
pour elles-mêmes et dans leurs inquiétudes sur leur intérieur. Il est indulgent,
parce que, n'ayant pas fait la règle, et n'étant point intéressé par amour-propre à
la faire exécuter, il comprend mieux les faiblesses et les impuissances, et , par
condescendance, va jusqu'à exiger des personnes qu'elles ne se rendent pas trop
misérables. Il est, si je puis emprunter une comparaison à nos institutions judi-
ciaires, à la fois juge et juré : comme juge, il a le dépôt de la loi et le devoir de
l'appliquer; mais, comme juré, il tient compte des circonstances atténuantes.
Fénelon est dur, il l'avoue, et comment ne le ser?it-il pas? Il a fait lui-même
la règle qu'il applique, et la stricte exécution de cette règle est sa gloire person-
nelle. Plus il a de vertu et plus il est dur, car ce qui est possible à sa vertu, com-
ment souffrirait-il qu'il fût impossible à autrui? Cette dureté est l'inévitable consé-
quence de toute doctrine née du sens propre, et plus on a de vertu, plus on s'y
doit opiniâtrer. Toutefois Fénelon sent qu'il doit paraître dur; mais c'est encore
un autre effet du sens propre, qu'on s'y attache davantage dans le moment même
qu'on en voit l'excès. Il se mêle d'ailleurs aux aveux de Fénelon sur sa dureté
cette constante préoccupation de plaire dont parle Saint-Simon. Dans cette pein-
ture de lui-même, dont on a vu plus haut quelques traits : « Je me sens, dit il,
un attachement foncier à moi-même. » Voilà la confession naïve du sens propre.
Les excuses au duc de Bourgogne et à la duchesse de Chevreuse : « J'écris en fou,
pardon de ce que j'ai écrit de trop dur, 1 c'est le même aveu, avec ce mélange du
désir de plaire.
VI. DU CHIMÉRIQUE DANS LES DOCTRINES LITTÉRAIRES DE FÉNELON.
La chimère d'une perfection impossible est la seule cause des erreurs litté-
raires de Fénelon, et, en particulier, de ses étranges théories sur la langue et la
poésie françaises.
598 FÉNELON
Notre langue ne lui paraît pas assez riche. C'est trop peu de regretter la désué-
tude de quelques mots expressifs des siècles précédents ; il demande l'introduction
de mots nouveaux. Il vanle à cet égard la liberté dont jouissent les Anglais, chez
lesquels chacun est maître souverain de la langue de tous. Il est vrai que ces mots
nouveaux ne doivent avoir pour objet que de rendre notre langue plus claire,
plus précise, plus courte, plus harmonieuse, qu'il faudra faire choix d'un son doux
et éloigné de tout équivoque; mais qui sera chargé de faire ce choix? Qui Fénelon
accrédite-t-il pour fabriquer des mots de ce titre? L'Académie française. Ses
membres hasarderont ces mots dans la conversation ; on les essaiera, sauf à les
laisser, s'ils déplaisent. C'est ce puéril travail de découvertes sans audace et de
créations à froid que Fénelon propose à l'Académie! Richelieu l'entendait bien
mieux, à mon avis, lui qui fondait ce grand corps pour discipliner la langue et
la fixer? Et Bossuet, lui qui voulait que l'Académie française défendît celte langue
contre la mobilité des caprices populaires! Ces deux grands esprits avaient senti
qu'en matière de langage la liberté se fait elle-même sa part, et plutôt trop grande
que trop petite; que tout favorise le changement et l'innovation, notre mobilité,
nos modes, la faiblesse humaine qui ne sait pas se fixer, même à ce qu'elle préfère,
la vanité qui engendre tant d'inventeurs, l'ignorance qui pense créer ce qui a été
fait. Fénelon ne trouve pas ces tendances assez fortes. Il se met du côté de la
liberté, comme si elle avait besoin d'aide, contre la discipline, qui ne parvient pas
à se maintenir, même avec l'appui de la puissance publique. J'aimerais autant un
moraliste qui se rangerait du côté de la complaisance mondaine contre le devoir.
Que dire de cette chimère de mots nouveaux introduits par l'Académie française
et essayés d'abord dans les conversations? Comment Fénelon, qui écrit de génie,
a-t-il parlé d'abandonner, même à un corps si considérable, ce qui est le plus beau
privilège du génie, la vraie liberté en fait de langage? car n'est-ce pas au génie
seulement qu'il appartient, non de créer par voie d'essai et de tâtonnement, mais
de tirer du sein même de la langue un mot, un tour, qui exprimeront une idée im-
médiatement vraie pour tous les esprits cultivés? Si les académies pouvaient avoir
un emploi quelconque en celle matière, ne serait-ce pas plutôt celui de vérifier si
l'écrivain aurait frappé juste, si l'idée serait dans l'esprit humain et le mot dans
le génie de la langue, et d'en consigner les raisons dans leurs vocabulaires?
Fénelon n'estimait pas que ce fût assez d'introduire des mots nouveaux, il en
voulait de composés, comme dans la langue grecque, où du moins une admirable
syntaxe règle toutes ces combinaisons, et comme dans la langue allemande, qui les
permet au premier venu et qui souffre tout de tout le monde. Enfin, pour qu'il n'y
eût pas une seule des causes de la ruine des langues qui ne pût s'autoriser de ce
grand nom, il recommandait, à titre de nouveauté gracieuse, de joindre les termes
qu'on n'a pas coutume de mettre ensemble. Or, par quoi périssent les langues,
sinon par l'abus des mois nouveaux et les rapprochements, parmi les mots en
usage, de ceux qui n'ont pas coutume d'aller ensemble? C'est à cette double
marque que l'on reconnaît les écrivains des époques de décadence. Heureusement
les écrits de Fénelon donnent un démenti à sa doctrine, car, en même temps qu'il
s'interdit tout ce qu'il conseille, aucun écrivain n'a mieux prouvé que, pour l'abon-
dance des mots et la liberté du tour, nous n'avons rien à envier à personne.
Voici d'autres énormilés. Il se plaint de notre versification (1), qui perd plus,
(1) Lettre sur les occupations de l'Académie française.
ET SES ÉCRITS. 599
dit-il, qu'elle ne gagne par les rimes. Il en donne pour raison les sacrifices de
pensée qu'on fait à la richesse de la rime, quoique le contraire éclate à toutes les
pages de tous les grands poètes contemporains. Dans une lettre à Lamothe-Hou-
dard, qu'il met fort à l'aise par ces nouveautés, il fait un procès à la rime. « Elle
gêne plus qu'elle n'orne le vers; elle le charge d'épithètes; elle rend souvent la
diction forcée et pleine de vaine parure. En allongeant les discours, elle les affai-
blit; souvent on a recours à un vers inutile pour en amener un bon... Nos grands
vers sont presque toujours languissants ou raboteux. » Et Lamolhe, enchanté, ré-
pond à Fénelon : « Je défère absolument à tout ce que vous alléguez contre la ver-
sification française. » Je le crois bien. Quel poète médiocre ne s'empresserait d'en
croire celui qui lui ouvre une facilité ou lui prête une excuse ? El pourtant, disons-
le à l'honneur de Lamothe, le peu qui est allégué, dans celte correspondance, à la
décharge de notre versification et en faveur de la rime, c'est Lamothe qui le dit. Il
remarque avec raison que « de la difficulté vaincue naît un plaisir très-sensible
pour le lecteur. » C'est beaucoup pour Lamothe, mais c'est trop peu pour nous.
Non, le plaisir divin qu'on goûte à lire de beaux vers ne vient pas de la difficulté
vaincue, mais de la plénitude de sens qui résulte de la propriété des termes jointe
à l'exactitude de la rime. Fénelon aurait-il donc été moins sensible à ce plaisir que
Lamolhe-Houdard? Il est vrai que le langage d'Auguste dans Cinna lui paraît em-
phatique, et qu'il met la prose de Molière, quoiqu'il ne la trouvât pas assez natu-
relle, au-dessus de ses vers, « où il a été gêné, disait-il, par la versification fran-
çaise, u
Mais la rime n'est pas la seule gêne pour notre poésie ; il en est une autre plus
incommode peut-être : ce sont nos habitudes de langage direct, c'est la rigueur de
notre syntaxe, c'est cette place fatale que chaque mot occupe dans la phrase, « ce
qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute variété,
et souvent toute magnifique cadence. » Pour y remédier, Fénelon propose l'inversion.
Il en fait valoir fort ingénieusement les avantages. C'est comme si quelque contem-
porain de Cicéron ou de Virgile eût blâmé, dans la langue latine, l'usage des inver-
sions et l'incommodité du sens suspendu, et eût demandé le langage direct. Une singu-
lière inquiétude d'esprit empêchait Fénelon de reconnaître que le génie des langues
tient à des circonstances, fatales en effet, mais que par cela même il faut accepter,
cette fatalité n'en étant que le caractère immuable, et la marque même de la per-
sonnalité d'un peuple. Ces exemples d'inversions gracieuses tirées de Virgile ne
prouvent rien ; car que voulait Virgile, par ses inversions si habilement ménagées,
sinon ce que voulaient, en menant leurs lecteurs droit au sens par l'ordre naturel
et logique des mots, Corneille, Racine et Molière? La même chose: rendre leurs
peintures sensibles, frappantes, et parler au génie de leur pays par le génie même
de sa langue.
A la vérité, Fénelon ne demande pas qu'on substitue complètement l'inversion
à l'ordre direct; il veut seulement un mélange insensible des deux procédés. On
commencera par des inversions douces ei à peine sensibles, et, si l'usage s'en éta-
blit, on les hasardera en plus grand nombre. Langue vraiment chimérique, que
celle qui réunirait ainsi les caractères les plus indigènes, en quelque sorte, des
autres langues, les inversions du latin, les composés du grec, et notre langage di-
rect ! On ne relèverait pas cette chimère, si elle était sans danger; mais l'histoire
des langues ne prouve que trop combien leur nuisent ces théories imaginées pour
les enrichir. Tandis qu'elles cherchent des qualités d'emprunt, elles perdent leurs
600 FENELON
qualités naturelles, et l'on sait combien cette corruption est rapide, les esprits ne
pouvant s'attacher à la chimère du mieux sans que le bien leur devienne haïssable
et rebutant comme le mal. Notre siècle a vu se renouveler les théories de Fénelon,
et nous savons, pour en avoir été témoins, avec quelle ardeur une langue se pré-
cipite dans cette imitation des autres langues, ou plutôt dans cette abdication
d'elle-même. Trouver, dans l'étude même du génie d'une langue, le secret de ses
beautés et les raisons de s'y plaire paraît plus propre à l'enrichir que d'envier aux
autres langues leurs avantages; à quoi servent en effet ces regrets de certaines
qualités qui nous manquent, sinon à nous empêcher de voir les singuliers privi-
lèges que nous avons?
Je ne souffre pas beaucoup de voir cette vaine ambition dans un écrivain mé-
diocre, car se plaindre qu'on n'a pas assez de sa langue pour exprimer ses idées
est la marque qu'on croit avoir assez d'idées pour remplir plusieurs langues;
c'est de la vanité qui sied bien où est la médiocrité. Dans un homme supérieur,
c'est je ne sais quelle iuquiétude d'esprit déplorable et une sorte d'impiété du
génie. A la vérité, avec un degré de plus de génie, on se préserve de ces illusions.
Voit-on Molière se plaindre de notre poésie et la trouver trop étroite pour son
abondance incomparable? Bossuet accuse-t-il de timidité notre langage direct, et
ne s'est-il pas fait dans notre syntaxe une syntaxe particulière pour toutes ces
hardiesses sublimes, pour cette impétuosité de naturel, pour ce langage à la fois si
étonnant et si attendu? Dans le peu qu'il a écrit sur notre langue, il l'estime si
excellente, qu'au lieu d'engager l'Académie, comme fait Fénelon, à y introduire
des mots nouveaux et composés, et à y faire arriver tout doucement les inversions,
il la convie à se constituer gardienne de ce dépôt, et à la défendre contre les chan-
gements. Si, au contraire, dans le temps de Molière et de Bossuet, quelqu'un
n'est pas tout à fait content de notre langue ou s'avise de regretter ce qui lui
manque, c'est quelque écrivain éminent, non toutefois jusqu'à ce degré suprême,
c'est La Bruyère (1), c'est Fénelon , que je consens à placer bien haut, pourvu que
ce soit au-dessous de Molière et de Bossuet.
Far toutes ces théories, auxquelles se mêlent d'ailleurs tant de vérités de détail,
ou fortes, ou délicates, qui les atténuent souvent ou les contredisent; par cette
ardeur de toucher à toutes choses, par tant de mobilité et d'inquiétude, par ce
mélange de l'esprit de domination et de l'esprit de liberté, Fénelon appartient au
xvme siècle. Un prêtre, un archevêque, est le véritable précurseur de la philoso-
phie. Pourquoi le xvmc siècle l'a-t-il si fort vanté? Parce qu'il s'y est reconnu.
Sa doctrine de l'amour pur et désintéressé, qui se conforme par déférence au
culte extérieur, mais qui peut s'en passer, où mène-t-elle, sinon au déisme du
xvme siècle?
Qu'est-ce que le Télémaque , sinon le premier roman philosophique de notre
langue?
Qui sortira de ces critiques si vives, et, eu égard au temps, si indiscrètes du
gouvernement de Louis XIV, sinon ce formidable esprit d'analyse qui va discuter,
et qui aura la gloire de dissoudre la société monarchique et catholique du
xvme siècle?
Où nous conduisent les théories sur l'insuffisance de notre langue, sinon au re-
(1) La Bruyère se plaint de l'appauvrissement de la langue au chapitre des Ouvrages
de l'Esprit.
ET SES ÉCRITS. 601
lâchement de cette langue, et les critiques contre la tyrannie de la rime, sinon à la
ruine de l'art d'écrire en vers?
Ce moi qui remplit tous les écrits de Fénelon , le moi de Montaigne, humilié
par Pascal, presque anéanti par le jansénisme, qui l'avait effacé de tous les écrits,
mais qui reparaît dans Fénelon si pétulant, si inquiet, si téméraire, malgré tant de
grâces, qu'est-ce autre chose que le moi des écrivains du xvme siècle?
Qu'est-ce que le sens propre, l'expérience personnelle, dont Fénelon est l'or-
gane, sinon l'esprit même de l'ère de la philosophie?
Voici le premier auteur du xvne siècle que je lis avec inquiétude et défiance. La
vérité même y a je ne sais quoi de personnel à l'écrivain qui lui donne le même
air qu'à l'erreur. Elle est séduisante comme une nouveauté qui n'engage personne,
plutôt qu'imposante comme une loi qui oblige la nature humaine. Elle plaît , mais
elle n'inspire pas l'obéissance. C'est du bonheur, c'est le fruit d'une veine heu-
reuse, et voilà pourquoi l'auteur l'impose aux autres comme une vue propre, plutôt
qu'il ne leur en fait le partage comme le bien de tous. Ce que Fénelon confesse
de la contradiction de son fonds, o qui lui fait trouver faux, dit-il, un moment
après, ce qu'il vient de dire, » je l'éprouve même de ce qu'il exprime de plus
vrai; j'ai peur, un moment après, qu'il ne me paraisse faux. Il y a de l'humeur et
de la fortune jusque dans ses vues les plus justes, et il semble que la vérité, pour
cet esprit supérieur, soit moins cet idéal dont la recherche anime et console la vie
qu'un moyen de faire triompher la personne.
Quant aux erreurs, en si grand nombre, où il est tombé, le caractère en est le
même que celui des vérités; elles y paraissent moins de l'humanité que d'un
homme. Fénelon se trompe, non par l'imperfection humaine, mais par l'effet de
l'emportement de la passion. Où Bossuet cesse de voir la vérité, on sent que c'est
notre nature qui fléchit comme sous une recherche au-dessus de ses forces. Féne-
lon n'est jamais plus triomphant qu'en pleine erreur. Cela est tout simple. Par la
même instabilité d'esprit qui lui faisait trouver faux ce qu'il avait dit, il devait
trouver invinciblement vrai ce qu'il disait de faux, au moment où il le disait. Je
me trouble, je me sens confondu dans ce mélange d'erreurs et de vérités venues
d'un fonds où l'on n'en fait pas toujours la différence, et ce manque d'autorité,
même aux endroits où le ton de l'autorité domine, me laisse ma triste liberté que
j'avais si doucement abandonnée à Bossuet.
Ne sont-ce pas là des traits de ressemblance frappants entre Fénelon et les écri-
vains du xvme siècle?
Mais, si ce grand esprit est tombé dans toutes les erreurs attachées au sens
propre, il a toute la gloire d'invention et de nouveautés solides que le sens propre
pouvait donner de son temps. Dans tous les ordres d'idées où l'on a vu la part du
chimérique, il y a la part des réalités, des vérités pratiques et bienfaisantes. L'es-
prit de discipline avait tout dit dans Bossuet ; il fallait que l'esprit de liberté
parlât à son tour, et c'est par la plume de Fénelon qu'il a revendiqué ses droits,
non moins légitimes que ceux de l'esprit de discipline. La plus solide de toutes les
nouveautés de ce grand homme est d'avoir indiqué au xvme siècle sa véritable
tâche : l'application au bien-être de la nation de toutes ces vérités dont le choix et
l'expression durable sont la gloire du xvne. Jusqu'à Fénelon , le christianisme
n'avait mis de prix à la vie des hommes qu'au regard de la religion, et à cause du
sacrilice inappréciable dont leur régénération a été achetée. Fénelon fut le pre-
mier qui y mit du prix dans l'ordre de la société, et au point de vue des biens et
602 FÉNELON
des maux de la vie présente. A la charité chrétienne, il ajouta l'amour de l'huma-
nité, celte passion sublime qui devait échauffer tous les écrits du xvme siècle. Télé-
maque est comme une première déclaration des droits des peuples, et le grand
caractère de ce livre, c'est que les doctrines en sont formées d'un doux mélange de
la charité chrétienne et de la philosophie.
J'admire beaucoup moins certaines nouveautés de détail, ces projets d'assem-
blées libres et se réunissant régulièrement, et tous ces pressentiments du gouver-
nement représentatif dont on a beaucoup trop loué Fénelon. L'invention ne lui en
était pas propre, car l'Angleterre lui en fournissait des exemples; et elle pouvait
bien être un manque de convenance à cause de son caractère, et d'à-propos à
cause de son temps. Dans ces théories, le nouveau, tel que Fénelon l'imagine, est
si incompatible avec ce qu'il veut conserver du passé, que ce n'est qu'une difficulté
de plus ajoutée à toutes celles qu'il veut résoudre, outre qu'à y regarder d'un
peu près, si les abus de la monarchie absolue y sont fort justement attaqués, c'est
plutôt au profit de la noblesse que du peuple. Que le désir de trouver pour notre
société nouvelle des origines merveilleuses, jusqu'au sein de la cour de Louis XIV,
ne nous trompe donc pas sur les vues politiques de Fénelon ; tout cela est du do-
maine du chimérique, et la gloire des inventions durables en ce genre doit être
laissée tout entière aux héroïques novateurs de 1789.
Vil. PAR QUELLES QUALITÉS FÉNELON APPARTIENT AU XVIIe SIÈCLE.
En écrivant ce qu'on vient de lireï je n'ai pas été sans scrupule sur la sévérité
de quelques-unes de mes remarques, ni sans inquiétude sur leur justice. Non que
j'aie douté de ma sincérité : l'écrivain qui n'effacerait pas à l'instant tout ce qu'il
ne pourrait pas donner pour vrai selon sa nature et ses lumières ne serait pas digne
de ce nom ; mais peut-être, pour échapper aux séductions dangereuses, ai-je
fermé les yeux à certaines grâces solides. Aussi n'est-ce pas sans une sorte de sou-
lagement que j'entre dans l'examen ou plutôt dans l'admiration des vrais titres de
Fénelon, de ce qui a fait de l'archevêque de Cambrai l'un des plus grands écri-
vains du xviie siècle.
Il a toutes les qualités des plus illustres : le goût du vrai, qui perce jusque dans
ses erreurs, lesquelles n'en sont le plus souvent que l'excès; — l'amour de la
règle, qu'il porte jusque dans les insurrections du sens propre, car il n'est pas uu
écrivain de son temps qui parie plus souvent de la règle, et qui en répète en plus
d'endroits le mot; — l'accord du caractère et des écrits, par où les plus grands
esprits de ce siècle en sont aussi les plus honnêtes gens; — l'éducation par les
deux antiquités chrétienne et païenne : par la première, pour la science de
l'homme; par la seconde, pour la méthode; — enlin toutes les qualités de lan-
gage qui font durer les livres français : la clarté, la précision, la propriété, avec
un tour vif et facile qui paraît comme la physionomie de ce grand homme dans sa
ressemblance avec ses contemporains.
Il est d'autres nuances de celle physionomie. C'est d'abord un naturel qui
diffère du naturel commun à tous les écrivains du xvir3 siècle par la facilité qui
le rend plus aimable. Dans cet homme à qui Bossuet trouve de l'esprit à faire peur,
ET SES ECRITS. 605
vous n'en surprendriez jamais l'affectation : c'est ce feu qui, au dire de Saint-
Simon, sorlait de ses yeux comme un torrent. Il y a dans Féneion je ne sais quelle
plénitude qui fait qu'il ne cherche jamais ce qu'il va dire, et que toutes ses pensées
sur chaque objet sont toujours prêtes. Les paroles lui coulent des lèvres sans in-
terruption et sans efforts. Toutes n'ont pas le même poids, mais toutes sont natu-
relles, et les plus profondes ne paraissent pas avoir été tirées de plus loin ni s'être
présentées plus laborieusement que les plus ordinaires. En lisant Féneion, on est
poursuivi des images de ces hommes divins qu'il admirait tant dans les livres
d'Homère, lesquels répandaient les paroles ailées et tenaient les peuples suspendus
à leur bouche d'or.
Un autre trait propre à Féneion, c'est la vivacité et la variété de son goût pour
les choses de l'esprit, et la liberté pleine de candeur avec laquelle il en porte des
jugements. Aucun moderne n'a mieux senti les grâces du paganisme que cet arche-
vêque chrétien. Le génie de Molière n'a pas pu désarmer Bossuel jugeant le comé-
dien avec la sévérité des canons. Féneion, sans songer à la profession de Molière,
loue l' Amphitryon et admire l'Avare. Plus libre que Pascal, qui parle trop dédai-
gneusement des poëîes, quoiqu'il connût les anciens et qu'il écrivît après le Cid,
Féneion est plein de leurs vers : il pense avec eux tout haut, comme Montaigne, et
cite Horace d'abondance, comme Bossuet les pères de l'église. Le Télémaqne est
inouï, si Ton regarde la robe de Féneion, la tyrannie de l'étiquette au temps de
Louis XIV, et même certaines convenances plus respectables. Bossuet en est scan-
dalisé. « La cabale admire cet ouvrage, écrit-il à son neveu ; le reste du monde le
trouve peu sérieux et peu digne d'un prêtre (1). » Oui, si ce prêîre eût failli dans
la foi ou dans la conduite ; mais un tel livre rehaussait la vertu du chrétien resté
pur dans ce penchant presque païen pour le paganisme, et ce qui n'eût été qu'une
inconvenance dans un caractère et avec des talents médiocres était une supériorité
d'esprit dans un prêtre vertueux et dans un homme de génie.
C'est peut-être par cette liberté ingénue que les écrits de Féneion sont à part
dans cette famille de chefs-d'œuvre. Je ne parle que de ses écrits de choix. Le
Traité de l'éducation des filles, par exemple, n'est pas un livre timide où l'on
sente la retenue ecclésiastique ni le scrupule d'un auteur n'ayant pas toujours
pensé chastement sur ce sujet, et qui craindrait de laisser échapper des vérités
indiscrètes. Tout ce qui s'y rapporte au caractère des femmes y est dit librement
et peint au vif. Le jeune prêtre qui écrivait ce traité pour les tilles de Mme de
Beauvilliers a pénétré au fond de ces natures délicates avec un regard qui n'est ni
curieux et indiscret comme celui d'un homme du monde, ni honteux et détourné
comme celui d'un novice qui aurait peur de mettre son imagination sur de telles
matières. Écrit pour une mère de famille, il n'y manque rien de ce qu'une mère
de famille éclairée et forte doit savoir sur un si cher sujet (2). En revanche, il ne
s'y trouve rien pour qui ne chercherait pas dans la connaissance des femmes un
moyen de les rendre plus solides et plus heureuses. Et pourtant, admirable fruit
de la science reçue dans un cœur pur! la femme est tout entière dans ces char-
mantes analyses de la nature de la jeune ûlle ; mais on l'y voit du mémo œil el dans
le même esprit que Féneion lui-même. Ses peintures instruisent et purifient tout
(1) Lettre de Bossuel à son neveu.
(2) Féneion avait pris ses observations au couvent des Nouvelles-Catholiques, dont il
était directeur.
60 $ FENELON
ensemble. Gomme le sublime auteur de la Vénus de Milo, il sait nous faire voir la
beauté nue innocemment.
La liberté qui anime les belles pages du Traité de Vexistence de Dieu est d'une
autre sorte. Quoique l'esprit chrétien y domine, et que ce soit le prêtre de la reli-
gion révélée qui démontre le premier dogme de la religion naturelle, on y sent le
disciple de Descartes cherchant Dieu par delà la foi, et pensant à ceux qui n'en
peuvent recevoir la connaissance que par la raison. Il ne craint pas d'emprunter
des preuves aux païens. Tantôt il raisonne de cette vérité sublime avec la subtilité
de Socrate et de Platon, tantôt il la rend familière et accessible à tous par l'ai-
mable et facile rhétorique de Cicéron. Ce qui se voit du chrétien dans ce traité,
c'est un désir plus vif et plus tendre de persuader ceux qui le liront, et un choix
de preuves qui s'adressent au cœur. Fénelon a voulu intéresser toutes les facultés
de l'homme à une connaissance si capitale.
On peut faire, sur ces deux traités, une remarque qui s'applique à presque tous
les ouvrages de Fénelon : c'est que le commencement en vaut mieux que la fin.
On en lit les premières pages avec délices; on est tout d'abord au milieu du sujet.
Ce qu'il a de vif, d'intéressant, d'essentiel, paraît dès le début. Ce sont ces pen-
sées justes que Fénelon a toutes prêtes sur toutes choses. Peu à peu on sent de la
fatigue, et il faut quelque effort pour aller jusqu'au bout. Le sujet ne se développe
pas, et l'esprit de l'auteur s'épuise. Après avoir donné toutes les bonnes raisons, il
en vient aux raisons menues ou douteuses, ou aux subtilités du sujet. Tout ce qu'il
en savait et tout ce qu'il en pouvait voir, il l'a su et il l'a vu en prenant la plume,
et il y est entré avec une aisance et une grâce charmantes. Vous diriez une conver-
sa lion forte, solide, éblouissante, qui dégénérerait en un traité. Fénelon commence
par où les autres finissent. C'est par cette raison, entre autres, qu'il est inférieur,
dans les sermons, à Bossuet et à Bourdaloue, malgré des passages très-brillants et
d'heureux changemenis au patron commun. Il ne sait pas composer, faire un plan,
tracer un chemin, mener l'auditeur au but par des raisons qui se fortifient en s'en-
chaînaut. S'il l'enlève dès les premières paroles, il ne le soutient pas. Notre esprit
ne prétend point régler le pas des auteurs; qu'on nous fasse courir dès le début,
nous nous y prêtons sans peine, pourvu qu'une fois lancés on ne nous arrête point
tout court, et que nous ne nous croyions pas arrivés quand nous ne sommes qu'à
moitié chemin. Peu importe sur quel tou l'on commence, pourvu qu'on s'y sou-
tienne, et, si vous me ravissez au-dessus de la terre, prenez garde de me laisser
tomber.
Tout est charmant dans les Dialogues sur l'Eloquence et la lettre sur les occu-
pations de l'Académie française, Les Dialogues sont une imitation du Gorgias de
Platon, et Fénelon s'est heureusement inspiré de cette méthode de Socrate ame-
nant peu à peu son interlocuteur, par la douce insinuation de la logique fami-
lière, à se dépouiller de ses préjugés et à se laisser surprendre en quelque sorte
par la vérité. De la même façon que Socrate tire de Gorgias, par mille adresses
de discours, l'aveu qu'il n'est qu'un sophiste, Fénelon fait revenir l'interlocuteur
de son admiration pour la méchante éloquence; mais cette imitation est si natu-
relle, et les raisons que donne Fénelon sont d'ailleurs si propres à l'objet qu'il
traite et au génie de notre pays, qu'on peut regarder ces Dialogues comme l'un
des ouvrages de critique les plus originaux dans notre langue.
Ces Dialogues me font penser aux Dialogues des Morts du même auteur, les-
quels furent composés pour le duc de Bourgogne sur le modèle de ceux de Lucien.
ET SES ÉCRITS* 60<5
La morale n'y dépasse point l'âge et l'intelligence d'un enfant, et l'histoire y est
touchée plutôt que traitée. ïls plaisent cependant, même aux personnes mûres, par
cette manière ingénieuse de mêler de sages préceptes à de curieux détails sur la
vie des personnages historiques, sur leur temps, sur les mœurs de leur pays, et
de faire converser et se quereller entre eux quelquefois les grands hommes sur
les actions qui les ont rendus célèbres.
Je ne trouve, chez les anciens, que VEpître aux Pisons qui soit comparable à
la lettre de Fénelon sur les occupations de l'Académie. Les vers d'Horace, aux en-
droits familiers, ressemblent à la prose de Fénelon, comme celle ci, dans tout le
cours de la lettre, a le tour vif, concis, aimable, des vers d'Horace. La pensée
générale en est excellente; c'est partout le simple, le vrai, le naturel, que recom-
mande Fénelon, et chacune de ses phrases en est comme un modèle. Les erreurs
même de critique que j'ai dû y noter comme des effets du chimérique sont d'un
homme qui se trompait quelquefois de route en visant à l'idéal. Les principes n'y
sont qu'indiqués, mais d'une main si légère et si sûre, qu'ils flattent l'esprit en
même temps qu'ils le règlent. L'ouvrage est plein de jugements courts et complets
sur les genres, et de portraits frappants des auteurs célèbres : ainsi les portraits
de Gicéron et de Tacite, quoique esquissés d'une plume qui peignait à fresque et
ne revenait point sur ce qu'elle avait écrit. Une mémoire heureuse, qui mêle à
propos les citations décisives aux raisonnements sur l'art, l'amour des anciens, qui
n'empêche pas l'estime pour les modernes, cette même liberté ingénue dont j'ai
parlé tout à l'heure, qui inspire à un prélat de judicieuses remarques sur la co-
médie, une littérature aussi variée que profonde, telles sont les séductions de ce
charmant ouvrage, fruit de la vieillesse de Fénelon dans un siècle où la vieillesse
n'était que l'âge mûr de la raison.
Cet idéal du vrai, du simple, du naturel, de l'aimable, qu'il a pris plaisir à y
tracer, est l'image même de son génie. Sa critique littéraire va au même but que
sa conduite : plaire aux lecteurs, dans les écrits, par la simplicité, l'amour du
vrai, la candeur; dans la conduite, par la vertu. Il veut que l'agréable attire à la
règle, que l'instruction soit du plaisir, que l'estime vienne de l'attrait. Ce n'est pas
dommage que de tels hommes nous donnent leur goût particulier pour la règle du
beau. Bossuet, qui avait un autre idéal, donne une autre théorie. Où Fénelon
recommande le simple, le naturel, l'aimable. Bossuet veut la grandeur des pensées
et la majesté du style (1). Si la première théorie sent le désir de plaire, et vient
d'un homme qui avait tout conquis par l'influence sur les personnes et par la
conversation, la seconde sied bien à un homme qui avait fait sa fortune par la
chaire et en parlant au nom de quelque chose de plus grand que lui.
Le caractère de la critique dans ces opuscules de Fénelon, c'est que les écrits
n'y sont jugés que dans leurs rapports avec les actions. Quant à cette sorte de sco
(astique littéraire, née de la mauvaise fertilité des derniers temps, qui distingue
le fond de la forme, l'art de son objet, l'écrivain de l'homme, elle ne trouverait
pas dans Fénelon autorité pour un seul de ces principes d'invention récente qui
ont corrompu le goût de notre nation. L'écrivain n'est pour Fénelon que l'honnête
homme qui excelle à bien dire, et ne s'adresse, dans le lecteur, qu'à l'honnête
(1) Dans son discours de réception à l'Académie française, à l'endroit où il parle si
niagniliquement de la langue française, on trouve jusqu'à trois fois en quelques lignes les
mots majesté et majestueux.
TOME I. 42
606 FENELON
homme qui cherche le vrai pour s'y conformer. Il aime les lettres pour leur in-
fluence bienfaisante. Il est plein de vues sur les qualités et les effets des ouvrages
de l'esprit, et de jugements délicats et profonds sur tous ceux qui nous servent
de modèles. Voici des traits qu'on ne trouve que dans Fénelon. Parlant de Démos-
thène, « il se sert de sa parole, dit-il, comme un homme modeste se sert de son
habit pour se couvrir. » Image à la fois sévère et aimable qui devrait être tou-
jours présente à ceux qui manient la parole ou la plume. Un écrit qui ne persuade
pas quelque vérité ou ne redresse pas quelque erreur, une peinture qui ne fait
pas aimer le beau ou haïr le laid, un ouvrage d'esprit où l'auteur ne communique
pas avec le lecteur par la meilleure partie de lui-même, n'est qu'une production
méprisable ou un vain jeu d'e.;prit.
Il est temps d'en venir au titre le plus populaire de Fénelon, au Télêmaque.
Cette théorie du simple, du naturel, de l'aimable, c'est là qu'il l'a réalisée. De tous
les ouvrages écrits dans notre langue, celui-là est peut-être le plus aimable.
Il fut composé de 1693 à 1694, et il eut tout d'abord le malheur d'être trop
admiré par les étrangers. Les rois qui faisaient la guerre à Louis XIV trouvèrent
beau de l'insulter par l'affectation de leurs égards pour Fénelon, et de leur admira-
tion pour le Télêmaque. Il n'échappa d'ailleurs à personne que, soit calcul, soit
plutôt un hasard auquel l'auteur ne songea pas à se dérober, le Télêmaque fût
en mille endroits une critique du caractère personnel de Louis XIV et des actes
de son gouvernement. Fénelon eut à s'en défendre plus d'une fois. Écrivant le
Télêmaque dans le temps qu'il était le plus comblé par le roi, « il eût été, écrit-
il à Michel Letellier, non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus
insensé, d'y vouloir faire des portraits satiriques et insolents. — Il est vrai,
ajoute-t-il, que j'ai mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le
gouvernement, et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance souveraine;
mais je n'en ai marqué aucun avec une affectation qui tende à aucun portrait ni
caractère. » Nul n'a le droit de ne pas croire Fénelon sur parole. Sa vertu n'est
pas une moindre gloire pour notre nation que son esprit. Je ne remarquerai donc
pas que la fameuse lettre à Louis XIV, écrite spontanément ou commandée, respire
la prévention la plus amère et la plus violente, et que si Fénelon s'y est montré
si dur pour Louis XIV, quoiqu'il n'eût rien perdu de sa faveur, il est douteux
que, disgracié et relégué à Cambrai, il vît les fautes du vieux roi d'un œil moins
prévenu. Là. comme dans sa querelle sur le qniétisme, sa bonne foi l'aveuglait.
En enseignant le pur amour, il croyait rester orthodoxe ; de même, en composant
une peinture des rois absolus de traits pris à Louis XIV, il croyait avoir gardé les
égards et la reconnaissance. La suite de sa lettre à Letellier Je fait voir : « Plus
on lira cet ouvrage, dit -il, plus on verra que j'ai voulu dire tout, sans peindre
personne de suite. » On n'en veut pas davantage. Si Louis XIV n'est pas peint de
suite dans Télêmaque, tout y est dit sur Louis XIV.
Que sont, en effet, ces exhortations de Mentor à Idoménée, pour qu'il fasse
fleurir l'agriculture, qu'il mette la paix avant Ifl guerre, qu'il procure avant tout
à son peuple l'abondance des aliments; qu'il se défende des détails; qu'il ne se
mêle point des différends entre les prêtres des dieux, et qu'il étouffe les disputes
sur les choses sacrées dès leur naissance; qu'il ne montre ni partialité ni pré-
vention en ces matières : qu'est-ce que tout cela, sinon une critique des guerres
de Louis XIV, de ses bâtiments, de sa passion pour les détails, de son intervention
dans les disputes religieuses, de sa prévention dans celle du quiétisme? A qui,
ET SES ECRITS.
607
sinon à Louis XIV dans la personne d'Idoménée, Mentor conseille-t-il de ne point
marier contre leur gré des filles riches à des généraux ruinés à la guerre?
Comme Idoménée est modelé sur Louis XIV, Télémaque est modelé sur le duc
de Bourgogne. Ce Télémaque, pour lequel « il ne fallait jamais rien trouver d'im-
possible, et dont les moindres retardements irritaient le naturel ardent, » c'est le
duc de Bourgogne, « s'emportant, dit Saint-Simon, contre la pluie, quand elle
s'opposait à ce qu'il voulait faire. » A la vérité, le moment de colère passé, la
raison le saisissait et surnageait à tout; il sentait ses fautes et il les avouait, « et
quelquefois avec tant de dépit qu'il rappelait la fureur. » Ainsi fait Télémaque,
lorsqu'au sortir de ses emportements, « retiré dans sa tente, aux prises avec lui-
même, on l'entend rugir comme un lion furieux. » Cet orgueil, cette hauteur inex-
primable, que note Saint-Simon dans le duc de Bourgogne, c'est l'orgueil, c'est la
hauteur où Pénélope a nourri Télémaque malgré Mentor. Il n'est pas jusqu'aux
effets de ses bons soins sur le naturel du duc de Bourgogne, que Féneion n'ait
représentés dans les changements de Télémaque sous l'habile main de Mentor.
J'en vois une vive image dans la comparaison de Télémaque à un coursier fou-
gueux qui ne connaît que la voix et la main d'un seul homme capable de le domp-
ter, et que Mentor arrêtait d'un seul regard dans sa plus grande impétuosité. On
disait les mêmes choses de l'influence extraordinaire de Féneion sur son élève.
Enfin Mentor n'est en mille endroits que Féneion lui-même. La politique qu'il
enseigne à Salente rappelle la politique de la lettre à Louis XIV, et de ces trop
fameux mémoires où le chimérique donne de si étranges conseils. La morale de
Mentor est copiée des Directions pour la conscience d'un roi7 et le trop grand
nombre de prescriptions fatigue dans le roman comme dans l'ouvrage de direc-
tion. Télémaque en est accablé, et peut-être faut-il voir une image du décourage-
ment où tombait le duc de Bourgogne lui-même dans cette peinture du fils
d'Ulysse disant naïvement à Mentor : « Si toutes ces choses sont vraies, l'état d'un
roi est bien malheureux; il est l'homme le moins libre et le moins tranquille de
son royaume; c'est un esclave qui sacrifie son repos pour la liberté et la félicité
publique. »
Ce mélange du roman et de l'allusion dans le Télémaque est l'une des causes
du froid qu'on y sent, quoique le plan en soit heureux, le récit rapide, et que l'ou-
vrage soit écrit de verve. La vérité manque souvent à ces caractères formés de
traits qui appartiennent à des civilisations si différentes. On s'habitue difficile-
ment à ce petit roi grec, tantôt gourmande et conseillé comme aurait pu l'être
Louis XIV par un confesseur pénétré de ses devoirs, tantôt faisant des fautes que
ne comportaient ni son temps ni son état, afin de donner matière à des critiques
qui s'adressent à un autre temps et à un autre état. Mentor ne cache pas assez
Féneion. Nous sommes presque plus souvent à Versailles qu'à Salente, et tantôt il
semble voir Télémaque recevant des conseils pour régner sur la France du
xvme siècle, tantôt le duc de Bourgogne instruit à gouverner quelque jour l'île
d'Ithaque. Au moment même où l'imagination de l'auteur nous emporte dans le
monde d'Homère, une allusion, un détail emprunté à un autre monde, un ana-
chronisme de politique ou de morale, nous ramènent au temps de la guerre de la
succession et du quiélisme.
Une autre cause du froid de cet ouvrage, c'est que l'Olympe païen y est repré-
senté par un chrétien et l'amour par un prêtre. Homère a peint ses dieux comme
son temps les voyait. Leurs images remplissaient les terres et les mers. Sans cesse
608 FÉNELON
mêlés parmi les mortels, on les attendait comme des hôtes, et on croyait quel-
quefois saluer un dieu dans l'étranger qu'un visage noble, un air de majesté, dis-
tinguaient des autres hommes. Virgile, dit-on, ne croyait pas aux dieux qu'il a
chantés : je le veux bien, quoiqu'il soit plus sage de laisser la chose en doute;
mais il vivait dans un temps où Auguste élevait des temples à Mars vengeur, à
Apollon, à Jupiter tonnant; où, pour lui complaire, de riches citoyens construi-
saient le temple d'Hercule, celui des Muses, celui de Saturne. Virgile voyait les
statues des dieux dans ces temples; il croyait aux dieux d'Homère; n'a-l-il pas
respiré l'ambroisie qui émanait de la chevelure de Vénus? Homère et Virgile
avaient trouvé les traits de leurs dieux, comme Raphaël l'ineffable beauté de ses
vierges, au fond des esprits et des cœurs de leurs contemporains. Les dieux dont
se sert Fénelon ne sont qu'une machine dans une fable. Son Jupiter est un sou-
venir de collège. En peignant Vénus après Virgile, il a craint sa propre imagination.
Son Neptune et son Éole « aux sourcils épais et pendants, aux yeux pleins d'un
feu sombre et austère, » ne sont que des ligures rébarbatives. Les dieux de Fé-
nelon ressemblent à ces vaines figures de la Vierge auxquelles s'essaient les pein-
tres depuis que le protestantisme et la philosophie ont effacé de notre imagination
cet idéal que Raphaël avait reçu de la foi du moyen âge. Si nous ne sommes point
touchés, comme Bossuet, du manque de convenance canonique du Télémaque,
il n'est guère possible de n'y pas sentir une sorte de manq ue de convenance litté-
raire ; mais il faut l'entendre dans le sens le plus doux et le plus respectueux pour
Fénelon.
La même remarque s'applique à la peinture de l'amour. Calypso sait moins
aimer que Didon abandonnée, et le fils d'Ulysse est plus pâle encore que le fils
d'Anchise. Cette fiction de l'enfant Amour que Calypso, pour se soulager de la
flamme qui coulait dans son sein, donne à porter à sa suivante Eucharis, qu'est-ce
autre chose qu'une manière de se dérober à des peintures interdites au caractère
du prêtre? Eucharis inspire à Calypso une jalousie qui fait songer à celle d'Her-
mione. Cette prose agréable et facile, qui se joue autour du cœur et qui n'y pénètre
pas, nous fait adorer les vers de Virgile et de Racine, qui sont comme la langue
naturelle de l'amour.
Voici une dernière cause du froid dans le Télémaque. Les païens y sont trop
chrétiens. Je ne veux point parler de certains principes de morale qui , pour
n'avoir été clairement enseignés que par le christianisme, pouvaient se trouver au
fond de quelqu'une des grandes âmes du monde païen, d'un Socrate par exemple;
il s'agit des principes que le christianisme seul a pu révéler à l'homme, parce
qu'il a fait naître en lui la faculté qui les conçoit; il s'agit de ces vérités qui se-
raient demeurées inconnues à dix générations de Socrate se succédant dans le
monde païen. En mêlant ces vérités aux vues de la sagesse antique et en faisant
parler Mentor comme l'Évangile, Fénelon a plus d'une fois discrédité la plus belle
morale par l'incompétence, si je puis parler ainsi, du personnage qui l'enseigne.
Ces défauts du Télémaque ne sont d'ailleurs sensibles qu'aux personnes assez
instruites pour discerner tous les genres de convenances dans les ouvrages de
l'esprit. Elles seules peuvent s'offenser de voir les vives couleurs de l'antiquité
païenne s'éteindre sous le pinceau languissant ou timide d'un prélat chrétien.
Aussi, un certain âge passé, Télémaque est-il peu lu, quoiqu'il soit plein de beautés
qui vont aux esprits mûrs. Pour l'estimer son prix, il serait besoin de se rappeler,
en le lisant, quel but s'est proposé Fénelon et pour quel lecteur il a écrit.
ET SES ÉCRITS. 609
Fénelon voulait faire voir an duc de Bourgogne, dans un cadre propre à inté-
resser son imagination, tout le détail des devoirs qui l'attendaient sur le trône, et
le munir en quelque sorte de bonnes impressions et de précautions efficaces sur
tous les points de la conduite d'un roi. Aucun sujet n'y convenait mieux que les
aventures de Télémaque. Quoi de plus ingénieux que de donner pour modèle de
conduite au petit-fils de Louis XIV le fils d'un des plus grands rois de la Grèce
héroïque? Quel dessein plus élevé, plus religieux, que de montrer dans l'élève de
Meutor, quoique si bien doué par les dieux, fils d'une telle mère et d'un tel père,
si accoutumé aux grands exemples, combien le secours des dieux lui est néces-
saire pour ne point manquer à sa naissance ni à ses devoirs, et quel peu de mérite
nous avons dans les actions qui nous honorent le plus aux yeux des hommes? Par
le choix du sujet, Fénelon mettait sans cesse son élève en présence de lui-même.
Par la création du personnage de Mentor, il l'instruisait à rapporter tout l'honneur
de ses belles actions à la protection divine, et, en lui inspirant le bien, il lui en
ôtait l'orgueil. Par l'intérêt des détails, la grâce des descriptions, la variété des
aventures, il le ramenait à son insu , et comme par mille chemins agréables, au
même but, à cet idéal sévère de la royauté juste, pacifique, bienfaisante, maîtresse
de ses passions et dévouée au bien des peuples.
Dans le plan de Fénelon, cette invention de l'Olympe, que nous trouvons un
peu froide, était heureuse et appropriée. Le jeune prince avait l'imagination accou-
tumée aux dieux d'Homère et de Virgile. Lui en donner des portraits vivants dans
un récit tout plein d'ailleurs des usages, des mœurs, du beau ciel de la Grèce,
c'était tout ensemble graver plus avant dans son esprit les beautés de ces grands
poètes, et lui enseigner la vie par les images qui lui étaient le plus familières.
L'objet du roman y fait excuser pareillement le mélange des deux morales.
L'âge du jeune prince et son peu de science lui dérobant cette sorte d'anachro-
nisme, l'effet de la morale sur son cœur n'était point affaibli par des scrupules de
savoir ou de goût. Ce n'était, après tout, que de la morale sublime mêlée à de
l'excellente morale. Il y a même plus d'un endroit où ce mélange a produit les plus
grandes beautés. Telle est la peinture du bonheur des justes dans les Champs-
Elysées. Là, Fénelon n'a point suivi Homère et Virgile. Ceux-ci font consister ce
bonheur dans la paisible continuation des soins qui occupaient les justes pendant
leur vie. Les héros n'ont pas cessé d'aimer la guerre : les uns continuent de pren-
dre soin de leurs armes et de mener paître leurs chevaux (i); les autres exercent
leurs membres dans les jeux, ils luttent sur l'arène, ou bien ils dansent aux ac-
cents de la lyre d'Orphée. Ce bonheur, fort grossier, est plus dans l'esprit du pa-
ganisme que les douces joies de la contemplation que Fénelon prête aux âmes
heureuses dans des Champs-Elysées fort semblables au paradis chrétien; mais
telle est l'excellence de l'art dans cette fiction, que, loin d'y être choqué de voir
des héros païens heureux à la manière de nos saints, on croit lire quelques pages
sublimes de Platon rêvant pour l'âme de Socrate, délivrée des liens terrestres,
quelque félicité proportionnée à son intelligence et digne de sa vertu.
Enfin on trouve encore à louer, par l'intention de l'auteur, sa retenue dans la
(1) Qure gralia currûro
Armorumque fuit vivis, quae cura intentes
Pascere equos, eadem sequitur tellure repostos.
(Virgile, ALn., vi.)
610 FÉNELON
peinture de l'amour. Si. d'ailleurs, les traits généraux en sont exacts, et si la vé-
rité se fait sentir sous la chasteté des images, comment ne pas savoir gré à Fénelon
de n'avoir p;is chatouillé par de fortes peintures de cette passion un jeune cœur
qu'il formait pour y résister? Ne point toucher à l'amour dans un plan d'éducation
eût été d'un précepteur éludant le plus délicat de ses devoirs; le peindre trop au
vif, c'était risquer de faire sortir le mal du remède même. L'esprit inlini de Fé-
nelon et ce tact admirable que donne la vertu lui suggérèrent une peinture mo-
dérée qui avertissait son élève sans le troubler, et qui le prévenait contre l'amour
avant qu'il eût à s'en défendre. Ce mérite de discrétion est d'ailleurs commun à
toui l'ouvrage. Tout ce qui est du monde s'y voit au naturel, et il ne s'y voit rien
qui fasse baisser les yeux. Nos biens et nos maux, nos ambitions, nos poursuites,
les difficultés de la vertu, les douceurs du plaisir si rapides et sitôt changées en
amertumes, tout y est peint avec une liberté chaste qui donne la connaissance
sans la faire payer de l'innocence. Tant de périls qui nous sont signalés par ce
livre, tant d'embûches, tant d'issues si surprenantes des desseins les mieux cal-
culés, tant d'attention à avoir sur soi-même pour se garder des autres et de soi,
tout cela nous ferait haïr le monde, ou nous en donnerait trop de crainte, si en
même temps, par la beauté du spectacle des choses humaines, par la douceur que
Fénelon a su attacher à l'activité, au devoir, aux victoires remportées sur soi, au
bien qu'on fait, à l'espérance, on ne se sentait porté d'une généreuse ardeur à af-
fronter les combats qui nous y attendent. L'impression générale que doit recevoir
de la lecture du Télémaque tout jeune homme intelligent est un mélange d'appré-
hension et de résolution qui le prépare efficacement pour les luttes de la vie.
Telles sont les beautés du Télémaque comme ouvrage d'éducation. S'il est vrai
que le lecteur cultivé et mûr peut y être touché des parties défectueuses, combien
plus souvent n'est-il pas charmé par tant de rapidité dans le récit, de vérité dans
les caractères, de grâce et de fraîcheur dans les descriptions, par la profondeur
sans affectation, par cette facilité qui nous donne la sensation dune source jaillis-
sante et intarissable! Il est tel livre où Fénelon n'est pas moins inventeur qu'Ho-
mère, et n'a pas moins de douceur et d'éclat que Virgile. Son Télémaque est bril-
lant, fier, passionné, solide. S'il a plus de délicatesse d'esprit et de sentiment que
les héros d'Homère, on ne lui en veut pas plus qu'à l'Iphigénie de Racine d'être
plus ingénieuse et plus tendre qu'on ne l'était au temps d'Agamemnon. Les deux
grands épiques anciens n'ont pas de caractère plus intéressant que celui de Philo-
clès, sacrifie par Idoménée aux intrigues et aux calomnies de son favori Protésilas.
Cet homme, tombé de la toute-puissance qu'il avait exercée avec modération, exilé
dans un coin de l'île de Samos, où il vit du travail de ses mains; puis, par un re-
tour de fortune, ramené en triomphe à Salente, où il retrouve la faveur du prince
et la puissance, et ne s'en sert pas contre ses ennemis ; enlin, se retirant dans une
solitude, non pour s'y dérober a ses devoirs envers sa patrie, car Idoménée y vient
chercher souvent ses conseils, mais pour échapper à l'injustice et à l'envie à force
de médiocrité : c'est la une création que rendent vraisemblable certains exemples
de la sagesse antique, et à laquelle l'esprit chrétien, habilement caché sous une
mise en scène grecque, donne une grandeur inconnue des héros comme des sages
du paganisme.
En parlant de la mise en scène du Télémaque, j'en ai indiqué l'attrait le plus
durable. La mythologie grecque est restée la religion de l'imagination chez les
peuples modernes. Le génie grec est encore notre idéal dans les arts. Tout livre
ET SES ÉCRITS. 61 1
qui nous en donne des images sensibles trouve en nous une préparation et une
conformité d'éducation première. Ni l'abus qu'on en fait, ni tant d'imitations mal-
adroites, n'ont pu nous en détacher. Une statue qui rappelle la beauté noble et
naïve de la statuaire grecque donne à l'artiste qui la crée le premier rang dans les
arts. Quelques pièces d'André Chénier qui sentent le miel de l'Hymette, et qui
reflètent en quelques endroits le beau ciel sous lequel était née sa mère, ont
rendu son nom immortel. C'est ce même ciel dont Fénelon a éclairé les scènes du
Tclcmaque, c'est celte présence du génie grec à toutes les pages, ce sont toutes
ces imagesagréables ou sérieuses par lesquelles l'antiquité nous a préparés à la con-
naissance de la vie, qui donnent un mérite d'éternelle nouveauté à ce livre char-
mant, espèce de vase antique où la main de Fénelon semble avoir composé un
bouquet des plus belles fleurs de la Grèce.
Nisard.
LES
ENFANTS TROUVÉS.
DES PLIS RÉCENTS TRAVAUX SIR LA QUESTION.
d'une réforme prochaine dans l'administration
des enfants trouvés.
I. — Histoire statistique et morale des enfants trouvés,
par MM. Terme et Montfalcon.
H. — Les Hospices d'enfants trouvés. — Recherches statistiques sur l'infanticide,
par M. Remacle.
IT. — Des Institutions actuelles des enfants trouvés, par l'abbé Gaillard.
IV. — Parti à prendre sur la question des enfants trouvés, par M Ccrel.
V. — Documents officiels, etc.
I. CAUSES DES EXPOSITIONS.
La question des enfants trouvés est entrée, depuis ces derniers temps, dans une
phase nouvelle. L'administration des hospices et la science économique ont tour
à tour apporté leurs lumières à l'œuvre difficile d'une réforme. D'un côté, les con-
seils généraux signalaient l'accroissement des enfants trouvés comme un fléau dan-
gereux pour nos finances ; de l'autre, des hommes graves étudiaient au sein de la
société le côté moral de la situation. Le moment est venu de se faire une opinion
sur le meilleur système de secours qu'il convient d'adopter. Ce système doit s'ap-
puyer avant tout sur la connaissance des causes de l'exposition, comme sur un
moyen d'atteindre et de détruire le mal dans sa racine. Rechercher ces causes,
qui ne sont pas encore toutes dévoilées, examiner la valeur des mesures que l'ad-
ministration a essayées contre l'accroissement des enfants trouvés, présenter un
LES ENFANTS TROUVÉS. 615
projet de réforme qui prenne de plus haut les besoins de la mère et qui réunisse
autour d'elle les éléments d'une nouvelle charité, tel sera aujourd'hui l'objet de
nos études (1).
Il faut d'abord bien établir qu'en général les mères n'abandonnent point leurs
enfants sans y être contraintes. Le sentiment de la maternité est tellement dans la
nature de la femme, qu'il commence chez elle presque avec l'existence. Jeune
fille, elle nourrit ce sentiment confus; chaque enfant qu'elle rencontre communi-
que une vivacité nouvelle aux vœux que, sans le savoir peut-être, elle forme déjà
au fond de son cœur. Plus tard le mariage vient donner un but à ces vagues aspi-
rations. On la voit alors partager tout son être avec le nouveau-né qu'elle porte
sur son sein, lui donner son àme dans chaque sourire, et se dévouer par amour
pour lui aux plus rudes fatigues. Ses idées, ses soins, ses regards, n'ont plus alors
qu'un objet : être mère, c'est toute la femme. Quand mille exemples de cette ten-
dresse aveugle, infinie, inépuisable, existent tous les jours sous nos yeux, quand
chacun de nous en a senti les douces et pénétrantes atteintes, comment croire
après cela qu'une femme renonce volontairement aux devoirs de mère? Non; nous
sommes obligés d'admettre que, dans presque tous les cas , sa résolution a été
forcée par des causes supérieures à l'attrait de la nature. Telle est la règle géné-
rale contre laquelle ne sauraient prévaloir quelques tristes exceptions.
Ces exceptions, devons-nous en tenir compte? Sans doute, dans un travail com-
plet sur les causes de l'exposition, il faut réserver une place à la plus déplorable
de ces causes, à cet endurcissement du cœur qui est un vice de la nature contre
lequel la société ne peut rien; mais nous ne voulons nous occuper ici que des
causes contre lesquelles il est des remèdes efficaces. Notre but n'est pas de satis-
faire une curiosité stérile, nous cherchons à réunir les éléments d'une réforme
pratique. L'absence de l'amour maternel est d'ailleurs, dans la plupart des cas,
moins une cause qu'un effet. Ce n'est pas toujours la nature qu'il faut accuser,
c'est le désordre, la misère, souvent aussi le hasard de la naissance. Ce qu'on pour-
rait nommer la race des enfants trouvés se conserve, se reproduit par elle-même.
D'après les statistiques officielles, 129,629 enfants délaissés donneraient à leur
tour un chiffre moyen de 56,000 expositions annuelles. Un tel résultat ne doit pas
nous étonner. Où ces malheureux prendraient-ils envers leurs nouveau-nés des
sentiments et des soins qu'on n'a pas eus pour leur enfance? Les sentiments du
cœur se correspondent, et l'on donne aux autres selon que l'on a reçu soi-même.
La fille qui n'a point connu sa mère ne tiendra pas beaucoup de son côté à con-
naître son enfant et à le garder auprès d'elle. L'exposition crée de la sorte des êtres
sans solidarité morale. Cette indifférence transmise contribue énormément à per-
pétuer, surtout dans nos grandes villes, une population d'hommes et de femmes
qui, privés de famille à leur naissance, se croient délivrés ensuite de l'obligation
d'en élever une. Diminuer le nombre des enfants trouvés, ce serait diminuer en
même temps le nombre de ces parents dénaturés.
Nous sommes ramenés ainsi à la nécessité d'une lutte à la fois énergique et pru-
dente contre les seules causes d'exposition que l'on puisse se flatter de détruire.
Ces causes, l'administration ne les a qu'imparfaitement connues jusqu'à ce jour.
Il y a dans le cœur de l'homme et surtout dans celui de la femme mille nuances
délicates que la statistique ne saura jamais atteindre ni fixer. Il est donc nécessaire
(1) Voyez la première partie de ce travail dans la livraison du 31 décembre 1845.
614 LES ENFANTS TROUVÉS.
d'employer des moyens de contrôle plus subtils. L'analyse morale, le raisonne-
ment , l'observation personnelle des faits, tels sont les fils conducteurs qui nous
paraissent mener plus directement, et comme par un chemin de traverse, à la con-
naissance des causes de l'exposition dans les grandes villes.
Nous diviserons ces causes en deux classes selon le caractère des influences
auxquelles la mère obéit : tantôt sa volonté nous apparaît comme enchaînée par
une nécessité impérieuse; la crainte du déshonneur, le désordre, la misère, ont
triomphé de l'amour maternel ; tantôt à côté de la nécessité se place nne autre
influence. Des conseils, d'odieuses menaces, en un mot l'action intelligente d'une
volonté perverse remplace ou fortifie vis-à-vis de la mère l'action fatale des évé-
nements. Suivant MM. Terme et Montfalcon, les expositions dont la crainte du
déshonneur a été le seul motif figurent pour un chiffre bien minime dans la
somme totale des abandons d'enfants. Un prêtre que les fonctions de son ministère
ont mis à même d'observer les faits de plus près, l'abbé Gaillard, croit au contraire
que le sentiment de la honte est une des influences qui enlèvent le plus d'enfants
à leurs mères. La statistique nous dit en effet que les expositions sont plus nom-
breuses, toutes choses égales d'ailleurs, dans les endroits où les mœurs sont plus
sévères, et qu'elles diminuent dans les pays où les mœurs se relâchent (1). Quelle
conséquence tirer de ces résultats? Faut-il démoraliser la population pour dimi-
nuer le nombre des entants trouvés? Le remède serait ici pire que le mal. Nous
aurons à voir si des mesures dictées par une sollicitude éclairée et charitable pour
les filles-mères ne conduiraient pas plus sûrement au même résultat. Le sort de
ees filles mérite encore plus de pitié que de blâme, car leur supplice vient d'un
sentiment honnête : c'est ce qu'on garde de vertu dans le vice qui fait rougir.
Si des motifs d honneur et de délicatesse déterminent quelques mères à se sé-
parer de leurs entants, le désordre des mœurs n'entraîne-t-il point d'un autre
côté les mêmes conséquences? Ici la réponse, il faut l'avouer, est moins facile. On
ne peut nier que la débauche ne soit une cause d'endurcissement. Cependant il
ne faudrait pas s'en exagérer l'importance. Des médecins dont le témoignage
s'appuie sur une longue et constante pratique dans nos grandes villes assurent
que les filles les plus libertines, les plus éhontées, sont souvent les plus désolées,
les plus malheureuses, quand la nécessité les oblige à se séparer de leurs enfants.
Si quelques économistes ont classé la débauche parmi les causes dominantes d'ex-
position, c'est qu'ils ont confondu son influence avec celle de la vie dissipée, des
mœurs oisives au milieu desquelles elle se produit souvent. Les habitudes de co-
quetterie et de dissimulation que cette vie entraîne mènent plus rapidement encore
que le désordre à l'oubli des devoirs maternels. Des femmes qui falsifient tout
jusqu'à leur visage finissent par user la délicatesse et pour ainsi dire la fleur de
leurs sentiments, comme elles altèrent la fraîcheur de leur teint sous le fard dont
elles se couvrent. Les mères insensibles aux douceurs de la maternité se rencon-
trent en assez grand nombre parmi les filles de théâtre, les femmes entretenues et
(1) A Strasbourg, par exemple, où l'opinion est très-tolérante, plusieurs maternités
précèdent en général le mariage dans les classes inférieures, et cette violation de la pu-
deur n'entraîne pourtant qu'un nombre assez faible d'enfants trouvés. La raison en est
simple : ces filles-mères trouvent aisément à se placer avec leur nouveau-né. en qualité
de nourrices, chez les bourgeois de la ville, qui ferment les yeux sur une faiblesse regardée
comme tout ordinaire.
LES ENFANTS TROUVES. 615
cette nouvelle variété de femmes galantes connues sons le nom de lorettes. De
telles personnes se sont habituées à tromper tous les sentiments de la nature.
Elles élèvent à grands frais dans leurs appartements des aras, des singes, des lé-
vriers, et elles font porter leur enfant à l'hospice, se déchargeant sur la charité
publique du soin de pourvoir à sa nourriture. Une naissance n'est, pour ces créa-
tures égoïstes et blasées, qu'un embarras, un outrage à leur beauté, un fléau des-
tructeur de leurs charmes.
La preuve du reste que cette négligence, souvent même cette haine des enfants,
n'est pas toujours la suite de mœurs déréglées, c'est qu'on retrouve un semblable
oubli des devoirs de la nature chez des femmes mariées. Les économistes ne sont
point encore parvenus à se mettre d'accord sur la proportion des enfants légitimes
reçus dans les hospices. Dans quelques localités ; assure M. Lelong, membre du
conseil général de la Seine-Inférieure, leur nombre a égalé et quelquefois même
dépassé le nombre des expositions d'enfants nés hors du mariage. Ce résultat est
au moins douteux; mais, quel que soit le chiffre relatif des uns et des autres, on
ne peut se défendre d'un sentiment pénible en songeant que ces enfants légitimes
se trouvent déchus par un tel abandon de tous leurs droits civils. Cet acte seul
leur imprime un caractère de bâtardise. Les femmes mariées qui exposent leurs
enfants veulent bien pour elles des bénéfices et de la considération que donne
dans la société l'union légale, mais elles ne veulent point étendre les mêmes avan-
tages à leur postérité. Égoïsme monstrueux ! Les pauvres filles-mères qui, aban-
données de leurs séducteurs, élèvent à force de privations et de sacrifices le fruit
d'un commerce illicite, affligent sans doute lamorale publique; mais leur liberti-
nage nous révolte moins que cette froide et sordide indifférence couverte du man-
teau de la légalité.
La crainte de la honte, la dépravation, l'endurcissement, sont des influences
toutes morales. Il est une influence matérielle qui résume toutes les autres : nous
avons nommé la misère. Plus les conditions de l'existence sont dures pour une race
du genre humain ou pour une classe de la société, moins les mères tiennent à lé-
guer à leurs enfants le triste héritage de leurs souffrances et de leurs privations.
Un savant anatomiste, M. Serres, nous racontait un jour avoir reçu des crânes de
nouveau-nés qui provenaient d'une race soumise et maltraitée; ces crânes portaient
tous la trace imperceptible d'une piqûre d'aiguille qui avait dû occasionner sour-
dement la mort. Aux colonies, les femmes esclaves font périr en secret leur fruit
dans leurs entrailles ou après leur délivrance, dans la crainte d'ajouter de nou-
velles fatigues à leurs travaux, déjà si pénibles. Chez nous, les pères et mères des
classes inférieures de la société montrent d'autant moins de répugnance au dé-
laissement, qu'ils doivent faire partager à leur nouveau-né un sort plus triste et
plus nécessiteux. La pauvreté exerce encore une plus grande influence sur 1 expo-
sition des enfants légitimes que sur l'exposition des enfants naturels. Suivant
MiM. Terme et Montfalcon, l'extrême misère peut contraindre une femme, bonne
mère d'ailleurs, au délaissement de son nouveau-né : ils en ont vu des exemples.
L'abbé Gaillard croit même que cette cause agit presque seule sur l'abandon des
enfants nés dans le mariage. Les médecins qui ont eu l'heureuse mission d'assister
de pauvres femmes du peuple dans les travaux de l'enfantement ont presque tous
ele témoins de scènes navrantes. Quelques-unes accouchent sur la paille dans des
greniers. Le médecin est obligé d'envoyer chercher de vieux linges pour envelop-
per l'enfant, qui sans cela eût été porte tout nu à l'hospice. Ces femmes fondent
616 LES ENFANTS TROUVÉS.
en larmes et en sanglots quand elles voient leur nouveau-né s'éloigner d'elles. Il
est rare qu'elles permettent son enlèvement sans se ménager par quelques signes
le moyen de le retrouver un jour : dernière précaution bien touchante de la part
d'une malheureuse mère qui se voit à ce point abandonnée de Dieu et des hommes !
L'espérance, ce sentiment dont la religion a fait une vertu, est, dans le cœur de la
femme contrainte d'abandonner son enfant, quelque chose de plus encore : c'est
la foi en une Providence qui protège les petits de l'oiseau sous l'aile de leur mère.
Hélas! il arrive trop souvent que l'oiseleur arrache pour toujours la couvée du nid
et que le besoin enlève à jamais l'enfant du berceau.
Un ordre de causes moins connues comprend celles qui supposent l'action d'une
volonté étrangère à celle de la mère. Sur ce terrain, c'est le père que nous ren-
controns d'abord. Il faut le dire à son honneur, la femme se résigne moins aisé-
ment que l'homme à l'abandon de son enfant. Presque toujours sa résolution a été
forcée, soit par l'éloignement du séducteur, soit par les conseils de l'amant ou du
mari. La position abaissée de la femme dans les classes ouvrières est une des causes
morales qui contribuent le plus à peupler nos hospices d'enfants trouvés. Une
malheureuse accouche-t-elle sur un grabat, souvent l'homme sera assez lâche
pour lui faire un crime de sa fécondité. En général, ces pauvres créatures accueil-
lent ces grossières offenses avec un murmure timide et patient. Le père annonce
hautement la résolution de mettre le nouveau-né à la charge de l'hospice : la mère
désire le conserver, elle le ferait si elle était seule ; mais la crainte d'aggraver par sa
résistance une position déjà si affreuse et d'encourir tout à fait la disgrâce de son mari
l'emporte sur le sentiment maternel : elle se résigne. Accoutumée à fléchir dans toutes
les actions de la vie, elle obéit cette fois encore en gémissant. Il n'est pas rare que
le mari se charge de porter lui-même l'enfant dans le tour. Quelques économistes
ont accusé le libertinage des mères rtrop souvent la mauvaise conduite de l'homme
amène le mépris des devoirs chez la femme, et les enfants portent la peine attachée
au relâchement des liens conjugaux. L'exposition, dans un pareil cas, n'a même
pas la misère pour excuse : des parents sans tendresse et sans moralité se débar-
rassent quelquefois des fruits du mariage uniquement pour être plus libres de
suivre leurs penchants vicieux.
L'action de l'homme sur l'accroissement des expositions ne se limite pas à ce
triste abus de l'autorité paternelle : dans nos campagnes, elle s'exerce encore sous
une autre forme. Il n'est guère de plaie vive du cœur humain sur laquelle ne s'é-
tablisse une industrie ignoble et parasite. On ne s'attendait sans doute pas à ren-
contrer dans notre société le métier d' expositeur ; ce métier existe pourtant, il est
même lucratif. De tels hommes se chargent, moyennant un prix convenu, de con-
duire secrètement au tour le plus voisin les enfants qu'on veut faire disparaître.
Une facilité qui sert si bien les désirs de tant de filles ne pouvait manquer d'être
recherchée; les expositeurs ont réussi. Leurs prétentions s'accroissent à mesure
qu'ils ont la conscience d être plus nécessaires : en général, ces hommes vendent
chèrement leurs services; ils reçoivent pour chaque enfant une rétribution qui
s'élève de 50 à 100 francs. Ce tarif varie d'ailleurs selon les localités et selon les
personnes dont les expositeurs tiennent le secret entre les mains. Quelques-uns
sont parvenus à mettre leur entreprise clandestine sur le pied d'un véritable éta-
blissement industriel ; ils travaillent en grand et ont des voitures pour faire régu-
lièrement le chemin de l'hospice. Si encore ces misérables ne faisaient que servir
l'indifférence de certaines mères en leur facilitant les voies à l'exposition! mais on
LES ENFANTS TROUVÉS. 617
a vu des repris de justice, des gens sans aveu, parcourir ainsi tout un département,
et intimider les filles séduites pour leur arracher le fruit de leur grossesse. Il y en
a même qui poussaient la contrainte et l'audace jusqu'à ravir les enfants dans les
bras des mères, en les menaçant de les perdre si elles refusaient de les leur aban-
donner moyennant un indigne salaire. Suivant M. Curel, préfet du département
des Hautes-Alpes, cette vile spéculation est une des causes qui livrent le plus d'en-
fants aux tours des hospices. Dans quel état encore les malheureux confiés aux
mains des expositeurs arrivent-ils entre les bras de la charité publique! Des faits
d'une gravité accablante démontrent que ces hommes ne respectent guère la ma-
tière de leur industrie : des enfants ont souvent péri, faute de soins, durant le
trajet; d'autres ont été jetés à la porte de l'asile avec une négligence déplorable.
Un enfant n'est, pour de tels êtres, qu'une marchandise dont ils n'ont pas même
à supporter les avaries. Les tribunaux ont sévi çà et là contre ces criminels abus;
mais, il faut bien le dire, ils ont sévi mollement. La crainte d'un jugement et de
quelques mois de prison ne suffit pas à éloigner ces spéculateurs sans âme et sans
pudeur d'un métier qui leur produit de beaux bénéfices. Il faudrait d'ailleurs
plus qu'une répression accidentelle pour arrêter la pratique de telles manœuvres
ténébreuses; il faudrait un système de surveillance bien établi et sévèrement pra-
tiqué.
Les officiers de santé ne sont pas toujours demeurés étrangers à de semblables
actes; mais, de toutes les instigations qui poussent ies filles-mères à l'abandon de
leurs nouveau-nés, la plus puissante dans les grandes villes, c'est l'entremise des
sages-femmes. Nous devons arrêter ici quelques instants notre attention sur une
plaie affligeante et peu connue. L'institution des sages-femmes n'est point con-
damnable en principe ; elle a pour but d'offrir à la mère, dans les classes pauvres,
des secours qu'elle ne peut réclamer du médecin, de fournir aussi un asile secret
et assuré aux jeunes filles qui se trouvent dans la nécessité de donner clandestine-
ment le jour à un enfant. Si de tels services sont utiles, la nature même de celte
utilité les rend dangereux pour la morale publique. Il ne faut pas que la jeune
fille ou la femme mariée qui a commis une faute ne puisse la cacher ; si telle était
l'intention du législateur, il aurait voulu multiplier le suicide et l'infanticide. La
force des préjugés est si grande en effet, que souvent on a recours au crime pour
masquer une faute. La femme chez laquelle tous les sentiments d'honneur et de
délicatesse frémissent encore se détruira ou détruira son enfant, plutôt que de
divulguer sa faiblesse. Elle tue pour qu'on ne sache pas qu'elle a aimé, c'est-à-
dire qu'elle a été femme. Dans un tel état de choses, on comprend la nécessité
d'un asile mystérieux où cette infortunée reçoive tous les soins que réclame son
état. Cet asile de l'amour trompé, souvent même du repentir, existe chez la sage-
femme. Celle qui prend à petit bruit le chemin d'une de ces maisons de refuge ne
lui confie pas seulement sa vie, son enfant, mais encore son secret; elle s'y décide
avec d'autant moins de peine, que la sage-femme, avant tout, est femme, et qu'à
ce titre elle comprend les faiblesses de son sexe. On lui dit ce qu'on n'oserait pas
dire an médecin, ce qu'une timidité bien naturelle fait cacher même aux parents.
La sage-femme est donc, sous ce point de vue, un confes>eur qui a charge d'âme.
Plus de telles fonctions sont importantes et délicates, plus l'abus en est facile : ce
voile de mysière qui protège la naissance dans la maison d'accouchement peut
favoriser bien des désordres. Il faudrait que les sages-femmes fussent d'une mo-
ralité au-dessus de toutes les séductions pour ne trahir jamais le secret qui leur
618 LES ENFANTS» TROUVÉS.
est confié, pour détourner du libertinage la jeune fille timide qui vient réclamer
leur secours une première fois. A ces conditions, leur ministère mériterait vrai-
ment la reconnaissance publique. En est-il ainsi? Existe-t-il beaucoup de sages-
femmes honnêtes, charitables, discrètes, qui soient pour la jeune fille séduite des
sœurs aînées, et qui cherchent à la ramener aux bonnes mœurs tout en soulageant
sa souffrance ? Avant de répondre à cette question, nous devons rechercher la
source à laquelle l'institution des sages-femmes se renouvelle constamment dans
les grandes villes.
Il nous en coûte de le dire : cette source est impure. Des filles qui ont vécu du
théâtre ou de la débauche finissent d'ordinaire par prendre, en désespoir d amants,
une profession qui n'exige pas de grandes études (1). Voilà les mains, au moins
suspectes, entre lesquelles plus d'une jeune fille séduite, mais encore intéressante
après sa faute, vient remettre ce qu'elle a de plus précieux au monde, son hon-
neur et son enfant ! Qui ne tremblerait pour l'un ou pour l'autre de ces trésors,
surtout quand il est si aisé d'en trahir le dépôt? C'est h peine si une moralité vigou-
reuse résisterait à des épreuves aussi délicates, aussi répétées; comment espérer
que l'honnêteté douteuse ou tout au moins bien novice de ces femmes sortira d'une
telle entreprise avec les honneurs de la guerre ? Voyons maintenant si l'expérience
justifie nos craintes.
Il semble d'abord que les sages-femmes devraient être plus nombreuses dans
les endroits où l'on a le plus besoin de leurs services. L'administration l'a voulu
ainsi, mais le contraire arrive, et ce fait seul nous met sur la trace des abus que
cache leur ministère. Les sages-femmes sont très-nombreuses à Paris et dans les
grandes cités, où les secours de la médecine sont prompts et faciles; elles sont rares
dans les petites villes, où ces secours sont moins à la portée de tous les habitants;
elles manquent enfin dans les hameaux, où leur entremise serait la plus utile à
cause de l'absence des hommes de l'art. Ces femmes recherchent évidemment les
grandes villes, parce que les grandes villes sont des foyers de libertinage. Il n'est
personne qui, en parcourant les rues de Paris, n'ait remarqué le nombre vraiment
prodigieux des tableaux de sages-femmes qui garnissent les murs. Plus on s'en-
fonce dans les quartiers pauvres, obscurs, mal famés, plus ces enseignes se multi-
plient. Le grand nombre des maisons d'accouchement, évidemment hors de toute
proportion avec les besoins réels, la vie excentrique et dissipée que mènent les maî-
tresses de ces établissements, tout nous dit que souvent leur profession est un
masque, et que sous ce masque se cachent ça et là d'autres manœuvres que l'on
n'avoue pas. Il nous reste à chercher quelles sont ces manœuvres, et comment de
telles femmes vont mêlant la sainteté de leur ministère à toute sorte de profana-
tions (2).
Pour beaucoup d'entre elles, ce métier est un prétexte, un voile complaisant
destiné à couvrir le dérèglement des mœurs, tout en attirant les regards, et en mon-
(1) Ceux qui ont été à même d'observer les mœurs des habitants de la campagne savent
fort bien que les femmes qui oui souvent été mères sont regardées comme très-capables
d'assister et de conseiller les jeunes femmes en travail dans les hameaux où la médecine
n'est pas encore représentée. Ce sont les matrones.
(2) Les renseignements qu'on va lire ont été recueillis par un médecin distingué dans
le cours d'une longue ei orageuse pratique. Nous avons dû, par une réserve que l'on com-
prendra, écarter quelques détails, sans cependant sacrifier les faits principaux. Quand on
tient à guérir une plaie, il faut avoir le courage de la sonder et d'en étudier la nature.
LES ENFANTS TROUVÉS. 619
tram le chemin de leur domicile. Les sages-femmes, dans les grandes villes, ne
viennent pas seulement au secours de la licence, elles vont pour la plupart au-
devant. On les voit s'entremettre a i'envi dans toute sorte d'intrigues, et négocier,
moyennant un prix fixé, des rencontres funestes à la vertu. Couvertes du manteau
de la science qu'elles possèdent assez mal, ces créatures spéculent, et sur quoi? sur
ce qu'il y a de plus délicat, de plus précieux, de pius sacre dans le monde, les
faiblesses du cœur et la maternité ! Les sages-femmes ont tout profit à favoriser
la violation des devoirs. Loin de détourner la jeune tille d'une première faute, leur
intérêt est au contraire de l'engager à la récidive, en lui évitant les ennuis et les
embarras de la fécondité. Aussi excitent-elles la jeune Sftèfe à l'abandon de son en-
fant, comme au seul moyen de conserver intacte la liberté de ses actions. L'ardeur
que mettent les sages-femmes à séparer les tires-mères de leur nouveau-né relève
d'un motif plus profond et pius calculé qu'on ne le croirait. Les maîtresses de
maisons d'accouchement n'enlèvent pas le nouveau-né pour l'hospice, en vue seu-
lement du gain attaché à cette démarche clandestine : non; elles savent que l'en-
fant est en outre un moyen de réparation pour la mère, et elles craignent plus que
tout le reste les suites de cette influence moraie.
L'action que les sages-femmes exercent à Paris sur les expositions d'enfants e.-t
incalculable; non-seulement la plupart d'entre elles acceptent volontiers la com-
mission de porter elles-mêmes le nouveau-né aux Enfants-Trouvés, mais, non con-
tentes d'une coupable complicité, elles obsèdent, en cas de résistance, l'esprit
affaibli des femmes léeemment délivrées, pour les amener à une séparation contre
laquelle se soulève la nature. Quelques-unes ont eu recours, en pareil cas, à la me-
nace ou à la fraude. A peine ont-elles obtenu, par une sorte de contrainte morale,
la permission d'enlever le nouveau-né pour l'hospice, qu'elles s'en saisissent comme
d'une proie. Ce petit être leur a été remis ordinairement couvert des nippes de la
mère; un grand nombre de ces femmes le dépouillent en chemin, et le jettent
ensuite tout nu dans le tour. Voler les langes d'un enfant abandonné, c'est presque
aussi odieux que de prendre le linceul d'un mort! La maison d 'accouchement, si-
tuée dans le quartier Saint-Jacques, étant ouverte aux -nges-ferumes comme le
théâtre classique de leurs études, elles en profitent pour y semer de mauvaises
influences. Parmi les femmes euceintes qui mettent au jour dans cet hospice les
fruits de i'imprudence ou de la débauche, il y en a un grand nombre qui sont irré-
solues sur la destination de leur enfant. Les religieuses leur donnent de bons avis
pour les déterminer à remplir les devoirs de mère. Le plus souvent ces avis ont
un heureux résultat : les pauvres Madeleines, à demi repentantes, sont sur ie point
de sortir de l'hospice avec leur enfant qu'elles ont bien l'intention de garder. Une
sage-femme survient qui détruit l'ouvrage des religieuses. Cette mauvaise conseil-
lère choisit plus d'une flèche dans son carquois; elle en a qui manquent rarement
le but. Elle trouve moyen de persuader à la mère que son enfant sera mieux
traité entre les bras de la charité que dans les siens, déjà si chargés de misères et
de travaux. Une des ruses, un des arguments que les sages-femmes emploient le
plus ordinairement en pareil cas, et qui ont le plus de prise sur le cœur des faibles
mères, c'est de leur laisser croire qu'elles pourront communiquer librement avec
leur nouveau-ne après son admission dans l'hospice. On sait qu'il n'en tst rien :
l'enfant tombé dans le tour est un enfant perdu pour s;i Quelques sa
femmes ont eu alors recours à des ai titices inimaginables pour abuser les pauvres
filles durant plusieurs années , en leur donnant sur le compte de leur enfant des
620 LES ENFANTS TROUVÉS.
nouvelles fausses, qu'elles faisaient semblant de tenir de l'administration par une
voie secrète et coûteuse. Il va sans dire que les mères payaient les frais de cette
correspondance imaginaire. La ruse finissait quelquefois par se découvrir : l'en-
fant était mort ou perdu depuis longtemps; mais la honte de leur lâche action ré-
duisait le plus souvent ces malheureuses mères au silence, et assurait l'impunité
d'une complice mille fois plus coupable qu'elles-mêmes.
Comme on le voit, les sages-femmes ont d'autres motifs que la rétribution
directe pour exhorter les mères au délaissement. Ce gain pourtant n'est pas à
dédaigner. Les sages- femmes exigent en général de 20 à 30 francs pour déposer
un enfant dans le tour, et croirait-on qu'une quinzaine d'entre elles à Paris portent
à l'hospice jusqu'à sept enfants par semaine? ce qui suppose en moyenne, pour
chacune, un revenu de 9,000 francs par an ! Quelques-unes même retirent de leur
industrie un bénétice encore plus considérable; il y en a qui prélèvent sur les
expositions une rente annuelle de 14.000 à 20,000 francs. Sur 5,000 nouveau-nés
(et nous comptons au plus bas) qui tombent, année commune, à la charge de
l'hospice de Paris, la moitié au moins ont passé entre les mains des sages-femmes.
On voit d'ici quelle vaste exploitation ! H n'y a plus guère sujet après cela de
s'étonner du grand nombre des sages-femmes et de la concurrence qui règne en
un pareil métier. On a plutôt le droit d'être surpris en voyant ces pourvoyeuses
du tour exiger un prix si élevé d'une commission que le premier venu pourrait
remplir ; mais les sages-femmes ont le talent d'exagérer aux yeux des filles-mères
les difficultés de l'admission dans l'hospice. Elles profilent ainsi de l'ignorance
et de la honte des malheureuses pour les rançonner, car ces difficultés n'existent
pas : le tour est ouvert pour tout le moude. Enfin elles s'arment de toutes les res-
sources du charlatanisme pour persuader aux mères que le secret de l'exposition
sera mieux placé entre leurs mains. La discrétion devrait assurément constituer
la première qualité de semblables confidentes, mais les sages-femmes ne connais-
sent que la discrétion qui s'achète, et la coupable facilité avec laquelle ces femmes
vendent le secret qui leur a été confié n'a d'égale que leur adresse à poursuivre
et à dévoiler les traces d'une affaire ténébreuse.
Les enfants que les sages-femmes ravissent en quelque sorte par violence au
sein des mères sont-ils du moins déposés invariablement dans le tour de l'hospice?
Des témoignages accablants nous forcent d'en douter. D'abord un certain nombre
de ces enfants sont exposés sur la voie publique; ces commissionnaires infidèles
trouvent quelquefois plus commode de s'épargner les ennuis et les longueurs de
la roule en se déchargeant du nouveau-né au coin de la première borne venue.
Il est arrivé aussi que des enfants confiés à des sages-femmes pour être portés
dans l'hospice ont été redemandés plus tard à l'administration par leurs parents,
et n'ont pas été trouvés inscrits sur les registres. Ces enfants avaient été vendus
par les sages-femmes dans des familles où se machinait une odieuse supercherie.
Il fallait simuler une grossesse, un accouchement, pour que le mari, en l'absence
d'héritiers directs, ne léguai pas ses biens à des collatéraux, et les sages-femmes
avaient prêté avec empressement à ces tristes manœuvres un concours intéressé.
L'infanticide et l'avortement relèvent en grande partie des mêmes causes aux-
quelles nous avons dû altribuer la multiplicilé des expositions. L'administration
a dans ces derniers temps dirigé de nombreuses recherches statistiques sur les
crimes envers les naissances, mais elle n'est pas remontée à la source. L'influence
des sages-femmes se montre là plus active qu'ailleurs et plus funeste. C'est par
LES ENFANTS TROUVÉS. 621
leur intervention, souvent même par leur conseil, que se commettent presque
toutes ces énormités dont la trace fugitive échappe trop souvent aux lumières de
la justice. L'idée de l'infanticide ou de l'autre crime, plus lâche encore, est presque
toujours, chez la jeune fille séduite, le résultat d'un sentiment d'honneur exagéré
ou d'une légèreté déplorable. Si au malaise de son état, qui obscurcit toutes ses
facultés morales, s'ajoute le concours de circonstances impérieuses ; si surtout une
personne de son sexe, lui évitant l'embarras d'un aveu pénible, prête à ces cir-
constances l'entremise et le ministère de la science médicale, c'en est fait du fruit
de la grossesse : on essaiera de porter en commun des mains criminelles sur l'ou-
vrage de Dieu.
Les causes des expositions et des crimes envers les naissances sont maintenant
connues. C'est sur ces causes qu'il faut agir, si l'on lient à restreindre sérieuse-
ment le nombre des enfants trouvés. Laissez la femme à ses inspirations; écartez
les besoins matériels dont le poids entraîne et subjugue trop souvent sa volonté;
éloignez d'elle surtout les démarches perfides, les industries intéressées à sa fai-
blesse, et nous croyons que le sentiment maternel, dégagé alors des circonstances
qui l'excitent à faillir, combattra lui-même le fléau bien mieux que ne peuvent le
faire les actes administratifs. Là, mais là seulement est le remède au mal. Faute
de s'être attaqué aux causes des expositions, faute surtout d'être venu au secours
de la nature pour lui restituer toute son action et tous ses droits, on n'a guère
tenté jusqu'ici que des réformes impuissantes, téméraires, prématurées. L'admi-
nistration supérieure a fait de grands pas en France depuis quelques années sur
le terrain de la question des enfants trouvés; mais, il faut bien le dire, et nous
espérons le démontrer, ce sont des pas hors de la voie.
II. DES MESURES ADMINISTRATIVES : LE DÉPLACEMENT.
LA FERMETURE DES TOURS.
Il nous est venu d'Angleterre, dans ces derniers temps, je ne sais quelles théories
matérialistes, qui au nom de l'économie sapent toutes les bases de la morale et
de l'humanité. Que disent ces théories? Les riches ne doivent rien aux pauvres; il
faut que chacun pourvoie comme il peut à ses besoins; l'assistance publique est
un abus qui encourage la paresse et les penchants vicieux. Peu s'en faut que,
séduit par de telles doctrines, on n'ait déclaré la charité une vertu immorale ou
tout au moins dangereuse. Voici un homme qui meurt de faim à votre porte:
gardez-vous bien de le secourir, car vous en feriez peut-être un mendiant ou un
vagabond. Voici un enfant qu'une main inconnue a jeté sur le seuil de votre
maison : n'allez pas commettre la faute de vous laisser attendrir et d'adopter cet
enfant, car d'autres mères pourraient le savoir, et l'idée qu'une femme a pu exposer
un nouveau-né sans causer sa mort les engagerait à en faire autant Mal pour mal,
nous aimons encore mieux la doctrine chrétienne qui a fait un précepte de l'au-
mône. Si l'aumône est un palliatif grossier et impuissant, elle entretient du moins
le lien social. Une charité irréfléchie peut sans doute devenir funeste aux pauvres
en les poussant à l'oisiveté, et nous sommes même prêt à reconnaître que dans
beaucoup de cas il vaudrait mieux donner du travail que des secours. Travailler,
c'est devenir meilleur : l'ouvrier actif rapporte non-seulement au logis, à la fin de
TOMK I. 43
622 LES ENFANTS TROUVÉS.
la semaine, l'argent nécessaire pour nourrir sa famille; il rapporte encore chaque
soir à sa femme, à ses enfants, un front plus joyeux, un cœur plus fidèle et plus
dévoué. Celui qui donne de l'ouvrage donne deux fois, car, outre le salaire qui est
le fruit du travail, il communique le bien-être moral attaché à l'accomplissement
d'un devoir II y aura néanmoins toujours une classe de pauvres que celle philan-
thropie n'atteindra pas. C'est surtout vers ceux-là, c'est vers les vieillards, les in-
firmes, les enfants en bas âge, que la charité chrétienne inclinait le cœur des
riches. Elle leur disait : Vous êtes les pourvoyeurs de leurs besoins; je vous adjure
de prélever pour eux un fonds sur la modération de vos vanités et de vos délica-
tesses sensuelles. Un tel langage était sans contredit plus humain que celui des
économistes de la Grande-Bretagne; il était même plus politique, car la société
est aux yeux du philosophe un apport mutuel de forces et d'éléments divers qui se
fécondent par l'union. La somme des services se mesure sur celle des biens : celui
qui a plus reçu est tenu à faire et à donner davantage.
Quoi qu'il en soit, les doctrines économiques (1) contraires à la charité ont
prévalu dans ces derniers temps. Un des résultats de 1 application de ces doc-
trines au système administratif a été de réduire la somme des secours publics.
Les enfants trouvés ne pouvaient manquer d'être compris dans une telle réforme.
La question de ces enfants se rattache en effet à celle du paupérisme par des liens
faciles à saisir : chez de telles victimes, sorties nues du ventre d'une mère ignorée,
la pauvreté est. pour ainsi dire, de naissance. Qu'a prétendu l'administration en
introduisant des changements dans le service des enfants trouvés? Elle a voulu
faire des économies. Il est bon sans doute d'épargner les deniers des contribua-
bles, il est juste de ménager le budget, notre bourse à tous; mais toute économie
qui entreprend sur les comptes de la morale et de l'humanité est une économie
onéreuse pour un état. Si peu que coûte l'oubli des devoirs de la charité, cet
oubli coûte toujours trop cher. Il est vrai que l'économie a une morale à elle :
moins on secourra les enfants trouvés, nous dit-elle, moins les pères et les mères
exposeront leurs enfants. Ce raisonnement n'est pas neuf, il remonte au rhéteur
Sénèque; admis et suivi courageusement dans la pratique, il amènerait des con-
séquences monstrueuses.
Depuis longtemps les hospices de province se plaignaient du grand nombre d'en-
fants trouvés qui étaient à leur charge. On avait cru remarquer dans certaines
localités que des filles-mères, après avoir délaissé leur nouveau-né dans le tour,
cherchaient , par un sentiment bien naturel, à suivre la piste de cet enfant chez
la nourrice entre les bras de laquelle l'administration l'avait remis. Quelques-
unes, encore à demi mères, surveillaient ainsi de l'œil et du cœur le fruit de leur
malheureuse grossesse. L'administration crut voir dans cet exercice clandestin
des droits de la nature un abus qu'il fallait réprimer. Le moyen qu'on inventa
pour déjouer cette pieuse fraude n'était pas heureux : il consistait à transporter
les enfants placés en nourrice d'un déparlement dans un autre. Le déplacement
(c'est le nom qui fut donné à cette mesure) eut quelques heureux résultats, si
l'on n'envisage ici que la question financière. Certaines mères froissées dans leurs
(1) Nous regrettons de retrouver une partie de ces doctrines dans un ouvrage récent :
Parti à prendre dans la question des enfants trouvés, par M T. Curel ; nous le regrettons
d'aulanl plus, que nous aurons bientôt l'occasion de louer les idées pratiques et le bon
sens administratif de l'auteur.
LES ENFANTS TROUVÉS. 623
sentiments les plus tendres, et voyant tout à coup leur sollicitude déroutée, se
décidèrent à retirer leur enfant. L'hospice bénéficia ainsi d'une diminution dans
ses dépenses. Ces minces avantages matériels ne sont-ils point balancés par d'autres
inconvénients moraux? Nous voulons croire que les transports ont été effectués
avec tous les ménagements convenables; on a choisi le moment de la belle saison;
on n'a déplacé que les enfants valides, dont l'allaitement était terminé depuis six
semaines au moins. Tout cela est fort bien pour prévenir les accidents mortels;
mais a-t-on aussi ménagé le cœur des nourrices et l'avenir des enfants? L'état ne
doit pas calculer uniquement dans les secours aux enfants trouvés les soins qui
conservent l'existence : un enfant ne vit pas seulement de lait; il lui faut en outre
de la tendresse, des affections qui veillent autour de son berceau. Le déplacement
détruit tout cela. Un lien commençait à se former entre ces enfants délaissés par
leurs véritables parents et la famille adoptive que l'état leur a donnée : ce lien
moral, le seul qui puisse exister pour eux, vous le brisez. Les premières nour-
rices avaient appris à aimer leur nourrisson ; ce nourrisson était presque devenu
pour elles un enfant : on le leur enlève. Et cet enfant déplacé, où va t-il? Exilé
si jeune sur la terre, il voit changer déjà au-dessus de sa tète le ciel qui l'a vu
naître et grandir. Nous savons bien qu'une autre nourrice, un autre toit va le
recevoir; mais on ne transporte pns ses affections comme son domicile. Cet enfant
s'était fait une famille, il commençait à tenir par des attaches mystérieuses au
sein qui lui versait sa nourriture, et vous le jetez entre les mains d'une femme
inconnue, pour laquelle il n'est plus qu'un étranger. Combien faudra-t il de
temps pour que ce tendre arbrisseau, transplanté dans une nouvelle terre, reprenne
racine? L'amour naît d'un regard, d'un souffle, d'uu mouvement de la nature :
il n'en est pas de même de l'attachement.
Le système des échanges est fatal aux enfants : il est quelquefois inutile pour
dérouter les recherches des mères. Plus d'une a en effet réussi à suivre, malgré
la distance, les traces qu'on voulait leur dérober. De l'avis même des partisans
du système, ies déplacements , pour atteindre le but qu'on se propose, auraient
besoin d'être souvent renouvelés. Or, nous ne craignons pas de le dire, le dépla-
cement souvent reproduit serait une mesure inhumaine, qui punirait les enfants
pour des fraudes dont ils seraient les innocentes victimes. Des hommes graves,
des économistes de bonne foi, des médecins, qu'avait d'abord séduits l'idée de
dépayser les nourrissons, ont renoncé à cette idée, après avoir été témoius des
scènes douloureuses qui accompagnent un pareil acte administratif, après avoir
vu des nourrices, des vieillards fondre en larmes, en se séparant des petits enfants
qu'ils s'étaient accoutumés à regarder comme les leurs. Des femmes les serraient
entre leurs bras pour les défendre coulre les atteintes de l'autorité. Ou eût dit un
second ma.^aere des innocents. Quelques pauvres familles refusaient même abso-
lument de rendre ces enfants adoplifs, et aimaient mieux partager avec eux leur
pain noir que de les voir s en aller. Qu'a produit le déplacement en échange de
tant de larmes? Lue économie de deux ou trois millions!
L'adminiMiation s'est autorisée de l'accroissement des enfants trouvés pour
essayer une autre mesure encore plus grave : nous voulons parler de la fermeture
des tours. Cet accroissement e>l sans doute un fait alarmant et capital, mais il y
aurait de l'injustice à le mettre tout entier sur le compte de nos institutions de
bienfaisance. L'auginenlaliou du nombre des enfants trouvés paraît tenir à deux
autres causes : le mouvement de la population, et les soins apportes daus le régime
624 LES ENFANTS TROUVÉS.
des établissements où l'état exerce les devoirs de la maternité. Ce n'est pas tant
le nombre des naissances inconnues et délaissées qui augmente, c'est la mortalité
qui diminue. Il n'y a guère plus d'enfants exposés qu'autrefois; il y a dans nos
asiles publics beaucoup plus d'enfants conservés. Il est vrai que pour l'adminis-
tration le résultat est le même : la charge de l'hospice s'accroît aussi bien des
conquêtes de la science que du désordre des mœurs. Aussi voyons-nous l'économie
publique s'épouvanter de ces soins charitables et vouloir y mettre un terme ou du
moins une mesure. Intéressée à méconnaître ce qu'a de consolant pour l'humanité
l'élévation progressive du chiffre des enfants sauvés d'une mort presque certaine
par la généreuse assistance de nos hospices, elle n'a voulu voir dans la liberté
du tour qu'un encouragement à l'oisiveté, au libertinage, au mépris des devoirs
de la nature. Un des freins que la nature a mis au libertinage des femmes, disent
les adversaires du tour, c'est la crainte d'avoir des enfants : leur apprendre à
braver un tel péril, c'est renverser la digue qui retient chez la plupart d'entre
elles tous les penchants vicieux. A vrai dire, nous ne croyons pas que la suppres-
sion des tours diminuerait beaucoup le nombre des naissances illégitimes : la fai-
blesse ou le vice ne prévoient pas. L'amour est , comme tout le monde sait, une
force aveugle qui ne calcule même pas avec la mort. Ce n'est pas l'oubli de la
pudeur, c'est tout au plus l'oubli de la maternité que le tour encourage. Ici en-
core les plaintes ont été excessives ; on a accusé cette institution nouvelle (1)
d'être une provocation indirecte au délaissement, un appel muet à l'indifférence
des mères, un tronc ouvert à l'immoralité publique. On a été jusqu'à dire que la
liberté du tour menaçait la famille, et que la famille ne résisterait pas longtemps
à une si rude et si constante épreuve. L'influence de ces craintes exagérées se
trahit dans les nouvelles mesures que vient de prendre l'administration.
Quelques départements ont substitué au tour l'admission à bureau ouvert. Le
dépôt du nouveau-né s'y fait sans mystère, dans un bureau de l'hospice, par un
étranger qui donne son nom et celui de la mère. Le nom et le domicile de cette
femme sont inscrits sur un registre. Si l'ancien système avait ses défauts, le nou-
veau présente aussi des inconvénients. Le mystère du tour favorisait sans doute
quelques abus : la réception banale et clandestine offrait aux mères qui voulaient
se débarrasser de leurs enfants une facilité dangereuse; mais cette clandestinité
même avait aussi quelques avantages moraux. L'exposition du tour était du moins
une œuvre nocturne, furtive, inaperçue, une œuvre qui fuyait la lumière: on en a
fait par la nouvelle mesure une œuvre avouée, régulière, qui ose se déclarer elle-
même aux fonctionnaires publics. Le tour tolérait l'abandon du nouveau-né ;
l'admission à bureau ouvert l'autorise. Il était bon qu'on se cachât pour manquer
aux devoirs de la nature; il était moral d'épargner la rougeur des mères. Qu'ar-
rivera-t-il? La malheureuse que vous mettez dans la nécessité de confesser sa
faute s'en excusera sur les circonstances qui l'ont amenée à faillir; elle appuiera
sur son état de misère le refus d'élever son enfant; elle cherchera, en un mot, à
s'absoudre elle-même en accusant la société. Quelle a été la pensée de l'adminis-
tration?EHeacomptésur l'effet de cette mesure pour intimider l'amour-propre et
le respect humain : elle s'est dit qu'un grand nombre de mères reculeraient
devant l'obligation de se faire connaître à un employé. Nous ne contestons pas
(1) Les tours n'étaient pas connus au temps de saint Vincent de Paule; ils étaient même
peu communs en France pendant les premières années du xixe siècle.
LES ENFANTS TROUVES. 623
que la nécessité de se découvrir n'ait arrêté en chemin des femmes qui avaient
gardé quelque pudeur; mais dès lors le but de l'institution est manqué. Vous
écartez la faiblesse honteuse et timide; vous n'écartez pas le vice endurci qui lève
le masque et qui ose dire son nom. Abolir le mystère des réceptions, dépouiller
l'exposition du secret dont le législateur avait cru prudent de l'entourer, c'est une
tentative qui aggrave le principe du mal au lieu de le détruire. Il y a des délits
tellement contraires à la nature, que l'administration doit paraître les ignorer;
il y a des secours qui tombent sur des besoins si délicats , qu'elle ne doit point
intervenir directement dans la distribution de ces secours. La providence de
l'état doit être vis-à-vis des enfants trouvés comme la providence divine, qui
cache sa main.
L'administration a prétendu en outre se réserver par l'admission à bureau ou-
vert un droit d'examen sur les expositions. Ce droit s'est exercé et même assez
sévèrement dans quelques provinces. Le résultat d'une telle information a été le
refus d'un grand nombre de nouveau-nés à la porte de l'hospice, et le refoulement
de ces nouveau-nés dans les bras de leur mère. Nous ne doutons pas que dans
les provinces, où il est plus facile à l'administration d'exercer son contrôle vis-à-
vis des habitants, les motifs d'exclusion n'aient été fondés sur un examen sincère
des moyens d'existence. En voilà assez peut-être pour justifier les auteurs de l'en-
quête ; mais les nouveau-nés rendus de vive force à leurs mères, comment sont-
ils reçus, comment sont-ils traités? Il a souvent fallu que le maire ou le préfet,
suivi d'autres officiers publics, se rendît au domicile des femmes qui venaient d'ac-
coucher pour leur faire reprendre leur enfant. Rien ne manquait à de telles scènes
de contrainte et de violence. Comment ne pas trembler ensuite pour le sort d'un
être frêle et sans défense ainsi imposé de vive force aux soins de celle qui lui a
donné le jour? Cette femme cède à la crainte, à la nécessité : elle se vengera.
L'autorité, dit-on, a les yeux sur elle, mais l'autorité ne voit pas tout. A peine
l'action des officiers publics s'est-elle éloignée, que l'enfant est exposé de nouveau
sur un grand chemin; ou, si la mère le garde, c'est pour lui faire sentir sa co-
lère. En fermant brusquement la voie des tours, on multiplie le nombre de ces
petits martyrs domestiques, pour lesquels le toit maternel est un enfer et l'exis-
tence une mort mille fois répétée. C'est pour fuir les mauvais traitements de la
femme chargée malgré elle de remplir les devoirs de la nature, qu'un grand
nombre de jeunes garçons et de jeunes filles s'échappent, et vont se jeter chaque
jour dans le vice, dans la misère ou dans le vagabondage. La loi ne crée pas des
sentiments ; elle peut bien obliger les femmes à garder leurs enfants, elle ne sau-
rait faire des mères. Il lui faudrait pour cela une puissance dont Dieu seul a le
secret. Or, quand le cœur manque aux mères, l'hospice, malgré tous ses maux et
ses dangers, vaut encore mieux pour les enfants que la maison maternelle.
La clôture des tours n'était qu'un premier pas dans une voie plus rigoureuse
encore, un acheminement vers la suppression des hospices d'enfants trouvés. 0
Vincent de Paule, ton œuvre fut battue en brèche de tous côtés, les établissements
que créa ta main charitable passèrent pour des fléaux du genre humain! Au nom
de Malthus, on t'accusa d'avoir décimé la population ! Une science inconnue de ton
temps, la statistique, établit qu'en contribuant à augmenter le nombre des enfants
trouvés, les hospices dont tu fus le fondateur avaient étendu les lois d'une morta-
lité sauvage sur une plus forte masse d'individus. Ta charité, ô malheureux apôtre,
avait donc été en définitive une vertu nuisible et meurtrière ! Nous négligerons
626 IES ENFANTS TROUVÉS.
ces attaques. Il n'est pas vrai que les établissements d'enfants trouvés aient versé
sur la société tous les m3ux qu'on leur reproche. Ces asiles publics ont répondu
aux besoins des deux derniers siècles. Il y avait de malheureux enfants jetés sur
le pavé de la rue : un bon prêtre sentit le besoin de les ramasser dans un pan de
sa robe; la charité chrétienne en eût fait autant à sa place. De tels établissements
sont-ils devenus inutiles de notre temps par le progrès des mœurs? Non, puisque
les mêmes maux et les mêmes besoins existent. Il y a encore des petits enfants pri-
vés de mère. Que deviendraient sans les hospices le plus grand nombre de ces en-
fants nouveau-nés qu'on expose chaque jour ? Ils mourraient. Ce seul mot tranche
pour nous la question et donne raison à Vincent de Paule contre Malthus. Il est
vrai que l'administration ne se montre point si aisément convaincue : que nous
dit-elle? Beaucoup de mères qui n'auraient point abandonné leur enfant, si elles
avaient cru l'exposer à la mort, se décident à cet acte contre nature, quand elles
savent que leur enfant sera recueilli. Sans doute les hospices admettent quelques
abus, mais mieux valent dix abus qu'un crime. Est-il d'ailleurs bien moral de
suspendre un pareil glaive au-dessus de la résolution d'une pauvre mère,
pour la forcer à remplir son devoir? Il peut s'en trouver une que le danger
de mort de son enfant n'arrête pas. Nous croyons qu'il y aurait de la barbarie
à calculer les chances qui suffisent exactement à sauver les nouveau-nés de la
destruction, car il peut arriver qu'une chance sur cent vienne à manquer, et
l'on ne peut jouer sans une légèreté criminelle avec la vie que Dieu a mise dans
ces enfants.
De tels calculs ont pourtant été faits. Il s'est rencontré des lumières complai-
santes pour mettre la science au service des théories administratives. Il s'agissnt de
prouver que le nombre des infanticides et des autres crimes contre les naissances
n'avait point augmenté dans les départements où les nouvelles mesures avaient été
appliquées. M. Remacle a dirigé vers cet objet des recherches fort savantes à coup
sûr; ces recherches ont néanmoins l'inconvénient de toutes les statistiques, où
l'opinion de l'homme n'a pas été faite sur les chiffres, mais où les chiffres ont été
faits sur une opinion arrêtée d'avance. Les calculs arithmétiques donnent presque
toujours en pareil cas la réponse qu'on souhaite. Le bon sens et la conscience ont
aussi leurs révélations, si la statistique a les siennes. Or, une voix intérieure nous
dit qu'on ne retire pas subitement sans danger la main tutélaire étendue depuis
de longues années sur les expositions. Quoi ! le libertinage, le vice, la misère,
trouvent tout à coup la voie du tour fermée, et vous voulez que la pensée de l'a-
bandon, irritée par cet obstacle, ne cherche pas d'autres moyens pour se satisfaire!
On aurait beau grouper des chiffres autour d'une telle affirmation, qu'on ne les
croirait pas. Sans doute les tours n'exercent pas une influence absolue sur les in-
fanticides ; c'est dans le cœur de la mère bien plus encore que dans les institutions
de bienfaisance qu'il faudrait mettre des garanties contre un pareil crime. La
mère qui expose tuera néanmoins une autre fois si les circonstances le lui conseil-
lent, et si l'étal refuse de se charger du fruit de sa grossesse. Quand la France ne
ferait par l'existence des tours qu'enlever toute excuse à un acte monstrueux et
révoltant, elle remplirait encore le devoir de toute société vigilante, qui est d'éloi-
gner de ses membres les tentations et les dangers de chute. Il y a d'ailleurs un
autre crime plus caché que l'infanticide, plus insaisissable, plus rebelle à la sta-
tistique; ce crime, puisqu'il faut le nommer par son nom. c'est l'avorlement. Or,
les tentatives d'avortement se multiplient. Les aveux même de l'administration
LES ENFANTS TROUVÉS. 627
ne nous laissent aucun doute à cet égard ( 1 ). Qu'on accuse les progrès de la science
de servir trop bien les désirs coupables de certaines femmes, toujours est-il que
le fait existe, et que ce fait est alarmant. Il se rencontre, nous le savons, des
mères qui, malgré la présence des tours, ont recours à l'avortement pour s'éviter
les ennuis et les incommodités d'une grossesse féconde; mais le nombre de ces
mères augmentera, quand à de tels motifs, basés sur un vil et immoral égoïsme,
s'ajoutera pour elles l'obligation de garder leur enfant. On a dit, pour démontrer
l'impuissance des tours, que l'infanticide était le plus souvent un acte de délire.
Il n'en est pas de même de l'avortemenl. Ce dernier crime se commet souvent de
sang-froid ; il est volontaire, réfléchi, prémédité. La femme qui s'y livre, quoique
entraînée par de perfides conseils, a eu le temps de calculer les chances de sa si-
tuation et les motifs de cet acte. Il y aurait donc de l'entêtement à soutenir que
le plus ou moins d'obstacles apportés à l'abandon des enfants nouveau-nés
n'exercera aucune influence sur l'extinction de ces enfants dans le ventre de leur
mère.
Les départements étaient déjà engagés dans la voie des épreuves et des tenta-
tives, que la ville de Paris hésitait encore. Une expérience avait été faite néanmoins
durant les deux derniers mois de l'année 1857 et les deux premiers mois de 1858.
Celte expérience fut courte : le résultat n'en fut pas heureux. On avait fait garder
le tour durant la nuit par deux sergents de ville : les expositeurs, trouvant l'entrée
de Ihospice fermée, ou du moins contrariée, ne se déconcertèrent nullement. On
déposa les enfants ça et là aux environs de la maison de la Maternité. Des accidents
survinrent, ei la mesure fut retirée. Aujourd'hui le conseil des hospices demande
au conseil général de la Seine le rétablissement du système essayé en 1857 pour
la réception des enfants dans l'hospice. Un projet de règlement est voté. On n'a
pas osé détruire le tour de Paris. L'administration a inventé un moyen mixte,
qui. tout en respectant l'existence matérielle de ce cylindre de bois, en rend
l'usage illusoire. Des agents de l'hospice auront les yeux sur le tour : chaque dé-
posant qui aura le courage d'affronter la présence de ces agents sera interrogé
sur l'origine du nouveau-né, sur la mère qui lui a confié la mission de l'apporter,
et sur les motifs de cet abandon. On voit jusqu'où peut remonter une telle en-
quête. Cette invention du tour surveillé ne nous semble pas heureuse: elle enlève
à l'institution son caractère. Quelle a été la pensée du fondateur? C'est de couvrir
d'un voile impénétrable l'acte d'abandon du nouveau-né. Du moment que vous
ôtez ce voile, vous ôtez le tour. Ce que nous avons dit de l'admission à bureau
ouvert retrouve ici son application. La nécessité de fuir la lumière et les regards
agit pln> qu'on ne le croit sur les natures timorées. Voici, à ce propos, un fait
que nous pouvons garantir. Une fille-mère, réduite à l'isolement et à la misère la
plus affreuse, était sur le point de perdre sou entant après >'être perdue elle-même.
Une nuit, elle s'engage d'un pas tremblant dans celle longue et tortueuse rue
d'Enfer, toute pleine de ténèbres. Elle arrive devant l'hospice. Sa conscience
(1) A Paris, le nombre des nouveau-nés et des fœtus reçus à la Morgue présente, pour
les années 1853, 18~o et 1836, un? moyenne annuelle de 19; pour 1837 et 1838, la
moyenne a élé de 59 par an ; la moyenne pour les six années de 1859 à 1844 a été de 61.
Ces chiffres sont encore très-éloignés do nous donner une idée exacte des crimes qui se
commettent. Toutes les statistiques officielles ne révèlent jamais, en matière d'avorlement
et d'infanticide, que le mal connu, paient, constaté; elles ne peuvent dévoiler la plaie
latente.
628 LES ENFANTS TROUVÉS.
troublée donne une voix au moindre bruit du vent, au moindre mouvement des
feuilles. Pleine d'hésitation et de crainte, elle se traîne jusqu'au cylindre fatal.
La lune est au-dessus de sa tête. A cette pâle clarté, elle voit son enfant; elle le
regarde avec un déchirement de cœur; elle l'embrasse une dernière fois, elle l'em-
brasse encore, et elle pleure. Alors un bruit de voiture se fait entendre derrière
elle : ce bruit augmente sa frayeur; elle se retire. Le danger s'éloigne : la voix de
la nature la détourne de son coupable dessein. Quoi qu'il doive lui en coûter, elle
élèvera son enfant. Cette mère a tenu sa résolution, et elle serait désespérée au-
jourd'hui d'avoir manqué à ses devoirs, car son enfant est sa consolation, son sou-
tien; son enfant la nourrit. Dira-t-on que les représentations des fonctionnaires
de l'hospice auraient déterminé le même changement? Nous ne savons : le tour
avec son silence éloquent, sa solitude, ses terreurs noclures, parlait peut-être
mieux que la voix des hommes à certaines consciences délicates. Supposons d'ail-
leurs que le même effet heureux eût été produit par les conseils de l'administra-
tion, l'idée d'abandon, qui est restée un secret entre cette femme et Dieu, un secret
à jamais ignoré de son enfant, celte idée serait devenue par le fait de l'admission
à bureau ouvert un secret public. Tout est là.
Cette recherche de la maternité, mesure tracassière et inquisitoriale, s'il en fut,
atteindra-t-elle le but qu'on se propose? L'administration veut arriver par ce
moyen à dévoiler les crimes que les naissances et les expositions clandestines
peuvent couvrir. L'intention est bonne, mais il y aurait de la naïveté à croire que
les expositions entachées de forfaiture viendront s'offrir d'elles-mêmes à la lumière
d'une enquête. On aura recours, en pareils cas, à d autres moyens qui compromet-
tront l'existence des enfants. Un des moindres dangers à craindre est celui des
expositions sur la voie publique. Cet abus persiste malgré l'existence des tours.
Le chiffre moyen des enfants exposés dans les rues de Paris, de 1838 à 184-4, est
de 29 par année. Le nombre de ces enfants augmentera. On sait comment doi-
vent s'expliquer de telles expositions dans l'état actuel des choses. Des sages-
femmes, pour en avoir plus tôt fait, déposent quelquefois l'enfant qui leur a été
commis dans une allée ou même au milieu de la rue. Des filles isolées, venues à
Paris pour cacher leur faute, ignorent le chemin de l'hospice et n'osent pas le
demander, craignant qu'on ne lise leur secret sur leur figure, dans leur maintien
embarrassé ou dans le son tremblant de leur voix : elles se décident alors par
bonté et par timidité à abandonner la nuit leur enfant dans un endroit désert.
La fermeture des tours ne détruira pas ces causes d'exposition sur la voie publi-
que, elle en créera d'autres qui n'existent point à celte heure. La preuve que
l'administration pressent elle-même le danger, c'est qu'elle n'a pas osé appliquer
les nouvelles mesures durant l'hiver de 1846 ; elle attend le retour de la belle
saison. Dieu veuille que la surveillance des tours n'amène point sur la tête des
mères et des nouveau-nés d'autres maux plus graves encore! Dieu veuille qu'on
ne remplace pas l'hospice des Enfants-Trouvés par la cour d'assises (1)! L'état
(1) Le projet de réforme, dicté par un intérêt tout fiscal et admis à la hâte, était de
nature à soulever dos craintes sérieuses. L'administration des hospices, prévoyant l'effet
de ces craintes, a entrepris de calmer l'opinion et la conscience des hommes éclairés qui
avaient adopté, sur sa demande, une mesure si grave. Il faut bien le dire, cette adminis-
tration met du secret partout, même dans sa publicité. Une brochure où sont démenties
les accusations qu'une voix éloquente venait de faire entendre devant le conseil général
de Saôno-ri-Loire n'a été distribuée qu'en très-petit nombre. M. de Lamartine avait pro-
LES ENFANTS TROUVÉS. 629
disait autrefois avec le Christ : Laissez venir à moi les petits enfants! Il se réserve
maintenant de laisser venir à lui ceux qu'il voudra et de repousser les autres. Une
telle limite arbitraire, un tel choix, mis à la place d'une institution libérale, où
tous étaient appelés, où tous étaient élus, est bien fait pour soulever quelques
terreurs, quand on songe que ces enfants exclus seront peut-être repoussés dans
la souffrance ou dans la mort. Que nous dit l'administration pour nous rassurer?
— Les hospices augmentent le nombre des victimes au lieu de le diminuer, car la
mortalité des enfants trouvés est telle que l'abandon d'un nouveau-né dans le
tour est un infanticide indirect. — On voit d'ici quelle grave responsabilité un
tel aveu fait peser sur les hommes qui dirigent ces et: blissements. Quelle conso-
lation en outre que celle qui consiste à remplacer un danger de mort par un autre,
et à mettre, pour ainsi dire, la conscience entre deux glaives!
Tout n'est pas blâmable cependant, il faut le reconnaître, dans les vues de
l'administration des hospices. Il faut tenir compte aussi de sa position difficile.
Depuis quelques années, la ville de Paris se plaint de ce que les quatorze dépar-
tements voisins, qui ont fermé leurs tours, font refluer sur elle un nombre consi-
dérable d'expositions étrangères. L'inconvénient est grave : il accuse le besoin
d'une juridiction uniforme pour le service des enfants trouvés dans tout le royaume.
Il est sans doute pénible de voir l'humanité de certains départements qui ont con-
servé l'usage des tours punie et imposée par d'autres départements plus économes
qui l'ont aboli. Cet état de choses fâcheux ne démontre-t-il pas d'un autre coté
que les tours sont encore nécessaires, puisque les expositions, trouvant la voie
fermée sur un point, se répandent ailleurs, et vont même quelquefois chercher
l'entrée libre d'un hospice à une grande distance? L'anéantissement de ces insti-
tutions muettes et charitables n'a guère abouti jusqu'à ce jourqu'a déplacer le mal.
Malgré cet enseignement des faits, l'administration des hospices de la ville de
Paris s'est laissé entraîner dans la voie des tentatives par le mouvement des pro-
vinces. Nous résumerons en deux mots notre jugement sur ces essais. Le dépla-
cement est une mesure violente; l'échange compromet le peu d'existence civile
qui reste aux enfants trouvés (1). La fermeture des tours, à Paris surtout, est une
expérience téméraire qui peut amener de grands malheurs. On sème l'économie:
on récollera le crime. L'administration avoue elle-même qu'elle va agir sur l'in-
connu, mais elle veut agir. Nous avons bien le droit de trembler sur le résultat,
quand on songe que de telles expériences administratives ont pour matière ce
qu'il y a de plus faible, de plus innocent, de plus digne d'intérêt, l'enfant qui
vient de naître.
nonce en faveur des tours un plaidoyer généreux, mais chargé, par malheur, de fait8
inexacts. Ce sont ces faits que M. Boicerboise, administrateur des Enfants-Trouvés, a
voulu combattre. Ce démenti timide une lois donné, on crut avoir répondu. Nous ne sui-
vrons pas le conseil des hospices dans le demi-jour de celte discussion : an Fait domine
seul tout le nouveau système; ce fait, c'est le droit de contrôle substitué au librfi exercice
des expositions.
(1) Le déplacement n'a jamais eu lieu pour les enfants de l'hospice de l\»ris qui se
trouvent dispersés en nourrice sur presque toute l'étendue du royaume.
630 tES ENFANTS TROUVÉS.
III. PROJET PE RÉFORME : LES SECOURS A DOMICILE. LES CRÈCHES.
Si nous blâmons le caractère étroit et coercitif des nouvelles mesures, s'ensuit-
il que nous réclamions le maintien de l'ancien système? Non en vérité. Le tour
est loin de répondre à tous les besoins. Nous venons de combattre les adversaires
de cette institution, qui veulent la détruire subitement; nous devons combattre
aussi les partisans exclusifs des tours, qui veulent les maintenir contre le pro-
grès des idées. « Ingénieuse invention de la charité, s'écrie M. de Lamartine, qui
a des mains pour recevoir et qui n'a point d'yeux pour révéler! » Nous ne vou-
lons pas, pour notre compte, d'une charité aveugle. Laissons à cette vertu chré-
tienne son cœur, ses entrailles de mère, mais enlevons-lui son bandeau. Nous
avons besoin à l'avenir d'une charité qui raisonne et qui aime. Ce n'est plus seu-
lement à réparer le mal causé par les expositions, c'est à le prévenir qu'il faut
maintenant travailler.
Pour certains moralistes, le tour doit être conservé comme un châtiment. On
se montre enchanté de la douleur qui accompagne chez la jeune tille séduite
l'abandon de son nouveau-né. A nos yeux, ce supplice est injuste en ce qu'il frappe
deux victimes, là où il n'y a qu'une seule volonté coupable. La femme a péché,
soit; mais a-t-il péché, ce pauvre enfant qui tend ses petits bras à la vie? Ce
sont d'ailleurs les moins criminelles qui souffrent le plus d'un pareil sacrifice. Le
tour ne punit donc en définitive que l'innocence ou le remords. Est il vrai encore
que cette institution conserve la honte nécessaire aux bonnes mœurs ?« Chez nous,
on sait encore rougir! » s'écrie l'abbé Gaillard, émerveillé de ce résultat dont il
fait honneur à l'existence des tours. — Chez nous aussi, on sait exposer et tuer
au besoin le fruit de ses entrailles: nous aimerions mieux moins de rougeur et
plus d humanité. Écartons cette odieuse doctrine qui tend à faire d'une première
faute une nécessité pour la femme de renoncer aux devoirs de la nature. La morale
chrétienne, toute de tolérance et de pardon, ne peut exiger une telle immolation
du cœur. Il est urgent de faire comprendre à ces filles trompées que la faute n'est
pas dans la naissance de leur enfant, et que, si celte faute peut être rachetée de-
vant l'opinion, c'est surtout par l'accomplissement des devoirs de mère. Faire de
l'exercice de ces devoirs un commencement de réhabilitation pour les filles déchues,
c'est leur ouvrir une source nouvelle d'innocence retrouvée, bien préférable, selon
nous, à ce repentir stérile qui entraîne parfois l'enfant à l'hospice et la mère au
fond d'un cloître. En rattachant la femme au sentiment de la maternité, on la
rattache au sentiment de la vertu : Dieu a mis le germe du pardon dans la faute.
Beaucoup de filles-mères que l'abandon de leur enfant délivre d'un frein, d'une
occupation morale, auraient arrêté le cours de leurs désordres si elles avaient eu
la présence de cet enfant pour les retenir, si un amour nouveau avait remplacé
dans leur cœur celui qui les égare. On oppose à cette vérité des exceptions; sans
doute il y a quelques femmes perdues qui gardent auprès d'elles leur très-jeune
fille pour lui faire suivre la trace de leurs dérèglements. Il ne faut pas s'arrêter à
ces exemples. Dieu merci, assez rares. En général, ces mères étourdies qui savent
ce qu'on souffre dans le vice cherchent à éviter à l'être qui leur doit la vie la même
expérience et les mêmes égarements. Les enfants sont les anges gardiens de la
LES ENFANTS TROUVÉS. 631
vertu régénérée des filles-mères. Comptez-vous d'ailleurs pour rien d'épargner à
ces malheureuses le remords d'une lâche action? L'exposition, qui est un délit
devant la loi, est un crime devant la nature. De quoi rougiront-elles si elles ne
rougissent pas de cela? Il est temps d'établir sur les ruines du tour ce principe
dicté par la plus simple morale : une fille qui devient mère n'est pas moins obligée
de nourrir son enfant qu'une femme mariée; elle peut seulement réclamer le
soutien de la charité publique pour l'aider dans celte tâche difficile. Au-dessus de
la famille, il existe dans les sociétés modernes une paternité inconnue des anciens,
la paternité de l'étal. A Dieu ne plaise que nous voulions abolir cette paternité,
d'autant plus sublime qu'elle tient moins aux liens du snng! nous voudrions seu-
lement qu'elle se dissimulât toujours derrière les parents naturels du nouveau-né.
La société doit nourrir, en cas d'indigence, l'enfant dans sa mère.
Les partisans du tour applaudissent encore au caractère de celte institution,
qui permet à la mère de retrouver son enfant : soit, nous nous réjouissons avec
eux de ce résultat, mais nous désirerions quelque chose de mieux ; nous voudrions
qu'elle ne le perdît jamais. Oui, nous voudrions que l'enfant ne quittai jamais ce
sein desliné à le nourrir, ces bras faits pour le porter, celle maison qui est la
sienne par le droit de la naissance. Sans doute, il est bon que l'enfant rentre après
deux on trois ans dans sa famille : nous avons élé nous-même témoin de scènes
louchantes dans cet instant solennel où la nature reprenait ses droits; il faut
cependant le dire, cette séparation, si courte qu'elle soit, laisse une trace dans le
cœur des victimes. Nous nous plaisons à croire que la mère se montrera désormais
tendre, attachée à ses devoirs; elle aimera peul-êlie plus son enfant que si elle
ne l'eût jamais quitté; elle a des torls si graves à réparer envers lui! Mais l'enfant
oubliera-t-il jamais l'outrage qui a frappé sa naissance? De quel œil verra-t-il ce
sein qui l'a repoussé? comment prendra-t-il des entrailles filiales pour celle qui
l'a une fois renié? L'expérience nous apprend que ces enfants réclamés ont rare-
ment fait la joie de leur mère.
Le droit d'exposition que le tour sanctionne, du moins par son silence, c'est le
droit de vie et de mort morale, car le père ou la mère qui délaisse un nouveau-né
dans le tour lui faii perdre son élat civil; c'est le droit de vie et de mort maté-
rielle, car bien peu d'enfants reviennent de celte cruelle expérience. Sans doute,
le mouvement de mortalité qui enlevait autrefois les enfants trouvés en masse
s'est un peu calmé dans ces derniers temps : il faut pourtant bien le dire, celle
mortalité est toujours effroyable. Elle dépasse de deux tiers au moins la perte des
nouveau-nés dans les classes les plus pauvres (1) Il résulte de celte cruelle expé-
(1) Laissons parler les chiffres : en réunissant la mortalité de l'hospice a celle de la
campagne, on découvre que 66 enfants trouvés sur 100 sont frappée de mort dans la pre-
mière année de la vie. La mortalité des nouveau-nés conservés par leur mère ne présente,
dans le même espace de temps, que 19 décès sur 100 enfants. Un tel résultat ne doit pas
nous surprendre : l'enfant que l'hospice envoie en nourrice à la campagne retrouve une
famille sans doute, mais c'est une famille artificielle, un lait étranger, des soins merce-
naires, une lendreàse plutôt acquise que naturelle et spontanée Encore présentons-nous
le beau côté du tableau : plusieurs de ces enfants mis en pension dans des familles agri-
coles sont traités en esclaves par le maître nourricier; un calcul sordide règle la quantité
de leurs aliments et la nature de leurs travaux. Il existe des inspecteurs, mais bien des
abus échappent à leur surveillance. Comment les enfants abandonnés qu'une administration
place entre des mains étrangères ne souffriraient-ils point de l'absence des soins mater-
632 LES ENFANTS TROUVES.
rience qu'une mère qui éloigne d'elle son nouveau-né l'envoie à une mort pro-
bable. On se demande avec effroi à quoi servent alors tant de sacrifices qu'une
aveugle humanité impose au trésor public. Avec la moitié de la somme (11 ou
12 millions) que dépense l'état en France pour l'entretien des enfants trouvés
dans les hospices, il rendrait au moins les trois quarts de ces enfants à leurs
mères.
Voilà bien assez de motifs pour remplacer un système de séparation et d'isole-
ment par un système opposé. Vincent de Pau le, Napoléon, vous tous, prêtres, mo-
ralistes, législateurs, qui avez voulu combattre le fléau des expositions, vous avez
songé à l'enfan! ; mais avez-vous songea la mère? Tout système qui n'embrasse
pas l'un et l'autre dans sa prévoyance est à nos yeux un système incomplet, tran-
sitoire, inefficace. Comment séparer ce que la nature a si étroitement uni? Il est
affreux qu'une mère perde son enfant ; il est affreux qu'un enfant perde sa mère.
L'état doit intervenir dans un tel sacrifice et descendre au secours de la femme
avant qu'elle ait renoncé à ses devoirs. Le tour vient bien en aide aux naissances
occultes ou malheureuses, mais il vient trop tard; le tour ne soulage qu'à la con-
dition de briser des liens précieux. Il dit à la mère pauvre et abattue : Si tu ne
veux pas le voir expirer dans tes bras, donne-moi ton enfant! Le tour, c'est la
séparation ou la mort. Cette institution n'est donc point définitive; seulement il
faut la remplacer avec toute sorte de ménagements. La société actuelle est chré-
tienne par le cœur, philosophe par la tête ; elle doit imprimer ce double caractère
au système de secours qu'elle médite pour les enfants trouvés. Conservons le tour
encore quelque temps, puisque le tour est après lout une garantie d'existence
pour les nouveau-nés; mais cherchons à lui substituer des garanties meilleures,
en réveillant dans le cœur de ia femme le sentiment de la maternité.
Il faut remonter aux temps les plus orageux de la révolution pour trouver le
germe de l'idée féconde qui doit, selon nous, transformer le service des enfants
trouvés. Une loi du 28 juin 1795 offrait des secours aux mères, pour arrêter celles
que la misère portail à exposer leurs enfants. Le législateur avait en vue d'encou-
rager ainsi l'amour maternel et de faire tourner cet amour au profit du nouveau-
né. L'état se montra prodigue de secours. Toute fille qui déclarait sa grossesse
devait recevoir une pension alimentaire qui pouvait s'élever jusqu'à 120 francs.
Cette mesure eut d'heureux résultats. Les expositions diminuèrent vers la fin de
la révolution, non pas que les naissances naturelles fussent moins nombreuses,
mais parce que les filles-mères se décidaient plus aisément à garder leur enfant.
Nous devons tenir compte sans doute des circonstances uniques dans l'histoire au
milieu desquelles se trouvait placée la France. La nécessité de faire appel aux
forces vives du pays, pour maintenir la défense du territoire, a bien pu amener
quelque exagération dans le tarif des secours qu'on accordait aux filles-mères.
nels. puisque les enfants rais en nourrice par leurs parents courent déjà de grands dan-
gers ? M. Benoislon de Châteauneuf a comparé la mortalité de la campagne avec celle des
enfants élevés à Paris, et il a trouvé le résuliat suivant : sur 100 enfants nourris par leur
mèrr, il en meurt 18 la première année; sur le même nombre mis en nourrice, il en
périt 29. Celle mortalité augmente pour les enfants du peuple en raison de l'éloignement
des nourrices, de leur manque de soins et de leur élat de pauvreté. M. Marbeau a dévoilé
aussi, dans un récent mémoire «à l'Académie des sciences morales, plusieurs fraudes com-
mises par les femmes de la campagne, qui font métier de vendre leur lait et leurs soins
à des enfants de la ville.
LES ENFANTS TROUVÉS. 635
Cette mesure, isolée des circonstances fatales qui l'ont vue naître, nous indique
pourtant la trace de la meilleure voie à suivre pour arriver à la fermeture des tours
et même des hospices. Il faut effacer, dans les temps calmes où nous sommes,
l'idée de récompense qu'un régime militaire avait attachée à la grossesse des filles;
mais il faut conserver l'idée d'indemnité qui seule peut combattre chez elles
les funestes inspirations de l'indigence. Un tel système est économique, il est
moral.
Nous ne venons point ouvrir une nouvelle source de dépenses. Il s'agit tout
simplement de remplacer à domicile pour la mère les secours que l'on donne au-
jourd'hui à l'enfant dans l'hospice, il s'agit de payer à la femme qui gardera son
nouveau-né les mois de nourrice qu'on paie actuellement à une femme étrangère.
L'état recueillera de ce système, par la suite, des avantages certains, car les en-
fants secourus ne resteront pas à sa charge, comme dans les hospices, jusqu'à l'âge
de douze ans. Il est bon néanmoins d'y prendre garde : une économie hâtive ferait
avorter les résultats. Dans un déparlement où les bénéfices opérés par la clôture
des tours s'élevaient à 153,000 francs, la somme fixée par ie conseil général pour
secours aux filles-mères n'a pas dépassé 2,000 francs. Qu'est-il arrivé? Une de ces
malheureuses, hors d'état de payer des mois de nourrice et ne pouvant rien obte-
nir de la charité étroite du conseil, a assassiné son enfant. A Paris, l'administra-
tion vient aussi d'entrer dans la voie des secours; mais elle y est entrée avec parci-
monie. Il est à désirer qu'elle y entre plus largement, si eile lient à tarir la source
des expositions. Peut-être sera-t-il même nécessaire, dans les commencements,
de dépasser les ressources de l'ancien budget : ce sont des avances qui se retrou-
veront plus tard. Il faut aller tout d'abord les mains pleines de secours au-devant
des besoins, car chacun de ces secours d'argent, c'est peut-être un crime de moins,
c'est à coup sûr une vertu de plus dans la société. Jamais aumône ne descendit sur
une meilleure terre. N'oublions pas en outre que le nouveau système aura à com-
battre des habitudes funestes, n'oublions pas qu'il s'agit de désapprendre aux
filles-mères le chemin des tours. Une telle œuvre ne peut être le fruit que de
nombreux sacrifices. Quand le fatal penchant à l'abandon des enfants sera redressé,
quand le torrent impur qui entraîne aujourd'hui tant de nouveau-nés à l'oubli et
à la mort aura changé de cours, alors, mais alors seulement, l'état pourra refer-
mer ses mains. Ces sacrifices passagers trouveront d'ailleurs une compensation
morale dans les devoirs et dans les sentiments de famille qu'ils feront refleurir.
Quelques moralistes se sont effrayés de ces secours, qu'ils regardent comme une
prime d'encouragement offerte au libertinage. Dans le sujet délicat qui nous occupe,
les nuances sont tout : il ne faut pas encourager les lilles à devenir mères; mais,
une fois qu'elles le sont, il faut leur prêter assistance pour leur ôter l'envie d'ef-
facer par un crime les traces de leur faiblesse. Les indemnités que leur servira l'ad-
ministration ne seront point des motifs pour réitérer une première faute. L'homme
qui tend la main à son semblable tombé sur le bord d'un abîme ne l'engage pas
pour cela à recommencer sa chute; il l'aide au contraire à se relever, et lui in-
spire ainsi l'effroi du danger qu'il a couru.
Nos vues ne sont pas des utopies: un administrateur distingué. M. Curel, préfet
du département des Hautes-Alpes, les a mises en pratique, <-'t il a réussi à éteindre
dans sa localité le fléau des expositions. Le tour existe encore, mais on ne s'en
sert plus; il est fermé en principe. Objectera-ton contre un tel résultat que le
nouveau système ne s'est guère exercé jusqu'ici que sur une population restreinte
634 LES ENFANTS TROUVÉS.
et connue? Sans doute, le département des Hautes-Alpes n'est pas la France, l'ac-
tion de l'autorité rencontrera plus d'obstacles dans les grandes villes; mais le
cœur des mères esl le même partout, et en s'adressant à cette tendresse quelque-
fois obscurcie, rarement éteinte, en dégageant les bons sentiments de la femme des
entraves du besoin, on obtiendra partout des succès consolants. Il faut seulement
suivre la marche prudente et ferme que M. Curel s'est tracée. Avant de briser
l'institution ancienne, il faut en rendre l'usage inutile. Supprimer les tours, c'est
le but, ce n'est pas le moyen. Isolée, la fermeture des tours serait une tentative
téméraire, rétrograde, homicide. Le système des secours à domicile esl au contraire
une mesure sage, utile et morale, qui peut seule fermer le gouffre ouvert dans nos
campagnes, et surtout daus nos grandes villes, par l'habitude funeste du délaisse-
ment. En attendant ce résultat qu'on entrevoit dans l'avenir, une administration
éclairée, qui s'appuiera sur tuus les sentiments de la nature, rétrécira de jour en
jour la voie des expositions, sans recourir à la contrainte. Le tour n'aura plus be-
soin alors d'être aboli; il tombera tôt ou tard de lui -même, quand une fois il
sera vide. Ce que M. Curel a tenté avait été essayé ailleurs et n'avait pas
réussi ; c'est que la difficulté n'est pas tant dans la nature du secours que dans la
manière de le distribuer. L'aumône ne porte son fruit que quand elle esl accompa-
gnée d'exhortations et de surveillance. Quoique les moyens de douceur soient de
beaucoup préférables dans un tel service, il faut sa\oir quelquefois s'armer d'une
sévérité bienveillante, car il y a des consciences indécises qui ont besoin de se
senlir sous le regard de l'autorité pour redresser leurs voies tortueuses. L'accord
des pouvoirs et de certaines influences morales est encore nécessaire, comme
l'observe M. Curel, pour assurer le succès de celle œuvre délicate. Il ne faut sur-
tout pas négliger dans les campagnes l'assistance du clergé ; le curé peut beaucoup
sur l'esprit de ses jeunes brebis égarées, et il ne refusera sans doute pas son con-
cours à l'administration dans une œuvre toute dictée par l'esprit évangélique.
Le secours à domicile combattra la misère, qui est une des causes dominantes
d'abandon, mais il n'éloignera pas les mauvais conseils. Toute réforme adminis-
trative qui n'aura pas pour auxiliaire une réforme dans l'institution des sages-
jemnies sera frappée d'impuissance. Là, nous l'avons dit, est la racine du mal. Il
conviendrait d'abord de restreindre le nombre des élèves-femmes qui se destinent
à la pratique des accouchements, en posant à l'entrée de celte profession des
examens sérieux. A l'heure qu'il est, les sages femmes ne savent rien : cette igno-
rance les rend téméraires; elles négligent trop souvent d'appeler le médecin dans
des cas dilïiciles où leur ministère ne sutlil pas. Une telle assurance aveugle a
compromis maintes fois les jours de la mère ou ceux de l'enfant. Il serait ensuite
utile de les écarter des grandes villes pour les refouler dans les petites localités.
Dans les hameaux tout le inonde se connaît; il est difficile de s'y livrer à un
commerce clandestin et criminel. Celles qui, ayant offert des garanties de mora-
lité, demeureraient dans les grandes villes, à Paris surtout, devraient être pour-
vues d'une autorisation spéciale pour tenir une maison d'accouchement. Il importe
qu'une surveillance plane sur ces établissements douteux, de manière à dévoiler
les abus qui s'y cachent, sans enlever à de telles maisons 1 obscurité qui convient
aux mystères de la pudeur vaincue et confuse de sa défaite. Nous savons que des
commissaires de police se sont plus d'une fo;s transportés, à Paris et dans les pro-
vinces, au domicile des sages-femmes, pour savoir le nom de leurs pensionnaires
et pour vérifier la nécessité où ces dernières se trouvaient d'abandonner leur en-
LES ENFANTS TROUVES. 635
fant. De telles visites ont presque toujours eu des résultats fâcheux. La main de
la police est trop brutale pour toucher à ces voiles délicats; s'il faut en croire des
témoignages très-graves, la décence n'aurait même pas toujours présidé à ces in-
spections. Nous voudrions que ces fondions de surveillance fussent confiées, dans
chaque arrondissement, à un ou deux médecins, dont le caractère serait estimé, et
qui réuniraient aux lumières de la science une connaissance pratique du cœur
humain. Quel tact moral ne faudrait-il pas pour distinguer, en toute occasion, le
vice de la faiblesse abusée, pour marquer la limite entre une faute souvent géné-
reuse et l'acte qui commence à être crime ou délit, enfin pour ne requérir l'inter-
vention de la justice que dans les cas extrêmes, où tous les moyens de douceur et de
persuasion auraient été essayés sans succès! C'est, du reste, moins contre les
mères que contre les fauteurs et les complices de l'exposition qu'il sera besoin de
sévir.
Il y a une autre influence sur laquelle nous comptons pour combattre les man-
œuvres des sages-femmes. Déjà dans quelques villes existent des sociétés de cha-
rité maternelle, dont l'action bienfaisante, jusqu'ici fort bornée, pourrait concou-
rir puissamment à conserver les enfants dans les familles. Il s'agirait d'organiser
ces sociétés sur une échelie plus étendue. Nous voudrions qu'elles envoyassent au
chevet du lit de chaque fille en travail un ange consolateur. La femme assistant
la femme, la devinant, prévenant dans son cœur des idées de désespoir, d'abandon
ou de suicide, quel spectacle! C'est dans le inonde, au milieu de la richesse et des
plaisirs, qu'on recruterait des missionnaires pour cette œuvre utile, qui aurait
aussi ses joies sérieuses. Il faudrait toute l'autorité de la vertu . mais d'une vertu
douce et intelligente, pour traiter avec les faiblesses du cœur humain. C'est ici
surtout que les caractères varient avec la nature de la faute . telle fille-mère a failli
par légèreté, telle autre par besoin; chez celle-ci, la conscience n'est pas morte,
elle n'est qu'endormie; chez celle-là, le remords et la honte menacent les jours
de l'enfant; il y en a peut-être qui ont secoué toute pudeur. Qui ménagera toutes
ces nuances? Nous parlons, les femmes agissent. Elles sont douées d'une pénétra-
tion merveilleuse pour entrer dans chaque souffrance. Leur charité distribuera à
l'une un secours, à l'autre un conseil; leur voix réveillera celles-ci de leur som-
nolence morale, épargnera à celles-là l'humiliation d'un aveu. Quand elles ne
pourront sauver la mère, elles chercheront toujours à sauver l'enfant. Une fille
a-t-elle résolu d'exposer son nouveau-né, elies feront semblant de consentir à la
nécessité qui lui dicte cet arrêt fatal; elles l'engageront seulement à le conserver
durant uue semaine. Gagner quelques jours avec la nature, c'est gagner tout. Le
sentiment maternel a besoin d'être mis à l'essai. Presque toutes les femmes qui
abandonnent et qui sacrifient leur enfant n'ont pas eu le temps de l'aimer. Ont-
elles fait une fois l'apprentissage des devoirs de mère, 'les y trouvent un charme
qui les relient et qui les attache pour l'avenir à leur nouveau-né. L'indifférence
vaincue, il faudra combattre encore la honte qui pousse au délaissement. Si l'en-
fant n'est pas la faute, il en est du moins la révélation ; c'est celle révélation que
l'on hait, qu'on veut écarter de ses propres regards, et surtout des yeux du monde.
Une morale éclairée fera comprendre à ces malheureuses que, si leur conduite de
fille est peu digne d'éloge, leur conduite de inère peut leur mériter plus tard l'es-
time et le pardon. C'est rendre service aux filles- mères que de les forcer a élever
leur nouveau-né : elles s'en délach ni dans un premier moment de honte, île gène
ou d'indifférence; mais plus tard quels regrets ! Lu venant à leur secours, ou leur
636 LES ENFANTS TROUVES.
ménage un soutien, une consolation pour l'avenir. Ce n'est point dans le tourbil-
lon des plaisirs, souvent même des désordres, que la voix de la nature se fait en-
tendre. Les sentiments maternels sont plus lents à naître chez ces ûlles dissipées
que chez les autres femmes ; mais quand la jeunesse, l'âge des étourdissements, a
cessé, quand les adorateurs se retirent, on se souvient amèrement de l'enfant
qu'on a mis au jour. C'est alors que le cœur parle, malheureusement il est trop
tard. Où le retrouver? Cet enfant ne repoussera-t-il pas d'ailleurs les bras qui
l'ont lui-même rejeté? On le craint, et la solitude, une solitude morne,
éternelle, punit alors cruellement celles qui dans leur jeunesse ont oublié d'être
mères.
L'influence de telles sociétés charitables balancerait d'abord l'action malfai-
sante des sages-femmes; elle ne tarderait pas à la dominer. Il est bien entendu
que ces fonctions seraient purement honorifiques. A Paris surtout, on trouvera
dans chaque quartier des mains blanches et oisives, toujours prêtes à s'entremettre
dans une œuvre de bienfaisance. Le grand mal quand on donnerait au soulage-
ment des peines les plus graves quelques-unes de ces heures dorées qui s'éteignent
ça et là dans l'ennui d'un salon ou d'un boudoir! Il ne faut pas que les filles-
mères se sentent abandonnées; chacune de ces malheureuses, reconnaissant qu'elle
a sur elle les yeux de la société qui applaudit à ses efforts, à ses pénibles devoirs,
à ses sacrifices, trouvera dans cette surveillance même un noble motif d'émulation,
qui soutiendra son courage défaillant. N'oublions pas que sa tâche est rude et
ingrate. Les travaux de la maternité, déjà si écrasants pour la femme mariée dans
les classes ouvrières, le sont bien davantage pour la iille isolée. Le mépris, d'au-
tant plus dur qu'il est plus aveugle, hr.bite précisément les régions basses de la
société. Il faut être éclairé pour être bienveillant. Les gens du peuple ne com-
prennent rien à la vertu repentante, ni à une faute rachetée; il est donc nécessaire
que le baume et le pardon viennent de plus haut. Nous aimerions mieux voir aussi
les secours d'argent passer par les mains de ces sociétés maternelles que par les
mains de l'administration. Les plus faibles d'entre les faibles, celles qui ont aimé,
n'en comprendront que mieux les rougeurs de l'amour facile et puni. Rien ne
s'oppose, comme on voit, à introduire dans le service des enfants trouvés un mi-
nistère nouveau, le ministère des femmes du monde. Qu'on ne s'effraie pas de
telles fonctions, moins faites pour exalter les vues ambitieuses d'un sexe timide
que pour contenter son cœur. Il ne s'agit pas d'appeler les femmes du monde au
maniement d'affaires administratives, mais d'envoyer au lit de la fille du peuple,
après le grand désastre de l'honneur naufragé, une chaste colombe qui lui rapporte
le rameau vert de l'espérance.
Les secours combattront le besoin ; les sociétés maternelles éloigneront les
mauvais conseils et les résolutions funestes. Il reste encore un obstacle à vaincre,
c'est rembarras que cause à une ouvrière allant en journée la présence d'un enfant
qui vient de naître. Une institution s'élève à Paris pour détruire cet inconvénient :
nous avons nommé les crèches. Le premier essai de ce genre a été fait dans le
quartier de Chaillot. On loua un local modeste, on acheta douze berceaux, quel-
ques petits fauteuils, un crucifix, et le 14 novembre 1845 la crèche était ouverte.
Un prêtre la bénit ; des sermons de charité furent prêches dans les églises sur ce
texte connu : Infantcm positum in prœscpio. L'éloquence de la chaire, si pauvre
qu'elle soit aujourd'hui, trouva quelques inspirations touchantes; le rapproche-
ment entre la crèche de Bethléem, où l'enfant-Dieu fut couché sur un peu de litière
LES ENFANTS TROUVÉS. 637
fraîche, et celle de Chaillol, où l'enfant du pauvre allait trouver un berceau, des
langes blancs et des soins charitables, tout cela était de nature à ouvrir la source
des aumônes. Les aumônes coulèrent en effet. Mme la duchesse d'Orléans vint en
son nom et nu nom de son fils au secours de l'œuvre commencée. Nous aimons à
voir ce qu'il y a de plus grand par la naissance descendre vers ce qu'il y a de plus
petit et de plus faible. La crèche ayant réussi à Chaillot, d'autres quartiers de
Paris accueillirent cette fondation utile. Vers la fin de décembre dernier, une
crèche s'ouvrait rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, au centre de la population
la plus souffrante et la plus démoralisée. Nous avons visité ces lieux avec intérêt.
Au milieu d'une grande cour, dont les bâtiments conservent un air abbatial,
montez un escalier raide et étroit, sur les marches duquel la pauvreté a laissé ses
traces ; au second étage (si ce n'est pas un troisième) se trouve la crèche : deux
chambres aux murs nus, avec des berceaux garnis de rideaux blancs, une lingerie
naissante et un tronc pour recevoir les offrandes des visiteurs. Dans la première
pièce sont les nouveau-nés qui sommeillent, dans la seconde se tiennent les enfants
au-dessous de deux ans, assis sur de petits fauteuils, et qui jouent. Deux dames
de charité surveillent les berceuses. L'instant de la journée le plus intéressant est
celui où les mères s'échappent de leurs travaux pour venir donner le sein à leur
nourrisson ou prendre dans leurs bras leur enfant sevré. La tendresse de ces
femmes, si belles dans ce moment-ià sous leurs haillons, la joie angélique de ces
petits êtres qui reconnaissent leur mère, qui voudraient lui parler et qui ne sa-
vent, tout cela met gracieusement en action ce vers du poète latin :
Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.
On voit clairement le but des crèches : fournir aux mères pauvres qui travail-
lent un moyen économique de faire garder leur enfant durant la journée. Cette
institution enlève une excuse et uu motif grave au délaissement; elle sert à renouer
le lien de la famille, sans lequel tous les autres liens de la société se relâchent. Il
importe néanmoins de modifier plusieurs des statuts : la crèche ne reçoit que les
enfants dont les mère* se conduisent ùien (1). Nous n'approuvons guère celte
charité exclusive qui regarde aux mœurs de la personne secourue plus qu'à ses
besoins et aux infirmités du premier âge. Ce ne sont d'ailleurs pas les tommes
d'une conduite irréprochable, d'une vie sévère, qui abandonnent leurs uouvtau
nés. En allégeant a. ces dernières le fardeau de la maternité, vous faites sans doute
une œuvre méritoire; mais cette œuvre, ainsi restreinte, n'exerce plus aucune
influence sur les expositions d'enfants trouvés, qui restent en dehors de votre
prévoyance inutile. Il faut transporter aux crèches la liberté qui existe pour les
tours, si l'on tient sérieusement à remplacer une institution qui favorise les causes
du délaissement par une autre institution plus morale qui les prévienne. Le second
inconvénient est dans la dislance : une femme perdra une partie de sa journée,
l'hiver par la gelée, presque toute l'année par la pluie, s'il faut qu'elle apporte,
loin de chez elle, le matin, qu'elle allaite à midi et qu'elle reprenne le soir son
nouveau-né. Pour que la crèche fût recherchée par l'ouvrière, il serait nécessaire
que la crèche se trouvai toujours à la porté»4 de son domicile. On voit combien ces
établissements auraient besoin d'être multipliés. Nous avons visité tout a
(l) Premier article du règlement.
tomb i i i
638 LES ENFANTS TROUVÉS.
existe jusqu'ici dans Paris, et ce que nous avons visité est encore peu de chose.
C'est moins une œuvre faite que le noyau d'une œuvre. Du reste, l'idée nous
semble féconde, et peut avoir d'heureux développements. Une bonne étoile s'arrê-
tera, nous n'en doutons pas, sur ces établissements si utiles, sur ces crèches où
déjà l'enfant du pauvre est entouré d'un bien-être qui manquait au petit enfant
de l'Évangile. Il faut maintenant que la bienfaisance vienne au secours de l'œuvre
imparfaite. Si votre charité hésite encore, mères, regardez votre enfant! Femmes
du monde, donnez un berceau pour que le berceau de votre nouveau-né ne soit
jamais vide!
Nous arrivons à un dernier moyen d'éteindre les expositions : c'est la recherche
de la paternité. Dans l'état actuel des choses, l'enfant est puni, la mère est punie :
est-il juste que l'homme qui est le plus coupable, souvent même le seul coupable,
soit le seul aussi qui échappe au châtiment? On objecte que le secours payé par le
séducteur à la mère de l'enfant constituerait un privilège en faveur de la richesse.
Ce privilège existe déjà ; tout le monde sait que ce sont les jeunes gens riches et
oisifs qui, pour passer le temps, font œuvre de séduire les jeunes filles; seulement,
au privilège la recherche de la paternité ajouterait la charge. Dans l'état présent,
ils trompent et ils abandonnent; c'est tout proGt. La seule objection grave qu'on
élève contre la recherche de la paternité, c'est la difficulté matérielle, souvent
même l'impossibilité absolue, de remonter à la preuve du délit. Aussi cette mesure
est-elle extrêmement délicate. Avant la révolution de 89, la recherche de la pater-
nité était admise en France. Elle s'est maintenue en Angleterre jusqu'à ces der-
niers temps. Une fille était-elle devenue mère, elle nommait le père de son enfant;
son serment était considéré comme une preuve, et suffisait pour faire condamner
le séducteur à épouser la fille ou à payer la pension de son enfant jusqu'à la dou-
zième année : un refus était puni d'un long emprisonnement. L'exercice de ce
droit donna naissance à des fraudes considérables. Aujourd'hui, depuis 1834, ce
sont les paroisses et non les filles qui mettent le père en cause pour en obtenir la
pension destinée à l'entretien de l'enfant. La déclaration et le serment de la mère
ne sont plus considérés comme des preuves suffisantes. Un tel usage s'introdui-
rait-il heureusement dans les mœurs françaises? Des hommes graves, qui appar-
tiennent à l'administration, ne seraient pas éloignés d'admettre la recherche de
la paternité, non toutefois pour imposer le mariage, en tout état de cause, comme
peine de la séduction (au moyen âge, il fallait choisir entre épouser la femme ou
la potence), mais pour encourager les unions légitimes, qui sont la plus forte ga-
rantie contre l'abandon des nouveau-nés. C'est ici que les sociétés maternelles
interviendraient encore avec succès; leur influence toute de persuasion et de dou-
ceur enlèverait à la recherche de la paternité ce qu'une telle enquête a toujours
d'odieux et de blessant entre les mains de la justice.
Les armes de la prévoyance pourront sembler insuffisantes en présence des
causes si nombreuses qui invitent les mères au délaissement. Pas une de ces causes,
la misère, la honte, la séduction, n'échapperait cependant tout à fait aux moyens
que nous venons d'indiquer. Le temps ferait le reste. Si les enfants trouvés n'a-
vaient pas disparu entièrement sous l'action de ces moyens pratiqués avec une
persévérance intelligente, leur nombre aurait du moins beaucoup diminué. Il serait
temps alors de porter la main sur les hospices. Nous arrivons, on le voit, au même
but que l'administration se propose d'atteindre par la fermeture des tours; seule-
ment nous y arrivons après avoir tari la source des expositions d'enfants. Cette
LES ENFANTS TROUVÉS. 659
voie nous semble la seule raisonnable, la seule possible. Si la solution n'est pas là,
elle n'est nulle part. La clôture des tours et des hospices, non comme mesure im-
médiate et préalable, mais comme objet d'efforts constants, comme mesure pré-
parée, tel est le terme vers lequel doivent tendre les vues de l'administration.
Tous les moralistes ont entendu sortir des sociétés anciennes et modernes une
grande vois qui se lamentait, la voix de la mère pleurant le fruit de ses entrailles,
que le sentiment de l'honneur ou une nécessité cruelle lui avait ravi. Tous ont ren-
contré sur le chemin Rachel abandonnée et refusant toute consolation, parce que
ses enfants n'étaient plus pour elle. Quitte tes vêtements de deuil, ô femme incon-
solée! relève ta tète abattue, ô mère! tes enfants sont retrouvés. Un système de
charité plus large que celui des tours peut te les rendre.
Le chiffre total des malheureux qui vivent au milieu de nous privés d'état civil
et de famille dépasse un million. L'antiquité ne voyait de motif d'intérêt au théâtre
et ailleurs, que dans l'existence de ces acteurs mystérieux sur la scène du monde.
On ne comprenait alors que la poésie de la fatalité. Aujourd'hui la poésie de la
charité, la poésie de la famille surtout, est destinée à remplacer la source désor-
mais tarie où puisait la muse antique. Les naissances occultes doivent rentrer dans
la règle des naissances ordinaires. L'opinion publique, tout en conservant l'amour
du devoir et le respect du bien, pardonnera la faute de la fille à la tendresse de la
mère. Il faut surtout qu'elle lève l'anathème jeté sur la tête de l'enfant, car nul
ne peut être coupable d'une faute qu'il n'a pas commise. Le péché originel s'en va
de no» croyances ; qu'il s'efface aussi de nos mœurs! Les progrès du christianisme
et de la philosophie ont rendu l'existence matérielle de l'homme sacrée jusque
dans le sein de la femme; ils doivent assurer maintenant son existence morale et
civile. De quelque part qu'il nous vienne, tout enfant qui naît, aux yeux de l'état,
c'est un citoyen ; aux yeux de l'économie politique, c'est un travailleur ; aux yeux
de la religion, c'est un frère.
Alphonse Esqujros.
LA
BIBLIOTHÈQUE ROYALE
ET
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
i.
L'organisation, le service des bibliothèques publiques, ont été, depuis quinze ans,
le sujet de nombreuses études; le plus important de ces dépôts, la Bibliothèque
royale, a soulevé à diverses reprises, dans la presse, a la tribune, de vives polémi-
ques. Plusieurs réformes ont été tentées; il a paru des ordonnances royales, des
circulaires ministérielles; les chambres ont voté des crédits considérables, et au-
jourd'hui cette question, que réveillent chaque année les débats sur le budget, est
tombée dans le domaine de la discussion publique.
Il faut le reconnaître, ce n'est pas la première fois qu'on se préoccupe vivement
en France de la conservation des livres. En parcourant les décrels par lesquels la
convention ordonna de rassembler les volumes épars dans les couvents, les châ-
teaux et les palais, on est frappé de la grandeur des vues qui dirigeaient cette as-
semblée au moment où elle constituait, en quelque sorte, les domaines intellectuels
de la nation, et rendait accessibles pour tous des trésors qui, jusque-là, étaient
restés le monopole du petit nombre. La guerre et la terreur devaient, malheureu-
sement, paralyser ces desseins dès le principe, et le gouvernement révolutionnaire
eut bientôt oublié les livres. Les conquêtes de l'empire, les défiances de la restau-
ration, leur furent peu favorables; mais, dans ces dernières années, la curiosité,
ou pourrait dire la pitié qui s'attache à tous les débris, s'est de nouveau tournée
vers les catacombes où reposent les frêles monuments de l'intelligence humaine.
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 641
L'intérêt qu'ils inspirent s'accroît en raison directe de la diffusion des lumières, de
la production toujours croissante des livres contemporains, de la destruction lente
et sourde des vieux livres. On comprend mieux de jour en jour l'influence qu'exer-
cent les bibliothèques sur le progrès des sciences et des lettres. Aussi a-t-on beau-
coup fait depuis quelque temps pour améliorer le service de ces grands dépôts,
mais il reste encore beaucoup à faire, et c'est ce que nous espérons prouver sans
sortir de l'enceinte de la Bibliothèque royale. Nous n'oublierons jamais que sous
la question administrative se cache ici une question littéraire, et qu'on ne peut
bien résoudre l'une et l'autre qu'a la condition de ne les point séparer.
Un érudit du xvie siècle, en traitant ce sujet, eût commencé, sans aucun doute,
par disserter sur le roi Cadmus, l'invention de l'écriture et l'alphabet phénicien ;
je ne suis point savant more majorum, et j'ai l'ambition d'être moins diffus. J'en-
trerai donc brusquement en matière, en réservant toutefois quelques prolégomènes
pour les bibliothèques et les bibliophiles des vieux temps; nous allons descendre
dans des nécropoles, et l'on peut, sans digression, donner un souvenir aux morts,
a des morts glorieux qui sont les contemporains de tous les âges. Leurs noms, qui
se lisaient, il y a vingt siècles, sur les papyrus des villas romaines, se lisent encore
aujourd'hui sur les in-octavo de la rue Richelieu. Ce n'est pas nous écarter du
sujet que de passer par Athènes et par Rome avant d'arriver à Paris.
En suivant l'ordre chronologique, la première place parmi les bibliophiles de
l'antiquité, d'après Diodore de Sicile, appartient au roi Osymandias, qui avait bâti
dans son palais de Thèbes une vaste bibliothèque, à l'entrée de laquelle il avait
placé cette devise philosophique : Pharmacie de l'ame. Diodore en donne la descrip-
tion ; mais un Français mieux renseigné sur l'Egypte que les savants de la Grèce
antique, Ghampollion, a restitué ce monument à son véritable fondateur, Rhamsès
Sésostris, et, par un de ces bonheurs qui suffiraient seuls à la gloire d'un archéo-
logue, il en a retrouvé les vestiges au milieu des ruines de la ville des rois, vestiges
reconnaissables encore à leurs bas-reliefs symboliques, qui offrent d'un côté le dieu
des sciences et des arts, Thôth, à la tête d'ibis, et, de l'autre, sa compagne insépara-
ble, la déesse Saf, qu'une légende hiéroglyphique décore du titre de dame des lettres,
présidente de la salle des livres. On cite encore avec honneur, sur la vieille terre
des Pharaons, Ptoléméc-Soter, et, parmi les monarques de l'Orient, Eumène, roi
de Pergame. La Grèce eut aussi ses bibliophiles (1), Euripide, Aristote, et surtout
Pisistrate, qui ouvrit sa bibliothèque au public athénien. Quant aux Romains, ils
ne prirent que fort tard le goût des livres. Occupés de la conquête du monde, ils
ne comptaient pas les volumes des vaincus parmi les dépouilles opimes : il leur
fallait avant tout ce qu'il faut aux peuples jeunes et forts, du fer et du blé; mais,
quand le monde fut soumis, le nombre des liseurs s'accrut rapidement. Cieéron, qui
était arrivé à la fortune et au cumul par la philosophie, avait formé de riches col-
lections dans chacune de ses quatorze maisons de campagne. Lucullus, toujours
friand, rassemblait des raretés. César songeait à doter Rome d'une bibliothèque, et
ce projet fut réalisé par Auguste, qui fil construire, avec les dépouilles des Dal-
mates, un monument entouré de portiques, et consacré par Octavie à son fils
Marcellus. Au déclin de l'empire, les livres se multiplièrent (c'est un symptôme
(1) Voir, sur les bibliothèques anciennes, Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques
anciennes, etc., 1818; II. Géraud, Essai sur les livres dans l'antiquité, 1840; L. Lalaune,
Curiosités bibliographiques, 1845.
642 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
alarmant dans les décadences) en même temps que la littérature devenait un mé-
tier. La plupart des petites villes de l'Italie eurent alors des bibliothèques dotées
par les habitants notables; Pline-le-Jeune, entre autres, donna cent mille sesterces
au municipe de Côme, pour fonder une collection publique, et, quoique l'histoire
ne le dise pas, on peut croire qu'il compléta ce présent magnifique par quelques
exemplaires de ses opuscules.
Quand le christianisme se fut propagé dans l'empire, une ère nouvelle commença
pour les livres. Dans le monde antique, c'était un meuble pour l'esprit ; dans le
monde chrétien, ce fut un instrument de salut ou de damnation. Les uns y cher-
chèrent la parole de Satan , les autres l'écho muet de la parole divine. On ras-
sembla les textes sacrés , les écrits des pères, pour trouver la voie qui mène au
ciel ; on les propagea comme une aumône spirituelle, et, au ve siècle, saint Isidore
de Péluse, comparant aux accapareurs de blé ceux qui refusaient de prêter les ou-
vrages des auteurs chrétiens, les déclarait maudits. Les évêques formèrent des collec-
tions dont ils dotèrent les églises ; les fondateurs des ordres religieux, psychologues
habiles qui connaissaient l'homme et Satan , imposèrent aux moines les travaux
du copiste pour engourdir par l'étude les instincts toujours prêts à se révolter, et
les moines s'occupèrent à copier sans choisir, très-souvent sans comprendre :
dignes gens qui prenaient Aristote pour un diacre et Virgile pour un sorcier;
mais ce travail de tous les jours, ce travail puissant de la solitude qui ne s'inter-
rompait jamais, ne laissa pas que d'enfanter des volumes , et les cloîtres , en fait
de livres, furent longtemps plus riches que les palais.
Charlemagne avait formé pour son usage deux bibliothèques, l'une à l'île Barbe,
l'autre à Aix-la-Chapelle. Toutes deux périrent avec lui , comme l'empire qu'il
avait fondé , et il faut attendre jusqu'à Louis IX pour retrouver quelques traces
d'une collection royale. Sous Charles V, la librairie du Louvre, dont Gilles Mallet
nous a laissé l'inventaire, comptait neuf cent dix volumes. Louis XI, Charles VIII,
Louis XII, la portèrent successivement à dix-huit cent quatre-vingt-dix volumes.
Jusqu'au règne de Henri IV, ce ne fut pour ainsi dire qn'un cabinet de lecture à
l'usage des rois ; mais Henri, plus généreux, permit aux savants, sans s'inquiéter
de leurs blasons, de consulter ses livres, et, pour en populariser l'usage, il les fit
transporter, en 1595, dans le collège de Clermont, et plus tard dans le couvent
des Cordeliers. En 16^2, ils sont transférés rue de La Harpe, et Richelieu, qui les
protège, en augmente rapidement le chiffre, qui s'élève à 6,088 pour les manu-
scrits, 10,618 pour les imprimés. Colbert et Louvois ne sont pas moins empressés
que le cardinal-ministre. En 1682, Mabillon reçoit la mission de parcourir l'Italie,
et jamais mission scientifique ne valut plus d'honneur au ministre qui en conçut
l'idée, au savant qui la remplit. En même temps que les seigneurs italiens en-
voyaient au pieux bénédictin des bouquets par leurs pages, les érudits des monas-
tères, les gardiens des bibliothèques, lui adressaient des volumes, des copies, des
indications, et, par le seul ascendant de la science et de la vertu, un pauvre moine
au déclin de l'âge rapporta de ses voyages pacifiques plus de trésors que des
armées victorieuses.
Vers la même époque, l'orientaliste Petit de la Croix fut chargé d'acheter en
Afrique douze cents peaux de maroquin pour relier les livres de la Bibliothèque
du roi , et Louis XIV, qui avait pour habitude de faire payer leurs défaites à ses
ennemis, Louis XIV, dans ses guerres avec les puissances barbaresques, imposa
aux vaincus, parmi les conditions de la paix, la fourniture d'un certain nombre de
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 645
ces mêmes peaux, qui se voient encore aujourd'hui sur les volumes de la rue de
Richelieu. — Dans les premières années du xvme siècle, le dépôt s'accrut si rapi-
dement par les dons des missionnaires, les envois de la compagnie des Indes,
l'adjonction des cabinets de Gaignières et de d'Hozier, qu'il fallut chercher un
nouveau local. On le transféra, en 1724, dans les bâtiments actuels. En 4 757, il
fut enfin rendu public, et, sous le règne de Louis XVI, on y comptait 152,868 vo-
lumes imprimés.
Malgré les nombreux abus qu'elle tolérait, qu'elle encourageait même, l'an-
cienne monarchie avait du bon quelquefois, surtout en ce qui touche les lettres,
et l'on ne saurait donner trop d'éloges à nos rois pour l'attention sévère qu'ils
apportaient dans le choix des hommes chargés de veiller à la conservation des
bibliothèques. On ne regardait pas alors l'ordonnance qui conférait les fonctions
comme une sorte de sacrement qui conférait en même temps la science, et les
bibliothécaires du passé nous ont légué de beaux exemples, que par malheur on
ne suit guère. Ainsi, chaque fois qu'on imprimait un ouvrage nouveau de quelque
importance, les frères Dupuis envoyaient à l'imprimeur du grand papier, fabriqué
à leurs frais, afin d'avoir un exemplaire de choix dont ils faisaient hommage au
dépôt confié à leur garde. M. Clément n'était pas moins dévoué, et, s'il eut le
malheur de pécher par excès de confiance, de laisser voler, en 1706, une dizaine
de manuscrits précieux et quatorze feuillets de la Bible de Charles-le-Chauve, ses
regrets furent si profonds , qu'au lieu de l'accuser on le plaignit, car le chagrin,
dit un de ses biographes, altéra sa santé, et il traîna toujours depuis une vie lan-
guissante. Instruits par l'exemple de M. Clément. M. de Boze et l'abbé Barthélémy
exagérèrent les précautions, « Je n'ai jamais, disait ce dernier, montré le cabinet
qu'avec une sorte de frayeur. » Cette frayeur était même si grande, que, dans un
voyage qu'il fit en Italie, l'auteur du Jeune Anacharsis emporta la clef des collec-
tions, qui restèrent deux ans fermées. Sans doute, cette défiance avait de graves
inconvénients, mais du moins, comme compensation, l'aménagement intérieur
était admirable, et les visiteurs disaient avec un bibliophile du xvme siècle : « On
ne peut rien ajouter au bel ordre et à la distribution de ce bel établissement. »
Aujourd'hui trouve-t-on encore ce bel ordre qu'on admirait autrefois?
II.
La Bibliothèque du roi, on le sait, est divisée en quatre grandes sections :
imprimés, — manuscrits, — estampes, cartes et plans, — médailles. Nous allons,
dans notre exploration, suivre pour ainsi dire l'ordre chronologique. Nous visite-
rons d'abord les médailles, qui nous reportent aux origines de l'histoire; nous
irons chercher ensuite le moyen âge aux manuscrits, pour passer de lu à la partie
vraiment encyclopédique, aux imprimés, où viennent se confondre l'antiquité,
le moyen âge et la société moderne.
C'est à François Ier qu'on doit, chez nous, la formation de la plus ancienne
collection de médailles. Cette collection, commencée au garde-meuble de la cou-
ronne, se composait primitivement d'une vingtaine de pièces d'or, d'une centaine
de pièces d'argent, et, tout en laissant an père des lettres la gloire de l'initiative,
on peut croire que ce fut la pour lui une fantaisie de luxe plutôt qu'une affaire
644 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLXQC7ES.
de science, car il lit incruster ses médailles .<ur des assiettes et sur des plats, de
telle sorte que, dans ce grand siècle de la renaissance, la numismatique au ber-
ceau ne fut qu'un appendice de la vaisselle royale. Henri II ajouta à la collection
de son père quelques monnaies antiques recueillies par Catherine de Médicis;
Charles IX et Henri IV s'occupèrent également de réunir de nouvelles richesses,
mais le cabinet ne commença à prendre une véritable importance que sous
Louis XIV. A cette date, il s'augmenta rapidement par des achats, des legs, des
voyages. Parmi les explorateurs qui contribuèrent le plus à l'enrichir, on cite
Pellerin, l'homme le plus heureux de son siècle en trouvailles numismatiqties, et
Vaillant, qui poussa le dévouement jusqu'à risquer sa vie en avalant, pour les
sauver des Algériens, les plus précieuses des pièces qu'il avait rassemblées dans
ses explorations. La science n'y perdit rien, mais le numismate faillit en mourir.
La révolution , par les dépouilles des maisons religieuses, l'empire, par ses
conquêtes, ajoutèrent d'importants trésors à ceux que la vieille monarchie avait
rassemblés à grands frais; mais, en 181b, la défaite nous enleva ce que la victoire
nous avait donné, et deux fois en moins de cinquante ans, le 26 pluviôse an xn
et le 5 novembre 1831, des voleurs pénétrèrent dans le cabinet des médailles, et
signalèrent leur présence par des soustractions déplorables. Quoi qu'il en soit, la
collection est encore, dans son ensemble, la plus riche de l'Europe, car elle se
compose de cent quarante mille pièces environ, quatre-vingt mille pour l'anti-
quité, soixante mille pour les temps modernes. Sous le rapport de l'ordre scienti-
fique, de la surveillance et des soins, les plus exigeants trouveraient difficilement
quelque chose à reprendre; mais il est une mesure que depuis longtemps des
hommes spéciaux réclament de tous leurs vœux : nous voulons parler de l'adjonc-
tion au dépôt de la Bibliothèque du musée monétaire formé par M. de Sussy à
l'hôtel des Monnaies. Dans chacun des deux musées, on trouve des séries incom-
plètes; cette adjonction comblerait les lacunes, et elle épargnerait dans les achats
plus d'une dépense inutile. Il y aurait aussi profit pour le public, car le musée
de la Monnaie est à peu près inaccessible, et, sous le rapport de la direction
scientifique, on y trouverait, comme on eût dit au xvie siècle, bien des choses à
rappoincter.
Pour les visiteurs qui n'ont d'autre mobile que la curiosité, et qui se conten-
tent d'admirer les belles choses, les antiques l'emportent sur les médailles; le
cabinet contient même plus que sa désignation ne semblerait promettre. Comme
l'antiquité, le moyen âge et la renaissance y sont représentés par des chefs-d'œuvre
également précieux, également bien choisis; car ce n'est pas seulement le vernis
de l'âge, mais le cachet de l'art qu'on exige des objets admis, et il serait à désirer
qu'on rencontrât cette discrétion, cette consigne sévère, à la porte de tous les
musées. Une somme de 30,000 francs est affectée chaque année aux acquisitions,
mais cette somme paraît insuffisante à quelques amateurs passionnés qui pré-
tendent que les Anglais, nos rivaux en toutes choses, nous enlèvent, en vertu du
droit d'enchère, nos raretés les plus précieuses, et, pour soutenir la lutte, on
demande, comme toujours, une augmentation sur les crédits. On dit encore que,
si les dons sont de jour en jour plus rares, c'est qu'on ne fait peut-être point, pour
encourager les donateurs, ce qu'il conviendrait de faire, et qu'on est à leur égard
indifférent, quelquefois même ingrat. Enfin on demande pour les médailles antiques
qu'il soit publié un supplément au catalogue de Mionnet, et un inventaire des
objets d'art grecs, romains, du moyen âge ou de la renaissance, attendu que la
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 648
description donnée par M. Dumersan laisse à désirer sous plus d'un rapport. On
ajoute qu'il est fort difficile d'obtenir communication des acquisitions nouvelles,
et que le public, pour en prendre connaissance, est généralement obligé d'attendre
que les érudits de l'Institut aient fait leur mémoire. Quelques personnes verraient
donc avec plaisir qu'on publiât chaque année un état de situation. A part l'aug-
mentation des crédits , ces observations paraissent fort plausibles aux gens bien
informés.
Nous ne nous arrêterons point à décrire le département des manuscrits : un
volume suffirait à peine pour raconter avec quelque détail la formation de cette
collection inestimable à laquelle chaque peuple et chaque siècle ont fourni leur
contingent, et qui compte aujourd'hui quatre-vingt mille volumes environ, et plus
d'un million deux cent mille pièces détachées. A côté des documents scientifiques
et littéraires, à côté des manuscrits de l'Inde et du Japon, on trouve d'immenses
encyclopédies historiques qui effraient et découragent par leur abondance même,
et qui nous montrent combien est ridicule et vain le mépris qu'on affiche trop
souvent de notre temps pour l'érudition du passé, combien était forte et patiente,
auprès de notre science égoïste et hâtive, la science désintéressée de ces hommes
qui dépensaient leur vie entière à former des recueils dont nous avons peine à
dresser l'inventaire. Il y a là de véritables reliques, des reliques plus orthodoxes
que ce cœur apocryphe de saint Louis qui a soulevé, entre nos savants, une de ces
guerres pacifiques comme il en éclata un jour entre les barnabites et les carmes
pour l'authenticité d'une goutte du lait de la Vierge. On remarque ici les auto-
graphes des hommes immortels dont la France s'honore, là des volumes illustrés
par leur origine, sanctifiés par leur âge ou les mains qui les ont feuilletés, les
livres de prières de Charles-le-Chauve, de saint Louis , de Marie Sluart. Enfin.
sur le vélin des missels, des chroniques, s'étale un immense musée de miniatures
où les enlumineurs ont prodigué avec l'or toutes les fantaisies de leur pinceau,
un musée qui donne souvent , dans un seul in-quarto , un nombre de figures égal
à celles qui se voient aux verrières les plus riches de nos cathédrales (I).
Les manuscrits sout partagés en trois grandes sections : 1° manuscrits grecs et
latins, 2° manuscrits orientaux, 3° manuscrits français et en langues modernes.
Les volumes forment autant de séries particulières qu'il y a de langues différentes,
et dans ces séries même on retrouve souvent de nouvelles subdivisions qui pour
la plupart ne reposent point sur un ordre logique, mais qui sont uniquement mo-
tivées par les dates successives de leur adjonction. La partie antérieure à la se-
conde moitié du xvme siècle est désignée sous le titre d'ancien fonds; les collec-
tions acquises depuis cette époque forment ce qu'on appelle les suppléments, et
dans les suppléments ainsi que dans V ancien fonds sont intercalées des collections
particulières qui portent le nom, soit de leur premier possesseur, soit des maisons
monastiques dont elles proviennent.
Les dispositions adoptées jusqu'à ce jour dans le rangement des manuscrits et
ces classifications fragmentaires et morcelées ont été l'objet de quelques critiques.
On a dit qu'au lieu d'une seule et même collection, on avait vingt collections dif-
férentes au milieu desquelles il était impossible de se retrouver, et en conséquence
(l)UEmblcmata biblica renferme 9,840 figures; la Bible n° 68-29 de l'ancien fonds con-
tient 5,016 petits tableaux, où sont représentés 15,080 personnages, c'est-à-dire plus du
double de figures qu'il n'en existe sur les vitraux de Chartres et de Bourges.
646 LES BIBLIOTHEQUES PUBLIQUES.
on a demandé que les anciens fonds, les suppléments, les collections particulières,
fussent réunis dans un ensemble méthodique; mais le classement par ordre de
matières, qu'il est si désirable d'obtenir pour le département des imprimés, nous
paraît avoir ici plus d'un inconvénient, car on ne peut, sous aucun rapport, assi-
miler le service des manuscrits à celui des livres. En effet, aux manuscrits le
personnel est nombreux, le public restreint. Les conservateurs et les employés
ont tous une spécialité distincte, la diversité des idiomes ayant de tout temps fait
la diversité des emplois. Ils connaissent, par une longue pratique et leurs travaux
personnels, tous les détails des collections confiées à leur garde, et la communi-
cation, la remise en place des ouvrages, n'offrent aucune difficulté. Les volumes
dont se compose l'ancien fonds ont acquis dans l'usage, par les citations et les
renvois, une sorte de personnalité qu'on ne pourrait détruire sans de graves incon-
vénients, et de grandes difficultés pour les vérifications et les recherches. Afin de
répondre à tous les besoins du service, il suffit, nous le pensons, de terminer les
inventaires particuliers des divers fonds, et les dépouillements, très-avancés déjà,
des collections distinctes, non pas en s'en tenant, comme on l'a fait trop souvent
jusqu'ici, à une indication concise jusqu'à devenir inintelligible, mais en distin-
guant, autant que possible, les pièces inédites de celles qui ont été imprimées,
en signalant les variantes les plus notables des divers exemplaires, en coordon-
nant par des renvois les documents de même nature qui existent dans les autres
dépôts de Paris, et même de la province. On ajouterait ensuite aux inventaires des
index onomastiques, géographiques, philologiques; on dresserait pour les ma-
nuscrits à vignettes des catalogues descriptifs, et l'on réaliserait ainsi l'une des
œuvres les plus utiles que puissent réclamer les véritables intérêts de la science.
Un travail de ce genre ne peut, il est vrai, s'accomplir que lentement, et tout
ce qu'il faut demander aujourd'hui, c'est que l'on continue d'imprimer le cata-
logue commencé par Capperonnier, en publiant d'abord le catalogue des manuscrits
français de l'ancien fonds, puis les catalogues partiels des fonds nouveaux qui
sont terminés; car ce n'est que par la publicité, et une publicité sans limites, que
le dépôt des manuscrits peut répondre au but de son institution. Cette publicité,
on la doit à la mémoire des savants qui ont consacré leur vie et leur fortune à
former tant de collections précieuses, et que l'avidité des plagiaires, qui vivent,
comme les chacals, de la substance des morts, dépouille impunément de la gloire
qu'ils méritent; on la doit aux villes qui, dans ces dernières années, ont fait tant
de sacrifices pour la conservation de leurs archives, et qui très-souvent ignorent
que les documents qu'elles regrettent existent parfaitement intacts au dépôt de la
rue Richelieu.
En ce qui touche la conservation matérielle, on n'a rien négligé dans ces der-
nières années. Un grand nombre de feuilles volantes ont été fixées par la bro-
chure; tous les volumes, toutes les pièces détachées ont reçu l'estampille, et c'est
une précaution sage, car il y a, dans plus d'une bibliothèque, des gens qui, à dé-
faut d'autres titres, se sont fait un nom en lacérant des feuillets, en emportant des
parchemins et des volumes ; il suffira de rappeler la perte d'un précieux manuscrit
de l'ancien fonds, qui conlenait quelques poésies inédites de Dante, et l'appari-
tion de l'autographe de Molière dans une vente publique. Le manuscrit ne s'est
jamais retrouvé. L'autographe, par une sorte de hasard providentiel, a été heu-
reusement réintégré dans le dépôt ; on a déployé, pour faire rentrer ce précieux
document, tout le zèle imaginable, mais peut-être n'a-t-on point cherché suffisam-
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 647
ment à savoir comment il était sorti. Il serait bon cependant de démentir, par un
exemple sévère, cet axiome à l'usage de certains bibliophiles : Voler un livre, ce
n'est pas voler.
Si les voleurs sont à craindre , s'il est difficile, malgré la surveillance la plus
active, de prévenir tous les méfaits, les emprunteurs ne sont pas moins redoutables,
et la faculté du prêt, qui nous paraît aux imprimés une mesure excellente, si on la
renferme dans certaines limites, nous semble déplorable et ruineuse au dépôt des
manuscrits. Sans doute, la générosité, même dans les choses intellectuelles, est
une rare vertu, et on doit féliciter les conservateurs de la libéralité avec laquelle
ils communiquent aux visiteurs les plus obscurs tous les trésors du dépôt; on doit
les féliciter même d'avoir laissé tomber en désuétude certaine ordonnance qui
défendait de prendre des copies, à moins d'une autorisation particulière, contre-
signée du ministre de l'instruction publique : il y avait là monopole et privilège,
comme on disait au moyen âge. Cependant n'est-ce pas encore un privilège, nous
le demandons, que cette faculté, tout exceptionnelle, que l'on accorde à de rares
élus, d'emporter des manuscrits dont on peut réclamer chaque jour la communi-
cation? Qu'un livre de la rue Richelieu soit prêté, on le retrouvera à l'Arsenal, à
la Mazarine, dans la bibliothèque d'un ami; mais où trouver le manuscrit qu'on
cherche, quand il est unique et qu'il est sorti pour six mois? On sait d'ailleurs la
jalousie des savants quand il s'agit de découvertes ou de choses inédites. Tout se
pardonne, excepté les rivalités d'amour-propre ; et si par hasard on est prévenu
d'une concurrence, si la curiosité s'éveille sur le sujet dont on s'occupe ou dont
on a l'intention de s'occuper, vite on emprunte, et le travail, pour le rival qu'on
redoute, devient impossible : nous en savons des exemples.
Les manuscrits une fois dehors, Dieu sait quand ils rentrent, malgré les lettres
de rappel; Dieu sait, tandis qu'ils courent le monde, à quelles épreuves ils sont
soumis! Tel troubadour est resté dix ans chez un amateur de sirventes; tel lé-
giste qui, depuis le xme siècle, cloîtré comme les moines, n'était sorti qu'une
seule fois, en 93, pour passer de Saint-Germain à la rue de Richelieu, est parti
pour la Picardie ou le Béarn ; tels autographes, et nous pourrions les citer, livrés
aux mains noircies des compositeurs, ont servi à l'impression de plusieurs volumes,
les éditeurs voulant par là économiser des frais de copie. Presque toujours, dans
ces pérégrinations imprudentes, le manuscrit se dégrade; il peut se perdre, et s'il
se perd, quelle que soit d'ailleurs la probité, la solvabilité de l'emprunteur, com-
ment le remplacer, puisqu'il est unique? Au cabinet des antiques, laisse-t-on
sortir les médailles? Au Musée du Louvre, laisse-t-on sortir les tableaux?
En ce qui touche les acquisitions nouvelles, elles nous semblent, relativement
à l'importance du dépôt, beaucoup trop restreintes. Ce n'est pas que l'emploi des
fonds ne soit très-sagement réglé, car on n'achète que des manuscrits inédits ou
présentant un intérêt véritable soit par leur âge, soit par leurs variantes, ce qui
est une mesure excellente, et les prix sont vivement débattus avec les vendeurs;
mais ces sortes de raretés ont presque toujours une valeur fictive très-élevée : la
concurrence est redoutable, parce qu'elle part d'amateurs riches, que la biblio-
manie, comme toutes les passions, rend généreux. On paie cher pour n'avoir sou-
vent qu'un très-petit nombre d'ouvrages. Il y aurait donc profit à chercher, à côté
des achats, un moyen, moins dispendieux que les achats même, d'enrichir le
dépôt; or, nous possédons, dans une proportion vraiment surprenante, des docu-
ments que l'Europe nous envie; offrons aux étrangers, à charge d'échange, les
648 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
copies exactes de celles de nos richesses qui peuvent éveiller leur curiosité, flatter
leur orgueil national, compléter leurs collections. Les villes de la province ont
des manuscrits uniques, de précieuses lettres d'écrivains, de savants, de rois et de
princes, de grands personnages historiques; elles ont des archives qui renferment
des documents de nature à intéresser la France entière; qu'on leur en demande
des duplicata : on tient sous la main, pour s'acquitter envers elles, une monnaie
toute prête, qui n'apportera au budget aucune charge nouvelle ; je veux parler
des livres provenant des souscriptions, et des publications du gouvernement. Que
l'état se montre généreux envers les villes, mais que les villes à leur tour s'acquit-
tent envers l'état. Un système de copies, dans les grandes bibliothèques de l'Eu-
rope, a été organisé avec succès, pour les collections musicales du Conservatoire,
par le bibliothécaire de cet établissement, M. Bottée de Toulmon, dont le zèle est
d'autant plus louable qu'il remplit depuis quinze ans ses fonctions à titre gratuit.
La bibliothèque du Jardin des Plantes, cette bibliothèque, véritable modèle d'ordre
et de belle tenue, grâce aux bons soins de M. Jules Desnoyers, échange les An-
nales du Muséum contre les publications du même genre qui sont faites par les
plus célèbres sociétés savantes de l'Europe, et elle doit à cette mesure une collec-
tion vraiment unique de livres étrangers. Pourquoi n'appliquerait-on pas ce sys-
tème à la Bibliothèque du roi, non-seulement pour les manuscrits, mais même pour
obtenir des imprimés? En régularisant la répartition des ouvrages provenant des sous-
criptions ou publiés aux frais de l'état, on arriverait, sans aucun doute, aux résul-
tats les plus satisfaisants. Ne serait-ce point d'ailleurs une amélioration véritable
que de donner aux villes, d'après une règle fixe, et comme prime d'encourage-
ment, ce qui se donne trop souvent aux individus à titre de faveur personnelle?
Lorsque Louis XIV régnait sur la France et que Colbert et Louvois étaient ses
ministres, les ambassadeurs avaient mission de s'enquérir, sans éveiller toutefois
la susceptibilité jalouse des peuples amis, de tout ce qui pouvait contribuer à
enrichir nos dépôts littéraires. Lors de l'établissement des interprètes orientaux,
il leur fut ordonné d'envoyer, soit en original, soit en copie, soit en traduction,
tout ce qu'ils pourraient rassembler d'écrivains arabes, turcs, persans, etc. Les
grandes associations commerciales, les missionnaires, rivalisaient de zèle et de
désintéressement avec les agents diplomatiques; mais, en comparant ce qui se
faisait autrefois et ce qui se fait de nos jours, on serait parfois tenté de croire que
la science a cessé de compter parmi les grands intérêts du pays.
Il nous reste, pour compléter la revue des annexes de la Bibliothèque royale,
à parler du dépôt des estampes et du dépôt des cartes et plans. Le dépôt des
estampes, comme la collection des antiques, est avant tout du domaiue de l'art.
Le service, l'entretien de ce dépôt, ne soulèvent aucune objection; mais il n'en
est pas de même de l'emplacement, et l'exiguïté du local a plus d'une fois provo-
qué les plaintes des travailleurs. On a émis le vœu que le cabinet des estampes
fût annexé soit au Musée du Louvre, dont il est, pour ainsi dire, la contre-partie,
soit à l'École des Beaux-Arts, et que, cette réunion une fois opérée, on y adjoignît
une bibliothèque spéciale. Cette idée vaut bien qu'on l'examine, car, dans l'ad-
ministration des sciences ou des arts, spécialiser et simplifier sera toujours un
progrès. On peut appliquer la même remarque à la section des cartes et plans,
attendu que, si ce dépôt n'a point reçu tous les développements que semblait pro-
mettre l'ordonnance du 50 mars 1828, c'est uniquement au morcellement des
diverses collections du même genre qu'il faut s'en prendre. En effet, on devait y
LES BIBLIOTHEQUES PUBLIQUES. 649
réunir tout ce qui concerne la géographie, la statistique, les voyages; mais ce
projet, d'une incontestable utilité pratique, n'a point été suivi, et des documents
statistiques, topographiques, hydrographiques, historiques, d'un prix infini, sont
restés éparpillés dans les archives des divers ministères. Il est juste de reconnaître
que des motifs graves et la raison d'état s'opposent à ce que le public soit admis
dans ces dépôts importants; mais pourquoi les pièces qui n'intéressent aujour-
d'hui que la science ou les études historiques ne seraient-elles point rendues
accessibles aux travailleurs sérieux? Pourquoi donc ouvrira tout venant la Biblio-
thèque et ses précieux dépôts avec une libéralité qui va jusqu'à en compromettre
l'existence, et, de l'autre, enfermer certaines collections d'un intérêt général,
comme les jaloux des poêles classiques de Rome enfermaient leur maîtresse, sous
une triple porte d'airain ? Ne serait-ce point que le hasard a trop souvent jus-
qu'ici présidé au gouvernement des livres ?
III.
Nous arrivons maintenant à la section des imprimés, à la partie la plus usuelle
de la Bibliothèque, à celle qui intéresse toutes les classes de lecteurs. Cette sec-
tion, la plus fréquentée de toutes, est aussi celle qui jusqu'à ce jour a laissé le
plus à désirer sous le rapport de l'ordre et du service. On ne trouve rien à la
Bibliothèque du roi : le mot est devenu proverbial, et il est permis d'affirmer sans
exagération qu'on peut s'estimer heureux quand, sur dix ouvrages dont on a fait
la demande, on réussit à en obtenir quatre. Dans quelques sections même, on doit
renoncer complètement à demander, certain qu'on est à l'avance que le bulletin
expédié pour les recherches du bureau des conservateurs reviendra chargé de
cette apostille désespérante : N'est pas en place. Cette situation a donné lieu à
des réclamations fort vives de la part des habitués. L'administration supérieure
elle-même a sanctionné ces plaintes du public, et on lit dans le rapport au roi qui
précède l'ordonnance de 1839 que tous les désordres et tous les abus se sont intro-
duits dans le régime de ce vaste établissement; que, malgré les ordonnances de
1828 et de 1832, les abus n'ont pas été détruits, et que Y accumulation même des
richesses a plongé la Bibliothèque royale dans un désordre progressif. Nous de-
vons ajouter qu'on aurait tort de faire peser sur l'administration actuelle toute
la responsabilité d'un tel état de choses. Le mal date de loin ; il faut en chercher la
première cause dans l'absence complète de classement méthodique au moment
des nombreux dépôts opérés par suite de la révolution, et l'on peut dire qu'après
de longues années les livres sont restés dans le désordre et l'anarchie de la ter-
reur.
Dans toute bibliothèque régulièrement organisée, on dispose d'ordinaire l'ar-
rangement matériel d'après l'ordre indiqué par les bibliographes et la logique.
L'Écriture sainte ouvre la série; c'est Dieu, l'éternel Alpha, qu'on trouve au point
de départ. Après les livres de Dieu, les livres des hommes qui traitent de Dieu dans
ses rapports avec l'humanité, des devoirs de l'homme envers l'auteur de toutes
choses, c'est-à-dire les livres de théologie ; puis les livres de prières, la liturgie;
puis, après la science des lois divines, la science des lois humaines, la politique,
le droit, etc. Tout s'enchaîne et se déduit de la sorte ; on ne peut s'égarer, car on
650 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
marche appuyé sur une méthode, une idée. Ici, par malheur, le hasard a remplacé
la méthode. Une seule partie, celle qui est antérieure à la révolution, est très-bien
rangée; elle comprend, avec les intercalations, environ deux cent mille volumes,
et comme elle se trouve au premier étage, dans les salles accessibles au public,
elle peut donner aux visiteurs illustres une impression très-favorable. Quant aux
six ou sept cent mille volumes qui restent, malgré quelques tentatives de range-
ment, ils sont à peu près dans le chaos. En effet, au rez-de-chaussée, nous trou-
vons : 1° les grands papiers, 2° les livres sur vélin, 3° les pièces sur l'histoire
de France, A0 les journaux de la révolution, 5° les périodiques. — Au premier
comble, nous trouvons des livres nouveaux (qu'est-ce que des livres nouveaux ?)
et quelques fonds de bibliothèque acquis en masse, tels que ceux de Falconnet,
de Langlès. — Dans le deuxième comble, nous trouvons les livres provenant de
diverses bibliothèques monastiques, telles que Saint-Germain-des-Prés, Saint-
Sulpice, etc.; les papiers de la police de Paris de 1750 à 1780; de grandes col-
lections historiques, par exemple un recueil considérable sur l'histoire du Noyon-
nais ; des recueils sur le magnétisme et sur les jésuites; une grande quantité de
brochures sur les hommes célèbres ; une collection de musique. Les brochures
sont rangées à part; mais qu'entend-on par brochures? Combien faut-il qu'un
imprimé ait de pages pour qu'il soit brochure ou livre? Les brochures sont uni-
quement classées par ordre alphabétique ; il suffit donc, sur les bulletins de de-
mande, de transposer un mot dans l'énoncé du titre pour qu'il devienne impossible
de trouver. Dans telle section de l'histoire, on a adopté l'ordre chronologique;
dans telle autre, l'ordre alphabétique. Comment se reconnaître dans cette con-
fusion? Au lieu de reprocher aux employés de ne trouver que rarement, ne
serait-il pas plus juste de les féliciter de trouver quelquefois? Ajoutons que l'in-
certitude de ces employés eux-mêmes est si grande, que quelques-uns portent le
nombre des volumes a douze cent mille, tandis que d'autres le réduisent à sept
cent mille.
Ce n'est pas tout que le service public ; il y a les acquisitions. Lorsqu'on achète
un volume, il faut d'abord s'assurer qu'il manque, et, comme cette vérification
est toujours difficile et incertaine, il peut arriver qu'on paie fort cher ce qu'on
avait déjà depuis longtemps. Enfin, si des soustractions sont commises, quel moyen
aura-t-on de les constater, et pourra-t-on s'en apercevoir en temps utile (1)?
L'insuffisance du classement matériel, la dispersion sur les points les plus
éloignés des livres appartenant à la même famille bibliographique, voilà donc un
(l)Ilnous est impossible de ne pas appuyer ici nos paroles par un exemple. En énumérant
tout à l'heure les richesses de la Bibliothèque, nous parlions d'une précieuse collection
de musique. Celte collection fut donnée à Louis XIV par le chanoine Brossard, grand-
chantre à la cathédrale de Meaux, à la charge qu'on assurerait à sa nièce une pension via-
gère de 1,200 livres, et le grand roi fut si charmé du legs, qu'il doubla la pension. Or, il
est arrivé, il y a quelques années, qu'un amateur, j'allais me servir d'un autre mot, s'in-
troduisit par abus de confiance au milieu de ce trésor. Il y signala sa présence par des
vides effrayants; mais, comme les pièces, rangées dans des reliures mobiles, n'étaient que
fort imparfaitement inventoriées, comme on les avait déclassées à peu près au hasard, on
ne s'aperçut des soustractions que beaucoup plus tard, et quand déjà l'individu était allé
s'établir au delà de la frontière. On ignorait ce qu'on avait perdu; il fallut, pour la resti-
tution, s'en rapporter à la conscience du voleur, et, afin de mettre les choses en règle, on
lui donna un quitus en échange de quelques volumes insignifiants.
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 651
premier vice dont il est superflu de faire ressortir les conséquences. Une autre
cause de désordre, c'est le manque de catalogue. Cette importante question du
catalogue est pendante depuis cinquante ans, et elle est loin d'être résolue. Qu'a-
t-on fait jusqu'ici pour la résoudre? Les cent cinquante mille volumes antérieurs
à 89 sont fort exactement catalogués, et on en possède l'inventaire imprimé pour
l'Écriture sainte, la théologie, les belles-lettres et le droit. Chaque série porte
pour indication générale une lettre de l'alphabet. A, Écriture sainte, B, liturgie
et conciles, etc., jusqu'à Z. Les livres, dans chaque série, sont classés sous un nu-
méro d'ordre, les numéros se suivent jusqu'à la fin de la série; mais, comme l'a
très-bien expliqué M. Danjou dans l'Exposé succinct d'un nouveau système d'or-
ganisation des bibliothèques publiques, <c les premiers auteurs du catalogue,
n'ayant point prévu l'immense accroissement qu'il devait recevoir, n'y ont laissé
aucune lacune. Si la lettre A, par exemple, contenait cinq mille ouvrages, on a
employé cinq mille numéros, et comme, par suite de la régularité des classifica-
tions, un livre a toujours une place déterminée, il a pu arriver qu'entre les nos 10
et 11, il a fallu insérer cent ouvrages, ce qui a nécessité l'emploi des bis, ter,
quater, et a obligé de multiplier les sous-chiffres, jusqu'à produire, dans le numé-
rotage et dans le catalogue, une confusion inextricable. » Deux cent mille volumes
environ ont été ainsi intercalés, et, pour un grand nombre d'ouvrages, les numéros
surchargés de chiffres additionnels et d'exposants sont devenus de véritables for-
mules algébriques, témoin ce numéro d'ordre :
Z, 2284
2 Z-D
500.
Procéder de la sorte, c'était s'enfoncer chaque jour plus avant dans un labyrinthe
sans issue. On finit par le reconnaître, et, pour couper le mal dans sa racine, on
demanda des crédits supplémentaires. En 1838, une annuité de 15,000 francs
fut affectée pour douze ans aux travaux du catalogue. En 1843, la chambre trouva
sans doute que ces travaux ne marchaient pas assez vite; elle voulut bien, comme
on l'a dit, n'accuser du retard que ce qu'on appelait la parcimonie de la première
allocation, et elle porta l'annuité à 40,000 fr., « espérant, disait le rapporteur,
qu'il serait possible de terminer le catalogue longtemps avant l'expiration des
douze années, et de faire ainsi profiter plus promptement la Bibliothèque des avan-
tages qui y sont attachés. » Les crédits ont encore six années à courir; dans six
ans, on aura dépensé une somme totale de 345,000 fr. ; cette somme épuisée,
aura-ton enfin le catalogue? Quelques bibliographes pessimistes commencent à
désespérer, et la marche suivie jusqu'à ce jour a été de leur part l'objet de di-
verses critiques. En commençant, disent-ils, par recopier, pour toute la partie
déjà cataloguée, les anciens inventaires, au lieu d'opérer sur les livres même, on
a indiqué des livres perdus depuis longtemps, et chacun sait par expérience que
le nombre en est considérable. On a de plus reproduit de singulières bévues, et
les erreurs étaient si grandes, qu'on assure que près de trois cent mille cartes ont
été mises au pilon. Ce premier travail terminé, on s'e6t aperçu que, pour arriver
à l'exactitude, il fallait vérifier sur les ouvrées même, et comme cette vérification
était très-difficile, pour ne pas dire impossible, on a recommencé à nouveaux
frais en opérant sur les livres. Le travail languit faute de direction suffisante ;
652 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
tandis qu'on inventorie les ouvrages anciens, on laisse les ouvrages nouveaux
s'enlasser au hasard, et, au train dont vont les choses, il restera toujours pour
les acquisitions annuelles et le produit du dépôt légal un arriéré de cent mille vo-
lumes; de plus, quand toutes les cartes auront été relevées, on n'aura encore
qu'un inventaire, et il faudra recommencer de nouveau l'œuvre la plus difficile,
la plus importante, la table méthodique; car le catalogue alphabétique, qui peut
satisfaire à certains besoins du service , est tout à fait insuffisant pour les recher-
ches sérieuses.
Impatientés de ces retardements, les bibliographes, après avoir fait des critiques,
ont fait des projets. Les uns ont proposé de soumissionner l'entreprise du cata-
logue, ce qui n'était, je pense, qu'une épigramrae détournée. D'autres ont dé-
mandé de fermer le dépôt, d'interdire le prêt, de suspendre les acquisitions, et
de concentrer toutes les ressources du budget, toutes les forces du personnel, sur
le classement matériel et l'inventaire méthodique. Enfin un écrivain tout à fait
spécial, qui réunit à une parfaite connaissance des livres une longue pratique de
la Bibliothèque du roi, M. Danjou, a proposé la rédaction d'une bibliographie uni-
verselle. Cette bibliographie, dressée par un comité d'hommes empruntés à toutes
les spécialités, et, au besoin, à toutes les nations de l'Europe, comprendrait l'in-
dication de tous les écrits publiés depuis l'invention de l'imprimerie; chaque ou-
vrage, dans cet immense répertoire, porterait un numéro d'ordre, et la bibliogra-
phie une fois imprimée, chaque bibliothèque de la France, à commencer par la
Bibliothèque du roi, se trouverait, au moyen d'un récolement général, et par le
simple report du numéro d'ordre sur les volumes, en possession d'un catalogue
tout fait, qui serait en même temps l'inventaire particulier de chaque établisse-
ment, et le plus vaste monument d'érudition littéraire qu'on eût élevé jusqu'à ce
jour. Ce projet peut effrayer, mais M. Danjou établit, dans une série de proposi-
tions fort ingénieuses, que la rédaction de la bibliographie universelle est beau-
coup plus près du possible qu'on ne le croirait au premier abord, et qu'elle serait
plus sûre, peut-être même plus expéditive, que l'exécution du seul catalogue des
imprimés de la rue Richelieu, si l'on s'obstine dans la voie suivie jusqu'à ce
jour.
Est-ce le zèle qui manque aux employés de la Bibliothèque du roi pour mener
à bonne fin cette œuvre difficile? Non certes. Il est juste de reconnaître que la
littérature classique y est dignement représentée par M. Naudet, la fine et saine
littérature par M. Magnin, la philologie grecque et orientale par MM. Pilon et
Dubeux; il y a même deux bibliographes, MM. Ravenel et Guichard ; mais, dans
un dépôt encyclopédique comme celui de la rue Richelieu, c'est la spécialité seule
qui fait la capacité. A côté de la littérature, de la philologie, de l'histoire, à côté
de la bibliographie elle-même, il y a la théologie orthodoxe et hétérodoxe, la juris-
prudence française et étrangère, la philosophie, les sciences naturelles et les sciences
exactes, la médecine, l'agriculture, les arts, etc., et cependant on ne trouve dans'
le conservatoire ni un théologien, ni un jurisconsulte, ni un philosophe, ni un
naturaliste, ni un chimiste, ni un physicien, ni un agronome. Les classifications
forment une des parties les plus importantes des sciences, les monographies se
multiplient jusqu'à la confusion; est-il possible, nous le demandons, d'assigner
aux livres scientifiques la place qui leur appartient, quand on est étranger à la
connaissance des systèmes et des classifications sur lesquels repose la science?
Est-il possible, pour les acquisitions, de choisir avec connaissance de cause entre
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 653
tel et tel ouvrage, quand on est étranger à la spécialité qui en fait le sujet? L'or-
dre, dans un établissement de ce genre, c'est, nous le répétons, la spécialité dans
le personnel et dans la classification, et cependant MM. les conservateurs, dans la
seconde de leurs lettres adressées en 1839 à M. le ministre de l'instruction
publique, déclaraient « que des difficultés matérielles, insurmontables, s'opposent
au morcellement des matières que la division d'une grande bibliothèque, telle que
la Bibliothèque royale, en sections séparées n'est qu'une chimère, » et qu'il faut,
conformément au règlement de 1828, que « tous les employés, dans leurs dépôts
respectifs, s'occupent exclusivement et sans distinction de tout ce qui concerne le
service. » Autant vaudrait leur demander la science universelle. Mais, pour se
montrer aussi exigeant, quelle position leur a-t-on faite jusqu'ici? Les hauts fonc-
tionnaires étant pris pour la plupart en dehors du personnel actif et de la hiérar-
chie de la Bibliothèque, chacun voit devant soi une barrière infranchissable. Les
auxiliaires qui espèrent 1,200 francs après vingt ans de service, les surnumé-
raires qui ne gagnent rien, et les aspirants surnuméraires, c'est-à-dire d'honnêtes
jeunes gens qui aspirent à ne rien gagner, après s'être laissé prendre aux amorces
de la science, sentent vite le découragement éteindre leur vocation; ceux qui ont
conscience de leur valeur ne cherchent point leur avenir de ce côté, et souvent ils
quittent la Bibliothèque au moment même où ils commençaient à la connaître, et
d'autant plus volontiers que le service est fatigant à l'excès, car le nombre des
lecteurs s'est élevé depuis quinze ans de cent cinquante environ à quatre cents,
terme moyen, par séance. Du reste, on aurait tort de conclure de là que le niveau
de l'instruction s'élève en proportion des liseurs, et il suffit d'une visite à la Bi-
bliothèque du roi pour constater que le nombre des oisifs, des ignorants ou des
maniaques l'emporte, et de beaucoup, sur le nombre des travailleurs sérieux. Il y
a là toute une population d'habitués malheureux qui ont quitté pour la littérature
les occupations positives, et qui, trompés comme Eve par le démon de la curiosité
et de l'orgueil, sont tombés comme elle en touchant à l'arbre de la science, ce qui
tendrait à prouver que la lumière perd souvent en éclat ce qu'elle gagne en diffu-
sion, et que les bibliothèques, comme toutes les choses de ce monde, entraînent
avec elles plus d'un abus, car elles multiplient les faux savants (l), elles encoura-
gent une sorte d'oisiveté laborieuse plus fatale à certaines natures que le repos et
la réflexion, elles favorisent la production hâtive et toujours croissante des livres;
et par la facilité de trouver les outils, le métier, dans l'histoire, dans les sciences,
plus encore que dans la littérature, tend chaque jour à se substituer au travail
sérieux, à la recherche originale, aux libres inspirations. La théologie est morte
étouffée sous la glose; l'érudition, dans la philosophie, tue l'idée; l'abus des livres
peut tuer la science.
Eu insistant plus longuement sur le détail, il nous serait facile de trouver encore
plus d'une objection, plus d'une critique; nous ne nous arrêterons pas plus long-
(1) On cite, touchant l'ignorance de certains habitués, des anecdotes tout à fait caracté-
ristiques : ainsi, par exemple, on demande les Tables de Moïse, d'après celles du mont
Sina'i; un livre sur tout ce qu'il y a de plus intéressant au inonde ; Homère, poème d'.J-
chille, le philosophe le plus ancien; Biographie du sortilège, par Ducange. Du reste, il
faut ajouter que certains employés sont tout à fait dignes de ee publie; on en a vu. même
parmi les dignitaires, chercher Jansunius au mol Senius d'abord, et ensuite au mot Jean.
Nous pourrions multiplier à l'infini ces exemples; mais peut être trouvera-t-on que c'est
déjà trop de puérilités.
TOME I. Vô
654 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
temps cependant, car nous croyons, par ce qui précède, avoir suffisamment dé-
montré la nécessité d'une réforme. Seulement cette réforme ne sera possible, et
ici nous ne faisons que répéter l'opinion des hommes les plus compétents, que le
jour où l'on aura établi dans le classement et la distribution matérielle des divi-
sions, non pas fictives, mais rationnelles et basées sur l'ordre logique des sciences.
Pour arriver à ce résultat, il faut, avant tout, des hommes compétents dans chaque
branche de nos connaissances : l'adjonction des spécialités, tel serait donc le der-
nier mot de cette réforme bibliographique.
IV.
Nous connaissons maintenant, autant du moins que peut le permettre l'immen-
sité du dépôt, les quatre départements qui composent la Bibliothèque du roi. Nous
avons vu sur quels points portaient surtout les difficultés, les embarras ; il nous
reste à donner quelques détails sur l'organisation administrative, les débats sou-
levés par la reconstruction de la Bibliothèque et les projets de translation. Voyons
d'abord l'organisation administrative.
Sous l'ancienne monarchie, le gouvernement de cette riche collection était absolu
comme celui du pays; les emplois subalternes étaient seuls accessibles anx savants,
et la charge la plus importante, celle de bibliothécaire, se transmettait comme un
héritage dans certaines familles privilégiées. Il arriva même un jour que cette
charge fut confiée à un enfant de huit ans, l'abbé de Louvois. La révolution coupa
court à cet abus. En 1796, la convention établit l'administration de la Biblio-
thèque sur des bases nouvelles ; elle créa un conservatoire de huit membres, dont
deux pour les imprimés, trois pour les manuscrits, deux pour les antiques, mé-
dailles et pierres gravées, un pour les estampes. En cas de vacances par suite de
décès ou de démissions, les conservateurs, en vertu du nouveau décret, nommaient
eux-mêmes leurs collègues, et chacun d'eux choisissait dans sa section les em-
ployés qu'il jugeait aptes au service. De plus, le conservatoire élisait chaque année
un directeur temporaire, dont les fonctions se bornaient à surveiller l'exécution
des règlements, à présider aux délibérations. Placés de la sorte en dehors de toute
préoccupation politique et ne relevant que d'eux-mêmes, ces conservateurs étaient
quittes envers le pouvoir quand ils avaient justifié de l'emploi des fonds ; en retour
de leur science et de leurs soins, la république leur allouait 6,000 francs et un
logement dans les combles.
L'indépendance que la convention avait faite au conservatoire porta ombrage
à Napoléon, qui d'ailleurs n'était point parfaitement satisfait du service. Il songea
un instant à créer un directeur général des bibliothèques, et à confier cette place
à M. de Chateaubriand, car en ce moment l'illustre écrivain n'avait point encore
rétracté sa dédicace au premier consul. Ce projet n'eut point de suite; mais Na-
poléon improvisa dans le conservatoire un 18 brumaire, et nomma un dictateur
qu'il choisit, du reste, parmi les conservateurs eux-mêmes. Monté sur le faîte, le
dictateur, comme le héros de Corneille, aspira vite à descendre, et après un mois
d'exercice il abdiqua sa dignité ; car il avait reconnu sans doute que ce n'est point
chose facile, même au plus habile, que de gouverner des savants. Napoléon alors
eut recours à un moyen terme : il se réserva le droit, soit d'approuver les élec-
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 6555
tions faites par le conservatoire, soit de choisir parmi trois candidats qui lui
seraient présentés. La restauration laissa longtemps les choses dans le même état,
en se préoccupant toutefois, lorsqu'il s'agissait de choix nouveaux, de l'opinion
des candidats plutôt que de leur science. En 1828, M. de Marlignac, dans des vues
d'économie, réduisit de moitié le nombre des conservateurs. Cette mesure, qui
allégeait le budget de la Bibliothèque d'une somme de 24,000 francs, fut approu-
vée par les personnes qui, à tort ou à raison, classent les conservateurs parmi les
sinécuristes. Après la révolution de juillet, l'ordonnance du 1er novembre 1832
rétablit les quatre places supprimées; le conservatoire garda la faculté de se
recruter par voie d'élection, sauf l'approbation ministérielle; de plus, la même
ordonnance institua un directeur pris parmi les administrateurs de la Bibliothèque
présenté par eux, et nommé pour cinq ans par le ministre, et elle donna place
dans le conservatoire aux conservateurs-adjoints créés par l'ordonnance de 1828.
Ce n'était là qu'un vain formalisme bureaucratique, une réorganisation insuffisante,
et le rapport administratif qui l'avait provoquée, tout en cherchant à en faire res-
sortir les avantages, en signalait encore les inconvénients, comme on le voit par
cette phrase significative : « Si c'est le propre des administrations collectives
d'écarter en général de toute participation à leurs affaires des hommes supérieurs
dont la nomination est presque un coup d'état, et que l'autorité seule pourrait
leur imposer, il y a du moins certitude avec elles qu'elles ne feront jamais de ces
choix honteux que la faveur personnelle et une lâche considération du moment
dictent quelquefois aux gouvernements. » Nous ne chercherons pas si depuis 1832
le conservatoire a fait participer à ses affaires des hommes supérieurs, mais on
peut à coup sûr lui reprocher de n'avoir point cherché des hommes spéciaux.
La réorganisation du personnel devait, on le croyait du moins en 1832, amener
dans un temps très-rapproché de notables améliorations, et répondre à tous les
besoins. Le public attendit avec confiance. On espéra des catalogues, les catalo-
gues furent ajournés. On espéra qu'en demandant des livres on pourrait les
obtenir : les années s'écoulèrent; le public attendit toujours et se plaignit de nou-
veau. L'administration de la Bibliothèque alors s'excusa sur l'insuffisance de ses
ressources, et réclama des crédits supplémentaires : les crédits furent votés. On
arriva ainsi en 1839, et, à cette date, M. le ministre de l'instruction publique
jugea fort sagement que, malgré tout ce qu'on avait fait, il restait encore bien des
choses à faire. Enfin, le 22 février 1839, parut une ordonnance qui réorganisait
la Bibliothèque sur des bases nouvelles. Excellente dans l'intention, quoique très-
incomplète dans le détail, cette ordonnance remédiait cependant à de nombreux
abus. Au conservatoire, qui n'a qu'une responsabilité collective et abstraite, elle
substituait un chef suprême chargé d'une surveillance administrative, un chef per-
sonnellement responsable, et par là même placé dans l'impossibilité de continuer
le désordre qui jusque-là ne retombait sur personne; elle créait dans l'adminis-
tration supérieure des spécialités positives, et posait pour principe que les cinq
classes de l'Institut seraient toujours représentées dans le conservatoire ; elle créait
également des spécialités dans les emplois subalternes; enfin elle améliorait d'une
façon notable la situation des employés. Malheureusement, elle avait contre elle
de fortes apparences d'illégalité, en ce qu'elle bouleversait la loi de l'an iv, et
celte loi, ainsi que le disait en 1832 M. Hippolyle Royer-Collard, chef de la divi-
sion des lettres, dans son rapport à M. Guizot, cette loi ne peut être changée par
une ordonnance que dans les mesures administratives et réglementaires que près-
656 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
crivent certains articles de son texte. Ce Qui est véritablement légal, par consé-
quent ce qui ne peut être modifié que par une loi, c'est la partie organique, ce
qui est relatif au pouvoir du conservatoire, à sa constitution, à ses attributions,
et c'est précisément sur ce point que portait la réforme. Ce côté vulnérable ne
pouvait échapper à la sagacité de MM. les conservateurs. L'administration de la
rue Richelieu répondit par un manifeste très-vif à l'ordonnance ministérielle (.1),
en concluant toujours sur elle-même par une apologie. Nous ne raconterons
point ici dans le détail toutes les péripéties de cette guerre, et nous nous bor-
nerons, en constatant tout simplement les faits administratifs, à dire sans com-
mentaire que l'ordonnance de M. de Salvandy fut rapportée la même année par
M. Villemain, qui remit en vigueur, sauf quelques légères modifications, le régime
de 1832.
Voilà donc, en remontant à moins de vingt ans dans le passé, quatre révolu-
tions, contre-révolutions et coups d'état qui s'accomplissent dans l'administration
de la Bibliothèque, et, malgré tant d'essais de réforme, on trouve à grand'peine
quelques améliorations appréciables pour le public. La même incertitude a régné
jusqu'ici dans la question du déplacement, et l'histoire des utopies architectoni-
ques qui ont été faites à ce sujet demanderait à elle seule plusieurs pages. La dis-
cussion, qui s'agitait déjà en 1787, fut reprise en l'an ix, ranimée de nouveau
vers 1810, ajournée comme toujours, et reprise dans les dernières années de !a
restauration. A celte époque, M. Visconti, architecte de la Bibliothèque, présenta
un plan de restauration générale; ce plan fut approuvé en 1831 par une commis-
sion spéciale, et l'on commença l'année suivante, du côté de ia rue Yivienne, une
galerie dont les travaux furent poussés avec la plus grande activité pendant trois
mois; puis, on les suspendit tout à coup après avoir enfoui cinq cent mille francs
dans les fondations et les premières assises. En 1835, en 1838, en 1841, des com-
missions nouvelles furent nommées pour étudier la question, et elles insistèrent
toutes sur la nécessité d'un déplacement ou tout au moins de la reconstruction. On
s'apprêtait donc à démolir, quand tout à coup la pitié s'éveilia pour les bâtiments
condamnés. Des arguments victorieux furent invoqués en leur faveur, et le mar-
teau des démolisseurs resta fort heureusement suspendu (2).
Bien que le conseil général de la Seine ait nommé récemment une commission
pour étudier le déplacement de la Bibliothèque au point de vue des embellisse-
ments de Paris, c'est-à-dire abstraction faite des intérêts de ce grand dépôt, on
annonce cependant que les plans de M. Visconti seront adoptés, et que l'on se
contentera de consolider et d'agrandir. On a d'ailleurs le récent exemple de
Sainte-Geneviève : 300,000 fr. auraient suffi pour les travaux de réparation ;
on préféra dépenser 1,700,000 fr. pour bâtir à neuf. Aujourd'hui les bâtiments,
qui menaçaient ruine il y a tantôt cinq ans, ont repris comme par enchante-
ment leur solidité. C'est la mythologique histoire d'Éson rajeuni, et les murs
qu'on jugeait trop faibles pour porter les livres des moines sont assez robustes
encore pour soutenir les dortoirs, les cabinets de physique et les livres du collège
Henri IV.
(1) Lettres des conservateurs de la Bibliothèque royale à M. le ministre de l'instruction
publique, in-8°, 1839.
(2) Voir sur cette question un travail de M. le comte de Lnborde : De l'organisation des
Bibliothèques dans Paris, 1845, in-8°;
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 0)7
Quoiqu'on ait tout à craindre quand il s'agit d'embellissements, espérons néan-
moins que le vieux palais de !a rue Richelieu, ce palais illustré par les pinceaux
de Grimaldi Bolognèse et de Romanelli, échappera longtemps encore à celte ruine
qui menace tous les débris vénérables; espérons qu'on sortira enfin de ce provi-
soire si longtemps prolongé qui paralyse, dans le service de la Bibliothèque, toute
espèce d'amélioration ; car à quoi bon ranger et classer aujourd'hui ce qu'un dé-
ménagement doit déranger, déclasser demain? Il importe donc de résoudre au
plus tôt la question du local, et, cette question une fois résolue, il sera facile
d'établir sur de nouvelles bases le classement matériel des livres, de distribuer
dans les grandes divisions et les subdivisions bibliographiques les divers fonds qui
sont restés morcelés jusqu'ici, et qui forment pour ainsi dire autant de dépôts
isolés. On pourra réaliser ainsi dans un seul et même établissement le projet si
éminemment pratique et utile que M. Arago développait à la chambre en 1835. Aux
spécialités dans les classifications, on joindra les spécialités dans le personnel, en
constituant deux catégories trop souvent confondues : d'une part, les hommes de
science, qui, tout en s'occupant de l'ordre et de la direction intérieure, donnent
aux travailleurs sérieux des indications et des conseils ; de l'autre, les hommes de
peine, qui distribuent les livres. Mais comme le travail du bibliothécaire est, avant
tout, un travail d'abnégation, qui ne mène ni à la gloire ni à la fortune, on doit
à ceux qui s'en chargent une position sûre et digne, et c'est là, dans les emplois
secondaires, ce qui a manqué jusqu'ici.
V.
Si de la Bibliothèque du roi nous passions maintenant dans les autres dépôts
lit'éraires de Paris pour les visiter en détail, nous n'aurions que trop souvent
encore l'occasion d<j répéter quelques-unes des observations qu'on vient de lire, et
la comparaison nous fournirait des observations nouvelles. Ainsi le personnel,
insuffisant dans la rue Richelieu, excède dans d'autres bibliothèques les besoins
du service. Les budgets sont surchargés par les traitements d'employés parasites,
et le chilfre total de ces traitements n'est nullement en rapport avec le chitfre des
acquisitions. Les catalogues des manuscrits laissent beaucoup à désirer, et on
n'a en général, pour les imprimés, que des catalogues alphabétiques, ce qui
rend impossible tonte recherche sérieuse sur un sujet donne, et condamne
les travailleurs les plus intrépides à d'inévitables omissions. Il importerait donc,
avant tout, pour l'Arsenal, Sainte-Geneviève, la Hazarine, de publier les cata-
logues des manuscrits, et de rédiger, pour les imprimés, des catalogues métho-
diques.
Le nombre des livres augmente chaque jour à tel point, qu'il est impossible,
dans chaque dépôt, de se tenir au courant suis un surcroît de dépenses considé-
rable. Il faudrait donc que nos diverses bibliothèques limitassent à certaines spé-
cialités leurs acquisitions nouvelles; au lieu de cinq ou six collections morcelées,
où les mêmes ouvrages se répètent, tandis que d autres ne se trouvent nulle part,
on arriverait, après quelques années, à posséder, dans chaque branche des con-
naissances humaines, des collections distinctes et à peu près complètes, non-seule-
688 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
ment pour les livres français, mais pour les livres étrangers, qu'il esl si difficile
de se procurer aujourd'hui.
A côté de la Mazarine, de l'Arsenal, de Sainte-Geneviève, Paris possède une qua-
rantaine d'autres bibliothèques, entretenues aux frais de l'état, dépendantes des
grands centres administratifs, des grands établissements scientifiques, et, pour la
plupart, inaccessibles au public : ne serait-ce pas rendre aux éludes un véritable
service que d'adopter, pour quelques-unes de ces collections, en faveur des tra-
vailleurs sérieux et en s'entounnt des garanties que réclame la conservation des
livres, un mode uniforme d'admission, basé sur certains titres, réglé par certaines
lois fixes, par exemple un système de cartes d'entrée qui, ménagées sagement et
combinées avec quelques séances publiques, éloigneraient les oisifs et les lecteurs
frivoles? Ajoutons qu'à Paris, comme dans la province, il existe un grand nombre
de doubles qui forment un fonds à peu près perdu pour l'élude. Des circulaires
ministérielles ont, à diverses reprises, prescrit le récolement de ces doubles à l'aide
desquels il serait facile, sans aucune charge nouvelle pour le budget, et au moyen
des seuls échanges, d'accroître certains dépôts, et même d'en former de nouveaux.
Par malheur, celte mesure n'a été que très-imparfaitement exécutée; les échanges
n'ont point été faits, et les doubles reposent toujours, en attendant une destina-
tion, sous l'épaisse poussière qui les recouvre depuis le jour où la convention
nationalisa les livres des nobles, des prêtres et des suppliciés.
L'organisation du personnel mérite également de fixer l'attention. Aucune loi
fixe n'a réglé jusqu'ici les conditions de l'admission ou celles de l'avancement. Les
hauts emplois, élevés jusqu'à la dignité de sinécure, sont donnés d'ordinaire à des
hommes recommandables sans doute, mais dont les titres sont rarement spéciaux,
à des hommes qui ont payé leur dette dans d'autres carrières, et qui, pour se
mettre au courant de leur nouvelle tâche, sont parfois obligés de demander l'ini-
tiation à leurs inférieurs. Les employés subalternes, confinés dans un service
d'hommes de peine, et sûrs d'avance de ne jamais franchir une certaine limite, se
laissent gagner par le découragement. Ici, ce sont les bibliothécaires qui nomment
eux-mêmes leurs collègues ; là, c'est l'autorité ministérielle ; en province, c'est le
conseil municipal, sauf l'approbation du ministre. Pourquoi ne point coordonner
entre elles ces administrations morcelées, pour constituer une hiérarchie, un avan-
cement régulier ? La récente ordonnance qui vient de réorganiser les Archives du
royaume pose en principe que les archivistes des départements auront droit d'être
admis dans ce dépôt central. Pourquoi ne pas élendre aux bibliothèques de Paris
la même mesure en faveur des bibliothécaires de la province? Un grand nombre
d'entre eux ont des litres réels : ils prennent leurs devoirs au sérieux ; ils ont
rédigé, publié d'excellents catalogues. Sous ce rapport, on peut le dire, ils sont,
et de beaucoup, en avance sur leurs collègues de la capitale. Quels encourage-
ments ont-ils reçus? Un exemplaire des Eléments de paléographie. Pourquoi les
élèves de l'école des Chartes, qui semblent formés pour les fonctions de bibliothé-
caires, sont-ils exclus en fait de toutes les bibliothèques de Paris? On ne saurait
trop insister sur la nécessité d'élever le niveau de l'instruction dans le personnel
de nos dépôts scientifiques et littéraires. La bibliographie, Vars magna des Alle-
mands, est peu cultivée en France, et, comme on le disait à la chambre en 1838,
les livres, même les plus utiles, courent risque de n'être lus et feuilletés
qu'à de longues années d intervalle, loisqu'il est impossible d'indiquer aux visi-
teurs qui se présentent quels ouvrages doivent être offerts à leurs méditations.
LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. 659
L'instruction que l'état donne aux enfams dans les collèges, aux jeunes gens dans
les facultés, se complète pour les hommes faits par les bibliothèques, et c'est bien
le moins qu'ils y trouvent des guides bienveillants et éclairés.
Cent quatre-vingt-quinze villes en France, parmi lesquelles Carpenlras se place
la première par ordre de date, possèdent des bibliothèques publiques, donnant un
total de deux millions six cent mille volumes, c'est-à-dire un volume pour quinze
habitants, ce qui est, certes, un chiffre restreint, et à côté de ces villes privilégiées
il en reste huit cent vingt deux autres de Irois mille à trenle mille âmes qui ne
possèdent aucune colleclion publique de livres. Il importerait donc de favoriser
d'une part le développement des dépôts déjà fondés, de l'autre la création de bi-
bliothèques nouvelles dans les localités qui en ont été privées jusqu'à ce jour.
Seulement il faudrait prendre avant tout pour point de départ l'instruction pra-
tique et professionnelle. La plupart des collections de la province, formées en
grande partie de la dépouille des couvents, sont trop exclusivement littéraires, et,
dans leur constitution actuelle, elles sont avant tout un cabinet de lecture à l'usage
de quelques membres des sociétés savantes et de quelques professeurs de l'endroit.
Il nous semble qu'au moment où la moralisation des classes laborieuses occupe à
bon droit tous les esprits sérieux, au moment où les villes s'imposent pour l'in-
struction élémentaire de si lourds sacrifices, il y aurait, au point de vue du pro-
grès, un profit véritable à attirer dans les dépôts publics, par l'attrait de lectures
utiles, cette partie de la population, dont les enfants, après avoir fréquenté quel-
ques années les écoles primaires, passent le. reste de leur vie à oublier le peu qu'ils
ont appris. Quelques villes, et le nombre en est malheureusement trop restreint,
après avoir établi des écoles d'adultes, ont complété l'instruction donnée dans ces
écoles en ouvrant le dimanche et le soir des séances publiques dans les bibliothè-
ques communales. Nous avons constaté nous-même les résultats les plus satisfai-
sants au point de vue de l'instruction pratique et au point de vue moral. Le peuple
est avide de lecture, mais il lit au hasard, au rabais, des rapsodies qui l'abêtissent
ou le dépravent. Le parti qu'on peut tirer de cette curiosité instinctive, sous le
rapport de la direction morale et même de la direction politique, n'a point frappé
seulement les administrations municipales de certaines villes; il a éveillé, dans ces
derniers temps, l'attention du clergé, et à Paris comme dans la province il existe
un grand nombre de bibliothèques paroissiales qui louent ou prêtent, en encou-
rageant au besoin les abonnés par des indulgences, des livres dont le catalogue
formerait parfois un étrange appendice à la Bibliothèque bleue.
Le succès qu'ont obtenu ces diverses tentatives montre assez quels résultats
on pourrait attendre d'un meilleur régime appliqué à nos bibliothèques publiques.
Jamais d'ailleurs une telle réforme n'a été plus nécessaire. Le plus important de
ces dépôts, où s'augmente chaque jour la population des oisifs et des simples cu-
rieux, ne livre aujourd'hui qu'au prix de lenteurs fâcheuses ses trésors epars aux
travailleurs sérieux. Rétablir l'ordre dans celles de nos bibliothèques où il est
compromis, ce sera les rendre à leur véritable destination, qui est de faciliter les
recherches du savant, les travaux utiles, et non d'alimenter une curiosité maladive
ou frivole. Il y a longtemps déjà que l'inventaire, le classement et pour ainsi dire
la synthèse des livres préoccupent les hommes qui s'inquiètent du perfectionne-
ment social. Au xvie siècle, Bacon s'effrayait de l'incessante production de l'impri-
merie; en présence des in-folio compactes prodigués par ses contemporains à
l'avide empressement des lecteurs, il s'effrayait de chercher quelques idées au
0()0 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
milieu de tant de mois, quelques vérités au milieu de tant de mensonges, et il de-
mandait qu'on dressât l'inventaire des connaissances et des idées humaines. Cet
inventaire est là sous notre main, c'est le catalogue méthodique de nos bibliothè-
ques. Qu'on l'exécute, et, à côté d'une œuvre administrative excellente, on aura
réalisé la pensée philosophique d'un grand homme.
Charles Louandre.
DU
COMMERCE EXTÉRIEUR
DE LA FRANCE.
i.
Nous n'avons pas dans les travaux de la statistique une confiance aveugle, et
nous sommes loin surtout de les considérer comme le fondement nécessaire des
grandes vérités que l'économie politique enseigne. Les données que ces travaux
fournissent sont en général trop incertaines, trop fugitives, trop variables, pour
qu'on en déduise des règles fixes, et, quand même elles seraient aussi exactes
qu'on le suppose quelquefois, elles n'ont pas ordinairement un rapport assez di-
rect avec les principes généraux que la science cherche à établir Ce n'est pas sur
le terrain mouvant des relevés statistiques que cette science repose; elle s'appuie
sur la base plus solide de l'observation, et c'est dans le développement régulier des
faits historiques, où les effets s'enchaînent avec les causes, qu'elle va chercher ses
exemples et ses leçons. Toutefois, dans un autre ordre d'idées, les travaux statis-
tiques peuvent encore ouvrir une source féconde d'observations. S'ils no révèlent
jamais les grands principes de la science, ils en éclairent du moins l'application
et les confirment quelquefois Ils sont d'ailleurs pour un peuple une sorte de bilan
toujours utile à consulter. C'est à ce titre que le tableau du commerce extérieur,
publié tous les ans par l'administration des douanes, se recommande à l'attention
publique.
Quelques personnes attachent peu d'importance aux relations commerciales qu'un
pays se crée au dehors, prétendant qu'en somme elles sont peu considérables rela-
tivement à la masse des relations créées au dedans. Que le commerce intérieur,
pris dans ses détails et son ensemble, soit toujours la grande affaire d'un peuple,
c'est ce que personne ne sera tenté de nier. S'ensuit-il que le commerce extérieur
662 DU COMMERCE EXTERIEUR
n'ait aucun prix? Quand il ne ferait qu'augmenter d'autant la masse générale des
affaires, il serait encore digne de considéralion à ce seul litre, et ce n'est pas une
augmentation si médiocre que celle qui porte aujourd'hui sur une valeur totale
de 2 milliards 310 millions. Si l'on veut d'ailleurs se faire une juste idée de l'im-
portance réelle de ce commerce, il faut le considérer beaucoup moins en lui-même
que par rapport à l'influence qu'il exerce sur le commerce inlérieur. On ne sait pas
assez combien les relations plus ou moins étendues qu'un pays entretient avec
l'étranger modifient l'organisation de sa propre industrie et sont nécessaires à
l'équilibre de sa constitution économique. Si on y prenait garde, on se montrerait
plus circonspect à hasarder ces mesures restrictives dont on est si facilement pro-
digue. Dans certains cas, le commerce extérieur est au dedans l'unique modérateur
des prix, en ce qu'il peut seul prévenir les monopoles qui les élèvent. Dans d'au-
tres cas, il est la condition nécessaire du développement de certaines industries,
où il introduit la division du travail avec toutes ses conséquences, et qu'il perfec-
tionne en les agrandissant. Renfermée dans les limites d'un seul pays, une industrie
est presque toujours étroite, mesquine, bornée dans ses vues, mal ordonnée dans
ses moyens, d'une organisation chétive, sans élasticité et sans force, et par-dessus
tout écrasée sous le poids de monopoles qui l'amoindrissent et qui l'étouffent. Au
contraire, mise en communication incessante avec le dehors par un échange con-
tinuel de produits, elle s'ordonne en général sur des bases plus larges, elle sim-
plifie ses formes et s'organise mieux en s'étendant.
C'est quand on considère les choses de ce dernier point de vue, que la question
du commerce extérieur s'élève, en se liant aux parties les plus hautes de la science
économique, comme aux plus grands intérêts des peuples. Il est vrai que, pour
l'envisager ainsi, ce ne sont pas tant les relevés de la douane qu'il faut consulter,
au moins dans leurs résultats ordinaires et leurs détails, que certaines faits d'un
autre ordre déduits d'une observation plus large. Au reste, tel n'est pas l'objet que
nous nous proposons en ce moment. Écartant ici toute idée ou toute conception
théorique, nous voulons seulement rappeler les résultats les plus intéressants que
le tableau du commerce extérieur nous offre, et en présenter le résumé ou la sub-
stance, en y mêlant les réflexions que leur examen attentif suggère.
H# INCERTITUDE DES DONNÉES SUR LE COMMERCE EXTÉRIEUR.
Mais d'abord jusqu'à quel point peut-on s'en rapporter aux relevés présentés
par la douane? Quelle confiance méritent ces tableaux de chiffres, en apparence si
rigoureux et si précis ?
C'est une justice à rendre à l'administration, qu'elle apporte dans l'exécution
de sa tâche un soin consciencieux. Ces tableaux du commerce extérieur, qui for-
ment depuis longtemps un beau travail, n'ont guère cessé de s'améliorer tous les
ans. Ils sont à la fois plus circonstanciés qu'ils ne l'étaient, distribués dans un
meilleur ordre et plus complets. Les chiffres y sont groupés de diverses manières,
avec une attention souvent fort délicate, qui épargne au lecteur la peine de rappro-
cher pour comparer. Quant à la sincérité des calculs, elle ne saurait être mise en
doute. Avec cela, il s'en faut bien qu'on doive en accepter les résultats d'une ma-
nière absolue et sans réserve, ni qu'on puisse en tirer toutes les vérités utiles que
DE LA FRANCE. 663
de semblables tableaux paraissent renfermer. C'est qu'il s'y trouve, outre des la-
cunes inévitables, de graves inexactitudes, qui naissent ou de la difficulté des éva-
luations ou du système vicieux qu'on y observe.
Une partie des marchandises importées en France échappe d'abord par la contre-
bande à l'œil vigilant de la douane, qui ne peut en conséquence la faire entrer dans
ses calculs. L'administration s'efforce quelquefois, il est vrai, d'estimer approxima-
tivement la somme des valeurs ainsi dérobées à son contrôle; mais elle ne fait celte
estimation que par conjecture, par hypothèse, et il s'en faut bien qu'on puisse
accepter ses chiffres comme exacts. Quoique l'exportation donne aussi parfois
quelque ouverture à la fraude, c'est surtout sur l'importation qu'elle s'exerce, et
c'est là par conséquent que les lacunes des relevés doivent être fortes. Ainsi, les
résultats généraux sont en ce point entachés d'erreur, et, de plus, l'équilibre
entre l'importation et l'exportation, si tant est que cet équilibre doive exister, est
détruit.
Pour les marchandises déclarées à la douane, les évaluations ne sont guère
moins fautives. A cet égard, l'administration est obligée de s'en rapporter en gé-
néral à des estimations une fois faites, estimations qui n'ont peut être jamais été
parfaitement exactes, et qui, demeurant fixes, alors que toutes les valeurs réelles
sont variables, sont devenues nécessairement fausses avec le temps. C'est le tarif
arrêté par une ordonnance de 1826 qui sert encore de règle et que l'administration
prend tous les ans pour base de ses calculs. Combien de fois, et dans quelle me-
sure, les valeurs des cboses n'ont-elles pas changé depuis celte époque, quelques-
unes en plus, la plupart en moins ! Il est bien vrai, d'ailleurs, que, pour un grand
nombre de marchandises, l'estimation officielle n'a été juste en aucun temps.
Prenons pour exemple l'un des plus importants de nos produits agricoles, les
vins. Dans les états de la douane, ceux de nos vins qui sont expédiés par la fron-
tière du sud-est, pour la Sardaigne ou pour la Suisse, sont portés en compte à
raison de 20 et 21 centimes le litre. Qui croira jamais que la masse des vins
exportés de France pour ces deux pays ait pu, depuis 1826, ressortir à un tel
prix? On en trouve à ce taux dans les campagnes du midi de la France et même
à un taux plus bas; mais ils sont en général consommés sur place et ne s'expor-
tent guère, même pour un pays voisin. Quant aux vins expédiés en Belgique et en
Angleterre, ils sont estimés en masse, pour le premier de ces pays, à «47 centimes
le litre, et pour le second à 1 franc 68 centimes, estimations qui, bien que fort
supérieures à la précédente, paraîtront encore au-dessous des prix réels, si l'on
considère que la Belgique, où le vin est en général une boisson de luxe, n'en con-
somme guère de médiocre, et que l'Angleterre, où ce produit esl en outre frappé
de droits exorbitants, s'attache exclusivement à nos meilleurs crus.
Une autre cause d'erreur, plus grave peut-être que les précédentes, quoiqu'elle
passe généralement inaperçue, c'est que les marchandises d'exportation sont esti-
mées au départ et les marchandises d'importation à l'arrivée, c'est-à-dire, les
premières à peu près au prix de fabrique, et les autres avec la surcharge de tous
les frais du voyage qu'elles ont dû faire et du bénéfice de l'expéditeur. Quand la
théorie de la balance du commerce, cette vieille chimère à laquelle un certain
nombre d'esprits rétifs s'attachent encore , serait aussi vraie qu'elle est fausse,
cette seule considération infirmerait tous les calculs sur lesquels on prétend l'as-
seoir. Il résulte, en effet, de là que, dans toute expédition faite au dehors, et par-
ticulièrement par mer, la valeur estimative des retours excède nécessairement
664 DU COMMERCE EXTÉRIEUR
celle des envois, que par conséquent la somme officielle des importations faites
par un pays est et doit toujours être fort supérieure à celle de ses exportations :
d'où il suit qu'au regard des théoriciens de la balance tous les peuples du monde
qui font le commerce avec l'étranger se ruinent (1). Heureusement pour l'honneur
de cette théorie, et pour la tranquillité de ceux qui la professent, la contrebande
vient, en dérobant aux relevés de la douane une grande partie des valeurs d'im-
portation, rétablir dans une certaine mesure l'équilibre; autrement, l'effrayante
disproportion qu'ils y remarqueraient sans cesse troublerait à coup sûr le repos
de leurs nuits.
Malgré la contrebande, toutefois, et la lacune qu'elle produit dans les états
officiels, la différence en faveur des importations subsiste encore presque partout,
tant est grande l'inexactitude qui résulte de la méthode de calcul que nous venons
de signaler. C'est ainsi que, pour la France en particulier, la somme totale des
importations durant la période des cinq années 1810 à 1844 excède de 539 mil-
lions la somme totale des exportations.
On voit donc que les chiffres fournis par la douane, si rigoureux et si précis
qu'ils paraissent, ne sont rien moins que des guides sûrs. Aussi ne faut-il pas les
regarder comme des données absolues , mais seulement comme des indications
relatives pouvant servir d'objets de comparaison d'une année à l'autre, en obser-
vant en outre que, sauf quelques cas particuliers, on ne doit pas s'arrêter à de
faibles différences, mais prendre les choses d'un peu haut.
III. DU COMMERCE EXTÉRIEUR DEPUIS 4 850. RÉSULTATS GÉNÉRAUX.
Considérons d'abord le commerce extérieur de la France durant les quinze
années qui se sont écoulées depuis et y compris 1850. Il ne peut être question,
quand on embrasse un si long intervalle de temps, que de comparer les résultats
généraux; mais ces résultats ne sont ni les moins intéressants ni les moins sûrs.
Ils témoignent suffisamment d'ailleurs, et beaucoup mieux que ne feraient même
les détails, des progrès du pays dans le développement de ses relations extérieures,
et de la continuité de ces progrès m ilgré quelques variations accidentelles. Ajou-
tons que, si les étals de la douane recèlent effectivement quelques grandes vérités,
c'est particulièrement dans les résultats généraux qu'on peut les rencontrer.
(1) Supposez un navire qui parte du Havre pour la Martinique avec une cargaison de
marchandises françaises estimées valoir 150, 00 francs. Le irel pour l'aller et ie retour
est de 20,000 fr. ; nous supposons pour le bénéfice de l'expéditeur, commission compris*;,
20 000 fr.; celle cargaison sera doue vendue à la Martinique au prix de 100,000 fr. Du
montant intégral de celte somme, on achète dans la colonie des sucres pour le r< tour. Le
bénéfice de ce retour sera, par hypothèse, de 10,000 fr., c'est-à-dire que les sucres vau-
dront à l'arrivée en France ï200,000 fr. Si les évaluations de la douane sont exactes, au
départ aussi bien qu'à l'arrivée, elle a dû porter d'une part, à la colonne des exportations,
1 "0,000 fr. ; de l'autre, à la colonne des imporiations, 200 000 fr. Au dire des partisans
de la balance, la France est, dans ce cas, en perle de 50,000 fr., et un tel commerce la
ruine. Le fait est cependant qu'elie n'a effectué qu'un simple échange de marchandises,
sans verser au dehors une seule obole en numéraire.
DE LA FRANCS.
660
Voici d'abord les tableaux. Ils sont divisés en trois périodes de cinq années
chacune.
PREMIÈRE PÉRIODE.
ANNEES.
IMPORTATION.
EXPORTATION.
TOTAL.
Millions.
Millions.
Millions.
1830
638
573
1,211
1831
513
618
1 151
1832
635
696
1,549
1833
095
706
1,459
1854
720
715
1,455
5,217
5.568
6 585
Moyenne des cinq années.
6 Î3
673
1,517
DEUXIEME PERIODE.
ANNEES.
1835
1856
1857
1838
1839
Total.
Moyenne des cinq années.
IMPORTATION.
EXPORTATION
Millions.
Millions.
701
854
906
961
808
758
937
956
947
1,003
. 4.559
4,512
871
902
TOTAL.
Millions.
1 ,595
1,867
1,566
1,895
1,950
8,871
1,774
TROISIEME PERIODE.
ANNEES.
1840
1841
1842
1845
1834
Total 5,695
IMPORTATION.
EXPORTATION
Millions.
Millions.
1 ,052
1,011
1.121
1,066
1,142
940
1,187
992
1,195
1,147
Moyenne des cinq années.
1,159
5,156
1,051
TOTAL.
Millions.
2.005
2.187
2.082
2.179
2,340
10,851
2,170
Cherchons dans ces tableaux ce qu'ils enseignent.
Malgré les entraves dont notre commerce extérieur est chargé, on voit qu'il n'a
pas laissé de s'accroître d'année en année, à la faveur de la paix profonde dont
nous jouissons, et grâce au besoin que les peuples éprouvent de plus en plus de
se communiquer. La progression ascendante a été même assez rapide. Du chiffre
de 1,211 millions , où il était en 1850, ce commerce s'est élevé, en IX', {. •»
2,540 millions, c'est-à-dire qu'il a été presque doublé en quinze ans. On serait
tenté de croire, en effet, qu'une série de qnin/.e années suffit pour doubler l'im-
portance de nos relations avec le dehors, si l'on ne considérai! que Tannée 1830
qui ouvre cette série, affectée dans les derniers mois par la révolution politique
666 DU COMMERCE EXTERIEUR
qui signala cette époque, fut inférieure dans son ensemble à l'année 1829 (1).
Acceptant toutefois comme juste cette comparaison entre la première et la der-
nière année de la série, nous trouvons que l'augmentation de l'une sur l'autre est
de 1,129 millions, lesquels, répartis sur quatorze années, donnent une augmen-
tation moyenne de 80 millions par an.
Ce mouvement ascendant de notre commerce extérieur est pourtant marqué,
dans le cours des quinze années que nous parcourons, par quelques temps d'arrêt,
et même par quelques pas rétrogrades : ainsi, en 1831, 1834, 1837 et 1842;
mais ces exceptions n'infirment point la règle, car il est facile de les expliquer,
les unes après les autres, par des causes accidentelles, étrangères au mouvement
commercial proprement dit L'année 1831 se ressentit, comme on sait, de la com-
motion politique de 1830, dont elle porta, financièrement parlant, tout le poids.
L'année 1834 vit naître et expirer la dernière grande émeute que l'émotion
populaire, résultat de ce grand événement, ait enfantée. En 1 837, le monde com-
mercial fut ébranlé, depuis Washington jusqu'à Vienne, par la lutte du président
Jackson contre la banque des Ëtats-Unis, et par la déroute générale des banques
américaines. Enfin, c'est en 1842 que le changement du tarif des États-Unis ferma
brusquement l'accès de ce pays à une masse considérable de nos marchandises.
Au reste, à quelque cause que l'on attribue ces temps d'arrêt, ils sont encore
aujourd'hui fort regrettables , car il ne nous paraît pas qu'ils aient été suffisam-
ment compensés par des accroissements extraordinaires dans les années suivantes;
mais on voit du moins qu'ils ne troublent pas d'une manière essentielle la loi
générale du mouvement.
Il y a des conséquences d'un autre ordre, conséquences plus étranges ou plus
inattendues, à tirer de ces tableaux.
Des trois périodes dans lesquelles nos quinze années se divisent, la dernière a
été sans contredit la plus heureuse et la plus calme. Sauf le cri de guerre un
instant poussé en 1840, et dont le monde financier n'a été que faiblement ému,
aucun de ces accidents graves qui déterminent les crises commerciales n'a tra-
versé le cours de ces cinq années prospères. On y voit figurer, du reste, l'année
1844, qui a été peut-être pour l'industrie la plus heureuse de notre histoire. Au
contraire, la première période, qui va de 1830 à 1834, a été singulièrement tour-
mentée. Aucune des grandes commotions qui soumettent le commerce d'un pays
à de rudes épreuves n'a été épargnée à ces années d'angoisses. C'est d'abord une
révolution qui renverse un trône et qui ébranle l'état; ensuite les partis aux prises
et l'émeute en permanence dans les rues; le peuple sans cesse en émoi, menaçant
ou la propriété ou le trône, et la bourgeoisie toujours armée pour les défendre;
les ateliers désertés; la guerre sur la frontière; un vaste appel aux aimes; la
France, indignée et frémissante en face de l'Europe qui la menace ; au milieu de
tout cela, une disette de céréales qui se prolonge durant trois ans; des crises
financières et commerciales se succédant les unes aux autres , et devenues, pour
ainsi dire, chroniques; le crédit privé anéanti, le crédit public en péril, et les
finances de l'état épuisées, et pour couronnement de l'œuvre la rente 5 pour
100 tombée à 63 francs. Tel est le tableau fidèle de cette époque, et ce tableau se
rapporte plus ou moins à toutes les années de la période, puisque c'est en 1830
(1) Année 1829 : commerce général, importations el exportations réunies, 1.224 mil-
lions.
DE LA FRANCE. 667
que l'agitation commence, et en \ 834 que la dernière grande émeute est réprimée.
Le contraste est donc, à cet égard, bien prononcé entre les deux périodes que nous
comparons. Eh bien! ce contraste se tait assez profondément sentir dans les relevés
de la douane; mais veut-on savoir à quels traits? Les parti>ans de la balance du
commerce ne le croiront jamais tant qu'ils n'auront pas consulté eux-mêmes les
publications officielles qui l'attestent. Ce qui signale ce contraste, c'est que, dans
la première période , dans la période calamiieuse, la balance du commerce nous
est constamment et assez largement favorable, tandis que, dans la seconde, dans
cette période qui n'a guère connu que des jours prospères, cette même balance est
très-décidément contre nous.
On peut voir, en effet, que, pour les cinq années de i 830 à 1 834, la somme totale
des importations n'est que de 3,217 millions, tandis que la somme des exporta-
tions s'élève à 3,368 millions : différence en faveur des exportations, 151, soit en
moyenne environ 30 millions par an. Au contraire, dans la troisième période, c'est
la somme des importations qui excède celle des exportations de l'énorme chiffre
de 539 millions, ou en moyenne environ 108 millions par an. Ainsi, quand le
commerce et l'industrie sont en souffrance, la théorie de la balance nous apprend
que le pays prospère et s'enrichit, et quand, au contraire, le commerce et l'indus-
trie sont visiblement florissants, plus florissants peut-être qu'ils ne l'ont été à
aucune autre époque, cette même balance nous annonce hautement que la France
se ruine. Ce qui est plus remarquable encore, c'est que, des cinq années de la
première période, c'est précisément la plus calamiteuse de toutes, l'année 1831,
que la balance du commerce nous montre comme la plus favorable, puisque
l'excédant des exportations sur les importations est, pour celte seule année, de
103 millions, comme si les faits prenaient plaisir à se jouer des partisans de cette
doctrine.
Si la théorie de la balance du commerce n'était depuis longtemps condamnée
par le raisonnement, ces seuls rapprochements suffiraient pour la confondre. A
cet égard, on peut dire que, si les relevés statistiques ne nous apprennent rien, ils
confirment du moins ce que la science enseigne. Après cela, ne faut il pas
s'étonner qu'il se trouve encore aujourd'hui tant d'hommes qui osent présenter
celte vaine chimère de la balance du commerce comme une règle à suivre, ou
qui, sans la proclamer tout haut, en acceptent aveuglément les conséquences.
Rien de plus simple, au reste, que le phénomène, en apparence étrange, que
nous venons de signaler, et l'explication s'en trouve donnée par avance dans ce
que nous avons écrit ici même sur le crédit et les banques (1) et sur les monnaies
françaises (2). Quand le commerce et l'industrie sont en souffrance, quand le
crédit est mort, la puissance d'acheter est fort restreinte, et le besoin de vendre
se fait, au contraire, très-vivement sentir. En outre, les titres de crédit n'ayant
plus cours, l'emploi du numéraire s'étend, parce qu'il intervient seul dans toutes
les transactions. Chacun s'efforce donc de se défaire de ses marchandises comme
il le peut, quelquefois même avec perte, et il en cherche à tout prix l'écoulement
au dehors, avec d'autant plus de raison qu'il trouve difficilement à les placer au
dedans. C'est ainsi que l'exportation s'anime. En même temps, la gêne qu'on
éprouve fait qu'on achète peu à l'étranger, et que les expéditeurs s'efforcent à
(1) Du Crédit et des Banques, — Revue des Deux Monde-*, livraison du 31 aoûl 1842.
(2) Des Monnaies en Fvance, — ibid., livraison du 15 octobre 184-4.
GOS DU COMMERCE EXTERIEUR
l'envi l'un de l'autre de réaliser leurs capitaux, en effectuant les retours en numé-
raire. Il suit de là que l'accroissement proportionnel des exportations, loin d'être
un signe favorable au pays, est, au contraire, un témoignage de sa détresse, et que
c'est dans l'accroissement des importations qu'on trouve la véritable mesure de sa
prospérité.
Après tout cependant, les importations et les exportations d'un pays tendent
constamment, malgré quelques oscillations accidentelles, à se remettre en équi-
libre. Il est impossible, en effet, que les relations d'un peuple avec le dehors,
quand on les prend sur une longue série d'années, se résolvent autrement qu'en
un simple échange de produits contre produits, et en général, si les supputations
de la douane étaient complètes, si les évaluations élaient exactes, on trouverait
qu'après un certain laps de temps les chiffres se balancent. Au fond, les tableaux
qui précèdent ne paraissent pas s'éloigner beaucoup de ce résultat. Pour les quinze
années qu'ils embrassent, la somme totale des importations s'élève à 13 milliards
274 millions, et celle des exportations à 13 milliards 36 millions seulement; diffé-
rence en faveur des importations, 235 millions. A celte somme totale des importa-
tions, il conviendrait d'ajouter les valeurs dérobées par la contrebande au con-
trôle de la douane, ce qui augmenterait sensiblement le chiffre, et rendrait la
différence encore plus forte; mais aussi nous avons vu que les évaluations de la
douane sont inégalement faites, puisque les marchandises exportées sont estimées
au dépari, et les marchandises d'importation à l'arrivée, c'est-à-dire que, si les
premières sont portées dans les états pour leur valeur réelle d'échange, les autres
sont comparativement surfaites. Rien n'empêche donc de croire que, depuis 1830
jusqu'à 1844 inclusivement, l'équilibre s'est maintenu. Et, en effet, une seule
chose aurait pu le rompre à notre avantage, en nous permettant de demander à
l'étranger de plus grandes valeurs en marchandises que celles que nous lui aurions
expédiées nous-mêmes : c'eût été l'extension nouvelle donnée à notre crédit par
un large développement des banques. La propagation des titres de crédit rendant
alors superflue une partie du numéraire dont notre circulation intérieure regorge,
nous l'aurions versée au dehors, en échange contre des marchandises utiles, et la
richesse du pays se serait accrue d'autant. De même, une seule chose aurait pu
rendre l'importation sensiblement inférieure à l'exportation; c'eût été l'appau-
vrissement du pays et le dépérissement intérieur de son crédit et de son com-
merce, circonstance qui, en amoindrissant d'une part ses ressources, en augmen-
tant de l'autre le besoin du numéraire effectif dans ses transactions, l'aurait mis
hors d étal de tirer de l'étranger l'exact équivalent de ses propres marchandises.
Rien de semblable ne s'est rencontré en France. Au surplus, l'une ou l'autre de
ces causes n'aurait encore rompu l'équilibre des importations et des exportations
que d'une manière transitoire, et, le bénéfice une fois réalisé ou la perle con-
sommée, cet équilibre se serait toujours rétabli sur de nouvelles bases dans la
suite des temps.
IV. COMMERCE EXTÉRIEUR EN 1844,
Les derniers tableaux publiés par l'administration des douanes se rapportent à
l'année 1SU, car ce n'est guère que dix mois après la fin de chaque exercice,
DE LA FRANCE. 669
que ces tableaux sont livrés au public. On a déjà fait remarquer plusieurs fois que
cette publication est bien tardive. Quoique le travail qu'elle nécessite soit fort
étendu, on peut espérer que l'administration parviendra à en rapprocher le terme.
On a vu que le commerce extérieur de la France pendant celte année 1844 a
porté sur une valeur totale de 2,540 millions, savoir: 1,193 à l'importation, et
1,147 à l'exportation ; mnis ce chiure comprend toutes les valeurs que la douane
a constatées à l'entrée ou à la sortie, quelle qu'en soit la destination ou la prove-
nance, c'est-à-dire qu'on y a fait entrer les marchandises qui n'ont fait que passer
sur notre territoire en transit, et même celles qui n'ont été que déposées momen-
tanément dans les entrepôts de nos villes maritimes. C'est le commerce général.
Quant au commerce spécial, comprenant seulement les produits étrangers que la
France a reçus pour sa propre consommation, et les produits nationaux qu'elle a
expédiés à l'étranger, il a porté sur une valeur totale de 1,657 millions, dont 867
à l'importation et 790 à l'exportation.
Remarquons en passant que si pour le commerce général les importations de
1844, comme celles des quatre années précédentes, excèdent les exportations, la
différence pour le commerce spécial est encore plus forte; c'est 46 millions d'un
côté et 77 de l'autre. On a déjà vu pourquoi ce résultat n'a rien dont on doive
s'étonner ni surtout s'alarmer. Nous savons, en effet, qu'en dépit de ces diffé-
rences, l'année 1844 a été pour la France une époque de grande prospérité.
Dans son ensemble, le commerce extérieur de la France peut être envisagé soit
par rapport à la nature ou à l'espèce des marchandises qui en ont été l'objet, soit
par rapport aux pays avec lesquels les échanges ont eu lieu, soit enfin par rap-
port à la voie que les marchandises ont suivie, par terre ou par mer. Nous le con-
sidérerons tour à tour sous ces points de vue divers.
V. NATURE OU ESPÈCE DES MARCHANDISES ÉCHANGÉES.
C'est un fait assez digne d'attention que l'énorme chiffre pour lequel figurent
dans le total des valeurs importées en France les matières nécessaires à l'indus-
trie et les objets de consommation naturels. Au commerce spécial, le seul qui
nous intéresse à cet égard, ces produits forment ensemble environ 94 pour 100
de l'importation totale. Ainsi les objets de consommation fabriqués comptent à
peine dans la masse. Voici, au reste, un tableau résumé, qui donnera une juste
idée de ces rapports.
COMMERCE SPÉCIAL. IMPORTATIONS DE 1844.
Millions. Proportion pour 100.
iMalières nécessaires à l'industrie 598.6 69.4
Objets de consommation naturels 214. G 24.2
Objets fabriqués 54.2 6.4
Total. . . . 867.4 100.0
A l'exportation, au contraire, c'est la masse des objets manufacturés qui l'em-
porte d'une manière sensible. Ici les produits ne sont divisés, dans les états de la
douane, qu'en deux classes : produits naturels et objets manufacturés.
TOUK I. 46
670
SU COMMERCE EXTÉRIEUR
COMMERCE SPECIAL.
Produits naturels .
Objets manufacturés.
EXPORTATIONS.
Millions.
. . 189.6
. . 600.8
Proportion pour 100,
24.0
76.0
TOTAL.
790.4
100.0
Ne semblerait-il pas résulter de là que la France, qu'on représente sans cesse
comme un pays essentiellement agricole, serait au contraire, au moins par rapport
à ses relations avec le dehors, un pays de fabrique, un pays essentiellement manu-
facturier, dont le commerce consisterait avant tout à échanger les fruits de son
travail contre les produits naturels qui lui manquent? Il est vrai de dire que les
classifications admises par la douane sont à certains égards arbitraires et surtout
arbitrairement appliquées. C'est ainsi qu'à l'importation on voit figurer parmi les
matières nécessaires à l'industrie les fils de lin, comme si les fils de lin n'étaient
pas un produit déjà fort avancé de l'industrie manufacturière, alors qu'à l'exporta-
tion ces mêmes fils sont classés, en effet, comme produits de nos manufactures.
C'est encore ainsi que les eaux-de-vie de vin et les liqueurs, qui sont fabriquées
dans des usines à l'aide de procédés de distillation plus ou moins complexes, sont
classées dans les exportations comme produits naturels. Il est bon de remarquer
en outre qu'à l'importation c'est surtout sur les objets manufacturés, dont la va-
leur est en général plus haute, que la contrebande s'exerce, ce qui ne laisse pas
de diminuer d'une manière probablement assez forte le rapport de ces objets avec
les autres dans les états officiels. Toutefois, ces réserves faites, on ne saurait douter
que les importations de la France ne se composent en très-grande partie de ma-
tières nécessaires à l'industrie et d'objets de consommation naturels, tandis que
ses exportations sont principalement alimentées par les produits de ses manufac-
tures. Il reste donc constant qu'à ce point de vue la France est avant tout un pays
de fabrique, et que c'est particulièrement à ce titre qu'on la voit figurer sur le
marché du monde.
Que d'interprétations à faire sur ce seul fait! Malheureusement les états officiels
se bornent à le constater sans en déterminer les causes, et laissent ainsi le champ
libre à toutes les théories contraires. En présence de cette énorme importation
de matières premières et de produits naturels que la douane signale, les uns pré-
tendent qu'il faut se hâter d'y mettre un terme; ils s'indignent ou s'alarment : ils
s'écrient que notre agriculture est en péril, que l'invasion des produits étrangers,
en supplantant les nôtres, la menace et la ruine, et qu'il faut arrêter cette inva-
sion croissante par une large surélévation des droits protecteurs ou même par des
prohibitions. D'autres, plus touchés, à ce qu'il semble, des intérêts de l'industrie
manufacturière, se réjouissent de cette abondante importation de matières pre-
mières et de produits naturels, la considérant comme nécessaire, soit à l'alimenta-
tion de nos manufactures, soit à la subsistance ou à l'entretien de la classe ouvrière
qui les fréquente. Quelques-uns enfin, mieux avisés selon nous, pensent qu'après
tout il n'est pas bon que la France se voie forcée de tirer sans cesse du dehors des
quantités si considérables de produits agricoles, sans être jamais en mesure de
vendre à l'étranger des quantités équivalentes de produits du même ordre; que
l'agriculture nationale souffre de cet état de choses, qui diminue à la fois son im-
portance et son activité ; qu'il vaudrait mieux enfin que nos manufactures fussent
SE LA FRANCE.
671
plus largement alimentées par les produits de notre propre sol, ou du moins que
ces produits trouvassent, en compensation du débouché qui leur échappe au de-
dans, un débouché pareil au dehors ; mais ils pensent aussi que la cause du mal
dont on se plaint est précisément dans l'existence de ces droits protecteurs, que
l'on invoque pour y mettre un terme, et que le remède véritable est dans le retour
à une liberté complète. En théorie, ils prouvent que les droits protecteurs n'ont
d'autre effet, en ce qui concerne les produits du sol, que d'en exhausser les prix à
l'intérieur et d'en rendre par là l'écoulement impossible au dehors, sans arrêter
pour cela l'introduction des denrées étrangères. En fait, ils montrent que les
mêmes causes produisent en tous lieux les mêmes effets, et que la situation actuelle
de la France répond exactement à celle de tous les pays qui ont adopté à cet égard
la même conduite.
Les principales matières qui ont alimenté notre importation en 1844 sont les
suivantes, que nous présentons, comme dans les tableaux officiels, par rang d'im-
portance.
COMMERCE SPECIAL.
IMPORTATIONS.
Coton en laine 104.7
Soies. brutes
Sucre des colonies françaises.
Céréales
Laines en masse
Bois communs
Graines oléagineuses. .
Fils de lin ou de chanvre. .
Peaux brutes
Tabac en feuilles ....
Houille
Indigo
VALEURS VALEURS
EN MILLIONS. EN MILLIONS.
Huile d'olive 22.7
61.2 Cendres et regrets d'orfèvre. . 21.0
54.9 Tissus de lin ou de chanvre. . . 18.7
50.7 Café 14.4
48.8 Cuivre 14.5
59.7 Bestiaux 9.7
59.2 Plomb. 9.5
52.1 Chevaux 9.1
28.5 Lin 8.7
26.5 Suif brut et saindoux. ... 8.0
24.0 Fonte brute 8.0
25.2 Poissons de mer 7.8
Toutes ces marchandises sont ou des matières premières ou des objets de con-
sommation naturels, sauf les fils de lin ou de chanvre, que nous ne consentons
pas, malgré les indications officielles, à ranger dans la même catégorie, et les tissus
qui en proviennent. Ainsi, on ne trouve dans toute cette liste que deux produits
fabriqués, dont l'un est placé au 8e rang d'importance, et l'autre au 15°. Celui
qui vient après, c'est l'horlogerie, qui ne figure qu'au 25e rang. C'est dire assez
que, si l'agriculture française a tort d'accuser l'insuffisance de nos tarifs, l'industrie
manufacturière est, à d'autres égards, aussi mal fondée à élever des plaintes sem-
blables.
A l'exportation, les marchandises se classent par rang d'importance de la ma-
nière suivante :
COMMERCE SPÉCIAL.
EXPORTATIONS.
VALEURS
EN MILLIONS.
Tissus de soie ou de fleuret. . 143.7
Tissus de colon 108.5
YALBCRS
EN MILLIONS.
Tissus de laine 104.0
Vins 51.2
672 DU COMMERCE EXTERIEUR
VALEURS VALEURS
EN MILLIONS. EN MILLIONS.
Tissus de lin ou de chanvre. , 28.6 Poterie, verres et cristaux. . . 19.8
Tabletterie, bimbeloterie, mer- Linge et habillements. . . . 15.5
eerie, parapluies, meubles et Eaux-de-vie de vin 11.0
ouvrages en bois 28.3 Chevaux, mules, mulets et bes-
Peaux ouvrées. . . 25.7 liaux 10.6
Papier et ses applications. . . 20.6 Ouvrages en métaux 10.5
Toutes ces marchandises sont des produits fabriqués, sauf les vins, le seul de
nos produits agricoles qui ail une certaine importance au dehors, et les chevaux,
mules, mulets et bestiaux, qui, réunis ensemble, n'occupent encore que le 12e rang
dans nos exportations; car, pour les eaux-de-vie de vin, nous avons déjà dit qu'elles
sont classées à tort parmi les produits naturels.
L'industrie des soieries occupe toujours le premier rang parmi celles qui alimen-
tent nos exportations, mais elle paraît tendre à le perdre, si l'on en juge par les
résultais comparatifs des six années qui se terminent en 1844, et l'industrie des
cotonnades, aussi bien que celle des lainages, s'apprête visiblement à le lui dis-
puter. On en jugera par le tableau suivant :
COMMERCE SPÉCIAL. EXPORTATIONS.
VALEURS EN MILLIONS.
ANNEES.
TISSUS DE SOIE.
TISSUS DE COTON.
TISSUS DE LAINE
1839.
140.8
85.8
60.6
1840.
141.9
108.5
61.1
1841.
162.1
104.7
64.6
1842.
112.1
74.5
65.8
1845.
129.6
82.1
79.0
1844.
143.7
108.5
104.0
On ne saurait dire que l'industrie des soieries ait décliné durant cette période,
car la décroissance subite qu'elle a éprouvée en 1842, et dont elle s'est à peine
relevée depuis lors, est due à une circonstance particulière, l'exhaussement du
tarif des États-Unis; mais elle ne s'est point agrandie en proportion de l'accroisse-
ment général de la richesse et de l'extension qu'a prise la consommation des soie-
ries chez tous les peuples commerçants. Il s'en faut de beaucoup qu'elle ait suivi
le progrès des industries rivales à l'étranger, et particulièrement de l'industrie
anglaise Et pourtant elle trouve sur notre propre sol la plus grande partie de la
matière première qu'elle met en œuvre, avantage que ses rivales n'ont point. C'est
que, dans l'état présent des choses, sous l'empire de ce système soi-disant protec-
teur, qui élève d'une manière artificielle la valeur vénale de tous les produits du
sol, ce qui devrait être un avantage pour l'industrie devient, au contraire, une
cause d'infériorité. Qu'importe qu'elle trouve sa matière première à l'intérieur, si
elle lui coûte davantage? Mieux vaudrait pour elle la tirer du dehors et ne la payer
du moins que ce qu'elle vaut sur le marché du inonde. Si l'existence des soies
brûles sur notre sol est un bienfait de la nature, le système protecteur en a fait,
pour l'industrie qui emploie ces matièies, un désavantage réel, puisqu'il en a fait
un prétexte pour lui défendre d'employer à des conditions égales les soies étran-
gères. Aussi celte industrie a-t-elle cessé de lutter au dehors pour la vente des
DE LA FRANCE.
675
étoffes unies ou communes, dans lesquelles la matière constitue une grande partie
de la valeur: elle ne se soutient plus guère que par la production des étoffes
riches, et grâce à la supériorité du travail et du goût. On pourrait faire sur la fabri-
cation des tissus de lin, dont la situation est à certains égards la même, des ob-
servations semblables. C'est ainsi que les plus nationales de nos industries sont
frappées au cœur par nos lois protectrices, et semblent condamnées sous ce régime
à ne traîner qu'une existence chétive et misérable.
VI
PAYS DE PROVENANCE ET DE DESTINATION.
Si Ton considère notre commerce extérieur par rapport aux pays avec lesquels
les échanges ont été effectués, ou trouve que ces pays se classent par rang d'im-
portance dans l'ordre suivant :
COMMERCE SPÉCIAL. IMPORTATIONS.
VALEURS
EN MILLIONS,
États-Unis 135.6
Belgique 104.0
Angleterre 91.8
États sardes 86.5
Association commerciale alle-
mande 50.4
Russie 44.7
Espagne 51.9
Turquie 50.1
Indes anglaises 26.8
Suisse 24.0
dcloupe 21.3
COMMERCE SPÉCIAL.
VALEURS
EN MILLIONS.
États-Unis 102.0
Angleterre 99.2
Espagne 74.4
Algérie ...*.,.. 05.4
Association commerciale alle-
mande, Hanovre 57.4
Suisse 47.7
Belgique 46.5
Etats sardes 41.9
Guadeloupe 25.1
Martinique 20.5
Brésil 17.2
Toscane 17.2
Villes anséaliques 17.0
Pays-lias 15.7
Bourbon 14.9
Russie 15.6
Turquie 15.1
VALEURS
EN MILLIONS.
Bourbon 19.4
Martinique 4". 6
Deux-Siciles 16.6
Pays-Bas 15. 6
Norvège 15.7
Saint-Pierre et Miquelon et
Grande-Pêche 18.0
Egypte 12.8
Toscane 12.5
Rio de la Plata, Uruguay. . . 10.7
Brésil 9.0
— EXPORTATIONS.
VALEURS
EN MILLIONS.
Mexique, Texas 12.0
Chili H.2
Possessions espagnoles en Amé-
rique 8.5
Rio de la Plata, Uruguay. . • 0-8
Deux-Siciles 5.9
Sénégal 5.6
Pérou, Bolivia 8.4
Saint-Pierre et Miquelon et
Grande-Pêche
Haïti
Indes anglaises
Ile Maurice et Gap de Bonne-Es-
pérance
Egypte •
Possessions danoises en Améri-
que 5.5
4.9
4.9
4.5
4.5
5.4
674 DU COMMERCE EXTÉRIEUR
Il y a longtemps que les États-Unis occupent dans notre commerce spécial le pre-
mier rang. Ils Pavaient perdu quant à nos exportations depuis le changement de tarif
de 4842 ; ils l'ont repris en 1844, et il est à croire qu'ils le conserveront long-
temps, à moins que la grande réforme commerciale qui se prépare en Angleterre
ne vienne accroître d'une manière sensible nos relations avec ce dernier pays.
Ce qui s'est passé dans ces dernières années entre les États-Unis et la France
ne laisse pas de porter avec soi quelques enseignements. Par l'élévation de leurs
tarifs en 1842, les États-Unis avaient tout à coup mis des entraves à l'exportation
de nos marchandises, et particulièrement de nos- soieries, à tel point que le chiffre
avait considérablement baissé pendant deux ans; mais la France ayant continué
de son côté à recevoir les marchandises des États-Unis sur le même pied qu'au-
paravant, et le besoin qu'elle avait de ces marchandises, particulièrement des
cotons bruts, n'ayant pas permis que l'importation en diminuât d'une manière
sensible, l'exportation des marchandises françaises a repris peu à peu, et par la
seule force des choses, son ancien cours. Si la France, suivant les conseils d'une
politique étroite et fausse, avait agi en 1842 par représailles, c'en était fait peut-
être de ces précieuses relations.
Ce n'est pas une circonstance indigne de remarque que la Belgique, qui ne ren-
ferme guère plus de 4 millions d'âmes, occupe par rapport à nos importations le
2e rang, avant l'Angleterre, dont le commerce et l'industrie sont bien autrement
considérables, et qui est presque aussi voisine. Il est vrai que, par rapport à nos
exportations, la Belgique n'occupe plus que le 7e rang. Pourquoi cette différence ?
Ce n'est pas là, comme quelques hommes le pensent, une raison de se plaindre de
nos relations avec ce pays ; cependant c'est un fait à signaler et dont il serait inté-
ressant de rechercher la cause. Une circonstance encore plus digne d'attention, et
que nous sommes étonné de ne pas voir prendre en plus sérieuse considération par
le gouvernement ou par les chambres, c'est l'extrême exiguïté de notre commerce
avec les états du nord de l'Europe qui se groupent autour de la mer Baltique ; la
Norvège, la Suède, la Russie du nord et le Danemark. La Norvège ne figure dans nos
importations qu'au 16e rang, et pour une valeur totale de 13 millions 700,000 fr. ;
la Suède au 27e rang, après Haïti, après les villes anséaliques, après le Mexique et
le Texas, et seulement pour une valeur de 5 millions 700,000 francs. Quant au
Danemark, il compte à peine, relégué qu'il est au 38e rang, après les États-
Romains, Lucques et Monaco, avec un chiffre total de 1 million 700,000 francs.
Pour la Russie même, si l'on distinguait la région du nord, où le commerce se
fait principalement par la Baltique, de la région du midi, où il se fait par la mer
Noire, on verrait qu'elle n'occupe aussi qu'un rang fort secondaire dans nos im-
portations.
C'est bien pis pour les exportations. La Norvège n'y figure plus qu'au 40e rang
et le Danemark au 39e, tous les deux avec le chiffre insignifiant de 1 million
400,000 fr. Et la Suède, ce grand pays, qui le croirait? est au 42e rang, avec un
chiffre qu'on n'ose pas dire: 700,000 fr. seulement. La Russie enfin, bien que l'on
confonde toujours les deux régions en une, n'est plus ici qu'au 16e rang, après
l'île Bourbon, et avec un chiffre de 13 millions 600,000 francs. Ensemble la
Suède, la Norvège et le Danemark, qui forment avec la Russie cette grande région
du nord placée à si peu de distance de nous, et qu'on voit s'étendre sur la carte
avec un immense développement de côtes maritimes, n'égalent pas, quant à la
valeur de nos exportations, l'Egypte seule, ou les possessions danoises en Amérique.
DE LA FRANGE. 675
Est-ce donc que tous ces pays n'ont rien à nous offrir ou rien à recevoir de
nous? Il nous semble, au contraire, que leurs productions sont assez différentes
des nôtres pour que d'utiles échanges se fassent. Combien de ces productions
seraient utiles à notre industrie manufacturière! combien d'autres nécessaires à
notre navigation marchande! Les bois de construction, les fers, les aciers, le brai
et le goudron, les peaux brutes, les graines oléagineuses, le suif brut, les lins et
les chanvres, les céréales et beaucoup d'autres. Et combien aussi de nos marchan-
dises conviendraient à ces pays, sans parler de nos vins! les tissus de soie, de laine
ou de coton, le papier et ses applications, les huiles d'olive et les savons, les
poteries, les verres et les cristaux, les instruments de précision, les amandes, les
olives, les fruits de table, et beaucoup d'autres produits du climat méridional.
Malheureusement le gouvernement oublie ces contrées ou les néglige, ou bien
notre système protecteur, en repoussant leurs produits, les éloigne de nous à leur
détriment comme au nôtre.
L'Algérie figure dès à présent (année 18-44) au 4e rang parmi les pays vers les-
quels nous exportons nos marchandises, et il est intéressant de remarquer les
progrès qu'elle a faits à cet égard depuis six ans.
COMMERCE SPÉCIAL. EXPORTATIONS POUR i/ALGÉRIE.
ANRÉE6.
1839.
1840.
1841.
1842.
1843.
1844.
VALEURS EN MILLIONS.
16.4
22.1
29.6
33.6
41.4
63.4
En suivant cette progression ascendante, l'Algérie promettrait à la France, dans
un avenir prochain, des compensations pour tous les sacrifices qu'elle a nécessités,
il ne faut pourtant pas trop se flatter sur ce point, car il est probable que la pré-
sence d'une armée tous les jours de plus en plus forte entre pour quelque chose
dans ce débit croissant de nos marchandises; et ce qui tend à faire croire que
c'est avec notre propre argent qu'elle nous achète nos produits, c'est qu'elle ne
figure qu'au 35e rang dans nos importations.
VII. COMMERCE PAR TERRE ET PAR MER.
Des deux voies que le commerce extérieur peut prendre, la terre ou la mer,
cette dernière est de beaucoup la plus suivie. Dans l'ensemble du mouvement du
commerce extérieur, transit compris, le commerce par mer figure, en effet, pour
1,658 millions, ou 71 p. 100, et le commerce par terre pour 682 millions, ou 29
pour 100. Le commerce par mer a donc porté sur plus des deux tiers de la totalité
des valeurs échangées. A quoi faut-il attribuer une différence si forte? La France
a sans doute un grand développement de côtes maritimes, et pomme la mer con-
duit partout, jusqu'aux pays les plus lointains, il est juste d'ajouter qu'elle est la
voie par excellence. Toutefois ces deux circonstances n'expliqueraient pas suffi-
samment la préférence si large qu'on lui (Jpnpe. La cause en est plutôt dans les
droits différentiels qui, pour la plupart des marchandises, favorisent les transports
par mer.
A quoi nous servent pourtant ces faveurs accordées aux transports maritimes,
si ce n'est pas notre propre navigation qui en profite ?
G7() DU COMMERCE EXTÉRIEUR
Dans le total des valeurs transportées par mer en 1844 (1.658 millions), la part
des pavillons français et étrangers a été :
Pour les navires français, de 764 millions, ou 46 pour 4 00 ;
— navires étrangers, 894 — 54 pour 100.
Mais il est bon de faire remarquer que la part des navires français, bien qu'infé-
rieure déjà à celle des navires étrangers, comprend ici la navigation réservée,
c'est-à-dire celle qui se fait avec nos colonies, et dont les navires étrangers sont
exclus. La navigation réservée ayant porté en 1844 sur une valeur de 250 mil-
lions, ou 15 pour 100 du mouvement général, il reste, pour la navigation de
concurrence, la seule pour laquelle nos navires entrent en partage avec les navires
étrangers, et qui puisse faire l'objet d'une comparaison utile, 514 millions, ou
31 pour 100.
Ainsi la part des navires étrangers est bien, comme on le voit, de 54 pour 100
du mouvement général; mais celle des navires français n'est en réalité que de
31 pour 100. Ces deux chiffres indiquent les véritables rapports qui existent,
dans nos propres ports, entre notre marine et la marine étrangère. L'infériorité
qu'ils accusent n'est pas flatteuse pour notre pavillon. Elle l'est d'autant moins,
que cette proportion de 31 pour 100, si faible qu'elle paraisse, n'a été atteinte par
notre marine qu'à la faveur d'un grand nombre de droits différentiels et de divers
artifices de législation qu'il serait superflu de rappeler.
A quoi faut-il attribuer cette extrême infériorité de notre marine marchande,
que tant d'autres faits constatent? Il serait utile d'en rechercher les causes, et
surtout d'en découvrir le remède : ce serait là un sujet intéressant que nous re-
commanderions volontiers à toute l'attention de la législature; mais, si l'on vou-
lait une fois aborder sérieusement un sujet si grave, il faudrait, au lieu de s'ar-
rêter à la surface, à des circonstances accessoires et très-souvent insignifiantes, se
porter au cœur même de la question. On accuse quelques traités de navigation,
dont les avantages sont plus ou moins contestables. Évidemment la cause du mal
n'est pas là; elle est toute dans la cherté relative de notre navigation, qui oblige
notre pavillon à reculer devant les autres sur toutes les mers. C'est donc cette
cherté qu'il faut combattre avant tout. Si on en cherchait le remède avec un
esprit dégagé de toute prévention étroite, on le trouverait sans aucun doute,
comme tant d'autres, dans l'application du grand principe de la liberté du com-
merce, et particulièrement dans l'extension de nos relations avec ces pays du
nord dont nous parlions plus haut.
Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est de voir que notre marine marchande, loin
de grandir à mesure que notre commerce extérieur se développe, tend au contraire
à décroître de jour en jour. On en jugera par le tableau suivant :
TONNAGE. ENTRÉES ET SORTIES RÉUNIES.
QUANTITÉS EXPRIMÉES PAR 1000 TONNEAUX.
ÏIAVIGATION. 1839.
Française réservée. . 404
Id. de concurrence. . 939
Étrangère 1,587
1840.
1841.
1842.
1843.
1844.
383
421
457
466
485
828
784
680
739
771
1,685
1,887
2,002
2,042
2.032
Totaux. . . 2,950 2,896 3,092 3,139 3,247 5,288
SE LA FRANGE. 677
Ainsi le total des entrées et des sorties dans nos ports, qui n'était en 1839 que
de 2,930,000 tonn.. s'est élevé en 1844 à 3,288,000 tonn. C'est une augmentation
correspondante à celle du commerce extérieur, et par conséquent normale; mais
la marine française n'en a profité en rien, au moins dans la navigation de concur-
rence. Loin de là, elle a pris dans le commerce une part de moins en moins ac-
tive, puisque son tonnage est tombé du chiffre de 939,000 tonneaux, où il était
en 1839, à celui de 771,000 en 18i4. La navigation étrangère s'est élevée, au con-
traire, dans le même temps, du chiffre de i ,587,000 tonneaux à celui de 2,032,000.
C'est donc à elle seule que l'accroissement du commerce a profilé. Quant à l'aug-
mentation de notre navigation réservée, outre qu'elle nous coûte assez cher, elle
n'offre qu'un bien faible dédommagement pour de si grandes pertes.
Vainement, pour relever notre marine marchande de cet extraordinaire abais-
sement, le gouvernement lui réservera-t-il le privilège exclusif du transport des
charbons pour ses bateaux à vapeur et du tabac pour ses fabriques. Vainement
augmenterait-il encore la somme déjà si forte des primes qu'il accorde pour la
pêche. Ce sont là de bien faibles palliatifs pour un grand mal. Toutes ces charges
imposées à l'état, après tant d'autres supportées par le commerce, ne peuvent
qu'étendre outre mesure, au prix des plus lourds sacrifices, la navigation réservée,
qui sera toujours, quoi qu'on fasse, bien restreinte et bien chélive. Elles ne ren-
dront pas à notre marfne une part plus grande dans la navigation de concurrence,
la seule qui soit susceptible d'un accroissement notable, la seule peut-être qui
soit digne de considération, parce qu'elle ne fait pas acheter trop cher les services
qu'elle rend.
Nous avons vu que le commerce extérieur de la France s'accroît tous les ans :
c'est le résultat naturel et nécessaire du travail incessant auquel une active popu-
lation se livre, et de la paix féconde dont toute l'Europe jouit. 11 s'en faut bien
cependant que ce commerce réponde aux besoins d'un pays tel que le nôtre. Avec
son immense population, avec les ressources si variées et si riches de son indus-
trie et de son territoire, la France devrait aspirer dès à présent à égaler, sinon à
surpasser tous les pays du monde ; car quel autre réunit à un plus haut degré
dans son sein tous les éléments de la grandeur? Au lieu de cela, elle reste fort
loin des États-Unis et de l'Angleterre, les seuls pays auxquels on doive actuelle-
ment la comparer, et les progrès qu'elle fait, bien que réels et sensibles, ne sont
pas assez grands pour diminuer l'avance qu'ils ont sur elle.
Notre commerce extérieur est en outre mal ordonné dans son ensemble. On y
remarque d'étranges anomalies et des disparates choquantes. Sous quelque point
de vue qu'on le considère, il porte, s'il est permis de le dire, tout d'un côté, ce qui
est le signe évident d'une situation contrainte. A l'exportation, il n'a guère pour
objet que les" produits fabriqués, à l'importation, les matières brutes ; et, quoi-
qu'on puisse dire qu'un pays avancé en civilisation et chargé d'une population
nombreuse doive, selon l'ordre naturel des choses, échanger souvent les produits
de ses manufactures contre les produits naturels des autres, il s'en faut bien que
l'état actuel de la France justifie des différences si fortes. Si l'on considère nos
relations extérieures par rapport aux pays avec lesquels elles sont ouvertes, on
trouve qu'elles se partagent encore d'une manière fort inégale, et que de vastes
contrées, intéressantes à bien des titres, en sont presque entièrement exclues. A
tous égards, ce commerce paraît donc sorti de ses véritables voies, et, de quelque
g 78 DU COMMERCE EXTÉRIEUR DE LA FRANCE.
côté qu'on l'envisage, on y trouve l'empreinte du régime restrictif et violent auquel
il est assujetti.
Le fait le plus saillant du reste, c'est la décadence de notre marine marchande,
fait grave, puisqu'il intéresse tout à la fois la prospérité du commerce et la puis-
sance de l'état. Il y a longtemps que ce mal a été signalé, et qu'il tient les es-
prits comme en éveil; mais on se refuse à reconnaître et surtout à accepter le
vrai remède.
Pour replacer notre commerce extérieur dans ses véritables voies, et le porter
à ce degré de splendeur auquel la France a le droit de prétendre, pour relever
en même temps notre marine marchande de son abaissement, il n'y a, selon nous,
qu'un seul moyen efficace, c'est le retour à un régime plus libéral. Nous essaierons
bientôt de le montrer. Tous les temps, nous le savons, ne sont pas également
favorables au triomphe des vrais principes, et peut-être que, dans la situation
actuelle des esprits en France, le principe de la liberté absolue du commerce,
malgré sa puissance et sa fécondité réelle, aurait peu de chances de prévaloir;
mais nous croyons qu'il ne serait pas difficile, même dans les circonstances pré-
sentes, de soumettre à une réforme profonde et salutaire le régime établi.
Charles Coquelin.
HISTORIENS
MODERNES
DE LA FRANCE
VI.
M. MIGNET.
Ce n'est certes pas de nos jours que Voltaire aurait droit de dire : « La France
fourmille d'historiens et manque d'écrivains (1). » Car, si la France n'a jamais
été plus fertile en historiens dignes de ce nom par la science et par la pensée,
plusieurs se trouvent être à la fois des écrivains éminents. Mais aucun, peut-être,
ne marque davantage en lui celte qualité, qui met le cachet à toutes les autres,
que l'homme de mérite et de haut talent duquel notre série ne saurait plus long-
temps se passer. A des études vastes, continues, profondes, à la possession directe
des sources supérieures, M. Mignet n'a cessé de joindre le soin accompli (cultus)
de composer et d'écrire; chaque œuvre de lui se recommande par l'ensemble, par
la gravité et l'ordre, comme aussi par l'éclat de l'expression ou par l'empreinte.
C'est bien en le lisant qu'on peut sentir ce que dit quelque part Pline le Jeune
dans une belle parole : « Quanta potestas, quanta dignitas, quanta majestas, quan-
tum denique numen sit historiaj (2)... » Le caractère élevé, auguste et, pour ainsi
dire, sacré de l'histoire est gravé dans tout ce qu'il écrit. Malgré les difficultés,
(1) Lettre à l'abbé d'Olivet, 6 janvier 1736.
(2) Lettre 27 duUyrerx.
680 HISTORIENS MODERNES
que nous connaissons trop bien, de juger du fond en des matières si complexes et
d'oser apprécier la forme en des hommes si honorés de nous, cette fois nous nous
sentons presque à l'aise vraiment; nous avons affaire à une destinée droite et
simple qui, en se développant de plus en plus et en élargissant ses voies, n'a cessé
d'offrir la (idélité et la constance dans la vocalion, la fixité dans le but; il est peu
d'exemples d'une pareille unité en notre temps, et d'une rectitude si féconde.
M. Mignet est né à Aix en Provence, le 8 mai 1796. Élevé d'abord au collège
de sa ville natale, il y terminait sa quatrième, lorsque passèrent des inspecteurs;
le résultat de leur examen fut de faire nommer le jeune élève demi-boursier au
lycée d'Avignon où il alla achever ses études. Revenu à Aix en 1815 pour y suivre
les cours de droit, il rencontra, dès le premier jour, sur les bancs de l'école,
M. Thiers arrivant de Marseille, et ils se lièrent dès lors de cette amitié étroite,
inaltérable, que rien depuis n'a traversée. Reçus tous deux au barreau en la même
année (1818), ils débutent ensemble, ils font pendant un an et demi environ leur
métier d'avocat, vers la fin un peu mollement, car déjà des études plus chères les
détournaient. M. Thiers, indépendamment de son Éloge de Vauvenargues , dont
nous avons raconté les vicissitudes piquantes et le succès (1), remportait à Aix
un autre prix sur YÉloquence judiciaire, et M. Mignet était couronné à Nîmes pour
YÊloge de Charles VII; mais son vraî début allait le porter sur un théâtre plus
apparent. L'Académie des inscriptions avait proposé d'examiner quel était, à l'a-
vénement de saint Louis, l'état du gouvernement et de la législation en France,
et de montrer, à la fin du même règne, ce qu'il y avait d'effets obtenus et de chan-
gements opérés par les institutions de ce prince. Le jeune avocat d'Aix apprit tard
le sujet de ce concours; il ne put s'y mettre que peu avant le terme expiré, et
ce fut de janvier à mars 1821, en trois mois à peine, qu'il écrivit l'excellent tra-
vail par où il marqua son entrée dans la carrière. Cet ouvrage qui, avec celui de
M. Arthur Beugnot, partagea le prix de l'Académie, et qui parut l'année sui-
vante (1822) dans une forme plus développée et sous ce titre : De la Féodalité,
des Institutions de saint Louis et de l'Influence de la Législation de ce prince, in-
diquait déjà tout l'avenir qu'on pouvait attendre de M. Mignet, comme historien
philosophe et comme écrivain.
M. Daunou, qui en rendit compte dans le Journal des Savants (mai 1822),
reconnaissait que les vues, par lesquelles l'auteur avait étendu son sujet et en avait
éclairci les préliminaires, « supposaient une étude profonde de l'histoire de
France; » il trouvait que l'ouvrage « se recommandait moins par l'exactitude
rigoureuse des détails que par l'importance et la justesse des considérations gé-
nérales; » mais il insistait sur cette importance des résultats généraux, et notait
« la profondeur et quelquefois la hardiesse des pensées, la précision et souvent
l'énergie du style. » Nous aimons à reproduire les propres paroles du plus scru-
puleux des critiques, de celui qui, en rédigeant ses jugements, en pesait le plus
chaque mot. Dom Brial aussi, le dernier des bénédictins, s'était montré, au sein
de l'Institut, l'un des plus favorables à un travail où la nouveauté du talent
rehaussait, sans la compromettre, la solidité.
M. Mignet, par ce premier et remarquable essai, déclarait hautement sa voca-
tion naturelle et en même temps le procédé le plus habituel de son esprit. L'étude
particulière sur saint Louis et ses institutions n'était pour lui qu'une occasion de
(1) Dans cette Revue des Deux Mondes, livraison du 15 janvier 1845, page 8.
SE LA FRANCE. 681
traverser et de repasser dans toute son étendue l'histoire de France, de la ranger
et de la coordonner par rapport à ce grand règne. D'autres auraient pu croire
qu'il suffisait, en commençant, d'exposer la situation du royaume, l'état de l'admi-
nistration, le système des lois politiques, civiles et pénales, au moment où saint
Louis arriva au trône: l'Académie n'en demandait pas davantage; mais l'esprit du
jeune écrivain était plus exigeant : de bonne heure attentif à remonter aux causes,
à suivre les conséquences, à ne jamais perdre de vue l'enchaînement, il se dit que
l'influence et la gloire de saint Louis consistaient surtout dans l'abaissement et la
subordination du régime féodal, et il rechercha dès lors quel était ce gouverne-
ment féodal dans ses origines et ses principes, comment il s'était établi, accru, et
par quels degrés, ayant alteint son plus grand developpement.il approchait du terme
marqué pour sa décadence. Au point de vue élevé où il se plaçait, et dans le regard
sommaire sous lequel il embrassait et resserrait une longue suite d'événements,
il arrivait à y saisir les points fixes, les nœuds essentiels, les lois, et déjà il laissait
échapper de ces mots, de ces maximes chez lui familières et fondamentales, qui
exprimaient ce qu'on a pu appeler son système. A propos des similitudes frap-
pantes et presque des symétries d'accidents qui sautent aux yeux entre l'avènement
de la seconde race et celui de la troisième, il disait : a Cette analogie de causes
et d'effets esc remarquable, et prouve combien les choses agissent avec suite, s'ac-
compiissent de nécessité, et se servent des hommes comme moyens, et des événe-
ments comme occasions. » Après avoir montré dans saint Louis le principal fon-
dateur du système monarchique, il suivait les progrès de l'œuvre sous les plus
habiles successeurs, et faisait voir avec le temps la royauté de plus en plus puis-
sante et sans contrôle, roulant à la fin sur un terrain uni où elle n'éprouva pas
d'obstacle, mais où elle manqua de soutien; si bien qu'un jour i elle se trouva
seule en face de la révolution, c'est-à-dire d'un grand peuple qui n'était pas à sa
place et qui voulait s'y mettre, et elle ne résista pas.
« Ainsi, ajoutait-il en se résumant, depuis l'origine de la monarchie, ce sont
moins les hommes qui ont mené les choses que les choses qui ont mené les hommes.
Tro's tendances générales se sont tour à tour déclarées et accomplies : sous les
deux premières races, tendance générale vers l'indépendance, qui finit par l'anar-
chie féodale; sous la troisième, tendance générale vers l'ordre, qui finit par le
pouvoir absolu ; et après le retour de l'ordre, tendance générale vers la liberté,
qui finit par la révolution. »
C'est de cette idée que M. Mignet partira bientôt pour entamer son Histoire de
la Révolution ; l'introduction qu'il mit en tète de celle-ci ne fuit que développer la
visée première; même lorsqu'il aborda le sujet tout moderne, il ne le prenait pas
de revers ni à court, comme on voit, il s'y poussait de tout le prolongement el
comme de toui le poids de ses études antérieures.
Si M. Mignet se produisait déjà si nettement dans son premier ouvrage par
l'expression formelle de la pensée philosophique qu'il apportait dans l'histoire, il
ne s'y donnait pas moins à connaître par le sentiment moral qui respire d'une ma-
nière bien vive et tout à fait éloquente dans les éloges donnés à saint Louis, à ce
plut parfait des rois, du si petit nombre des politiques habiles qui surent unir le
respect el l'amour des hommes a l'art de les conduire. J'insiste sur ce point parce
que beaucoup de gensqui s'élèvent contre le système de la fatalité historique, ont
cru y voir la ruine de tout sentiment moral. Le pas en effet est g!i>s.int. et la con-
fusion se peut faire sans trop d'effort, si l'on n'y prend garde : M. Miguel du moins
682 HISTORIENS MODERNES
ne l'a jamais entendu ainsi, et quel qu'ait été, selon lui, le rôle assigné aux indi-
vidus par le destin ou la Providence dans l'ordre successif des choses, il a toujours
mis à part l'intention morale.
L'auteur n'a jamais fait réimprimer son premier écrit, auquel il ne rend peut-
être pas toute la justice qui lui est due ; il en a repris depuis et rectifié plusieurs
des idées principales dans le mémoire sur la Formation territoriale et politique de
ta l rance, lu à l'Académie des sciences morales en 1838. Dans ce dernier travail
mis en regard du premier, saint Louis reste grand sans paraître aussi isolé ni aussi
inventeur; il ne rejoint Charlemagne que moyennant des intermédiaires et en
donnant la main à Philippe-Auguste. Les successeurs de saint Louis sont appréciés
selon leur importance monarchique avec une mesure mieux graduée : Charles V
conduit à Charies VII qui reste très-important, mais Louis XI y est relevé du juge-
ment rigoureux qui , en s'appliquant à l'homme, méconnaissait le roi. De même
Richelieu, amoindri d'abord, demandait à être replacé à son vrai rang et bien
moins en tête des ambitieux ministres que dans la série même des rois. J'ai noté
les inexpérience.- inévitables au début, même de la part d'une pensée si ferme et
si nourrie : ce qui n'empêche pas ce petit écrit d'être supérieur et de rester à beau-
coup d'égards excellent.
Son succès académique amena naturellement M. Mignet à Paris en juillet 1821,
et M. Thiers l'y suivit deux mois après. Les deux amis visaient à la capitale, et ils
s'étaient dit que le premier qui y mettrait le pied tirerait à lui l'autre. Je ne re-
viendrai pas sur ces commencements déjà exposés. Pendant que M. Thiers entrait
au Constitutionnel par M. Etienne, M. Mignet arrivait par Châtelain au Courrier,
et y prenait rang d'abord dans des articles sur la politique extérieure qui eurent
l'honneur d'être remarqués de M. de Talleyrand. Celui-ci y trouva même sujet
d'écrire à celui qui pouvait devenir un juge l'un de ces rares petits billets qui
semblèrent de tout temps la suprême faveur. Ce fut l'origine d'une liaison bien
flatteuse et qui, en ayant ses charges, rendait beaucoup. Dès 1821, on offrait au
jeune écrivain de faire une Histoire de la Révolution française ; on lui proposait
aussi de donner un cours à l'Athénée de Paris, et il y professa une année sur la
Réformation et le xvie siècle, une autre année sur la Révolution et la Restauration
d' 'Angleterre.
Parallélisme de la révolution anglaise avec la nôtre dans ses différentes phases
et dans son mode de conclusion, c'est là précisément la thèse que M. Mignet sou-
tiendra plus tard dans la polémique lu Xational ; il y préluda dès le premier jour,
aussi bien qu'à cette histoire de la réfornution qu'il devait développer et mûrir à
travers tant d'autres études diverses, et qui promet d'être son œuvre définitive. On
voit que de bonne heure tous les cadres dans lesquels avait à s'exercer une pensée
si pleine d'avenir étaient trouvés.
Cette fixité dans les points de départ et dans les buts assignés, cette détermi-
nation prompte et précise dès les premiers pas dans la carrière, caractérisent, ce
semble, une nature d'esprit, et contrastent fortement avec la mobilité de la jeu-
nesse. M. Mignet en eut surtout la vigueur, qu'il appliqua aussitôt dans toute son
intégrité; il ne laisse apercevoir aucun tâtonnement, aucune dispersion : c'est là
un des traits qui lui appartiennent le plus en propre. Lui et M. Thiers, d'ailleurs,
ils arrivaient à Paris avec une pensée arrêtée en politique, avec une opinion déjà
faite, qui aidait beaucoup à la résolution de leur marche et qui simplifiait leur
conduite. Ils étaient très-convàincus à l'avance de l'impossibilité radicale qu'il y
DE LA FRANCE. 683
aurait pour les Bourbons à accepter les conditions du gouTernement représen-
tatif, du moment que ces conditions s'offriraient à eux dans toute leur rigueur,
c'est-à-dire le jour où une majorité parlementaire véritable voudrait former un
cabinet et porter une pensée dirigeante aux affaires. Ces deux jeunes esprits en-
traient dans la lutte, bien persuadés que la dynastie (par suite de toutes sortes de
raisons et de circonstances générales ou individuelles dont ils n'étaient pas embar-
rassés de rendre compte) ne se résignerait jamais à subir le gouvernement représen-
tatif ainsi entendu, et dès lors ils tenaient pour certaine l'analogie essentielle qui
se reproduirait jusqu'à la fin entre la révolution française et la révolution d'An-
gleterre, et qui amènerait pour nous au dernier acte un changement de dynastie.
Cette opinion chez eux, non pas de pur instinct et de passion comme chez plusieurs,
mais très-raisonnée, très-suivie (1) et beaucoup plus arrêtée que chez leurs jeunes
ahiis libéraux du monde, donna du premier jour à leur attaque toute sa portée, et
imprima à l'ensemble de leur direction intellectuelle une singulière précision.
J'ai encore présentes à l'esprit ces premières leçons de l'Athénée dans lesquelles
M. Mignet aborda le xvic siècle et la réforme. Il n'avait pas publié à cette époque
son tableau de la révolution française; il n'était connu que par son prix récent à
l'Institut et par les témoignages enthousiastes de quelques amis. Je le vois s'as-
seoir dans cette chaire qui n'était pas sans quelque illustration alors, que déco-
raient les souvenirs de La Harpe, de Garât, de Chénier, et qu'entouraient à cer-
tains soirs plus d'un représentant debout du xvnr9 siècle, Tracy, Lacrelelle aine,
Daunou. Le jeune historien dé vingt-six ans y parlait de la journée de la Saint-
Barthélemy et des causes qui l'avaient préparée. Dès les premiers mots de la
lecture, l'auditoire tout entier était conquis; chacun se sentait saisi d'un intérêt
sérieux et sous l'impression de cette parole qui grave, de cet accent qui creuse. La
prononciation quelque peu puritaine et ce débit empreint d'autorité redou-
blaient encore leur effet en sortant du sein d'une jeunesse si pleine d éclat et
presque souriante de grâce. Ce jeune homme à la physionomie aimable et à l'élé-
gante chevelure offrait à la fois quelque chose d'austère et de cultivé, un mélange
de réflexion et de candeur. Chaque trait de talent et de pensée était vivement
saisi au passage, et je me souviens qu'on applaudit fort celui-ci par exemple (je ne
le cite que comme m'étant resté dans la mémoire), lorsque arrivant à parler de
l'ordre des jésuites, l'historien décrivait cette société habile, active, infatigable,
qui, pour arriver à ses fins, osait tout, même le bien. Celle leçon sur la Saint-Bar-
thélémy fut si goûtée des assistants, que les absents supplièrent M. Mignet de la
répéter en leur faveur, et il la recommença la semaine suivante devant une assem-
blée deux fois plus nombreuse. Je n'ai pas craint de fixer ce souvenir qui, toutes
les fois que les succès de M. Mignet se renouvellent, m'apparaît de loin tout an
début de sa carrière. Il est juste et doux de reconnaître que, depuis ce moment-
là, il n'a fait autre chose que marcher en avant, poursuivre, étendre les mêmes
études en les approfondissant, se perfectionner sans jamais dévier, cueillir le fruit
(même amer) des années sans laisser altérer en rien la pureté de ses sentiments
ni sa sincérité première. Cette destinée grave et sereine, tonte studieuse, sans
écart, me fait l'effet d'une belle et droite avenue dont les arbres sont peut être
plus hauts et mieux fournis en avançant : tout à l'extrémité, j'aime à y revoir ces
premières stations plus riantes, sous le soleil.
(1) C'était celle également de Manuel et de Béranger.
684 HISTORIENS MODERNES
Au printemps de 1824, parut F Histoire de la Révolution française : ce fut un
immense succès et un événement. On n'avait pas eu jusque-là dans un livre la
révolution tout entière résumée à l'usage de la génération qui ne l'avait ni vue
ni faite, mais qui en était tille, qui l'aimait, qui en profilait et qui l'aurait elle-
même recommencée, si elle eût été à refaire. On avait des histoires écrites pas de
véritables contemporains, acteurs ou témoins, juges et parties, des mémoires.
M. Mignet fut le premier qui fil une histoire complète abrégée, un tableau d'en-
semble vivant et rapide, un résumé frappant, théorique, commode. Autrefois, on
faisait des éditions ad usum Delphini : cette édition-ci fut à l'usage des fils des
hommes du tiers étal, c'est à-dire de tout le monde. Ce prodigieux succès que
l'histoire plus développée de M. Thiers obtint après être terminée, et qui ne fut
dans son plein que six ans plus tard, vers 1830, le résumé de M. Mignet l'enleva
dès sa naissance. Le livre fut à l'instant traduit dans toutes les langues, en espa-
gnol, portugais, italien, danois; il y eut jusqu'à six traductions différentes en alle-
mand. On se l'explique à merveille : l'auteur portait, pour la première fois, l'ordre
et la loi dans des récits qui jusque-là, sous d'autres plumes, n'avaient offert
qu'anarchie et confusion comme leurs objets mêmes. M. Mignet, au contraire, se
plaçant derrière la Hévolulion, tandis qu'elle tonnait comme le plus terrible des
Gracques, faisait en quelque sorte l'office du joueur de flûte de l'antiquité : il la
remettait au ton, il remettait au pas ce qui s'était fait tumultueusement, il en mar-
quait la mesure au nom de la force supérieure et de l'idée philosophique. Par lui,
les mouvements du monstre reprenaient majesté et presque harmonie; les disso-
nances criantes s'éteignaient, les irrégularités de détail disparaissaient dans l'effet
de la note fondamentale. Ce grand orage humain semblait marcher et rouler
comme les hautes sphères.
Ainsi déjà l'avait conçu De Maistre, lorsqu'au début de ses Considérations, il
disait : « Ce qu'il y a de plus frappant dans la révolution française, c'est celte
force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme
une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer; personne n'a
contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l'obstacle,
mais c'est tout; et cette force jalouse, marchant invariablement à son but, rejette
également Charette, Dumouriez et Drouet. » Nous aimerions mieux citer d'autres
noms; mais peu importe, l'idée est la même. Je ne la discuterai pas ici, je l'ai fait
ailleurs (1) ; et puis 1 on a bien assez de ces débats où il est entré depuis lors tant
de déclamations et de lieux communs. Bossuet, jugeant les révolutions des em-
pires, pensait comme De Maistre; lui aussi, il n'envisage des factions, des nations
entières, que comme un seul homme sous le souffle d'en haut; il les fait marcher
et chanceler devant lui comme une femme ivre. Montesquieu, sans aller jusqu'au
sens mystique, croyait également à des lois dans l'histoire; tous les esprits supé-
rieurs les aiment au point de les créer plutôt que de s'en passer, Bolingbroke, par-
lant d'un écrit de Pope (son Essai sur l'Homme, je crois), et du bien qui pouvait
en résulter pour le genre humain, écrivait à Swift (6 mai 1730) : « J'ai pensé
quelquefois que, si les prédicateurs, les bourreaux et les auteurs qui écrivent sur
la morale, arrêtent ou même retardent un peu les progrès du vice, ils font tout
ce dont la nature humaine est capable; une réformation réelle ne saurait être
produite par des moyens ordinaires : elle en exige qui puissent servir à la fois de
(1) Dans le Globe du 28 mars 1826.
DE LA FRANCE. 68 S
châtiments et de leçons; c'est par des calamités nationales qu'une corruption na-
tionale doit se guérir. » Voilà encore une de ces paroles qui serviraient bien d'épi-
graphe et de devise à une histoire de la révolution française.
Ce qu'il y avait d'extrêmement neuf et de singulièrement hardi dans l'œuvre
de M. Mignet, c'était l'application qu'il faisait de ces lc>is, telles qu'elles lui appa-
raissaient à un sujet si récent et à la représentation d'une époque dont tant d'ac-
teurs, de témoins ou de victimes, existaient encore. Cette application à bout por-
tant était absolue de sa part, elle était inflexible. Selon lui, les intentions
quelconques, même des principaux personnages, les passions et intérêts indivi-
duels, ont leurs limites d'influence et ne sauraient contrarier ni affecter puissam-
ment le système général de l'histoire. Nous dirons tout à l'heure comment il
conçoit ce système dans son universalité; mais, à celte époque et en cette crise de
notre révolution, cela lui devenait plus évident encore. Il y régla donc son récit
et ses jugements; il fît saillir la force principale et en dégagea fermement les
résultats. S'altachant à un ordre unique de causes, il négligea toutes celles
qui n'avaient agi que pour une part indéterminée et confusément appréciable,
comme s'il en avait trop coûté à son esprit rigoureux d'admettre de la réalité
autre part que là où il découvrait de l'ordre et des lois. C'est ainsi qu'il atteignit
son but et put livrer aux enfants du lendemain de la révolution une histoire
claire, significative, avouable dans ses points décisifs et honorable, grandiose
jusqu'en ses excès, peut-être inévitable, hélas! en ses quelques pages les plus
sanglantes, et dont les divers temps se gravèrent ineffaçablement du premier
jour dans toutes les mémoires encore vierges. S'il y eut des traces trop mani-
festes de système et comme des plis forcés à certains endroits, je répondrai :
Que voulez-vous? c'est ainsi qu'il convient plus ou moins que l'histoire s'ar-
range pour être portative et pouvoir entrer commodément dans le sac de voyage
de l'humanité.
L'homme, il faut bien se le dire, n'atteint en rien la réalité, le fond même des
choses, pas plus en histoire que dans le reste ; il n'arrive à concevoir et à repro-
duire que moyennant des méthodes et des points de vue qu'il se donne. L'histoire
est donc un art; il y met du sien, de son esprit ; il y imprime son cachet, et c'est
même à ce prix seul qu'elle est possible. Reportez en idée la méthode de M. Mignet
à un événement déjà ancien et reculé dans les siècles, rien ne paraîtra plus sim-
ple, plus légitimement lumineux; il n'y aura lieu à aucune réclamation. La har-
diesse ici et l'extrême nouveauté étaient, encore une fois, dans l'application qu'il
faisait à une catastrophe d'hier, c'était d'oser introduire un système de lois fixes
au sein de souvenirs épars et tout palpitants. Ces chaînes de l'histoire, en tombant
sur des plaies vives, les firent crier. On eût accordé au seul prêtre parlant du haut
de la chaire au nom de la Providence ce droit qu'un historien, procédant dans la
froideur et la rectitude philosophique, parut usurper.
Mais celte usurpation ne parut telle qu'aux intéressés et aux blessés encore
saignants du combat. Quant à ces neveux si vite consolés dont parle De Maistre,
et que l'inexorable écrivain n'a pas craint de montrer dansant sur les tombes,
quant à ceux dont Béranger avec plus de sensibilité disait :
Chers enfants, dansez, dansez,
Votre âge
Échoppe à l'orage!...
TOME I. il
686 HISTORIENS MODERNES
tous ceux-là acceptèrent de confiance l'histoire de la révolution, telle que la leur
rendait la plume ou le burin de M. Mignet. Les résultats essentiels qui se tirent de
ce mâle et simple récit sont passés dans le fonds de leurs opinions et presque de
leurs dogmes : cela fait partie de cet héritage commun sur lequel on vit et qu'on
ne discute plus, et je doute fort qu'à mesure qu'on ira plus avant dans les voies
modernes et que par conséquent on trouvera plus simple et plus nécessaire ce qui
s'est accompli, on en vienne jamais à remettre en cause les articles, même rigides,
de ce jugement historique et à les casser. Je vois d'ici venir plus d'un historien
futur : on commencera avec le projet de contredire; puis, chemin faisant, on se
trouvera converti, entraîné par le cours des choses, et l'on conclura peu différem-
ment.
A ne voir le livre qu'en lui-même et indépendamment de toute discussion exté-
rieure, en le lisant tout d'un trait (et je viens de le relire), on est pris et attaché
par cette forme sévère de talent, par ce développement continu, pressé, d'un récit
grave et généreux, où ressortent par endroits de hautes figures. On marche, on
suit, on est porté. A chaque nœud du récit, quelques principes fortement posés
reviennent frapper les temps et comme sonner les heures. Au passage des grandes
infortunes, de justes accents d'humanité (ce que j'appelle lacrymœ volvuntur
inanes) y ont leur écho, sans rien troubler. C'est en soi, si Ton peut ainsi parler,
un beau livre d'histoire.
Au sortir de YHistoire de la Révolution, ou dans le temps même où il s'en occu-
pait, M. Mignet pensait déjà à celle de la Réforme. Il avait poussé assez avant ce
grand travail, lorsque les événements politiques de 1829-1830 le vinrent distraire
et appliquer tout entier avec ses amis à l'entreprise du 'National. Je n'ai rien à
redire ici de ce qui a été déjà exposé dans l'article de M. Thiers; M. Mignet prit
avec lui la part la plus active à cette expédition vigoureuse. Le lendemain du
triomphe, au lieu d'entrer, par un mouvement qui eût semblé naturel, dans la
pratique et le maniement politique, il distingua sa propre originalité et se main-
tint dans une ligne plus d'accord avec ses goûts véritables. M. d'Hauterive, archi-
viste des affaires étrangères, était mort pendant les journées mêmes de juillet ;
M. Mole, en arrivant au ministère, nomma aussitôt M. Mignet au poste vacant.
Celte position centrale de haute administration et d'études est celle que l'histo-
rien a gardée depuis, et qu'il a même su défendre au besoin contre les tentations
politiques dont plus d'une l'est venue chercher. Il aurait pu être ministre à son
jour : il préféra demeurer le plus établi des historiens. Une seule fois, en 1835,
il fut chargé d'une mission de confiance pour l'Espagne, à la mort de Ferdinand VII,
et il alla porter à notre ambassadeur, M. de Rayneval, le mot du changement de
politique dans les circonstances nouvelles que créait le rétablissement de la suc-
cession féminine. Celle excursion exceptée, les principaux événements de sa vie
sont tout littéraires : nommé de l'Académie des sciences morales lors de la fondation
en 1852, élu de l'Académie française comme successeur de M. Raynouard en 1836,
il fut de plus choisi pour secrétaire perpétuel de la première de ces académies, à
la mort de M. Comte, en 1837. Celle existence considérable, qui s'étendait et s'af-
fermissaii dans tous les sens, procurait bien des occasions à son talent et lui im-
posait des obligations aussi dont il n'a laissé tomber aucune.- De là une diversité
d'écrits qui pourtant sont encore moins des épisodes que des branches collatérales
et dos accompagnements d'une même voie. M. Mignet excelle à introduire de la
relation et de la suite là où d'autres n auraient pas su éviter la dispersion. Comme
DE LA FRAHCE. 687
archiviste, il a été conduit à publier les pièces relatives à la Succession d'Espagne
sous Louis XIV, et aussi le volume récent sur Antonio Perez ; comme membre et
secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, il a prononcé
des éloges d'hommes d'élat ou de philosophes, et lu des mémoires approfondis
sur certaines questions de l'histoire civile ou religieuse. Ces nombreux travaux ne
l'ont pas empêché de poursuivre comme son œuvre essentielle V Histoire de la
Ré formation, qui s'est encore plus enrichie que raîeutie, nous assure-t-on, de tant
de stations préliminaires, et qui, tout permet de l'espérer, couronnera dignement
une carrière déjà si remplie.
Nous avons à dire quelques mots des principaux écrits que nous venons d'énu-
mérer ; mais, avant tout, nous parlerons de la manière dont M. Mignet conçoit en
général l'histoire elle-même. Il en eut de tout temps la vocation reconnaissable
aux signes les plus manifestes : les faits lui disaient naturellement quelque chose,
ils prenaient pour lui un sens, un enchaînement étroit et une teneur. Ce qui lui
paraît en général le plus facile, c'est le récit. H l'a hautement prouvé et par ce
livre de la Révolution, et par l'admirable tableau qu'il a donné des événements
de Hollande et de la mort des frères de Witl dans le Recueil sur Louis XIV. Esprit
scientifique et régulateur, il s'attache d'abord à séparer la partie mobile de l'his-
toire d'avec ce qu'il appelle sa partie fixe; il embrasse du premier coup d'œil
celle-ci, les grands résultats, les faits généraux qui ne sont que les lois d'une
époque et d'une civilisation : c'est là, selon lui, la charpente, Vostéologie, le côté
infaillible de l'histoire. La part individuelle des intentions trouve à se loger et à
se limiter dans les intervalles. Ce détail infini des intentions et des motifs divers
ne donne, selon lui, que le temps avec sa couleur particulière, avec ses mœurs,
ses passions, et quelquefois ses intérêts; niais les circonstances déterminantes
des grands événements sont ailleurs, et elles ne dépendent pas de si peu; la
marche de la civilisation et de l'humanité n'a pas été laissée à la merci des
caprices de quelques-uns, même quand ces quelques-uns semblent les plus diri-
geants.
J'expose et je m'efforce simplement de ne rien altérer dans une conception
pleine de dignité et de vigueur. Quant à la partie si délicate et si ondoyante des
intentions, M. Mignet pense que, pour les trois derniers siècles, on peut arrivera
la presque certitude, même de ce côté; car on a pour cet effet des instruments di-
rects : ce sont les correspondances et les papiers d'élat, pièces difficiles sans doute
à posséder, à étudier et à extraire; mais, lorsqu'on y parvient, on surprend là
les intentions des acteurs principaux, dans les préparatifs ou dans le cours de
l'action et lorsqu'ils sont le moins en veine de tromper, puisqu'ils s'adressent à
leurs agents mêmes, ou ceux-ci à eux, et au sujet des faits ou des desseins qu'il
leur importe le plus, à tous, de bien connaître. Quant aux époques antérieures, où
la plupart de ces pièces manquent, on en est réduit à des conjectures. Appliquant
à ses propres travaux les conditions qu'il exige, et s'aidant de toutes les ressources
dont il dispose, M. Mignet est ainsi parvenu à réunir pour base de son Histoire
delà Héformation jusqu'à 400 volumes de correspondances manuscrites de toutes
sortes : il y a là de quoi fixer avec précision bien des ressorts secrets, et couper
court à bien des controverses. Et, en général, on voit M. Mignet s'appliquer con-
stamment à tirer l'histoire de la région des doutes et des accidents, de la sphère
du hasard, et viser à l'élever jusqu'à la certitude dune science.
L'exemple remarquable qu'il a donné en mettant au jour les Négociations relu-
088 HISTORIENS MODERNES
tivcs à la Succession d'Espagne sous Louis XIV (1) est une innovation des plus
démonstratives et des plus heureuses. Sous air de publier un simple recueil de
dépêches, il a trouvé moyen de dresser toute une histoire politique du grand
règne. M. Mignet a plus fait pour Louis XIV que tous les panégyristes : il nous a
ouvert l'intérieur de son cabinet et l'a montré au travail comme roi, judicieux,
prudent dès la jeunesse, invariablement appliqué à ses desseins et ne s'en laissant
pas distraire un seul instant, au cœur même des années les plus brillantes et du
sein des pompes et des plaisirs. On a beaucoup disputé pour ou contre la valeur
personnelle de Louis XIV; dans ce curieux procès qui s'est débattu depuis l'abbé
de Saint-Pierre jusqu'à Lemontey et au delà, chacun prenait parti selon ses pré-
ventions et tranchait à sa guise. Depuis la publication de M. Mignet, il n'y a plus
lieu, ce me semble, qu'à un jugement unique. Il est surtout une époque bien mé-
morable de son règne, celle qui précède la paix de Nimègue (1672-1678), dans
laquelle Louis XIV ne partage avec personne le mérite d'avoir conduit sa politique
extérieure : il avait perdu son habile conseiller, M. de Lionne, en 1671 ; M. de
Pomponne, qui lui succédait, homme aimable, plume excellente, le charme des
sociétés de Mmes de Sévigné et de Coulanges, n'était pas en tout, à beaucoup près,
un remplaçant de M. de Lionne, ni du même ordre politique ; il manquait de fer-
tilité et d'invention. Il y avait bien encore Louvois, l'organisateur de la guerre,
l'administrateur essentiel et vigilant, mais avec tous les inconvénients de son
caractère. Servi par eux, Louis XIV sut se guider lui-même, choisir et trouver ses
voies, suffire à tout, réparer les fautes, diviser ses adversaires, ne rien relâcher
qu'à la dernière heure, et, à force de suite, d'artifice et de volonté, enlever à point
nommé la paix la plus glorieuse.
Que pourtant cette habileté de Louis XIV, comme politique, fût de première
portée et de la plus grande volée, je ne le croirai pas, même après ces solides té-
moignages : elle se bornait trop à l'objet de son ambition présente et n'envisageait
pas assez le lendemain. Là est la distance qui sépare Louis XIV de Richelieu et
des vrais génies. Ce rare bon sens de détail, celte habileté persévérante d'applica-
tion, qui ressortent si visiblement des pièces produites par M. Mignet, diminuent
bien de prix, lorsque embrassant l'ensemble du règne on les voit mener en défi-
nitive à de si déplorables résultats et à de si cuisants retours. Ainsi, dans cette
première lutte avec la Hollande et pendant les années qui la préparent (1668-
1672), on peut admirer l'art profond avec lequel le roi isole à l'avance ce petit
peuple et le sépare successivement de tous ses alliés, pour l'écraser ensuite; mais
patience! la Hollande aux abois et son héros le prince d'Orange tourneront à la
longue toute l'Europe contre la France. Un homme de passion et de génie sortit
de ces flots par lesquels il avait sauvé son pays, et c'est Guillaume III qui a sus-
cité Marlborough et tous les succès de la reine Anne. La hauteur personnelle de
Louis XIV et ses ténacités d'orgueil compliquèrent toujours et traversèrent plus
ou moins la vue de ses vrais intérêts comme roi ; son rare bon sens, en se mettant
au service de celte passion personnelle, ne la dominait pas assez. On en a vu,
depuis, de plus grands que lui ne pas éviter pareil écueil et finalement s'y briser.
On jouit, grâce à M. Mignet, de lire dans ces intérieurs de conseils, de percer le
secret des choses et d'en pouvoir raisonner. Cette publication met, en quelque
(1) Dans la collection des Documents historiques ; il y a jusqu'ici quatre volumes in-4°
publiés (1835-1842) : l'ouvrage entier en aura probablement huit.
DE LA FRANCE. 689
sorte, la diplomatie (1) à la portée de ceux qui ne bougent pas de leur fauteuil, et
l'offre en speclacle et en sujet de méditation à l'homme d'étude et au moraliste;
elle leur permet de saisir le fin du jeu et d'en extraire la philosophie à leur usage.
Tous eeux qui, sans mettre le doigt aux affaires du monde, aiment à tout en com-
prendre, doivent savoir un gré infini à M. Mignet. Si quelquefois, en d'autres
écrits, il a paru faire trop étroite la part des intentions et des influences person-
nelles dans l'histoire, s'il les a souvent encadrées et un peu écrasées dans une
formule absolue et inflexible, ici elles reprennent tout leur espace et tout leur
champ ; on a la revanche au complet. El qu'il est parfois amusant, ce tapis du jeu,
qu'il est rempli de dessous de cartes et de revers! M. de Lionne, dont la trace si
considérable était restée à demi ensevelie dans les cartons officiels , reparaît ici
avec toute sa vie et sa variété féconde. Politique avisé autant qu'homme aimable,
plein d'expédients et de ressources, fertile, infatigable, possédant à fond les
affaires et les portant avec légèreté et grâce, les égayant presque toujours dans le
ton, il était le chef de cette école de diplomates dont Chaulieu avait connu de
brillants élèves et dont il a fait un groupe à part dans son Elysée :
Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau
Je revois Seignelai, je retrouve Béthune,
Esprits supérieurs en qui la volupté
Ne déroba jamais rien à l'habileté,
Dignes de plus de vie et de plus de fortune!
M. de Lionne est le maître de cette école solide et charmante dont M. de Pomponne,
à la fois plus vertueux et moins appliqué, n'est déjà plus. Mais celui qui en est à
fond et que M. Mignet a ressuscité tout entier, c'est le chevalier de Gremonville,
cet ambassadeur à Vienne, le démon du genre, le plus hardi, le plus adroit, le plus
effronte'des négociateurs du monarque : Louis XIV lui a décerné en propres termes
ce piquant éloge. C'est une comédie que toute sa conduite à Vienne, et une comédie
qui aboutit à ses fins sérieuses. J'avoue (et j'en demande pardon à la philosophie
de l'histoire) que tout cela fait bien rêver; on arrive, après cette lecture, à croire
sans trop de peine, et presque comme si Ton avait été ministre dans le bon temps,
que tous les grands politiques ont été plus ou moins de grands dissimulateurs,
pour ne pas dire un autre mot. Qu'ils le soient seulement dans l'intérêt général
et en vue du bien de Y état f comme disait Richelieu, les voilà plus qu'absous, et ils
font de grands hommes. On arrive, en continuant de rêver, à se dire que la société est
une invention, qne la civilisation est un art, que tout cela a été trouve, mais aurait
bien pu ne l'être pas ou du moins ne l'être qu'infiniment peu, et qu'enfin il y a né-
cessairement de Yartifice dans ces génies dirigeants. Cette morale politique peut
paraître fort rapprochée, je le sais, de celle de Hobbes, de Hume, de Machiavel ;
mais, s'il y a un machiavélisme qui est petit, le véritable ne l'est pas. Dans le
discours qu'il adressait à Léon X sur la réforme du gouvernement de Florence, ce
grand homme (Machiavel) disait : « Les hommes qui, par les lois et les institutions
ont formé les républiques et les royaumes, sont placés le plus haut, sont le plus
loués après les dieux. »
(1) Ici et dans tout ce qui suivra, il est bien entendu que je ne parle que de l'ancienne
diplomatie : quant à la nouvelle, là où il existe encore telle chose qu'on doive appeler
de ce nom, je suis disposé à faire en sa faveur toutes les exceptions qu'on pourra désirer.
690 HISTORIENS MODERNES
En étudiant d'original cette variété de personnages qui viennent comme témoi-
gner sur eux-mêmes dans le recueil de M. Mignet, on en rencontre un pourtant,
une seule figure à joindre à celles des grands politiques intègres et dignes d'entrer,
à la suite des meilleurs et des plus illustres de l'antiquité, dans cette liste mo-
derne si peu nombreuse des Charlemagne, des saint Louis, des Washington : c'est
Jean de Witt, lequel à son tour a fini par être mis en pièces et dilacéré au profit
de cet autre grand politique moins scrupuleux, Guillaume d'Orange; car ce sont
ces derniers habituellement qui ont le triomphe définitif dans l'histoire. Osons
bien nous l'avouer, oui, c'est au prix de cette connaissance et aussi de cet emploi
du mal que le monde est gouverné, qu'il l'a été jusqu'ici. Honneur et respect du
moins, quand l'esprit supérieur et le grand caractère qui ne recule devant rien fait
entrer dans ses inspirations un sentiment élevé, un dévouement profond à la puis-
sance publique dont il est investi, quand il se propose un but d'accord avec l'utilité
ou la grandeur de l'ensemble! Quoi qu'il ait fait alors, et fûl-il Cromwell, il est
absous comme en Egypte par le tribunal suprême, et il entre à son rang dans les
pyramides des rois.
La lecture de cette histoire d'un nouveau genre, au moment où on l'achève,
laisse une singulière impression. On ne peut se dissimuler que, malgré tous les
soins et l'art ingénieux de l'historien -rédacteur , elle ne soit souvent pénible et
lente à cause de la nature des pièces et instruments qu'elle porte avec elle et qu'elle
charrie ; et pourtant, quand on en sort, non pas après l'avoir parcourue (je récuse
ces gens qui parcourent), mais après l'avoir lue dans son entier, on se sent dégoûté
des autres histoires comme étant superficielles, et il semble qu'on ne saurait doré-
navant s'en contenter. Mais on ne saurait non plus, par le besoin de tout bien
savoir, se réduire désormais à ce régime d'histoire purement diplomatique, don!
l'objet est surtout d'enregistrer les textes, et de faire passer avec continuité sous
les yeux la teneur même des dépêches , actes et traités. Au reste , il n'est guère à
craindre qu'un tel genre, excellent dans l'application présente, devienne bien con-
tagieux. La matière trop souvent en manquera ; et, là même où elle se rencontre-
rait, le rédacteur ingénieux et méthodique, l'ordonnateur habile et supérieur, tel
que M. Mignet, manquera encore plus souvent. On continuera donc probablement,
comme par le passé, de publier des recueils de pièces, traités et correspondances,
avec plus ou moins de liaisons et d'éclaircissements : à M. Mignet restera l'hon-
neur d'avoir presque élevé un simple recueil de ce genre jusqu'à la forme et au
mouvement de l'histoire.
C'est un intérêt du même genre, mais plus concentré, que présente l'ouvrage
intitulé : Antonio Perez et Philippe II, composé d'après une méthode analogue,
et dont le fond repose également sur des documents officiels inédits. M. Mignet
en avait fait d'abord, dans le Journal des Savants, des articles qu'il a réunis
ensuite en volume (184o). De nouveaux documents, arrivés d'Espagne, et relatifs
au rôle de Philippe II dans le meurtre d'Escovedo, permettent à l'auteur de pré-
parer une prochaine édition plus complète, et dans laquelle ses premières conjec-
tures se trouveront confirmées. Antonio Perez, secrétaire d'état, favori brillant,
complice de son maître dans l'exécution des plus secrets et des plus redoutables
desseins , devint, à un certain moment, son rival en amour, et se perdit par ses
dérèglements et ses imprudences. Sa perte fut préparée avec une lenteur calculée
par Philippe II, a qui traînait en longueur ses disgrâces comme toutes les autres
choses. » Le caractère de ce sombre monarque, son indécision tortueuse, compli-
DE LA FRANCE. 69 I
quée des rancunes mortelles de son humeur et comme des intermittences de sa
bile, ne se révèle nulle part plus profondément que dans cette lugubre affaire et
dans les suites opiniâtres qu'il y donna. Antonio Ferez . jeté en prison, retenu
captif durant onze années, traité avec des alternatives déménagement et de rigueur,
selon ce qu'on craignit ou qu'on espéra de ses aveux; puis, quand on le crut des-
saisi de tous papiers et de tous gages, livré à la justice secrète de Caslille, pour-
suivi pour un acte dans lequel il n'avait été que l'exécuteur d'un ordre royal, mis
à la torture, Perez parvint, à force d'adresse, et par le dévouement de sa femme (1),
à s'échapper en Aragon; et là, devàftt un libre tribunal, le duel s'engagea, à la
face du soleil, entre le sujet sacrifie et le monarque. Les Aragouais, qui prirent
parti pour l'opprimé et qui le soutinrent, ainsi que leur droit de justice souveraine,
par une révolte à main armée, y perdirent leurs institutions et les dernières garan-
ties de leur indépendance. Ces chapitres, dans lesquels le drame romanesque de
Perez rejoint et traverse les grands intérêts de l'histoire, et où les deux ressorts
se confondent, sont d'un suprême intérêt: et, en tout, dans le cours de cette pu-
blication épisodique. M. Mignet a su combiner le genre de piquant qui tient à une
desiinée individuelle et aventurière, avec la gravité habituelle qu'il aime dans les
conclusions.
Les deux volumes de Notices et Mémoires historiques (18-45) qui contiennent le
tribut payé par If. Mignet à litre de membre et d'organe de deux académies, et
particulièrement de celle des Sciences morales et politiques, demanderaient plus
d'espace pour l'examen que nous ne pouvons leur en donner ici. Le mémoire lu
en 1839, sur la Conversion de la Germanie au Christianisme et à la Civilisation
pendant les vme et ixe siècles, offre une des plus légitimes, des plus belles appli-
cations de la méthode scientifique, telle que l'esprit de l'auteur se plaît à la
déployer et à la gouverner au sein des masses de l'histoire. Saint Boniface, jugé
au point de vue civil, y représente avec héroïsme, avec sublimité, l'énergie sociale
conquérante, le bienfait de l'idée nouvelle. Et en général, c'est quand un person-
nage s'identifie avec une idée, avec un système et une des faces de la pensée publique,
que M Mignet s'y arrête le plus heureusement et excelle à le peindre. Cette remarque
se vérifie dans les éloges et notices académiques qu'il a eu l'occasion de pro-
noncer. Nul plus que lui ne semble propre à ce genre d'éloquence académique, à
la prendre dans sa meilleure et sa plus solide acception. Les corps littéraires sont
heureux de rencontrer de telles natures de talent, auxquelles se puisse conférer
l'office de les représenter, aux jours de publicité, par leurs plus larges aspects,
et de les faire valoir dans la personne de leurs plus illustres membres. Si la mort,
qui frappe à coups pressés dans les rangs des mêmes générations, ne met pas tou-
jours de la variété dans ses choix et apporte inévitablement quelque monotonie
dans Tordre des sujets qui se succèdent, elle fait passer aussi un à un devant
l'historien-orateur les principaux représentants de toutes les grandes idées qui ont
eu leur jour. C'est ainsi que M. Mignet a eu tour à tour à apprécier des philo-
sophes, des hommes d'état, des jurisconsultes, des médecins, des économistes : il
n'a failli à aucun de ces emplois, et on l'a vu porter dans tous la même conscience
d'études, une vue équitable et supérieure, et une grande science d'expression; mais
il nous semble n'avoir jamais mieux rencontré que dans les portraits qui se déta-
(1) Elle fit comme Mme de Lavalelie; elle entra dans sa prison, et il en sortit déguisé
sous les vêtements de sa femme.
692 HISTORIENS MOOERNSS DE LA FRANCE.
client par la hauteur et l'unité de la physionomie, ou dans ceux qui se lient natu-
rellement à de grands exposés de systèmes, par exemple dans ceux de Sieyès et de
Broussais. Le portrait du premier surtout est un chef-d'œuvre. La figure intellec-
tuelle de Sieyès paraît avoir eu de tout temps un attrait singulier pour la pensée
de M. Mignet, et nul certainement plus que lui n'aura contribué à faire apprécier
des générations héritières et de l'avenir les quelques idées immortelles de ce génie
solitaire et taciturne.
Tant de hautes qualités, que nous avons eu à reconnaître dans la manière de
l'historien et de l'écrivain, sont achetées au prix de quelques défauts, et notre pro-
fonde estime même nous autorisera à les indiquer. M. Mignet, on l'a vu, distingue
dans l'histoire deux portions, l'une plus fixe et comme infaillible, qui tient aux
lois des choses, et l'autre plus mobile, plus ondoyante, qui tient aux hommes : or, on
peut observer que souvent il exprime bien fortement la première et lui subordonne
trop strictement la seconde; et cette inégalité n'a pas lieu seulement (comme il
serait naturel de l'admettre) dans la conception et l'ordonnance générale du tableau,
mais elle se poursuit dans le détail, elle se traduit et se prononce dans la marche
du style et jusque dans la forme de la phrase. Celle-ci, au milieu des rapports
complexes qu'elle embrasse, affecte par moments une régularité savante et une
ingénieuse symétrie de mécanisme que les choses en elles-mêmes, dans leur cours
naturel, ne sauraient présenter à ce degré. C'est ainsi que des rapprochements
qui sont judicieux au fond, mais que le relief de la forme accuse trop, cessent de
paraître vraisemblables; cela a l'air trop arrangé pour être vrai; l'esprit du lec-
teur admet difficilement dans la suite, même providentielle, des événements
humains une manœuvre si exacte et si concertée. On peut dire que l'écrivain, par
endroits, marque trop les articulations de l'histoire. Toutes les critiques à faire
pour le détail rentreraient dans celle-là et en découleraient. C'est surtout quand
cette rigueur de manière s'applique à des faits et à des personnages récents qu'on
est frappé du contraste. Si habilement et si artistement tissu que soit le filet, les
hommes et leurs intentions et les mille hasards de leur destinée passent de toutes
parts au travers, et la présence même du réseau d'airain ne sert qu'à faire mieux
apercevoir ce qu'il ne parvient pas à enserrer. La qualité littéraire du style en
souffre à son tour ; on y regrette par places la fluidité, et l'on y est trop loin du
libre procédé si courant de Voltaire ou de M. Thiers. Voilà les défauts qui dispa-
raissent le plus habituellement dans la fermeté, l'énergie, l'éclat ou la propriété
de l'expression , et qui ne se remarquent plus du tout dans les beaux récits de
M. Mignet, tels que celui des événements de Hollande sous les frères de Witt :
nous osons lui proposer à lui-même ce parfait exemple pour son histoire future de
la réformation.
Et puisque nous sommes en train d'oser, il ne serait pas juste, en quittant l'un
des écrivains les plus respectés et les plus considérables de notre temps, de ne
pas toucher à l'homme, et de ne pas au moins nommer en lui quelques-uns de ces
traits si rares et qui accompagnent si bien le talent, sa simplicité, un caractère
aimable, resté fidèle à ses goûts et à ses affections, quelque chose de gracieux
qui, ainsi que nous l'avons noté <'hez son ami M. Thiers, se rattache à la patrie du
Midi et aux dons premiers de cette nature heureuse.
Sainte-Beuve.
LA CONJURATION
DU PANSLAVISME
ET
L'INSURRECTION POLONAISE.
Tout le monde se demande avec angoisse où en est l'insurrection de Pologne.
Si l'on en croyait les dernières nouvelles, le mouvement se serait arrêté : l'Autriche
aurait, par d'habiles manœuvres, excité de longue main la défiance des paysans
envers les nobles, et, en allumant dans le cœur des serfs d'horribles désirs de
vengeance contre leurs seigneurs, elle serait arrivée à maîtriser ainsi l'explosion
du sentiment national. Il importe de rechercher les causes d'un fait aussi inattendu,
qui, au premier coup d'œil, se présente comme un lugubre arrêt de mort de la
nationalité polonaise, mais qui, mieux examiné, prouve au contraire l'impuissance
où sont désormais l'Autriche et la Russie de se maintenir longtemps dans leur
état actuel.
L'Europe n'a que des idées très-superficielles, souvent fausses, sur les divers
peuple? de race slave. On s'imagine généralement que ces nations sont des masses
inertes, conduites de temps immémorial par une aristocratie héréditaire : il n'en
est rien. Le génie slave est essentiellement démocratique; il l'a été plus ou moins
dans tous les temps. Le malheur de l'ancienne Pologne fut de n'avoir pas compris
suffisamment cette tendance naturelle et instinctive du grand corps dont elle for-
mait la tète. De même aujourd'hui la faiblesse, le côté vulnérable de la Russie,
c'est celte aristocratie dont s'environne le trône, et qui peut bien imposer à l'Eu-
rope, mais qui au-dedans de l'empire apparaît à tous les yeux comme un élément
hétérogène et anti-national.
094 LA CONJURATION
Le vrai Slave, et par conséquent aussi le paysan polonais, étant porté d'instinct
vers la démocratie, il s'ensuit que tout grand seigneur est naturellement suspect
aux Slaves, et regardé par eux comme un étranger, ou du moins comme un ami
de l'étranger, dont il a ordinairement les mœurs, l'habit, la langue. Celte défiance
qui règne entre le paysan et le grand propriétaire n'est, on le sait, que trop natu-
relle chez tous les peuples; mais chez les nations slaves elle revêt un caractère
spécial, l'amour de la race et de son génie propre. En Allemagne, en Angleterre,
en France même pendant quelque temps, l'aristocratie a pu être une force; chez
les Slaves, elle ne le sera jamais, parce que chez eux elle n'est pas primitive, elle
est de création postérieure, et le fruit de l'influence des idées étrangères. Toute
nationalité slave qui admet le principe aristocratique dans son sein paraît condam-
née d'avance à une mort plus ou moins prochaine. C'est aussi ce que la noblesse
polonaise avait compris dès la fin du siècle précédent, comme le prouve la consti-
tution du 5 mai 1791, si généreusement votée par elle, et où le principe de
la monarchie démocratique apparaît avant même qu'il eût été proclamé en
France.
Ces précédents posés, je reviens à la question de l'insurrection polonaise. Quelles
causes l'ont empêchée jusqu'ici de se développer? pourquoi les paysans, au lieu
de répondre à l'appel de la noblesse, se sont-ils, sur tant de points, tournés contre
elle? Voilà autant de questions soulevées par les derniers événements qui ont
étonné l'Europe, et auxquelles nous essaierons de répondre.
L'Autriche, on le sait, est un gouvernement faible, mais très-babile, à qui au-
cune ruse, même la plus cruelle, ne répugne pour arriver à ses fins. La noblesse
polonaise est au contraire la noblesse la plus chevaleresque du monde; ayant la
conscience de son courage, elle répugne au guet-apens, et, quand elle poursuit un
but, elle veut l'emporter de haute lutte. Celte attitude si différente des deux ad-
versaires s'était dessinée bien avant l'heure de l'insurrection. Les seigneurs polo-
nais, dans les diétines de la Gallicie et du grand-duché de Posen , avaient pris
franchement l'initiative des réformes. Depuis 1840, la diète de Léopol demandait
en vain, chaque année, à l'empereur, des lois qui missent fin aux corvées, et ren-
dissent les paysans propriétaires. Les représentants du grand-duché de Posen
adressaient au roi de Prusse des demandes analogues : ils avaient résolu, en 1844,
la fondation d'une caisse d'amortissement pour le rachat des corvées de leurs
paysans. La cour de Berlin refusa de sanctionner celte résolution, craignant avant
tout, comme le cabinet de Vienne, un ordre de choses qui réconcilierait les
paysans slaves avec leurs seigneurs. Il n'est pas jusqu'aux sociétés de tempérance
instituées par les curés pour faire disparaître des pays slaves le vice national de
l'ivrognerie, qui ne se soient vues entravées de mille manières par l'Autriche et la
Russie. Un oukase russe a interdit au clergé de prêcher en chaire contre l'ivrogne-
rie, et la police de Gallicie a statué qu'aucun prêtre ne pourrait prêcher sur ce
sujel sans une autorisation spéciale. Un tel despotisme devait porter à l'extrême
l'indignation et en même temps les espérances de la noblesse polonaise : elle crut
que le paysan comprendrait enfin à quel poinron voulait l'avilir, et elle le poussa
ouvertement à résister; mais le cabinet de Vienne, avec son habileté ordinaire,
avait travaillé sous main, pendant que la noblesse travaillait au grand jour. Tandis
que, dans son empressement à régénérer le pays, celle-ci se proclamait partout et
hautement démocratique, le gouvernement autrichien, à l'aide de ses employés
subalternes et ie ses innombrables espions, avait travesti en secret, aux yeux du
BU PANSLAVISME. 6915
paysan, les intentions des grands propriétaires, flétri leurs actes les plus généreux,
et il était parvenu à faire méconnaître, comme entachés d'égoïsme, les plus nobles
sacrifices des seigneurs en laveur des serfs. Aigri par les corvées de tout genre dont
la loi autrichienne l'accable, et déjà trop porté par de tristes souvenirs à suspecter
ses seigneurs, le paysan ne pouvait croire à leur changement; il craignait un piège,
et les espions de Vienne, répandus partout, alimentaient sans cesse celte crainte
par les plus absurdes récits.
Le bas peuple se méprenait donc complètement sur les vraies intentions de la
noblesse, qui, sans se douter des ruses de guerre de son ennemie, poursuivait
loyalement et en droite ligne contre l'Autriche et les puissances son plan d'insur-
rection populaire. Se croyant sûre des paysans, elle avait cherché surtout a s'affi-
lier les habitants des villes et la jeunesse éclairée des écoles. L'esprit de cette
jeunesse avait subi, depuis quinze ans, une modification profonde. Obligés d'étudier
dans les universités étrangères de Prusse, de Russie, de Hongrie, de îtohême, ces
jeunes gens avaient dû forcément abdiquer une foule de préjugés de l'ancienne
société polonaise. Le besoin de se lier avec leurs condisciples des autres nations
slaves leur avait fait chercher une idée commune, et ils n'en avaient pas trouvé
d'autre que l'idée slave. Ce fut donc dans l'intérêt général de la race, de sa plus
grande gloire, de sa plus grande liberté, que le panslavisme s'organisa de Berlin à
Vienne, et de Vienne jusqu'à Pétersbourg. Son mot d'ordre était le plus simple du
monde : « soutenir tout ce qui est slave , .suivre toute impulsion ayant pour but
l'affranchissement des peuples slaves, se refuser à tout autre appel. )> Pour mieux,
échapper aux inquisitions les plus minutieuses de la police, il fut sévèrement in-
terdit aux conjurés de chercher à connaître leurs frères; chaque nouvel initié eut
pour devoir d'en initier quatre autres, mais pas un de plus. Aucun groupe ne dut
se composer de plus de cinq personnes. Ennemie, comme le génie slave, de toute
centralisation, l'association conservait par là toute son élasticité. En outre, dans
ce système, tout ce que peut faire la police, même aidée parles tortures, c'est d'ob-
tenir qu'un conjuré dénonce ses quatre complices ; les autres, il ne les connaît pas
même de nom. Quant aux chefs supérieurs, il n'y en a pas : c'est la race, c'est le
génie slave qui précipite ou qui ralentit le mouvement. En se fondant sur de pa-
reilles bases, la conspiration devenait facile ; le peuple entier en était complice.
Le plan des nobles et de la jeunesse, admirablement conçu, ne pouvait manquer
de réussir, si l'Autriche avait résisté franchement, au lieu d'employer contre ses
adversaires la diffamation et la calomnie. Les nobles étaient prêts à se dépouiller
de tous leurs privilèges, de tous leurs titres, de tout leur passé, et à en appeler au
peuple pour constituer avec lui un ordre de choses entièrement nouveau, ayant
pour base la plus large démocratie qui soit compatible avec l'ordre public et
l'indépendance nationale. Forte e,t fière de son programme, la noblesse s'élança
avec l'impétuosité slave dans sa nouvelle carrière, sans songer à sonder le terrain
pour s'assurer s'il n'y avait pas une contre-mine.
A l'époque marquée pour l'explosion générale, du 19 au 20 février, les conjurés
se levèrent partout avec le même drapeau. A Posen, en Gallicie, à Cracovie, et
même dans la Pologne russe, les plus grands propriétaires, les plus notables re-
présentants de l'aristocratie, proclamèrent hautement l'émancipation complète et
définitive des paysans; mais, à leur grand étonnement. ils se trouvèrent sur ce
terrain en concurrence avec l'Autriche, que nous avons montrée travaillant depuis
longtemps le bas peuple, à l'aide de ses espions, avec un programme analogue.
096 LA CONJURATION
Ceci explique pourquoi le manifeste révolutionnaire daté de Cracovie, afin de mieux
l'emporter sur les promesses autrichiennes, a revêtu une couleur qui l'a rendu
tout d'abord suspect en Europe au parti conservateur. Les insurgés sentaient le
besoin de pousser leur système d'émancipation jusqu'à ses plus lointaines consé-
quences. De là ce faux air de communisme imprimé au manifeste du nouveau gou-
vernement polonais. On conçoit que les partisans du statu quo se soient surtout
effrayés du passage suivant : « Tâchons de conquérir une communauté où chacun
jouira des biens de la terre d'après son mérite et sa capacité. Qu'il n'y ail plus de
privilèges; que celui qui sera inférieur de naissance, d'esprit ou de corps, trouve
sans humiliation l'assistance infaillible de toute la communauté, qui aura la pro-
priété absolue du sol, aujourd'hui possédé tout entier par un petit nombre. Les
corvées et autres droits pareils cessent, et tous ceux qui auront combattu pour la
patrie recevront une indemnité en fonds de terre, prise sur les biens nationaux. »
Ces paroles, il faut l'avouer, ne sont pas de nature à rassurer ceux qui espèrent
dans une féodalité nouvelle, fille de l'industrie et des chemins de fer. Cependant
on doit comprendre d'abord la nécessité où était la révolution de renchérir dans
son programme sur les promesses de l'Autriche. En outre, il y a dans ce manifeste
certains mots évidemment mal traduits par les journaux allemands, auxquels les
journaux français sont forcés de s'en rapporter : ainsi le mot de communauté
a certainement été mis à la place du mot société, attendu qu'en slave il n'y a pas,
pour dire société, d'autre expression possible que celle qui, interprétée littérale-
ment, signifie communauté. Il serait donc souverainement injuste d'expliquer dans
le sens des communistes un mot qui désigne simplement la société ou la nation.
Or, promettre aux paysans, aux serfs qui se seront battus, de les rendre proprié-
taires aux frais de la nation ; garantir aux pauvres, aux infirmes, à tous ceux qui
souffrent, qu'ils recevront sans humiliation l'assistance nationale, franchement,
est-ce là du communisme? Si l'on m'objectait que ces distributions de terres aux
paysans ne pourront avoir lieu qu'aux dépens des grands propriétaires prétendus
féodaux des provinces slaves, je répondrais que, puisque ces grands propriétaires
eux-mêmes lancent de tels manifestes, il faut apparemment qu'ils soient décidés à
faire à leur patrie le sacrifice non-seulement de leur vie, mais même de leur for-
tune matérielle, à laquelle on semble croire qu'il est impossible de renoncer. Or,
si les seigneurs polonais veulent se dépouiller eux-mêmes, il n'y aura, je crois,
que l'Autriche qui trouvera légitime de s'y opposer, et de contraindre les nobles à
faire supporter la corvée à leurs serfs. C'est d'ailleurs, et nous l'avons déjà
prouvé (I), ce qu'elle fait depuis dix ans.
Je demande maintenant à tout homme de bonne foi s'il y a du communisme
dans les conclusions qui terminent le manifeste incriminé : « Polonais, plus d'a-
ristocratie, plus de privilèges d'aucun genre! Dès ce moment nous sommes tous
égaux, puisque nous sommes tous enfants d'une seule mère, la patrie, et d'un
seul père,' le Dieu qui règne au ciel. Invoquons-le, il nous bénira et nous fera
vaincre. Nous sommes vingt millions, levons-nous comme un seul homme, et nous
aurons une liberté comme il n'y en a encore jamais eu sur la terre. )> C'est un
grand, un vif enthousiasme qui a dicté ces dernières paroles, mais cet enthou-
siasme n'a rien d'anli-social ; il prouve, chez les insurgés, un noble désir d'asso-
(1) Voyez, dans la livraison du 15 aoûl 1845, l'article sur les Diètes slaves et le Mou-
vement unitaire de l'Europe orientale.
sir PANSLAVISME. 697
cier leur cause à celle de tous les peuples. Que les Slaves veuillent conquérir un
système de liberté plus large que celui de l'Europe constitutionnelle, qu'ils veuil-
lent dilater ce vieux système en y faisant entrer l'idée slave comme auxiliaire de
l'idée française, est-donc là un crime?
Les Slaves de tous les pays sont convaincus qu'ils ne peuvent s'affranchir qu'à
l'aide d'un nouveau 89. Leur noblesse désire prendre l'initiative de celte révolu-
tion, qui doit être à la fois sociale et politique; elle veut l'accomplir généreuse-
ment, en descendant vers les classes inférieures, ou plutôt en les élevant toutes
jusqu'à elle. Elle entend que la révolution slave différera de celle de France sur ce
point, qu'au lieu de laisser la bourgeoisie et le tiers étal commencer, comme lors
du serment du jeu de paume, les nobles et les prêtres commenceront, et marche-
ront en avant du peuple. C'est malheureusement ce que n'a pas compris le paysan
polonais. Dans l'ignorance profonde où le maintiennent forcément ses oppresseurs,
il n'a pas su distinguer le langage franc de ses gentilshommes d'avec le langage
empoisonné des agents provocateurs. Il a donc partout répondu par la défiance
au cri insurrectionnel des nobles.
L'explosion a élé par là, sinon étouffée, du moins considérablement amortie.
L'Autriche a profité du premier moment de terreur pour répandre partout les ac-
cusations les plus absurdes, et, voyant qu'elles trouvaient créance, le cabinet im-
périal a lancé enfin dans la plus grande partie de la Gallicie des proclamations qui
assimilaient aux malfaiteurs les insurgés et tous les hommes suspects de favoriser
l'insurrection, « décernant même, dit la Gazette d'état de Prusse, des primes con-
sidérables pour chaque suspect (c'est-à-dire pour chaque noble) qui serait livré
mort ou vif aux agents autrichiens. » Cet appel fait à la cupidité de pauvres paysans
qui meurent de faim, et que la propagande impériale avait d'ailleurs depuis
longtemps travaillés dans un sens de haine et de vengeance contre leurs seigneurs,
cet infernal appel semble avoir eu, il faut bien l'avouer, un horrible succès. A la
provocation des hommes de l'Autriche, les paysans se sont rués partout sur leurs
nobles, n'épargnant ni l'âge ni le sexe. Faut-il s'étonner mainlenant de l'échec
qu'a rencontré l'insurrection? Cependant quelque malheureuse qu'ait élé cette
première tentative, il suffira, pour apprécier la portée de l'insurrection, pour en
admirer le généreux élan, de constater ce qu'elle a fait, ce qu'elle peut faire
encore.
Toutes les parties de l'ancienne Pologne, y compris ses annexes d'Orient, ruthé-
niennes et kosaques, avaient été initiées au plan d'émancipation qui se propageait
silencieusement, depuis des années, de la Baltique à la mer Noire. C'était, comme le
reconnaissent les feuilles allemandes elles-mêmes, la grande conjuration du pansla-
visme. Toutes les nations slaves élaient invitées à prendre part au mouvement et à
briser enfin leur joug, pour se constituer ensuite chacune suivant son gré. Le
gouvernement représentatif qui devait sortir de la révolution polonaise était ap-
pelé à s'organiser d'une manière essentiellement fédérale. Provisoirement, il ne
devait se composer que de sept membres, délégués des sept associations ou con-
trées sur lesquelles on comptait le plus, et qui étaient la république de Cracovie,
le grand-duché de Posen, la Gallicie, la Lithuanie, la petite Russie, le royaume de
Pologne et l'émigralion de Paris. La Bohême, la Hongrie, les pays slaves du Danube
et le nord de la Russie devaient être entraînés plus tard dans le mouvement; à son
origine, il devait se renfermer strictement dans l'intérieur de l'Autriche, qui est,
de tous les empires oppresseurs de la race slave, celui dont l'existence est la plus
698 LA CONJURATION
précaire, puisque cette puissance allemande, sur trente-sept millions de sujets,
compte à peine six millions d'Allemands.
A l'époque fixée pour la révolution, il y eut des mouvements simultanés sur
presque tous les points où se parlent la langue polonaise et la langue ruthénienne.
Les mouvements de Sitésie, de Posen, de Tarnow, de Léopol, ont été constatés par
les journaux ; mais ce que la presse n'a pas assez remarqué et ce que les cabinets
ont caché avec soin, c'est ia coïncidence de ces mouvements avec ceux qui ont eu
lieu dans la petite Russie et jusque dans les principautés moldo-valaques. Ainsi
c'est le 22 février, le jour même où Ujs Autrichiens étaient chassés de Cracovie,
que la jeunesse moldave insurgée à Iassy, et appuyée par des matelots grecs venus
des ports de la mer Noire, essayait de proclamer un gouvernement national, unique
pour toutes les populations rôumanes. Les mouvements correspondants qui ont
éclaté dans l'intérieur de la Bussie sont encore peu connus; on sait seulement
qu'à Vilna la garnison a tiré à mitraille sur le peuple, ce qui ferait supposer que
les Lithuaniens ont répondu à l'appel de leurs frères du midi. La Prusse, dans ses
feuilles officielles, se vantait, il y a quelques jours, d'avoir accueilli à sa frontière
quatre mille soldats polonais des provinces russes, qui avaient été battus et dis-
persés, et que diflérents corps de Rosaques poursuivaient. « Ce sont, disaient ces
feuilles, de beaux jeunes gens, vêtus d'un costume pittoresque; » et elles ajou-
taient que les Allemands ont pu acheter, pour douze thalers chacun, les plus beaux
chevaux de race polonaise. Ces forfanteries, dont s'indignent les vrais Allemands,
prouvent au moins une chose, c'est que la Pologne russe s'est levée comme la
Pologne autrichienne.
Il est remarquable que la bourgeoisie et le peuple des villes, plus éclairé que
celui des campagnes, ont secondé partout la noblesse : dans la capitale même de
la Gallicie, qui compte trente mille marchands juifs, ceux-ci se sont déclarés pour
l'insurrection comme les chrétiens; mais il y avait partout de fortes garnisons, et,
le concours des paysans sur lequel on avait le plus compté ayant fait défaut, le
peuple se vit partout repoussé. Ce fut alors que les arrestations commencèrent;
elles furent innombrables. Quand la majorité de la noblesse patriote des villes eut
été arrêtée, la police se tourna vers les campagnes. Dans le duché de Posen, où
les lumières sont plus généralement répandues, l'idée ne vint pas aux paysans de
s'armer contre leurs nobles, et d'ailleurs rien ne prouve que la police prussienne,
pour triompher, ait tenté de recourir à cet odieux moyen. En Gallicie au contraire,
comme le constate la Gazette d'état de Prusse, les employés ameutèrent partout
les pauvres serfs. Pour mériter les primes qui leur étaient promises, ces malheu-
reux égarés massacraient ou garrottaient les gentilshommes, et, jetant morts et
blessés pêle-mêle dans des chariots, ils les conduisaient à la ville du district, au
capitaine du cercle, chargé de récompenser ces fidèles sujets.
Sur un seul point, dans la république de Cracovie, où tous les employés sont
Polonais^ les Autrichiens durent renoncer à l'exécution de cet horrible plan. On
eut recours à un autre moyen, et, prévenus à temps de la conspiration, les résidents
des trois puissances protectrices, de concert avec l'évêque de Cracovie et le prési-
dent du sénat, M. de Schindler, créatures du cabinet de Vienne, demandèrent un
renfort de troupes au général Collin, stationné en face de la ville, à Podgorzé, de
l'autre côté de la Vistule. Rassemblant ses forces, composées de douze cents fan-
tassins du régiment du comte Nugent, de deux cent soixante-dix chevaux et d'une
batterie de campagne, M. de Collin entra à Cracovie le jour marqué pour l'insur-
DU PANSLAVISME. 699
reclion, le 20 février. Tout le jour s'écoula de part et d'autre dans un silence
plein d'angoisse. Vers minuit, une fusée à la congrève, lancée sur la ville par les
conjurés, avertit les habitants de se préparer à la lutte. A quatre heures du malin,
les Autrichiens sévirent assaillis dans leurs casernes; mais, après leur avoir tué
beaucoup de monde, le général Collin força les insurgés à la retraite. Les Polonais
avaient donc échoué là comme à Posen, à Léopol et partout.
Vingt-quatre heures d'un lugubie repos suivirent cet assaut malheureux. Pen-
dant ce temps, les mineurs de Wieliczka et de Bochnia accoururent au nombre de
plusieurs milliers, et les Gorals descendirent des montagnes qui a voisinent Cra-
covie. Effrayés, les trois résidents prussien, autrichien et russe, ainsi que l'évêque
Lentowki et les sénateurs de création allemande, se hâtèrent d'évacuer la ville.
A peine étaient-ils en sûreté, que la fusillade recommença dans l'enceinte de
Cracovie. Toutes les maisons un peu fortes de la cité avaient été occupées militai-
rement, les femmes chargeaient et les hommes tiraient par les fenêtres. Durant
quatorze heures, le général Collin, quoique âgé de soixante-six ans, s'obstina à
rester à cheval et à faite emporter successivement d'assaut toutes les maisons d'où
partait le feu. Après d'héroïques efforts, il dut évacuer la place, laissant les rues
jonchées, dit-on, de trois cent quarante cadavres. Quoi que les journaux de M. de
Metternich aient écrit sur Y admirable fidélité des soldats du général Collin, il pa-
raît qu'une grande partie d'entre eux avaient passé spontanément aux insurgés;
au moins la milice civique de Cracovie s'était-elle déclarée tout entière pour le
mouvement. Les braves qui avaient guidé le peuple cracovien durant ces quatorze
heures de lutte sont Rozicki, Venzyk, Patelski, Darowski et le jeune Bystrzonowski.
La Gazette a" Âugsbourg les a peints méchamment montés sur de magnifiques che-
vaux, et traînant après eux les bandes à pied des montagnards; elle ajoute qu'aux
mains d'un jeune noble tué. on a trouvé une faux de bois d'acajou. Il a circulé
dans les journaux, même français, une foule de contes non moins ridicules, accré-
dités par les polices étrangères, et qu'on ne s'arrêterait pas à relever, s'ils ne ré-
vélaient l'odieuse intention d'ameuter les pauvres contre les riches.
Profitant de la terreur qu'ils venaient d'inspirer, les insurgés poursuivirent le
général Collin au delà de la Vistule, emportèrent d'assaut Podgorzé, où il s'était
retranché, et le forcèrent de reculer dans l'intérieur de la Gallicie jusqu'à
Wâdowicé, distant de quinze lieues de Cracovie. Revenus à Cracovie, les insurgés
proclamèrent aussitôt un gouvernement national sous la présidence du professeur
Gorzkovvski. Les proclamations lancées dans les campagnes faisaient accourir de
toutes parts les paysans, armés de leurs faux en forme de lance, et portant le petit
bonnet blanc des anciens temps de la Pologne, connu sous le nom de konfederatka.
Tous recevaient des sabres et se formaient en régiments d'infanterie. Des régiments
de cavalerie délite s'organisaient également. Les anciennes couleurs nationales, le
blanc et le rouge pourpre, avec l'aigle blanc, reparaissaient sur tous les uniformes.
Dénué de ressources pécuniaires pour nourrir son armée durant les quelques
jours nécessaires aux préparatifs de la campagne, le gouvernement implora l'aide
du clergé. Les prêtres, la croix en main, avaient partout, durant le combat, encou-
ragé les insurgés : ils se hâtèrent d'offrir au gouvernement l'or et l'argent de leurs
églises et le riche trésor de la cathédrale. Plusieurs banquiers israélites prêtèrent
leur caisse, les petits marchands j u ; î's eux-mêmes équipèrent volontairement, à
leurs frais, un corps de cinq cents soldats d'élite, et la jeunesse juive alla se
mettre sous les drapeaux. Tous les préparatifs étant achevés , le gouvernement
700 LA CONJURATION
civil de la Pologne se déclara provisoirement dissous t il nomma pour tout le
temps que durerait la guerre un dictateur, Jean Tyssowski, et l'armée, se divisant
en plusieurs corps, abandonna Cracovie pour aller propager l'insurrection.
Le gouvernement de Pologne, avant sa dissolution, déclarant qu'il voulait rester
en paix avec la Prusse, avait ouvert des négociations avec le comte de Brande-
bourg, commandant général des troupes prussiennes de Silésie, et avait offert de
lui remettre en dépôt la ville de Cracovie pour tout le temps que durerait la cam-
pagne; mais le comte de Brandebourg, soupçonné d'être d'intelligence avec les
rebelles, a été rappelé par le cabinet de Berlin, et remplacé par un Allemand pur
sang, le lieutenant général Rohr. Pendant ce temps, le colonel Venedek ayant
amené de Léopol un renfort au général Collin, des compagnies de soldats étaient
détachées dans mille directions pour distribuer aux paysans mécontents des armes
contre les seigneurs. La prison même de Wisznicz fut ouverte par les employés
impériaux, qui lancèrent les forçats à la poursuite des gentilshommes. Avec un
corps nombreux de paysans ameutés, le colonel Venedek attaqua et battit à Gdow
un détachement d'insurgés. Cette petite victoire, jointe sans doute à la nouvelle de
l'évacuation de Cracovie par le principal corps des insurgés, détermina le général
Collin à quitter ses retranchements de Wadowicé, et à se porter de nouveau vers
Podgorzé, d'où (si l'on en croit les bulletins de Vienne), après un combat acharné,
il finit par rejeter les Polonais dans Cracovie.
Il était facile de rentrer dans une place évacuée. Les généraux autrichiens,
prussiens et russes sommèrent donc la république, le 3 mars, d'ouvrir son terri-
toire aux troupes des trois puissances protectrices. Ces troupes furent aussitôt
invitées à rentrer daus la ville. Les Russes, dit-on, y parurent les premiers; puis,
le lendemain, 4 mars, vinrent les Autrichiens; les Prussiens n'arrivèrent que les
derniers, comme pour mieux indiquer qu'ils venaient à contre-cœur. Presqu'en
même temps le lieutenant-maréchal Wrbna, ancien commandant du régiment de
l'empereur Nicolas, à la tête de l'armée autrichienne, s'avançait à marches forcées
vers la Gallicie ; mais, au lieu de l'attendre dans les plaines jonchées déjà des ca-
davres de la noblesse, les insurgés ont gagné les gorges des Karpathes. Là ils se
seraient partagés en plusieurs corps insurrectionnels. L'un, en suivant la chaîne
des montagnes moraves, s'efforcerait d'entrer en Bohême; un autre cherche à pé-
nétrer par Iablonka dans la Hongrie, qui depuis longtemps n'attend que l'occasion
d'éclater; un troisième corps, et le plus considérable, est entré en Russie pour y
insurger les provinces de Podolie et de Volhynie, et pour s'unir aux anciens confé-
dérés de la Pologne, les Kosaques de l'Oukraine. On a espéré que ces tribus belli-
queuses, à qui l'empereur Nicolas a enlevé tous leurs privilèges héréditaires, et
ce beau système démocratique slave dont jouissaient leurs aïeux, ne manqueraient
pas de saisir l'occasion de reconquérir leur antique constitution, en s'unissant aux
Polonais. A la vérité, aucun résultat certain de cette expédition n'est encore
connu. On assure cependant que les descendants des fameux Zaporogues, restés
les plus zélés gardiens de l'antique nationalité kosaque, avaient été d'avance
initiés au complot. Ces hardis aventuriers qui, longtemps émigrés en Turquie, se
sont laissé persuader, par une sorte de hasard providentiel, de rentrer en 1830
dans leur pays natal, les Zaporogues ont promis de quitter au nombre de plusieurs
milliers leurs cantonnements de la mer Noire, pour se joindre à l'insurrection. On
a même annoncé l'occupation, au nom du gouvernement révolutionnaire, du chef-
lieu de la Volhynie par un régiment malo-russe insurgé. Ce qui est hors de doute,
VU PANSLAVISME. 701
c'est l'extrême fermentation qui règne dans toutes les campagnes de la petite
Russie. Les persécutions contre les prêtres grecs-unis, et surtout les infamies
commises contre les religieuses basiliennes, ont excité l'horreur des prêtres schis-
matiques eux-mêmes. En vain le cabinet de Pétersbourg a nié, dans une note offi-
cielle, les faits relatifs au couvent de Minsk. En supposant même que ces faits
aient été exagérés, sont-ils autre chose qu'un épisode dans l'horrible drame des
persécutions religieuses dont la petite Russie est depuis quinze ans le théâtre? Ces
faits ont fini par exciter le dégoût de ceux même qui devaient en profiter. Des
lettres arrivées de ces provinces assurent qu'on y a vu dans les émeutes populaires
les popes schismatiques bénir les soldats polonais, et, dans les mêmes églises, les
croix grecques se confondre avec la croix des latins, aux cris d'union et de frater-
nité entre tous les enfants du Christ.
Si les Polonais et les Malo-Russes, s'accordant mutuellement le pardon des in-
jures passées, pouvaient se confier les uns aux autres, si ces deux peuples, qui
représentent au plus haut point dans le monde slave les principes les plus opposés
du latinisme et de l'hellénisme, parvenaient à renouer le lien qui les unit durant
tant de siècles, alors la Pologne résisterait, attaquée même par toutes les forces
des trois puissances, car les Polonais et les Malo-Russes forment ensemble vingt-
cinq millions d'hommes des plus belliqueux de l'Europe. Aussi est-ce en vue de
cette confédération qu'avait été organisée la conspiration des panslavistes polo-
nais. Malheureusement une ardeur intempestive a poussé les insurgés à proclamer
d'abord le rétablissement de l'ancien royaume de Pologne avant d'avoir déclaré
la fédération slave, et d'en avoir fait connaître les conditions. Il ne paraît pas pos-
sible d'expliquer autrement la lenteur des Bohèmes, des Hongrois et des Malo-
Russes à prendre part au mouvement. L'image de l'ancien royaume de Pologne
proclamé intégralement et sans aucune modification de territoire aurait bien pu
refroidir le zèle des autres patriotes slaves, qui ont plus d'une fois accusé la Po-
logne de prétendre à les absorber.
Cependant la jeunesse bohème a donné plus d'une preuve non équivoque de sa
participation au mouvement polonais. Le lion de Bohême a été publiquement ex-
posé à Prague à la place de l'aigle autrichienne, foulée aux pieds. Des mouve-
ments analogues ont eu lieu dans d'autres villes du pays. De nombreux officiers
bohèmes sont allés rejoindre les insurgés. Une foule d'arrestations ont eu lieu
dans le royaume, et entre autres celle du prince de Rohan et du comte de Thun,
parent de M. de Fiquelmont. Les Slovaques de Hongrie, frères de sang des Bohèmes,
se sont également ameutés sur plusieurs points. Les comitats de Lipia et d'Àrva,
les plus voisins de la Gallicie, ont tâché, dit-on, à plusieurs reprises de se mettre
en communication avec Cracovie. Enfin on a vu, à la nouvelle de l'insurrection,
les régiments slaves de Mazzucheli et de Bertoletti, cantonnés à Léopol, désorgani-
sés, ou plutôt détruits par la désertion. Le mouvement n'était donc pas seulement
polonais; il était encore, il était surtout slave, et c'est ce qui lui garantit une
durée plus longue qu'on ne le pense. Étouffé en apparence, il continuera de se
propager dans l'ombre jusqu'à ce que tous les Slaves soient libres.
On sait maintenant à quoi s'en tenir sur l'accusation de communisme intentée
par les trois puissances contre les patriotes polonais. Ceux qui avaient conçu ce
communisme, c'étaient les plus riches propriétaires de Pologne, des hommes comp-
tant depuis deux jusqu'à dix millions de fortune; c'étaient des princes dont les
aïeux ont rempli l'histoire du récit de leurs exploits, c'étaient les lils de ces géné-
TOflE i. 43
702 LA CONJURATION
raux polonais du temps de Napoléon, qui ont rendu tant de services à la France.
Et unis ont reconnu sans aucune répugnance pour leur président civil M. Louis
Gorzkowski. simple préparateur du cabinet de physique de l'université de Cracovie,
et pour dictateur militaire un jeune médecin, M. Jean Tyssowski. Suivant ces
beaux exemples d'abnégation civique et de soumission à la révolution démocra-
tique proclamée dans leur patrie par la nouvelle génération, les émigrés habitant
Paris se sont tous réunis dans une seule et môme pensée de fraternité et de patrio-
tisme. Il y a eu un moment vraiment digne de souvenir, celui où le prince Adam
Gzartoryski. entouré de Polonais de toutes les opinions, a solennellement désavoué
ceux qui lavaient jusqu'à présent reconnu comme roi présomptif de Pologne, dé-
clarant que, loin d'aspirer à tirer profit pour lui-même de ses longs sacrifices, il
serait heureux d'obéir comme le dernier des citoyens à tout gouvernement natio-
nal qui réussirait à se constituer en Pologne. Peut-on accuser de tendances com-
munistes une insurrection qui a obtenu de telles adhésions?
Ce sont pourtant ces mêmes patriotes qui, au dire de la Gazette d' Augsbourg et
des rapports de police autrichiens, devaient faire main basse en une seule nuit sur
tous les Allemands de la Pologne, hommes et femmes, enfants et vieillards (1). Ces
prétendus monstres ont pourtant triomphé à Cracovie, et qu'ont-ils fait de tout
ce qu'on les accusait de vouloir faire? Loin d'être égorgés, les Allemands se sont
vus, de l'aveu même des journaux prussiens, l'objet d'une bienveillance extraor-
dinaire. Les prisonniers faits dans les petits combats livrés autour de Cracovie ont
été traités avec humanité. On ne cite pus un seul excès de la part des insurgés.
Au lieu de prononcer des paroles de vengeance qui auraient trouvé tant d'écho en
face des horreurs commises par les Autrichiens, que dit le manifeste du 22 février :
o Citoyens, ne nous enivrons pas, n'égorgeons pas les étrangers, parce qu'ils ne
pensent pas comme nous, car nous ne luttons pas avec les peuples, mais avec nos
oppresseurs ! »
Cette insurrection a paru si sainte à tous les peuples, que l'Allemagne elle-
même, quoiqu'elle dût y perdre ses conquêtes orientales, a accueilli avec un
enthousiasme unauime i'idée du rétablissement de la Pologne. La Prusse particu-
lièrement, dans sa haine contre la Russie et sa rivalité bien connue vis-à-vis de
l'Autriche, n'a point dissimulé la sympathie que lui inspirait le mouvement polo-
nais. Elle sent qu'elle aurait tout à gagner au double démembrement de l'Au-
triche et de la Russie, et l'on ne peut guère douter que, si la guerre avait pu se
prolonger, les Prussiens n'eussent fini par se séparer de leurs alliés. La Prusse
semble devoir être le seul état allemand qui pourra, dans l'avenir, sympathiser
avec les insurrections slaves. Quant à l'Autriche, elle a désormais creusé entre
elle et les Slaves un infranchissable abîme. Cette puissance évidemment n'a su
triompher qu'en lançant les pauvres sur les riches, au moment même où elle accu-
sait la noblesse polonaise de communisme aux yeux de l'Europe; mais cette
noblesse ne sera pas en vain tombée victime de sa loyauté. Elle peut reposer dans
son glorieux tombeau ; on n'oubliera pas que, seule de toutes les noblesses du
monde, elle a demandé spontanément le baptême démocratique. Nous attendons
l'Autriche au réveil qui va suivre cet horrible rêve. Lorsque le paysan slave de
(1) La Gazette d'Awjsbot rg va jusqu'à prétendre que le plan détaillé de cette extermi-
nation générale a été trouvé complètement rédigé dans les papiers du major Miroslawski,
venu de Paris et arrêté près de Gnezne.
DU PANSLAVISME. 703
cet empire comprendra enfin clairement à quel point il a été joué, et tout ce
qu'il y avait d'astuce dans les promesses autrichiennes; lorsque après avoir mas-
sacré ses nobles, il verra tout à coup que le prix du sang lui est refusé, et que
ceux qu'on lui a fait égorger étaient ses meilleurs amis, c'est alors que le commu-
nisme pourra bien déborder dans toute sa fureur, et qu'il faudra crier grâce pour
les employés autrichiens qui se trouveront en pays slave, car ce sera aussi la ter-
rible justice du peuple qui s'accomplira sur eux.
Supposerait-on peut-être que l'Autriche accordera aux paysans les avan-
tages qu'elle leur a promis pour les soulever contre les nobles? Supposerait-on
qu'elle se fera démocratique? Un tel sacrifice de sa part ne changerait pas
la situation. Derrière les cadavres de ces gentilshommes qu'elle a fait massa-
crer, et dont les pères avaient jadis, par leurs malheureuses dissensions, causé
le démembrement de leur pairie ; derrière le tombeau de la noblesse de Po-
logne, il y a encore la nation polonaise tout entière. Les rendît-on citoyens, les
paysans polonais n'en seraient pas moins des Polonais. Affranchis, ils n'en devien-
draient que plus ardents à revendiquer contre l'Autriche une nationalité dont ils
sentiraient davantage le prix. Ayant dès lors à choisir entre leur langue et celle
d'un peuple étranger (fût-il ami), entre leur patrie et la patrie allemande, croit-
on que ces Slaves libres se feraient Allemands? Il faudrait être bien crédule pour
l'espérer.
Cette fameuse loi agraire que le cabinet de Vienne, à en croire ses amis, va
publier pour calmer les mécontents, cette loi n'est pas nouvelle, elle a déjà été
appliquée sur divers points de l'empire. Elle consiste à grouper des familles pau-
vres sur un terrain de la couronne, autour d'une ferme qu'elles sont censées pos-
séder collectivement, et qu'elles doivent exploiter d'après le système de la grande
culture, c'est-à-dire que ces propriétés collectives ne peuvent être aliénées; elles
forment autant de majorats dépendants de l'état, administrés chacun par un chef
qui doit toujours être l'aîné de la famille, et qui distribue à ses cadets leur part
des labeurs et des profits communs, suivant un tarif qui est censé fixé par l'état.
Voilà la loi agraire autrichienne ; nous doutons qu'elle séduise les Slaves.
Ainsi l'insurrection actuelle, même vaincue, lègue aux Slaves un principe de
force, à l'Autriche un germe d'affaiblissement. Le gouvernement autrichien a porté,
par les massacres de Tarnow, une profonde atteinte à son autorité morale, au
moment même où l'insurrection slave établissait la sienne sur une base inébran-
lable dans son manifeste du 22 février. En vendant aux serfs ses plus nobles
sujets à 25 francs par tête, l'Autriche, qui se proclame dans ses codes une monar-
chie aristocratique, a renié ouvertement son principe et ses plus vieilles traditions.
Par son héroïque dévouement, la noblesse de Pologne a proclamé au contraire le
principe libérateur de sa patrie, et révélé au monde le germe puissant d'où sorti-
ront désormais toutes les insurrections panslavistes. Nous le répétons, ce mouve-
ment n'est pas seulement polonais, il est slave. Étouffez-le sur un point, il
renaîtra sur un autre. C'est le mouvement de toute une race. La petite Russie, la
Bohême, la Hongrie, la Turquie danubienne, saluent les insurgés comme des
frères, et se préparent à conquérir avec eux une indépendance commune. Depuis
Vilna, sur la Baltique, jusqu'aux ports adriatiques de l'Illyrie, l'idée slave fait
battre les cœurs. Cette mystérieuse race a enfin dévoilé son symbole; elle l'a in-
scrit à Cracovie au front de l'aigle blanc. Du haut de ses Rarpathes, elle a juré, si
elle triomphe, de faire épanouir une liberté comme le monde ri en a encore jamais vu.
704 LA CONJURATION
Ce qu'on doit surtout désirer, c'est que le noyau actuel de l'insurrection sub-
siste. Pour qu'il dure, il suffit d'une chose, c'est que ce qui reste de la noblesse
polonaise se rattache généreusement au programme de Cracovie, sans se laisser
effrayer par les menaces des puissances. Les paysans slaves verront bientôt où
sont leurs vrais amis. Qu'on ne dise pas que les insurgés ne pourront se main-
tenir sans villes et sans argent. Ils ont des ressources inépuisables dans leurs
hautes montagnes, partout fécondes, couvertes de moissons et de troupeaux ; ils
ont des retranchements que Dieu même leur a partout préparés dans les gorges
des Karpathes, dans les profondes et marécageuses forêts qui tapissent le pied de
leurs monts.
Cette chaîne, antique berceau de la race slave, et où si peu de voyageurs ont
encore pénétré, s'étend, sur une longueur de près de trois cents lieues, depuis la
Moldavie jusqu'à la Prusse, à travers la Russie, la Hongrie et l'Autriche. Les deux
nations insurgées des Polonais et des Malo-Russes ont dans ces moutagnes leurs
tribus les plus primitives, celles des Gorals et des Hotsouls,qui ont de tout temps
opposé aux idées et aux mœurs étrangères le plus de résistance. Les Gorals habi-
tent les gorges du Lysa-Gora , les chaînes inaccessibles du Morski-Oko et du
Babia-Gora, depuis les sources du Sann jusqu'à Bielits, où les cimes s'abaissent
pour entrer en Silésie. Les Hotsouls, confédérés des Gorals, couvrent de leurs
troupeaux les cimes des monts Biechtchadi, qui dominent tout le nord de la Hon-
grie, et s'étendent à l'orient jusqu'aux sources de la Moldova. Les Gorals et les
Hotsouls occupent donc une ligne de plus de deux cents lieues de hautes monta-
gnes, dont les contre-forts, en s'abaissant, donnent naissance aux petites chaînes de
second ordre qui forment à l'ouest les vallées de la Silésie, de la Moravie, de la
Bohême et de la Slovaquie, et à l'est les gorges terribles de la Transylvanie et de
la Valachie. Voilà les différentes contrées qu'embrasse le foyer insurrectionnel, et
qui toutes sont dominées par les montagnes des Gorals et des Hotsouls. Deux seuls
chemins militaires traversent ces hauts plateaux, oubliés jusqu'à ce jour par l'Au-
triche. L'un coupe les Biechtchadi et le pays des Hotsouls, et va par Skolego de
Gallicie en Hongrie. L'autre, venant de Iordanov, coupe les montagnes des Gorals
et pénètre par Iablonka dans les comitais slovaques de Hongrie, pour se rendre à
Trentchin et à Presbourg. Excepté ces deux routes, tous les autres passages ne sont
que des sentiers impraticables pour la cavalerie, et plus encore pour l'artillerie.
Les populations de ces hauts plateaux, habituées à ne rester dans leurs villages
que durant le temps des neiges, errent les trois quarts de l'année dans les forêts
et sur les monts avec leurs troupeaux. Elles n'ont encore aucune idée du luxe et
des jouissances de la vie civilisée. Elles ne connaissent d'autre pain que le pain
d'avoine ou les pommes de terre semées dans leurs forêts; leur régal, c'est
l'agneau rôti en plein vent sur les rochers; leur plaisir est d'exécuter des danses
nationales le sabre à la main. Voilà le vrai noyau de l'insurrection; tant que ce
noyau ne sera pas entamé, il n'y aura rien de fini. Les succès des puissances n'ont
encore été obtenus que dans la plaine ; ce qu'on a enlevé aux insurgés, ce sont des
postes d'avant-garde. Tant qu'ils resteront adossés aux positions qu'on vient de
décrire, Polonais et Malo-Russes, en s'unissant, n'auront rien à craindre d'aucune
des grandes puissances. Il est en effet remarquable que l'admirable position straté-
gique des contrées choisies par l'insurrection rend presque impossible l'action
combinée des trois armées russe, autrichienne et prussienne. Les chaînes des Kar-
pathes séparent précisément entre elles les trois puissances alliées, de sorte que,
DU PANSLAVISME. 705
si le mouvement, se consolide, Tune ne pourra arriver à l'autre qu'à travers les
montagnes insurgées. Si, pour communiquer entre elles, ces armées s'enfoncent
dans les étroits défilés, leur supériorité numérique leur sera d'un faible secours,
et les insurgés, s'ils ont des chefs habiles, pourront toujours combattre leurs
adversaires à peu près à nombre égal. Il y a donc plus à craindre qu'à désirer de
grandes batailles, et la nouvelle de l'évacuation de Cracovie n'a rien qui doive
alarmer. La vraie capitale des insurgés n'est pas là, mais plus loin à l'orient, sur
les verts sommets des Biechtchadi. « Dieu est grand, et les Karpathes sont hauts! »
dit le Slave. Avant de s'aventurer vers leurs cimes, si bien fortifiées par la nature,
Russes et Autrichiens y regarderont à deux fois.
Tout ce qu'il faut aux insurgés, c'est de gagner du temps et de rester unis;
leur force est bien moins dans le nombre, dans les combats qu'ils pourront livrer,
que dans l'idée qu'ils représentent. La conjuration panslaviste et l'insurrection
polonaise ne sont pas seulement le mouvement d'un peuple opprimé, mais aussi
et avant tout un mouvement de réforme sociale dans toute cette partie de l'Eu-
rope qui n'est pas encore constitutionnelle. Ce prétendu communisme slave dont
les derniers princes polonais viennent d'être les premiers martyrs ne pourra plus
être étouffé, car les rivaux même des Slaves, les Allemands, s'en font les soutiens.
Le roi de Prusse a dit, et tout Berlin répète : C'est l'époque slave qui s'annonce,
c'est le génie slave qui se fait jour. Aussi prête-t-on cette parole à M. de Metter-
nich : « Maintenant nous serons plus embarrassés des vainqueurs que des vaincus. »
En effet, les nobles massacrés, il reste encore une nation. Que ceux des nobles qui
survivent ne se laissent donc plus à aucun prix séparer du peuple; fussent-ils
même replacés encore sous le joug, qu'ils persistent dans leur symbole du 22 fé-
vrier; qu'ils restituent en secret aux paysans le prix de leurs corvées; qu'ils se
fassent peuple par le costume, les mœurs, le langage; qu'ils expriment publique-
ment leur répugnance pour tous les titres que l'Autriche les forcera de garder, et,
le mouvement actuel fût-il comprimé, il y aura encore des insurrections nationales
polonaises. Ramifiée dans le monde slave tout entier, la conjuration est à la fois
élastique et compressible comme la nature slave. Elle saura se dilater ou se res-
serrer suivant le besoin des pays qu'elle veut émanciper ; mais elle ne se dissoudra
que quand elle aura atteint son but, le rétablissement de la Pologne et de la li-
berté slave. Il n'est donc pas juste de dire, avec la plupart des journaux français,
que la nationalité polonaise a joué son dernier enjeu. Loin d'être un dernier
enjeu, cette insurrection, même en la supposant malheureuse, est au contraire
la première des insurrections vraiment slaves : ce n'est pas la fin, c'est peut-être
le début.
Cyprien Robert.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 mars 1846.
Une seule pensée a absorbé depuis quinze jours l'attention publique, l'insurrec-
tion de Gracovie. Les tentatives faites dans le grand-duché de Posen, les exécu-
tions sanglantes de la Gallicie, la fermentation chaque jour croissante en Hongrie
et en Bohême, ont ramené l'attention de l'Europe sur le plus sérieux des pro-
blèmes, celui de sa propre constitution. Sans attribuer aux événements actuels de
la Pologne des conséquences immédiates, sans croire à l'imminence d'une crise,
il est devenu impossible de ne pas réfléchir aux périls de l'avenir en présence de
tant de besoins non satisfaits et de tant de principes ouvertement méconnus. Il
est manifeste que l'Europe a été constituée, par les traités de Vienne, sur des
bases provisoires, et que si, par un concours inouï de circonstances et d'intérêts,
la pais générale a été maintenue trente ans, la longue durée de cette paix, loin
d'avoir infirmé les vices d'une organisation artificielle, en a rendu les défauts plus
sensibles. La principale préoccupation des souverains réunis en 1815, pour recon-
stituer le monde, fut de prendre des gages contre l'ambition de la France, et de
rendre à jamais impossible le rétablissement d'une suprématie dont les peuples
avaient longtemps souffert. Pour atteindre ce but, on créa le royaume des Pays-
Bas sans tenir compte de l'antagonisme religieux, et on donna la rive gauche du
Rhin à la Prusse. D'ailleurs, pour organiser la grande coalition qui mit fin à la
domination impériale, aux jours orageux de 1813, il avait fallu faire beaucoup de
promesses, et s'engager, d'une part, avec les cabinets auxquels on assura des agran-
dissements territoriaux, de l'autre avec les peuples auxquels on promit des insti-
tutions politiques. Il fallut solder ce double compte, car chacun se présentait, son
mémoire à la main, réclamant un certain nombre d'âmes et de milles carrés à
prendre n'importe où, des bords de la Vistule à ceux de la Moselle. Le congrès de
Vienne eut une liquidation à opérer beaucoup plus qu'un système à fonder. Les
alliés de la France, et, au premier rang de ceux-ci, la Saxe et le Danemark, furent
décimés, et ses vainqueurs se partagèrent de riches dépouilles. La Russie fut la
plus modérée, la Prusse la plus exigeante, et l'Autriche se consola, en pesant sur
l'Italie, du sacrifice qu'elle était contrainte de faire en Allemagne et dans ses an-
ciennes provinces belgiques. On ne consulta pas plus les sympathies que les repu-
REVUE. CHRONIQUE. 707
gnances des populations; on ne tint pas plus de compte de leur religion que de
leur nationalité, de leur passé que de leur avenir. Les attentats de 4 772 et de
1791 contre la Pologne furent solennellement consacrés ; l'Allemagne resta divisée
en une foule de souverainetés que la suppression de l'empire germanique laissait
sans lien commun; l'Italie, dominée par un pouvoir étranger, sans être en mesure,
désormais, d'invoquer le contre-poids de l'alliance française, étouffa, pressée d'un
côté par l'influence amortissante de l'Autriche, de l'autre par un gouvernement
ecclésiastique étranger à tous les procédés administratifs des sociétés modernes.
Enfin l'Angleterre se fit la part du lion, et s'assura la suprématie maritime en
complétant la ligne du blocus immense dans lequel elle enserre le monde.
Quelque déplorables que fussent, ces combinaisons, elles furent d'abord accep-
tées sans de trop vives résistances, car la paix était à cette époque le suprême
besoin des peuples, et on en jouissait si vivement; qu'on était disposé à ne guère
compter avec les gouvernements qui venaient de l'assurer aux nations. Ce senti-
ment rendit également moins impérieuses les exigences des peuples relativement
aux institutions représentatives qui leur avaient été promises avec tant de solen-
nité par tous les souverains allemands. On s'en remit à leur parole, et l'on se
confia à un prochain avenir, avenir qui, après trente années, semblerait moins
avancé qu'au premier jour, si des éléments nouveaux ne paraissaient sur le point
de se mêler à la question pour la résoudre.
La paix porta ses fruits naturels : la prospérité s'établit, les lumières se répan-
dirent, et avec le bien-être matériel se développèrent des besoins d'une nature
plus élevée. Le mouvement intellectuel qui travaille la Prusse depuis si longtemps,
et auquel s'est associée la plus grande partie de l'Allemagne, n'a pu manquer
d'exercer une grande influence sur l'ordre politique. En élevant, par l'accroisse-
ment de la richesse, le niveau des classes bourgeoises, en développant, par une
administration intelligente, toutes les ressources financières, on a préparé les na-
tions à des progrès nouveaux et à des exigences nouvelles, on a rendu celles-ci à
la fois légitimes et inévitables. La guerre seule pouvait maintenir aux mains des
vieilles aristocraties européennes le monopole du pouvoir politique; un système
de paix et d'industrie, appuyé sur un vaste développement du crédit public, avait
pour consequen.ce obligée et a eu pour effet de préparer l'avènement des classes
bourgeoises et lettrées à la vie publique et aux institutions parlementaires. C'est
ce fait qui s'efforce de se produire dans toute l'Allemagne; il y affecte quelque-
fois la forme politique, le plus souvent il revêt la forme religieuse, mais toujours
et partout il agitera les esprits et troublera les gouvernements jusqu'à ce qu'il ait
atteint sa réalisation et conquis une sanction définitive.
Pendant que ce travail politique s'opérait des bords du Rhin à ceux de l'Oder,
un mouvement bien autrement vaste, favorisé comme le premier par la longue
paix dont jouit l'Europe, agitait les populations slaves depuis les côtes de la mer
Noire jusqu'à l'extrémité de la Bohème. Dire ce qui sortira de ce mouvement se-
rait peut-être une témérité, en contester l'existence serait une folie. Il y a là une
immense inconnue à dégager, et le problème est à peine posé, qu'il agite le
monde jusqu'en ses fondements. Pour lutter contre ce réveil de la nationalité
slave, l'Autriche est contrainte à des actes sans exemple. Depuis dix ans, elle a
organisé une sorte de guerre civile permanente en Hongrie entre les Magyares et
la population slave; en Gallicie et en Bohême, elle a développé de plus en plus
l'antagonisme d'intérêts qui sépare toujours les nobles des paysans, les bourgeois
708 REVUE. CHRONIQUE.
des prolétaires, et elle a pris son point d'appui dans les masses, pour être en me-
sure de résister aux classes élevées qui aspirent à une séparation politique. C'est
en excitant les passions communistes qu'elle s'est efforcée de contenir l'esprit
patriotique, système dont les dernières conséquences ont été les massacres de la
Gallicie et les scènes atroces de Tarnow. La Russie s'est trouvée, pour contenir la
nationalité polonaise, dans la nécessité de commettre des attentats plus affreux
encore, et de suivre pendant dix années un système d'oppression dont il n'y avait
pas eu jusqu'ici d'exemple chez un gouvernement chrétien. Elle a systématique-
ment organisé le meurtre politique d'une nation entière, et elle l'a frappée dans
sa foi, parce que sa foi est le centre de sa vie. Après avoir arraché leur patrie,
leur fortune et jusqu'à leur nom à des masses de Polonais, elle a, par un simple
oukase, déclaré consommée l'apostasie d'un million d'hommes. Alors des résis-
tances réputées impossibles se sont produites au sein de ce peuple, qu'on croyait
dompté par le malheur, et un gouvernement policé, dirigé par un prince auquel
personne ne refuse de grandes qualités, s'est trouvé conduit à ces extrémités du
despotisme qui ont reçu leur juste châtiment dans une publicité éclatante. La
conscience de l'Europe ne s'y est pas trompée : elle a admis les faits parce que
ceux-ci sont la conséquence nécessaire d'un système appliqué par des agents
aveugles, et le gouvernement russe a éprouvé la mortification de voir ces dénéga-
tions équivoques venir se briser contre l'énergie du sentiment public. Profiter
d'une erreur de détail commise par un journal obscur pour contester un exposé
solennel, confondre à dessein la ville de Kowno avec celle de Minsk, après avoir
fait dénier par ses agents jusqu'à l'existence d'un couvent de basiliennes dans
cette dernière ville, existence mise hors de doute depuis peu de jours par la dé-
claration formelle de religieuses aujourd'hui à Paris, c'est là une extrémité à la-
quelle il est pénible de voir descendre un pouvoir qui a besoin de l'estime du
monde.
En Autriche, un pouvoir astucieux qui fomente les divisions sociales avec au-
tant de soin qu'on en met ailleurs à les effacer, et s'efforce d'étouffer l'esprit poli-
tique sous le matérialisme des intérêts et des habitudes; en Russie, un grand
empire condamné à la tyrannie par la nécessité d'une œuvre impossible : voilà ce
que les monarchies absolues opposent en ce moment aux passions révolutionnaires,
voilà comment la vieille Europe entend se défendre contre l'esprit nouveau qui
l'agite et la domine!
Dans les contrées méridionales, l'émotion n'est pas moins grande, et les diffi-
cultés ne sont pas moins sérieuses. Il n'est personne qui ne sache qu'un bataillon
français franchissant les Alpes suffirait pour insurger l'Italie, il n'est pas un esprit
sérieux qui ne tienne grand compte de ces émeutes passées en quelque sorte à l'état
chronique et qui trahissent des souffrances véritables, lors même que les griefs
légitimes sont exploités par de criminelles passions. L'état précaire et constam-
ment menacé du gouvernement pontifical ne peut manquer d'appeler toute la solli-
citude de l'Europe. Il y a là des intérêts de deux natures compromis par leur
association même, et qui, pour leur propre avantage, tendent visiblement à se
séparer. Si la puissance temporelle des papes était, au moyen âge, la condition
indispensable de leur indépendance spirituelle, dans l'état nouveau des sociétés
européennes c'est évidemment en dehors de l'exercice du pouvoir politique que
reposent les garanties de cette indépendance nécessaire, et quiconque voudrait, à
cet égard, juger de l'avenir par le passé constaterait qu'il ne comprend pas les con-
REVUE. CHRONIQUE. 709
ditions d'une haute pensée destinée, dans son immutabilité même, à survivre aux
transformations sociales.
Comment le gouvernement des états pontificaux répondrait-il aux besoins des
générations nouvelles? L'élection remise à un collège de vieillards porte toujours
sur un vieillard que ses grands devoirs envers la chrétienté détournent et ne peu-
vent manquer de détourner presque toujours des soucis d'un gouvernement tem-
porel.; le trône sur lequel il passe n'est que la première marche du somptueux
mausolée qui l'attend. Demander à un octogénaire entouré de cardinaux dont la
jeunesse s'est passée dans le silence des cloîtres ou dans les labeurs de la science
ecclésiastique, demander à un souverain sans héritier, plus touché de sa mission
spirituelle que de sa mission politique, de s'occuper d'administration et de réformes
de nature à soulever contre lui des résistances incalculables, c'est le convier à une
œuvre presque impossible. Dompter l'aristocratie famélique des monsignori ro-
mains, arracher à leur ignorante rapacité les belles provinces où ils paralysent
tant d'éléments de vie et de progrès, cette tentative ne présupposerait guère moins
d'audace et de génie que celle des plus hardis réformateurs, et, si le ciel a promis
la perpétuité au sacerdoce catholique, il n'a pas promis de faire arriver des Pierre-
le-Grand sur le trône pontifical.
Ainsi, au sud comme au nord de l'Europe, les questions se pressent, les pro-
blèmes abondent. Au travail des nationalités pour refaire la carte du monde, vient
se joindre le double travail religieux et politique qui agite tous les peuples de la
famille allemande, et rarement l'avenir parut plus incertain et plus troublé. Le
même spectacle s'était produit une première fois en 1830, sous le contre-coup de
la révolution de juillet; mais ces agitations étaient peut-être alors plus extérieures
et moins profondes : on pouvait les attribuer d'ailleurs à l'action exercée sur toutes
les passions par le grand événement dont la France venait d'être le théâtre. Aujour-
d'hui le mouvement européen est natif et spontané, et la France n'intervient dé-
sormais ni pour l'exciter par son propre exemple, ni pour le contenir par l'appré-
hension qu'elle a pu donner, en d'autres temps, du réveil de sa propre ambition.
Ce ne sont plus les idées françaises qui agitent le monde, c'est le sentiment des
nationalités froissées qui se réveille, c'est la conscience humaine qui réclame ses
droits imprescriptibles, ce sont les progrès de la richesse et de l'esprit public qui
appellent leurs conséquences nécessaires; c'est l'émancipation civile enfin qui
rend inévitable l'émancipation politique. La Prusse est à l'avant-garde de ce mou-
vement pacifique encore, mais formidable ; elle est profondément humiliée de voir
s'élever des tribunes à Dresde et à Munich, tandis qu'il n'y en a pas encore à Berlin.
Les événements de Cracovie auront sur l'esprit public de ce pays une influence
notable : le gouvernement prussien le devine, et s'efforce de la paralyser en mani-
festant pour les héroïques insurgés des dispositions compatissantes et presque
sympathiques. Le langage de ses journaux censurés a une signification qui ne sau-
rait échapper à personne. L'horreur générale qu'inspire la conduite de l'Autriche
dans la Gallicie ne peut qu'ajouter encore aux dispositions bienveillantes de la
Prusse pour la malheureuse Pologne. C'est ainsi que cela a été compris à Cracovie,
même pendant le fort de l'insurrection. Quand celte glorieuse témérité n'aurait
eu pour résultat que de séparer plus profondément les deux grandes puissances
allemandes et d'éveiller plus que jamais l'attention publique sur le sort de la
Pologne, elle n'aurait peut-être pas été inutile à ce malheureux pays. Les esprits
sont de plus en plus assiégés par la pensée de tout ce qu'il y a de provisoire et de
710 REVUE. CHRONIQUE.
précaire dans la situation générale de l'Europe. C'est là un symptôme grave, dont
il est impossible de ne pas tenir un grand compte.
Il ne fallait pas moins que la légèreté confiante de M. de Larochejacquelein pour
provoquer, contre l'avis de tous les esprits sérieux de la chambre, un débat pré-
maturé sur les événements de Pologne. Aucune question ne peut encore être portée
à la tribune, sauf peut-être celle du maintien de l'indépendance de Cracovie, indé-
pendance garantie par les traités, et plus encore par la permanence des jalousies
qui se sont manifestées au congrès de Vienne, relativement à la possession de cette
ville. Il est trop clair que l'indépendance nominale de cet état ne sera pas me-
nacée. Nous croyons que M. le ministre des affaires étrangères lui-même n'aurait
éprouvé aucun embarras à s'expliquer sur ce point. La motion inopportune de
M. de Larochejacquelein a fourni à M. Guizot l'occasion d'un discours qu'il ne tar-
dera peut-être pas à regretter. Il pouvait paraître habile, sans doute, de venir dé-
fendre le gouvernement autrichien contre l'un des représentants du parti légiti-
miste : c'est une heureuse fortune pour un pouvoir sorti d'une révolution populaire
que d'être aujourd'hui l'un des plus solides points d'appui de l'ordre social
ébranlé par toute l'Europe; mais ce n'est pas au moment des massacres de la
Gallicie qu'une telle apologie de la monarchie autrichienne saurait être acceptée.
Les suffrages conquis à la chancellerie de Vienne ne compensent pas l'irritation
que l'on peut susciter à Paris. Notre gouvernement ne doit jamais sacrifier sa propre
popularité au désir, si légitime qu'il soit, d'établir de bons rapports entre les cabi-
nets étrangers et la France de 1850. Nous nous croyons les interprètes d'un grand
nombre d'amis politiques de M. le ministre des affaires étrangères en affirmant que
ses paroles n'ont pas répondu aux sentiments de la chambre et du parti conserva-
teur lui-même. Il n'y a rien de paradoxal à dire que son talent et son habileté con-
sommée ont été vaincus cette fois par le généreux entraînement de l'un des plus
jeunes membres du parti ministériel. M. deCastellanea parlé en homme convaincu
et au courant des faits; ses paroles nettes et précises ont affirmé des assertions
contre lesquelles avait protesté la froideur significative de la majorité elle-même.
Il est d'ailleurs une autre quesiion que nous n'hésitons pas à soumettre à
l'esprit éminent de M. le ministre des affaires étrangères. Qu'il décourageât les
Polonais de toute tentative téméraire, on le comprend ; qu'il professât le respect
le plus scrupuleux pour les traités qui règlent la constitution territoriale de l'Eu-
rope, c'était son devoir; mais croit-il qu'il soit bon et politique de renoncer aU
bénéfice de toutes les éventualités, de montrer à la Pologne son malheur comme
un malheur sans espérance, la condamnation contre laquelle elle proteste au nom
de la conscience et du droit comme une condamnation irrévocable? M. Guizot
regarde-t-il l'état territorial de l'Europe comme fixé à jamais? N'admeltrait-il pas
au moins la possibilité d'une crise que chacun pressent? Ne croit-il pas qu'il suf-
fira quelque jour de la seule question orientale pour bouleverser tous les intérêts,
et donner ouverture aux perspectives les plus nouvelles? Est-il habile d'enchaîner
l'avenir et de limiter les événements, lorsqu'on s'adresse à la fois et à la Pologne
et à la France, c'est-à-dire à la plus malheureuse des nations et au plus entrepre-
nant des peuples? M. le ministre des affaires étrangères a trop étudié l'histoire
pour ne pas croire à la justice, même à travers les siècles , et il louche de trop
près aux réalités contemporaines pour ne pas sentir les craquements d'un édifice
que la France serait coupable, assurément, de précipiter vers sa ruine, mais qu'elle
n'a pas reçu mission de protéger contre l'action du temps. Respecter les traités
REVUE. CHRONIQUE. 711
de 1815 tant que la Providence ne les aura pas déchirés, c'est l'obligation de la
France; préparer d'autres perspectives aux peuples qui se confient à son désinté-
ressement et à sa justice, c'est son droit, et peut-être aussi son devoir. Tromper
le malheur est un tort sans doute, comme le dit avec raison M. le ministre des
affaires étrangères, mais le désespérer ne serait pas un tort moins grave, et quel
cœur n'aimerait mieux se sentir coupable de la première faute que de la dernière?
L'importance des questions extérieures a rendu le pays moins attentif aux débals
des chambres législatives. C'est au milieu de l'inoccupation presque générale que
80 millions ont été consacrés à notre système de navigation intérieure, dépense
fructueuse dont l'utilité a été mise en évidence par un long débat contradictoire.
La discussion ouverte sur la proposition de M. de Saint-Priest a saisi davantage
l'attention publique. Si une question est arrivée à son terme, c'est certainement
celle de l'abaissement de l'intérêt de la dette publique ; s'il y eut jamais une situa-
tion déplorable, c'est celle qui est faite depuis dix ans à la rente S pour 100, et
par suite aux autres fonds publics, dont l'essor naturel est contenu par la pré-
sence d'un fonds menacé chaque année de réduction; s'il y eut jamais une époque
opportune pour effectuer une opération semblable, c'est celle dont on célèbre
chaque jour la prospérité croissante; s'il y eut jamais succès facile et assuré, c'est
celui d'une conversion de 4 1/2, qui maintiendrait à plus de 111 fr. aux mains
des rentiers une valeur nominale de 100 fr., et dont l'effet serait d'élever rapide-
ment au taux actuel des renies 5 pour 100 les nouvelles rentes créées pour opérer
la conversion. La chambre n'ignorait rien de tout cela; elle a compris de plus
que son honueur était engagé dans l'une des rares questions sur lesquelles elle
n'a pas transigé depuis douze ans, et, au moment de comparaître devant le pays,
elle n'a pas voulu se donner un démenti à elle-même; elle a pris en considération
la proposition de M. de Saint-Priest, malgré les efforts deM. le ministre des finances.
C'est un acte honorable dont on doit lui savoir gré.
La seule question qui occupe aujourd'hui le parlement est la proposition de
M. de Rémusat sur les incompatibilités. A lundi le débat, pour lequel bon nombre
de députés inclineraient volontiers à demander le huis clos; à lundi celle longue
revue des faiblesses de tous les pouvoirs assiégés par toutes les ambitions et
toutes les cupidités. Une foule de révélations sur les fonctionnaires en titre et les
fonctionnaires in petto peuvent donner à ce débat une physionomie fort originale,
mais aussi fort regrettable. En ce moment, les paris sont ouverts pour savoir si
M. Liadières parlera celte année : c'est le grand événement de la salle des confé-
rences. Au quai d'Orsay, on s'occupe aussi beaucoup de l'avenir administratif de
l'auteur de Frédéric et Conradin.
Le sort de la grande mesure qui agite l'Angleterre depuis six semaines est enfin
fixé. Une majorité de 97 voix contre l'ajournement proposé par M. Miles constate
que le bill traversera toutes les épreuves, et le vote confirmatif de la pairie paraît
beaucoup moins douteux qu'il y a quinze jours. On dit que le duc de Wellington
a déployé, pour vaincre la résistance de l'aristocratie, une activité et une énergie
qui n'étonneront personne. Le vieux duc a porté au parti protectionisle des coups
plus sensibles que sir Robert Peel lui-même. Les réélections partielles avaient un
moment ranimé l'espérance au cœur de l'aristocratie territoriale , et c'est avec
bonheur que ses organes se complaisaient à adresser au premier ministre d'iro-
niques condoléances sur le triple vide qui se fait remarquer au banc des conseil-
lers de la couronne. Les organes les plus violents du torysme provoquaient les
712 REVUE. CHRONIQUE.
électeurs trahis par leurs représentants, — et ces défectionnaires du protectio-
nisme sont au nombre de \\ 2, — à se réunir pour exiger la démission des manda-
taires infidèles; un moment, on a cru que de tels conseils pourraient être suivis,
et il ne serait pas impossible que, si, par suite de ces incitations, la dissolution
était prononcée, le parti protectioniste n'eût dans la nouvelle chambre des com-
munes une faible majorité. Mais comment gouverner en ayant contre soi toutes les
grandes villes de l'Angleterre, et la réprobation compacte du Yorkshire, du Lan-
cashire, du Cheslshire? Comment ne pas reconnaître, avec M. Cobden , que les
représentants des bourgs pourris ne tiendraient pas une semaine contre ce grand
courant de l'opinion publique? Et quel serait le ministère Polignac de l'aristo-
cratie britannique, séparée de sir Robert Peel et abandonnée du duc de Wel-
lington? Une telle perspective a fait ouvrir les yeux aux plus aveugles, et, quoique
le parti protectioniste ait encore la majorité dans le corps élecioral et dans la
chambre des lords, il recule devant une lutte qui commencerait à Westminster
pour finir sur la place publique.
Le succès des grandes mesures économiques de sir Robert Peel est donc assuré
désormais. En ce qui concerne son avenir politique, nous continuons à croire qu'il
sera court, et que le premier ministre de la Grande-Bretagne a épuisé son courage
et ses forces dans cette lutte acharnée contre son propre parti. 231 tories restent
séparés de lui par un vote solennel, 412 seulement lui sont demeurés fidèles;
c'est donc dans le parti whig, dans le parti radical et dans les 60 représentants
irlandais, que sir Robert Peel est désormais contraint d'aller chercher une majorité
pour laquelle ses propres amis ne forment qu'un appoint. Nous persistons à douter
qu'une telle situation soit longtemps tenable.
Les nouvelles de l'Inde exercent depuis quelques jours, et sur l'opinion et sur
le crédit public, une assez vive influence. La guerre du Penjaub paraît être l'une
des plus sérieuses que l'Angleterre ait engagées dans ces vastes régions. A la date
du 2 février, on savait qu'une autre grande bataille avait été livrée sur le terri-
toire de la compagnie; mais le résultat, qui pourrait bien n'être pas inconnu du
gouvernement, reste encore pour le public enveloppé de mystère. De grands pré-
paratifs se font dans la marine et dans l'armée, et les arrivages des paquebots de
l'Inde ne sont pas attendus dans la Cité avec moins d'anxiété que ceux des paque-
bots de New-York. De ce côté, la situation ne s'est pas sensiblement modifiée. La
communication de la correspondance faite par M. Polk est plutôt un procédé incon-
venant qu'une complication sérieuse. La dénonciation de la convention de 1827
n'a pu étonner personne, et l'autorisation spontanément donnée au président de
continuer les négociations au delà du terme assigné par cette convention elle-
même à l'occupation commune prouve que les Américains, malgré leur infatuation,
n'entendent pas renoncer aux chances de paix et d'arrangement qui existent encore
entre les deux cabinets. Nous persistons donc à croire à une solution pacifique du
différend spécial relatif à l'Orégon , ou plutôt nous pensons que cette question
pourra bien se traîner des années, comme celle des frontières du Maine, sans solu-
tion définitive; mais vienne une nouvelle crise présidentielle, vienne une nécessité
d'amorcer encore les passions démocratiques et la vanité nationale, portée dans
l'ouest à un degré d'exaltation qui touche à la folie, et l'on pourra tout craindre
pour la paix du monde. Pour résumer notre opinion sur les complications anglo-
américaines, nous dirons que nous appréhendons beaucoup moins les difficultés
internationales elles-mêmes que les engagements pris sur ces difficultés par les
REVUE. — CHRONIQUE. 715
aspirants au pouvoir. La prochaine élection du président sera le moment décisif
dans la destinée de l'Amérique.
Les événements du Mexique se lient chaque jour d'une manière plus étroite
d'une part à la politique de l'Union, de l'autre à celle de l'Angleterre. Paredes a
détrôné sans coup férir le faible président Herrera et invité le pays :. nommer une
convention nationale qui règle pour l'avenir la forme du gouvernement, et tranche
les questions pendantes de la politique extérieure. Une chose est à remarquer
dans cette révolution, ce sont les motifs que Paredes a fait valoir pour appuyer son
nouveau pronunciamiento, motifs tout à fait contraires à ceux qu'il alléguait il y
a un an, lorsqu'il renversait le dictateur Sania-Anna. Les divisions provinciales
marchaient alors sur Mexico au cri de : Plus de guerre contre les Texiens! et Santa-
Anna reprochait, en tombant, à ceux qui lui ravissaient le pouvoir, de vouloir la
honte et le démembrement de la république. Aujourd'hui l'opinion de Paredes a
changé. Ce n'est plus l'abolition des taxes de guerre qui écrasaient le Mexique,
ce n'est plus la paix avec le* États-Unis, qu'il demande; il accuse Herrera de faire
précisément ce que le pays exigeait en 1844, c'est-à-dire de traiter avec l'Union
de la cession des droits de Mexico sur le Texas. Comment Paredes et la nation
ont-ils pu changer si promptement de pensée? comment sont-ils revenus au sys-
tème qu'ils désapprouvaient à la fin de 1844? La révolution elle-même va nous
répondre. Des lettres arrivées de Vera-Cruz annoncent que la flotte a proclamé la
déchéance d'Herrera en arborant le pavillon anglais et le pavillon espagnol. Sans
donner ce fait comme certain, cette rumeur seule suffit pour constater quelle
opinion on entretient au Mexique sur la révolution nouvelle. Que la politique
espagnole ait joué un rôle important dans ce bouleversement, c'est ce qui est dou-
teux : l'Espagne a autre chose à faire qu'à s'occuper de remettre de l'ordre dans
son ancienne colonie. Ce qui est plus facile à admettre, c'est l'influence que
l'Angleterre a exercée à Mexico. Depuis longtemps, le Times nous avertissait qu'il
se tramait à Londres quelque chose de nouveau relativement au Mexique. Quelques
mots d'une royauté européenne de l'autre côté de l'Atlantique avaient été jetés
en avant, et l'on prétend même que des ouvertures avaient été faites à la France
pour la réalisation en commun de ce rêve favori du gouvernement britannique.
Bien plus, s'il fallait en croire la presse de Madrid, les choses seraient très-avan-
cées. Le Tiempo, le Castellano, la Estrella, parlent déjà de la levée des bataillons
destinés à installer celte jeune royauté, et désignent le prince et la princesse qui
devraient occuper conjointement le trône. La révolution actuelle semble justifier
ces bruits.
Cette révolution n'est qu'une phase nouvelle de la rivalité de l'Angleterre et des
États-Unis en Amérique. En 1844, le cabinet anglais atteignit presque au but de
ses desseins constants : Santa-Anna, sa créature, lui promettait la vente de la Cali-
fornie ; le traité prêt, il n'y manquait que les signatures. Paredes brisa ces espé-
rances en se faisant, sans le savoir, l'instrument de la politique des Etats-Unis : la
révolution accomplie par lui en 1845 donna gain de cause à l'Union en détruisant
les illusions dont l'Angleterre s'était bercée au sujet de la Californie 5 mais le ca-
binet de Saint-James n'abandonne pas si facilement ses prétentions. Reste à savoir
si sa politique prévaudra, reste à savoir si la royauté pourra jamais s'établir au
Mexique. Dans tous les cas, à supposer que le principe monarchique jetât dans
l'avenir de profondes racines sur le sol américain, l'intégrité du territoire en
serait-elle mieux garantie pour le présent? On ne peut certainement pas le sap-
714 REVUE, CHRONIQUE.
poser. Quel que soit le gouvernement qui naisse de cette révolution, il se trouve
placé, comme le gouvernement de Sanla-Anna , comme celui d'Herrera, entre la
guerre et la paix, entre la signature du traité proposé par M. Slidell et une inva-
sion qui ferait tomber au pouvoir de l'Union toutes les provinces septentrionales
du Mexique.
L'Angleterre espère-t-elle que six millions d'hommes sans énergie, sans patrio-
tisme, sans ressources, puissent résister à vingt- cinq millions de citoyens animés
de la même ambition? Croit-elle qu'une nation en décadence, lors même qu'elle
serait soutenue par son influence et ses encouragements secrets, puisse tenir un
mois seulement ses frontières fermées à un peuple enivré par l'orgueil d'un ac-
croissement tel que l'histoire n'en a jamais constaté de semblable? Non, telles ne
sont pas les espérances de la Grande-Bretagne : on sait à Londres, mieux encore
qu'à Paris, ce qu'est le Mexique; on y connaît mieux que chez nous l'impossibilité
dans laquelle se trouve ce pays de soutenir une lutte avec l'union du Nord. Aussi
la Grande-Bretagne prend-eile d'avance ses précautions. En fomentant une guerre
entre le Mexique et les Éî3ts-Unis, elle presse peut-être, il est vrai, la marche des
événements, elle accélère l'adjonction des provinces septentrionales de la répu-
blique aux états de l'Union ; mais celte fusion doit avoir lieu tôt ou lard, et, par
l'établissement d'un gouvernement de son fait, ia Grande-Bretagne se donne le
droit d'exiger une rémunération quelconque, par exemple, une hypothèque qui la
mette en état de trancher plus tard la question pour son propre compte, d'endi-
guer le torrent que le Mexique n'aurait pu arrêter. On avait d'abord désigné le
Yucuan comme devant garantir la dette anglaise; mais, prévenue en temps oppor-
tun, celte presqu'île s'est mise à i'abri sous le bouclier de l'indépendance. Les
États-Unis ne s'endormiront pas plus que l'Angleterre; ils savent opposer l'intrigue
à l'intrigue, les révolutions aux révolutions. Malheureusement pour le cabinet de
Saint-James, il ne peut persister dans ses vues sur le Yucatan sans courir le risque
de causer une nouvelle annexion, comme celle du Texas; il se dédommagera en
demandant Chiapas et Tabasco. Il lui faut à toute force une garantie; on la lui"
promet, mais qu'il se hâte de la prendre: l'indépendance et l'annexion sont au
fond de toutes les questions qui s'agitent dans ce malheureux pays. Quelque pré-
maturée que soit la nouvelle de la cession de deux provinces à la Grande-Bretagne
en hypothèque d'un nouveau prêt fait au Mexique, nous ne pouvons nous empê-
cher de l'accepter comme la seule explication possible de la révolution mexicaine
et de l'enthousiasme subit de Paredes pour l'Angleterre. L'avenir ne tardera pas à
montrer si nous devinons juste, ou si nous nous laissons égarer par de faux ren-
seignements. Quoi qu'il en soit, la France se trouve sans ministre, et par conséquent
sans influence au Mexique. Fut-il jamais plus urgent de choisir un agent intelligent
et actif?
Les convulsions qui agitent Haïti ramènent l'attention publique sur une question
secondaire sans doute auprès de celles où est engagé le sort des peuples, mais qui
n'en a pas moins une importance véritable pour la France Pendant que d'un côté
le président qui tierce un pouvoir éphémère au Port au Prince s'efforce de rame-
ner sous la domination des noirs la partie espagnole de l'île, il interrompt toute
relation officielle avec la France. L'expulsion d'un sujet français a été l'occasion
ou le prétexte de cette situation nouvelle, sur laquelle il est difficile de se pronon-
cer encore. Quoi qu'il en soit, le gouvernement français ne saurait oublier quels
graves et respectables intérêts sont engagés dans cette affaire de Saint-Domingue.
REVUE. CHRONIQUE. 715
Après avoir aliéné son droit de souveraineté sous la condition formelle qu'une in-
demnité de 150 millions serait payée aux anciens propriétaires, la France a con-
senti, par le traité du 12 février 1858, à réduire cette indemnité à 7o millions de
francs payables en trente années. Elle avait pleinement le droit d'agir ainsi, et ne
doit aucune garantie à ses concitoyens pour une transaction dans laquelle elle n'est
intervenue que pour protéger leurs intérêts privés. Ainsi l'ont formellement re-
connu les deux chambres ; mais, en même temps qu'elles repoussaient la garantie
en droit, elles déclaraient que c'était une obligation impérieuse pour la France de
peser de toute sa force morale et au besoin de toute sa puissance militaire sur la
république haïtienne pour la contraindre à tenir ses engagements. Aujourd'hui
cette république est plongée dans une anarchie qui fait pressentir dune part l'im-
possibilité d'acquitter une dette sacrée, et laisse redouter, de l'autre, des entre-
prises tentées par certaines puissances maritimes. Un ouvrage distingué, publié
par M. Le Pelletier de Saint-Remy (1), va rappeler l'attention sur les intérêts géné-
raux et particuliers engagés dans cette île magnifique. Ce livre est écrit au point
de vue des colons et tend à engager le gouvernement dans une solidarité que nous
contestons en principe, mais il met sous les yeux du public une foule de documents
peu connus, et il invite la France à se rattacher son ancienne colonie par une sorte
de médiatisation commerciale au moyen d'un entrepôt français qui serait formé à
Samana. Cette idée peut soulever beaucoup d'objections, mais il n'en faut pas moins
savoir gré à M. Le Pelletier de Saint-Remy d'avoir remis à l'étude et presque à l'ordre
du jour plusieurs questions qui ne touchent pas moins au développement commer-
cial qu'à la grandeur maritime de la France.
De toutes les tragédies de M. Soumet, Jeanne d'Arc n'est pas la meilleure. Nous
ne saurions discuter la valeur de cette œuvre non plus qu'examiner à quelle école
elle appartient; cela revient de droit à cette grande école qui ne périra pas, tou-
jours jeune, toujours florissante, l'école de la médiocrité. Minc de Staël regrettait
que l'une des plus belles époques de notre histoire n'eût point encore été célébrée
par un écrivain digne d'efl'acer le souvenir du poème de Voltaire, et qu'un étran-
ger se fût chargé du soin de relever la gloire d'une héroïne française. Nous
sommes bien obligé de reconnaître que la Jeanne d'Arc de M. Soumet n'aurait
rien changé à l'expression de ces regrets. Quand on se représente cette poétique
figure et cette merveilleuse épopée, où la légende chevauche à côté de l'histoire,
quand on part à la suite de la jeune inspirée pour aller de Vaucouleurs a Rouen
après Bourges, Orléans et Reims pour étapes, on ne peut se défendre d'un profond
sentiment de tristesse en découvrant ce que tout cela est devenu entre les mains
de M. Soumet, qui n'y a vu que les quatre murs d'un cachot et l'occasion de mettre
un bûcher sur la scène. Il est triste, en effet, de voir la poésie au-dessous de la
réalité et la muse coupant comme à plaisir les ailes de l'histoire; c'est prendre la
muse et la poésie à l'envers. Il y aurait donc tout lieu de s'étonner de la reprise
de Jeanne d'Arc, si M1,c Rachel n'en avait été le prétexte.
« Il faut se représenter, dit Mlue de Staël en parlant de la Jeanne d'Are de
Schiller, qui n'a rien de commun avec la Jeanne d'Arc du poète français, il faut se
(1) Étude et Solution nouvelle de la question haïtienne. 2 vol. in-S°, chez Arlhus Ber-
trand, rue Ilautefeuille, 25.
716 REVtJE. -— CHRONIQUE.
représenter une jeune iille de seize ans, d'une taille majestueuse, mais avec des
traits encore enfantins, un extérieur délicat, et n'ayant d'autre force que celle qui
lui vient d'en liaut, inspirée par la religion,, poëte dans ses actions, poète aussi
dans ses paroles, quand l'espsit divin l'anime: montrant dans ses discours tantôt
un génie admirable, tantôt l'ignorance absolue de tout ce que le ciel ne lui a pas
révélé.» C'est ainsi que Schiller a conçu le rôle de Jeanne d'Arc; c'est ainsi
que Mlle Rachel l'a rendu. L'histoire raconte que cette jeune fille, à ses derniers
instants, réunit le courage le plus inébranlable à la douleur la plus touchante; elle
pleurait comme une femme, mais elle se conduisait comme un héros. Sa mort ne
fut ni celle d'un guerrier ni celle d'un martyr; mais, à travers la douceur et la ti-
midité de son sexe, elle montra une force d'inspiration presque aussi étonnante
que celle qui l'avait fait accuser de sorcellerie. Telle nous est apparue Mlle Rachel
dans ce drame, qui n'est, à proprement parler, qu'une longue agonie. Dans son
altitude, dans ses gestes, dans son langage, l'illustre tragédienne nous a tour à
tour offert la grâce d'un enfant, la faiblesse d'une femme, l'énergie d'un héros.
Quand Jeanne d'Arc, dans la tragédie romantique de Schiller, prophétise le
triomphe de la France et la défaite de ses ennemis, un paysan, esprit fort, lui dit
qu'il n'y a plus de miracles en ce monde. — Il y en aura encore un, s'écrie-t-elle;
une blanche colombe va paraître, et, avec la hardiesse d'un aigle, elle combattra
les vautours qui déchirent la patrie. Le Seigneur, le dieu des combats, sera tou-
jours avec la colombe. Il daignera choisir une créature tremblante et triomphera
par une faible fille, car il est le Tout-Puissant. — Il semble que Mlle Rachel se
soit inspirée de ces quelques lignes; et à quel magnifique spectacle ne nous eût-
elle pas fait assister, si, au lieu de l'œuvre étouffée de M. Soumet, elle avait eu,
pour se développer, l'air, l'espace, les larges horizons de la tragédie du poëte alle-
mand ! Qu'elle eût été belle et touchante dans ses adieux au hameau natal qu'elle
va quitter pour toujours ! — Adieu, contrées qui me fûtes si chères, vous, mon-
tagnes, vous, tranquilles et fidèles vallées, adieu ! Jeanne d'Arc ne viendra plus
parcourir vos riantes prairies. Vous, fleurs que j'ai plantées, prospérez loin de moi.
Vous, l'asile de toutes mes innocentes joies, je vous laisse pour jamais. Que mes
agneaux se dispersent dans les bruyères, un autre troupeau me réclame ; l'Esprit
saint m'appelle à la carrière sanglante du péril. — Et qu'elle eût été noble et fière
sur les champs de bataille, à côté de Dunois, les yeux étincelant du feu de la vic-
toire! Hélas! au lieu de tout cela, il faut que sans plus tarder la jeune héroïne
descende dans le cachot où l'enferme M. Soumet; l'action commence à peine qu'il
faut déjà mourir. M. Soumet a du même coup escamoté la poésie et l'histoire; de
tout ce beau poème, il n'a gardé qu'une prison et un bûcher. Quoi qu'il en soit,
Mlle Rachel a trouvé le moyen d'animer de son souille cette froide création; elle a
repétri de son sang et de sa chair cette pâle figure depuis longtemps couchée au
tombeau; elle a su réchauffer de sa flamme cette poésie terne et inanimée. Si,
lorsque Mlle Rachel a parlé pour la première fois de donner sa vie à la Jeanne d'Arc
de M. Soumet, un esprit fort était venu lui dire, comme à la vierge de Domrémy,
qu'il n'y a plus de miracles en ce monde : — Il y en aura encore un, aurait-elle
pu répondre à son tour.
DU PAMPHLET.
I. -ENTRETIENS DE VILLAGE, LES PAMPHLETS DE M. DE CORMENIÎN.
II. — LE Prêtre, etc. — Le Peuple, par M. îflichelet.
Tacite ne nous a pas laissé ignorer que l'empereur Auguste n'aimait point ce
que nous appelons aujourd'hui la liberté de la presse. L'heureux héritier de César
voulut qu'on punît sévèrement ceux qui composaient de petits livres contre les
particuliers. Il craignait sans doute qu'au moment où la tribune se taisait, la
liberté et la malignité humaine ne cherchassent dans ces petits livrer, libelli fa-
mosi, de trop cruels dédommagements. En général, les anciens, pour qui les plus
grandes licences de la harangue publique étaient une habitude et comme une
émotion nécessaire, supportaient impatiemment d'être maltraités dans de» écrits.
Ils n'admettaient pas ces accusations auxquelles on ne pouvait répondre sur-le-
champ, comme dans l'assemblée du peuple, au sénat ou devant les juges. Ils
mettaient leur point d'honneur dans un échange direct de toutes les invectives,
de toutes les violences de langage que leur suggérait la passion.
Nous avons pris le contre-pied de cette manière d'être : dans nos discours nous
sommes plus retenus, et c'est dans nos écrits que nous mettons nos plus grandes
malices. Il ne venait pas à l'esprit des orateurs antiques de s'interrompre pour se
reprocher de n'être point parlementaires; la parole tombait sur leurs têtes
comme un glaive que rien ne pouvait détourner. Chez les modernes, la parole est
sans doute une arme redoutable; toutefois il est des attaques, il est des blessures
qui lui sont interdites. Les combats de la tribune ont leurs règles d'honneur
comme le duel, et celui qui les enfreint est sévèrement puni, car il n'est plus
écouté. Moins entravé que l'orateur, l'écrivain ne connaît d'autres restrictions à
sa liberté que les limites même qu'il voudra s'imposer. S'il a pour complice la
tome r. 49
718 DU PAMPHLET.
curiosité avide et presque barbare du lecteur qui aime à pénétrer dans les détails
les plus intimes, dans les derniers replis d'une vie et d'un caractère, il a pour juge
le goût, le sens délicat et ombrageux de ce même lecteur, qui, après l'avoir quel-
que temps applaudi, peut le condamner brusquement, parce qu'un mot malheu-
reux et des couleurs trop chargées lui auront déplu. Il y a dans les âmes assez de
passions mauvaises pour assurer le succès des plus sanglantes satires, mais il y a
aussi dans les esprits assez de tact et de droiture pour réprouver les agressions
grossières, les déclamations déraisonnables. Ici la délicatesse fait l'office de la
charité.
Toutefois le pamphlet chez les modernes n'a pas pour unique origine l'incura-
ble démangeaison de médire de son prochain ; d'autres et plus nobles causes
l'ont aussi mis au monde. Si l'usage et la pratique de la parole ont fondé et dé-
veloppé la liberté antique, c'est par les idées écrites que peu à peu la liberté a
commencé de poindre et de paraître dans l'Europe chrétienne. La discussion s'est
établie sur les mystères de la foi, sur Arislote, sur Platon, puis elle a atteint les
intérêts temporels et les affaires politiques. Le pamphlet a donc sa racine dans le
génie même de la société moderne, l'esprit de discussion. II en a pris toutes les
formes et suivi toutes les fortunes. Il a été successivement barbare, diffus, cynique,
spirituel, concis, élevé, divertissant. Dans le pamphlet, les esprits les plus divers,
les vocations les plus différentes, se produisent, le moine, le docteur, l'homme
d'épée, le légiste, le philosophe ; enfin, dans cette retentissante cohue, vous trou-
vez tout, depuis le cuistre le plus épais jusqu'au plus élincelanl écrivain.
C'est en latin que les modernes commencèrent à s'attaquer, à s'injurier. La
langue des anciens maîtres du monde, qu'on travestissait indignement dans les
chancelleries et les cours de justice, fut employée à des luttes auxquelles son
génie ne répugnait pas. L'idiome qu'avaient parlé les Gracques, et dont la véhé-
mence avait accablé Antoine et Calilina, retenait encore la puissance d'exprimer
et de satisfaire d'ardentes passions. La colère et le génie achevèrent de ranimer
et de féconder des formes de langage et de style que le temps semblait avoir irré-
parablement glacées. Dans les premiers jours du xvie siècle, avant que Luther
se fût levé contre Rome, il y avait, au sein de l'église et des universités, des con-
troverses et des polémiques, signes avant-coureurs de mouvements plus décisifs.
La théologie comme la jurisprudence avait ses novateurs, et les travaux de Reu-
chlin présentaient une analogie frappante avec les tentatives littéraires et philolo-
giques d'Ange Polilien. D'un génie autrement vaste et profond que le brillant
favori de Laurent de Médicis, Reuchlin non-seulement était l'homme le plus éru-
dil de son époque, mais à la connaissance, si rare alors, des langues hébraïque et
grecque,il joignait une raison supérieure, qui lui avait fait pressentir l'étroite union
du christianisme avec les religions orientales. La tourbe des théologiens et des
moines était incapable d'aller au fond d'une telle pensée, mais pour les blesser
il suffisait de la prééminence qu'assurait à Reuchlin son érudition hébraïque.
Reuchlin fut accusé de judaïsme : il savait l'hébreu, donc il ne pouvait être bon
chrétien. Les moines de Cologne trouvèrent ce raisonnement si beau, qu'ils en
firent la base des accusations par lesquelles ils entreprenaient de perdre le célè-
bre hébraïsant. Insinuations calomnieuses, citations inficlèies, injures violentes,
enfin tout ce que peut inspirer une haine de théologien, passion devenue prover-
biale, odium theologicum, fut employé contre Reuchlin, qui se défendait avec fer-
meté, lorsqu'à cette polémique il y eut une diversion imprévue.
DU PAMPHLET. 719
On commençait à parler, clans le monde théologique et savant, d'un recueil de
lettres toutes adressées au même personnage, à Ortwinus Gratius, professeur de
théologie à Cologne. Les correspondants du théologien ne se faisaient point con-
naître; mais, si les noms qu'ils prenaient étaient imaginaires, ils professaient des
principes qui, à la première vue, paraissaient excellents. Ils avaient pour Ortwinus
Gratius tous les dehors du respect; ils l'appelaient poêle, orateur, philosophe,
théologien, et plus si vellet ; ils lui donnaient encore les noms de scientificissimns,
de profundissimus et ûilluminatissimus. Ils mandaient au professeur de Cologne
les nouvelles du jour ; ils le tenaient au courant de tout ce qui s'écrivait et se di-
sait pour et contre Reuchlin : quant à eux, leurs sentiments n'étaient pas douteux :
ils maudissaient le savant téméraire, ou plutôt l'hérétique qui était venu troubler
la bienheureuse paix dont jouissait l'église. Aussi demandaient-ils à Ortwinus Gra-
tius les moyens de répondre aux objections impertinentes de Reuchlin et de ses
partisans. À l'apparition de ces lettres, les adversaires de Reuchlin furent dans la
joie : ils crurent avoir trouvé des auxiliaires. Cependant à quelques-uns cette apo-
logie parut bientôt suspecte; d'autres ne se gênèrent pas pour en rire : entin il
ne fut plus possible de s'y tromper. Sous de perfides apparences, sous le prétexte
de défendre la bonne cause, on l'attaquait.
La désolation était dans le camp du Seigneur. On n'était entré en commerce de
lettres avec Ortwinus Gratius que pour se moquer de lui et de tous ses amis qui
n'aimaient pas la science. Comment en douter, quand on voyait un des correspon-
dants du professeur de Cologne lui écrire en ces termes : « Ii faut que vous sachiez
que le docteur Reuchlin vient de faire imprimer un livre vraimeulscandaleux, sa
défense, où il vous appelle un àne; pour moi, j'ai été pris d'une telle indignation,
que je n'ai pu aller plus loin; j'ai jeté le livre, je vous l'envoie. J'ai pensé qu'il fal-
lait que vous le connussiez, afin de pouvoir y répondre. » Parfois le ton s'élève à
une éloquente gravité. « Que faut-il penser, quand on compare Érasme de Rotter-
dam, Jean Reuchlin, Mutianus Ruffus et d'autres encore à ces théologiens étroits
et bornés, cloués à une inepte routine, ayant déserté les traces des antiques et sa-
vants soutiens de l'église, qui marchaient dans la vraie lumière des Ecritures?
Également dénués de la connaissance du latin, du grec et de l'hébreu, comment
ces tristes théologiens pourraient-ils comprendre les livres saints? Aussi nous les
voyons abandonner l'étude de la véritable théologie pour des argumentations, don
disputes et des questions frivoies. Cependant ils se disent les défenseurs de la foi
catholique, que personne n'attaque parmi nous. Pourquoi donc, s'ils veulent que
leurs disputes aient quelque utilité, ne vont-ils point par le monde prêcher la pa-
role de Dieu comme les apôtns? pourquoi ne vont-ils pas argumenter contre les
Grecs, afin de les ramener dans le sein de l'église? S'ils craignent de s'aventurer
si loin, ne pourraient-ils aller essayer contre les hérétiques de la Bohème la puis-
sance de leurs arguments et de leurs syllogismes? Ils s'en gardent bien, el >V
charnent à disputer là où on n'a que faire de leurs discussions oiseuses. Mais un
jour le Seigneur les visitera, ces stériles ergoteurs; il enverra de véritables doc-
teurs, profondément vers& dans les langues grecque, hébraïque el latine, qui,
faisant justice de tant d'absurdes commentaires, de lant de misérables subtilités,
apporteront le flambeau de la science, et nous rendront entin la primitif* et vraie
théologie chrétienne, comme l'a fait récemment Érasme en corrigeant les livres
de saint Jérôme. » Il est entendu que ces véhémentes paroles sont mises dans la
bouche d'un mauvais chrétien, destiné à persévérer ta pravitate sua, et à mourir
720 DU PAMPHLET.
in gchenna : l'officieux correspondant du professeur de Cologne en a horreur, et
il ne les lui mande que pour qu'il y réponde. Malheureusement Ortwinus Gratius
est peu fécond ; on lui écrit de toutes parts, et il ne donne signe de vie à per-
sonne : une seule fois il répond à une consultation fort délicate sur l'amour et
ses plaisirs. Tout cela est dit d'une manière vive, bouffonne, et donne à connaître
les mœurs du temps. Ainsi les vices des moines, leur ignorance, leurs balourdises,
étaient flagellés dans les lettres adressées à l'infortuné Ortwinus Gratius, point de
mire de toutes ces mordantes railleries. Ces lettres parurent réunies en deux par-
ties, en 1516 (1), un an avant les thèses de Luther, sous le titre d'Epistolœ obscu-
rorum virorum. Bientôt elles furent dans toutes les mains. On disait alors qu'en
les lisant, Érasme, qui avait un abcès à la joue, avait ri de si bon cœur, que l'abcès
creva. On ne fait de pareils contes qu'à propos d'un grand succès.
L'Europe chrétienne avait donc produit un pamphlet populaire. Quel en était
l'auteur? Il y avait de par le monde un gentilhomme de Franconie dont on avait
voulu faire un moine, mais que la nature avait doué d'un génie incompatible avec
le cloître. Ulric de Hutten commença par une longue école buissonnière une exis-
tence où les fortunes les plus diverses se trouvent mêlées. Nous le voyons parcou-
rir l'Allemagne et l'Italie dans une telle indigence, qu'elle le réduisit à s'enrôler
comme soldat; quelques années après, il recevait de l'empereur Maximitien la
couronne poétique, et il était honoré de la confiance de l'électeur de Mayence.
Enfin Charles-Quint et François Ier le recherchèrent. Hutten était un esprit non
moins séduisant que redoutable. Homme d'action et de pensée, homme d'épée et
de style, fougueux, irascible, faisant des vers que son siècle trouvait beaux, par-
lant des affaires religieuses et politiques dans une prose qui aujourd'hui encore,
en maint endroit, est restée éloquente, Ulric de Hutten exerçait une puissance
morale d'autant plus vive, qu'elle élait nouvelle, et que d'ailleurs il ne la garda
pas longtemps. A trente-cinq ans, il terminait une vie qu'avaient épuisée les pas-
sions; nous n'avons pas affaire à un saint. Tel est l'homme qui prit en main la
cause de Reuchlin et de sa science : notre chevalier batailleur résolut de faire une
campagne contre les moines. Pour cette entreprise, il s'adjoignit un de ses com-
pagnons d'enfance, Crotus Rubianus, et peut-être encore quelques autres amis. Il
leur communiqua son plan, les échauffa de sa verve, et c'est ainsi que furent
écrites les Epistolœ obscurorum virorum, dont la plupart, et les plus ironiques,
sont sorties de la plume de Hutten. Les adversaires de Reuchlin étaient assaillis à
leur tour, et ne savaient d'où partaient les coups. Hutten et ses amis formaient
une sorte de tribunal secret littéraire qui était la terreur de la gent monacale.
Les savants et les lettrés de l'Allemagne, de la France et de l'Italie, lisaient avec
surprise et ravissement ces lettres remplies d'une animation toute comique, et
aujourd'hui nous saluons dans Ulric de Hutten le pamphlétaire de la reforme dont
Luther fut le promoteur, et Mélanchlon le théologien par excellence.
Durant le xvie siècle, et dans la première moitié du xvne, le latin fut la langue
générale de l'Europe. La France, il est vrai, avait déjà produit, surtout en prose,
de remarquables écrivains : Montaigne nous avait offert comme une transforma-
tion gasconne de Plutarque et de Sénèque. Pour plusieurs de nos soldats et de nos
diplomates, la guerre et les affaires avaient été une école de style; enfin nous
(1) Depuis celle époque, ces lettres ont souvent été réimprimées en Allemagne dans le
xvie siècle. La petite édition de Londres de 1710 esl préférable aux éditions allemandes.
DU PAMPHLET. 721
avions eu des pamphlétaires qui, bien qu'on peu novices, avaient excité la gaieté
de Paris aux dépens des ligueurs. Toutefois la langue française n'était pas encore
un idiome européen : elie ne conquit un empire universel que parles chefs-d'œuvre
qui se multiplièrent depuis la dictature du cardinal de Richelieu jusqu'à la vieil-
lesse de Louis XIV. Au milieu du xvne siècle, c'était encore en latin que les débats
religieux et politiques se vidaient. Quand l'héritier de Charles 1er voulut, après
la mort tragique de son père, accroître encore et propager l'indignation excitée
par cette catastrophe, il s'adressa au plus célèbre érudit du temps, à Sauinaise,
que toutes les universités de l'Europe avaient disputé à la France, et qui avait
accepté à Leyde la succession de Scaliger. Saumaise se trouva comme accablé de
l'honneur que lui attirait sa réputation. Ni ses travaux sur l'anthologie grecque,
ni ses commentaires sur les écrivains de l'histoire auguste, ni ses excursions dans
la philologie orientale, ne l'avaient préparé à un des plus graves débats que pou-
vait élever la controverse politique. Toutefois il ne recula pas devant une tâche si
nouvelle pour lui, et. dans la même année où Charles Ier avait été frappé, il fit
paraître un livre intitulé : Defensio regia pro Carolo I ad serenissimum Magnœ-
Britanniœ regem Carolum II fdium natu majorent, hœredem et successorem legi-
timum. Nous disons un livre, car Saumaise, dans un énorme factum, a entassé tout
ce qu'il savait, tout ce qu'avaient pu lui fournir les Écritures, les Grecs, les Ro-
mains et les Pères de l'Eglise. C'est l'érudit qui parle, et non pas l'homme. Pour
exprimer son indignation au sujet du régicide commis le 50 janvier 1649, il ne
trouve que des citations, vox faucibus hœsit; Londres, après la mort du roi, avec
son oligarchie révolutionnaire, lui rappelle Athènes avec ses trente tyrans. Puis il
procède comme dans une dissertation; il commence par établir l'atrocité du fait
en lui-même; il arrive aux questions de droit, et il nie compendieusement que
des sujets puissent jamais juger et condamner leur souverain. Il s'attache ensuite
à démontrer que le roi d'Angleterre avait sur ses sujets les mêmes droits que tous
les autres monarques. Enûn, après avoir établi que Charles Ier ne pouvait être jugé
par aucun tribunal, il cherche dans sa vie et dans son règne les preuves non plus
de son inviolabilité, mais de son innocence. Saumaise avait proclamé au début
qu'il plaidait celle cause devant l'univers entier, et il termine en disant qu'il l'a
prise en main, non-seulement parce qu'il y a été invité, non tantum quia rogatus,
mais parce qu'il n'en connaît pas de plus juste; il a obéi à sa conscience, à la
vérité. L'ouvrage n'était pas bon, mais le sujet était si grand, et l'auteur si célè-
bre, que tout ce qui lisait du latin en Europe prit connaissance de l'indigeste pro-
duction de Saumaise. Par les mains d'un érudit se trouvait érigé le tribunal de
l'opinion que Pascal, quelques années plus tard, devait appeler la reine du inonde.
Citée à ce tribunal, l'Angleterre républicaine ne voulut pas faire défaut.
Cette fois c'était la passion la plus vraie qui parlait. Il était impossible de ne
pas sentir, dès les premières pages de la défense de l'Anglais Jean Milton M), la
sincérité du fanatisme qui enflammait l'écrivain. Avec quel dédain il entame la ré-
futation de Saumaise, dont il raille la stérile prolixité ! Milton déclare qu'il n'a
en face de lui ni un orateur, ni un historien, pas même un avocat, mais une sorte
de bateleur, de saltimbanque qui a recours aux plus misérables artifices pour
attirer l'attention. Voilà sur quel ton se trouve sur-le-champ montée une polémi-
(1) Joannis Miltoni Angli pro populo Anijlicano Defensio contra Claudii anonymi,
alias Salmatiij Defetuionem Regiam. Lon.iini. 16.51.
722 DU PAMPHLET.
que dans laquelle le secrétaire du conseil d'état de Cromwell poursuit Saumaise
de proposition en proposition, d'exemple en exemple, avec une véhémence qui dut
épouvanter le professeur de Leyde. Il s'élève contre l'erreur fondamentale de
Saumaise, qui avait confondu les droits d'un père avec ceux d'un roi. <c Un père
met au jour ses enfants, dit Milton, mais ce sont les citoyens qui créent le roi. La
nature donne un père à l'iromme, un peuple se donne un roi à lui-même. » Les
conséquences d'une telle différence se déroulent sous la plume de Milton, qui ar-
rive à conclure que, s'il est interdit à des enfants de punir la tyrannie d'un père,
il est permis à un peuple de châtier celle d'un roi. Saumaise avait imprimé que
Charles 1er avait moins péché sur le trône que le roi David. Ce rapprochement
jette Milton dans une indignation violente, et lui inspire des déclamations plus
cyniques à coup sûr que les galanteries du roi Charles. La réponse de Milton est
plus courte de la moitié que l'ouvrage de Saumaise, et el'e se lit avec une bien
autre facilité. Il y a au fond du latin de Milton une vie, un mouvement qui porte
le lecteur ; si l'esprit n'est pas persuadé, il est captivé du moins par cet orgueilleux
et austère patriotisme qui faisait dire à Milton en terminant: i Les Anglais n'ont
pas besoin de chercher à justifier ce qu'ils ont fait par l'exemple d'autres peuples ;
ils ont leurs propres lois, et, à leurs yeux, dans aucun pays il n'en est de meil-
leures. Pour exemple à suivre, ils ont leurs ancêtres, hommes énergiques et forts
qui ne cédèrent jamais aux rois dont la volonté s'égarait jusqu'au despotisme. Nos
ancêtres ont mis à mort plusieurs tyrans. Les Anglais sont nés dans la liberté, ils
se suffisent à eux-mêmes ; ils ont la puissance de se donner les lois qu'ils veulent :
il en est une surtout qu'ils observent par-dessus toutes les autres, c'est cette loi
décrétée par la nature elle-même qui assigne à l'état social, non la satisfaction
des caprices des rois, mais le salut et la liberté des bons citoyens. » A un langage
aussi hautain, aussi fier, un anonyme répondit par un pamphlet qui avait pour
titre : Cri du sang royal (I). Ce n'était plus tant une défense de la cause monar-
chique qu'une vengeance exercée contre Milton, qui était représenté comme une
espèce de monstre difforme, cui lumen ademptum; s'il était aveugle, c'est que
Dieu l'avait frappé de cécité pour le punir de ses crimes. Milton reprit la plume.
Dans sa réplique (2), il attaque vivement un nommé Morus qu'il soupçonnait être
l'auteur de l'injurieux libelle, puis il se défend lui-même : la discussion politique
vient ensuite, et il la termine par une longue et chaleureuse apostrophe à Crom-
well, qui depuis quelques mois avait été proclamé lord protecteur des trois
royaumes. Milton s'adresse à Cromwell parce qu'en lui reposent toutes les espé-
rances de la patrie, parce qu'il a entre ses mains le dépôt sacré de la liberté an-
glaise. « Cromwell , lui dit-il, tu ne peux être libre sans nous, car la nature a
voulu que celui qui usurpe la liberté des autres perdit le premier la sienne. » Mil-
ton demande aussi au lord protecteur de respecter la liberté de l'église, et de ne
pas accoupler, par un mélange adultère, deux puissances essentiellement diffé-
rentes, la puissance civile et la puissance spirituelle. Il réclame la liberté de pen-
ser; par elle seule, la vérité peut fleurir. Enfin, interpellant ses concitoyens, il
les exhorte à se réformer eux-mêmes, à chasser du milieu d'eux les passions, les
vices, les désordres qu'ils ont entendu punir chez les partisans de la royaulé. Il
adjure l'Angleterre d'éviter le sort de Rome antique, et de ne pas oublier que la
(1) Régis sanyuinis Clumor ad Cœlutn, adversus parricidas Anglicanos.
(2) Joannië M'Uoni De/en* io secunda pro populo Anylicano: 1654.
DU PAMPHLET. 7 2 7)
liberté, c'est la justice, c'est la vertu. De tels sentiments l'ont souvent oublier, en
lisant les pamphlets de Milton, qu'ils contiennent l'apologie du régicide. Avant de
répondre à Saumaise, Milton s'était adressé au parlement pour réclamer la l'acuité
d'imprimer sans censure; il aimait la liberté comme citoyen, comme chrétien,
comme penseur. Dans ses actes, dans ses écrits, il porta l'ardeur d'un croyant,
l'imagination d'un poète, et cette dernière qualité l'a fait immortel. Qu'importe
au monde aujourd'hui la prose politique de Milton? Le pamphlétaire est oublié;
le poète est dans la mémoire de tous. Il y a dans la poésie une incorruptible vertu
qui rend contemporains de tous les âges ceux qu'elle a vraiment inspirés. Les sys-
tèmes et les révolutions se succèdent, ies mœurs et les idées changent avec une
rapidité que rien n'arrête : qui survit à toute cette instabilité? La beauté, la beauté
dans la forme, dans l'expression. Aussi Byron n'a-t-il jamais songé à multiplier ses
discours au sein de la chambre des lords pour accroître sa gloire.
C'est à l'époque de Croinwell que le pamphlet commença à devenir une des habi-
tudes des mœurs anglaises. Il était naturel que le peuple qui avait trouvé son origi-
nalité non pas dans l'invention, mais dans la pratique constante du gouvernement
représentatif, fît le premier un usage politique de l'imprimerie. A la discussion par-
lementaire s'associe désormais une forme nouvelle de débat. Ce qui préoccupe
le pays, ce qui le passionne, a sur-le-champ dans quelques pages une expression
courte et populaire. A côté de la tribune, le pamphlet : c'est le papier qui parle (1).
Au xvne siècle, le pamphlet acquit en Angleterre une importance d'autant plus
grande, que le journal, la gazette, étaient dans l'enfance, et qu'on ne connaissait
pas encore la publicité périodique des Revues. LesécritsdeMillon furentdonc comme
le point de départ d'un genre de littérature politique dont les Lettres de Junius (2)
(1) Quelle est l'élymologie du mot pamphlet, que nous avons emprunté à l'Angleterre ?
Nous avons consulté sur ce point un de nos collaborateurs dont les lecteurs de la Revue
connaissent la compétence en matière de langue et de littérature anglaise. Voici les indi-
cations que nous devons à l'ingénieuse érudition de M. Philarète Chasles. Avant l'invention
de l'imprimerie, le mol était anglais et s'écrivait pamflete, dans ces deux phrases par
exemple, l'une empruntée à Chaucer et l'autre à Gower : this leud pamflete, « ce vulgaire
livret » {Testament vf Love, by Chaucer, liv. m), et : small stories and pamfletçs, « petites
histoires et livrets » (Apollyne of Tyre, by Gower). Le premier imprimeur anglais, Caxton,
écrit paunflet, et prétend que l'étymolo^ie de ce mol est celle-ci : par un fil. Pegge, l'éty-
mologïste du xvie siècle, n'est pas de cet avis. Il trouve la racine de pamphlet dans paulm
(paume), creux de la main. Suivant quelques-uns, le mol serait espagnol, jmpaleta ; selon
d'autres, il serait flamand, pampier; enfin il en est qui le font hollandais, pamphier. On peut
choisir. M. Philarète Chasles, pour ne rien omettre, n'a pas voulu laisser dans l'oubli la pré-
tentieuse absurdité d'un des derniers étymologisles, de Grose, qui affirme que pamphlet
dérive de Paniphilus. nom propre. Notre savant collaborateur termine ainsi la pelite con-
sultation philologique qu'il a eu l'obligeance de nous donner: « Faute de mieux, je préférerais
pantin vljly-leaf. Flu-leaf veut dire feuille volante, et, soit que l'on choisisse paulm- leaf ou
paulm-Jly-leaf,ouaun sens et un son raisonnable -.feuille rotante, grande comme la mufti.*
(2) On sait que les Lettres de Junius ont été tour à tour attribuées ;\ lord Chalham. à
L)unning,à Burke,àHamilton,à Boyd.et que toutes ces conjectures se sont trouvées fausses.
Fn 1816 parut un véritable traité où l'on cherchait à établir l'identité de Junius avee sir
Philip Francis. Quelques années après, telle opinion a été reprise ei soutenue dans une
dissertation signée de J. W. Lakc, éditeur de la collection des prosateurs anglais. Tous ces
efforts n'ont rien édifie de péremptoire, et la question est resiée obscure, Celui qui a écrit
les Lettres de Junius est peut être le seul écrivain qui ait persisté à mettre entre la gloire
et lui un anonyme impénétrable.
724 DU PAMPHLET.
devaient être l'apogée. Un autre chef-d'œuvre précéda celui-ci, les Provinciales.
Ces deux livres nous offrent ce que l'art de la discussion a produit de plus
industrieux et de plus éclatant. Le pamphlet religieux et philosophique de Pascal
roule sur les matières les plus générales et les plus subtiles, le pamphlet poli-
tique de Junius sur les affaires les plus positives : Pascal attaque les doctrines
et les sophismes d'une société célèbre, Junius s'élève contre les actes et la cor-
ruption de l'administration de son pays; avec le premier vous passez en revue
les plus hautes questions morales, avec le second les principes fondamentaux
de l'ordre constitutionnel : tous deux vous font goûter les meilleures jouissances
de l'esprit, car non-seulement ils poussent la démonstration jusqu'à l'évidence,
mais ils charment le lecteur, ils le remuent par des contrastes, par des effets
qu'ils doivent tant à leur verve satirique qu'à une éloquence d'une irrésistible
simplicité.
Répandre des vérités utiles, combattre des erreurs dangereuses, attaquer des
hommes pervers, tel est le triple but du pamphlet. Tantôt le pamphlétaire ne se
propose qu'un de ces résultats, tantôt il les poursuit tous les trois. Il a l'ambition,
qui n'est pas médiocre, d'être lu de chacun et de persuader tout le monde, les
ignorants comme les habiles, les gens frivoles comme les esprits attentifs. Pour y
parvenir, sera-t-il jamais assez clair, assez fort, assez précis?
Ces qualités n'auront de puissance que si on les applique à propos. On ne crée
pas à sa fantaisie le thème, l'occasion d'un pamphlet : on ne peut qu'avoir le mé-
rite, et il est grand, de répondre aux provocations que des circonstances graves et
décisives adressent à l'écrivain. Quand en 1788 l'abbé Sieyès établit en quelques
pages ce que devait être le tiers état, et ce qu'il avait été jusqu'alors, la France
entière lut son pamphlet et battit des mains.
Le pamphlétaire ressemble à ces héros d'Homère que le poëte nous montre
sortant des rangs pour combattre seuls. Il a l'humeur querelleuse, et il aime les
rencontres, les prises à partie. Le journaliste appartient à une armée soit comme
soldat soit comme général : le pamphlétaire s'isole, il se bat à son heure, à sa
guise, sans autre discipline que sa volonté. Son talent protilera des inconvénients
de son caractère, et, s'il est difficile à vivre, il sera délicieux à lire. Sous les dra-
peaux de Napoléon, il y eut pendant quelques années un officier qui faisait le dés-
espoir de ses chefs par son tempérament indisciplinable, et dont les camarades
redoutaient la parole caustique. Il arrivait parfois à cet officier de quitter son
corps pour aller visiter les bibliothèques de l'Italie : il préférait les manuscrits
aux bulletins de la grande armée. A ses yeux, l'empire était plus ridicule que grand,
et il eût donné toutes les campagnes d'Alexandre et de César pour un vers de
La Fontaine. Or, comment l'homme devant qui Napoléon et sa gloire n'avaient
pas trouvé grâce eût-il été plus indulgent pour les travers et les fautes de la res-
tauration ? Pendant neuf ans, de 1816 à 1825, la restauration fut poursuivie
des impitoyables railleries d'un homme qui, par son goût de l'antiquité et sa
manière d'écrire, ressemblait plutôt à un contemporain d'Amyot et de Rabe-
lais qu'à un libéral du xixe siècle. Paul-Louis Courier se mit à attaquer la cour
et l'église, et son ironie fut meurtrière. L'audace de ce nouvel Ulric de Hulten
épouvantait jusqu'à ses amis; elle se riait des entraves et des fictions constitu-
tionnelles. Les opinions et les lieux communs du libéralisme avaient une puis-
sance nouvelle sous la plume de cet humoriste, que rien ne pouvait ni adoucir,
ni intimider, ni détourner de son but. Loin de décliner le titre de pamphlétaire,
DU PAMPHLET. 721$
il y aspirait ouvertement, et n'ignorait pas quels travaux, quelles conditions
étaient nécessaires pour le mériter.
M. de Cormenin a eu la même ambition. Jusqu'à quel point l'a-t-il satisfaite?
C'est ce qu'il est possible de rechercher aujourd'hui, sans craindre qu'un jugement
littéraire paraisse entaché de partialité politique. Les passions dont s'inspirait
M. de Cormenin en écrivant ses pamphlets sont sinon tout à fait éteintes, du
moins bien assoupies : lui-même en a perdu l'ardeur. Nos impressions et nos sen-
timents sont si mobiles, que quelques années suffisent pour donner un air d'an-
cienneté aux choses qui paraissaient les plus vives et les plus fécondes en émo-
tions. Déjà les pamphlets de M. de Cormenin sont vieux. Notre dessein n'est pas
de les déprécier par cette première remarque, mais nous voulons examiner s'il y
a dans ces petites feuilles des qualités assez fortes pour les défendre contre cette
action du temps si rapide et si destructive.
Avant d'arriver au pamphlet, M. de Cormenin a été poète et publicisle. C'est
lorsqu'il était auditeur au conseil d'état qu'il eut son âge poétique. 11 a chanté la
naissance du roi de Rome, il a célébré la gloire du moderne César dont il se flatta
même un moment d'avoir attiré l'attention. En effet, dans une pièce intitulée :
Adieux de Gallus à la nymphe de Blanduse, il s'écriait :
Mes chants flattent César ! César aime la gloire!
Ils sont dignes de lui.
Toutefois l'enthousiasme lyrique de M. de Cormenin n'allait pas jusqu'à l'entraîner
lui-même au milieu des combats. II paraît qu'il avait obtenu d'être exempté des
levées extraordinaires pour les gardes d'honneur. Peut être dans le fracas des
armes, qui chaque jour allait croissant, se prit-il à se repentir de son inaction, car
nous trouvons les vers suivants dans la même pièce des Adieux de Gallus :
Mais quoi! de nos guerriers l'impétueux courage
S'arrache au doux repos.
Tous les vrais citoyens déploient clans nos villes
Une mâle vertu,
Étouffant l'hydre impur des discordes civiles
A leurs pieds abattu,
Et moi; lâche Romain, sur un lit de fougère,
Je perdrais mes beaux jours
A chanter les Sylvains
Et moi, lâche Romain, est beau. C'est le relicta non bene parmula du nouvel
Horace. Au surplus, en 1815, M. de Cormenin servit un moment à Lille comme
garde national. Il serait puéril d'insister davantage sur les excursions poétiques
du jeune auditeur. M. de Cormenin a éprouvé pour Napoléon une admiration
vive, et il l'a exprimée dans des vers dont les meilleurs sont très-médiocres. Tout
cela n'a rien que de naturel et d'ordinaire. Comment la jeunesse du conseil
d'état, qui avait le rare avantage d'entendre Napoléon, quand il n'était pas à la
tête des armées, présider et vivifier la discussion des plus importantes affaires
de l'empire, n'eût-elle pas eu quelque enthousiasme pour l'omnipotence intellec-
tuelle d'un pareil génie? Il y a quelques années, M. de Cormenin a raconté une
de ces séances impériales où le débat s'élevait si haut. L'admiration fort légitime
72() DU PAMPHLET.
de M. de Cormenin n'en avait point fait un Pindare : il faut s'en féliciter, le droit
administratif y eût trop perdu. Il est fort heureux que l'auteur des (dieux de
(îailus n'ait eu qu'un degré de poésie compatible avec les questions du conten-
tieux. Toutefois les odes de M. de Cormenin ont aujourd'hui un mérite, c'est do
nous prouver qu'à vingt-trois ans il ne portait pas
Dans son cœur
La liberté gravée, et les rois en horreur.
L'âme d'un Brutus n'habitait pas dansl'ame du jeune auditeur au conseil d'état.
Qu'un homme de talent ne veuille pas rester enseveli sous les ruines d'un gou-
vernement ou d'un parti vaincu, faut-il beaucoup s'en étonner? En 1814, M. de
Cormenin ne négligea rien pour être compris dans l'organisation du conseil d'état
de la restauration ; en 1815, Napoléon revient pour quelques mois, M. de Cormenin
réussit à se faire réintégrer dans le conseil d'état de l'empire. Louis XVIH rentre
à Paris après Waterloo, M. de Cormenin obtint encore sa réintégration dans le
conseil d'élat royal. 11 se sentait invinciblement attiré vers un corps au milieu
duquel il devait conquérir la meilleure part de sa renommée. Dès 1818, il jugeait
l'institution où il n'occupa jamais que le rang de maître des requêtes. L'ouvrage
intitulé : Du Conseil d'Etat envisagé comme conseil et comme juridiction dans
notre monarchie constitutionnelle (1), était un remarquable début. Dès les pre-
mières pages, l'auteur montrait à la fois de la fermeté et delà mesure. « Si, dans
la recherche d'une meilleure organisation, disait-il, je suis conduit à proposer
quelques changements, je désire et je supplie qu'on les discute avec sévérité,
parce que je suis convaincu moi-même qu'il y a souvent plus de périls à innover
qu'à maintenir; mais, d'un aulre côté aussi, je ne pense pas qu'il soit tout à fait
vrai de dire qu'on innove, lorsque c'est toute une société qui se renouvelle,
lorsque, renversée dans ses antiques fondements, elle change de place et cherche
une assiette plus ferme contre les coups du temps, de la fortune et des hommes. »
Les membres les plus éminents du conseil, M. Cuvier, le chevalier Allent, furent
frappés de l'essai du jeune maître des requêtes, et, s'ils n'en approuvèrent pas
toutes les théories, ils y reconnurent la sève d'un esprit vigoureux qui avait déjà
remué beaucoup de questions, et qui même ne craignait pas d'anticiper sur l'a-
venir. Dans une note de sa brochure, M. de Cormenin émettait, le premier peut-
être, l'idée qu'une indemnité était due par l'état aux émigrés, aux anciens proprié-
taires des biens confisqués. Cependant, rapporteur assidu des affaires du contentieux
administratif, il comprenait de plus en plus le rôle et l'importance d'une juris-
prudence souvent appelée à suppléer la législation même. N'était-il pas possible
de tirer des décisions rendues dans les innombrables espèces soumises à la juri-
diction administrative, des règles, des principes qui auraient le double avantage
de fixer la doctrine sur certains points, et sur d'autres de préparer des lois néces-
saires? L'entreprise était viste, ardue, et elle demandait la double puissance de
l'analyse et de la logique. Ces deux qualités, M. de Cormenin les possédait; elles
constituent encore aujourd'hui ce qu'il y a de plus réel dans son talent. Ces qua-
lités expliquent le succès éclatant qu'obtinrent les Questions de droit administratif
dès 1822, époque où parut la première édition. Jamais livre de jurisprudence n'a
(1) 1818, brochure de v238 pages.
DU PAMPHLET.
727
élé si populaire, a ce point que pendant un moment il semblait représenter seul
le droit administratif. I! ne faut toutefois pas oublier que dès 1818 M. Macarel,
qui vivait alors dans une véritable intimité de pensées et d'études avec M. de Cor-
menin, prenait l'initiative pour débrouiller les principes de la matière (1). Plus
tard, M. Degérando traçait un vaste programme et comme une sorte de codifica-
tion de la législation administrative. Enfin, dans ces derniers temps, fit, Vivien
s'est frayé une voie nouvelle en interrogeant les faits sociaux plus encore que les
lois écrites. Dans !a double sphère de la science et de la pratique administrative,
il y a place pour tous les genres d'esprits et de vocation.
La révolution de 1850 trouva M. de Cormenin siégeant à la chambre des dé-
putés, et elle lui inspira dès les premiers moments plus de surprise et de dépit
que d'enthousiasme. Tout en ayant voté avec la majorité constitutionnelle des
221, M. de Cormenin n'avait jamais pensé que la résistance du parlement et du
pays aboutirait à une victoire populaire et décisive. Cet éclatant triomphe le prit
au dépourvu ; il en fut embarrassé, presque blessé. Trop de liens le rattachaient à
la restauration pour qu'il la vît disparaître sans regret. Que f illait-il augurer de
ce gouvernement nouveau qui s'établissait au milieu d'une tempête, et sur lequel
allaient sans doute fondre bien des orages? L'enivrement démocratique était au
comble: fallait il s'en défendre ou le partager? C'est au milieu de ces alterna-
tives, de ces perplexités, que M. de Cormenin dut prendre un parti; pour choisir
le meilleur, il avait toute la maturité nécessaire, il avait alors quarante-trois
ans (2). On a souvent reproché à M. de Cormenin de cacher des opinions légiti-
mistes sous des apparences républicaines : il les a mal cachées, car tout le monde
les a reconnues. C'est qu'il y a de la sincérité dans ce double personnage de M. de
Cormenin, et de plus il a porté dans l'un et l'autre rôle les mêmes qualités et ies
mêmes défauts.
La chambre des députés recevait, le 12 août 1830, la démission de M. de Cor-
menin, qui se déclarait sans pouvoir pour faire un roi, une charte, un serment.
M. de Cormenin a tâché d'expliquer pourquoi il avait attendu le 12 août pour
prendre ce parti. « Attaché sur mon banc, a-t-il écrit, pendant l'improvisation
de la charte, je gardai l'immobilité du silence. J'étais absorbé dans la contempla-
tion de mon illégalité. Je n'entendais rien. Je n'apercevais plus la chambre. Je ne
voyais que le peuple. Sa grande image était devant moi. » Quelques jours après,
le 20 août, M. de Cormenin donnait sa démission de maître des requêtes, brisant
lui-même le lien qui le rattachait au gouvernement nouveau. Dans les premiers
moments où, après le triomphe, les graudes situations se partageaient entre les
vainqueurs, M. de Cormenin avait songé au poste de procureur général à la cour
de cassation : M. Dupin y fut nommé. La présidente du conseil d'état devint la
récompense d'un publiciste illustre, de Benjamin Constant. De ce côté encore les
espérances de M. de Cormenin étaient trompées. Si des compensations lui furent
offertes, il les refusa. Après avoir échoué devant le collège électoral d'Orléans,
M. de Cormenin fut renvoyé au Palais-Bourbon par les électeurs du dépar'ement
(1) Éléments de Jurisprudence administrative, par L. Macarel. avocat, 1818.
(2) Dès les premiers moments de la révolution, quelques membres du gouvernement
provisoire siégeant à l'Hôtcl-dc-Ville (Mirent l'idée d'offrir ;'< M. de Cormenin les fonctions
de commissaire au département du commerce et des travaux publics. M. de Cormenin
les refusa.
728 DU PAMPHLET.
de l'Ain , et quand, en 1831, la chambre eut été dissoute, il reparut au parlement
en réunissant les suffrages de quatre collèges électoraux. Cette quadruple élection
enfla son courage, et, dès le mois d'août de la même année, il commença de pu-
blier des Lettres sur la Charte et la Pairie; il y demandait la convocation des
assemblées primaires ; il y rappelait que dès 1829 il avait émis le vœu de l'aboli-
tion de l'hérédité de la pairie. Seulement il oubliait qu'à celte époque c'était sur-
lout dans l'intérêt du pouvoir royal et pour ne pas énerver la prérogative qu'il
combattait cette hérédité. Quand il eut pris à partie la pairie et la charte, M. de
Cormenin eut l'idée d'écrire sur la liste civile. Dans l'hiver de 1850, il avait été
l'un des membres d'une première commission de la liste civile qui avait examiné
tous les éléments, tous les détails de cette matière délicate; aussi la connaissait-il
à fond quand M. Casimir Périer apporta un projet nouveau à la chambre de 1851.
Le sujet parut merveilleux à M. de Cormenin, échauffé d'ailleurs par les éloges que
commençaient à lui accorder les légitimistes et les républicains. Aussi aborda-t-il
la question d'un ton triomphant : « J'ai porté les premiers coups à l'hérédité de
la pairie. Si je pouvais ébrécher la liste civile ! » C'en est fait : le pamphlétaire est
descendu dans l'arène, et il voudra d'un seul coup conquérir une popularité sans
rivale.
C'a toujours été une des prétentions de M. de Cormenin d'être dans ses actes
et dans ses écrits le plus logique des hommes. Ne s'est-il pas écrié quelque part :
« Je leur montrerai ce que c'est qu'un logicien ! » C'est en honneur de la logique
qu'il envoya sa démission à la chambre des députés le 12 août 1850, disant qu'il
n'avait pas pouvoir pour prêter un serment à un nouveau roi. Toutefois ce ser-
ment, il le prêtait quelques mois plus tard en revenant siéger à la chambre. L'in-
conséquence était si flagrante, qu'il a été obligé lui-même de la reconnaître. » Je
sais, a-t-il écrit, que j'aurais dû non-seulement donner ma démission, mais ne pas
reparaître à la chambre; je sais que j'aurais dû, non pas seulement protester,
mais m'abstenir ; je sais que pour avoir été plus conséquent que tous les députés,
sans exception, qui ont fait le roi et la charte, je ne l'ai pas encore été assez, et
que, pour être parfaitement logique, j'aurais dû pousser jusqu'au bout la rigueur
inexorable du principe (1). » Après avoir ainsi manqué à la logique, M. de Cor-
menin crut expier sa faute en poussant à leurs dernières conséquences ses prin-
cipes démocratiques, et c'est alors qu'il imagina d'attaquer directement la royauté.
Il se prit à parler avec un singulier mépris non-seulement du gouvernement nou-
veau, mais de la monarchie restaurée en 1814. « Louis XVIII et Charles X avaient
un ordinaire immense de gentilshommes de la chambre et de maîtres d'hôtel,
écuyers, oiïiciers des gardes, aumôniers, valets et courtisans, grands et petits,
rouges, bleus, noirs, violets, galonnés, dorés, argentés, titrés, mitres, moirés, por-
tant manteaux, hermine, épanleites, camails, rubans, cordons, plaques et chaînes
d'or, etc., etc. (2). » Mais n'est-ce pas à ces mêmes princes, auxquels M. de Cor-
menin donne par dérision un pareil entourage, qu'il avait demandé des lettres de
noblesse? Sous Louis XVIII, des lettres patentes conféraient à M. de Cormenin le
titre de baron; en 1826, Charles X le créait vicomte. Cinq ans après, M. de Cor-
menin traçait un tableau burlesque de la cour de Charles X et de Louis XVIII.
(1) Première lettre sur la Charte et sur la Pairie.
(2) Première lettre politique sur la Liste civile. Celte première lettre parut à la fin de
décembre 1831.
DU PAMPHLET 729
Était-ce logique? Néanmoins, dans un des traits les plus saillants de son carac-
tère, M. de Cormenin a été fidèle a lui-même. Il a toujours aimé ce qui sépare de
la foule, ce qui résonne, ce qui retentit. Issu d'une famille de robe, il a voulu
s'agréger à la noblesse. Après 1830, il a cherché à se distinguer entre tous comme
démocrate, à échapper à l'égalité républicaine par le fracas de sa réputation.
Oui, si M. de Cormenin a été pendant quelques années le plus virulent des
pamphlétaires, il a été entraîné à prendre ce rôle par une logique fausse et une
vanité sincère. Qu'on ajoute à ces causes la vivacité des circonstances, la séduc-
tion et le despotisme exercés par certains applaudissements, et l'on s'expliquera
comment un homme qui s'était dévoué pendant dix-huit ans au culte des institu-
tions et des idées monarchiques est arrivé d'un bond aux dernières exagérations
de la démagogie; confirmation nouvelle de la vérité de cette parole du duc de La
Rochefoucauld : En France, tout arrive.
Mais enfin quelle est la valeur des écrits que dictèrent à M. de Cormenin ses
passions ou plutôt ses caprices démocratiques durant dix ans environ? Les pam-
phlets dont l'histoire a gardé îe souvenir roulent toujours sur des questions capi-
tales dans les destinées d'un peuple. Les lettres de M. de Cormenin sur la liste
civile ont-elles cet avantage? Quand les représentants du pays discutent, au com-
mencement d'un règne, avec une scrupuleuse exactitude, les éléments de la dota-
tion accordée à la couronne, ils remplissent un des devoirs de leur mandat. Ces
comptes, ces détails, ont une importance véritable. Si l'on sort de cette juste me-
sure pour prétendre que la liberté, le sort du pays, dépendent de tel ou tel chiffre,
on peut parvenir à dénaturer le débat, à l'envenimer, mais non pas à le grandir.
Pour nous, qui ne sommes ni courtisan ni tribun, en relisant les pamphlets de
M. de Cormenin sur la liste civile, sur les questions de dotation et d'apanage, nous
avons admiré combien la véhémence convulsive de l'écrivain est peu en harmonie
avec la nature môme du sujet. Malgré tous ses efforts, l'écrivain ne peut faire ou-
blier qu'il ne s'agit après tout que d'un million de plus ou de moins, ou d'une
somme de cinq cent mille francs. Aussi l'on se surprend a dire comme Sganarelle
quand il connaît les motifs de la grande colère du docteur Pancrace : Je pensais
que tout fût perdu. Quoi qu'il en soit, dans ces petits écrits M. de Cormenin
montre une verve grossière, une énergie violente bien faite pour plaire a l'exalta-
tion de l'esprit de parti ; il est inépuisable en invectives, il adresse à ses adver-
saires, avec plus d'abondance que de goût, tous les sarcasmes que lui suggère
l'amertume de son humeur.
Jussil quod splendida bilis. (Horace.)
Il ne manque pas non plus d'habileté pour trouver le langage le plus agréable aux
mauvais instincts de la nature humaine, et pour traiter l'envie comme une vertu
patriotique.
Toutefois on ne lit pas longtemps M. de Cormenin sans éprouver une fatigue
qu'explique la monotonie d'un style toujours égal dans sa raideur et sa violence.
Pour changer à propos de ton, pour trouver ces contrastes, ces points de vue qui
reposent le lecteur tout en lui découvrant des aspects nouveaux, M. de Cormenin
n'a l'esprit ni assez flexible, ni assez étendu. Dans ses pages, jamais une lueur de
comique n'a brillé. C'est à ce don divin du comique qu'on reconnaît les maîtres.
Au lieu de nous montrer Socrate apostrophant sans relâche les sophistes avec une
750 DU PAMPHLET.
rudesse intraitable, Platon fait de quelques parties de ses dialogues des comédies
charmantes où la délicatesse de l'enjouement et de la plaisanterie porte à la fausse
sagesse des atteintes profondes. Dans cet ait, Pascal a su égaler Phi ion, et souvent
Paul-Louis Courier est parvenu a se placer pas trop loin de Pascal. Le comique a
une puissance merveilleuse de persuasion ; il détend les esprits, puis s'en empare,
et il se trouve qu'à l'aide de cet aimable auxiliaire la vérité y a pénétré. On cher-
cherait inutilement de pan ils effets dans la prose de M. de Cormenin: c'est un logicien
qui s'élève parfois à la véhémence de l'orateur, comme dans sa lettre à Casimir
Périer. Même dans les momentsoîi son talent est le plus réel, il est toujours monotone.
Comme pour répondre à ces reproches par la variété de ses sujets, M. de Cor-
menin, qu'enhardissait le retentissement de ses pamphlets, se mit à écrire des
éludes sur les orateurs parlementaires. Le sentiment qui domine dans ces études
est la haine de la tribune. Avant la révolution de juillet, en 4828, M. de Cormenin
entrait à la chambre avec le désir fort légitime de s'y faire un nom. Il prit une
part active aux travaux parlementaires, traita des questions importantes (1).
Quand il prononçait, quand il lisait à la tribune des discours substantiels, on
l'écoutait. Dans les matières de législation et de jurisprudence administrative,
c'était une autorité. Néanmoins, comme s'il avait perdu avec le souvenir de ces
premiers succès toute envie d'en obtenir de nouveaux, depuis 1830 M. de Cor-
menin garda au sein de la chambre un silence obstiné, et il n'osa pas, au milieu
des vifs débats dont nous avons eu le spectacle pendant les premières années qui
suivirent la révolution, aventurer son éloquence écrite. Alors le taciturne député
résolut de citer à son tribunal tous ces orateurs importuns, au verbe sonore ; s'il
est muet à la chambre, il éclatera sur le papier.
C'est ainsi que l'auteur des Etudes sur les Orateurs parlementaires, auxquelles
il a donné plus tard le titre ambitieux de Livre des Orateurs, a été entraîné à
confondre deux choses fort différentes, la critique et la satire. Cette confusion
suffit déjà pour indiquer à nos lecteurs pourquoi il ne nous est pas possible de
mettre M. de Cormenin à côté de Cicéron et de Quintilien, qui ne se sont jamais
avisés de substituer à la sévérité littéraire l'acrimonie du libelliste. M. de Cor-
menin a reconnu lui-même à quels excès il s'était emporté: il a repris la plume
plusieurs fois pour atténuer, pour effacer ses injustices les plus vives, et il a rempli
de ses variantes de nombreuses éditions. Des démocrates ont relevé ces change-
ments ; ils les ont attribués au désir de désarmer des inimitiés puissantes, et de se
ménager pour l'avenir des suffrages académiques. Pourquoi ne pas voir plutôt
dans ces amendements le mouvement loyal d'un honnête homme qui regrette et
répare autant qu'il est en lui les erreurs où il était tombé?
En dépit de ces iéparations morales, en dépit de toutes les retouches de l'écri-
vain, le Livre des Orateurs n'a pu devenir un monument de critique littéraire.
En vain à ses premières ébauches l'auteur a fait subir mille métamorphoses,
tantôt ajoutant une introduction didactique, puis établissant des parallèles,
d'abord entre les orateurs et les écrivains, plus tard entre les diverses espèces
d'éloquence; un autre jour donnant pour escorte aux orateurs de notre parlement
Mirabeau, Danton, O'Connell et même l'empereur Napoléon. De toutes ces addi-
tions, de tous ces suppléments, il n'est pas sorti un livre, mais une série de petits
(1) La constitution de la pairie, le conseil d'état, les appels comme d'abus, le cumul
des traitements, le jury en matière des délits de la presse.
DU PAMPHLET. 751
morceaux sans cohésion, sans unité. Dans le désir qui l'anime de multiplier les
pages, M. de Cormenin aborde étourdiment certains sujets qu'il aurait dû éviter
dès qu'il y apercevait la trace de devanciers redoutables. N'a-t-il pas eu l'impru-
dence d'entreprendre l'éloge du pamphlet après Paul-Louis Courier? Comparons.
Dans le dernier de ses écrits, dans le plus achevé de tous, Paul-Louis raconte
qu'à la sortie de l'audience où il avait été condamné comme pamphlétaire, il reu-
contra sur le grand degré du palais un honnête libraire, M. Arthus Bertrand, qui,
avait été un de ses jurés, et qui s'en allait diner après l'avoir déclaré coupable.
La conversation s'engagea bientôt entre Paul-Louis et son juge, qui était bon
homme au fond, et lui assura ne l'avoir condamué que parce que lui, Courier,
avait publié un écrit d'une feuille et demie, lequel écrit était un pamphlet. Ce-
pendant, quelques jours après, Courier recevait une lettre d'un de ses bons amis,
sir John Bickerstaff, qui l'engageait à persévérer et à multiplier ses pamphlets.
Après avoir transcrit une notable partie de la lettre de son ami sir John, Paul-
Louis remarque combien les conseils qu'il lui donne diffèrent de l'avis de
M. Arthus Bertrand sur les pamphlets : « celui-ci ne voit rien de si abominable,
l'autre rien de si beau. Quelle différence ! Et remarquez : le Français léger ne fait
cas que des lourds volumes; le gros Anglais veut mettre tout en feuilles volantes. »
Mais qui n'a pas présent à l'esprit le petit chef-d'œuvre de Courier qu'il a intitulé
Pamphlet des Pamphlets, et dans lequel, grâce tant à l'interlocuteur qu'au cor-
respondant qu'il se donne, il peut, en quinze à vingt pages, passer d'un comique
digne de Molière à la plus mâle éloquence? Voilà le maître. M. de Cormenin a
voulu renchérir sur Courier, et il a imaginé d'enrôler parmi les pamphlétaires
presque tous les grands écrivains. Paul-Louis nous avait appris que son ami sir
John lui avait écrit au courant de la plume : « Faites des pamphlets comme
Pascal, Franklin, Cicéron, Démosthènes, comme saint Paul et saint Basile... » Cela
est vif et court, cela tient à la fois de la vérité et du paradoxe, et risquerait de
devenir faux, si on y insistait trop. M. de Cormenin tombe précisément dans
recueil, et, ne trouvant pas cette liste des pamphlétaires illustres assez longue, il
y met Tacite, Archiloque, Horace, Perse, Juvénal, Boileau, Swift, Gilbert, Bossuet,
Bourdaloue, Massillon, Fénelon, Racine et Socrate. Il y en a d'autres encore : ce
sont Lucien, Théophrasle, Abeilard, Molière, Voltaire, Beaumarchais et La Bruyère.
Avec plus de réflexion et de goût, M. de Cormenin eût compris qu'à force de vou-
loir étendre et glorifier le pamphlet, il en effaçait lui-même l'originalité. « Tout
ce qui honore la vertu, s'écrie-t-il, tout ce qui flétrit le crime, tout ce qui punit
les tyrans, tout ce qui chante la gloire, la patrie et la liberté, tout cela est pam-
phlet. « C'est bien enfler la voix pour n'arriver qu'à être faux, froid et commun.
Paul-Louis Courier avait parlé du pamphlet comme d'une puissance nouvelle et
bien autre que la tribune : De l'imprimé, rien ne se perd, avait-il dit, et il avait
jeté en passant ce grand trait : De tout temps les pamphlets ont changé la face du
monde. M. de Cormenin a voulu à son tour célébrer la puissance du pamphlet et
nous le montrer circulant partout: « Le pamphlet court, il monte l'escalier du
grand salon; il grimpe sous les tuiles par l'échelle de la mansarde; il entre, sans
i>e heurter, sous la basse porte des chaumières et des huiles enfumées. Echoppes,
ateliers, tapis verts, âtres, guéridons, escabeaux, il est partout. » Paul-Louis priait
Dieu de le délivrer du langage figuré: Jésus, mon Sauveur, s'éeriait-il, sauvez-
nous de la métaphore! S'il eût pu lire les écrits de M. de Cormenin, qu'eût-il
pensé? Devant le pamphlet montant l'escalier, qu'eût-il dit ?
732
BU PAMPHLET.
Le Livre des Orateurs est une longue galerie de portraits que M. de Cormenin a
souvent repris en sous-œuvre et changés de place. Dès l'origine, M . Guizot et M. Thiers
ouvraient la collection; ils la ferment aujourd'hui. Dans la dernière édition, nous
ne retrouvons pas non plus M. de Lamartine au même endroit. Ces portraits et
d'autres ont été non-seulement retouchés, mais rallonges. Ils datent de 1836,
Depuis cette époque, les hommes politiques peints par M. de Cormenin ont consi-
dérablement accru leurs titres à la célébrité, et ils ont grossi leur propre histoire.
M. de Cormenin a désiré enrichir son œuvre de tous ces développements, et d'ail-
leurs il lui est arrivé de ne plus voir les choses et les physionomies contempo-
raines sous le même jour. Toutefois, sauf quelques traits qu'il a cru convenable
et honnête d'effacer, il n'a voulu rien sacrifier d'essentiel de ce qu'il avait pri-
mitivement élaboré, et aux pages écrites il s'est mis à ajouter des pages nouvelles.
Aussi du même personnage vous avez deux ou trois portraits, ce qui produit
l'effet le plus discordant et trouble l'esprit plutôt qu'il ne l'éclairé. Si notre con-
clusion est sévère, elle est inévitable : c'est que M. de Cormenin a souvent enfreint
les conditions fondamentales du genre que pendant quelques années il a si assi-
dûment cultivé. Le portrait historique et littéraire veut être tracé avec une fer-
meté, avec une précision décisive : il ne souffre ni tâtonnement, ni rature, ni sup-
plément. L'écrivain n'y peut réussir qu'avec une connaissance intime et complète
des hommes et des choses, qu'armé de convictions définitives. Voilà pourquoi il
est si difficile de peindre des contemporains qui s'agitent sous nos yeux; ils chan-
gent, l'écrivain aussi, et tout est à recommencer.
Quelle peine M. de Cormenin s'est donnée pour atteindre, dans le Livre des
Orateurs, à un style qui pût nous paraître beau ! que de veilles ! que d'efforts! Ce
travail opiniâtre est louable, et, s'il n'a pas tout vaincu, c'est qu'il est des imper-
fections, des aspérités naturelles, des habitudes invétérées, dont ne saurait triom-
pher la volonté la plus persévérante. C'est assez tard que M. de Cormenin s'est
mis en mouvement pour courir après l'éclat littéraire : dans cette laborieuse re-
cherche, il a porté les qualités que nous lui savons, sa verve de raisonneur, ses
connaissances profondes de jurisconsulte et de publiciste. Était-ce assez? Telle
manière d'écrire, qui, dans des matières de politique et de législation, sera louée
comme ayant une sobriété convenable, une austère simplicité, appliquée à des
sujets littéraires, paraîtra sèche et triste. M. de Cormenin l'a compris, et il a
voulu se procurer tout ce qui lui manquait. Pendant plusieurs années, il a beau-
coup lu; il n'a rien épargné pour acquérir en littérature des connaissances, un
vernis ; aussi, nous le voyons, dans les diverses éditions de son livre, aborder suc-
cessivement tous les sujets, toucher à tout, comme pour nous montrer ses acquisi-
tions nouvelles. Malheureusement cetestimable labeur n'a pas pour résultat l'har-
monie, mais plutôt je ne sais quelle bizarrerie éblouissante, où tous les tons, où
toutes les couleurs éclatent à la fois. Ni nuances, ni transitions. Inégal, aride et
diffus, dur et brillant, le style de M. de Cormenin, dans le Livre des Orateurs, est
l'expression singulière d'un esprit plus énergique que puissant, qui se tend, se
tourmente et s'obsède, pour ainsi dire, lui-même. Sans doute, tant de fatigues ne
sont pas toujours stériles : dans le Livre des Orateurs, il y a des pages éclatantes,
des traits heureux, d'habiles démonstrations; enfin il y a ce fonds satirique que
l'auteur n'a pu ni voulu trop atténuer, et qui lui a recruté bien des lecteurs. Tou-
tefois, que M. de Cormenin en soit bien convaincu, ses meilleurs titres comme
prosateur ne sont pas là: nous les trouvons dans les pages graves et pleines qu'il
DU PAMPHLET. 755
a publiées sur des choses qu'il sait profondément. Quand il compose le Discours
sur la Centralisation, il se place plus haut comme écrivain que lorsqu'il affiche
des prétentions à une littérature sémillante.
Dans ces dernières années, les fumées démocratiques de M. de Cormenin ont
commencé à se dissiper, et nous l'avons vu peu à peu reprendre ses premiers
sentiments. En 1844, il publia la Légomanie, où il s'éleva contre l'initiative par-
lementaire, où il défendit ia prérogative royale, à l'occasion du projet de loi sur
le conseil d'état, se félicitant d'être d'accord sur ce point avec un très-haut et
très-puissant personnage, où enfin il eut pour plusieurs ministres des paroles flat-
teuses. Ce langage était remarquable de la part de l'auteur des Lettres sur la
Liste civile, qu'il avait appelées ses Philippiques. Que se passait-il donc dans l'es-
prit de M. de Cormenin? L'an dernier, il fit paraître Oui et Non. M. le cardinal
de Bonald avait, dans un mandement, attaqué les libertés de l'église gallicane
ainsi que le concordat, et le conseil d'état avait déclaré qu'il y avait abus dans le
mandement de M. le cardinal. Alléguant qu'il n'était ni jésuite, ni janséniste, ni
ultramontain, ni gallican, M. de Cormenin prit parti pour le cardinal contre le
conseil d'état, et il demandait pourquoi , lorsque tout se dégrade, se flétrit et se
meurt, il n'y avait d'indépendance que dans le clergé! Cette fois on se fâcha dans
le parti démocratique, et ses journaux adressèrent de sévères remontrances à ce
nouveau défenseur de l'église. Loin de tenir compte de ces réprimandes, M. de
Cormenin s'en fit un prétexte pour pousser les choses à bout, et il publia une ré-
ponse qu'il intitula Feu! Feu! Ce fut une volte-face complète, une explosion de
tout ce que la passion put suggérer au pamphlétaire offensé. « Il faut, s'écriait-il,
que ces prétendus démocrates qui m'insultent sachent que je suis trop fier pour
obéir à leurs caprices, et trop courageux pour ne pas leur dire la vérité. » Un pa-
reil ton fit crever la tempête, et une nuée de petits écrits vint tomber sur M. de
Cormenin. On vit paraître alors : Feu contre Feu, Feu et Flamme, Eau sur Feu,
Feu Timon, Paix! Paix! Boulet rouge, etc. Quelle mêlée ! Quel tapage! Dans tous
ces pamplets et dans d'autres encore, on criait à la trahison; on y démontrait
que M. de Cormenin n'avait jamais été un vrai démocrate : c'était s'en apercevoir
un peu tard.
M. de Cormenin devait renoncer aux opinions qui l'avaient séduit en 1850. Il
avait vécu trop longtemps dans les idées d'ordre et de gouvernement, dans l'étude
et dans l'application des lois, dans le respect des institutions monarchiques, pour
ne pas quitter un jour le parti radical, auquel il n'avait prêté son talent et sa
plume que dans l'espoir et en échange d'une popularité bruyante; mais pourquoi
ce retour naturel à ses premières doctrines coïncide-t-il avec des exagérations
d'une autre sorte? M. de Cormenin revient aux principes conservateurs de l'ordre
social, et en même temps il se déclare l'adversaire du pouvoir civil ; il n'a pour la
société tout entière, pour la bourgeoisie comme pour la jeunesse, que des paroles
d'injure et d'anathème; il écrit que la jeunesse polke, et que la bourgeoisie ri-
paille. Est-ce avec un pareil style que M. de Cormenin se flatte d'entrer à l'Académie
française? Comment perdre à ce point toute mesure dans le langage, toute équité
pour le fond des choses? M. de Cormenin a souvent répété qu'il avait un esprit
indépendant : c'est vrai; mais cet esprit indépendant est mobile, irritable, ouvert
à toutes les impressions, amoureux des applaudissements. Le petit écrit Oui et No?i
avait reçu des écrivains du clergé de vifs éloges; il y eut même un prélat qui ap-
pela M. de Cormenin un homme providentiel et suscite d'en haut. Louanges funestes,
TOME I. |JO
734 DU PAMPHLET.
breuvage enivrant! Désormais M. de Cormenin n'écrira plus que pour être exalté
par le clergé, comme il le fut pendant un temps par le parti radical ; il a changé
de public, nous pourrions dire de maître, et cette indépendance dont il se prétend
si jaloux, il l'a encore une fois aliénée.
Puissions-nous nous tromper! M. de Cormenin est arrivé à une époque dans sa
vie et dans sa renommée où il doit vouloir n'appartenir qu'à lui-même, et n'être
l'instrument d'aucune faction, d'aucune coterie. Pour être nouvelles, les convic-
tions religieuses de M. de Cormenin n'en sont pas moins sincères, nous le croyons.
Nous ne dirons pas qu'il se fait le flatteur du clergé, après avoir été Celui du
peuple, parce que, dans ses Entretiens de village , il nous montre l'église comme
le centre naturel de toutes les affections morales de la communauté villageoise.
C'est au village que la religion est surtout sainte et belle; c'est au village qu'un
curé aussi pauvre que ses rustiques paroissiens, une église souvent vieille et déla-
brée, un autel qui n'a d'autre parure que les fleurs des champs, donnent à la re-
ligion une incomparable majesté. C'est là que la religion, toujours bonne et salu-
taire, mérite l'amour et le respect de tous, des savants non moins que des simples
d'esprit. Nous avons d'autres sentiments pour ceux qui, au nom du christianisme,
excommunient leur pays, maudissent la science, la civilisation, et calomnient leur
siècle pour l'effrayer de lui-même, pour en saisir l'empire.
Dans ses Entretiens de village, M. de Cormenin semble dire adieu au pamphlet.
En 185i, plusieurs de ces entretiens villageois avaient paru sous le titre de Dia-
loyucs de maître Pierre. M. de Cormenin annonce qu'il les a refondus; la vérité
est qu'il a supprimé complètement six dialogues qu'il avait consacrés, en 1834,
au développement de ses principes démocratiques, et qu'il avait appelés dialogues
politiques pour les distinguer de ceux qui suivaient sous le titre de dialogues uti-
litaires. Dans cette première partie, l'auteur traitait de la souveraineté du peuple
et demandait un congrès national qui devait établir le gouvernement du pays par
le pays; puis venaient des tableaux populaires, une scène avant les élections, une
autre après la nomination du député; enfln maître Pierre allait au Palais-Bourbon
pour y apercevoir le représentant de son endroit, M. Nicolas, auquel les ministres
souriaient et tendaient la main. Aujourd'hui M. de Cormenin a fait disparaître
tout cela, et son nouvel ouvrage, où se trouvent refondus les dix dialogues utili-
taires de la première édition, nous offre quarante et un entretiens roulant sur des
sujets qui se rapportent tous à la condition physique et morale du peuple des
campagnes. C'est un livre pratique s'adressant à la raison de tous, écrit d'un style
simple, ciair et parfois excelîen t. Quelle différence avec la manière tourmentée de Oui
et iSon, de Feu! Feu! et même de la Lègomanie! Il est sensible combien les der-
niers pamphlets de M. de Cormenin sont inférieurs aux premiers; ils offensent sou-
vent le goût et la langue par un style prétentieux et contourné, par des associa-
tions, par des créations de mots qui doivent aujourd'hui causer de cuisants regrets
à l'auteur, maintenant qu'il est d'un sens plus rassis.
Le succès légitime des Entretiens de village récompense M. de Cormenin de son
retour à ces sujets graves et pratiques , à ces matières de législation et d'utilité
sociale pour lesquels il est fait. Comme publicisle, M. de Cormenin a été et sera
toujours un écrivain éminent : c'est comme publicisle et non comme pamphlétaire
qu'il a des titres à une réputation sérieuse et méritée. Pour lui, Je pamphlet n'a
été qu'une fantaisie, un épisode; au fond, il n'a jamais eu les passions profondes
et tenaces d'uu vrai pampkléUirt démocrate; il jouait plutôt un rôle qu'il ne
DU PAMPHLET. 73a
donnait l'essor à des convictions intimes et lentement formées : aussi nous l'avons
vu emprunter un nom pour mieux représenter le personnage qu'il avait adopté.
M. de Cormenin s'est mis derrière Timon; on eût dit qu'il ne voulait monter sur
la scène qu'avec un masque sur la figure, comme les acteurs antiques. Que M. de
Cormenin redevienne lui-même; qu'après avoir beaucoup écrit, trop peut-être (1),
il ne dissémine plus ses forces, mais que, les disciplinant avec sévérité , il ne
nous donne plus que des témoignages incontestables d'un talent épuré. De cette
façon , ses pamphlets , dont aujourd'hui le bruit expire , se trouveront encadrés
entre les travaux de sa virilité et ceux d'une verte et féconde vieillesse.
Pendant que M. de Cormenin renonce à la popularité démocratique, M. Michelet
la brigue ouvertement, et c'est par des pamphlets religieux et philosophiques qu'il
espère la conquérir. Ce n'est pas aux questions proprement politiques que M. Mi-
chelet s'attaque; il déclare même qu'il ne voudrait jamais entrer dans la vie pu-
blique. « Je me suis jugé, dit-il ; je n'ai ni la santé, ni le talent, ni le maniement
des hommes. » En revanche, dans la région des idées, il a une ambition illimitée,
sans frein ; il s'enthousiasme avec une candide impétuosité pour des pensées qu'il
croit neuves et puissantes. A l'âge où d'ordinaire on se calme, il s'emporte; c'est
un jeune homme de cinquante ans. Il a soif du bruit comme uh débutant qui de
sa vie n'aurait encore rien imprimé. Il donne à ses publications les titres qu'il croit
les plus propres à attirer les chalands, de ces gros titres qui sautent aux yeux.
L'an dernier c'était le Prêtre, aujourd'hui c'est le Peuple. Rien ne paraît à l'au-
teur assez vaste, assez retentissant, tant il est enflammé de zèle pour la propaga-
tion de ce qu'il appelle la vérité!
Ces passions si vives sont des plus respectables , car l'extrême bonne foi de
l'écrivain en est tout ensemble la cause et la justiGcalion. Jusque dans ces der-
nières années, M. Michelet n'avait vécu que pour ses études et ses labeurs histo-
riques; des attaques, des calomnies absurdes, vinrent l'émouvoir; peut-être eut-il
dû les mépriser, il y répondit. Celte diversion appela l'attention de M. Michelet
sur des questions auxquelles jusqu'alors il n'avait guère songé; il les aborda avec
l'ardeur d'un combattant qui cherche des armes contre ses adversaires, puis avec
la joie d'un homme qui croit découvrir des vérités nouvelles. C'est ainsi que nous
l'avons vu, dans son écrit du Prêtre, nous donner une édition un peu tardive de
toutes les critiques qui, au xvie siècle et au xvme siècle, furent dirigées contre le
catholicisme et contre l'église. Avec Luther ces critiques étaient nouvelles, avec
Voltaire elles furent accablantes. Quand M. Michelet est venu les reproduire, le
monde, les rapports réciproques de la religion et de la philosophie, fout avait
changé.
Aujourd'hui la publication que M. Michelet a intitulée le Peuple témoigne d'une
distraction plus forte du savant historien : là, il ne ressuscite plus ce qui fut écrit
dans les trois derniers siècles; il répète ce qui vient d'être dit autour de lui par
des contemporains qu'il connaît, dont il apprécie le talent. Aussi n'avons-nous
(i) En 1836, la Société belge de librairie publia à Bruxelles quatre volumes ayant pour
titre : Libelles politiques, par J\L de Cormenin, membre de la chambre des députés de
France. Dans celte collection étaient rassemblés non-seulement les pamphlets signés par
M. de Cormenin, mais tous les articles qu'il avait éciïls dans les journaux. Chaque libelle
est précédé d'un argument. Le soin avec lequel ces arguments sont rédigés semble révéler
une miin paternelle.
736 DU PAMPHLET.
pas à établir sur le fond de son livre des discussions auxquelles ici même nous
nous sommes dé\l\ livré. Parce qu'il plaît à M. Michelet d'isoler la bourgeoisie du
peuple et de la condamnera une sorte d'impuissance morale, imposerons-nous à
nos lecteurs l'ennui de revenir sur des débats épuisés? M. Michelet, dans le Peuple,
répèle, avec quelques variantes, ce que M. de Lamennais avait écrit dans le Livre
du Peuple. Nous signalâmes alors les erreurs du prêtre démocrate, et nous eûmes
même à défendre nos critiques contre un écrivain célèbre dont la brillante inter-
vention fut très-remarquée dans ce recueil. Toutes les questions que M. Michelet
agite dans sa nouvelle publication d'une manière confuse ont été mainte fois, dans
ces quinze dernières années, traitées , approfondies. Pour apporter son tribut,
M. Michelet arrive bien tard. Avant lui, M. Bûchez et son école avaient souvent
imprimé que la France est la fraternité vivante, et que l'histoire de France est
dans le monde la seule véritable histoire. La France est un devoir, nous avait dit
M. Bûchez; M. Michelet écrit aujourd'hui que la France est une religion : l'ana-
logie est évidente. Voici où les différences commencent. Si M. Bûchez est catho-
lique, M. Michelet ne l'est plus; il ne veut maintenant d'autre religion que le
culte de la France; il ne reconnaît aujourd'hui que Y incarnation de 89, et Dieu
n'a plus d'autre autel que l'autel de la patrie. Voilà une révélation négative des
plus singulières. M. Michelet affirme que l'homme est surtout corrompu par la
famille : cela n'est pas plus nouveau que vrai ; c'est une des propositions connues
de certains socialistes. Enfin il n'est guère d'idée erronée, de paradoxe du livre
de M. Michelet que nous ne puissions restituer aux véritables propriétaires.
La forme sauve-t-elle le fond? Si M. Michelet n'a voulu que prendre note des
pensées très-vagues qui lui ont traversé l'esprit à propos de toutes les questions
auxquelles il a touché, nous conviendrons avec plaisir qu'il nous a déroulé une
succession parfois assez piquante de sentiments et d'images. Naïveté, ironie mala-
dive, détails intimes, formules ambitieuses, lieux communs dégénérant en men-
songes à force d'exagération , tout cela forme un chaos devant lequel l'esprit
éprouve les impressions les plus contraires. Au moment où la raison est choquée,
voici un élan d'âme qui vous remue, un trait d'imagination qui vous charme;
parfois aussi on croirait sentir des larmes dans les phrases entrecoupées et amères
qui éclatent et retombent en pathétiques exclamations. Cependant M. Michelet
proclame qu'il écrit pour le peuple. De bonne foi , que pourra comprendre et
conclure l'homme du peuple en lisant péniblement l'ouvrage qui lui est destiné?
Saura-t-il s'il doit aimer la civilisation ou la haïr, quand il verra l'auteur gémir
sur la disparition des sauvages de l'Amérique, sur le sort des Indiens Ioways, de
ces races héroïques qui, selon M. Michelet, laissent une place vide dans le globe,
un regret au genre humain? Dans le monde de l'industrie, que faut-il penser des
machines? L'auteur les maudit, et cependant il reconnaît dans une note qu'elles
sont nécessaires. Lequel vaut mieux, pour un pays, d'être pauvre ou d'être riche?
L'auteur fait presque un crime à l'Angleterre de son opulence, et à ses yeux la
France a cet avantage moral, d'être un pays de pauvreté. Au milieu de tant de pro-
positions contradictoires, bizarres, que croire, que penser? M. Michelet, qui s'at-
tache à nous prouver aujourd'hui , par de longues histoires de famille, qu'il est
peuple plus que personne, ne sait pas instruire le peuple, il ignore comment il
faut lui parler. En dépit de ses prétentions, il appartient toujours à la classe de
ces malheureux bourgeois lettrés pour lesquels il a tant de dédain, et il en est
d'autant plus, de cette bourgeoisie , qu'il y a souvent plus d'étrangeté et de re-
DU PAMPHLET. 737
cherche dans la distinction de son talent littéraire. Il est un homme qui, en 1732,
commença à publier un almanach qu'il destinait au peuple; il continua cet alma-
nach pendant vingt-cinq ans, et il en vendait annuellement dix mille exemplaires.
Le même homme eut l'idée de réunir tous les proverbes qui contiennent, comme
on sait, la sagesse des nations, et il en composa un discours qu'il mit dans la
bouche d'un bon vieillard. Ce discours fut reproduit par tous les journaux de
l'Amérique; réimprimé en Angleterre en forme d'affiche, il eut deux traductions
en France , où les curés en achetèrent un grand nombre d'exemplaires pour les
distribuer à leurs paysans. Celui-là était vraiment du peuple, et il savait écrire
pour lui.
La critique est l'épouvantail de M. Michelel. Dans maint endroit de son livre,
il cherche à prévoir et à réfuter les objections qu'elle lui présentera. Il la redoute
comme une ennemie, et c'est bien à tort. La critique ne montre-t-elle pas une
sollicitude sincère pour son talent quand elle regrette le faux emploi qu'il en fait,
quand elle compte les moments précieux qu'il dérobe à son Histoire de France?
<c J'ajourne mon grand livre, dit M. Michelet, le monument de ma vie. » Pourquoi?
Quelle nécessité impérieuse exige un pareil sacrifice? Ni les circonstances ni la
nature de son esprit ne provoquent M. Michelet à se faire pamphlétaire. Nous
avons conseillé à M. de Cormenin de redevenir publiciste, nous conjurerons
M. Michelet de rester historien. Il n'est pas sage, en avançant dans la vie, de
vouloir accroître par des tentatives éphémères une renommée à laquelle dans
d'autres temps on a su donner des fondements solides. Les plus belles époques
de notre histoire attendent M. Michelet; qu'il y consacre toute la vigueur, toute
la maturité de son talent, sans s'égarer davantage dans des épisodes au moins
inutiles. La critique n'a pas l'espoir d'être entendue sur-le-champ de M. Michelet :
trop de séductions en ce moment se pressent autour de lui; mais peut-être plus
tard, dans ces heures de solitude et de recueillement où l'homme et l'écrivain ne
sont plus qu'en face d'eux-mêmes, il regrettera d'avoir vécu si longtemps loin de
l'histoire, sa chère étude.
C'est vrai : le pamphlet est chose séduisante. Songer qu'avec quelques pages
on peut acquérir une immense popularité! Le procédé n'est-il pas expédilif , et le
résultat admirable? Aussi que de gens ont fait des pamphlets, sans soupçonner le
fardeau qu'ils se mettaient sur les épaules , sans voir dans quel temps , au milieu
de quelle atmosphère ils vivaient! Avaient-ils les dons nécessaires pour réveiller
l'indifférence publique? Quand vingt journaux chaque matin ouvrent leurs co-
lonnes à tous les intérêts, à toutes les passions, êtes-vous sûr, si vous élevez à côté
une tribune, de conquérir un auditoire? Qu'avez-vous à nous dire de vif, de nou-
veau, de triomphant? Ne savez-vous pas que pour se faire écouter un moment de
tant d'hommes affairés, distraits, difficiles, ce ne serait pas trop de la verve d'Aris-
tophane ou de l'éloquence du paysan du Danube? Les écrivains, quels qu'ils soient,
démocrates ou monarchiques, religieux ou philosophes, qu'ils aient une réputation
à commencer ou à compromettre, ne doivent pas oublier que, pour faire des pam-
phlets durables, il faut des circonstances et des talents extraordinaires.
Lerminier.
ÉTUDES
SUR
LES ÉCONOMISTES.
IL
MALTHUS
Tant que la philosophie du xvme sièle demeura à l'état de théorie, elle donna
le ton à l'Angleterre comme au reste de l'Europe ; mais, du jour où la révolution
française devint menaçante, les esprits se divisèrent suivant la pente de l'intérêt
personnel : une polémique aigre et turbulente sema sur tout le soi britannique des
germes de discorde. Cette divergence d'opinions était fortement prononcée, il y a
environ cinquante ans, au sein d'une honorable famille du comté de Surrey. Le
chef de cette famille, homme de studieux loisirs, avait laissé flotter son esprit au
courant des idées en vogue; l'honneur que lui avaient fait David Hume et Jean-
Jacques Rousseau en le visitant dans l'agréable manoir qu'il possédait à Rookery,
près de Dorking, avait décidé de ses convictions; ses sympathies étaient irrévoca-
(1) Essai sur le principe de la population, précédé d'une introduction par M. Rossi.
d'une notice historique par M. Charles Comte, et avec des notes nouvelles de M. Joseph
Garnier. — Un volume grand in-8n. chez Guillaumin, 14, rue de Richelieu.
ÉTUDES SUR LES ÉCONOMISTES. 759
blement acquises à tout projet de réforme présenté au nom de la philosophie. De
deux fils qu'il avait, !e second, privé de sa part dans l'héritage paternel pour
assurer la fortune de l'aîné, était entré dans les ordres, et desservait, en qualité
de vicaire, une paroisse du voisinage. Celui-ci était disposé à défendre les vieilles
institutions qui abritaient son existence. Ainsi, par un renversement d'idées assez
remarquable, le vieux père était un novateur inconsidéré, le jeune homme un
conservateur rigide et convaincu. Il n'est pas nécessaire d'ajouter qu'entre per-
sonnes dignes et réservées cet antagonisme n'avait aucune amertume. C'était
simplement un thème de conversations intéressantes, un excitent pour les
esprits.
Un recueil politique, fondé pour la propagation des idées révolutionnaires,
fournissait un aliment périodique à la controverse. Ce recueil, intitulé V Exami-
nateur ou plutôt le Chercheur (Inquirer), avait pour écrivain principal William
Godwin, non moins célèbre à cette époque par ses pamphlets démocratiques que
par le beau roman qui est resté son titre légitime à la renommée. Parmi les ar-
ticles qui firent sensation, on citait un Essai sur l'Avarice et la Prodigalité.
C'était un cri de révolte contre les institutions humaines qui partout ont permis
à un petit nombre d'individus d'enfouir ou de gaspiller les biens qui eussent assuré
l'existence d'un très-grand nombre de leurs semblables : le fougueux novateur
dénonçait les gouvernements comme complices et responsables des misères so-
ciales, et terminait, suivant son habitude, par des anathèmes contre la propriété.
Ces déclamations, retentissant au milieu du petit cercle de Rookery, semblaient
un défi à l'adresse du jeune vicaire : il entreprit d'y répondre. Les arguments que
lui fournirent ses méditations et ses études journalières prirent peu à peu la forme
el les développements d'un livre. En 1798, un mince volume parut sous le titre
d'Essai sur le principe de la population. Cette première édition, lancée timidement
et sans nom d'auteur, était un essai véritable. Un groupe d'amis initiés aux confé-
rences du presbytère savaient seuls que le petit volume était l'œuvre de Thomas
Robert Mallhus.
Né le 14 février 1766, Malthus pouvait avoir trente ans lorsqu'il prit la plume.
Une bonne éducation, une jeunesse laborieuse et réfléchie, l'avaient suffisamment
préparé à une lutte de ce genre. C'était un homme éclairé, non pas un érudit.
Quoiqu'il ait porté plus tard le titre de professeur d'histoire au collège de la Com-
pagnie des Indes orientales, la partie historique de ses écrits n'annonce pas en
ce genre un savoir original. Il se contentait de puiser aux sources consacrées.
Montesquieu, Hume, Wallace, les économistes Price, J. Slewart et Adam Smith,
furent, de son aveu, ses seuls auxiliaires pour sa première édition. Plus lard, il
interrogea les statisticiens, les voyageurs. Il parcourut lui-même plusieurs con-
trées de l'Europe. Au surplus, ce qui aurait pu lui manquer du côté de l'érudition
était amplement compensé par la clairvoyance et la subtilité de son esprit. Sa
force consistait dans une puissance d'analyse et une rigidité d'argumentation vrai-
ment extraordinaires. En possession d'un fait vrai , il le formulait en axiomes et
le poussait jusqu'aux extrémités les plus désolantes, avec un calme telle-
ment imperturbable, qu'on était tenté de le prendre pour de la sécheresse de
cœur.
Le petit livre anonyme lit assez de bruit pour que son auteur devint en peu de
temps un homme célèbre. La vie entière de Malthus se trouva dès lors engagée à
la défense du principe auquel la voix publique associa son nom. L'œuvre primi-
740
ETUDES
tive, enrichie sans relâche de faits et d'arguments à l'appui, prit un développe-
ment considérable qui ne s'arrêta qu'à la cinquième édition anglaise, celle de
4817 (1), dont le texte a été suivi pour la présente traduction. Ainsi, VEssai sur
le principe de la population représente un labeur de vingt années. Jamais thèse
scientifique n'excita uue émotion plus générale, plus profonde, plus durable. On
compterait, en Angleterre seulement, plus de vingt ouvrages de longue haleine
destinés à la réfuter, et une soixantaine de ces articles de revues anglaises qui sont
encore des livres. D'un côté, des admirateurs passionnés élevaient Malthus au rang
de ces hommes de génie qui ont révélé au monde une des grandes lois de la na-
ture; d'un autre côté, des protestations haineuses attachaient au nom de l'im-
passible philosophe une sinistre popularité.
Un livre lu et discuté par toutes les classes, divinisé et maudit, était-il donc une
de ces œuvres d'art et de passion qui se recommandent par une belle ordonnance
et l'ardeur sympathique du style? Aucunement. Malthus, qui avait trop de candeur
pour se parer d'une modestie menteuse, confessait la vérité lorsqu'il disait dans
sa préface : <c C'est volontairement que je renonce à toute prétention d'auteur re-
lativement à la forme de la composition. » De son propre aveu, son art consis-
tait à revenir sans cesse sur l'axiome principal, à le Tépéter sous toutes les formes
chaque fois que l'occasion l'y invitait. Son livre, entassement de matériaux autour
d'une idée fixe, est verbeux, confus et démesurément long. La lecture suivie et
complète en deviendrait fatigante, les recherches même n'y seraient pas faciles
sans les soins intelligents des nouveaux éditeurs.
Le point capital pour la fortune d'un écrivain , c'est d'arriver à propos.
Malthus eut ce bonheur. Au moment où l'aristocratie anglaise chancelait du coup
qui avait renversé celle de notre pays, Malthus se présenta comme le théoricien du
torysme, l'économiste des privilégiés (2). A la vague furie des novateurs, il opposa
un système exact dans ses généralités, d'une trame habile et solide. On répétait
depuis un siècle à la multitude que le despotisme des aristocraties, les abus des
gouvernements, sont les seuls obstacles à l'accroissement illimité comme au bon-
heur du genre humain. En réponse à ces accusations, Malthus venait dire : —
L'espèce humaine a tendance à multiplier plus rapidement que la nourriture sans
laquelle elle ne peut vivre; elle est douée d'une vertu prolifique illimitée , tandis
que la production des substances nutritives a pour limites infranchissables l'éten-
due et la fertilité du domaine de chaque nation. Une population placée dans des
circonstances très-favorables peut doubler en peu d'années, en vingt-cinq ans,
par exemple, comme dans les États-Unis de l'Amérique du Nord; il est même
arrivé que la période de doublement u'excédât pas douze à quinze années (3).
Quelle que soit, au contraire, l'énergie humaine, la somme des denrées ne saurait
être augmentée que peu à peu, et bientôt on atteindrait le terme où l'espoir d'une
augmentation deviendrait chimérique. Ainsi , pour matérialiser le principe au
moyen des chiffres, tandis que la tendance de l'espèce humaine est de s'accroître
suivant une progression algébrique, c'est-à dire par nombres qui procèdent en se
(1) Cette édition a été publiée à Londres en 3 volumes in-8°.
(2) Par ses relations personnelles, Malthus appartenait au parti whig; mais son livre a
été chaleureusement adopté par toutes les nuances du parti conservateur.
(3) On assure que les classes noires des Étals-Unis, infiniment mieux traitées que les
esclaves de nos colonies, ont fourni des exemples de ce doublement phénoménal.
SUR LES ÉCONOMISTES. 741
doublant comme 1 — 2 -- 4 — 8 — 16, etc., les objets destinés à la nourriture
de l'homme ne peuvent jamais être accrus que dans l'ordre arithmétique, c'est-à-
dire suivant la progression simple des nombres, comme 1 — 2 — 3 — 4 — 5, etc.
Il saute aux regards que, dès le troisième terme de la progression, le nombre des
hommes est déjà en disproportion avec la masse des aliments. Or, comme on ne
peut vivre qu'à la condition de se nourrir, il faut que ceux à qui manqueront les
aliments périssent. La Providence, qui les condamne à la mort, n'a pas d'autres
moyens de rétablir l'équilibre entre le nombre des bouches affamées et celui des
rations disponibles. Quand la mort viendra, elle frappera de préférence dans la
foule ceux que les privations auront déjà affaiblis.
Tel est le fameux principe de Malthus. La conclusion politique qui en ressort
est évidente : l'impitoyable logicien ne chercha pas à l'atténuer. S'il est dans les
lois de la nature que la multiplication des hommes soit toujours disproportionnée
avec celle des aliments, la misère du plus grand nombre est une fatalité contre
laquelle il est ridicule de se révolter. Les efforts pour améliorer les lois, la cri-
tique des actes politiques, ne servent plus qu'à irriter un mal sans remède. « La
cause principale et permanente de la pauvreté a peu ou point de rapport avec la
forme du gouvernement. » Toute réforme qui aurait pour but une répartition plus
fraternelle des biens sociaux est chimérique, puisque avec l'aisance générale la po-
pulation croîtrait inévitablement au point de déterminer une pénurie générale.
Qu'on cesse donc de déclamer contre l'égoïsme des privilégiés et l'incurie des gou-
vernements. Les souffrances des pauvres n'ont qu'une cause, cette puissance proli-
fique qu'ils ne savent pas contraindre. Il n'y a qu'un seul remède à leurs maux,
et ce remède dépend d'eux : il faut qu'ils apprennent à dominer leurs instincts
sensuels, qu'ils mettent au monde un moins grand nombre d'enfants.
Une autre conséquence du même principe était de nature à faire sensation en
Angleterre, parce qu'elle touchait à un abus généralement senti. On se rappelle
ce passage de Malthus mille fois cité : « Un homme qui naît dans un monde déjà
occupé, si sa famille ne peut pas le nourrir, ou si la société ne peut utiliser son
travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture,
et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a
pas de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde
pas à mettre cet ordre à exécution. » Cette phrase, qu'on peut lire dans la se-
conde édition de 1803, a été retranchée dans les éditions postérieures : la pudeur
publique en a commandé le sacrifice. On pouvait supprimer les mots, mais non
le sentiment qui est l'âme de l'ouvrage. Si la peine de mort est prononcée contre
ceux qui ont le tort de n'avoir ni argent ni travail, pourquoi s'épuiser dans une
lutte contre la fatalité? pourquoi ruiner le pays pour mettre le couvert de ceux
que la nature n'a pas conviés à son festin? L'inflexible Malthus fut donc le pre-
mier à protester contre la charité légale, c'est-à-dire l'assistance accordée aux
indigents comme un droit, et au moyen d'un impôt prélevé sur les classes for-
tunées. Ce genre de charité, n'étant, selon lui, qu'un encouragement à la popula-
tion, aggrave le mal au lieu de le guérir. « Il faut, dit-il en développant sa pensée
avec une incroyable dureté de paroles, il faut désavouer publiquement le prétendu
droit des pauvres à être entretenus aux frais de la société. A cet effet, je propo-
serais une loi portant que l'assistance des paroisses serait refusée aux enfants nés
d'un mariage contracté plus d'un an après que cette loi aurait été promulguée, et
à tous les enfants illégitimes nés deux ans après la même époque. » Il n'était pas
712 ÉTUDES
difficile de propager une telle conviction dans un pays où le paupérisme est une
plaie mortelle. Plusieurs hommes d'état se concertèrent pour obtenir la révision
de l'ancienne loi des pauvres. L'Essai sur la population leur parut un excellent
manifeste pour cette campagne parlementaire, et ils provoquèrent cette réimpres-
sion de 1817, qui fut le dernier mot de Malthus. La proposition ne fut admise
qu'en 1834, après quinze ans de luttes contre d'anciens et honorables préjugés :
elle ne réalisa pas à la rigueur les idées du théoricien, On garda une juste limite
en conservant de la charité légale ce qui est indispensable au soulagement de
l'infortune, sans fournir un excitant à la pullulation des pauvres. La taxe fut con-
sidérablement allégée, sans accroissement apparent de la misère publique. La
pensée de Malthus domina cette réforme, et la majorité du pays lui sut gré du
résultat. La même influenue ne se fit pas sentir en Angleterre seulement. Une vive
critique des établissements de bienfaisance, et surtout des hospices d'enfants
trouvés, retentit dans tous les états européens, et, parmi les administrateurs, il y
a tendance presque générale aujourd'hui à modifier les vieilles traditions de la
charité catholique.
On conçoit maintenant l'autorité de Malthus parmi ceux qui ont charge de gou-
verner les peuples, et la répulsion instinctive qui! a causée dans la foule. Il y eut
un moment où la crainte d'une population surabondante troubla beaucoup d'es-
prits. De graves économistes demandèrent qu'on avisât aux moyens de réduire le
nombre des mariages, Des mesures en ce sens furent prises dans diverses parties
de l'Allemagne, comme s'il suffisait de mettre obstacle à l'union légitime des
pauvres pour empêcher leurs rapprochements. Il y avait plus de logique chçz ce
digne conseiller saxon, du nom de Weinhold, qui, dans un gros livre publié à
Halle en 1827, proposa un remède de nature à donner à la société d'excellents
chanteurs plutôt que de bons citoyens. Un autre système, qui peut-être n'est
qu'une réfutation ironique de celui de Malthus, a fait du bruit en Angleterre il y
a six ans seulement. L'auteur, déguisé sous le nom de Marcus, proposait Vasphyxie
sans douleur, c'est-à-dire la faculté, accordée aux parents qui croiraient avoir déjà
assez d'enfants, d'étouffer les autres dans une boîte au moyen du gaz carbonique.
Plaçons-nous à notre tour en presen.ce de ce redoutable problème de la popu-
lation, en nous gardant, s'il est possible, du vertige auquel on s'expose quandUe
regard plonge au fond d'un abîme. Essayons de démêler, avec l'impartialité scien-
tifique, ce qu'il y a de vrai, ce qu'il y a de suspect dans les principes du philo-
sophe anglais.
L'originalité de Malthus ne réside pas dans cet axiome, que la population a pour
limites la quantité de nourriture disponible. Ce fait, que le simple bon sens laisse
entrevoir, avait déjà été énoncé par Quesnay, Montesquieu, Franklin, et plusieurs
autres économistes moins connus. Mirabeau père en avait même tiré une conséquence
bien supérieure aux préjugés de son temps, puisqu'elle répondait au principal
grief opposé par les philosophes aux ordres monastiques. « Les célibataires, disait
Yami des hommes, accroissent la population d'un état loin de lui nuire, si à la
contrainte du célibat est jointe quelque autre sorte d'institution qui les oblige à
vivre de peu et à ne point faire de consommations inutiles. » La thèse propre à
Malthus consiste dans la prétention de démontrer que les hommes se multiplient
toujours au delà de leurs ressources, et que l'excédant inévitable de la population
devient la cause fatale, irrémédiable, des souffrances et de la mort prématurée du
plus grand nombre.
SUR LES ÉCONOMISTES. 745
Ce point de vue, tout à fait nouveau dans la science, était en opposition for-
melle avec les idées généralement admises. Jusqu'alors les hommes d'état avaient
été d'accord avec les moralistes pour favoriser indéfiniment l'accroissement des
peuples. En parcourant les dissertations des anciens casuistes sur l'œuvre de cbair,
et notamment le lubrique traité du jésuite Sanchez de Matrimonio, on décourre
aisément que, dans l'appréciation des cas de conscience, ils mesurent la culpabi-
lité des actes obscènes suivant le préjudice qui en peut résulter pour la propaga-
tion de l'espèce. Persuadés, comme tout le monde, que les états les plus populeux
doivent être les plus prospères, les érudits attribuaient la splendeur des cités an-
tiques au nombre incomparable des habitants, et ils apportaient dans le dénom-
brement des peuples anciens une exagération dont la critique moderne a fait jus-
tice. A les en croire, l'Egypte, sous Sésostris, eût compté 3i millions d'habitants;
la Grèce, à l'époque florissante, 17 millions; l'Italie avec les îles, 70 millions; la
Gaule plus de 40 millions. L'auteur des Lettres persanes alla jusqu'à dire que le
monde connu des anciens avait été cinquante fois plus peuplé que de son temps.
La comparaison était humiliante pour les modernes. On se demandait avec inquié-
tude si l'Occident épuisé n'allait pas redevenir un désert. A l'exemple de Louis XIV,
qui exemptait de l'impôt les chefs de famille nombreuse, plusieurs gouvernements
prirent des mesures pour ranimer les sources de la reproduction. Il y eut même
un moment d'effervescence philanthropique où il fut de mode de contribuer par
des bonnes œuvres à la multiplication des citoyens. Vers 1754, à l'occasion de la
naissance d'un prince, Mme de Pompadour dota et maria dans ses terres toutes les
filles nubiles. Ce caprice était un ordre pour les courtisans : un assez grand
nombre de mariages furent ainsi faits par les seigneurs et les riches bourgeois, et
un statisticien calcula que la fantaisie de Mme de Pompadour devait, en moins
d'une génération, enrichir le pays de lb à 16 mille citoyens. En 1797, une année
avant la publication de Malthus, Pitt proposa à la chambre des communes d'en-
courager par des gratifications les ménages qui compteraient beaucoup d'enfants.
« Ayant trouvé l'arc trop courbé d'un côté, dit Malthus, j'ai été porté à le trop
courber de l'autre, dans l'espoir de le rendre droit. » Chaque pays désirait voir
augmenter le nombre de ses habitants : démontrer que les encouragements donnés
à la population sont presque toujours une imprudence, c'était produire un fait
aussi vrai qu'il était nouveau; c'était rendre aux sociétés un service incontes-
table.
Si la loi sur laquelle la démonstration repose est exacte, pourquoi s'est elle si
rarement réalisée? Si la force génératrice des hommes est si grande, pourquoi le
monde est-il si peu peuplé? En admettant les estimations les plus fortes, on peut
à peine élever à un milliard le nombre des hommes répandus aujourd'hui sur la
terre. Or, avec cette faculté attribuée à l'espèce humaine de se doubler en moins
d'un quart de siècle, sait-on combien il faudrait de temps pour qu'un milliard
d'êtres humains sortissent d'un seul couple? Trente générations, sept siècles et
demi. En supposant qu'il ne fût plus resté sur terre, à la naissance de Jésus-
Çhrisl, qu'un seul homme et qu'une seule femme, et que leur descendance se fût
augmentée dans la mesure dont les États-Unis ont donne l'exemple au monde, la
terre eût été aussi pourvue d'habitants à i'avénement de Charlemagiu' que sous le
règne de Louis-Philippe. Si, par un caprice d'imagination, on continuait la pro-
gression jusqu'à nos jours, on arriverait à des nombres tellement impossibles, que
les expressions manqueraient pour les énoncer.
714 ÉTUDES
En réponse à cette objection fondamentale, qu'il était facile de prévoir, Mal-
thus avait à expliquer comment il se fait que l'humanité entière, dont les souve-
nirs remontent au moins à six mille ans, soit moins nombreuse que ne le serait
une seule famille livrée pendant huit siècles à son expansion naturelle C'est que
des obstacles tout-puissants, que des causes de destruction, providentielles peut-
être, compriment le développement normal de l'espèce. Mallhus distingue deux
sortes d'obstacles : les uns préventifs, ce sont ceux qui préviennent la naissance
des enfants ; les autres destructifs, c'est-à-dire qui abrègent l'existence des êtres
qui ont vu le jour. Le premier de ces empêchements n'a pu avoir qu'un effet très-
limité, comparativement à l'action des obstacles destructeurs. La continence vo-
lontaire, la crainte de mettre au monde plus d'enfants qu'on n'en pourrait nourrir,
suppose une prévoyance, une force morale, qui n'ont jamais été que des excep-
tions dans l'humanité. Quant aux causes de destruction prématurée, à quoi servi-
rait d'en dresser l'inventaire ? Il suffit de signaler le vice et la misère comme les
deux sources empoisonnées d'où sortent tous les fléaux mortels.
La moitié du livre de Malthus est consacrée à la recherche des causes qui ont
retardé la multiplication de l'espèce humaine dans les diverses contrées de la terre,
depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. Cette compilation, faite sans art et
avec une médiocre érudition historique, excite néanmoins une vive curiosité. Quel
tableau on eût pu composer avec une plume exercée et un cœur ému ! De l'en-
semble des faits recueillis par Malthus, il ressort avec évidence que partout les
fléaux meurtriers ont eu pour cause véritable ou cachée l'insuffisance des aliments.
Les grandes perturbations qui ont pour résultat l'anéantissement d'une multitude
d'hommes, révolutions sociales, conquêtes, épidémies, habitudes vicieuses, régime
malfaisant, n'arrivent jamais que lorsque des inquiétudes ou des privations réelles
au sein d'une société y font sentir la nécessité d'un changement. Les peuples souf-
frants s'agitent alors comme les malades sur leur lit de douleur, jusqu'à ce qu'ils
aient trouvé une situation supportable. Plaçons-nous, avec Malthus, à ce point de
vue, pour observer le développement de l'humanité : si le spectacle est triste, il
est plein d'instruction.
Je conçois que la population ait été très-considérable dans certaines parties de
l'ancien monde, où régnait le système des castes, telles que les monarchies primi-
tives de l'Asie centrale, l'Inde, l'Egypte. Le propre de celte organisation est d'as-
surer la subsistance de toutes les classes. Les castes supérieures, vouées à la guerre
ou à la direction intellectuelle, ont le privilège de vivre aux dépens des autres.
Les castes serviles, condamnées héréditairement à la culture des terres, ont, pour
salaire de leur labeur, la certitude de trouver leur nourriture sur la glèbe où elles
sont attachées (1). Cette sécurité générale devient une incitation irrésistible à la
procréation; mais les terribles correctifs signalés par Malthus ne tardent pas à
agir. Arrive une époque où la multitude des habitants se trouve en disproportion
avec les ressources alimentaires. Obligé de se contenter d'une moindre part,
chacun des consommateurs s'habitue peu à peu à une nourriture moins abondante
et moins saine. L'influence d'un régime malfaisant se manifeste par un affaiblisse-
ment général de la race, par une prédisposition organique aux maladies funestes.
Il suffit d'une mauvaise récolte pour déterminer la famine, qui amène toujours
(1). L'individu trouvait dans le régime primitif des castes beaucoup de garanties que
n'offrit plus l'esclavage personnel, où l'esclave dépendait du caprice d'un seul maître.
SUR LES ÉCONOMISTES. 745
''épidémie à sa suite. En somme, sous le régime des castes, à mesure que les
classes inférieures deviennent nombreuses, elles s'abâtardissent pas d'affreuses
privations. Quant aux castes nobles, elles doivent être ordinairement pauvres,
parce que le produit brut de la terre, à peine suffisant pour les trop nombreux
travailleurs qu'il faut nourrir, ne laisse aucun produit net qui permette aux pro-
priétaires de capitaliser.
Il ressort des remarquables travaux de la critique contemporaine que les popu-
lations ont été beaucoup moins considérables dans le monde gréco-romain qu'on n'a-
vait été disposé à le croire jusqu'à nos jours. La difficulté de maintenir le nombre
des citoyens en rapport avec les ressources de la république a été une vive préoc-
cupation pour les législateurs de l'antiquité. La seule mesure qu'ils eussent à con-
seiller était horrible. Non-seulement ils permettaient de tuer les enfants qu'on ne
voulait pas élever, mais ils exigeaient le meurtre en beaucoup de cas. Le cœur se
serre quand on pense que cette coutume a été générale avant le christianisme, et
qu'elle est encore tolérée dans les pays où le christianisme n'est pas souverain. De
ces pauvres petites créatures dont ou étouifa le premier souffle, de celles qui péri-
rent de froid et de faim, de celles dont les premiers cris, appelant une mère, n'ont
attiré que la dent du loup ou l'ongle du vautour, il y en eut des milliards! Eh
bien! tout porte à croire que cet affeux remède eut un résultat contraire à ce
qu'on en attendait. Le principal empêchement au mariage, c'est la crainte de se
créer un embarras en mettant au monde des enfants. La permission de tuer les
nouveau-nés, en levant cette crainte, encourage les rapprochements des sexes, et
procure l'existence à une multitude d'enfants dont le plus grand nombre est sauvé
de la mort par la tendresse maternelle. Pour découvrir les causes qui ont empêché
un trop grand accroissement de la population dans les sociétés grecque et ro-
maine, il faut se souvenir que la plupart des hommes étaient esclaves, et que les
races s'éteignent dans l'esclavage au lieu de s'y multiplier. Au sein des classes libres,
l'habitude des mariages tardifs a été un grand obstacle à la reproduction des ci-
toyens. Aristote conseillait le mariage à l'âge de trente-sept ans pour les hommes.
Chez les Romains, on retardait l'époque de l'union légitime, destinée à perpétuer
la famille, jusqu'aux derniers temps du service militaire, c'est-à-dire entre qua-
rante et cinquante ans. Les belles années se passaient en débauches dans la société
des courtisanes infécondes. L'agglomération des propriétés rurales pour former de
grands domaines improductifs, la ruine de la petite culture par la spoliation des
cultivateurs libres, affamèrent l'Italie au point de la dépeupler. Les historiens ont
expliqué par ce dernier abus la chute de la république romaine.
L'extrême misère des basses classes sous le régime féodal avait donné à croire
jusqu'ici que la population était très-faible pendant cette période. Un savant judi-
cieux, M. Dureau de La Malle, a établi au contraire que la France devait contenir
un plus grand nombre d'hommes sous Philippe de Valois que de nos jours. Son
calcul, basé sur les rôles des contributions de cette époque, me semble admissible.
C'est que le régime féodal reproduisait à certains égards le phénomène déjà signalé
à l'occasion des castes égyptiennes. Les serfs, inhabiles à posséder, avaient de
droit la subsistance assurée sur la glèbe où ils végétaient, et cette sécurité suffi-
sait pour les inciter à une procréation désordonnée. Il dut arriver souvent qu'un
fief, obligé de nourrir un plus grand nombre d'ouvriers que ne le comportaient
les nécessités de la culture, ne laissât plus qu'un produit net insuffisant pour le
seigneur. Les embarras, les souffrances causées par un tel état de choses, hâtèrent,
746 ÉTUDES
à n'en pas douter, la transformation du système féodal. Lorsque avec l'affranchis-
sement des communes commença l'époque de la liberté responsable d'elle-même
et de la concurrence industrielle, la population, plus riche, plus digne, plus réel-
lement forte, dut en effet se trouver moins nombreuse. II. est certain que l'Europe,
prise dans son ensemble, était très-faiblement peuplée à la fin du moyen âge, et
surtout après les grandes commotions politiques et religieuses qui préparèrent l'âge
moderne.
Avec le xvme siècle commence, pour les nations occidentales, une période de
progrès matériels qui se manifestent surtout par l'accroissement des populations ;
mais, avant de constater et d'expliquer celle tendance nouvelle de l'Europe, il
faut jeter un regard sur les autres parties du monde pour y compléter la vérifica-
tion des axiomes de Malthus.
La plus grande et la plus belle portion du globe, l'Asie, à laquelle les géogra-
phes modernes attribuent plus de 600 millions d'âmes, est loin d'être peuplée
proportionnellement à son étendue et à l'immensité de ses ressources. Trois con-
trées seulement possèdent une population compacte, l'Inde, îa Chine et le Caucase.
Dans l'Inde anglaise, les castes inférieures sont condamnées à une abjection hé-
réditaire dont le résultat est de multiplier les naissances avec un aveuglement
brutal. L'abstinence étant recommandée dans ce pays comme la plus grande des
vertus, la limite des subsistances y a été abaissée jusqu'au point où chacun n'ab-
sorbe que ce qui est rigoureusement nécessaire pour entretenir le souffle de la vie.
C'est ainsi qu'une nation de plus de 120 millions d'âmes fléchit exténuée sous le
joug de quelques milliers d'Européens.
La Chine et le Caucase justifient une remarque que je viens de faire à l'occasion
de l'infanticide chez les anciens. Ce crime, quoique permis parla loi mahomélane,
n'est fréquent en Asie que dans les deux contrées que je viens de nommer : ce
sont précisément celles où l'excès de population devient un embarras. Dans le
Caucase, l'usage de tuer les enfants malades, ou de vendre la plupart des autres
comme esclaves, n'empêche pas les montagnards d'être assez nombreux pour
lutter contre toutes les forces de la Russie (i). Ce droit de vie et de mort sur leurs
enfants, auquel ils ne veulent pas renoncer, est même une des causes principales
de la guerre. En Chine, où l'excès de la population cause une misère affreuse, on
a repoussé la vaccine précisément parce que la petite vérole dispense assez sou-
vent de l'infanticide. Il ressort néanmoins d'une proclamation d'un gouverneur
de Canton, en date de 1838, que peu de Chinois n'ont pas à se reprocher d'avoir
détruit quelques-uns de leurs enfants. Il blâme surtout « l'usage de noyer les pe-
tites filles, qui est commun aux riches comme aux pauvres. » La débauche, affran-
chie de tout frein, multiplie les naissances à tel point que le nombre des enfants
conservés demeure assez considérable pour encombrer les voies sociales. Ces mêmes
hommes, si cruels pour leur progéniture, sont d'une piété exemplaire pour leurs
ascendants. Les soins que les fils -prodiguent aux pères et mères diminuent consi-
dérablement la mortalité des vieillards : c'est là sans doute une cause de l'exubé-
rance de la population.
Quant aux autres contrées de l'Asie, dont plusieurs ont alimenté jadis des na-
(1) La population du Caucase est évaluée, par M. Hommaire de Hell, à 2 millions d'âmes
pour 5.000 lieues carrées environ. C'est une proportion très-considérable, eu égard à
l'étal social des belliqueux montagnards et à la nature du sol.
SUR LES ÉCONOMISTES. 747
tions florissantes, leur état social depuis quelques siècles explique suffisamment
leur dévastation. Chez les nomades de la haute Asie, !a nécessité de changer de
campement pour remplacer les pâturages qui s'épuisent est une cause permanente
de guerre. Le brigandage est le seul métier que ces hommes jugent digne d'eux;
les femmes, sur qui retombe le poids des travaux utiles, vivent dans une servitude
laborieuse peu favorable à la fécondité. L'extinction graduelle des races otto-
manes, au milieu des plus beaux pays de la terre, a deux causes bien évidentes, le
despotisme sous lequel elles vivent et la polygamie J'incline à croire que l'or-
gueilleux espoir d'obtenir des armées inépuisables et de conquérir le monde eut
autant de part que la sensualité à l'institution de la polygamie. Le résultat obtenu
a démenti ce qu'on attendait. Il est prouvé que les familles chrétiennes de la Tur-
quie ont plus d'enfants que celles où régnent plusieurs femmes. On dit même que,
sous l'influence de la polygamie, les naissances féminines sont deux ou trois fois
plus nombreuses que celles du sexe masculin. Ce phénomène, dont la physiologie
peut donner raison, semble indiquer que les mahométans altèreut leur énergie
virile par la prodigalité de leur amour. Un autre effet de la polygamie est de neu-
traliser la classe pauvre, qui est naturellement la plus féconde. La beauté, en
Turquie, étant le seul titre, la seule dot qu'on exige des femmes, les plus belles,
quelle que soit leur origine, entrent dans le sérail des riches comme épouses ou
comme esclaves. Les pauvres, qui n'ont pas le moyen d'acheter les belies étran-
gères, sont réduits à vivre dans le célibat, ou à se contenter des femmes les moins
attrayantes de leur pays.
Dans certaines contrées peu favorisées de l'Asie, et dans beaucoup d'îles de la
mer du Sud, la crainte des calamités qu'amène un surcroît de population a inspiré
des coutumes bizarres et dégradantes. Sur quelques côtes stériles du Malabar, il
est d'usage que plusieurs hommes s'attachent, sans mariages réguliers, à une seule
femme. Sous l'ôpre climat du Thibet, tous les frères, après avoir mis en commun
les biens de la famille, s'entendent pour n'avoir qu'une seule épouse. Ce code ma-
trimonial a limité la population à deux millions d'âmes sur un plateau plusieurs
fois grand comme la France. Si la statistique pouvait appliquer ses observations
h ce singulier état social, elle constaterait sans doute des effets contraires à ceux
de la polygamie, c'est-à-dire que les naissances de garçons y seraient plus fré-
quentes que celles des filles. Dans beaucoup d'îles de h merdu Sud, où la crainte
de la famine est permanente, il règne une effroyable lubricité qui suffirait à com-
primer l'essor naturel de la population, sans recourir à ia pratique de l'avorlement,
qui est souvent recommandée par les lois. Même parmi les enfants conservés, la
mortalité doit être effrayante au sein de cette promiscuité, où l'instinct de la h-
mille, où la tendresse paternelle ne peuvent se produire, où l'amour est dépouillé
de toutes ses illusions, où l'émotion de la jalousie n'existe pas plus que le senti-
ment de la pudeur.
Il n'est pas moins triste de comparer le nombre des habitants de l'Afrique à
celui que cette magnifique contrée pourrait nourrir. C'est encore l'insuffisance des
aliments qui comprime l'expansion des races noires. L'habitude qu'ont les né-
gresses de prolonger l'allaitement de leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans, sans
doute à défaut d'autre nourriture, abrège la période de leur fécondité. Pourquoi
des contrées d'une fertilité prodigieuse ne sont-elles qW des solitudes désolées?
La chasse aux enclaves, horrible spéculation qui semble passée dans les instincts
des races africaines, empêche toute culture régulière, tout essai d'industrie paci-
748 ÉTUDES
fique, toute mesure de prévoyance. Le brigandage produit la famine, et la famine
nécessite le brigandage, cercle infernal où dépérissent dans d'affreuses tortures
des millions de créatures humaines.
A l'exception des lieux colonisés par les Européens, l'Amérique elle- même n'est
encore qu'un désert. 11 y a dans le sud des forêts de deux ou trois cents lieues
qu'on pourrait traverser sans rencontrer un homme. Les misères de l'état sauvage
où languissent la plupart des indigènes expliquent celte dépopulation. Si peu
nombreuses que soient ces peuplades, elles ne savent jamais assurer leur subsis-
tance au milieu d'une nature splendide. Leur imprévoyance n'est comparable qu'à
leur inertie. Pendant la saison des fruits ou de la chasse, ils se gonflent d'aliments;
viennent les mauvais jours, ils réaliseront ce qui n'est heureusement qu'une mé-
taphore dans la bouche de nos pauvres : ils se serreront le ventre. Ces variations
de régime dégradent leur constitution; la maladie, contre laquelle ils ne réagis-
sent pas moralement, les abat presque à coup sûr. Qu'on ajoute à ces causes de
destruction l'absence des sentiments de famille, la servitude de la femme, le mé-
pris de l'enfance, la malpropreté, les guerres, l'anthropophagie, et on restera
épouvanté du chiffre auquel il faudrait abaisser la durée moyenne de la vie au sein
de ces peuplades. Loin de pouvoir se développer suivant les lois naturelles de notre
espèce, elles sont condamnées à disparaître totalement : la compression exercée
sur elles par les colonies européennes ne doit être qu'un décret de la Providence.
A vrai dire, la misère et la dégradation de l'état sauvage sont telles, qu'il n'y a pas
à s'apitoyer sur l'anéantissement prochain de ces races maudites.
Nous comprenons maintenant pourquoi le globe est si peu peuplé malgré la
force de procréation départie à l'homme. En Europe jusqu'aux temps modernes,
et dans le reste du monde jusqu'à nos jours, nous avons vu l'essor des peuples
étouffé par l'impuissance où ils ont été d'accroître leurs aliments, et si, par excep-
tion, quelques races sont devenues populeuses, ce n'a été qu'en se soumettant à
un régime insuffisant et malsain, en se laissant abâtardir par des privations dou-
loureuses; mais avec le xvme siècle commence pour l'Europe une ère nouvelle dont
on n'a pas assez constaté les bienfaits. L'augmentation du nombre des hommes et
la satisfaction de leurs besoins deviennent le but d'une science nouvelle. Il s'élève
entre les gouvernements civilisés une vive émulation pour améliorer le sort maté-
riel des peuples. L'impulsion donnée à l'agriculture, au commerce, à l'industrie,
multiplie les ressources de chaque pays; en même temps, une police plus vigilante
protège les citoyens; l'assainissement des villes conjure les épidémies. La vie hu-
maine devient plus facile et plus longue. Celte révolution pacifique, je le répète,
mérite de faire date dans l'histoire de l'humanité. Réclamons-en le principal hon-
neur pour notre pays. Ce sont surtout les philosophes français du xvme siècle qui
ont commandé aux gouvernements le respect pour la vie des hommes ; c'est leur
philanthropie sincère, quoi qu'on en dise, qui a inspiré les économistes français,
les premiers maîtres de la science ; c'est leur souffle qui a donné la vie aux plus
nobles ouvriers de la réforme sociale, aux législateurs de l'assemblée constituante,
la plus grande des assemblées politiques, parce qu'elle fut la plus désintéressée
et la plus ardente pour le bien.
Fécondées par ces influences, presque toutes les nations européennes sont de-
puis un siècle en voie de développement, et, malgré des misères que je suis loin
de dissimuler, chaque pays pris en masse trouve moyen de proportionner ses res-
sources au nombre toujours croissant de ses habitants. Il y a trente ans, Malthus
StiR LES ÉCONOMISTES. 749
prophétisait, avec une sorte de joie pour sa patrie, un amoindrissement de la po-
pulation. Quelle eût été son épouvante, s'il avait pu vivre jusqu'en 1841, pour
comparer, comme je vais le faire, les cinq derniers recensements décennaux!
1801. 1811. 1821. 1851. 1841.
Angleterre, Galles | 10 942 646 12.609,864 14.391.631 16.337,398 18.659,865
et Ecosse. . . j
Irlande .... » » 6,801,827 7,767.401 8.205,000
21.193,458 24,304,799 26.864,865
Ainsi, la population des trois royaumes est à peu près doublée depuis un demi-
siècle. Une progression moins prodigieuse, mais assez rapide encore pour causer
des inquiétudes, est signalée dans les autres contrées de l'Europe. La France, qui
ne comptait pas plus de 25 millions d'àmes sous Louis XV, en alimente plus de
5-4 millions aujourd'hui. L'accroissement a été de 14 pour 100 dans les \ingt
années qui ont précédé 1856. Depuis la pacification générale, la Prusse a vu aug-
menter le nombre de ses sujets dans la proportion de 50 pour 100. Au lieu de
10.5-19,000 âmes que lui attribuèrent les traités de 1815, elle en comptait
15,472,000 en 1845. Un dénombrement fait en 1765 évaluait à 20 millions d'ha-
bitants la population de l'empire russe. Les tableaux officiels publiés récemment
accusent environ 61 millions (1). La population suédoise est, dit-on, doublée de-
puis un siècle, malgré les obstacles opposés par le climat à l'accroissement des
ressources alimentaires. D'autres pays où la progression a été peu sensible, l'Es-
pagne, par exemple, sont entrés dans une phase de réformes dont l'effet sera pro-
bablement d'augmenter les chances de vie.
Ici se présente une difficulté vraiment bien grande. Le mieux que je puisse faire
est de l'exposer avec bonne foi. Cet accroissement de population général en Eu-
rope est-il un bien, est-il un mal ? Est-ce un indice de prospérité, est-ce un présage
certain de misères? Les administrateurs, disposés à une douce quiétude, établis-
sent par des faits irrécusables que jamais la vie n'a été plus facile, plus assurée,
et que par conséquent les craintes ne sont pas fondées. Les alarmistes ne man-
quent pas de preuves non plus pour démontrer qu'il y a daus tous les pays des
souffrances cruelles. La statistique vient en aide à l'une et à l'autre opinion. Com-
ment expliquer ce contraste? C'est que, d'une part, on raisonne d'après l'état des
populations prises dans leur ensemble et sans exception de classes, et que, d'autre
part, on consulte seulement les faits relatifs aux classes misérables. Nous nous
placerons successivement à ces points de vue divers pour apprécier l'état écono-
mique et moral des sociétés européennes. On m'excusera d'entrer dans quelques
détails techniques nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre.
La population peut augmenter de deux manières, ou par un surcroît désordonné
du nombre ordinaire des naissances, ou par un abaissement du chiffre ordinaire
des décès. Dans le premier cas, la nation qui augmente numériquement s'affaiblit
eu réalité; la durée moyenne de la vie (2) s'abaisse. Le contraire arrive dans le
(1) Dans ce total, les serfs font nombre pour les trois quarts, et les hordes nomades
pour 9 millions de têtes. La noblesse héréditaire et administrative comprend un peu plus
de 1,100,000 individus.
(2) Les statisticiens ont deux, manières d'apprécier par des chiffres la prolongation de
la vie. Leurs évaluations ont pour base tantôt la vie probaUe, tantôt la vie moyenne. La
tomb î. :j1
750 ÉTUDES
second cas. Le nombre des habitants augmente, parce que plus d'hommes sont
conservés; la nation devient plus forte, parce que plus de citoyens atteignent le
développement complet de leur énergie physique et de leur intelligence.
Essayons d'appliquer ces principes à la France. Avant la révolution, le nombre
des naissances était approximativement de 1 enfant par 27 individus, et le nombre
des décès de 1 sur 50. En traversant la révolution, l'empire, la restauration, pour
arriver au régime de juillet, on est frappé d'une amélioration soutenue de période
en période. Ainsi, en 1856, sur un groupe de 54- individus, un seul enfant venait
au monde, et, sur 41 personnes de tout âge, une seule mourait. En comparant les
chiffres fournis par les deux époques, on peut voir que la population, malgré la
diminution relative des naissances, a été augmentée par une diminution beaucoup
plus grande encore de la mortalité, circonstance qui prouve que la vie moyenne
s'est accrue en même temps que le bien-être général (1).
On a souvent cité, comme exemple de la progression du bien-être matériel, les
calculs faits sur les tables de mortalité de Genève. Au xvie siècle, époque de per-
turbation funeste, la vie probable était, dans cette ville, de moins de 5 ans, et la
vie moyenne de 18 ans et demi. Dans le siècle suivant, la probabilité s'élève à
1 1 ans et demi, et la moyenne à plus de 25 ans ; dans le xvme siècle, la vie probable
promettait plus de 27 ans, et la vie moyenne plus de 52 ans. Enfin, suivant des
calculs faits îécerament, la moyenne actuelle s'élèverait à 58 ans. Un travail ana-
logue, appliqué aux tables de la mortalité parisienne pour l'année 1829, m'a donné
des résultats assez favorables. A en juger par les résultats de cette année, la pro-
babilité de vie à Paris dépasse 25 ans, et la moyenne de la vie donne près de
54 ans (2).
Il est peu de grandes villes européennes où l'on n'ait eu à constater de pareilles
améliorations. Voici des chiffres fournis, en 1854, par une statistique allemande,
et dont je lui laisse la responsabilité :
probabilité de vie est indiquée par l'âge auquel la moitié des individus nés pendant le
cours d'une même année a cessé de vivre. Supposez, par exemple, que, sur 1,000 nais-
sances annuelles, il ne reste plus que 500 personnes vivantes quinze années après, le
chiffre 15 sera celui de la vie probable. Le terme de la vie moyenne s'obtient en addition-
nant toutes les années vécues par le groupe d'individus sur lequel on opère, et en divisant
ce total collectif par le nombre des décès : ainsi, que les 1,000 personnes décédées à des
âges divers aient vécu collectivement 25,000 ans, le chiffre de la vie moyenne sera 25. La
vie probable est un indice de l'état des basses classes; quand elle s'élève, on peut conjec-
turer que dans les familles laborieuses l'aisance est assez répandue pour que l'enfance y
soit entourée de soins. Il suffit, au contraire, pour élever la moyenne de la vie, qu'une
classe riche et privilégiée ait les moyens de reculer les bornes ordinaires de l'existence.
(1) Le dernier recensement de 1842 donne une proportion un peu moins favorable. Le
rapport des naissances est de 1 à 33, et celui des morts de 1 à 39 7/10 : il y a dans ces
chiffres un symptôme de malaise qu'il est bon de constater en passant.
(2) Le calcul a été établi d'après les tableaux officiels publiés par la préfecture, et qui
s'arrêtent malheureusement à l'année 1856. On a choisi l'année 1829 de préférence aux
suivantes, pendant lesquelles l'équilibre a été dérangé par des perturbations accidentelles,
comme la révolution de 1850 et le choléra. Tout me porte à croire que de semblables
calculs, appliqués à une série d'années, ne donneraient pas de variations sensibles. Or,
en 1829, il est mort à Paris 25,524 personnes de tout âge, depuis une semaine jusqu'à
100 ans : le total de leurs âges produit 860,470 années, chiffre qui, divisé par celui des
décès, donne en moyenne, par tête, un peu moins de 54 ans.
SUR LES ÉCONOMISTES. 751
A Londres, en 178 ans. la mortalité est diminuée de : un tiers.
A Cambridge, 10 ans, — deux cinquièmes.
A Norfolk, 10 ans, — un cinquième.
A Manchester, 64 ans, — trois cinquièmes.
A Birmingham, 10 ans, — deux cinquièmes.
A Liverpool, 38 ans, — moitié.
A Portsmoulh, 1 1 ans, — un tiers.
A Berlin, 72 ans, — un quart.
A Rome, 65 ans, — moitié.
A Amsterdam, 64 ans, — un sixième.
A Pétersbourg, 40 ans, — deux tiers.
A Vienne, 80 ans, — un quart.
A Stockholm, 67 ans, — un tiers.
Cette prolongation générale de la vie annonce que les sociétés européennes,
prises collectivement, s'enrichissent et se fortifient. Ce point de vue offre un spec-
tacle qu'il est impossible de considérer sans un mouvement de satisfaction et d'or-
gueil. Mais plaçons-nous au point de vue opposé. Est-ce moins certain que presque
partout on souffre d'une sombre inquiétude, d'un encombrement maladif; que,
chez les deux peuples les plus fiers de leur civilisation, une foule d'hommes sont
replongés par la misère dans une sorte de sauvagerie? Je ne déroulerai pas le
sinistre inventaire du paupérisme : on me répondrait que les couleurs du tableau
sont exagérées, que les chiffres relatifs au nombre des pauvres sont arbitraires. Il
y a un autre moyen de vérifier jusqu'à quel point les classes populaires participent
aux acquisitions communes. A en juger par les états du recensement en France,
il serait permis de douter que notre pays eût augmenté sa puissance guerrière en
proportion du nombre de ses habitants. La moitié des jeunes gens qui sont ap-
pelés pour la conscription doivent être réformés pour défaut de taille, pour fai-
blesse de constitution ou pour infirmités. Une vingtaine de départements, en tête
desquels se trouvent la Dordogne, la Lozère, la Seine-Inférieure, ne parviennent
que très-difficilement à compléter leur contingent, de sorte que, dans ces loca-
lités, les chances de libération n'existent pas pour ceux qui ont le malheur d'être
sains et valides. La conséquence de cet affaiblissement de la race française est que
la Prusse, où les non-valeurs ne représentent qu'un cinquième, pourrait, avec ses
quinze millions d'âmes, mettre en ligne autant d'hommes que la France. J'ai
gardé souvenir d'une page étincelante d'esprit, où M. Michelet explique les succès
militaires des Anglais au moyen âge par leur ampleur corporelle et leur pétulance
sanguine, effets d'un régime succulent. Aujourd'hui, que l'orgueilleuse Angleterre
laisse dépérir dans les angoisses de la faim une partie de ses prolétaires, elle vient
d'être obligée d'abaisser le minimum de la taille pour le service de ses années.
Les voyageurs disent qu'il n'est pas rare de rencontrer sur les grands chemins de
l'Irlande une femme avec un enfant qu'elle soutient pendu à sa mamelle, avec un
enfant sur son dos, un enfant qu'elle traîne par la main, deux ou trois autres en-
fants assez grands pour marcher à la suite de leur mère. Voilà sept créatures qui
font nombre dans les recensements, mais qui, certes, n'augmentent pas beaucoup
la puissance nationale. « Quel homme d'état, dit M. Rossi, ne préférerait pas
deux millions de Suisses à six millions d'Irlandais? »
Un autre indice, non moins significatif, est fourni par le nombre toujours crois-
sant des enfants naturels. A mesure qu'une population surabondante s'empare
752 études
des occupations lucratives, et qu'il devient plus difficile de gagner sa vie, le
nombre des mariages diminue. Par une conséquence nécessaire, celui des enfants
nés hors mariage augmente. Sous l'administration de Necker, on évaluait au 47e
la proportion des naissances illégitimes. On en compte 1 sur 13 aujourd'hui, ce
qui peut faire supposer que plus de deux millions et demi de Français sont en-
tachés de bâtardise. Dans ce nombre, il y en a un million qui ont été élevés,
ou qui vivent encore aux dépens de la charité publique, en qualité d'enfants
trouvés.
Ce contraste d'une élévation constante de la durée de la vie chez tous les peu-
ples avec les plaies saignantes de la misère n'admet qu'une seule explication. Il
faut conclure que les nombres moyens, expressions des faits généraux, sont élevés
par un bien-être exceptionnel dans les classes bourgeoises, bien-être assez marqué
pour compenser la dépression du prolétariat.
Ne craignons pas de dévoiler la vérité, si triste qu'elle soit. Suivons, dans ses
investigations à Mulhouse, un observateur des plus judicieux et des plus dévoués,
M. le docteur Villermé (1). En estimant, par la probabilité de l'existence, l'énorme
disproportion qui existe entre le sort du riche et celui du pauvre, nous allons
résoudre cette contradiction que nous avons trouvée dans les apparences de la
prospérité et les symptômes de la misère. A Mulhouse, la vie probable, pour la
ville, prise dans son ensemble, est de 7 ans et 6 mois; mais les probabilités varient
beaucoup suivant les conditions. Un enfant naît dans la classe la plus misérable,
celle des fileurs, attachés, corps et âme, à une mécanique assourdissante. Quelle
est, pour cet enfant, la chance de vie? Un an et trois mois ! Pour le fils du simple
tisserand, dont le salaire est un peu plus élevé, la chance est de deux mois de
plus. Dans les classes ouvrières comme partout, il y a une aristocratie : ce sont les
contre-maîtres, et cette élite des ateliers, dont la main doit être guidée par l'in-
telligence; ceux-ci peuvent espérer de conserver leurs enfants â ans et 6 mois.
Les graveurs et les dessinateurs sont déjà des artistes : pour ceux qui naîtront
dans ce groupe, une existence de 5 ans et 1 mois est probable. Laissons les vas-
saux de la fabrique. Observons les artisans libres, qui ont souvent le privilège de
travailler au grand air : avec les journaliers, les manœuvres, la probabilité atteint
déjà 9 ans et A mois. Les tailleurs n'ont pas à lutter contre la concurrence de la
mécanique, et le nécessaire ne leur manque pas s'ils sont adroits et laborieux.
Aussi, dans ce groupe, peut-on prédire au nouveau-né une vie de 12 ans. En
remontant l'échelle des probabilités, je m'arrête à un chiffre déjà satisfaisant,
20 ans et 9 mois. A qui cette existence est-elle promise? Aux enfants des domesti-
ques, qui participent à l'aisance des maîtres. Ceux-ci, lorsqu'ils sont manufactu-
riers, fabricants, spéculateurs, marchands d'étoffes, vivent dans l'abondance sans
doute, mais ils ont à supporter le poids de la guerre industrielle. La poursuite
des chalands, la perspective de la fin de mois, assombrissent leur existence, et ils
ne peuvent compter que sur 28 ans et 2 mois. Bien plus heureux sont les bouti-
quiers voués au détail (2), dont l'ambiiion ne s'étend pas au delà du coin de rue.
A l'épicier, le destin réserve 32 ans; au cabarelier, au bonnetier et autre petit
(1) Le rapport de M. Villermé est imprimé dans le tome II des Mémoires de l'Acadé-
mie des sciences morales, 2e série.
(2) Cette observation est suggérée par les tables de la mortalité de Mulhouse; mais je
ne crois pas qu'elle soit applicable au petit commerce des grandes villes.
SUR LES ÉCONOMISTES. 755
bourgeois, 42 ans et plus. Abordons enfin les classes favorisées, les propriétaires,
les rentiers, dont l'unique travail est d'avoir soin d'eux-mêmes, et de conserver
leurs revenus. Dans ces familles bien assises, l'âge probable de la mort sera
67 ans et demi ! A présent , que l'on rapproche les chiffres trouvés aux deux
extrémités de l'échelle. Vie probable pour les pauvres habitants de Mulhouse :
15 mois ; vie probable pour les plus riches : 810 mois, c'est-à-dire une durée cin-
quante-quatre fois plus longue (1). N'est-ce pas un beau privilège que la richesse?
11 est à croire que les mêmes rapports existent, à peu de chose près, dans les
grands foyers d'industrie. On conçoit, d'après cet exemple, comment les nations
de l'Europe moderne ont pu présenter le contraste d'une prodigieuse accumulation
de capital avec une extrême misère. On conçoit comment elles ont pu augmenter
numériquement sans se fortifier en réalité, comment les statistiques générales
appliquées à l'ensemble d'un peuple ont pu donner des résultats favorables en
apparence, mais bien loin de la vérité, en ce qui concerne les classes inférieures (2).
Il n'est donc pas téméraire de répéter que, si l'Europe s'enrichit, les biens s'y
distribuent avec une inégalité choquante et dangereuse pour l'avenir. En ce sens,
il est vrai de dire que les peuples européens souffrent d'un excès de population, et
que les sinistres visions de Malthus y sont devenues des réalités.
Lorsqu'il y a encombrement chez un peuple, et que les bras offerts au travail
se multiplient dans une proportion supérieure à celle des subsistances, comment
peut-on rétablir l'équilibre? Le vulgaire n'hésite pas à cette question. Il lui semble
naturel et facile de transplanter sous un autre ciel la population excédante. Il y
a même beaucoup d'esprits forts qui regardent les fléaux destructeurs comme des
remèdes nécessaires. Malthus a consacré plusieurs chapitres à la réfutation de ces
préjugés : il a démontré que les émigrations, la guerre, les épidémies, les disettes,
n'ont qu'un effet momentané sur le développement des populations.
L'émigration, dans la haute antiquité, pouvait être un obstacle à la multiplica-
tion trop rapide de l'espèce. Une foule compacte se portait vers une terre déjà
féconde, se jetait de tout son poids sur les anciens habitants, et les écrasait sans
pitié pour prendre leur place. La civilisation chrétienne a condamné ces atrocités.
L'émigration des modernes ne peut être que la mise en culture d'une terre loin-
taine et inoccupée. Or, les ressources d'une terre vierge ne se développant qu'avec
lenteur, le départ des premiers colons ne laisse dans les rangs de la métropole
qu'un vide imperceptible. Les grandes colonies n'ont jamais dû leur accroissement
(1) M. Villermé atténue ce qu'il y a d'affligeant dans ce tableau en signalant diverses
causes possibles d'erreur. Quelques détails inexacts ne modifieraient pas essentiellement
les faits généraux. On dit, par exemple, que les individus désignés comme rentiers ou pro-
priétaires ne sont pas tous nés avec cette qualité, que ce sont le plus souvent des négociants
ou des industriels retirés des affaires, après avoir passé par toutes les crises de l'existence,
et qu'il n'est pas étonnant que dans ce petit groupe la vie se prolonge jusqu'à soixante-
sept ans. D'accord ; mais, si l'on cesse de faire une classe à part de ces propriétaires, il
faut les ramener dans la classe des négociants, et alors la moyenne de la vie, pour ces
derniers, sera considérablement augmentée.
(2) Ainsi, dans le calcul fait pour Paris, 300 vieillards septuagénaires représentent un
aussi grand nombre d'années vécues que les 9,000 enfants qui meurent annuellement dans
cette ville avant l'âge de dix ans. Un très-petit nombre de privilégiés, arrivant à cette vie
aisée que donne la richesse, modifient essentiellement les résultats apparents des tables
de population.
754 ÉTUDES
qu'à la procréation locale, et non pas à l'arrivée des étrangers. Il a fallu l'ardeur
du prosélytisme religieux , pour que 21,000 puritains quittassent l'Angleterre, de
4 626 à 1610, avec un capital suffisant pour les avances d'une grande colonisation.
Ce premier noyau a fourni une nation qui dépasse aujourd'hui 17 millions d'âmes.
Il n'y a pas à dire que cette population s'est grossie par l'affluence des étrangers.
On affirmait, il y a trente ans, que les nouveaux venus n'avaient jamais dépassé
S, 000 par année, et que ce nombre restait inférieur peut-être à celui des Améri-
cains qui quittent annuellement leur patrie. L'émigration est devenue plus active
par la suite. L'Angleterre seule a envoyé, en 1832, environ 57,000 âmes. En sup-
posant que ce mouvement se fût continué, il n'eût pas exercé une influence déci-
sive sur l'accroissement de la nation américaine.
Si un gouvernement entreprenait d'exporter sur une grande échelle l'excédant
de sa population , il se ruinerait en frais de transport et en avances à faire aux
colons jusqu'au jour d'une récolte suffisante. L'émigration ne peut contribuer au
soulagement d'un pays que d'une manière indirecte : ce n'est pas en enlevant le
superflu de la population, mais en créant à l'extérieur des consommateurs qui
occupent l'industrie de la métropole, et lui offrent en retour les richesses d'une
terre nouvelle.
Les calamités qui dévorent les hommes, la peste, la famine, la guerre, ne déran-
gent pas pour longtemps le niveau habituel d'une population. Une guerre de dé-
prédation, qui ruine les moyens de subsistance, comme les razzias que nos soldats
font en Afrique, peut anéantir une race; mais, quand la somme des aliments n'a
pas été amoindrie, il en résulte pour les survivants une abondance momentanée
qui semble provoquer une fécondité exceptionnelle. Il est même à remarquer que
les nations où la vie humaine est le plus prodiguée, celles où la guerre est un
état permanent et un moyen d'existence, sont ordinairement très-nombreuses. Les
anciens s'étonnaient de l'immense quantité de guerriers que les Scythes, les Ger-
mains, les Scandinaves, sacrifiaient sur les champs de bataille. Les contrées où
campaient ces peuples leur apparaissaient comme d'immenses fabriques d'êtres
humains, offîcinœ gentium. Il est probable que les législateurs religieux de ces
barbares avaient considéré la guerre comme un remède au développement excessif
des populations , tandis que la nécessité de remplacer sans cesse les guerriers
détruits devenait au contraire une incitation continuelle au mariage. Aucun frein
n'était opposé à la passion, aucune limite à la fécondité. Si cette marchandise
parfois si précieuse et si souvent avilie qu'on appelle l'homme était sans cesse de-
mandée, la production en dépassait toujours la consommation, quelque effroyable
qu'elle fût. Il y a une triste vérité au fond de cette cynique exclamation du grand
Condé après la glorieuse boucherie de Senef : « Une nuit de Paris réparera cela. »
Une famine causée par une succession d'années mauvaises est ordinairement
suivie par une période fertile. On a remarqué également qu'après une épidémie
arrive presque toujours une époque de grande salubrité. Les constitutions débiles
sont enlevées : il y a plus d'aisance au sein des familles, plus de phice à prendre
dans le monde. Si le fléau a momentanément abaissé les besoins de la consomma-
tion au-dessous du niveau des subsistances, une sorte de rajeunissement se mani-
feste; le chiffre des décès diminue, tandis que de nombreux mariages élèvent le
chiffre des naissances. En peu de temps les rangs éclaircis se sont reformés, les
traces visibles du fléau ont disparu. La population excessive avait déterminé une
épidémie : à son tour, l'épidémie va ramener uu nouvel excès de population. Plié-
SUR LES ÉCONOMISTES. 755
nomène assez triste pour l'espèce humaine et prouvé par l'histoire de toutes les
grandes calamités ! Il a reçu chez nous une confirmation récente. Pendant les an-
nées qui suivirent le choléra, on a constaté à Paris mille mariages environ de plus
qu'à l'ordinaire, c'est-à-dire une augmentation moyenne d'un septième, et le
nombre des naissances a dépassé celui des décès de manière à réparer les pertes
en huit ans.
Je dois constater en outre, comme un indice irrécusable des progrès de la civi-
lisation, que les fléaux dévastateurs deviendront plus rares de jour en jour dans
les régions occidentales. Le commerce a établi entre les peuples une solidarité
qui diminue les chances de guerre. Les travaux d'assainissement, les précautions
hygiéniques, préviennent ou du moins atténuent la malignité des épidémies. Avec
la diversité des aliments, qui ne peuvent jamais manquer tous à la fois, avec
l'abondance du capital et la facilité des transports qui ouvrent tous les marchés
du globe, il n'y a plus à craindre ces famines complètes qui dépeuplent un pays.
S'il est vrai que les hommes croissent toujours en nombre beaucoup plus rapi-
dement que les aliments ne peuvent augmenter en quantité, la misère sera donc
le sort inévitable du plus grand nombre des hommes? Faut-il s'y résigner comme
à un mal incurable? Interrogez Malthus : il vous répondra qu'il ne connaît qu'un
remède. C'est la vertu qu'il appelle la contrainte inorale, c'est-à-dire la résistance
aux entraînements d'un sexe pour l'autre, les mariages tardifs et prudents; et,
comme la surabondance de population n'est préjudiciable qu'aux pauvres, c'est à
ceux ci qu'il s'adresse spécialement. Le peuple, dit-il en vingt passages, doit s'en-
visager lui-même comme la cause principale de ses souffrances. Aucune puissance
humaine ne peut améliorer sa destinée; il n'y a qu'un moyen d'y parvenir : c'est
de persuader aux ouvriers de s'abstenir du mariage et des douceurs de la famille,
de ne mettre au monde des enfants qu'autant qu'ils auront la certitude de pouvoir
les nourrir. Ainsi, ce n'est pas assez des jouissances matérielles qui sont l'apanage
du riche; Malthus vient réclamer en leur nom un nouveau privilège, les émotions
de la paternité. On dispute au malheureux la seule illusion qui puisse tromper ses
souffrances : on le claquemure dans sa chaumière ou dans sa mansarde en inter-
ceptant le rayon de bonheur qui y. pénètre parfois, cette fugitive ivresse que, dans
le langage populaire, on appelle le seul plaisir des pauvres gens. Non, Malthus
n'a pu dire vrai; il n'est pas possible que la pauvreté soit un délit aux yeux de la
Providence. S'il n'y avait d'autres préservatifs contre la famine que d'éteindre
l'instinct de la reproduction chez tous ceux qui ont le malheur d'être pauvres, il
faudrait désespérer des sociétés humaines.
Le conseil du philosophe anglais a un premier tort, celui d'être inutile, parce
qu'il s'adresse précisément à la multitude qui ne peut pas le comprendre. Malthus
lui-môme l'a reconnu avec la franchise qui éclate dans toules les pages de son
livre. Après avoir dépeint le bonheur d'un état social où la contrainte morale serait
généralement observée, il ajoute découragé : « Je ne crois pas que, parmi mes
lecteurs, il s'en trouve beaucoup qui se livrent moins que moi à l'espoir de voir
les hommes changer généralement de conduite à cet égard, s L'observation de la
continence dans le célibat ou dans le mariage est une vertu trop au-dessus des
instincts vulgaires de l'humanité. Le triomphe sur les sens est si laborieux, qu'il
semble ne pouvoir être obtenu sans le secours de l'exaltation religieuse. Voilà
donc la vertu que vous prêchez à la foule, trop ignorante pour lire vos livres,
trop démoralisée pour apprécier vos avis, trop exténuée pour se résister à elle*
756 ÉTUDES
même! Autant vaudrait conseiller la santé à des malades, la raison à des insensés.
Dans l'introduction où M. Rossi essaie d'atténuer avec son habileté merveilleuse
les sentences de Malthus, l'unique soulagement qu'il présente aux indigents se
réduit à leur recommander « un travail incessant, l'esprit d'ordre et d'économie,
une prudence inébranlable, une haute moralité. «Cette conclusion n'appelle-t-elle
pas une variante au mot de Figaro? et, au luxe de vertus qu'on exige du pauvre,
n'est-on pas tenté de demander combien de millionnaires seraient dignes d'en-
dosser la casaque du mendiant?
Admettons que les classes inférieures soient capables de comprendre et de pra-
tiquer les préceptes de Malthus. Sait-on combien le nombre des mariages serait
réduit, si tous ceux qui n'ont pas la perspective de pouvoir suffire à l'entretien
d'une famille s'abstenaient de prendre femme? Que l'on décompose les éléments
d'une société, et on sera épouvanté du petit nombre d'individus qui y trouvent
sécurité pour l'avenir (1). En réalité, elle n'existe que pour ceux qui ont un capi-
tal transmissible. Les journaliers employés aux travaux de la campagne forment
à peu près la moitié de la population mâle, soit 50 pour 100. Les ouvriers en bois,
en fer, en cuir, en étoffes, en pierres, en comprennent environ 20 pour 100. Dans
le sexe féminin, la proportion des personnes qui vivent au jour le jour de leur
travail est au moins égale. Un dixième peut-être serait à ajouter pour les domes-
tiques, les invalides, les mendiants, les repris de justice. Dans ces diverses caté-
gories, qui comprennent quatre cinquièmes de la nation, combien compterait-on
d'individus assez riches de leurs économies pour entrer en ménage sans impru-
dence? Ces millions d'ouvriers qui vivent tant bien que mal aujourd'hui, savent-ils
si demain un caprice de mode, une révolution industrielle ne les laissera pas sans
ouvrage, si la concurrence ne réduira pas leurs salaires, si une infirmité ne les
éloignera pas de l'atelier? Dans les idées de Malthus, ils seraient bien coupables
d'entrer en ménage avec une telle incertitude de pouvoir préserver de la misère
les enfants qu'ils mettraient au monde. J'ai eu occasion de constater, par l'éléva-
tion du terme de la vie moyenne à Paris, que cette ville, prise dans son ensemble,
est dans une prospérité exceptionnelle. Néanmoins l'aisance y est répartie d'une
façon si inégale, que plus du tiers des habitants périssent à l'hôpital. Si tous ceux
qui ont cette triste perspective s'abstenaient du mariage, le chiffre des naissances,
diminué d'un tiers, tomberait bien au-dessous de celui des décès, et peu d'années
suffiraient pour transformer eh désert la brillante métropole de la France.
Il règne, je le sais, dans les classes malheureuses, une imprévoyance bien
funeste pour elles; mais cette imprévoyance me semble être une loi providen-
tielle, une condition de durée pour les peuples. Il est peut-être bon qu'il y ait au
fond de chaque société une grande multitude qui suive les impulsions de la
nature, sans trop s'inquiéter du sort des enfants qui viennent au monde. Le nom
de prolétaires donné par les anciens à cette classe d'hommes démontre qu'on
avait compris dès lors leur rôle dans les sociétés. Cette foule vivace est comme
le réservoir destiné à maintenir le niveau de la population. Si elle n'infiltrait pas
sans cesse un sang nouveau dans les autres veines populaires, la vitalité nationale
s'épuiserait. Non-seulement les fruits du prolétariat, les enfants sans nom et sans
lendemain, sont utiles pour remplir les cadres des armées, pour accomplir dans
(1) Ce travail a été fait pour la population parisienne. Voyez la livraison de la Revue
des DeuxÀMonde$ du 15 février 1845.
SUR LES ECONOMISTES* 7 57
les campagnes, dans les ateliers, dans l'intérieur des familles, ces travaux péni-
bles ou répugnants auxquels on se refuse dès qu'on n'y est pas contraint par la
misère ; ils ne sont pas moins nécessaires pour renouveler le sang des classes favo-
risées. C'est un fait incontesté que toutes les aristocraties, même l'aristocratie
bourgeoise, sont impuissantes à se perpétuer, et que, malgré leurs instincts con-
servateurs, elles ne parviennent à se conserver elles-mêmes qu'en se recrutant
sans cesse au sein de la foule déshéritée.
Constatons un fait dans lequel nous avons chance de trouver la solution du
grand problème : le contraste de la décroissance des familles riches et de la mul-
tiplication des familles pauvres. Le fait a d'abord été observé dans les petits états
aristocratiques, où le nombre des patriciens pouvait être exactement connu. A
Venise, on se plaignait, du temps de Bodin, que la noblesse fût réduite à moins de
5,000 tètes. Au commencement du xvme siècle, et quoique beaucoup de noms
nouveaux eussent été inscrits au livre d'or, on n'en comptait plus que 1,500. En
Suède, où 2. .400 écussons étaient suspendus dans la salle des états, il n'y avait
plus, il y a un demi-siècle, que 1,100 familles nobles. Même remarque pour la
Hollande; on cite même une province, celle de Zélande, où il ne reste plus une
seule des familles anciennement inscrites sur les registres de l'ordre équestre. La
pairie anglaise compte très-peu de maisons qui remontent au temps des Tudors.
On a remarqué à Genève que les noms qui ont le plus contribué à l'illustration de
la ville pendant les xve et xvie siècles n'ont plus d'héritiers aujourd'hui. A Berne,
sur 487 familles admises à la bourgeoisie. 579 s'éteignirent en deux cents ans.
Le fait paraissait naturel pour les époques où l'aristocratie se prodiguait sur
les champs de bataille, mais il se continue depuis la paix et peut-être d'une ma-
nière plus marquée encore. Alison, l'un des derniers réfutateurs de Malthus,
remarque qu'en Angleterre, « au milieu d'un accroissement général de population,
une seule classe est slationnaire, sinon rétrograde, celle dans laquelle se recru-
tent la chambre des pairs et la chambre des communes, a Enfin, pour citer un
nom grave qui m'eût dispensé de multiplier les autorités, M. Hippolyte Passy (1)
a établi qu'à Paris même, et sous le règne de celte égalité bourgeoise que nos
mœurs semblent consacrer, la reproduction de la classe riche serait compromise,
si elle ne se régénérait sans cesse par des alliances avec des parvenus. <c En réu-
nissant, dit-il, les quatre arrondissements qui renferment les familles les plus
opulentes, ou ne trouve que 1.97 naissances par mariage... Les quatre arrondisse-
ments où réside la partie la plus pauvre de la population en ont au contraire 2.86,
et entre les deux arrondissements placés aux extrémités de l'échelle, le 2e et le
12e, la différence est de 1.87 à 5.24, ou plus de 75 pour 100. » S'il était possible
de pousser l'analyse des éléments sociaux jusqu'à la dernière précision, on décou-
vrirait, j'en suis certain, que, dans ia classe opulente, la vertu reproductive est
presque éteinte ; que, dans la classe simplement riche, la fécondité est un peu pins
grande sans être suffisante pour perpétuer la société; qu'enfin, d ans cette région
moyenue où règne une honnête aisance, le nombre des naissances reste dans les
limites qui seraient convenables pour perpétuer la population sans embarras pour
la société.
Expliquera-l-on ces résultats par la multitude de ces mariages d'intérêt qui accou-
(1) Dans un remarquable travail inséré aux Mémoire* de V Académie des Sciences mo-
rales et politiques, 2e série, tome Ier.
7158 ÉTUDES
plent souvent la jeune fille au vieillard, ou bien par le rachitisme des enfants nés
de ces unions sans amour, par les conséquences de la vie factice des riches? L'ac-
tion de ces causes accidentelles est amplement compensée par les soins que la
fortune procure. Le rapide épuisement des familles privilégiées a pour raison
deux fails : un fait moral, la vanité égoïste des riches qui ne veulent pas déchoir;
un fait physiologique, l'affaiblissement de la fécondité dans les espèces animales
ou végétales à mesure que leur organisme se perfectionne.
S'il était vrai, comme le dit Malthus, que la population augmente et décroît
nécessairement en proportion de l'aisance des parents, il devrait arriver que les
classes où règne l'abondance seraient nécessairement les plus fécondes. C'est pré-
cisément le contraire qu'on observe. La contrainte si vainement recommandée à
la foule dégradée agit naturellement dans les classes ascendantes. Chez celles-ci,
l'égoïsme prudent, l'instinct calculateur intervient jusque dans les plus mysté-
rieuses sollicitations de la nature. Pourquoi le riche bourgeois qui pourrait ali-
menter dix enfants n'en désire-t-il que deux? C'est qu'il veut les établir, les éle-
ver dans l'échelle sociale au-dessus de lui-même.
La nutrition excessive de ceux qui occupent les positions culminantes n'est pas
sans influence, je le répète, sur les phénomènes de la procréation. Admirons la
Providence, qui a voulu que les êtres dont l'existence est le plus menacée eussent
des chances plus nombreuses de se reproduire. Les plantes cultivées se multi-
plient beaucoup moins que dans l'état sauvage; à mesure que l'art du jardinier
augmente leur beauté ou leur saveur, elles perdent de leur fécondité : on donne
ordinairement moins d'engrais à celles dont on veut conserver la semence. De
même dans le règne animal : la vertu prolifique est d'autant moins grande que
l'organisation est plus compliquée. On sait dans les fermes qu'il faut amaigrir les
sujets destinés à la reproduction. Les races perfectionnées par l'état domestique
se propagent avec moins de rapidité; rendues à l'état sauvage, elles retrouvent
leur fécondité naturelle en perdant leurs qualités d'emprunt. L'observation en a
été faite en Amérique, où les chiens, les porcs, les bêtes à cornes, importés
d'Europe et laissés en liberté, se sont multipliés d'une manière prodigieuse. L'es-
pèce humaine ne fait pas exception à cette loi physiologique. Une nourriture trop
succulente prédispose à la stérilité. Chez l'homme de la civilisation, le foyer de
l'intelligence ne ^'enflamme qu'aux dépens de l'ardeur sensuelle ; l'esprit dévore
la chair. On peut résumer ces faits remarquables en disant que tous les êtres de
la création perdent en quantité en proportion de ce qu'ils gagnent en qualité.
Celte théorie, très-ingénieusement développée dans une revue anglaise par M. Dou-
bleday, de Newcastle-on-ïyne, ne tranche pas, comme ce savant le suppose, toutes
les difficultés soulevées par Malthus; mais elle est à coup sûr un des éléments de
la solution.
Quand les échos de Malthus répéteront : « Les classes inférieures sont miséra-
bles, parce qu'elles mettent au monde beaucoup d'enfants, » retournons la for-
mule, et, prenant l'ellét pour la cause, répondons : Elles n'ont trop d'enfants que
parce qu'elles sont pauvres et démoralisées par la pauvreté. Veut-on arrêter le dé-
bordement de la population, que d'intelligentes réformes élèvent le prolétariat,
pour le rapprocher autant que possible du niveau de la bourgeoisie. Améliorer
physiquement et moralement les classes inférieures, c'est réduire en nombre les
habitants d'un pays et les augmenter en valeur, c'est résoudre le grand problème.
On pourrait conclure de la théorie de Malthus que deux territoires de même
SUR LES ECONOMISTES. 759
étendue, cloués d'une égale fécondité naturelle, et avec un même capital disponi-
ble, doivent nécessairement fournir un même nombre d'habitants. Ce serait une
erreur. Le chiffre de !a population sera réglé de part et d'autre par le régime habi-
tuel de chaque contrée. Supposez que dans l'un de ces pays la basse classe ait con-
tracté l'habitude d'une nourriture forte et abondante, mais d'une production dis-
pendieuse, et que dans l'autre pays au contraire on se contente d'une maigre pitance
obtenue à peu de frais, il est bien évident que les ressources de ce dernier pays
pourront être partagées entre un bien plus grand nombre de bouches, et provoquer
une population infiniment plus considérable.
Mais observons à quels résultats doivent aboutir ces régimes si différents. D'un
côté, une race forte, richement constituée, avec de grands appétits, mais pourvue
d'une vitalité proportionnée à l'énergie de ses besoins, douée de cette activité de
corps et d'esprit que donne la vigueur musculaire ; de l'autre côté, une fourmilière
d'hommes chétifs et timides, sans émulation, parce que leurs besoins sont bornés
au strict nécessaire. Dans la race énergique, chacun sentira, en évaluant ses pro-
pres besoins, que l'éducation d'un homme est dispendieuse; on craindra d'infliger
aux familles d'insupportables privations en les augmentant outre mesure : assez
forte pour résister à la passion, celte race observera par égoïsme, sinon par vertu,
la continence si chère à Malthus. La population augmentera moins rapidement que
les ressources; tous les produits ne seront pas consommés, et l'excédant consti-
tuera une réserve, un capital disponible, gage de la puissance nationale. Le tableau
que je trace représente assez fidèlement ce qui se passe aujourd'hui dans les classes
moyennes de l'Angleterre et de la France.
Dans celte autre contrée où l'unique ambition est de ne pas mourir de faim,
comment le sentiment de la prévoyance pourrait-il se développer? L'homme qui a
toujours vécu dans les privations et la misère, qui ne s'est jamais élevé à l'idée
d'une autre existence, ne craint pas de mettre au monde des enfants destinés à
végéter comme lui. Par la multitude et la fécondité désordonnée des mariages, les
pauvres ne cessent d'irriter la concurrence qu'ils se font entre eux dans l'offre du
travail. A mesure que le taux des salaires s'abaisse et que la ration alimentaire de
chacun diminue, le sang national s'appauvrit : de l'affaiblissement physique à la
dégradation morale, la transition est une fatalité inévitable. Alors le respect de
soi-même disparaît; on ne cherche plus dans l'union des sexes qu'une ivresse mo-
mentanée; une procréation bestiale couvre le sol d'une multitude de créatures
destinées à périr prématurément. Tel est le spectacle que donnent en Orient la
Chine et l'Inde. L'Europe a son Irlande, et j'ajouterai que, grâce à la rivalité indus-
trielle qui agite le siècle, il n'est plus de nation européenne qui n'ait aujourd'hui
une Irlande dans son sein.
Dans le contraste des deux tableaux que je viens de présenter réside tout le mys-
tère de la population. C'est ainsi qu'on rentre dans la théorie de Godwin, qui
rejetait sur le vice des institutions presque toutes les misères sociales. Il ne faut
pas dissimuler que, si le bonheur matériel d'un peuple dépend surtout du parfait
équilibre entre la population et les subsistances, le maintien de cet équilibre dé-
pend en grande partie de la sagesse des lois et de l'habileté pratiqué des adminis-
trateurs.
Le fameux axiome de Malthus sur l'accroissement limité des subsistances en op-
position avec la force illimitée de la procréation humaine a cessé d'être un épou-
vantail pour les esprits sensés. Sans admettre les calculs puérils qu'on a faits
760 ÉTUDES
récemment pour démontrer que les trois royaumes britanniques pourraient ali-
menter 129 millions d'habitants, il est présumable que les dernières limites des
forces productives de la terre ne sont pas exactement connues, et qu'il n'est peut-
être pas une contrée dont la fertilité ne puisse être augmentée. D'ailleurs, pourquoi
rester toujours dans cette supposition que chaque peuple ne peut obtenir sa nour-
riture que de son propre sol? On a souvent répété que les petits états, comme les
villes libres d'Allemagne et la Hollande, devaient seuls compter sur les importations
pour leur subsistance; que le superflu de tous les pays à céréales ne suffirait pas
pour conjurer les horreurs de la disette dans une grande nation; que les plus
fortes importations en France n'ont jamais représenté que la consommation de
quelques jours, qu'en supposant même que les provisions existassent dans les ma-
gasins étrangers, il n'y aurait pas assez de vaisseaux disponibles en Europe pour
les transporter. Ces arguments qu'on répète encore par habitude ne sont plus ad-
missibles aujourd'hui. Les moyens de transport sont multipliés a l'infini par les
chemins de fer et la navigation à la vapeur. Quant aux ressources des marchés
étrangers, elles augmenteraient indéfiniment, si le principe de la liberté du com-
merce était généralement admis. Alors seulement, les pays à blé, pouvant compter
sur des demandes considérables et régulières, élargiraient assez leurs cultures
pour les proportionner à tous les besoins. L'expérience que l'Angleterre se prépare
à risquer répondra d'une manière décisive à ce genre d'objections.
Il faut sans doute que le pauvre puisse vivre à bas prix, mais il faut que ce soit
par l'effet de l'abondance du marché, et non pas par un affaiblissement du régime,
par l'usage d'un vil aliment. L'introduction de la pomme de terre en Irlande n'a
pas eu seulement pour effet d'encourager la procréation. Le salaire de l'ouvrier,
au lieu de s'y régler, comme en Angleterre, sur le prix du froment, a suivi celui de
la pomme de terre, c'est-à-dire qu'il s'est abaissé au niveau de la denrée la plus
vile. Les pays accoutumés à un régime solide ont, dans les mauvaises années, la
ressource d'une alimentation inférieure. Il n'en est plus de même en Irlande : il
n'y reste aucun moyen de se garantir de la famine, quand la récolte de la pomme
de terre vient à y manquer.
Il est à remarquer qu'en ce qui concerne la population, l'intérêt des capitalistes
est directement opposé à celui des pauvres. L'entassement des ouvriers affamés au-
tour des manufactures accélère la fortune des entrepreneurs. Que les hommes
d'état méditent ces graves paroles, écrites par M. Rossi dans son introduction :
« Les habiles savent que plus il y a de travailleurs, plus les salaires sont bas et
les profits élevés.... Vous voudriez que le père de famille, au lieu de cinq ou six
enfants, ne nous en présentât que deux ou trois? Mais il nous faudrait alors haus-
ser le salaire des jeunes travailleurs, et plus tard celui des adultes; et, si nous
ne voulons pas voir diminuer le nombre de nos acheteurs, où trouverons-nous cet
accroissement de salaires, si ce n'est dans une baisse relative de nos profils? Nous"
pouvons aujourd'hui gagner un million en dix ans; il nous faudrait, dans votre
système, la vie d'un homme pour atteindre au même résultat. Laissez, laissez les
travailleurs se multiplier; c'est le seul moyen de rendre les capitalistes maîtres
du marché. » L'excitant le plus énergique à la population est l'emploi des enfants
dans les manufactures. La certitude d'exploiler ces petits malheureux à l'âge où
ils auraient besoin au contraire d'une tendresse attentive détermine une affligeante
fécondité. Mallhus a remarqué que dans les villes manufacturières de l'Ecosse les
ouvriers se mariaient fort jeunes, et que chaque ménage comptait en moyenne
S3K LES ECONOMISTES* 76 j
six enfants. Cette coupable spéculation a été la principale cause de i'encombre-
ment dont tous les pays se plaignent. C'est la pullulation de la plus basse classe
industrielle qui grossit constamment les chiffres dans les tableaux de recense-
ment. On distingue en France 33 départements voués particulièrement à l'indus-
trie, et 53 qui s'enrichissent par la culture des céréales et de la vigne : la moyenne
d'accroissement, qui, de 1801 à 1836, a été d'environ 22 pour cent, est dépassée
par les départements industriels moins 3; les départements agricoles, à l'excep-
tion de 8, sont restés au-dessous de la moyenne. En Angleterre, l'accroissement
a eu lieu, depuis le commencement du siècle jusqu'en 1831, dans la proportion
de 26 pour cent dans les comtés voués à la culture, et de près de 50 pour cent
dans les districts manufacturiers. La Belgique est aux expédients pour nourrir les
ouvriers que la surexcitation industrielle a enfantés. L'Allemagne déverse chaque
année 20,000 émigrants en Amérique et en Russie, sans compter les mercenaires
qui s'insinuent dans tous les ateliers des grandes villes européennes.
L'assainissement des localités est encore une garantie contre la surabondance
d'une population chétive. De toutes les mesures imaginées dans l'intérêt du pau-
vre, la plus propre à le relever de sa dégradation est celle dont le vénérable lord
Ashley a pris l'initiative. Il est démontré, par l'expérience faite à Londres, qu'avec
ce qu'il en coûte à l'ouvrier pour louer à la nuit un ignoble grabat dans une
chambre infecte, il pourrait obtenir un logement sain et décent dans de vastes bâ-
timents appropriés aux modestes besoins des classes nécessiteuses. On parviendrait,
en distribuant bien de pareilles habitations, à diminuer l'entassement des ouvriers
autour des grandes manufactures, qui deviennent trop souvent des foyers de pro-
stitution et de misère.
Un des premiers devoirs de l'administration serait d'observer avec une atten-
tion vigilante le niveau des salaires. L'enchérissement nominal de la main-d'œuvre
peut n'être qu'un leurre pour les ouvriers. Il serait bon de constater de temps
en temps le pouvoir réel des salaires, c'est-à-dire la somme des objets de néces-
sité première que peut fournir le gain quotidien du travailleur. Sans intervenir di-
rectement dans les opérations particulières de l'industrie, il y a pour un gouver-
nement vigoureux des moyens légitimes d'assurer au travail une rémunération
équitable, soit qu'on provoque la demande des bras par une impulsion communi-
quée à certaius travaux, soit qu'on augmente la puissance du salaire, en faisant
baisser le prix des subsistances par les perfectionnements de l'agriculture (1). Je
n'étendrai pas cet aperçu. En ce qui concerne le régime des classes ouvrières, la
théorie ne peut donner que de vagues conseils. Chaque difficulté exige une solu-
tion, chaque souffrance un remède. Le succès dépend au jour le jour de la perspica-
cité, du tact, de l'énergie de celui qui tient en main les affaires. L'important était
de protester contre celte désolante conviction propagée parMalthus parmi les hommes
d'état de cette époque, qu'il est à peu près inutile de s'occuper de la mulîitude
par deux raisons: la première, qu'il est impossible d'amé.iorer les conditions du
(1) Avant l'impulsion donnée à l'agriculture par* les économistes français, le prix du blé
était beaucoup plus é'evé qu'aujourd'hui, relativement à la valeur réelle de l'argent. Je
trouve que le prix moyen du selier de Paris fut, de 167 4 à 16>ô inclusivement, de
26 livres 6 sols 5 deniers, somme qui représente à peu près 72 francs de nos jours. Or
pour 72 francs, on aurait aujourd'hui près de quatre hectolitres lie blé. environ deux,
seliers et demi : la diminution réelle est de trois cinquièmes. Le simple énoncé de ce
résultat est le plus bel éloge qu'où puisse faire des économistes de l'école primitive.
762 ÉTUDES
travail; la seconde, que, si l'on y parvenait momentanément, le bien-être général
n'aurait d'autre résultat que de ramener la misère, en provoquant aussitôt une
nouvelle surabondance de population.
On comprendra, d'après l'exposé qui vient d'être fait, qu'une simple thèse éco-
nomique ait mis aux prises des intérêts passionnés. Ce problème de la population
dans ses rapports avec la subsistance résume en effet l'art du gouvernement : tous
les actes de l'administration viennent y aboutir. Malgré les critiques qu'on a pu
faire du système de >3althus, malgré les justes protestations qu'il a provoquées,
son livre restera comme un des traités élémentaires de la science économique. Il
faut donc savoir gré à l'intelligent éditeur de l'avoir compris dans la collection-
qu'il poursuit avec succès (1). La lumineuse introduction de M. Rossi, la notice
sur la vie de l'auteur, par M. Ch. Comte, portrait tracé pour l'Institut, et qui se
ressent un peu trop de l'impassibilité académique; les notes sobres et pourtant
concluantes de M. Joseph Garnier, une révision de la traduction primitive, une
ample table des matières, indispensable pour un écrivain assez confus, assurent
la supériorité de cette édition sur toutes ceiles qui l'ont précédée dans les divers
pays où la langue française est en usage.
Malthus mourut à l'âge de soixante dix ans, paisible comme il avait vécu, au
milieu d'une famille qui le vénérait. Tous les éloges prononcés autour de sa tombe
le représentent comme un philosophe candide, désintéressé autant que loyal,
d'une aménité séduisante dans la discussion, d'un calme imperturbable au milieu
des ..tempêtes qu'il avait soulevées. Cet homme, si cruel dans ses conclusions dog-
matiques, était, dit M. Ch. Comte. « si indulgent pour les autres, que des personnes
qui ont vécu près de lui pendant cinquante années assurent qu'elles ne l'ont ja-
mais vu troublé, jamais en colère, jamais exaité. jamais abattu. « Ce contraste
entre l'homme et ses écrits n'est pas sans précédents. Le type de la morale relâ-
chée, Escobar, était dans ses mœurs d'une rigidité exemplaire. Il est probable que
la passion politique ou l'esprit de système ont communiqué au philosophe anglais
cette dureté d'accent qu'on lui a reprochée avec une dureté non moins grande.
Lorsque, ému par le soulèvement public, Waltbus balbutiait ces paroles : « Jesuis
sur de n'avoir jamais dit qu'il n'est pas de notre devoir de faire tout le bien qui
dépend de nous; » — non, sans doute, aurait-on pu lui répondre, mais vous avez
entrepris de démontrer, sans preuves suffisantes, qu'il ne dépend pas de nous de
faire le bien, et vos arguments, souvent contestables, sont devenus des oracles pour
l'égoïsme. Vous justifiez l'inertie des politiques sans cœur, vous propagez un fata-
lisme désolant, et on ne saurait nier qu'en fermant votre livre, on ne garde un
sentiment d'impuissance, un découragement funeste aux classes souffrantes,
En résumé, si Malthus a émis des vérités utiles, il a souvent poussé la vérité
jusqu'à ce point d'exagération où l'erreur commence. Il a fait du bien sans aucun
doute; je crains aussi que ses doctrines ne soient devenues parfois l'occasion du
mal. En pénétrant avec sagacité les phénomènes qui se rapportent aux mouve-
ments des populations, en démontrant, contre l'avis unanime des hommes d'état
de son temps, que le bonheur d'un pays, sa force politique, dépendent, non pas
du chiffre de ses habitants, mais du rapport de la population à la quantité et sur-
tout à la vertu nutritive des aliments disponibles, Malthus a rendu un service aux
(1) Les Principes généraux de l'Économie politique et divers Opuscules non encore
traduits en français paraîtront bientôt pour compléter les œuvres de Malthus.
SUR LES ÉCONOMISTES. 763
sociétés. Le mal causé par ce même philosophe découle des efforts qu'il a faits
pour affranchir les législateurs de la responsabilité de leurs fautes. On doit lui
reprocher d'avoir présenté la misère publique comme une fatalité à peu près inévi-
table, d'avoir réfuté par de prétendues lois naturelles les espérances de réforme
les plus légitimes. Persuadons-nous, au contraire, que la misère est la cause plu-
tôt que l'effet de l'excès de population ; à ce mal dont l'Europe s'inquiète avec
raison, cherchons un remède, non pas, comme les disciples de Malthus, dans de
vaines prédications morales à ceux que le malheur a démoralisés, mais dans un
ensemble de réformes économiques ou politiques, favorables aux classes affaissées
aujourd'hui; réformes dont l'initiative doit être prise par les hommes d'étal, à
moins qu'ils ne préfèrent les attendre des violences d'une révolution.
A. Cochut.
**mm^amm**sBm*mmsm*ma**^*xma**Mwm n —■ go— «a. . .K-mitfr, ■ » ■ i l^sh ^r^jr^-^*V-w^>a»«^«^Kww»>wa^Mri •»->»■« nM^> ' nw M.^iaffi^miimi ir n ■' naa^M— gaMM^f
LA
DECIMA CORRIDA
DE TOROS.
A M. le Directeur de la Revue des Deux Mondes.
Depuis que je suis revenu d'Espagne, il ne s'est point passé, je crois, un seul
jour, sans que l'on m'ait adressé les deux questions suivantes : Comment trouvez-
vous la reine, et que pensez-vous des combats de taureaux? J'en ai dû conclure,
monsieur, que, la reine à part, les combats de taureaux étaient, de toutes les cu-
riosités péninsulaires, une de celles qui paraissaient à Paris les plus piquantes, et
il m'est prouvé que les récits pleins de verve de MM. Mérimée et Th. Gautier, sans
parler des narrations moins véridiques datées récemment de Pampelune, ont ex-
cité l'intérêt plus qu'ils ne l'ont épuisé. Ceci posé, et la matière plaisant pour le
quart d'heure à ma fantaisie, je vous conterai, si vous le permettez, une tragédie
dont je fus témoin, il y a peu de mois, à Madrid, et qui me parut plus émouvante
que tous les drames de Shakspeare.
Permettez-moi d'abord une courte introduction. Il me paraît curieux, avant de
décrire l'état présent de la tauromachie en Espagne, de raconter son origine et les
modifications successives qui ont fait d'un amusement périlleux un art véritable
(clarté de torcar), art qui a, comme la chorégraphie ou l'escrime, ses lois, ses
principes et son code. Je donnerai peut-être quelque intérêt à ces recherches en
ajoutant que je les extrais en partie d'un livre écrit par le célèbre Francisco Mon-
tés lui-même, dont personne en France, que je sache, n'a encore apprécié ni même
révélé le talent littéraire (1).
(I) Tauromaquia compléta, 6 sca el arte de torear en plaza , escrita por el célèbre
lidiador F. Montés. — Madrid, 1836.
LA DECIMA CORRIDA DE TOROs* i {)■'>
De l'avis du premier matador de ce siècle, — et cette opinion seule donnera de
l'homme une idée nouvelle, — il faut faire remonter l'origine des combats de
taureaux au temps de la domination romaine, et même fort au delà. Le spectacle
adoré des Romains était, comme on le sait, les luttes des hommes contre des bêtes
féroces, et les ruines imposantes des amphithéâtres de Tolède, de Mérida, prou-
vent que nulle part au monde ils ne célébraient avec plus de pompe qu'en Espa-
gne ces fêtes « barbares et cruelles (cruclcs y barbaros); » ainsi les juge Montés,
et je le remarque à dessein. Il est certain toutefois que les taureaux ne paraissaient
jamais, ou presque jamais, dans les cirques; les lutteurs avaient affaire le plus
souvent à des lions ou à des tigres, et les spectacles sanglants du peuple-roi don-
nèrent au peuple espagnol le goût des combats dans les arènes, sans fonder cepen-
dant la tauromachie, dont l'idée première, bien autrement ancienne, doit être at-
tribuée, si nous en croyons notre auteur, au père Adam lui-même. En effet, quand
l'homme, nouvellement créé, errait dans les espaces dont Dieu le faisait roi, il sen-
tit la nécessité de vaincre et de s'approprier les animaux qui vaguaient avec lui
dans ces solitudes. Un de ses premiers soins fut sans doute de courber sous le
joug le taureau, dont la force lui était nécessaire, dont la chair lui était agréable,
et dont la femelle lui donnait un lait savoureux. Pour le dompter, il appela toute
son intelligence à son aide, il opposa l'adresse à la force brutale ; de là naquit la
tauromachie, et les fils d'Adam furent les premiers toreros. Je ne m'attarderai pas
davantage, avec Montés, dans les siècles antédiluviens ; j'ai voulu seulement faire
sentir le ton emphatique qui distingue les premières pages de ce singulier livre,
et je m'arrête, sachant fort bien qu'il faut être un grand matador pour se permet-
tre en littérature des libertés pareilles. Je ne voudrais cependant pas que cette
critique donnât de la tauromaquia une idée trop défavorable. Cet ouvrage, en dé-
finitive, est amusant ; il est bien coordonné et, autant que j'en puisse juger, bien
écrit. La partie technique est claire, simple, et l'on doit pardonner la solennité du
début à un auteur épris à si juste titre de la grandeur de son art.
Si nous passons le déluge et même l'époque de la domination romaine, nous
arrivons, comme il est naturel en Espagne, au Cid. L'opinion générale veut, en
effet, que le célèbre Ruy ou Rodrigo -Diaz del Vivar, nommé le Cid, soit le premier
qui ait combattu les taureaux à cheval. Cette action, inspirée par la valeur extra-
ordinaire d'un héros bizarre, donna naissance à un spectacle nouveau qui fut établi
définitivement depuis cette époque, et que rendit bientôt célèbre la renommée du
Cid et des chevaliers qui l'imitèrent. Ces combats, qui furent pendant longtemps
un privilège de la noblesse, devinrent l'accompagnement indispensable de toutes
les solennités publiques. Des bardes chantèrent les exploits des lutteurs, et les
bibliophiles paieraient aujourd'hui son poids d'or un petit poème où fut célébré,
en 1124, la fameuse course de taureaux qui eut lieu à l'occasion du mariage
d'Alphonse VII avec Berenguela la Chica, fille du comte de Barcelone. Ce specta-
cle, jusqu'alors exclusivement espagnol, fut importé en Italie au commencement
du xive siècle; mais on dut bien vite le détendre, car, soit fatalité, soit maladresse
ou manque d'habitude des combattants, les taureaux sortaient presque toujours
vainqueurs de la lutte. Ainsi, dans la seule année 133:2, dix-neuf seigneurs ro-
mains périrent dans le cirque, assurent les chroniques, qui, cela va sans dire,
ne s'inquiètent pas du nombre des vilains qui furent évenlrés autour d'eux.
Il est à remarquer qu'en Espagne, où les taureaux sont d'une bravoure et
d'une vigueur incomparables, de pareils accidents n'arrivent qu'à de longs inter-
TOMB I. 32
766 LA DECIMA CORRIDA DE TOROS.
valles, « tant sont grandes, conclut l'auteur, l'adresse et la valeur espagnoles ! »
On maintint donc les combats de taureaux avec une passion croissante, et sous
le règne de Jean II la galanterie chevaleresque, à son apogée, donna un nouveau
stimulant à la tauromachie. Ce genre de tournoi fut adopté par les chevaliers es-
pagnols, et, au lieu de rompre une lance en champ clos contre un rival bardé de
fer, ce fut la mode en Espagne de disputer de témérité dans la place , et d'aller,
en habit de soie, affronter la fureur d'un taureau sauvage, pour un sourire de sa
dame. Cette mode existait encore au xvie siècle, car j'ai lu je ne sais où que Fer-
nand Cortez, alors adolescent (sans doute vers 1500), assistant un jour à un
combat très-meurtrier où un taureau terrible décousait tous les combattants les
uns après les autres, une dame, qui avait sans doute des droits sur le cœur du
futur conquérant du Mexique, lança son bouquet sous les pieds de l'animal en fu-
reur. La mort était presque certaine ; Cortez, sur un signe qui lui fut fait, n'en
sauta pas moins bravement la barrière, ramassa le bouquet sous les cornes du
monstre, et vint le jeter à la figure de la dame, lui exprimant ainsi tout à la fois
son obéissance comme chevalier et son indignation comme amant.
Les souverains, en daignant prendre part eux-mêmes à ces joutes, firent pour
elles plus encore que les sourires des dames ; mais ce qui acheva de les mettre
tout à fait en honneur, ce fut la rivalité qui s'éleva entre les chevaliers espagnols
et les seigneurs mores, dont plusieurs, tels que Malique Alabez et Muza y Gazul,
sont restés célèbres dans les annales de la tauromachie. Isabelle-Ia-Catholique
arrêta cet élan. Elle n'aimait pas les taureaux, comme on dit en Espagne. Après
avoir assisté avec horreur à une de ces fêtes déjà si populaires, elle annonça l'in-
tention de les défendre dans tout le royaume. Cette menace mit en deuil la jeune
noblesse; on conjura la reine, on la fit supplier de toutes les manières : elle fut
inflexible; enfin on promit d'envelopper de bourrelets de cuir les cornes des tau-
reaux. Grâce à cet expédient, qui devait rendre beaucoup plus rares les blessures
graves, l'Espagne conserva son spectacle favori ; on combattit quelque temps des
taureaux cmbolados; puis, la reine oubliant ou faisant semblant, d'oublier ses dé-
fenses, on supprima les bourrelets et l'on rendit à ces combats leurs chances
meurtrières, c'est-à-dire leur plus grand intérêt. A la longue cependant, l'aversion
secrète de la reine, que plus d'un courtisan feignait de partager, eût été fatale à la
tauromachie, et il était urgent qu'un protecteur puissant vînt lui rendre sa splen-
deur première. Charles-Quint fut cet homme. Disons-le à l'éternel honneur des
amateurs de taureaux, Charles-Quint fut le type parfait de Y aficionado. Non-seu-
lement il encouragea sans cesse par sa présence, par ses conseils, par ses applau-
dissements, ce spectacle viril, mais souvent il parut en personne dans l'arène, et,
maître d'un empire « où le soleil ne se couchait jamais, » il rêva et il conquit la
gloire d'un vaillant torero. Et ce ne fut pas seulement un caprice de jeunesse, il
conserva tard ce goût et ces habitudes. L'histoire raconte qu'à la naissance de son
fils Philippe II (il avait 27 ans alors), il tua, sur la place de Valladolid, un su-
perbe taureau de Ronda A d3ter de celte époque, une quantité de héros célèbres
voulurent, à son imitation, se faire une réputation dans la jrface, et les annales
taurcmachiques ont enregistré faslueusement les noms de Pizarre, presque aussi
fameux par ses estocades que par la conquête du Pérou, du roi don Sébastien de
Portugal, et de Ramirez de Haro, le plus habile de tous. La thébaïde qui entoure
les murs sombres de l'Escurial plaisait plus que les réjouissances publiques au
morose Philippe II : il ne songea guère au cirque de Madrid; mais Philippe III le
LA DECIMA CORRIDA DE TOROS. 767
fit rebâtir, et Philippe IV y combattit lui-même. Sons son malheureux règne, on
imprima les premières règles de la tauromachie. A en juger par ce petit code, qui
nous est resté, les courses de cette époque ne ressemblaient nullement à celles de
la nôtre. On combattait les taureaux à cheval et à la lance ; c'était la seule mé-
thode que pussent suivre les seigneurs qui descendaient dans le cirque par bra-
vade ou par plaisir, sans vouloir faire de ce divertissement une étude exclusive.
Pour recevoir sur un bon cheval et la lance au poing la charge d'un taureau, il
suffit d'avoir beaucoup de courage et de vigueur, tandis que pour attaquer de
front, à pied, comme font les toreros actuels, et l'épée à la main, un animal qui
attend et qui observe son agresseur, il faut plus que de la force, plus que du
sang-froid : il faut de la science, une science difficile, comme je le dirai bientôt,
et une habitude que donnent seules une pratique constante et des blessures nom-
breuses. Au reste, déjà sous Philippe IV, les règles étaient inexorables. Tout ca-
valier renversé devait continuer la lutte seul, sans être secouru; et, s'il sortait du
cirque avant d'avoir tué le taureau, il se perdait de réputation. Quand sa lance
était rompue, mais seulement alors, il pouvait se servir d'un glaive, et Quevedo
raconte qu'en pareille circonstance don Menrique de Lara renouvela l'exploit de
Pepin-le-Bref eu abattant d'un seul coup la tête du taureau. Je ne sais si vous
êtes de mon avis, mais je suis tenté de croire que Pépin pas plus que don Men-
rique n'ont fait pareille chose, bien que l'on m'ait assuré en Orient que le cou
d'un buffle se partageait aussi facilement qu'une pomme, pourvu que la main fût
exercée et le damas d'une certaine trempe. Si périlleuse que puisse vous paraître
la situation d'un seigneur de la cour de Philippe IV, qui, renversé de cheval et
seul dans le cirque, était contraint de tuer le taureau sans autre secours que son
glaive, elle n'est rien en comparaison de celle du matador moderne au moment où.
retentit la fanfare suprême; car le seigneur frappait où il pouvait, par derrière,
par côté, dans les flancs, dans le cœur; il se débarrassait comme il l'entendait de
son ennemi, et cela serait un jeu puéril pour le Udiador actuel, qui, je vous le
répète, doit attaquer de front, frapper en face, à une place donnée, en passant le
bras entre les deux cornes. Le même Quevedo rend compte d'un combat fameux
qui eut lieu à la fin du xvne siècle, à Sarragosse, en présence de don Juan d'Au-
triche. Là se distinguèrent le marquis de Mond» jar et le duc de Medina-Sidonia,
lesquels, dit l'histoire, étaient de si rudes jouteurs, qu'ils ne s'inquiétaient nulle-
ment que leur cheval fût sanglé, attendu que les meilleures sangles, assuraient-ils,
sont les jambes du cavalier ; autre fait qui me donne à penser que ce Quevedo est
un mauvais plaisant qui n'était jamais monté à cheval de sa vie. Le combat de
Sarragosse fut un des derniers de ce genre; Philippe V prit en une telle aversion
les courses de taureaux, que l'église, pour lui plaire, les prohiba, refusa la sépul-
ture chrétienne aux victimes du cirque, et la noblesse, un instant atterrée, re-
nonça à son divertissement favori. Le peuple, lui, n'y renonça pas; il tint bon, et
les courses survécurent malgré la colère royale. Seulement elles changèrent de
caractère. La noblesse, en abandonnant son privilège, laissa le champ libre à une
autre classe d'hommes qui fit de la tauromachie sa profession exclusive et la con-
vertit en un art véritable. Bientôt parut Francisco Romero, de Ronda. qui le pre-
mier tua le taureau face à face, d'une seule estocade, sans autres armes que l'épée
et la muleta. A dater de celte époque, la passion des combats de taureaux éclata
avec une violence inconnue, dédaigna toutes défenses, se lit nationale, et Ferdi-
nand VII, plus tard, la sanctionna en fondant à Scville une école de tauromachie.
708 LA DECIMA CORRIDA DE TOROS.
Telle est en résumé, monsieur, l'histoire des combats de taureaux; vous savez
leur origine et les modifications successives que leur ont fait subir les circon-
stances. Pour vous donner une idée de ce qu'ils sont aujourd'hui, je vais mainte-
nant vous faire assister, autant qu'il sera en moi, à la plus belle corrida dont j'aie
été témoin, c'est-à-dire à la dixième de la saison dernière. Le souvenir est récent,
comme vous voyez, et mon récit sera bien maladroit s'il ne vous fait pas com-
prendre, excuser et même partager, jusqu'à un certain point, cette passion pour
les taureaux qui possède les Espagnols, et peut-être plus encore les étrangers qui
les visitent.
Au mois de mai dernier, j'étais parti de Paris pour Madrid ; c'est une prome-
nade. Cinq jours, heure pour heure, après avoir quitté la place de la Madeleine, je
traversais la Puerto, del Sol. Madrid, à mon goût, est une triste ville, assise pro-
saïquement au milieu d'un désert de blés, à cent lieues de tout ombrage, ou mieux,
de tout arbre; ses rues silencieuses n'ont pas grand caractère, on y voit rouler
quelques laides voitures, plus laides même que partout ailleurs; les hommes qui
passent ressemblent fort à ceux qui se croisent en ce moment sous votre fenêtre;
les femmes n'ont pas de chapeaux, j'en conviens, elles portent une mantille noire,
et ont toujours l'air d'aller au bal de l'Opéra. Les maisons sont peintes en rose
tendre, en vert céladon, ou en jaune abricot, et l'on entend de tous côtés le chant
des eailles suspendues au-dessus des portes dans leurs cages d'osier; mais rien de
tout cela n'empêche l'amateur de couleur locale de comparer en pensée la capi-
tale de toutes les Espagnes à Nancy ou à Toulouse. J'étais arrivé un vendredi, jour
néfaste; il pleuvait à torrents, et pendant longtemps le ciel espagnol, sans souci
de sa réputation, continua de faire ruisseler sur mon petit balcon de la Fonda de
Paris des averses effroyables. Une crainte secrète m'empêchait de prendre philo-
sophiquement mon parti des rigueurs de l'atmosphère. Mon premier soin en arri-
vant avait été de demander le jour des combats de taureaux; c'était le lundi,
avais-je appris, tous les lundis, à cinq heures du soir, quand le temps le permet
(si cl tiempo lo permite), et je tremblais que le temps ne retardât indéfiniment un
des plus vifs plaisirs que je me fusse promis. Par bonheur, il n'en fut rien. Au
jour dit, le soleil se leva radieux dans un ciel éclairci, et j'allai de grand matin
chercher un billet au bureau de la Puerta del Sol. Jamais représentation à béné-
fice, soit dit en passant, n'a attiré au bureau de location de la salle Ventadour
une foule aussi nombreuse que celle qui assiégeait cedpspacho. J'obtins avec toutes
les peines du monde un billet de palco et une affiche. Ce billet de première coûte ,
à Madrid, i£ réaux, c'est-à-dire 3 francs 50 centimes environ; à Séville, c'est le
double. Ma place était du côté du soleil, mais cela m'importait peu; mon billet devait
me servir d'entrée seulement, car on m'attendait dans une excellente loge, et j'a-
vais à Madrid des amis très-curieux de savoir quelle figure je ferais aux premiers
coups de cornes. L'affiche, au dire d'Alvarez, mon domestique espagnol, portait
une nouvelle désespérante : c'est que Juan Léon et Guillen ne devaient pas tuer
ce jour-là. Ils étaient absents, et des huit taureaux annoncés quatre devaient être
mis à mort par le seul J. Redondo, surnommé cl C/iiclanero, et les quatre autres
par des doublures (sobresalientes). La course devait donc être détestable, disaient
les amateurs; ils se trompaient, ce fut la plus belle de la saison, et jamais je n'en
ai vu ni à Madrid, ni en Andalousie, d'aussi terrible.
Le cirque, la Plaza de Toros, est situé du côté du Prado, en dehors d'une
porte de la ville qui est à Madrid, toute proportion gardée, ce qu'est à Paris l'Arc-
LA DECIMA CORRIDA OC TOROS. 7C9
de-Triomphe de l'Étoile; un peu à gauche de cette porte, absolument comme notre
nouvel Hippodrome. La place nommée Puerto, del Sol en est moins éloignée que
l'obélisque de Louqsor de la barrière de l'Étoile ; mais on ne marche guère en
Espagne, et peu de curieux songent à faire à pied un pareil voyage. Dès midi, une
quantité de corricoli, pareils à ceux de Naples, et d'omnibus immenses attelés de
douze ou quatorze mules couvertes de grelots et de houppes de laine, stationnent
sur la Puerto, del Sol. Les cochers convient à grands cris les passants, et les pas-
sants, que l'on veut rançonner, injurient les cochers de toute la force de leurs
poumons. A quatre heures, je montai dans un de ces véhicules, et je fus conduit
avec une effrayante vitesse, à travers une foule immense, vers la porte de Alcala.
Madrid, celte ville ordinairement triste et silencieuse, se réveille tout d'un coup
le lundi, met ses habits de fête, et se presse tout entière dans cette longue avenue
bordée de petits arbres, qui conduit à sa plus belle porte. Ces petits coucous folle-
ment bariolés, ces mules bruyantes, ces chevaux andalous à la crinière natlée, ces
cavaliers qui reprennent pour ce jour- là seulement le chapeau calahese , la veste
brodée, la culotte collante et la guêtre finement piquée du majo, ces mystérieuses
senoras avec leurs sombres mantilles et leurs yeux étincelants, les calèches bien
attelées de quelques dandies anglomanes, les cris, la poussière, le soleil mêlé à
tout cela, forment, pour le voyageur nouvellement arrivé et fort ému d'avance de
ce qu'il va voir, le spectacle le plus caractéristique qu'il puisse trouver dans la
capitale. La barrière dépassée, on voit s'élever le grand mur extérieur du cirque;
une quantité de voitures encombrent les abords , et un détachement de cavalerie
est rangé vis-à-vis l'entrée principale. La multitude pénètre dans laj)lace rapide-
ment, mais avec ordre, sans tumulte et sans rumeur. Les hommes se rangent avec
toute la politesse espagnole pour laisser passer les femmes ; on ne se presse pas, et
l'on ne se bouscule jamais inutilement comme à Paris, où la foule, composée des
êtres les plus intelligents de l'Europe, est cependant plus stupide qu'en aucun lieu
du monde.
Le cirque est intérieurement d'une grandeur imposante; il est circulaire , con-
struit à demeure et découvert comme le Colysée. Un pan du ciel bleu lui sert de
voûte, et le soleil, lustre magnifique, jette des flots de lumière sur les douze mille
spectateurs qui s'étagent sur les gradins. L'arène, moins grande que la place Ven-
dôme, est entourée d'un épais mur de bois, haut de six pieds, et peint en rouge
foncé. Derrière cette barrière est un chemin assez large, encaissé et laissé libre;
c'est la coulisse de ce théâtre. Au delà du chemin, les gradins s'étagent, et au-
dessus des gradins s'élèvent les loges, lesquelles, louées la plupart à l'année, sont
confortablement tendues et meublées.
Quand j'arrivai, la foule avait déjà envahi le cirque et s'ébattait joyeusement en
attendant l'heure du sanglant spectacle. Entre les loges et les gradins, c'était un
véritable feu croisé de quolibets et de pelures d'oranges. On s'injuriait à plaisir,
avec beaucoup de verve, de gaieté, et les propos des manolos (grisettes) n'étaient
pas les moins piquants. L'arène était vide; trois ou quatre tonneaux arroseurs,
attelés de maigres chevaux, s'y promenaient seuls et humectaient le sable. A cinq
heures précises, ils disparurent au bruit d'une fanfare , et un détachement d'élé-
gants chasseurs bleus du régiment de Baylen, car la cavalerie légère espagnole est
fort belle, précédé d'une sorte de commissaire de police en habit de préfet, vint
faire au pas le tour de l'arène. Puis, aux sons d'une autre fanfare, une seconde
porte s'ouvrit, et les combattants parurent. Cette entrée est charmante. En tête
770 LA DECIMA CORRIDA DE TOROS.
marchent les trois picadores. Les picadores, armés d'une longue lance et montés
sur des chevaux étiques qui rappellent ceux de Montmorency (de joyeuse mémoire),
portent un costume assez semblable à celui des raffinés du temps de Louis XIII.
Coiffés d'un large feutre gris, à bords plats, ils sont vêtus d'une veste de velours
brodée d'or et d'une sorte de haut-de-chausses en daim jaune, sous lesquels se
cache un cuissard de fer qui met leur jambe droite à l'épreuve des coups de cornes.
Leur lance, que je n'oublie pas de vous le dire, n'est point une arme, c'est un
aiguillon. Le fer a quelques lignes de long à peine et doit exciter le taureau sans
le blesser. Un picador est tué quelquefois, il ne tue jamais. Derrière eux marchent
à pied les maladores ou espadas (épées), c'est-à-dire les tueurs, suivis d'une ving-
taine de chulos et banderilleros, vêtus comme eux, et qui composent ce qu'on ap-
pelle leur quadrille. Le mot est bien trouvé, car, à voir leur costume , on dirait
qu'ils vont exécuter un ballet et non pas livrer un combat terrible. Ce sont de
beaux jeunes gens vêtus du plus galant habit de Figaro. Veste et culotte de satin
bleu de ciel , ou rose, ou vert pâle, ou jaune clair, magnifiquement brodées d'ar-
gent, bas de soie, escarpins à rosettes, bourse de rubans attachée derrière la tête
et simulant le chignon d'une femme, petit bonnet noir sur l'oreille, tel est ce
charmant costume qui coûte deux mille francs au moins et quelquefois cinq mille.
Pour toute arme, ils portent sur le bras un petit manteau d'étoffe légère, bleu,
rouge ou jaune, bordé d'argent.
Quand les trois picadores, enchâssés dans leurs selles à piquets comme des che-
valiers du moyen âge, se furent placés, la lance en arrêt, à vingt pas les uns des
autres, le long de la barrière, et que l'essaim des chulos se fut dispersé dans
l'arène, toutes les bouches se turent et les yeux se fixèrent. Alors un alguazil à
cheval, vêtu comme les Crispins de Molière et coiffé d'un chapeau à plumes, alla
saluer le président de la course et demander la clef du toril. Cette clef lui fut
jetée, et il courut la remettre au gardien, après quoi il enfonça les éperons dans
le ventre de son cheval et se sauva au milieu des huées de la foule, qui fait tout au
monde pour épouvanter la monture, dans l'espoir que l'alguazil pourra être atteint
par le taureau, ce qui causerait une joie ineffable. La porte en effet s'ouvrit der-
rière lui, et un taureau superbe se précipita en bondissant dans l'arène. C'était un
animal énorme, presque noir, dont chaque mouvement trahissait à la fois la force
prodigieuse et la légèreté surprenante. Arrivé au milieu du cirque, il s'arrêta
comme ébloui , regarda la foule, frappa du pied le sol, et poussa, au milieu du
silence général, un rugissement terrible. Cinq ou six chulos vinrent agiter autour
de lui leur capa, ou manteau de soie. Le taureau prit son élan et poursuivit avec
une telle rapidité un de ces élégants danseurs, que je le crus perdu; arrivé à la
barrière, le chulo la franchit avec l'agilité d'un clown, et le taureau donna, un
pouce plus bas que ses jambes, un si furieux coup de tête, que les épaisses planches
de chêne, traversées d'outre en outre, volèrent en éclats.
Un second chulo poursuivi à son tour se sauva de la même manière; mais cette
fois le taureau, au lieu de se jeter tête baissée contre le mur de bois, s'arrêta
court, fit un bond énorme et franchit la barrière. Ceci peut vous donner une idée
de la vigueur des taureaux de combat, car la barrière a, comme je vous l'ai dit,
près de six pieds de haut, et il n'est pas un cheval au monde, sans excepter Lottery,
qui puisse faire un pareil saut. Cet incident, qui se renouvelle fréquemment,
cause du reste rarement des malheurs. De l'autre côté de la balustrade, le taureau
tomba dans le chemin creux dont je vous ai parlé; ceux qui s'y trouvaient lui
LA DECIMA CORRIDA DE TOROS. 771
firent place et sautèrent dans le cirque en toute hâte; l'animal, harcelé de tous
côtés, rentra au grand trot dans l'arène par une porte qu'on ouvrit devant lui. Ce
fut alors seulement qu'il aperçut pour la première fois les picadores. A la vue du
premier cavalier qui l'attendait immobile, la lance en arrêt, il s'arrêta un instant ;
puis, courant à lui tête baissée, il reçut sans hésiter un coup de pique, et prit le
cheval en plein poitrail; sa longue corne entra tout entière, comme un poignard,
dans le corps de la malheureuse bête. Soulevant alors sur sa tête, avec une
vigueur inconcevable, le cheval mourant et le cavalier qui restait ferme en selle,
il les lança contre la barrière, au pied de laquelle ils tombèrent l'un sur l'autre.
En ce moment, un frisson courut dans lous mes os, et je me sentis pâlir. Je m'étais
bien attendu à un combat véritable, je savais qu'il ne s'agissait point d'une pein-
ture ou d'une représentation puérile; mais j'avais mal deviné, et il est impossible
de pressentir l'émotion poignante, si ditférente des émotions de théâtre, qui vous
attend à la vue de ce drame réel qui s'accomplit devant vous. Mes amis fumaient
et examinaient en souriant ma contenance ; je repris donc bravement ma lorgnette.
L'homme avait si complètement disparu sous sa monture, que je le croyais aplati
et écrasé ; c'est ainsi qu'un picador doit tomber. Son coursier lui sert de bouclier,
et j'en compris bientôt la nécessité: le taureau revint furieux sur le cheval abattu,
et il plongea de nouveau ses deux cornes dans le ventre, d'où les entrailles coulè-
rent à l'instant sur l'arène. Les chulos accoururent et détournèrent sur eux l'animal
pendant que l'on dégageait le picador pris sous le cadavre de son cheval ; mais le
taureau, apercevant le second cavalier, laissa ces jolis danseurs qui volaient autour
de lui comme des abeilles, et courut au picador. Arrivé à quatre pas du cavalier,
il s'arrêta comme pour choisir sa place : ce cavalier était Juan Gallardo, le plus
brave de tous les picadors d'Espagne. Au lieu d'attendre le taureau, il poussa son
cheval vers lui. L'animal s'acculait sur les jarrets pour mieux bondir, l'homme
baissait sa lance ; il y eut un moment d'anxiété terrible. Par un mouvement de té-
mérité superbe, Gallardo piqua du bout de sa lance les naseaux de son ennemi ;
le taureau s'élança avec frénésie. Gallardo planta sa pique au-dessus de l'épaule
gauche et la maintint avec une telle vigueur, qne le monstre, en chargeant,
fit ployer comme un arc et rompre comme un jonc celte forte barre de frêne ;
puis, enfonçant sa corne dans le flanc du cheval, il le jeta à la renverse, à
six pas en arrière, sur son cavalier, sauta par-dessus ses deux victimes, et
courut au troisième picador, dont le cheval, une seconde plus tard, roulait
éventré sur l'arène. Bucno toroî bueno toro! (bon taureau! bon taureau!) hurla
la foule.
Gallardo était tombé devant moi. A demi écrasé sous sa monture, il n'avait pas
changé de couleur, et avant d'être dégagé il remerciait, d'une main qui restait
libre, la multitude qui l'applaudissait. Il faut que ces hommes soient de bronze.
Leur jambe droite, à la vérité, est bardée de fer; mais c'est à gauche qu'ils tom-
bent toujours sur leurs bras vêtus seulement de velours. Ils reçoivent à chaque
chute, sur leur poitrine couverte de satin, un cheval mourant avec sa selle de
bois, et leur tête nue cogne quelquefois la barrière avec une telle violence, qu"elle
retentit comme frappée par un coup de massue. La moindre de ces chutes, dit-on
dans la Péninsule, et j'en suis persuadé, tuerait tout autre qu'un Espagnol, et les
Espagnols eux-mêmes, si durs qu'ils soient, n'en reviennent pas toujours. Les pica-
dors, rarement blessés par le taureau, meurent presque toujours des suites de
quelque chute affreuse. Le fameux Sevilla, dont M. Mérimée se disait dernièrement
772 LA DECIMA CORRIDA OC TOROS.
l'ami (1), et dont M. Théophile Gautier (2) a fait un si vivant portrait, a péri mi-
sérablement l'année dernière. J'ai assisté à plus de vingt corridas tant à Madrid
qu'en Andalousie, et je n'en ai jamais vu de si peu meurtrière que l'on n'emportât
point un ou deux picadors à l'infirmerie.
Le taureau était bon en effet, comme le criait la foule, car tout cela n'était en-
core que plaisanterie, et nous allions assister à des scènes bien autrement tragi-
ques. Gallardo, habitué, tant son bras est ferme, à arrêter les taureaux du bout de
sa pique, s'était relevé furieux de sa chute. A ma grande surprise, son cheval avait
pu se remettre sur ses jambes. Ses boyaux sortaient d'une large blessure béante,
et formaient sous son ventre une affreuse végétation. Inondé de sueur et comme
sortant de l'eau, il tremblait de tous ses membres et se soutenait à peine. Gallardo,
après avoir tâté son oreille , mit le pied à l'étrier et l'enfourcha paisiblement.
L'animal n'était que décousu ; il pouvait marcher encore. Quelquefois on coupe
les entrailles, on les remplace momentanément par une botte d'étoupe, et l'on
recoud la blessure. Il y a là des hommes prêts à faire ces sortes de reprises. Cette
opération fut épargnée au cheval de Gallardo, un pauvre cheval noir qui n'avait
qu'une oreille. Poussé par les longs éperons de son cavalier, il avança au petit
galop, les yeux bandés, vers son ennemi, qui l'attendait immobile au milieu du
cirque. En toute occasion, c'eût été de la part de Gallardo un acte de rare audace ;
avec un taureau aussi dangereux, c'était de la démence. Un picador doit rester à
six ou huit pas de la barrière, car, dès qu'il est renversé, il se trouve à la merci
du taureau, sans arme, sans défense et sans moyen de fuir; la pique est, comme
je vous l'ai dit, un bâton inutile, et sa jambe, bottée de fer, ne lui permet pas de
courir, en sorte que, si la balustrade est éloignée, il est mis en pièces vingt fois
avant d'avoir pu la gagner. Gallardo avait compté sur la force de son bras, mais
il avait mal calculé le nombre de minutes que son cheval devait vivre. La mal-
heureuse bête se mourait; ses pieds, en marchant, s'embarrassaient dans ses en-
trailles, et, arrivée en face du taureau, qui la regardait venir, elle s'abattit tout à
coup. Le picador tomba désarmé et à découvert entre sa monture et son ennemi.
Aussitôt le taureau bondit et se jeta sur lui. Par un hasard providentiel, l'homme
étendu par terre et collé contre le sol fut manqué. Les cornes terribles rasèrent
ses reins et allèrent mettre en poussière derrière lui la selle du cheval éventré. Le
taureau s'arrêta court, se retourna, revint à la charge, et Gallardo était perdu
sans le matador, qui apparut brusquement à ses côtés. C'était le Chiclanero. Entre
l'homme terrassé et le taureau bondissant, c'est-à-dire entre la vie et la mort du
picador, il y avait à peine un mètre de distance, quand le Chiclanero empoigna
par la queue le monstre, qui se retourna avec furie. Vous décrire les sauts im-
menses que fit faire la bête écumante au matador, qui ne lâchait pas prise, et la
valse effrénée qu'ils dansaient ensemble, me serait impossible; mais Gallardo, du-
rant ce temps, s'était relevé, et, clopin-clopant, avait gagné la barrière. Le Chi-
clanero lâcha prise alors, et le taureau se vengea d'une première défaite en éven-
(1) Dans l'émouvant récit de Carmen. Voyez la Revue du 50 septembre 1845.
(2) Ce n'est guère le moment d'apprécier le livre de M. Th. Gautier; je profiterai de
l'occasion cependant pour dire qu'il n'existe pas en notre langue de voyage en Espagne
plus véridique et plus amusant que Tra-los^Montes. C'est, pour l'exactitude, un vrai
daguerréotype; bien mieux, c'est un croquis charmant dans le genre de Decamps, un
tableau plein de vie, de couleur el de fantaisie. Les Espagnols ont leurs raisons pour dire
le contraire; il ne faut point écouter leurs critiques.
LA DECIMA CORRIDA DE TOROS, 775
trant, en deux bonds, les chevaux frais des deux picadors restés dans l'arène.
Cinq cadavres gisaient donc au milieu du cirque, ce qui n'est pas énorme, car j'ai
vu, à Séville, un certain taureau blanc tuer treize chevaux en moins de dix mi-
nutes ; mais cela parut suffisant, et de tous côtés retentit le cri de : Banderillas !
banderillas !
Surunsign3l du président, qui appuya cette demande, les plus légers des chulos
s'armèrent chacun de deux flèches enjolivées de rubans de papier, et non point
semblables à des fuseaux énormes, comme le pourrait faire croire certain tableau
de l'exposition, plein de fautes au point de vue tauromachique. Lassé de tuer des
chevaux que d'autres chevaux remplaçaient aussitôt, et de renverser des cavaliers
qui se relevaient toujours, le taureau se mit à poursuivre à outrance les banderil-
leros, qui le fuyaient avec une agilité charmante. J'ai vu de ces hommes, au mo-
ment où le taureau se précipitait sur eux, sauter par-dessus ses cornes, au risque
de s'empaler en tombant sur la tète. Le Ghiclanero fit mieux encore. Poursuivi
avec une effrayante rapidité et près d'être atteint, il se retourna brusquement,
regarda le taureau, qui s'arrêta comme fasciné par ce regard, et auquel il ôta gra-
vement son bonnet au bruit d'une salve d'applaudissements.
Poser des banderillas n'est pas une chose facile. 11 faut appeler à soi le taureau,
l'attendre, et, lorsqu'il baisse la tête pour vous clouer, lui planter délicatement
au-dessus du cou, en sautant de côté, ces jolis javelots, dont la pointe, faite en bec
d'hameçon, pénètre à peine le cuir, mais dont le bois, en oscillant, excite au der-
nier point l'animal, qui bondit de plus belle. Quand il se trouva lardé de trois
paires de banderillas, son état d'exaspération ne laissa plus rien à désirer, et de
tous les côtés l'on cria : <c Qu'on le tue! qu'on le tue! » Le président agita son
mouchoir, et tout aussitôt une fanfare retentit. Alors le Chiclanero (c'est-à-dire
né à Chiclana), ce jeune homme qui venait de sauver la vie à Gallardo, s'avança
vers la loge du président. Le Chiclanero, qui est le neveu et le meilleur élève du
grand Montés, est un joli garçon de vingt-cinq ans, de la plus svelte tournure. Il
portait un élégant costume de satin vert, tout brodé d'argent, bas de soie roses,
manchettes de Malines, escarpins irréprochables ; d'une main il tenait une longue
épée nue et un petit voile écarlate (la muleta). J'ai voulu manier une épéede mata-
dor. C'est une lame du meilleur acier de Tolède, droite comme une latte de cuiras-
sier, aussi longue, aussi lourde, plus étroite seulement, et coupant des deux côtés
jusqu'en bas. La garde forme une croix, et la poignée, très-courte, garnie de
plomb et recouverte de drap rouge, s'arrondit comme un anneau, de façon à pré-
senter un point d'appui à la paume de la main. Arrivé sous la loge du président,
le matador demande la permission de tner le taureau au nom de la liberté, de la
reine, de la constitution ou de toute autre chose également respectable. La per-
mission accordée, il jette en l'air son bonnet (sa montera), et se mêle aux bande-
rilleros, qui continuent d'exaspérer l'animal. En apercevant le voile écarlate, cou-
leur qui lui est particulièrement odieuse, le taureau se précipite ordinairement sur
le matador; alors les chulos s'écartent, et le duel commence. Pour le spectateur
encore novice, c'est le moment de l'une des émotions les plus violentes qu'il soit
possible de supporter. Ce jour-là, les habitués les plus endurcis tremblaient
comme moi, et ce n'est pas sans raison, comme je vais vous le dire.
La tauromachie a été fondée sur la stupidité du taureau, et particulièrement
sur la manière dont sont disposés chez lui les organes de la vue. Ayant les yeux
placés de chaque côté de la tête, le taureau voit très-bien un objet qui est à sa droite
771 LA DECIMA CORRIDA DE TOROS.
ou à sa gauche, ou même devant lui, à un assez grand éloignement pour que ses
deux rayons visuels convergent et se réunissent sur cet objet; mais il ne peut
fixer et il entrevoit très-confusément un homme posé juste en face de lui à une
très-courte distance. Quand Vespada s'avance droit vers le taureau et lui présente,
à trois pas, son voile rouge, il lui donne le change aisément et le fait fondre sur
les plis flottants de la muleta, tandis qu'il s'esquive en l'écartant de son corps.
Cette muleta est donc un véritable trompe-l'œil. Le matador tient l'épée de la
main droite et la muleta de la gauche. Il se place en face et à peu de distance du
taureau, brusquement, sans se faire voir de loin, et il s'avance, présentant devant
lui sa muleta. Le taureau se précipite lête baissée, en reniflant, sur le voile rouge,
et, dans son élan, passe à droite de l'homme, presque sous son bras, et si près,
que la corne effleure son habit, et même a quelquefois enlevé son mouchoir à
demi sortant de sa poche, ce qui est un incident très-goûté. Furieux d'avoir man-
qué son coup, il revient à la charge, et le matador s'esquive de la même manière.
A la troisième passe, qui doit être la dernière, le taureau, plus froid, par consé-
quent plus dangereux, s'arrête tête baissée devant le torero et semble calculer son
élan. Le matador alors se pose devant lui, la poitrine effacée, le jarret tendu, l'épée
abaissée vers le taureau et la vmleta au-dessous de l'épée. L'homme et la bêle se
mesurent avec une rage muette. En ce moment, votre cœur roule dans votre poi-
trine et votre respiration s'arrête. Tout à coup le taureau s'élance, l'homme part;
un choc a lieu, un éclair brille, et, qu-and le coup est bien porté, la longue lame dis-
paraît jusqu'à la garde entre le garrot et la nuque du taureau, qui tombe à genoux
ou qui se cabre en beuglant.
C'est ainsi que Vespada agit toujours avec un taureau franc (claro) et coura-
geux; mais tous les taureaux n'ont pas le même caractère ni la même vue, et c'est
la science du matador de juger à l'instant son adversaire. Devant un animal fourbe
qui joint la ruse à la vigueur, qui, au lieu de fondre avec furie, attend ou recule,
devant un taureau qui, par exception, voit bien devant lui, et surtout devant une
bête lâche qui fuit devani l'épée et dont la peur change l'allure, le rôle devient
autrement difficile.
Le taureau que nous avions sous les yeux était le plus dangereux qui eût paru
depuis longtemps sur la place de Madrid. Il sortait de la yanaderia (du haras) de
don Pinto Lopez, éleveur fort en faveur en ce moment; car les aficionados pren-
nent parti, les uns pour les taureaux de don Pinto, les autres pour ceux de don
Éliaz Gomez, à l'imitation de nos sportsmen, qui partagent leur contiance entre
les écuries du prince de Beauvau et celles de M. de Rothschild. Dès que le Chi-
clanero eut présenté à son ennemi la muleta, le taureau laissa de côté le voile trom-
peur, et se rua sur l'homme. Le léger matador s'esquiva en faisant de côté un
bond énorme; mais un murmure de crainte s'éleva de tous les gradins. Le taureau
s'était arrêté de nouveau, et le Chiclanero l'étudiait en homme qui comprenait le
danger. Il lui présenta une seconde fois la muleta. Pour comble de malheur, en
ce moment suprême, une brise légère vint à passer dans l'arène : le moindre
souffle qui, dans cet instant, agile le voile du matador, et pousse vers lui ses plis
écartâtes, augmente affreusement le péril. Le taureau, immobile, acculé sur ses
jarrets, attendait son adversaire en secouant ses cornes ensanglantées. Les ani-
maux qui attendent sont les plus difficiles, car le matador, ne pouvant pas rece-
voir leur choc et les laisser s'enferrer sur son épée tendue, doit les attaquer et se
jeter sur eux; et comment assurer son coup, quand l'animal secoue la tête de
LA DECIMA CORRIDA DE TOROS. 77b
façon à rencontrer et à ouvrir en passant, de l'une de ses cornes, le bras du ma-
tador? Tous les yeux étaient fixes, et la multitude semblait pétrifiée. Le Chiclanero
voulut en finir, il s'approcha l'épée à la main du monstre, qui continuait de
secouer la tête sans bouger. « Prends garde! prends garde! » criail-on des gra-
dins. « Il va tuer le Chiclanero ! » disait-on dans les loges, et tout d'un coup une
partie de la foule se mit à entonner le chant des morts. Cette lugubre prière,
murmurée par six mille voix, rendit horrible cet instant d'angoisse. Le matador,
pâle comme une statue, visant de la pointe de son épée l'épaule du taureau, prêt
à le frapper à viiela-pies, c'est-à-dire en se jetant sur lui, fit un pas en avant, et,
sautant tout à coup, voulut porter son estocade; mais ce que l'on craignait arriva,
son bras fut effleuré, l'épée glissa sur le cuir, et l'homme tomba désarmé entre
les deux cornes du taureau, qui releva la tête avec furie. Le Chiclanero vola et
tournoya en l'air comme une paume chassée par une raquette, et retomba sur le
dos, la face en l'air, sans mouvement. Les douze mille spectateurs se levèrent tous
ensemble : « Il est mort! il est mort! » cria-t-on de toutes parts. Les chulos
accoururent et détournèrent le taureau. Le Chiclanero n'était pas mort; il se
releva aux applaudissements de la multitude. Son premier soin fut de passer la
main sous ses habits pour juger de sa blessure : la corne, par bonheur, avait
glissé sur le satin luisant de son costume, et la peau seule était entamée. Il
ramassa donc son épée sur-le-champ, en essaya la pointe sur l'index, et courut
au taureau. La lutte ne fut pas longue. L'homme était livide de colère et plus
furieux que la bête. II se posa devant elle avec une audace sublime. En ce moment,
il me sembla que l'honneur de la race humaine tout entière était intéressé au
triomphe du Chiclanero, et mon cœur bondit d'enthousiasme en voyant cet homme
si brave et si élégamment brave. Le taureau, comme s'il reconnaissait son ennemi,
poussa un long rugissement et bondit avec furie. Le matador, immobile, la poi-
trine elfacée, le corps porté sur son jarret de fer, reçut le choc sans être ébranlé,
et le taureau tomba à genoux en vomissant des flots de sang par les naseaux. De
sa longue épée, on n'apercevait plus au-dessus du cuir que la petite poignée san-
glante. Une bonne estocade ne doit pas faire répandre une seule goutte de sang;
mais, dans la situation, le coup était superbe.
Rien ne peut donner l'idée du tonnerre d'applaudissements qui éclata de tous
côtés à la fois; toutes les voix, un instant retenues, partirent en même temps.
C'étaient des cris frénétiques, des trépignements enragés; tous les mouchoirs
volaient en l'air; une pluie de chapeaux, de cigares, de porte-cigares, tomba dans
l'arène, dont le Chiclanero fit le tour en souriant et en saluant le public avec grâce.
Il rejeta aux spectateurs les chapeaux qu'on lui lançait en signe d'allégresse,
ramassa les cigares, enjamba la barrière, et se mit à fumer dans le couloir avec
ses amis, comme si rien d'extraordinaire ne lui était arrivé. Bientôt on allait
encore avoir besoin de lui, car la seconde course fut plus terrible que la pre-
mière. Le taureau, pendant ce temps, s'était relevé, et faisait au hasard quelques
pas en trébuchant, cherchant un endroit où mourir. Selon un instinct singulier
qui s'éveille chez presque tous les taureaux blessés à mort, il se traîna vers l'un
des chevaux qui gisaient éventrés, fit le tour de ce cadavre, se coucha sur lui, et
mourut à côté de sa victime. Aussitôt quatre mules bizarrement couvertes de gre-
lots, de drapeaux jaunes et de houppes rouges, entrèrent au galop dans l'arène,
et elles entraînèrent en quelques secondes le taureau et les cinq chevaux, dont les
corps furent attachés successivement à leurs traits; puis, un homme survint qui
776 LA DECIMA CORRIDA DE TOROS.
jeta du son sur les flaques de sang. Le cirque, approprié en un clin d'oeil, fut
fermé de nouveau, et un second taureau s'élança en bondissant. Ce spectacle n'a
pas d'entr'acte.
C'est une chose remarquable que les taureaux de la même race et de la même
écurie ont presque tous la même allure et le même caractère. Les huit animaux
que don Pinto Lopez avait fournis à la course étaient également dangereux, et le
péril était d'autant plus grand pour les hommes, que le Chiclanero devait tuer
quatre taureaux seulement; les quatre autres étaient destinés à l'épée des sobre-
salientes (doublures). Le mélier de doublure est triste en tout pays; mais quand,
outre les sifflets du public, l'acteur inexpérimenté doit affronter les cornes d'un
taureau de combat, l'effroi se communique au spectateur lui-même. Cet effroi,
cependant, n'est point sans charme, et, à mon avis, l'inexpérience d'un matador
novice double l'émotion, c'est-à-dire l'intérêt du spectacle. Presque toute crainte
disparaît devant le sang-froid de Montés, ou même devant la confiance du Chi-
clanero, l'issue du combat n'est point douteuse, tandis que, en voyant l'épée
trembler dans la main d'un sobresaliente, l'on se sent pris d'une poignante incer-
titude.
Le premier exploit du second taureau fut de renverser un picador si violem-
ment, que le pauvre diable dut être emporté avec deux côtes brisées; un autre
picador prit sa place. Ce sobresaliente, moins brave et moins habile, ne voulait
pas s'éloigner de la barrière, et refusait, malgré les huées de la foule et les oranges
qu'on lui jetait à la tête, de faire vers le taureau les trois pas de rigueur. Un
alguazil, selon la loi, vint lui commander d'avancer et le mit à l'amende ; le mal-
heureux poussa timidement son cheval. A peine avait-il bougé que le taureau
chargea. Au lieu de le piquer à l'épaule, le picador le frappa au ventre. Aussitôt
l'on se leva de tous côtés avec fureur, et ce cri retentit partout : « A la carcel! à
la carcel! (en prison! en prison!) » Puis les vociférations redoublèrent parce que,
au lieu d'éventrer le cheval, le taureau vint prendre l'homme à la cuisse et le jeta
hors de selle sans renverser la monture. « Bravo, toro! cria-ton, bravo! et en pri-
son le picador! » Le pauvre diable avait la cuisse traversée, et l'hôpital seul put
le sauver du cachot. Quanl on enfreint les lois sévères de la tauromachie, le pu-
blic espagnol est impitoyable. Il fait respecter les droits du taureau, et c'est lui
qu'il plaint toujours quand on le frappe contre la règle.
Le taureau culbuta cinq ou six chevaux et reçut les banderillas. Tous les con-
naisseurs lavaient jugé fourbe comme son prédécesseur, quand, au signal de la
mort donné par une fanfare, un sobresaliente prit l'épée du matador. A la manière
dont ce jeune homme maniait la muleta, je devinai, quoique novice, qu'il savait
mal son métier, et j'eus peur, j'en conviens, quand je le vis passer à plusieurs
reprises la main sur son front pour essuyer les gouttes de sueur froide qui cou-
laient le long de ses tempes. Le Chiclanero se tenait auprès de lui et l'encoura-
geait. Ses conseils furent inutiles. Un instinct effrayant, mais naturel, entraînait
du côté de la balustrade le matador inexpérimenté; il croyait voir en elle une
sauvegarde, tandis que son voisinage, au contraire, ajoutait au péril, puisqu'elle
lui coupait, de ce côté, toute retraite. A la première passe, le taureau rasa de si
près son maladroit agresseur, qu'il le fit chanceler; à la seconde, il le culbuta, et,
revenant sur lui, il plongea sa corne dans une cuisse du malheureux jeune homme
et le cloua contre la barrière. Ce fut un horrible spectacle, et je vois encore cet
homme livide appliqué par la corne du taureau contre ce mur de bois rouge, à six
Î.A OECiîMA COIUUBA OS ÏÔROS. //;
pouces de terre, et ses pieds immobiles qu'une contraction nerveuse venait, comme
cela arrive toujours, de déchausser. Le Chiclanero, sans hésiter, se jeta sur le
taureau, l'empoigna par la corne gauche, le força de lâcher prise, et détourna sur
lui sa rage; puis, il ramassa l'épée et la muleta, et deux secondes plus tard le
banderillero était vengé. On emporta le sobresaliente. Pas une goutte de sang ne
sortait de sa cuisse. La corne du taureau est si brûlante, qu'elle cautérise en per-
çant, assure-t-on, et c'est là ce qui rend si dangereuses ces sortes de blessures.
Envoyant emporter le banderillero évanoui, tout mon sang s'était figé dans mes
veines, et je me demandais s'il n'était pas irréligieux et inhumain d'encourager
par sa présence de pareilles tragédies. A ma grande surprise, mes voisins ne par-
tageaient aucunement mon horreur. Autant le danger qu'avait couru le Chiclanero
à la première course avait ému la foule, autant la blessure du sobresaliente la
laissait indifférente. — De quoi s'était-il mêlé? s'écriait-on; ce n'était pas son
affaire ; qu'il se fît tailleur ou bottier, ou qu'il apprît mieux son métier ! — Auprès
de moi était une jeune femme aux longs yeux noirs, a pâle comme un beau soir
d'automne, » qui lorgnait les spectateurs plus que le spectacle; à la vue du blessé:
Que tontito (quel petit imbécile) ! dit-elle en étouffant du bout de son éventail un
joli bâillement.
Le Chiclanero abattit les quatre taureaux suivants avec une telle habileté, que
la foule le proclama le second torero d'Espagne. Sa réputation a été toujours
croissant depuis cette époque, et je sais plus d'un aficionado qui le compare et
même le préfère intérieurement au graud Montés lui-même. Nul toutefois n'ose le
dire, car on impose difficilement à la foule un nouveau talent; elle sacrifie long-
temps toute jeune gloire à une autre gloire admise; si l'on peut chercher ailleurs
des points de comparaison, c'est l'éternelle querelle de Mario et de Rubini, de
Duprez et de Nourrit, et de tant d'autres. Toujours est-il que le Chiclanero, s'il
n'a pas acquis toute l'expérience de Montés, a plus de jeunesse, plus d'élégance et
plus de force. Il est bien rare qu'il manque une estocade; son épée, poussée par
un bras d'acier, traverse le taureau en sifflant, comme un fer rouge qu'on trempe
dans l'eau bouillante, tandis que le poignet de Montés, plus d'une fois brisé et
affaibli déjà, fait souvent défaut à son habileté. En outre, en vieillissant, Montés a
contracté des habitudes qui désolent les vrais aficionados. Il habite les environs
de Jerès, et les vins couleur de topaze que produisent les coteaux de son pays sont
loin, assure-t-on, de lui être antipathiques. Il a perdu cette sobriété orientale qu'il
conseillait autrefois, et sans laquelle il n'est point de bon matador. Un cspada,
pour être sûr de sa main et de son coup d'œil, ne doit boire que de l'eau, et il est
obligé de faire chaque jour, comme les danseurs, un exercice régulier, pour entre-
tenir l'élasticité de ses membres. Je dois dire que le Chiclanero, le neveu de
Montes, est accusé de tenir trop peu compte d'une autre défense que l'on faisait
jadis aux athlètes. On parle beaucoup de ses bonnes fortunes, que sa bravoure
justifie, et l'on cite, à ce sujet, la plaisante histoire d'un poëte, son rival, qu'il au-
rait jeté dernièrement par la fenêtre comme une orange, et sans plus s'inquiéter
de lui. Au reste, les toreros ont été, de tout temps, fort à la mode en Espagne, et,
dans le siècle dernier, les dames de la cour ne les abandonnaient pus, comme au-
jourd'hui, à la merci des actrices élégantes. Ils forment d'ailleurs une classe à part,
et beaucoup plus relevée qu'on ne le pourrait croire. Très-fiers de la considération
qu'ils doivent à leur courage, ils sont traités familièrement par les jeunes gens des
plus grandes familles, qui reçoivent d'eux des leçons de tauromachie. Il est assez
778 1A DECIMA CORRIDA DE TOROS.
d'usage, dans la Péninsule, d'apprendre cet art dangereux, comme on apprend
ici l'escrime, et les leçons se paient non point en argent, mais en cigares et en
dîners. Le beau duc d'Osuna, dont la mort prématurée a causé partout une si dou-
loureuse surprise, était hou matador. Les jeunes gens de la plus haute aristo-
cratie paraissent souvent dans des corridas particulières, présidées ordinairement
par un prince du sang ; personne n'y trouve à redire : à Madrid, un caballero qui
essaie l'épée d'un torero ne paraît pas plus étrange qu'un gentleman parisien ma-
niant la cravache d'un jockey, et, sport pour sport, je conçois, après tout, que l'on
aime autant voir un jeune homme leste et vigoureux attaquer résolument un tau-
reau qu'un gentleman rider s'évertuant à faire sauter à un cheval maigre le fossé
de Berny.
Les toreros de profession, pour revenir à eux, gagnent et dépensent beaucoup
d'argent. Montés, qui, par exception, fut des économies, a, dit-on, plus de trente
mille livres de rente. On les voit se promener au Prado sur de jolis chevaux. A
l'Opéra, où ils ont leur stalle à l'année, on les reconnaît à leur costume andalou
et surtout à une petite tresse de cheveux qui pend sur le collet de leur veste, et
qu'ils doivent laisser croître à l'arrière de leur tête, pour attacher, les jours de
combat, la bourse de rubans de rigueur. Ils causent sans gêne avec la jeunesse
dorée des avant-scènes. Enfin, pour donner une idée de la considération dont ils
jouissent, il suffira d'ajouter que Montés, ayant été blessé, il y a quelques années,
au cirque d'Aranjuez, le roi envoyait chaque jour un de ses chambellans savoir de
ses nouvelles. Il ne faut donc pas trop s'étonner, comme on le fait, si ce même
Montés vient d'envoyer ces jours-ci, à M. le duc de Nemours, en échange d'une
épingle de diamants, un superbe costume de matador.
• Ce combat, que je viens de vous raconter, est un des plus beaux que j'aie vus;
de plus, c'était le premier. Il m'émut extrêmement, et cependant, vous l'avouerai-
je? je sortis du cirque dans un état d'exaltation difficile à décrire. J'eusse désiré
que la lutte recommençât le lendemain, et je me disais qu'en définitive un spectacle
pareil était plus sain pour l'esprit et le corps que ces farces de bateleurs auxquelles
on nous convie le plus souvent, sous prétexte de littérature, sur les théâtres du
boulevard. Dans ce moment, je voyais en beau l'espèce humaine, tandis que plus
d'une fois à Paris je l'avais prise en pitié, en la voyant condamnée à répéter pen-
dant trois mois quelque calembour grossier ou quelque ignoble grimace pour pro-
voquer un rire dont les rieurs s'indignaient eux mêmes. Je ne suis pourtant pas
plus sanguinaire qu'un autre : je hais les chiens qui se battent, et un poulet qu'on
étrangle me fait horreur; mais les combats de taureaux n'ont, je vous assure, rien
qui répugne. Ils exaltent l'imagination au contraire, et la grandeur du péril efface
le dégoût. Les voyageurs de tout âge, de tout caractère, les aiment bientôt à la
rage, et cette passion a été partagée récemment dans toute sa violence par une
de nos plus grandes célébrités politiques et littéraires. Les jeunes femmes même,
quand elles ont vaincu la répugnance première, se prennent à les adorer, et je
n'ai vu personne en médire, si ce n'est un jeune Parisien qui s'était trouvé mal
au premier coup de corne. Seuls, les chevaux blessés ou mourants peuvent atten-
drir un cœur sensible, et peut-être inspireraient-ils quelque pitié, si l'on ne son-
geait pas exclusivement au danger continuel que court leur cavalier. Le meurtre
de ces chevaux innocents a fait accuser de cruauté les aficionados . En vérité, c'est
bien à tort ; songez à ce qui se passe chez nous. Est-il plus cruel d'envoyer des
chevaux au cirque que de les faire conduire à Montfaucon? La corne du taureau
LA DECIMA CORRIDA DE TOROS. 779
est-elle plus douloureuse que le couteau de l'équarrisseur? Et n'aimez-vous pas
mieux qu'un cheval de noble race, condamné à mort, meure dans un combat au
bruit des applaudissements, que de le savoir succombant honteusement dans une
voirie où les rats attendent son cadavre? J'en dirais autant des taureaux que j'aime
mieux voir à l'arène qu'à l'abattoir. Le goût des corridas a d'ailleurs un résultat
agricole excellent. 11 stimule le zèle des éleveurs de bestiaux, et les places offrent
à leurs haras un lucratif débouché. On ne tue pas moins de six taureaux par
course, et un taureau de cinq ans vaut de 800 fr. à 1,000 fr. Je sais tel grand
d'Espagne à qui son haras de taureaux de combat rapporte annuellement plus de
400,000 réaux (100,000 francs). En Angleterre et en France, on choisit, comme
vous savez, pour étalons les chevaux qui ont le plus vaillamment subi l'épreuve
des courses. On pense, avec raison, qu'ils lèguent leur vigueur à leurs produits.
On agit de même en Espagne à l'égard des taureaux. Lorsqu'un animal d'une force
extraordinaire et d'un courage indomptable fait des prodiges dans le cirque, le
peuple entier demande sa grâce, le président l'accorde quelquefois, et le taureau
retourne aux champs, où, vivant dans l'abondance, il n'a désormais d'autre soin
que d'améliorer, autant qu'il est en lui, la race bovine de la Péninsule, qui est,
sans contredit, la plus belle de l'Europe. L'an dernier, m'a-t-on dit, un taureau
gracié sortit ainsi triomphalement du cirque de Séville, et j'ajouterai tout bas que
j'ai entendu le peuple réclamer à Madrid la même faveur pour un autre taureau
dont le seul mérite était d'avoir blessé à mort, dans le chemin de ronde, un pauvre
sergent de ville. Fiva cl toro! Fiva cl toro ! criait-on de toutes parts. Le prési-
dent fit un geste de colère. Alors toute l'assistance se prit à chanter en chœur
celte demande et cette réponse que l'on se renvoyait d'un côté à l'autre des gra-
dins : — Quien es cl présidente (qui est le président)? — Un' perro (un chien),
ou à volonté un' burro (un àne).
Le peuple espagnol, qui veut que le taureau brave soit honoré, exige, en
revanche, que le taureau lâche soit puni et traité avec mépris. Un animal qui n'ose
pas se jeter sur un picador, qui n'entre pas à la pique, comme il faut dire, n'est
pas jugé digne de l'épée d'un matador. On lâche à sa poursuite des chiens qui le
prennent aux oreilles, qui le coiffent, et un torero subalterne le frappe par derrière.
Quelquefois même on lui coupe les jarrets avec un croissant emmanché d'un long
bâton, et qu'on nomme la media-hina. Alors le spectacle est révoltant et devient
une véritable boucherie. Dès que le péril cesse, le dégoût commence. Quand le
taureau est froid, sans être lâche, et qu'il a besoin d'être excité, on arme les ban-
derillas de pétards {banderillas de fuego), qui éclatent contre sa chair et lui font
faire des bonds désespérés.
Ce spectacle, à part ces incidents qui se reproduisent sans grande variation, est
toujours le même, et cependant il n'est jamais monotone. On ne s'en lasse pas, et,
tout au contraire, à chaque course l'enthousiasme augmente. Ce drame est tou-
jours d'un intérêt extrême, parce qu'il est réel toujours. C'est la vie d'un homme
qui se joue devant vous. Un jour que Montés avait affaire à un taureau redoutable,
un acteur comique, célèbre à Grenade, lui cria : « Tu pâlis, Montés! — G'esl vrai,
répondit le torero; c'est qu'il ne s'agit point d'un des mensonges nue tu repré-
sentes, seîïor Mavquez; ici, c'est la réalité! » Ce mol explique l'intérêt de ces
combats. La pâleur du torero est contagieuse, parce qu'elle n'est point, comme au
théâtre, composée avec du fard, et son émotion vous gagne* parce qu'elle n'est pas
feinte. Quand le soir d'un combat on assiste, comme il nous arrivait souvent à
780 LA DECIMA CORKIDA SE TOROS,
Madrid, à un drame ou à un opéra, on resle singulièrement froid devant les plus
effrayantes péripéties, et la voix de Ronconi lui-même nous paraissait avoir perdu
ses vibrations si puissantes. Il est vrai qu'après deux heures d'une émotion aussi
intense, aussi continue, on ressent une extrême fatigue. Il semble que l'on porte
autour des tempes un bandeau de fer, et l'on est mal disposé à suivre les imbro-
glios de M. F. Soulié.
En disant que les incidents des corridas sont toujours les mêmes, j'ai é^trop
loin, et je vais vous conter un fait qui m'a été certifié par des témoins oculaires.
Il y a quelques années, les habitants de Séville lurent un jour avec surprise, sur
l'affiche de la course, cette suscription inusitée : « Quand le troisième taureau
aura combattu les picadores et reçu trois paires de banderillas, un jeune pâtre,
par lequel il a été élevé, paraîtra dans la place. Il s'approchera du taureau, le ca-
ressera, et détachera les banderillas l'une après l'autre, après quoi il se couchera
entre ses cornes. » L'annonce d'un aussi singulier intermède attira au cirque une
affluence immense. Le troisième taureau parut; c'était un animal parfaitement
encorné et très-brave; il éventra quatre chevaux en quatre bonds, reçut les ban-
derillas et se mit à mugir. Alors, contre l'usage, tous les lidiadores disparurent,
et le taureau, resté seul dans l'arène, continua de trotter en faisant sauter sur son
cou les javelots ensanglantés. Tout à coup un sifflement prolongé se fit entendre.
Le taureau s'arrêta et écouta. Un second sifflement le fit venir vers la barrière. En
ce moment, un jeune homme, velu en majo, sauta dans l'arène, et appela le tau-
reau par son nom : Mosqnito! Mosquito! L'animal, reconnaissant son maître, vint
à lui caressant et apaisé. Le pâtre lui donna sa main à lécher, et de l'autre se mit
à le gratter derrière les oreilles d'une façon qui paraissait fort réjouir le pauvre
animal; puis, il détacha doucement les banderillas qui déchiraient le garrot de
Mosquito. le fit mettre à genoux, et se coucha sur son dos, la tête entre ses cornes.
Le taureau reconnaissant semblait écouter avec bonheur un air campagnard que
chantait le berger. L'admiration de la foule, jusqu'alors contenue par la surprise,
éclata avec une violence tout andalouse. Ce furent des cris de joie dont on ne peut
se faire une idée, si l'on n'a pas vu une plaza de toros. En entendant ces applau-
dissements frénétiques qui avaient accompagné toutes ses douleurs, le taureau,
jusqu'à ce moment charmé, parut se réveiller et renaître à la vie réelle. Il se re-
leva tout à coup, et poussa un mugissement. Le pâtre s'éloigna bien vite, mais il
était trop tard. L'animal, comme furieux d'avoir été trahi, lança le jeune homme
vers le ciel d'un coup de tète, le reçut sur ses cornes, le perça, le piétina, el le
mit en pièces malgré les efforts des chulos. La corrida fut suspendue, et, chose
phénoménale en Espagne, le public consterné évacua silencieusement la place.
Je ne dois pas omettre de vous dire, en terminant, que les courses de tau-
reaux, celles de Madrid du moins, rachètent ce qu'au dire des gens très-scrupu-
leux elles peuvent avoir de cruel par un résultat pieux et tout à fait humain. Les
hôpitaux de Madrid sont en possession de ces combats, et ils cèdent ce privilège
à un entrepreneur moyennant une redevance annuelle de 60,000 francs. On donne
par année vingt-huit courses (1), qui rapportent chacune 16,000 francs de receite
environ. Les frais sont considérables : il faut payer six ou huit taureaux, quinze
(1) Les courses n'ont lieu qu'au printemps et en automne. L'hiver les taureaux sont
trop débonnaires, et l'été le cirque est tellement brûlant, que les spectateurs ne pourraient
pas y rester.
LA DECIMA CORRIDA DE TOROS. 781
ou vingt chevaux, sans compter l'entretien et l'administration du cirque, les pale-
freniers, les bouviers, les charpentiers, les selliers, etc., même le chirurgien, tou-
jours prêt à recevoir les blessés à l'ambulance, tandis que le prêtre attend les mo
ribonds dans la chapelle. En outre, les acteurs, comme vous pensez, ne font pas
gratuitement ce terrible métier. On donne 1,500 francs par course à Montés, pi es
de 1,000 francs au Chiclanero, une once (80 fr.) à chaque picador, une demi-once
à tout banderillero, un napoléon aux chulos.
Quoi qu'il en soit, une excellente spéculation, en ces temps d'industrie, serait,
à mon avis, d'importer à Paris ces drames vivants et superbes. Ils auraient un
succès immense, et le Champ-de-Mars ne serait pas assez grand pour contenir la
foule; mais beaucoup de choses s'opposent à cette innovation : la police d'abord,
qui s'imagine qu'un pareil spectacle pourrait rendre barbares nos mœurs, que le
théâtre a mission d'adoucir et de châtier, selon la devise discutable, je crois, et
assurément intempestive : Castigat ridendo mores. Puis, il serait presque impos-
sible de se procurer des taureaux de combat. Les plus féroces des animaux de cette
espèce nés en France sont des agneaux auprès des taureaux espagnols, que l'on
ne pourrait conduire au loin; car, terribles tant qu'ils vivent à l'état sauvage,
errant dans les steppes et foulant une herbe succulente, ils perdent leur férocité
dès qu'on les rapproche des hommes, et s'affaiblissent en changeant de fourrage.
Aussi les corridas n'exislent-elies qu'en Espagne. Celles du Mexique sont pi-
toyables, et celles de Lisbonne sont hideuses. C'est dans la Péninsule qu'il faut les
voir, et je dis avec confiance à lous les flâneurs que le boulevard ennuie : Allez à
Madrid, et vous ne regretterez pas le voyage. En parlant jeudi prochain, vous arri-
verez lundi avant l'heure de la course.
Alexis de Valon.
TOME I. 55
DERNIÈRES OPÉRATIONS
DE
L'ARMÉE D'AFRIQUE.
Depuis plusieurs mois, des événements brusques el bruyants ont envahi la scène
africaine, qui un instant avait semblé inanimée et silencieuse. Bou-Maza et tous
les imitateurs subalternes de son audace, tous les usurpateurs de son nom, sont
venus jouer le prologue et réveiller le zèle des acteurs, l'attention des spectateurs
du drame. Bientôt après les héros ont paru, les accidents se sont compliqués, les
péripéties se sont pressées, et aujourd'hui la France regarde avec élonnement,
avec inquiétude, avec ressentiment, tout ce chaos de faits malheureux qui, coup
sur coup, tombent les uns sur les autres, poussés par une effrayante fatalité. L'é-
motion actuelle ne laisse peut-être pas aux esprits assez de liberté pour recon-
naître le sens et la portée des événements et pour attribuer à chacun ce qui lui
appartient, aux hommes ce qu'ils ont pu mêler d'erreurs dans leurs détermina-
tions, aux choses ce qui se trouve dans la situation africaine de difficultés inévi-
tables, et tous ces écueils naturels à travers lesquels la prudence humaine doit
naviguer par les manœuvres les plus délicates et toujours sous la menace de se
heurter contre Charybde, lorsqu'elle cherche à éviter Scylla.
Après la bataille d'Isly et les brillants faits d'armes de notre marine sur les
côtes du Maroc, on crut pouvoir s'endormir sur les lauriers; bien des questions
cependant restaient à résoudre, mais à toutes les inlerpellaiions qu'on adressait
au pouvoir, on crut répondre en montant au Capitole, et la foule se tut et suivit.
Cependant Abd-el-Kader ne tenait pas sa défaite, comme nous autres notre vic-
toire, pour un fait accompli et immuable. Il proûtait des loisirs que lui faisait
notre quiétude au milieu du triomphe, notre timidité dans les arrangements di-
DE LA GUERRE EN ALGÉRIE. 783
plomatiques, pour reprendre secrètement à la fortune quelques-uns des avantages
qu'elle lui avait enlevés avec éclat. Comme le vaillant assiégé répare pendant la
nuit et en silence la brèche que le canon a faite pendant le jour à ses remparts,
Abd-el-Kader travaillait sourdement à retirer de dessous les décombres quelques
débris de son établissement, à les transporter sur le sol du Maroc, et à les y as-
seoir dans un ordre pareil à celui d'autrefois. Sur cette terre encore ferme sous
ses pas, qui avait été le berceau de sa famille et devenait son asile, il s'ingéniait
à reconstituer dans de moindres proportions, et avec des éléments choisis et épurés,
une nouvelle pairie à l'image de celle que la force lui arrachait, mais que sa vo-
lonté cherchait à lui rendre. Il transportait au delà de la frontière française une
jeune Algérie qui devait avoir, comme l'antique Janus, deux faces, tournées l'une
vers l'Algérie française, l'autre vers l'empire du Maroc, toutes les deux guerrières
et menaçantes. Qui a sondé la pensée de cet homme? qui a mesuré l'étendue de
son ambition? Sait-on s'il ne voyait pas dans l'avenir le centre mahométan qu'il
fondait sur le roc des plus âpres montagnes et au milieu des populations les plus
farouches attirant à soi, de l'est et de l'ouest, et les populations honteuses du joug
chrétien et la partie la plus croyante et la plus énergique des sujets d'Abder-
haman, jalouse de se retremper dans une vie austère et belliqueuse? Alors il eût
occupé une position formidable entre le chef abaissé et les ennemis de sa foi, et
dressé un drapeau rival d'orthodoxie pour détourner vers ce signe nouveau les re-
gards des fidèles, habitués à se porter ailleurs, imitant ce roi d'Israël qui avait bâti
un temple sur la route de celui de Jérusalem.
Mais c'est peut-être à tort que les oisifs supposent aux hommes pratiques d'aussi
vagues horizons. Les premiers, que rien n'arrête dans leur puissance d'expansion,
sont entraînés par la force logique au delà des limites du nécessaire jusqu'à celles
du possible. Leur pensée tend à se développer en une sphéricité parfaite; c'est
l'onde qui, formée au milieu des mers par l'impulsion du moindre accident, va
toujours agrandissant son cercle, jusqu'à ce qu'elle rencontre le rivage. L'homme
mêlé aux affaires positives et à la vie de ses semblables, qu'il veut diriger, est
contenu par la réalité en des efforts plus serrés et plus efficaces, et, s'il va loin, ce
n'est pas qu'il se soit mesuré tout d'abord une carrière immense : c'est que du
premier coup d'œil il a choisi la ligne qui passe par tous les buts à atteindre ; c'est
qu'en portant son regard seulement sur l'objet le plus prochain, il l'a considéré
sous un angle tel que tous les développements ultérieurs s'y sont trouvés compris.
Dirigé par un profond sentiment des lois qui dominent et entraînent les volontés
humaines, il n'a pas une conception, ne fait pas un acte qui ne soient marqués de
je ne sais quel caractère de généralité, en sorte que dans ses mouvements les plus
définis, les plus restreints à un cas actuel et particulier, il semble vouloir préparer
et atteindre l'avenir.
Abd-el-Kader n'est certes pas un fondateur de droits nouveaux : c'est un dé-
fenseur de droits anciens; mais, s'il n'est pas un homme de génie, il a du moins
le génie de son emploi. A ce titre de héros représentant d'une nationalité, il
a quelques-uns des privilèges des créateurs, et particulièrement ceci, que dans ses
déterminations il y a, quelquefois même à son insu, une portée plus grande et
plus haute que la visée. Il fallait donc, même après la bataille d Lsly, surveiller
avec une sévère attention les moindres mouvements, le moindre souille de ce fugi-
tif toujours à craindre, quoiqu'il semblât alors alourdi par le poids sinon de la
honte, au moins des conséquences morales de la délaite du prince marocain.
784 DE LA GUERRE
Cependant le vaincu faisait sur nous, sans bruit et sans guerre, des conquêtes
qui n'étaient pas sans importance : il nous enlevait non des terres, mais des
hommes. Une sourde émigration appauvrissait les populations de notre frontière
occidentale au profit des rassemblements qui se formaient autour de l'émir. Ce
n'était pas un grand mouvement de masses franchissant le Rubicon en plein jour;
c'était un pèlerinage silencieux, mais presque incessant, d'individus que des sen-
timents et des idées supérieurs à ceux du vulgaire ou une invitation spéciale d'Abd-
el-Kader appelaient loin de leurs foyers à la vie d'apôlre. On aurait arrêté un
torrent; on ne savait comment mettre fin à ces infiltrations par où les eaux s'é-
chappaient de nos canaux, pour passer soulerrainement dans le bassin qui leur
était creusé sur le territoire ennemi. Toutefois, vers le commencement et pendant
le cours de l'été, M. le général Cavaignac, par plusieurs coups de main hardis, et
ensuite par de lentes et patientes manœuvres au sud de Sebdou, dans les plaines
désolées des Chotts, parvint à faire refluer vers l'intérieur de grandes fractions de
tribus méridionales qui, entraînées en partie par leurs intérêts mercantiles, en
partie par les suggestions de l'émir, voulaient abandonner nos marchés pour ceux
du Maroc. La présence d'Abd-el-Kader agissait sur le milieu où il vivait. Les so-
ciétés religieuses s'agitaient, s'échauffaient, et de leur fermentation faisaient sortir
Bou-Mazaet ces autres prédicants qui se sont abattus presque en même temps sur
diverses parties de l'Algérie, sans plan, sans idée d'ensemble, mais remuant les
populations et y jetant des semences de révolte dont Abd-el-Kader espérait bien
récolter les fruits. La plupart d'entre eux ne prenaient pas le mot d'ordre de ce
chef, qui aurait dû, ce semble, rattacher à lui toutes les puissances hostiles à la
France. Les plus réfléchis le trouvaient trop grand dans leur intérêt personnel;
les plus enthousiastes et les plus sincères, trop grand dans l'intérêt de leur sainte
cause. Ceux-ci craignaient qu'en lui l'élément individuel et humain n'eût triom-
phé de l'élément religieux et divin, et que, dans la lutte entre les deux principes,
l'homme n'eût terrassé l'ange. Quoi que l'on fît pourtant, les bénéfices de l'agita-
tion allaient, par la pente naturelle des choses, tout droit à Abd-el-Kader.
Dès le mois de juillet, l'émir avait autour de lui plus de trente mille âmes; déjà
il prenait une sorte d'offensive qu'on pourrait appeler latente, en envoyant des
sicaires qui, isolés, inquiétaient les communications par des assassinats, ou, réu-
nis en petites bandes, troublaient par des vols de bestiaux les groupes de lentes
placés le long des routes pour en garantir la sûreté, et les fractions de tribus char-
gées de quelque mission spéciale par l'autorité française. Cette situation ne pou-
vait échapper aux regards de nos généraux. Ceux de la province d'Oran la connais-
saient : ils n'ont pu la laisser ignorer au gouverneur général ; mais on serait en
droit de croire que personne n'en tira les inductions qui eussent amené à préve-
nir l'explosion du mal. M. le maréchal Bugeaud quitta l'Afrique pour la France,
et M. le général de Lamoricière Oran pour Alger. Abd-el-Kader, jugeant qu'à
aucun autre moment peut-être il ne retrouverait en même temps ses amis aussi
bien préparés et ses ennemis aussi tranquilles, chercha une occasion de mettre à
profit l'excitation des uns et la sécurité des autres. On sait ce qui suivit : l'ardeur
impatiente du colonel Montagnac se précipitant dans un piège inéluctable et
ces nouvelles Thermopyles marquées du sang généreux de plusieurs centaines
d'hommes, qui combattirent jusqu'à la mort, non pour vaincre, mais pour périr
dignement.
Les Arabes ne sont pas de fins appréciateurs en matière de succès, et ils sont
EN ALGÉRIE. 78b
volontiers de l'avis de cet empereur romain qui trouvait que le cadavre d'un
ennemi sent toujours bon. Aussi ils jouirent avec exaltation de ce triomphe sans
gloire; chaque groupe de populations eut son agitateur ; chaque marché devint le
centre d'une insurrection; la révolte suscitée a une extrémité du pays par une
sorte d'accident gagna et se répandit dans tous les sens avec une incroyable rapi-
dité, comme ces feux que le laboureur arabe allume dans son champ pour le pré-
parer à la culture, et qui, poussés par le vent d'ouest et alimentés par les herbes
sèches, transforment instantanément en une mer de flammes la plaine immense.
De l'ouest partait le coup ; de là, le souffle moral et les ressources matérielles. Là
était la base d'opérations de l'ennemi. Les premiers regards et les premiers
mouvements se tournèrent donc de ce côté, et MM. les généraux de Lamoricière
et Cavaignac, par un heureux combat contre les Traras, ouvrirent une voie où
l'on supposait assez généralement que les efforts ultérieurs devaient se porter.
Beaucoup pensaient que le gouverneur, à son retour de France, irait débarquer
à Oran même et ne ferait que toucher à Alger, pour se diriger immédiatement après
vers la frontière de l'ouest. On a même prétendu que telles avaient été les inten-
tions annoncées d'abord par M. le maréchal Bugeaud, et l'on avait pu espérer que
l'épée du soldat rétrécirait et serrerait autour de l'empereur du Maroc le cercle
si large qu'avait tracé la plume du négociateur; mais, une fois arrivé au centre
de nos possessions, le gouverneur, frappé par des événements plus récents et plus
prochains, laissa peu à peu sa pensée et sa volonté se retirer des grands et loin-
tains horizons vers des faits qui semblaient plus saillants, parce qu'ils étaient
plus rapprochés. L'insurrection commençait à se montrer au sud de la province
d'Alger, et, si elle n'avait pas encore pénétré dans le corps de la place, elle en
insultait l'enceinte. Le coup de main tenté contre notre établissement d'Aïn-Teucria
était comme la lance enfoncée par bravade dans la porte de la ville. Le premier
feu de colère allumé par la nouvelle du massacre de Djemmâ-Ghazaouàt commen-
çait à tomber et laissait place à la réflexion, à la liberté dans le choix des opéra-
tions. On se mit à agiter toutes ces questions insolubles que se pose sans fin la
prudence, lorsqu'elle consiste moins à entourer un projet de toutes les chances
possibles de réussite qu'à en découvrir et à en examiner une à une toutes les diffi-
cultés. Pouvions-nous marcher en avant sans avoir éteint derrière nous les foyers
d'insurrection, qui se revivraient et s'étendraient en proportion de notre éloigne-
ment? Faliait-il laisser les tribus fidèles exposées aux ressentiments de celles qui
s'étaient soulevées et dont l'impunité doublerait l'audace? Etions-nous suffisam-
ment préparés pour aller atteindre et abattre le drapeau d'Abd-el-Kader sur le
territoire marocain, et au milieu des puissants montagnards qui l'abritaient der-
rière la masse de leur population et les difficultés de leur territoire? Le génie
triste et froid qui se complaît à énoncer les objections et à montrer les côtés em-
barrassants des choses dévore, comme l'antique Sphinx, ceux qui l'abordent sans
avoir d'avance trouvé une réponse nette à ses interrogations, et sans être tout
armés pour soutenir résolument le sens de leur réponse. Modéré peut-être par la
crainte de paraître plus aventureux qu'il ne convient à sa position, M. le maréchal
Bugeaud se décida à ne s'avancer vers les parties du territoire les plus directe-
ment menacées par l'émir qu'après avoir décrit du nord au sud et de l'est à l'ouest
une grande courbe passant par tous les lieux où les tribus s'étaient montrées agres-
sives ou incertaines, où il se trouvait des populations à châtier, à protéger ou à
raffermir : c'était se donner pour champ de manœuvres presque toute l'étendue
786 DE LA GUERRE
des provinces d'Alger et d'Oran, pour tâche une pression ou une action à exercer
sur presque tous les points de cette surface.
Encore deux semaines, et il se sera écoulé cinq mois depuis le moment où M. le
gouverneur est entré en campagne, et, pendant tout ce laps de temps, on n'a rien
fait autre que de contenir ou punir quelques populations, et plus tard d'observer
et de suivre les mouvements d'Abd-el-Kader. A chaque pas que l'on faisait, on
rencontrait une nouvelle trace de défection, une nouvelle occasion de sévir, et les
nécessités de ce genre, se rattachant les unes aux autres, ont formé une chaîne
continue qui a traîné nos troupes haletantes dans toutes les vallées, sur les pentes
de toutes les montagnes, à travers les accidents de toutes les saisons. Lorsque,
dans l'espace compris entre le Chélif. la Mina et la limite méridionale du Tel, les
tribus, foulées et refoulées sous les pas de nos soldats, commençaient à s'affaisser,
Abd-el-Kader, dont cet accablement servait mal les intérêts, parut tout à coup,
marchant sur notre trace, pour arracher les éléments de pacification à mesure que
nous les semions. Il ne voulait pas que l'apaisement de la contrée orientale rendît
à nos colonnes la liberté de se reporter et de se concentrer dans les provinces de
l'ouest; sachant l'inquiétude que lui-même et les Français inspiraient à Abderha-
man, il craignait que celui-ci, menacé d'une invasion, ne menaçât à son tour les
rassemblements et dépôts formés sur le territoire marocain, et qui servaient de
base aux Arabes hostiles à la France.
Au sud du grand massif de pays montagneux qui, vers le nord, s'avance, pareil
à un bastion immense, dans l'angle formé par le Chélif et la Mina, et que domine
comme une citadelle le roc culminant de l'Ouarenséris, s'étend, entre les sources
de la Mina et les contre-forts sud du Djébel-Dira, une haute plaine qu'on nomme
Sersou. Elle est bornée au sud par une chaîne de montagnes peu élevées courant
de l'est à l'ouest, et qui la sépare de la région des sables. C'est un terrain inter-
médiaire jeté entre les terres productives et les terres absolument stériles, comme
il existe sur beaucoup de rivages des marais salés qu'une barre isole de la mer.
Quelques rares et faibles ruisseaux, dont un devient plus tard le grand Chélif,
divisent cette étendue en plusieurs plateaux dont les bords sont profondément
découpés par tous les méandres de ces cours d'eau, qui se plient et se replient
cent fois sur eux-mêmes comme des serpents blessés. Cette contrée, cultivable
seulement par zones étroites, est parcourue par les Ahrars, grande tribu de pasteurs
qui possèdent d'immenses troupeaux, se livrent à la fabrication des étoffes de
laine, s'approvisionnent en grains chez les tribus du Tel, craignent la guerre, et
ne demandent jamais à la force, qu'ils pourraient trouver dans leur nombre et
leur richesse, ce qu'ils peuvent obtenir de la ruse, de la perfidie, et de leur habi-
leté à se ménager des intelligences dans tous les partis. Ce long espace, dont les
défenseurs naturels, par timidité et prudence, ne veulent pas garder les passages,
et que nous ne pouvons faire surveiller rigoureusement et longtemps par notre
cavalerie, puisqu'on ne peut y nourrir les chevaux des produits du sol, est comme
un bras de mer sans ports d'observation, où l'ennemi navigue sûrement et secrè-
tement, pourvu qu'il se tienne hors de portée et hors de vue des promontoires de
la côte.
C'est en effet par le Sersou qu'Abd-el-Kader arriva pour prendre à revers toutes
les tribus que nous venions de comprimer ou d'apaiser. Longeant à distance la
lisière du Tel, et se conformant à tous nos mouvements, il nous devançait chez
les populations ou nous y suivait, selon les besoins de sa politique, pour y pré-
EN ALGÉRIE. 787
venir ou y effacer les effets de notre présence. Serré de trop près, il s'échappait
vers le sud, chez ces tribus trop nombreuses pour que nous puissions y pénétrer
avec une colonne incomplète, trop pauvres en grains pour que nous puissions y
conduire, à moins de préparatifs spéciaux, un corps régulièrement composé, mais
où l'émir, accueilli en hôte si ce n'est en maître, recevait le nécessaire pour sa
petite troupe de cinq ou six cents cavaliers. Quand ses chevaux s'étaient fatigués
en fatiguant les nôtres, il les conduisait par cette grande route du Sersou, toujours
ouverte, vers la pointe est des Chotts, où d'avance on lui avait amené des combat-
tants et des montures frais et reposés.
Ainsi, après avoir couru pendant deux mois après les tribus fugitives, les troupes,
pendant deux autres mois, coururent aprè;* Abd-el-Kader. Il s'agissait tantôt de
se jeter entre lui et des alliés fidèles qu'il menaçait, tantôt de barrer le passage à
des populations que ce rude pasteur d'hommes cherchait à pousser, comme de
grands troupeaux, vers la frontière du Maroc, toujours d'étouffer dans leur germe
des événements qui, abandonnés à eux-mêmes et sans compression, auraient pris
un développement funeste. Tandis que les Français poursuivaient une lâche à
peu près négative pour éviter un mal, plutôt que pour obtenir un succès, l'ennemi,
au contraire, libre dans ses directions et certain, en quelque endroit qu'il se portât,
de nous nuire, ne fût-ce que par sa seule présence, marchait toujours armé d'un
projet à double tranchant. S'il l'émoussait d'un côté sur un obstacle que nous
lui opposions, il le retournait et frappait dans un autre sens un coup qui nous
blessait.
C'est ainsi que dans les premiers jours de février Abd-el-Kader était lancé en
pleine opération à travers ces flots de populations méridionales, qui, comme une
mer baignant deux rivages, touchent à la fois aux limites sud du Titeri et aux li-
mites sud-ouest de la province de Constantine. De là il pouvait se jeter, selon l'oc-
casion, sur la Medjena, le Hodna, le Jurjura, et sur nos alliés au sud de Boghar.
Il avait d'ailleurs un intérêt sérieux à vivre au milieu des Ouled-Naïls, tribu riche
en population, en troupeaux, en chevaux et en guerriers, et Gère de son indépen-
dance, qu'elle croit hors de notre atteinte. Ces Sahariens, quoique obligés de vivre
des céréales achetées dans le Tel, ne s'approvisionnent pas directement sur
nos marchés. Les flux et reflux périodiques de leurs migrations commerciales ne
les portent pas jusque dans ce qu'on pourrait appeler l'enceinte française, mais
glissent le long de celte frontière et expirent au dehors sur le territoire de tribus
intermédiaires ; ce sont ces dernières qui achètent les grains de l'intérieur, et en
revendent une partie à ce peuple presque étranger. Celui-ci, ne nous voyant que de
loin, juge mal notre taille, et s'imagine tenir à l'abri de notre mauvais vouloir et
de nos tentatives ses transactions mercantiles, parce qu'elles sont indirectes, et
son pays, parce qu'il est protégé par l'éloignement, par l'extrême rareté de l'eau
et parce ciel du désert, pendant neuf mois fermé et devenu d'airain, qui interdit
à nos colonnes l'entrée de cette région mieux que ne le pourrait faire un rem-
part.
Occuper une pareille position, pour Abd-el-Kader, c'était un succès; la quitter
et se porter de là sur un quelconque des points par où il pouvait rentrer dans ré-
tablissement français, c'était un succès encore. Si on lui eflt permis de manœuvrer
à loisir dans le sud, il aurait Uni par troubler cette province de Constantine dont
le calme nous est plus que jamais nécessaire; inquiété dans ses projets par l'ap-
proche de plusieurs colonnes convergeant vers sa retraite, il a bondi jusque sur
788 DE LA GUERRE
les versants du Jurjura, où il a en un instant relâché et à moitié tranché ces liens
de sujétion et de rapports amicaux avec les Flittas et les Issers que depuis près de
deux ans nous nous occupions à affermir par la paix, après les avoir noués et
serrés par la guerre ; c'est là un exemple de l'avantage qu'a sur nous Abd-el-Kader.
Nous ne pouvons obtenir, par de rudes travaux et des mesures habilement com-
binées, rien autre que le maintien de l'ordre établi, en sorte que le public,
voyant les choses couler dans le même lit, ne s'imagine pas que c'est à force de
digues laborieusement élevées qu'on a empêché les débordements et les ravages.
Telle est à peu près la série d'événements qui s'est déroulée depuis la fin d'oc-
tobre jusqu'à ce jour. Les résolutions prises ont suivi assez naturellement, ce me
semble, le courant des faits; la défection et les déprédations de certaines tribus
ont fait croire à la nécessité de les réprimer; l'apparition d'Abd-el-Kader a imposé
cette conviction, qu'il fallait avant tout poursuivre à outrance cet homme fatal,
pour rompre par l'action du sabre le charme attractif qu'il exerce sur les Arabes,
et pour empêcher tout long contact entre lui et les populations, que son regard
met en feu. On ne peut certes pas accuser de telles idées d'être bizarres et arbi-
traires, et de ne pas être tirées du fond même du sujet ; ce qu'on pourrait au con-
traire leur reprocher, c'est d'avoir été ramassées trop facilement à la surface des
faits. Mais si, au lieu d'attaquer le mal dans les manifestations les plus éclatantes
et les plus en dehors qu'il produisait, on eût résolu de l'attaquer dans les
racines cachées, souterraines, par où il tenait au sol et s'alimentait; si, ne lais-
sant que de faibles colonnes à la garde du pays central, donnant beaucoup de
latitude à l'insurrection et de carrière aux courses de l'émir, on eût porté toutes
les forces disponibles vers le Maroc, pour briser la base d'opérations d'Abd-el-
Kader, ressaisir les populations algériennes réunies sous son drapeau, frapper à
grands coups les hordes marocaines, qui fournissent à notre ennemi le feu et
Feau, la terre, des armes, des hommes, et inspirer à Abderhaman cette crainte
salutaire qui, pour lui comme pour presque tous les barbares, est le seul com-
mencement possible de la sagesse; si entre l'inauguration et l'accomplissement
de cette œuvre le succès, qui ne vient qu'à son heure, se fût un peu fait attendre,
que la révolte eût entouré la Milidja, Miliana, Orléansville, d'un cercle serré de
populations en armes, et qu'Abd-el-Kader, voulant essayer une grande diversion,
fût venu contempler Alger des hauteurs de Mousaïa, quelles clameurs eût poussées
la presse parisienne, et avec quelle colère n'eûl-elle pas lacéré ce plan de campagne,
que cependant beaucoup de bons esprits classent aujourd'hui parmi les meilleurs
qu'on pût adopter! Il est des malheurs qu'il faut prévoir, non-seulement pour les
éviter, s'il se peut, mais encore pour les supporter avec calme, s'ils sont inévita-
bles. Tout ce qui vient de se passer en Afrique était dans l'ordre, non des choses
nécessaires, mais des choses possibles. Dire qu'avec un certain degré de surveil-
lance, d'activité, d'habileté, qu'avec une tenue parfaite sur la ligne exacte du
mieux possible, on ne se fût pas rendu maître des mauvaises chances, nul ne le
peut; mais c'est évidemment une erreur que d'attribuer uniquement aux fautes
commises, à l'emploi de tel système, à la présence de telle personne, l'explosion
des circonstances actuelles. La tendance à la révolte et aux prises d'armes est
et sera pendant longtemps encore chez les Arabes, non l'état exceptionnel, mais
la manière d'être habituelle; non une disposition passagère résultant d'une cir-
constance déterminée, d'un mécontentement positif, mais une force spontanée,
persistante, dont l'immobilité ne s'obtient qu'à l'aide d'une pression continue, et
EN ALGERIE. 789
dont la réaction est proportionnelle à la diminution de l'effort exercé pour la
comprimer.
Pour les Arabes, l'activité guerrière, c'est la vie. Leur existence est dure et mo-
notone : chez eux, les rapports de famille sont lourds et froids ; le soin de la terre,
abandonné aux mercenaires; les distractions, comme la chasse, les réunions che-
valeresques à l'époque des grandes fêtes, ou les folles joies dans quelque coin des
villes, rares, dispendieuses et courtes; les occupations que donne la culture de
l'esprit, nulles. On demandait à un jeune homme, fils de l'aga des Sindgès, tué
pour notre cause, s'il savait lire. Pour toute réponse, il fit un signe négatif, et d'un
geste orgueilleux montra ses éperons. L'action, l'action, c'est l'élément dont se
nourrit l'Arabe, c'est le milieu dans lequel il s'épanouit. Semer l'intrigue, re-
cueillir l'agitation, l'attente, l'émoi, c'est là son drame, son spectacle, sa poésie.
Courir les marchés, réunions où se traitent toutes les affaires publiques, traîner
un certain nombre de volontés à la remorque de la sienne, combattre des
influences rivales, organiser des coups de main contre une tribu ennemie,
agrandir sa personnalité et diminuer celle des autres, c'est là sa carrière poli-
tique. Est-ce par la lente culture, est-ce par l'industrie, par la spéculation, qu'il
augmentera sa fortune? Non ; c'est par le pillage, par l'invasion, au premier pré-
texte de querelle, sur le territoire de ses voisins, par le rapt de leurs troupeaux,
de leurs tentes, de leurs femmes et enfants, qu'on leur fera racheter à beaux deniers
comptants. Il faut voir un Arabe lorsque, dans une expédition, il tombe sur la
trace des bestiaux qui fuient et se dérobent ! Comme son œil s'allume ! comme sa
parole éclate en sons impétueux et saccadés! comme il se grandit sur son cheval !
Il est vrai que, si la médaille est d'or, elle n'est pas sans revers. Aujourd'hui on a
le bonheur et la gloire d'être spoliateur, on aura demain le chagrin et la honte
d'être spolié, car dans le monde civilisé ou barbare on chemine toujours entre
un plus fort et un plus faible que soi ; mais l'Arabe a la philosophie du joueur:
il trouve dans le gain une excitation à poursuivre un gain supérieur; dans la
perte, une invitation à épuiser la mauvaise veine jusqu'à ce qu'il parvienne à saisir
sa revanche. Cependant il arrive en dernier lieu que chacun est moins riche que
s'il était resté tranquillement chez soi ; les troupeaux, traqués dans les montagnes
comme des bêtes fauves, sont décimés par la fatigue; les enfants périssent de mi-
sère, quelques hommes par le fer ou le plomb; en fin de compte, il n'y a, à ce
jeu, que la mort qui ait gagné. Mais on a nagé à pleins flots dans les passions, on
s'est enivré de désirs, on s'est exalté dans le triomphe, ou l'on a rêvé dans la défaite
les joies de la vengeance; on a vécu. Le plus souvent la guerre ne lient ni au fa-
natisme religieux ni à l'appel d'Abd el-Kader ou de tout autre chef influent, ni à
quelque grief réel contre le gouvernement des Français : la guerre a sa cause vé-
ritable en elle-même, et tout ce qui vient du dehors n'est que prétexte. Les Arabes
prennent les armes par cette seule raison, que depuis huit mois, un an, ils les ont
déposées et ne veulent pas les laisser rouiller, parce que, dans les ennuis du
repos, ils se forgent mille illusions pour s'expliquer et se déguiser leurs anciens
désastres, et pour sepromellre une fortune toute nouvelle dans de nouvelles hos-
tilités.
Ce n'est donc pas un phénomène passager que cette succession régulière de
soulèvements et d'apaisements dans les populations africaines; c'est le résultat
d'une loi de leur nature et de leur organisation. C'est en les atteignant dans leurs
mœurs, c'est en modifiant le milieu où elles vivent, qu'on parviendra peu à peu à
790 DE LA GUERRE
transformer leur constitution. La guerre cessera, non pas lorsque nous ne la ferons
plus, ou qu'avec de la cavalerie, comme le veulent certaines personnes, ou que
d'une manière défensive, comme le demandent certaines autres, mais lorsque les
Arabes cesseront d'être possédés du démon de la guerre, de naître, de grandir, de
vivre dans la guerre et pour la guerre. Le temps, le remplacement des générations
actuelles par de jeunes générations formées sous d'autres influences, la multipli-
cation de nos rapports avec les indigènes, l'éveil chez ces derniers d'instincts et
de goûts qui sommeillent maintenant, voilà ce qui, par un progrès continu, mais
lent, amènera la transfiguration de cette terre qui, aujourd'hui, comme celle de la
Cadmée mythologique, ne produit que des soldats armés pour combattre les civi-
lisateurs, et qui plus tard se couvrira aussi des riches produits de la civilisation.
La France a un tempérament porté à l'irritation et à l'impatience; son sang cir-
cule avec force et rapidité, et quelquefois il lui arrive de mesurer le temps, non
aux régulières oscillations du grand pendule des siècles, mais aux pulsations de
son cœur. Tout ce qui retarde sur son désir lui paraît retenu par quelque accident,
par quelque désordre arrêtant la marche naturelle des choses. Lorsqu'on a vu en
France que la guerre apparaissait de nouveau en Afrique, on n'a pas compris d'où
elle pouvait tomber. On en a accusé les personnes, on en a accusé les idées. Chacun
a vu dans cet événement la confirmation de ses prévisions, la condamnation des
systèmes qu'il avait condamnés, la démonstration par le fait des vérités qu'il avait
démontrées théoriquement. On en a pris acte pour remettre au rôle du tribunal
de l'opinion des causes qui depuis longtemps semblaient jugées. On a nié le pro-
grès.
Les phrases, en effet, sont les mêmes qu'il y a quatre ans; on parle encore
comme alors d'expéditions, de populations armées, de combats même; mais il
faut voir si cette couche de mots semblables pose sur des réalités pareilles. Il y a
quatre ans, la guerre, c'était une série de combats s'allongeant de Blida jusqu'à
Miliana ou Médéah et une haie épaisse d'Arabes guerroyants qui bordait, sur une
longueur de vingt-cinq ou trente lieues, la route que suivaient nos colonnes;
c'étaient les éclairs de la mousqueterie commençant à luire avec les premiers
rayons du soleil et s'éteignant avec les dernières clartés du jour, les pitons des
montagnes disparaissant sous les burnous blancs des Kabaïles, tous les passages
de ravins vivement défendus, nos arrière-gardes suivies pied à pied par un ennemi
ardent et alerte, prompt à sentir la moindre erreur commise par nous et à en pro-
fiter, à saisir le moindre défaut de la cuirasse pour y enfoncer le fer avec précision,
avec vigueur et rage : il nous fallait alors concentrer nos forces, et faire des
trouées dans de grandes masses, que rassemblait et dirigeait une certaine unité
d'idée et de volonté. Aujourd'hui on sait qu'un pays est en insurrection plus tôt
qu'on ne le voit. Quelque ambitieux ou fanatique parle de guerre; on oblige par
la violence en actes ou en menaces le chef nommé par la France à s'éloigner, et
on le remplace par un partisan d'Abd-el-Kader : on se réunit en conciliabules où
se montrent quelques centaines d'hommes, et où l'on décide à l'unanimité que le
voisin le plus faible est nécessairement ami des Français, ennemi de Dieu et de
Mthomet, et justement passible de toute spoliation, exaction et vexation que de
droit. Après cette sentence, on procède à l'exécution, et jamais force ne manque
à la loi; car la confiscation, qui appuie et scelle tout jugement de ce genre, vient
allumer dans l'âme de tous les assistants une ardente soif de justice, et les cham-
pions de ce tribunal en plein air sont toujours beaucoup plus nombreux que les
EN ALGÉRIE. 791
condamnés. Cependant, après s'être gorgés de butin et avoir dormi sur les
dépouilles opimes, ces grands justiciers, en apprenant qu'une colonne française
vient pour casser leur arrêt, se troublent, et commencent à douter de la bonté de
leur cause. A l'approche de nos troupes, ils abandonnent leurs chétives habita-
tions, et fuient vers la montagne. Si leur adresse à se dérober est vaincue par la
nôtre à les surprendre, et leur agilité dans la retraite par notre vigueur dans la
marche agressive, alors seulement il y a un combat, ou plutôt, ce qui est plus
triste, il y a des coups de fusil échangés entre nos soldats, chargés d'arrêter les
fuyards, et ceux-ci, qui. par instinct guerrier, sans espoir de succès ni de salut,
sombres et résignés à mourir, veulent au moins tomber en frappant un ennemi :
spectacle d'une mélancolie aussi poignante, mais plus digne que celui des gladia-
teurs disant à César : Morituri te salutant. Les Arabes aiment mieux tuer qui les
tue que le saluer.
En même temps que les combats se sont espacés dans le temps, ils ont reculé
dans l'espace, relativement aux centres de notre domination; si ce n'est du côté
de Tenez, où l'insurrection s'est approchée de la mer, une large zone, le long de
la côte, a généralement été respectée. Les plaines sont presque partout restées
calmes et silencieuses, et le bruit de la mousqueterie ne s'est guère fait entendre
que sur les plateaux élevés, dans la haute partie du cours des rivières, dans les
contrées éloignées du rivage et des grandes villes, d'où sortent toutes les eaux, et
où les gorges profondes et les grandes étendues incultes promettent refuge à ces
populations, qui ne portent plus leurs regards en avant sur les terres à euvahir
qu'aussitôt elles ne les jettent en arrière sur le chemin de la retraite.
On peut donc dire que la veine guerrière des tribus est non à sec, malheureuse-
ment, mais fatiguée, ne se manifestant plus que par jets faibles et intermittents,
et ne s'alimentant plus que de cette humeur inquiète, turbulente, qui est le fonds
même de la nature arabe.
On se tromperait d'ailleurs étrangement, si on mesurait la réussite d'Abd-el-
Kader, dans ses dernières campagnes, à l'angle de terrain qu'il a embrassé dans
ses courses, et au degré de liberté de ses mouvements. Il a été à peu près partout
où il a voulu, mais il est loin d'avoir fait partout ce qu'il a voulu. Il a vu M. le
général de Lamoricière, dans ses mouvements si brusques et si multipliés, aller
reprendre une à une bien des fractions de tribus déjà engagées sur la route de
l'émigration, et les replacer comme avec la main sur leurs territoires: M. le géné-
ral Cavaignac, par de grands coups de filet hardiment lancés sur la frontière ma-
rocaine, ramasser d'importants groupes de population, et les ramener sur le bord
français; M. le gouverneur, et les colonnes qu'il détachait de la sienne, tenir im-
mobiles et calmes les montagnards de la rive gauche du Kiou, quoique l'émir
rodât à l'entour, cherchant un parti à entraîner ou une proie à dévorer, et essayant
sa double puissance d'attraction et d'intimidation. Il a tenté en vain la grande et
belliqueuse tribu des Deni-Ourags, si longtemps habituée à lui obéir avec enthou-
siasme, avec amour, et il a côtoyé le pied de toutes si s montagnes, sans oser ni
s'y imposer comme ami, ni eu forcer l'entrée comme ennemi. Il est probable que
ces astucieux Kabailes se seront mis en relation avec leur ancien sultan, et lui
auront députe quelque membre de la famille vénérée de leur cheik, tandis que
celui-ci s'était rendu lui-même au camp de M. le maréchal Bugeftud, Cependant
ils n'auront reçu notre ennemi qu'avec de stériles et prudentes marques de res-
pect, et comme ces hôtes qu'on ne a-ut ni repousser ni introduire chez soi, et qu'on
792 SB LA GUERRE
accueille très-révérencieusement, pourvu que ce soit sur le seuil seulement, et
sans les laisser pénétrer à l'intérieur. Plus tard, Abd-el-Kader a dû quitter les
Ouled-Naïls, avant d'y avoir creusé le port qu'il voulait y préparer et y assurer à
ses partisans, actuellement réunis dans le Maroc, pour le cas où les inquiétantes
dispositions qu'alors l'empereur manifestait a leur égard auraient éclaté sur eux
et les auraient dispersés. Malgré la profondeur des issues que lui offrait sa retraite
méridionale, dès qu'il vit nos colonnes lancées sur sa piste, il crut prudent de se
dérober, et de venir tomber en arrière au milieu des Kabaïles du Jurjura ; là, par
sa promptitude à rassembler et à abandonner les populations, à venir, voir et fuir,
puis à revenir et à fuir de nouveau, comme il lui est arrivé tout récemment, il a
donné des preuves nombreuses de sa puissance à exciter les imaginations des races
musulmanes, et de son impuissance à les défendre, et même à seconder leurs
efforts. Ce n'est plus une chasse au lion que nous menons en Afrique, c'est une
chasse au renard.
Certes, quand on examine les circonstances de cette dernière période, en en
mettant toutes les faces sous un jour complet, au lieu d'en placer un côté dans la
lumière, un autre dans l'ombre , si surtout on tient compte de cette multiplicité
de buts de rechange qui se trouvent disposés en relais dans toutes les directions
autour d'Abd-el-Kader, et sur chacun desquels il peut se replier à défaut d'un
autre qu'il manque, sans que jamais il paraisse déroulé, on reconnaîtra que toute
cette suite d'événements n'est pas un tissu continu de mécomptes pour les Fran-
çais, de succès pour l'émir; il est permis de croire que, malgré toutes les fautes
qu'on a imputées aux premiers, tous les triomphes qu'on a prêtés à ce dernier,
celui-ci touche à un temps d'éclipsé, et ceux-là au contraire à une phase claire et
calme.
En Afrique plus qu'ailleurs, c'est une tâche bien compromettante que de parler
de l'avenir, je ne dis pas du grand, mais du plus petit. A travers tant d'indivi-
dualités fortes et résistantes qui font saillie parmi les Arabes, tant de caprices qui
y font loi, un fait dont on veut étudier la marche a des rejaillissements suivant
des angles et à des portées qu'on ne peut calculer d'avance. Il est probable que
les ressorts qui poussaient et soutenaient Abd-el-Kader dans toutes ces courses
prodigieuses sont usés, et vont le laisser tomber pour un temps dans le silence et
l'obscurité; mais qu'on se garde d'agrandir l'importance de ce résultat comme on
a grossi dans un sens constamment défavorable à notre situation tous les actes de
la dernière campagne, les nôtres comme ceux de l'ennemi ! C'est surtout à l'occa-
sion de l'Afrique qu'il est bon de dire avec Démodocus : Prions les dieux qu'ils
éloignent de nous l'exagération qui détruit le bon sens. Au sujet d'un pays nouveau ,
il faut se défendre avec un soin scrupuleux des grandes espérances et des grands
découragements, surtout il faut se méfier de ces faux prophètes qui viennent cha-
touiller les secrètes faiblesses de la nation en lui annonçant comme prochaine la
satisfaction de ses désirs relativement à la pacification et à la colonisation de
l'Afrique, et en lui présentant les difficultés du passé et du présent comme de
pures conséquences d'une méprise, d'un malentendu. Dans une tâche extrême-
ment multiple et complexe, la simplicité des moyens proposés est un des signes
les plus certains d'insuffisance. Dès qu'on verra la sécurité rétablie et Abd-el-Kader
hors de scène, on croira que tout est terminé ; quand ensuite on aura changé quel-
ques personnes, adopté quelques nouveaux systèmes et créé quelques nouveaux
emplois, on se persuadera qu'on a pourvu à tout. On oubliera que le principal
EN ALGÉRIE. 795
obstacle à une pacification vraie, c'est que les Arabes sont les Arabes, et à une coloni-
sation sérieuse, c'est que les Français sont les Français. Puis, lorsque les populations,
lasses de la paix comme elles le sont peut-être aujourd'hui de la guerre, repren-
dront les armes ; lorsque, retrempées dans ce fleuve d'oubli qui si facilement coule
à travers toute terre barbare et en enlève le lendemain la trace des désastres de
la veille, elles reparaîiront fraîches et renouvelées pour le combat, on s'imaginera
encore avoir tout expliqué en accusant les nouveaux fonctionnaires ou les nou-
velles fonctions, et on se consolera du malheur des circonstances par l'injustice
des jugements. Plût à Dieu que l'on trouvât alors pour combattre le mal d'autres
remèdes que ceux que l'on conseille aujourd'hui!
Entre autres recettes, on propose de substituer des colonnes de cavalerie aux
colonnes mixtes que nous employons maintenant. On se figure qu'on pourra donner
ainsi aux troupes françaises la mobilité et la rapidité qu'ont les Arabes, comme si
les assaillants, qui agissent dans de tout autres conditions que les défenseurs,
pouvaient rencontrer les mêmes avantages dans l'adoption des mêmes moyens.
Les Arabes combattant sur leur territoire, au milieu de leurs frères de race et de
religion, même lorsqu'une partie de ceux-ci suivent un autre drapeau, trouvent
favorables ou neutres toutes les puissances qui nous sont hostiles; les bois, les
torrents, les connaissent et leur livrent tous leurs secrets; les silos se révèlent vo-
lontiers à eux et leur abandonnent leurs grains; la retraite la plus inaccessible
dans les montagnes et des mains amies reçoivent leurs blessés et leurs malades.
Pour nous, au contraire, les buissons cachent des fusils ennemis, et les ravins des
embûches; nos blessés, si nous ne les emportons avec nous, ne sont bientôt plus
que des cadavres sans têtes. Il nous est donc impossible d'aborder les montagnes
avec de la cavalerie sans infanterie : là en effet, les rochers, les ravins, les pentes
abruptes, se mêlent et se pressent en un chaos inextricable ; c'est un semis d'in-
nombrables postes fortifiés d'où les Kabaïles, s'ils n'y étaient attaqués et forcés par
nos fantassins, tueraient un à un et a loisir tous nos cavaliers. Dans l'Algérie, la con-
trée montagneuse, c'est la surface entière du pays, moins les plaines infertiles du
sud, que la rareté de l'eau et des grains ferme à de grandes réunions de cavalerie,
comme fait ailleurs la configuration du sol. Il faudra toujours à nos cavaliers,
aussi nombreux qu'on les suppose, le soutien de quelques compagnies d'infanterie,
et dès lors la vitesse du cheval sera limitée, au moins au delà d'un certain rayon-
nement, par celle du fantassin. Dans les circonstances même où l'on peut détacher
la cavalerie de la partie lourde d'une colonne avec la chance qu'elle joigne l'en-
nemi sur un terrain convenable, il y a encore des auxiliaires qu'il faut lui ad-
joindre : ce sont des mulets avec des cacolets pour enlever les blessés, car
beaucoup de blessures ne permettent pas de charger et de transporter ceux qui
en sont atteints sur des chevaux pourvus du harnachement ordinaire. On doit, il
est vrai, reconnaître que sous l'action de plus grandes masses de cavalerie on
ferait sortir de la guerre des résultats plus positifs. On pourrait, à la suite des
escadrons qui chargent , faire marcher de fortes réserves qui recueilleraient les
blessés et empêcheraient que les flots d'Arabes, au milieu desquels notre petite
phalange flotte quelquefois comme un vaisseau sur la mer, ne se refermassent
derrière les assaillants comme pour les engloutir. Alors un corps de troupes pour-
rait sans imprudence, à l'aide de sa cavalerie, faire des mouvements moins serrés,
et soit pour poursuivre, soit pour surprendre l'ennemi, allonger pour ainsi dire
le bras à une distance où maintenant il ne porterait pas ses coups sans se décou-
794 SE LA GUERRE
vrir. Un autre avantage résulterait d'une grande augmentation de cavalerie : c'est
qu'on pourrait en laisser toujours une partie au repos, et, par une heureuse dispo-
sition dans les tours de service, être constamment en mesure d'agir avec des
chevaux frais. Mais, s'il est bon de rechercher et d'adopter les améliorations qui
se présentent, il faut bien mesurer quelle en est la valeur, et ne pas se préparer
de graves mécomptes en prenant le moyen par quoi seulement on détend le nœud
de difficultés pour l'épée qui doit le trancher.
Un autre système qui, dans le public, a obtenu une grande faveur, c'est celui de
l'immobilité. Lorsque le feu de la rébellion s'allume quelque part, il s'éteindrait
de lui-même, dit-on, sans le vent que nous faisons à l'enlour en nous agitant pour
l'éteindre. C'est parce que nous nous portons sur un point où quelques troubles
insignifiants se sont produits que les populations s'irritent, prennent les armes et
se défendent. Il suffit de savoir comment i'insurreclion naît, grandit, se propage
avec une rapidité et une intensité proportionnelles à l'espace et à la liberté qu'on
lui abandonne, comment au contraire elle décroît, s'amoindrit et se dissout à me-
sure que nos colonnes s'en approchent, la circonscrivent et l'atteignent, pour ne
pas accorder à de pareilles idées une sérieuse attention. Veut-on dire que l'armée
se charge en Afrique du rôle d'agent provocateur? Croit-on de bonne foi que l'on
s'amuse à remuer la cendre pour en faire sortir l'étincelle, puis la flamme, afin de
se donner la joie de fouler et d'écraser le foyer? Ceux qui de gaieté de cœur se
livreraient à un pareil jeu ne seraient-ils pas les premiers à s'y brûler?
Il est fâcheux, quand on se hasarde sur un terrain où s'agitent d'ardentes con-
troverses, de n'avoir pas une idée unique, vive et nette, dont on puisse se servir
comme d'un mors tranchant, pour arrêter court l'opinion. Il y a des hommes pri-
vilégiés qui au bout de chaque discussion ont un précepte tout arrangé , comme
une fosse ouverte pour y précipiter et y enterrer la question ; une formule toute
prête, comme un cachet pour sceller la pierre du tombeau. Pour moi, je com-
prends qu'on puisse donner sur les affaires de l'Afrique plusieurs conseils spé-
ciaux ; je ne conçois pas qu'on ose n'en donner qu'un compréhensif , général,
étendant sa règle d'airain sur toutes les parties de l'espace et du temps où se
développe l'histoire africaine. Il faut, dans ce pays si mobile, une habileté qui soit
féconde en métamorphoses, qui , au lieu de se mouler sur la froide abstraction,
s'applique exactement sur la réalité chaude et vive, et se prête à toutes les oscil-
lations, à toutes les modifications que le fait vient à subir. II importe avant tout
que l'activité des Français égale l'inquiétude des Arabes, que les soulèvements
soient prévus plutôt que réprimés, et que, dès qu'une première émotion commence
à faire frissonner, ne fut-ce que la surface des populations, le drapeau français
apparaisse, comme le trident de Neptune, pour chasser les vents et abaisser les
flots. Il ne faut pas craindre d'entrer en rapports fréquents avec les tribus et de
donner à l'armée française le don de l'ubiquité, pourvu que son omniprésence se
manifeste, comme celle de la Providence, en empêchant le mal et produisant le
bien. Qu'on ne s'effraie pas de l'idée de violer, par de telles mesures, le précepte
qui défend la division des forces; car on reste dans l'esprit de cette loi, dès que
dans toutes les opérations, quelque multipliées qu'elles soient, on garde l'avantage
sur l'ennemi, soit selon le nombre vulgaire, soit selon une arithmétique où la puis-
sance morale se trouverait représentée par des chiffres. L'ère, je ne dirai pas de
la guerre, mais de l'action guerrière, est loin d'être close dans notre nouvelle
conquête. Si c'est seulement sous la pression égale et régulière de l'établissement
EN ALGERIE. 795
colonial que la terre africaine peut prendre et conserver son assiette définitive, ce
n'est que sous les piétinements de nos soldats qu'on peut refouler et briser ces
énergies destructrices qui tendent à sourdre de tout point du sol trop longtemps
resté libre, et qui, si on ne les combattait, renverseraient à chaque instant les tra-
vaux et les travailleurs, comme ces puissantes émanations repoussant les mains
romaines et leur œuvre des fondations que les vainqueurs de la Judée préparaient
pour un nouveau temple. Si, parmi quelques vagues indications, il est une pensée
que j'oserais exprimer en termes directs et formels, c'est le regret que des préoc-
cupations de politique européenne et des négociations positives avec l'empereur
Abderhaman aient écarté le projet d'une campagne sur le territoire marocain.
C'est là seulement qu'il y a pour Abd-el-Kader une base considérable d'opéra-
tions. Les Ouled-Naïls ne pourraient pas , les Kabaïles du grand massif ne vou-
draient pas garder et nourrir sur leur territoire de nombreux rassemblements
formés sous l'étendard de l'émir; mais les montagnards de la frontière orientale
du Maroc sont dans de telles conditions géographiques et morales, que la volonté
de l'empereur ne pourra ni les isoler longtemps d'Abd-el-Kader, ni détourner ces
deux forces une fois combinées de fondre sur les domaines de la France. Alors il
nous faudra, peut-être avec une armée fort diminuée, accomplir cette entreprise,
dont aujourd'hui l'abondance de nos ressources rend l'exécution facile, et dont
nos griefs récents et nos plaies saignantes attestent la justice.
Qu'il me soit permis, en terminant, de rassurer ceux qui depuis trois mois ne
cessent de s'attrister sur l'état de délabrement et d'exténuation où ils se dépei-
gnent nos troupes. J'ai vu celles-ci au milieu de leurs épreuves, j'ai vécu avec
elles, et je n'ai jamais imaginé qu'elles fussent, comme Benjamin et comme Judas,
sans force et sans vertu. J'ai vu des hommes fortifiés plutôt que lassés par des
luttes incessantes avec les éléments et avec les besoins de leur propre organisa-
tion, bronzés par leur contact continuel avec de dures circonstances, et qui por-
taient certainement un lourd fardeau de misères et de fatigues, mais qui sous ce
poids marchaient vaillamment et comme avec la conscience d'avoir au dedans
d'eux-mêmes un gianll fonds encore inépuisé d'énergie réactive. Avec leurs figures
sérieuses, leurs vêtements rapiécés et leurs bâtons à la main, les soldats de l'armée
d'Afrique ne m'ont nullement apparu, ainsi que l'a dit agréablement un journal,
pareils à des mendiants: ils m'auraient plutôt rappelé ces mâles pèlerins de Terre-
Sainte qui, ayant quitté leur coin de terre, leur chaumière, leur famille, les pieds
poudreux, le visage amaigri, les habits en lambeaux, marchaient, marchaient tou-
jours, courbés sous la souffrance, mais se redressant avec orgueil et avec joie
chaque fois qu'ils croyaient apercevoir la Jérusalem de leur espérance. En Afrique,
il y a des jours où sous la pluie, après de longues marches, loin de l'ennemi, les
courages se voilent; mais, à la moindre apparence d'un combat, à la moindre
chance entrevue de joindre l'ennemi, de faire un beau coup de main, tout rayonne
de nouveau. Il ne faut pas se figurer que ces hommes n'ont pas, aussi bien que
leurs pères du moyen âgé, un idéal qui les soutient et les relève. Dans le vide,
tout tomberait à plat. Ils savent qu'ils ont donné à la pallie une partie de leur
existence, et pendant ce temps ils agissent comme s'ils ne s'appartenaient pas. La
patrie leur dit de partir et ils partent, de souffrir et ils souffrent, de mourir et ils
meurent. Dans leur ardeur à agir, dans leur force à supporter, il y a un sentiment
du beau et du bien, qui est plus ou moins confus selon le développement de l'in-
dividu, mais qui ne peut échapper à l'observateur attentif, même lorsqu'il échappe
79(5 BE LA GUERRE EN ALGÉRIE.
à celui qui au fond de l'âme s'en inspire. Il y a dans la pratique du renoncement
à soi et dans la conscience de l'effort, même à travers les douleurs qui quelquefois
l'accompagnent, de tels retours de contentement intérieur; il y a dans la vie des
camps, dans cette communication continuelle avec la nature, dans la fascination
de l'inattendu, dans l'attraction qu'exerce le but proposé, de telles consolations,
des excitations si sereines, quelque chose de si vivifiant, qu'on ne sait pas si l'on
doit plaindre ceux qui passent ainsi leurs jours. A mon avis, la louange leur va
mieux que la pitié; j'avoue n'avoir jamais pu accepter autrement que sous béné-
fice d'inventaire cette commisération que quelquefois on accorde aux troupes
d'Afrique; il me semble que presque toujours cette aumône sonne faux, comme
si le fond en était d'un autre métal que celui dont la surface est recouverte. Sous
l'argent de la sympathie, il y a un triple airain de médisance, de haine, de récri-
minations, et l'éloge en faveur des uns est doublé d'une accusation contre d'autres.
D'ailleurs, il ne faut pleurer que fort discrètement sur les infortunes endurées
pour la cause du bien et pour l'accomplissement du devoir, car les larmes amol-
lissent ceux qui les répandent et ceux sur qui elles tombent. Souvent, dans ces
gémissements sur les misères de nos soldats, il y a autre chose qu'une émotion
sincère, autre chose même qu'un prétexte au blâme ; il y a le cri des natures faibles
et détendues, qui s'irritent contre les natures énergiques, et s'indignent à la seule
idée d'une existence fortement trempée. Il y a le blasphème de la voluptueuse
Capoue contre cette Rome où l'on apprend la simplicité, la fierté, le dévouement.
Plus d'un, qui ne prétend nullement à être Thémistocle, trouve que les lauriers
de Miltiade l'empêchent de dormir, quoiqu'il ne veuille pas plus de Salamine que
de Marathon. Comme la mère des Gracques considérait avec un orgueil mêlé de
tristes pressentiments ses fils grandissant dans une éducation austère pour devenir
les réformateurs de leur pays, la France doit voir avec une joie profonde, quoique
mélancolique, avec une mâle satisfaction, qu'une partie de ses enfants se forment
aux durs labeurs et à une vie d'abnégation et de sacrifice au devoir. Dieu seul sait
quelles tâches sont réservées à la vertu française. Si au delà des mers il y a des
peuples à dégager des liens de la barbarie, de ce côté il y en a d'autres à arracher
aux mains sanglantes des barbares.
A. de la Tour du Pin.
L'ALLEMAGNE
DU PRÉSENT.1
A M. LE PRINCE DE METTERMCU.
III.
HEIDELBERG.
Il m'en coûtait de m'arrêter beaucoup à Heidelberg : j'y avais habité autrefois,
et je n'y reconnaissais plus rien. C'est le propre des grands mouvements publics
de changer ainsi l'aspect moral des lieux, et comme de notre temps l'opinion se
fait, en tout pays, le même domaine et le même chemin, les diversités pittoresques
s'effacent sous l'analogie des idées. Il y a tant à gagner dans cette vaste commu-
nauté de la pensée moderne, qu'il faut savoir se résigner à perdre quelque chose.
Cette fois, la perte m'attristait; il me manquait d'heureuses impressions dont je
gardais une bien douce mémoire. J'avais trouvé jadis un calme si profond dans ce
gracieux séjour, il y avait un charme si original dans cette vie close et savante qui
coulait lentement sous l'ombre majestueuse des ruines! On était pourtant alors
vers la fin de l'été de 1840, au moment même où les princes travaillaient en Alle-
magne à soulever contre la France des colères trop factices pour durer beaucoup.
Heidelberg n'en avait pas encore souffert, et n'en devait guère souffrir ; l'université
s'occupait assez peu de politique. Tout au plus, quelque jeune docteur parlait-il
(1) Voyez les livraisons du 31 janvier et du 28 février.
tome i. 54
798 l'allbmaone du présent.
de nous redemander l'Alsace avec un morceau de la Lorraine; mais cette belle
ambition ne tirait point à conséquence : c'était, en vérité, pur propos après boire,
un malin souvenir des chansons du vieil Arndt, que le nouveau roi rétablissait à
Bonn; un trait affecté de ce patriotisme érudit qui, à entendre M. Heine, viendrait
peut-être un jour nous chercher querelle pour avoir autrefois si méchamment dé-
capité ce pauvre Conradin de Hohenstauffen. Il s'en fallait, d'ailleurs, qu'on prît
fort au sérieux ces antiques ressentiments, et, quant à des sujets plus pressants
et plus graves, quant à des débals intérieurs, des débats constitutionnels, l'esprit
n'y était point. L'agitation des premières années qui suivirent 1830 avait cessé; le
roi de Prusse n'avait point encore réussi à fabriquer les matériaux d'une agitation
nouvelle. Tout allait presque à l'ancienne mode. Je vois toujours le bon Zacharias
monter en chaire avec sa houppelande et ses grandes bottes, telles que les por-
taient les paladins de 1813; il était alors de tradition que le célèbre légiste dé-
passait en secrètes bizarreries les plus bizarres figures qu'eût jamais rêvées l'ima-
gination d'Hoffmann. Maintenant il n'y a plus de place en Allemagne pour les
personnages des Contes fantastiques. Le fantastique s'en va comme le reste, chi-
valry is over ; dans ce temps-là, tout n'était point encore parti, il en serait volon-
tiers resté quelque chose au sein de la vieille université. Je me rappelle certaines
leçons sur le Faust, où le maître semblait si possédé de son sujet, qu'il se substi-
tuait presque à son héros, expliquant comme pour lui-même et par lui-même ces
violentes passions de l'intelligence, dont il était, pensait-on, la victime autant que
l'interprète. Mais du moins n'y avait-il point d'autre orage qui grondât au fond
des auditoires de Heidelberg, et celui-là grondait bien bas. Les professeurs fai-
saient honnêtement et régulièrement leurs cours; les étudiants leur donnaient
des sérénades et les complimentaient le soir aux flambeaux; les étudiants chemi-
naient avec la plus parfaite innocence le long du stade académique; la rumeur
de leurs fêtes troublait seule le silence des gothiques châteaux du Neckar, lors-
qu'un jour de commerce leurs barques remontaient et descendaient la rivière, toutes
chargées de musique, de drapeaux et de feuillages.
Aujourd'hui quel changement! La ville même, la ville entière, est tout autre;
les maisons s'élèvent et se font marchandes; les rues s'emplissent de passants et
de voitures; il y a partout du tumulte et du bruit. Heidelberg est à présent le
carrefour d'une grande route; des lignes de fer s'y croisent, des bateaux à vapeur
en partent et s'y arrêtent. Les idées se sont renouvelées en même temps que les
lieux, et la pensée publique a, pour ainsi dire, revêtu cette face mouvante du
pays. Heidelberg est en émoi comme tout le grand-duché.
On a pu voir récemment combien les ferments des opinions politiques avaient
pénétré chez les populations badoises. La lutte énergique soutenue par la seconde
chambre, en 18-12, contre le ministère de M. de Blittersdorf, a produit une im-
pression générale, et le juste triomphe du parti constitutionnel, eu celte difficile
occasion, demeure encore dans toutes les mémoires. C'est un souvenir dont l'Al-
lemagne libérale envie à bon droit et l'honneur et l'orgueil ; jamais un cabinet,
durant ces dernières années, n'avait rencontré d'adversaires si savants, si opi-
niâtres. On eut beau dissoudre la chambre, comme on vient de la dissoudre en des
circonstances analogues; on fut obligé de céder. M. de Blittersdorf avait été l'or-
gane d'une faction monarchique qui prétendait réduire la charte à néant; il fal-
lait en rabattre : le due Léopold usa là fort à propos de ces façons paternelles qui
seraient peut-être assez compromettantes, si quelque casuiste malavisé s'alarmait
l'allemagne du présent. 799
un jour de voir la personne du prince trop familièrement découverte, pour parler
le langage reçu chez nous, où la chose, comme on sait, n'arrive jamais. Son altesse
s'interposa sans rien désavouer, et daigna prier elle-même la chambre de lui
épargner tous ces ennuis, ne fût-ce que par esprit d'amour et de fidélité ; on annon-
çait en même temps que M. de Blittersdorf s'était volontairement retiré avec cette
pieuse intention. 11 n'y avait donc point dans cette retraite de signification poli-
tique; restait seulement une marque de déférence donnée par le démissionnaire
au chef de l'état. Voilà, certes, une solution commode à toutes les crises de ca-
binet; ce ne sont plus ainsi que des querelles de ménage où personne n'a rien à
voir, excepté le maître de la maison ; un prince gagne toujours à jouer au pa-
triarche ; ce rôle-là, sans doute, ne déplairait nulle part ; on s'en arrange fort en
Allemagne. Pour souverain constitutionnel, on veut bien l'être; mais pour souve-
rain de bon aloi, certes, on ne le serait plus si l'on allait laisser croire que les
conseillers de la couronne peuvent sortir tout faits d'un scrutin parlementaire.
M. de Blittersdorf n'en fui pas moins envoyé à Francfort comme ministre de
Bade auprès de la confédération germanique : ce n'est pas lui qui contrariera les
grandes puissances. L'opposition qui l'avait renversé, maîtresse au fond, ne chi-
cana pas sur les formes. Entourée de la faveur nationale, elle y trouve encore
aujourd'hui le plus solide appui qui la soutienne contre la réaction qui recom-
mence : elle combat à lavant-garde de l'Allemagne, parce qu'elle a su créer une
tribune retentissante, et les discussions des chambres excitent en Bade même un
intérêt d'autant plus vif que l'écho s'en reproduit jusqu'à Berlin. Le pays est fier
de ses députés, et l'on n'entre pas dans une pauvre maison qu'on n'y aperçoive
aussitôt, à la place d'honneur, les portraits de Basserman, de Welker, d'Itzstein,
de Hecker, comme on rencontrait chez nous sous la restauration ceux de Manuel
et du général Foy. C'est en Bade seulement que des portraits d'hommes politiques
sont déjà devenus des images populaires, et font pendant sur les murs des auberges
de village aux victoires de Frédéric ou de Napoléon ; le détail est petit, mais il a
du sens; ailleurs ce ne sont guère encore que des figures de professeurs ou de
soldats. L'outrage gratuit infligé dernièrement par le gouvernement prussien à
MM. d'Itzstein et Hecker les a rendus plus chers à leurs concitoyens, et tous ont
appris à détester toujours davantage le régime hypocrite des monarchies pures
en voyant les représentants d'une nation libre si brutalement chassés des états
d'un prince absolu pour ce seul crime d'avoir défendu chez eux la constitution.
C'a été un nouveau sujet d'irritation au moment même où l'effervescence religieuse
allait aigrir et ranimer l'effervescence politique.
Le mouvement n'a nulle part été plus prononcé qu'à Heidelberg. Ce singulier
abbé Kerbler, qui débarquait en même temps que moi, y avait déjà prêché quel-
ques semaines auparavant; il avait beaucoup moins parlé du dogme en général
que de l'unité allemande et du patriotisme allemand ; sa propagande, quoique
vite arrêtée, remuait encore les classes inférieures. On était d'ailleurs à la veille
des élections ; on agitait sans relâche cette grande question de la liberté des con-
sciences, magnifique prétexte sous lequel on débat toutes les autres ; la ville était
divisée en deux camps, et les libéraux, comme au xvic siècle les huijuoiolt de
Genève, flétrissaient leurs adversaires du nom de servilcs. Quelque temps après
mon départ, un libéral faillit être tué durant la nuit d'un coup de pistolet ; il
avait le soir même très-fort maltraité les serviles dans une discussion publique;
on les accusa d'avoir voulu le punir par un guet-apens. Etaient-ce donc là ces can*
800 l'Allemagne du présent.
dides philistins qui se rangeaient naguère si pacifiquement pour laisser défiler un
cortège belliqueux d'étudiants en gaieté?
Les savants eux-mêmes n'étaient pas d'humeur plus paisible que la foule, et
l'esprit, la passion du moment les poursuivait jusqu'au milieu de leurs livres.
Les doctes maîtres seront dorénavant toujours moins tentés de s'ensevelir sous la
poussière un peu stérile du cabinet; il deviendra désormais toujours plus rare de
voir ce qu'on voyait jadis si souvent, un illustre professeur enfermé dans un monde
d'abstractions, tout heureux du titre honoriQque de conseiller intime, se retirer
exprès de son temps pour mieux s'isoler par cette superbe indifférence. A Heidel-
berg, ce ne sont pas seulement les plus ardents et les plus jeunes qu'entraîne
aujourd'hui ce vif courant du dehors; les plus graves, les plus âgés, ouvrent
aussi les yeux pour regarder enfin dans le domaine vulgaire du contingent et du
réel, pour s'y mêler à leur guise, pour y marquer leur trace. M. Gervinus, l'au-
teur de cette excellente histoire de la littérature allemande qui lui a fait une re-
nommée, le guide classique en cette inoffensive élude, abandonne ses travaux de
critique et d'érudition; il applique à des intérêts plus proches, plus délicats et
plus sérieux ce jugement ferme et lucide qui le dislingue : il est uniquement
occupé des grands événements accomplis en Allemagne depuis la fin du dernier
siècle; il les a choisis pour l'objet de ses leçons, et ses leçons formeront un livre
qui sera bien une œuvre politique. M. Gervinus a, je crois, été nommé député dans
ces élections dont j'apercevais en passant les orageux préliminaires; « il était
temps, me disait-il, pour quiconque avait une influence légitime, d'en user au
profit de la vie publique; c'était l'étroite obligation des gens raisonnables et con-
sidérés de s'adonner à la pratique des institutions constitutionnelles, s'ils vou-
laient vraiment que le peuple allemand pût enfin les avoir à cœur et s'y attacher. »
Banni de Gœttingue en 1837, M. Gervinus savait trop ce qu'il en coûte de n'avoir
pas le peuple derrière soi.
Il faut se représenter toute l'importance personnelle justement acquise là-bas
aux professeurs des universités pour comprendre l'effet de leur conduite, quand
on les voit ainsi surveiller de près la marche des choses et dire leur mot aux occa-
sions. Personne n'y manquait plus à Heidelberg. Le doux et fin M. Miltermaier
s'était sévèrement élevé contre les iniquités de ce déplorable procès de Jordan
que je vais tout à l'heure raconter. Le digne M. Schlosser, le vieux Paulus, n'a-
vaient pas craint d'envoyer des lettres de condoléance aux habitants de Leipzig
après le funeste événement du mois d'août, et dans une adresse solennelle ils dé-
ploraient hautement ce régime d'arbitraire auquel il en coûtait trop peu de verser
le sang des citoyens. Qu'on y songe cependant, ces noms-là sont parmi les plus
respectés et les plus populaires de l'Allemagne, et l'on n'était pas habitué à les
trouver si fort engagés en de pareilles rencontres. Il semble qu'il y ait partout un
souffle de guerre. M. Paulus frémissait encore de cette lutte qu'il vient de soutenir
devant les tribunaux contre M. de Schelling, et, à l'entendre exprimer ses griefs
avec tant de verdeur, j'oubliais ses quatre-vingt-quatre ans. On sait le sujet de
cette querelle, dans laquelle il enlrait, comme toujours, de la politique sous air
de théologie. Lorsque le bruit se répandit que M. de Schelling, installé dans le
camp de la réaction religieuse, apportait sa science nouvelle au service des pié-
tistes, le doyen de la critique protestante se leva tout aussitôt pour incriminer
cette prétendue défection du doyen des philosophes; il en appela hardiment à
l'opinion et publia, au commencement de 1813, le cours professé à Berlin de
l'allemagne du présent. 801
1841 à 1842; il donnait le propre texte du maître recueilli dans les cahiers de
ses disciples, et l'accompagnait d'un commentaire qui faisait une bonne moitié de
l'ouvrage. Le commentaire n'était pas sans doule un panégyrique, M. de Schelling
le compta pour rien et répondit simplement par une poursuite en contrefaçon; la
réponse était sommaire et le débat singulièrement posé. M. de Schelling perdit
son procès à Darmstadl d'abord, et ensuite à Berlin, malgré l'intervention presque
manifeste du plus illustre de ses admirateurs, du roi lui-même; il fallait qu'il eût
bien tort. C'a été un fâcheux spectacle de voir ces deux nobles vieillards aux
prises sur cette question de doctrine devenue si malencontreusement une question
de police commerciale. M. Paulus n'était pas homme à reculer; peut-être prépare-
t-il déjà d'autres batailles, et ce ne sont plus en vérité des batailles d'érudit hé-
braïsant, ce n'est plus de la science pour la science, le but est changé. Il est curieux
de lire ce qu'un théologien qui date pourtant d'un autre âge écrivait en tête de
cette polémique d'hier. — S'il descendait encore une fois dans l'arène malgré le
fardeau des années, c'était pour accomplir son devoir de citoyen. On s'appliquait
maintenant à justifier, par de pompeuses théories, des dogmes surnaturels que
les princes et les puissants du monde voulaient transformer en croyance obliga-
toire par pure raison d'état. Or, c'était aux puissants et aux princes qu'il s'adres-
sait du sein de sa retraite; il les priait de considérer que le fondement le plus
scabreux de cette unité germanique dont ils rêvaient la gloire, c'était précisément
l'autorité de cette église universelle qu'ils tâchaient d'établir; il saurait bien
leur prouver qu'aujourd'hui toute église, une fois acceptée comme infaillible,
s'imposerait comme maîtresse absolue, choisirait les siens, exclurait les uns pour
embrasser les autres, et diviserait au lieu de rallier; il n'ignorait pas que les cabi-
nets tenaient d'ordinaire l'habitude de la foi mystique pour une sûre garantie de
l'obéissance des sujets; c'était une maxime de gouvernement que le peuple devait
avoir une religion, n'importe laquelle, pourvu qu'il en eût une. La maxime lui
était également précieuse; mais il attendait alors que l'on enseignât la religion du
devoir, cette fleur du christianisme primitif gravée dans toutes les consciences, et
non plus seulement la religion des miracles et des mystères, éternel sujet de dis-
cussion parmi les hommes.
C'est là le langage d'un théologien de l'ancienne école ; je laisse à penser celui
des politiques de profession, de M. Welker, par exemple, que je rencontrai aussi
à Heidelberg. L'émule, le compagnon de M. de Rolteck, dans sa carrière trop tôt
terminée de publiciste et d'orateur, M. Welker, est maintenant l'un des vétérans
du parti libéral et peut-être le plus éprouvé. Destitué de ses fonctions de profes-
seur, frappé d'amendes et de conliscations, poursuivi devant les tribunaux à
chaque livre qui sort de sa plume, menacé par les embûches secrètes de la police,
il a blanchi sous le harnais sans quitter la place. Sa parole est restée jeune et vi-
brante; on lui reproche d'être passionnée; quel plus bel éloge pour un vieillard?
Je ne me suis jamais mieux figuré cette étrange situation de l'Allemagne constitu-
tionnelle qu'en écoulant M. Welker; personne ne la sentait et ne l'exprimait si
vivement. « Pas un droit défini, pas une garantie positive, pas un principe re-
connu ; partout des anomalies et des contradictions; un ministère responsable,
suivant la lettre de la charte, obligé pourtant d'accueillir des membres irrespon-
sables, de subir les ordres d'une camarilla qui ne paraît point aux chambres, et
les gouverne de haut ; — des chambres qui semblent délibérer des lois, et ne font
en réalité que des doléances, parce que les puissances étrangères les empêchent
802
l'allemagne bu présent.
d'appuyer leurs votes d'une sanction effective ; — des élections où les députés du
peuple sont, après coup, triés par le souverain, qui tantôt appelle les fonction-
naires en masse, comme à Stuttgart, tantôt les exclut de même, comme à Darm-
stadt, exclusion si capricieuse et si complète, que l'on vit une fois tout un quart
de l'assemblée renouvelé de cette manière-là ; — ces fonctionnaires, enfin, livrés
sans défense à l'arbitraire, sans une règle fixe qui les protège, sans un avenir
assuré qui les attende; — les magistrats eux-mêmes, les professeurs, réduits à
cette indépendance illusoire que l'usage et l'opinion leur accordent, sans qu'ils
osent jamais s'y confier, puisqu'ils ne sont pas légalement inamovibles. L'usage,
l'opinion, tel est le seul recours qui subsiste contre le pouvoir absolu des princes
constitutionnels. La plupart, il est vrai, ménagent cette suprême justice, et ils
font bien ; ce n'est pas bonté, c'est sagesse. La force ne réussit point partout; la
force a pu l'emporter en Hanovre, chez un peuple à peine sorti des entraves féo-
dales; mais en Bade, mais en Wurtemberg, un éclat brutal serait le signal d'une
résistance désespérée. » — « Allez, me disait M. Welker, lâchez qu'on sache en
France un peu de vérité sur l'Allemagne! » Et il me raconta le procès de Joidan.
Je ne connais pas d'exemple plus saisissant des horribles abus de ce despotisme
paternel qui, de frayeur en frayeur et d'exigences en exigences, brise les liens les
plus sacrés de la vie sociale, sous prétexte de sauver l'ordre politique. J'ai sou-
vent depuis entendu cette lamentable histoire; j'en ai recueilli les preuves, j'en
ai étudié les iniquités; je veux les dénoncer dans toute leur laideur. C'est le de-
voir d'un honnête homme, quand il apprend de pareilles choses, de les répéter
partout où il peut, et le plus haut qu'il peut; si faible soit-elle et si mal écoutée,
sa parole reste, et fait une preuve de plus au jour de la justice.
Lorsque la révolution de juillet eut remué l'Allemagne, les gouvernements s'a-
perçurent bientôt qu'ils trouvaient devant eux deux sortes d'adversaires. C'étaient
d'abord ces conspirateurs romantiques, derniers dépositaires des belles imagina-
tions du Tugend-Bund, qui rêvaient république teutonne avec la simplicité che-
valeresque des brigands de Schiller. Il y avait parmi ceux-là des niais, des fous,
des traîtres, des cœurs généreux, pas un esprit juste : on en eut vite raison, et ils
vinrent misérablement échouer à Francfort. Dans tout ce complot, dont le foyer
embrassait Je Wurtemberg et les deux Hesses, il n'est guère qu'un seul person-
nage vraiment digne d'intérêt et d'attention, c'est le pasteur VVeidig, qui paya ses
illusions de sa vie et fut le premier martyr d'une inquisition d'état à jamais dés-
honorée par sa mort. Le second, victime moins sanglante, mais non moins déplo-
rable, c'a été M. Jordan. Celui-ci, pourtant, n'appartenait point au même bord
que Weidig, et s'il combattait comme lui pour la liberté germanique, c'était dans
d'autres rangs, c'était avec ces fermes défenseurs des principes constitutionnels
dont l'opposition raisonnée menaçait les princes d'inquiétudes plus longues et
plus graves que ne pouvaient le faire ces ardentes menées des enthousiastes aveu-
gles. Aussi, l'on eût bien voulu frapper les deux partis à la fois; on affecta même
de les confondre, et de ne voir dans les exaltés que les complices et les dupes des
politiques. Les politiques en Allemagne étaient encore trop neufs pour une si sa-
vante hypocrisie, et trop instruits déjà pour s'associer des conjurés si naïfs. Per-
sonne, d'ailleurs, n'ignorail leurs vrais sentiments; ils en avaient assez souvent
témoigné; ils les publiaient au grand jour dans ces nouvelles chartes promulguées
alors sous leur influence, en Hanovre, en Saxe, à Cassel même; c'étaient presque
l'Allemagne du présent. 805
tous des professeurs, des jurisconsultes, quelques-uns aussi des administrateurs;
un petit nombre d'esprits pratiques et de gens éclairés qui ont fini par convertir
l'Allemagne à leurs idées et l'ont rendue ce qu'elle est à présent; des hommes
comme M. de Rotteck et M. Dahlman, pour nommer les plus signalés. Il était
avoué partout qu'ils réclamaient la conservation des trônes héréditaires avec
autant de sincérité que l'établissement des assemblées délibérantes. Paul Pfizer,
le plus fougueux de ces révolutionnaires patients, celui qui demandait que des
députés du peuple siégeassent à Francfort avec les ministres des puissances,
celui-là même prétendait maintenir les formes monarchiques. Vainement donc on
essaya d'impliquer celte élite de la nation dans les poursuites dirigées contre les
complices de la fête de Hambach et de l'attentat de Francfort; vainement on s'ef-
força de leur imputer comme un crime cette universelle espérance de Yà jeune
Allemagne, qui mettait spontanément à la tête de sa république ceux qu'elle
voyait à la tête du parti libéral. Au milieu de ces sourdes attaques, de ces indignes
supercheries, de ces calomnies systématiques, on n'osa point aller jusqu'à la vio-
lence ouverte, et, protégés par la franchise même de leur opinion, tous ces nobles
suspects échappèrent à de plus dures vengeances ; tous, M. Jordan excepté.
M. Jordan, pour son malheur, était sujet de Hesse-Cassel, le pire de ces chétifs
gouvernements patronés par la diète germanique, le plus chargé des plus détes-
tables traditions. Il faut dire jusqu'où la tyrannie peut encore aujourd'hui des-
cendre, et combien encore on a droit d'oser d'infamies légales dans un état
européen.
Fils d'un pauvre cordonnier des environs d'Inspriiek, élevé par charité pour
devenir prêtre, formé par son propre travail et sa propre vertu, M. Jordan avait
conquis un rang distingué dans l'université de Marbourg. C'était un loyal carac-
tère et une âme simple. Profondément attaché aux plus généreux principes, il en
attendiiit l'avènement avec cette foi contemplative qu'inspirèrent longtemps en
Allemagne et les théories de la science et ce que j'appellerais volontiers la non-
chalance de la vie académique. Une fois le moment venu, il ne fit point défaut à
sa cause, et la servit avec la droiture de ses convictions, avec sa douceur et sa
modération naturelles. Les états du pays avaient été rassemblés à Cassel, en oc-
tobre 1830. sous le coup même du grand ébranlement de juillet. Député de l'uni-
versité, qui l'avait déjà choisi pour recteur, M. Jordan fut nommé rapporteur de
la commission législative qui devait présenter au prince un projet de constitution.
Rédigé presque entièrement par lui, consacré par l'acceptation du souverain, ce
bel ouvrage fit sa gloire, comme il devait faire sa perte. La charte à peine oc-
troyée, M. Hassenpflug entra au ministère pour annuler ces fâcheuses concessions
que l'on avait souscrites; c'était un inflexible bureaucrate, champion déterminé
du pouvoir absolu, prêt à tout pour le rétablir. Aussitôt que la diète de Francfort
eut signifié ces arrêtés de 183-2 qui neutralisèrent si vite les conséquences de la
lion de juillet en Allemagne, M. Hassenpflug prononça la dissolution de la
chambre hessoise, et voulut empêcher tous les membres indépendants d'y rentrer.
M. Jordan était nécessairement le premier sur celte liste de proscription. Il en
coûte de dire les moyens qu'on ne rougit pas d'employer contre lui ; on le menaça
de la corde par lettres anonyme.», on ordonna une enquête sur ses mœurs, et la
police de Marbourg dut interroger publiquement à son sujet les plus viles créa-
tures. L'université répondit en le nommant une troisième fois son député. Arrivé
à Cassel, il y trouve commandement de quitter la ville sous vingt-quatre heures ;
804 LALLEMAGNE du présent.
le tribunal suprême l'autorise à rester, et les suffrages unanimes de ses collègues
rélèvent a la présidence. La chambre est immédiatement punie de cette insigne
rébellion par une dissolution nouvelle. C'était en mars 1833, un mois avant les
événements de Francfort; le moment pouvait être critique. M. Hassenpflug s'avisa
d'un expédient assez analogue aux homélies familières du grand-duc de Bade : il
manda M. Jordan, il lui remontra que son obstination troublait l'état, que sa pré-
sence à la chambre était comme une barrière entre le prince et son peuple; il le
pria de se retirer de bonne grâce pour prouver qu'il était un fidèle sujet. M. Jordan
céda, et se désarma lui-même devant son ennemi. Il n'y a que la bonhomie senti-
mentale de certains esprits allemands qui puisse atteindre à ce sublime de l'inno-
cence politique. Disons tout : le malheureux était pris en même temps par la fa-
mine, et, frustré du traitement que lui devait le pays qu'il honorait, M. Jordan
n'avait plus de pain pour ses enfants.
Les pamphlets du gouvernement annoncèrent bientôt que c'était un jacobin
furieux dont on se délivrait à tout prix, un perfide tribun qui eût mis partout la
discorde. Laissons-le se rendre à lui-même ce noble témoignage, dont la lecture
appelle je ne sais quelle sympathie mélancolique : « J'ai gagné beaucoup à cette
rude école de la vie dans laquelle on n'arrive au but que pas à pas, avec une
grande constance et de grands efforts; j'ai gagné beaucoup à l'observation de la
nature, où toutes les variétés des choses ne se développent jamais qu'avec mesure
et lenteur; j'ai gagné beaucoup à l'étude de l'histoire, où je voyais à toutes les
pages que les vrais biens sont l'œuvre laborieuse du temps, parce qu'une révolu-
tion féconde ne s'improvise pas; j'ai gagné beaucoup à l'étude de la vie, de la
nature et de l'histoire, car c'est ainsi que j'ai appris à me garder de ces entraîne-
ments et de ces impatiences qui lancent la jeunesse à la poursuite des extrêmes :
c'est ainsi que je suis devenu le plus décidé partisan d'un système réfléchi de
sages progrès et de sages réformes (1). » M. Jordan était là tout entier ; il ne vou-
lait pas plus, il n'aurait jamais su se contenter à moins ; on ne pouvait ni l'inti-
mider ni l'exaspérer. Cette ferme et flegmatique résolution faisait à la fois son
ascendant sur le pays et sa force contre le ministre. L'obstacle le plus irritant
pour la fantaisie d'un pouvoir qui vise à régner en dominateur, c'est toujours le
sang-froid de quelque intraitable modéré.
La vie publique était désormais interdite à M. Jordan : cette sécurité ne suffi-
sait point à la rancune des gouvernants. Au mois de juin 1839, après six ans pas-
sés, six ans d'une existence obscure et inoffensive, M. Jordan est tout d'un coup
suspendu de ses fonctions universitaires. Les gendarmes envahissent sa maison
et fouillent ses papiers; quelques semaines s'écoulent; le ministère donne l'ordre
de le mettre en prison ; la politique dicte, la justice obéit; toutes les formes garan-
ties par la constitution de 1831 sont audacieusement violées; le prévenu demande
sa liberté sous caution : il a droit de l'avoir, on la lui refuse; il tombe malade,
en septembre 1841, au milieu des fatigues d'une enquête odieuse; on le trans-
porte chez lui sous bonne garde; la commisération de ses juges éloigne un instant
les garnisaires de son lit de douleur, on s'irrite en haut lieu de tant d'indulgence,
on lui renvoie des gendarmes, on le ramène au cachot, et l'on change le prési-
dent du tribunal, qu'on ne trouvait plus assez docile. En 1842, la cour suprême
de Cassel autorise M. Jordan à fournir enfin caution; il est encore obligé de se
(1) Défense rie M . Jordan par lui-même.
l/ ALLEMAGNE DU PRESENT- 80b
constituer prisonnier en 1843, et l'on parvient alors à prononcer la sentence.
Quelle sentence et quel crime! Il s'agissait toujours de 1833 et de l'attentat de
Francfort : on avait usé près de dix années à ourdir dans l'ombre des trames
abominables pour rattacher une victime de plus à cette date funeste. L'arrêt du
tribunal portait en substance : « Accusé d'une tentative de haute trahison pour
avoir pris part à des complots ainsi qualifiés, le professeur Jordan est acquitté sur
ce premier chef. — Accusé d'avoir aidé cette tentative de haute trahison, par cela
seul qu'il ne l'a point empêchée, atteint et convaincu sur ce second chef, le pro-
fesseur Jordan est condamné à cinq ans de citadelle, chassé des services publics
et privé de la cocarde nationale. Le code pénal de Wurtemberg, le plus sévère
peut-être de toute l'Allemagne, considère ce prétendu crime comme un simple
délit, punissable au maximum par deux années de réclusion. Les juges du prince-
électeur avaient été chercher une vieille ordonnance de l'autre siècle pour châtier
au goût de leur maître le silence d'un homme dont ils étaient obligés d'innocenter
les actes. Qu'était-ce encore que cette absurde rigueur auprès des moyens par
lesquels on l'avait provoquée, auprès des motifs sur lesquels on fondait une si
étrange culpabilité?
Un ami de M. Welker, confiné dans une forteresse pour cause politique, menacé
suivant toute prévision d'une détention perpétuelle, reçut un jour la visite inat-
tendue d'un de ses inquisiteurs. L'entretien devint confidentiel; il fut parlé de
libération prochaine : il y eut même l'espoir d'une grosse récompense adroitement
insinué : tout ce que le prisonnier avait à faire pour la gagner, c'était de compro-
mettre M. Welker dans ses dépositions. J'avais peine à croire un pareil récit ; je le
crois aujourd'hui : le tribunal de Marbourg a publié sa procédure; il en avoue tout
autant, et c'est avec ces ignobles manœuvres qu'il a ramassé les éléments d'une
condamnation. On avait employé six années en démarches souterraines, quatre
années en instructions judiciaires; on n'avait encore trouvé que deux faux témoins;
il fallait bien en tirer le meilleur parti possible : on leur associa un espion reconnu,
un piétiste à moitié fou, un ancien étudiant voleur et ivrogne: c'étaient là d'hon-
nêtes gens à côté des deux coryphées de l'accusation. Ceux-ci, encore chargés de
lourdes peines, soit pour la cause même dans laquelle ils déposaient, soit pour
leurs propres crimes, venaient devant les juges mentir et se contredire sans pu-
deur ; on recevait leur serment, on leur accordait une partie de leur grâce à chaque
dénonciation nouvelle; on les récompensa publiquement avec de l'argent et des
places une fois le procès terminé. Le tribunal, cependant, était obligé de confesser
dans le préambule de son arrêt que, « la personne des témoins n'étant pas suffi-
samment digne de foi, leur témoignage, qui servait seul depi'euve directe, perdrait
nécessairement de sa valeur; mais, ajoutait-il, ce qu'il en restait pouvait encore
constituer des preuves indirectes, et c'était assez dans le cas donné pour déterminer
la conviction des juges. Ainsi, par exemple, le dire de tel d'entre eux ne méritait
en général aucune confiance; mais il en résultait pourtant que des points jusqu'a-
lors isolés et obscurs se trouvaient naturellement éclaircis et groupés: cet accord
nouveau qui s'introduisait entre les faits devait garantir jusqu'à certain degré la vé-
racité de celui qui le découvrait. » C'était donc la parole des déposants qui don-
nait du sens à des circonstances insignifiantes, et c'étaient ensuite ces circonstances
ainsi arrangées qui prêtaient une autorite quelconque aux déposait! eux-mêmes.
J'ai copié textuellement.
On ne comprend pas comment on peut arriver à ces pitoyables iniquités, si l'on
806 l'Allemagne du présent.
ne sait point comment elles découlent presque fatalement des habitudes de la pro-
cédure germanique. Nos anciennes ordonnances criminelles n'ont rien de plus
aveugle et de plus dur que la justice pénale telle qu'elle est organisée dans la
plus grande partie de l'Allemagne. Nous avons ici des politiques de bon ton qui
ne se gênent pas pour proclamer leurs griefs contre l'intervention du jury en ma-
tière de presse et de complot. Il est des institutions contre lesquelles on peut se
permettre bien des libertés sans se nuire; celle-là est du nombre; on voudrait,
pour beaucoup, mettre autre chose à la place : serait-ce par hasard la belle théorie
que voici? elle règne dans presque tous les codes de la confédération, et je raconte
exprès le procès de Jordan pour montrer la façon dont on l'applique.
Quand c'est le jury qui prononce sur la culpabilité de l'accusé, il s'en rapporte
avant tout à sa raison : il y a comme une voix intérieure et individuelle qu'il doit
seule écouter; c'est avec la seule lumière du sens personnel qu'il mesure la gra-
vité des charges et la portée des justifications ; rien en dehors de cette apprécia-
lion souveraine qui se discute dans son cœur, rien ne saurait le forcer ni de
condamner ni d'absoudre. La brutalité des faits n'a pas de puissance obligatoire
sur cette libre décision II est bon qu'il en soit ainsi, car le jury, dans ses condi-
tions normales, ne représente à l'accusé que la justice de ses pairs, et il semble
en vérité que ce soit l'accusé qui se juge lui-même par la conscience d'autrui. Le
magistrat, au contraire, en matière criminelle, est nécessairement suspect au pré-
venu, quand il prononce tout seul ; je dis plus, il devient suspect au public : le
magistrat est l'homme d'un corps qui tend toujours à ne pas changer du même
train que la société; il est l'homme d'un code dont il voudrait toujours immobi-
liser la lettre. Supposez maintenant que le pouvoir politique le tienne dans sa dé-
pendance par la crainte ou par l'espoir, supposez même qu'il ne soit pas inamo-
vible, supposez que des frayeurs jalouses enlèvent aux débats qu'il préside le
grand jour de la publicité, que, pour comble encore, il soit réduit à juger sur
pièces et à restreindre la défense en lui ôtant la voix; supposez tout cet esclavage,
et vous aurez à peine une idée de ce que c'est que la justice d'un tribunal alle-
mand. Dans de si cruelles extrémités, les jurisconsultes se sont efforcés d'assurer
au magistrat cette indépendance dont son caractère officiel n'offrait plus malheu-
reusement aucune garantie; ils n'ont réussi qu'à lui supprimer le droit de réflé-
chir, et, pour l'empêcher d'être un prévaricateur, ils en ont fait une machine :
c'est là qu'aboutit leur théorie des preuves judiciaires, c'est l'unique moyen de
salut qu'ils réservent à l'opprimé.
Les preuves matérielles ont, dans la procédure germanique, cette autorité
absolue qu'exerce chez nous la décision morale du jury : elles décident toutes
seules, et le juge, une fois qu'elles ont parlé ce langage grossier qui leur est pro-
pre, est tenu d'appliquer la peine qu'elles emportent, comme il est tenu d'acquitter
quand elles se taisent. N'est-ce pas toujours le vieux principe au nom duquel on
interrogeait les prévenus sur le chevalet de la torture, pour leur arracher une con-
fession sans laquelle il paraissait impossible de les condamner? La certitude de
la faute punissable ne ressortait pas, pour l'inquisiteur, du cri de sa conscience
intime; il la plaçait exclusivement dans une démonstration extérieure qui lui
frappât les sens, et, celle-ci obtenue, il prononçait sans remords : Dixi et salvavi
animam ?neam. L'évidence qu'il voulait, c'était une évidence objective, presque in-
dépendante de l'adhésion même de l'esprit, de la foi subjective, dont elle pouvait
même dispenser. Tel est encore le singulier langage de la science allemande, et
l'allemagne du présent. 807
c'est là qu'elle s'en tient aujourd'hui, sans avoir jamais gagné sur les répugnances
politiques l'introduction d'un principe plus libéra!, et, si j'ose ainsi parler, plus
spiritualiste. Elle s'occupe uniquement de graduer et d'échelonner ces preuves de
fait qui restent pour elle les seuls éléments de toute justice, elle les analyse, elle
les compare; mais les opinions des jurisconsultes sont assez profondément di-
verses pour se détruire toutes, pour montrer combien il est impossible d'éluder
ainsi le jeu nécessaire de l'esprit là où il est appelé à résoudre lui-même , com-
bien il est faux de vouloir le réduire à tirer ses convictions toutes formées du
dehors, sans lui réserver sa libre part dans leur formation. Les uns, en effet, n'ad-
mettent comme valables que des preuves directes, un témoignage positif, un aveu
catégorique, le corps même du délit; sans une preuve directe, l'accusé, fût-il cou-
pable, est absous; fût-il innocent, il est condamné, s'il a contre lui l'évidence ma-
térielle. On ne saurait se défier davantage de la conscience humaine, par peur d'un
juge suspect. D'autres ne veulent point consentir à cette impérieuse tyrannie, qui
annule toute critique au profit peut-être d'un hasard brutal ; ils établissent très-
bien qu'on doit s'en rapporter à la preuve indirecte au même litre qu'à la preuve
directe; ils demandent que le magistrat puisse équitablement scruter les indices
et se guider par les circonstances accessoires; ils n'oublient qu'une chose, c'est
que le magistrat n'est pas le jury : comment donc se garder du magistrat, avec
cette grande licence qu'on lui permet en le jetant dans la voie des inductions et
des conjectures? Viennent alors de minutieuses précautions contre l'abus si facile
de ces preuves indirectes que l'on vantait si fort; il n'est pas un nouveau code en
Allemagne qui ne règle avec le plus excessif scrupule ce point scabreux d'instruc-
tion criminelle. Malheureusement on n'aboutit ainsi qu'à forger des chaînes pour
les consciences droites et des expédients pour les consciences malhonnêtes; cet ar-
senal de preuves étiquetées à l'avance et pourvues chacune de leur pénalité, comme
d'une irrémissible conséquence, n'est-ce pas, en vérité, la plus sûre ressource de
la tyrannie légale? Jusqu'au jour de cette universelle réforme si impatiemment
appelée, il ne manquera pas de tribunaux au delà du Rhin pour user de ces per-
fides théories, comme en usa le tribunal de Marbourg contre M. Jordan.
Reconnaissons pourtant qu'il y avait dans ce dernier cas un grief très-considé-
rable, et certes on dut regretter beaucoup d'avoir à l'écarter. M. Jordan possé-
dait, d'après l'accusation, certaines chaises sur lesquelles on avait peint les por-
traits des héros de Hamhach ; les chaises apportées comme pièces de conviction,
on s'aperçut un peu lard que ces figures étaient celles du grand Frédéric et de ses
successeurs. C'était là du moins une preuve directe; il fallut bien se borner aux
indirectes : les lémoins aidant à leur manière, on en trouva jusqu'à quatorze.
Dans ce système- là, plus nombreuses elles sont, plus forte devient chacune d'elles.
La première, c'était que M. Jordan avait eu des relations avec les révolutionnaires
en général; la seconde, c'était qu'il avait connu les principaux d'entre les révo-
lutionnaires; la troisième, c'était que les révolutionnaires lui avaient dépêché des
envoyés. Le lout ne faisait donc qu'un même chef, qu'on divisait en trois pour lui
donner plus d'apparence. L'avait-on rendu plus sérieux ? En voici l'essentiel :
c'était la déposition d'un honnête syeophante. « M. Jordan lui avait raconté qu'un
émissaire secret étant venu lui parler de ces projets insensés, il l'avait renvoyé
comme il le méritait. Le témoin s'était entretenu lui-même avec M. Jordan de
choses politiques, et particulièrement de la situation du pays. » Ce n'est point
ici, de ma part, une moquerie cherchée, ce n'est point la parodie du jugement;
808 l'allemagne du présent.
c'est le plus clair motif publié dans l'arrêt officiel ; je me trompe, il en est encore
de plus significatifs : ce sont les deux derniers indices allégués par ce même
arrêt : « 11. Jordan avait manifesté son mécontentement au sujet des mesures
prises par le gouvernement électoral. — M. Jordan ne s'était pas assez bien com-
porté durant l'enquête. »
Le cœur se soulève à la fois de dégoût et de colère quand on pense qu'il s'est
rencontré des bommes pour prostituer si niaisement les fonctions les plus hautes
de l'ordre social, ou par peur ou par flatterie. C'est une étrange pitié qu'il y ait
un pays régulièrement administré où l'existence d'un citoyen soit abandonnée
sans merci aux caprices de ces inimitiés tyranniques, fût-il lui-même parmi les mieux
méritants et les plus respectés. Je n'ai pas le courage de détailler une à une toutes
les turpitudes de cette procédure ; je suis pressé d'arriver au bout. Le jugement
prononcé, il fallait publier l'instruction pour obéir à la charte de 1831 : on obéit.
Peut-être ne prévoyait-on pas l'effet de cette publicité rétrospective, dernier re-
cours de l'innocence frappée dans l'ombre ; peut-être voulait-on braver le scan-
dale : mal en prit aux juges de Marbourg. Ce fut une clameur instantanée dans
l'Allemagne entière; les défenseurs s'offrirent de tous côtés à M. Jordan : les pu-
blicistes. les jurisconsultes, les poètes eux-mêmes, protestèrent d'un accord una-
nime contre cette odieuse sentence, et la cause fut enfin portée devant le tribunal
suprême de Cassel ; mais rien ne se fait vite avec ces instruments rouilles d'une
justice restée presque barbare. C'était seulement en novembre 1845, plus de six
ans après l'ouverture de l'enquête, c'était après tant de toitures morales, tant de
privations matérielles, que M. Jordan devait recouvrer sa liberté. La cour de cas-
sation l'a renvoyé complètement absous; mais, par une dernière représaille de ce
gouvernement implacable, on l'a laissé sous le coup de la déchéance universitaire
dont il est atteint, et on l'a condamné à une amende de cinq thalers « pour s'être
permis une expression inconvenante dans un passage de sa défense écrite, * Je
traduis encore le mot par le mot : pourrait-on rien ajouter?
M. Jordan est maintenant rentré dans cette maison que la mort avait visitée du-
rant sa triste absence. Je désirerais que ces quelques pages, dictées par une émo-
tion très-sincère, allassent l'y trouver et lui porter un peu de soulagement au mi-
lieu de ses afflictions. J'ai toujours vu que c'était une joie pour les persécutés qui
souffraient loin de la France, quand ils apprenaient qu'en France on parlait de
leur malheur. En France pourtant, nous ne sommes plus des redresseurs de torts;
le temps est passé de ces beaux airs; c'était un ridicule de jeunesse, notre âge
mûr est devenu sage; mais tel est ce grand souvenir de nos vaillances d'autrefois,
que nulle part il n'y a de victime dont le cœur ne se tourne aussitôt vers nous du
plus profond de sa misère. On ne veut pas croire que tout ici s'assourdit et s'en-
dort. On attend obstinément que l'écho s'éveille, l'écho généreux qui répéta si sou-
vent les plaintes du monde. Dieu fasse qu'on n'attende pas en vain !
Puisse maintenant cette trop véridique histoire tomber à propos sous les yeux de
l'homme d'étal auquel j'ai voulu dédier ces simples notes de voyage ! Le premier
lecteur que je souhaite au récit des procédures de messieurs de Cassel, c'est M. de
Metternich. Je souhaite qu'il y sache découvrir, et cela sera peut-être aisé, combien
d'indignation de pareilles iniquités susciteront toujours dans ces libres pays qui
règlent l'opinion de l'Europe; je souhaite surtout qu'il arrive à comprendre que l'on
déshonore l'Allemagne en la privant ainsi du plus juste bénéfice des institutions mo-
dernes, en la livrant sans garantie légale aux passions et à l'arbitraire des cabinets.
L ALLEMAGNE DU PRÉSENT. 809
M. de Metternich ne devrait jamais l'oublier : même en ce déclin de sa vie,
c'est encore jusqu'à lui que toute responsabilité remonte; rien ne se fait au delà
du Rhin, que la pensée publique ne s'adresse à lui et ne compte avec lui. Le gou-
vernement prussien a beau se donner pour grand politique, entasser projets sur
projets, remuer des idées nouvelles sans en accepter aucune, personne ne s'y laisse
prendre. A tout ce manège, il n'a gagné que l'importance d'un brouillon très-actif;
l'Autriche s'est assuré de longue date le dur et solide empire des idées étroites. Il
serait presque exact de dire aujourd'hui ce qu'on disait il y a trente ans, que la
Prusse était le bras et l'Autriche la tête. Reste seulement toujours cette grande et
fatale différence, que la Prusse est une nation vivace, tandis que c'est un vieillard
septuagénaire qui s'appelle l'Autriche. Tout l'avenir est d'un côté, mais tout le
présent de l'autre. Ainsi, par exemple, l'Allemagne entière a cru que M. de Met-
ternich était l'auteur de cette subite conversion du roi Frédéric-Guillaume, dont
elle demeure courroucée. Elle impute à ses conseils ce regrettable abandon des
principes de liberté politique et religieuse auxquels le nouveau monarque semblait
avoir déjà donné des gages. Je veux bien qu'ici l'Allemagne se trompe et fasse hon-
neur à M. de Metternich d'une conquête trop peu disputée : il est des places qui
ne demandent qu'à se rendre; mais l'Allemagne ne se trompe pas quand elle at-
tribue au prince archi-chancelier une influence souveraine à Francfort, quand
elle imagine entendre toujours l'expression d'une irrésistible volonté dans la bou-
che du président de la diète. Or, c'est la diète germanique, c'est cette formelle
garantie de toutes les puissances unies pour un même but qui constitue l'autorité
la plus sûre de chacune d'elles vis-à-vis de ses sujets. C'est au nom du pacte fé-
déral que les gouvernements refusent aux peuples la sincérité de leurs institutions
et les dépouillent à l'intérieur de leur légitime indépendance; ce serait pour la
défense du pacte fédéral qu'ils s'engageraient à l'extérieur dans les luttes les plus
funestes aux intérêts particuliers du plus grand nombre des états fédérés. Et
qu'on ne s'abuse pas, ce pacte absolu, ce n'est point aujourd'hui le traité primi-
tif signé à Vienne en 1815, confirmé à Vienne en 1820; des clauses moins an-
ciennes l'ont successivement aggravé au profit des forts, au détriment des faibles.
Les conventions du 28 juin et du 5 juillet 1832 ont purement et simplement an-
nulé l'existence des peuples secondaires. Les constitutions octroyées de 1815 à
1820, celles qui avaient été promulguées en 1831, toutes sont devenues lettre-
morte. — La diète a fixé les cas où les princes devaient se passer de la coopération
des assemblées délibérantes : elle a décrété que ces assemblées voteraient tou-
jours quand même les voies et moyens nécessaires au maintien de la confédération.
Elle s'est réservé de décider elle-même le chiffre normal de cette part qu'elle pré-
levait sur les budgets; elle a défendu qu'on introduisît dans la législation inté-
rieure des états confédérés aucune disposition qui lui parût blesser ses intérêts
généraux; elle a institué une commission pour surveiller la tribune et la presse
dans les pays constitutionnels; elle s'est enfin obligée de prêter assistance à tous
ses membres en cas de révolution, et tous se sont obligés mutuellement à se livrer
les prévenus politiques. Ce n'était point encore assez pour dissiper les ombrages
de ce sénat absolu qui réside à Francfort sous la main de l'Autriche : l'Autriche
elle-même a voulu qu'on délibérât de nouvelles mesures qui resserrassent encore
les liens du corps germanique, et l'on a pris à Vienne les arrêtés longtemps secrets
du 12 juin 1834. Ces arrêtés avaient un double but : ils étaient conçus à la fois
pour anéantir le gouvernement représentatif en Allemagne et pour assurer une
810 l' ALLEMAGNE DO PRÉSENT.
armée toujours disponible aux souverains de premier ordre en cas de guerre con-
tinentale. On entrait dans les détails les plus essentiels de la pratique constitu-
tionnelle, dans les plus minutieux : ainsi les budgets devaient être votés d'ensem-
ble et non par chapitres spéciaux ; les discours pour lesquels un orateur aurait été
rappelé à l'ordre ne devaient point être inscrits au procès-verbal de la chambre, etc.
Sans doute, ces dispositions n'ont pas été toutes appliquées, elles étaient trop
excessives pour devenir entièrement applicables, quoiqu'un article exprès dispen-
sât les princes de leurs engagements antérieurs et leur promît de l'aide pour
rompre les constitutions; mais tel est pourtant l'esprit dans lequel on a plus ou
moins tâché jusqu'à présent de conduire l'Allemagne, l'esprit contre lequel elle
proteste aujourd'hui de toutes parts. On reconnaît que le droit public de la fédé-
ration, au lieu de s'enter pour ainsi dire sur le droit public de chacun des états
fédérés, l'a purement envahi et comme absorbé. La diète s'est mise à la place des
souverains particuliers acceptés en 181 ii, et les états allemands n'ont presque plus
rien en propre, rien, si ce n'est la conseienee opiniâtre de leur indépendance na-
tionale et individuelle : c'est assez pour tout regagner, et l'on y travaille. En Bade
comme en Wurtemberg, on a longuement, et .sérieusement celte année réclamé la
liberté de la presse. On l'a fait de ce poinî de vue-là : on s'est révolté contre cette
oppression latente dont les ministres constitutionnels ne semblaient plus que les
délégués irresponsables. En Bade même, sur la motion de M. Welker, la chambre
a déclaré presque à l'unanimité qu'elle tenait les arrêtés de la conférence de
Vienne du 12 juin 1834 pour formellement contraires à la souveraineté du prince
et de l'état. Le cabinet avait décliné le débat qu'on lui offrait, et, pressé par
M. Welker de dire s'il entendait soutenir ces arrêtés comme obligatoires, il avait
obstinément gardé le plus complet silence. L'opposition s'est ainsi mise dans la
meilleure voie qui lui fût ouverte en Allemagne; elle n'a qu'à persévérer. Elle va
droit à l'ennemi, elle s'attaque presque de front à la diète, et combat non pas seu-
lement pour le self-yovernement des peuples vis-à-vis des cabinets, mais aussi
pour le self-yovernement des cabinets vis-à-vis de l'étranger. Elle prend d'une
main les chartes nationales, de l'autre ces conventions spéciales des princes qui
les ont si profondément modifiées sans même respecter les traités de Vienne: au
nom des premières, elle demande justice des secondes; elle campe sur ce terrain
légal d'où l'on est sûr de chasser un pouvoir réactionnaire, quand on sait soi-même
s'y affermir; elle conjure les ministres de lui dire s'ils sont les ministres de leur
pays ou les ministres de Francfort. La réponse est dangereuse, et l'on ne pourra
pas toujours se taire.
Je doute que la diète ait traversé jamais une crise plus grave, et de ce moment
pacifique il sortira peut-être de singuliers embarras. Quel instructif et terrible
contraste! La Prusse recueille le fruit de tous ces vagues désirs d'unité morale
dont l'Allemagne est occupée; l'Autriche porte le faix de toute cette aversion
amassée depuis trente ans contre le seul établissement où repose encore l'unité
politique de l'Allemagne; car c'est l'Autriche, c'est M. de Metternich que la tra-
dition présente à l'imagination publique comme le principal agent de cette grande
machine; c'est à lui qu'on rapporte celte direction souveraine derrière laquelle
les peuples germaniques ont enfin senti qu'ils s'annulaient lentement par la com-
plicité de leurs cabinets. Si M. de Metternich tient à diminuer les orages qui mena-
cent l'ouverture de sa succession, il serait sage qu'il fît quelque chose pour
diminuer aussi à l'avance celte universelle réprobation suscitée par la diète; il
L ALLEMAGNE OU PRÉSENT. 8l |
serait à propos qu'il intervînt avec plus d'équité entre les gouvernements et les
nations; il devrait empêcher, par une tutelle plus libérale, ces scandales que les
petits princes donnent toujours à leurs sujets, les abominations judiciaires de
Cassel, la banqueroute frauduleuse de Coelhen : il devrait surtout, soit pour lui-
même, soit pour ce mystérieux conseil de rois dont il est le doyen, il devrait
effacer la violence et la cruauté du nombre des ressources politiques. On n'a pas
besoin d'être un homme d'état pour le savoir : le règne de la force brutale est par-
tout passé; les affaires de ce monde ne peuvent plus rester aux mains des furieux.
La fureur ne tient pas contre le sang-froid de l'intelligence ; on sait que les
partis les plus contraires ont leur raison d'être; on déteste les idées, on plaint
les personnes; oui, l'on plaint ses adversaires quand on est arrivé à les com-
prendre; malheureusement pour eux, on ne les comprend guère jamais qu'une
fois leur rôle fini. L'Allemagne est loin maintenant du temps où Charles Sand
allait poignarder Kotzebue, et marchait à l'échafaud, une rose à la main, pieuse-
ment convaincu d'avoir bien fait. Cette lourde tyrannie, dont le pamphlétaire
tombait sous les coups d'un pauvre insensé, elle semblait alors un colosse qu'on
frappait où l'on pouvait, parce qu'on désespérait de l'atteindre jamais assez mor-
tellement. Aujourd'hui on la juge, on l'explique; on reconnaît que l'esprit national
a mûri sous ce joug impuissant à contenir tant d'essor; il fallait apprendre, et, si
rude qu'ait été l'apprentissage, l'éducation est faite, on s'en glorifie : c'est un
irrévocable triomphe. A quoi servirait l'entêtement des conservateurs aveugles du
statu quo matériel, quand la pensée qui les a vaincus est si sûre d'elle-même?
Écoutons-la seulement parler dans sa sagesse et dans sa force. Le jour où M. Welker
sollicitait la chambre de se prononcer contre les arrêtés de 1834, il terminait
ainsi son discours : a Voici la saison où tout renaît dans la nature, il circule aussi
comme un souffle de printemps dans le monde moral, et je sens une nouvelle vie
spirituelle qui s'éveille dans la patrie allemande. Il sera fait droit au peuple alle-
mand, il deviendra libre, libre de pareils engagements, libre des chaînes de la
réaction systématique, libre de tous les abus qui le déshonorent. On entend sou-
vent les ministres reprocher aux libéraux qu'ils travaillent à la destruction de la
monarchie : je leur dis en face qu'il y a plus d'esprit conservateur dans le vrai
libéralisme que dans ces arrêtés despotiques dont ils sont les gardiens. Il est des
libéraux qui verseraient des larmes de joie s'ils étaient sûrs que le peuple alle-
mand, seul de tous les peuples de la terre, pût reconquérir les droits les plus
sacrés par l'unique usage de sa puissance morale. Il est des libéraux qui comptent
arrivera l'émancipation par des moyens pacifiques; il en est, et je suis de ceux-là.
Mais la voie dans laquelle nous précipitent ces funestes arrêtés, c'est une voie sur
laquelle on rencontrera l'insurrection toute en armes sans pouvoir lui fermer la
porte. Repoussons, messieurs, celte politique que j'appelle malheureuse. »
Tel est dès à présent le langage des vrais révolutionnaires. L'Allemagne, an
là, ne reculera plus.
FUAXCFOUT-SUlt-MEIN.
Francfort aussi était tout en rumeur ; on attendait l'abbé Ronge, et on lui préparait
un accueil solennel. Je l'avais vu arriver a Stuttgart, et jetais un peu désenchanté
de ces grandes fêtes qui, disait-on, marquaient partout les entrées du réforma-
812 l'allemagne ou présent.
leur ; la cérémonie m'avait paru froide, peut-être était-ce le tempérament du pays.
A Francfort, il n'en fut pas de même; toutes les gazettes allemandes retentirent
bientôt du bruit d'un triomphe; c'avait été un enthousiasme universel, des arcs
de verdure, des compliments publics, un cortège pompeux, une véritable ovation
populaire à laquelle le sénat s'était associé. « Nous avons eu notre jour de
Ronge ! » s'écriait-on dans toutes les correspondances francfortoises.
Francfort est peut-être l'endroit d'Allemagne où l'on aille le plus et que l'on
connaisse le moins. Francfort durant la foire, avec sa population flotlanteet l'agi-
tation de son marché, n'est pas du tout le vrai Francfort. Au-dessous de cette
ville improvisée, qui apparaît en quelque sorte à la surface pour quelques se-
maines et couvre le reste de son fracas, il y a comme une seconde ville qui est
celle de toute l'année, une ville de province, beaucoup moins émue que l'on ne
penserait du contact de l'autre. Ce ne sont pas absolument les gens de la petite
comédie de Kotzebue ; mais qu'on lise la première partie des mémoires de Goethe
(Dichtung und Wahrheit), et l'on y trouvera çà et là une peinture fidèle des com-
patriotes de l'auteur ; il faut s'en rapporter à l'impression générale que laisse son
récit; à peu de chose près, le tableau est encore exact. Il s'en rencontre même
plus d'un trait dans ces farces favorites des Francfortois, qui, comme un vaude-
ville parisien, sont lettre close pour l'étranger. C'est toujours cette population
moitié aristocratique et moitié bourgeoise, vivant fort en elle-même, soit orgueil,
soit habitude, parlant volontiers une espèce de cant, un jargon national qu'elle se
pique d'avoir, très-entichée de ses vieilles prérogatives impériales, médiocrement
soucieuse de tout le mouvement d'aujourd'hui (on sait comment les citadins de
Francfort reçurent les conspirateurs de 1833). Le seul point par où l'effervescence
du moment pût l'atteindre, c'était le côté des choses de religion. Le sentiment
prolestant est là très-fort et très-pur; on ne discute ni on ne subtilise, on pra-
tique; on a sa communion et l'on s'y tient; ce n'est pas de la dévotion bien quin-
tessenciée, c'est un zèle bourgeois qui va non point jusqu'au fanatisme, mais jus-
qu'au préjugé; le préjugé est très-âpre par places ; on dirait de certaines villes de
comté en Angleterre. La dernière résistance contre laquelle se soit heurtée cette
royauté israélite qui trône par toute l'Europe, c'est sur les lieux même où elle
avait commencé sa fortune; il n'y a pas encore bien longtemps que les princes de
la finance ont droit d'entrer au théâtre et au casino. Si nombreuse que soit la
communauté catholique, son esprit n'est point assez décidé pour modifier les ten-
dances protestantes qu'elle subit plutôt qu'elle ne les combat. Aussi l'irritation
causée par le pèlerinage de Trêves avait été générale, et les nouvelles doctrines
recrutèrent tout de suite de décidés partisans à Francfort. Il s'y dit bientôt plus de
mal que jamais des jésuites, on déclama contre Rome avec cette horreur naïve qui
est aussi propre à l'Allemagne que l'est à l'Angleterre son cri farouche de no
popertj. Bref, l'effervescence était au comble quand l'abbé Ronge arriva; sa visite
devait être courte, et je n'y pense qu'à cause des suites; celles-ci sont assez
curieuses. L'abbé Ronge eut le même honneur qui était échu jadis à Luther : il fut
attaqué de la plume d'un roi.
Le roi de Bavière n'est pas seulement un artiste et un poêle, il passe assez offi-
ciellement pour journaliste. On sait qu'il se livre à ses élucubrations périodiques
sous le voile fort transparent d'un anonyme très-connu : c'est la Gazette d'Aschaf-
fcnboury qui les reçoit, et, comme elle se publie dans la résidence favorite du
prince, on a lout lieu de croire qu'il en est à la fois l'éditeur et le rédacteur.
l'Allemagne du présent. 815
J'ignore s'il a des lecteurs assidus ; mais ceux-là pourraient surprendre à l'avance
plus d'un secret de gouvernement. Ce fut ainsi par exemple qu'on dut pressentir
ces fameuses ordonnances qui, le même jour, obligèrent les danseuses du théâtre
royal à porter des pantalons à la turque, et toutes les communes de Bavière à
graver sur leurs sceaux l'image du saint de la paroisse. On commençait pour le
moment à remarquer qu'il était souvent question des bons effets de la cotte de
maille sur la poitrine des soldats, et l'on prévoyait un changement dans l'uni-
forme. De plus graves sujets vinrent tout d'un coup saisir l'attention. Aschaffen-
bourg est sur la frontière de Hesse, très-près de Francfort. Depuis quelque temps,
la pieuse gazette se scandalisait beaucoup des mauvaises dispositions de ses voi-
sins. Le roi Louis n'était cependant pas alors en très-bonne intelligence avec
le parti ecclésiastique, dont il a fini par devenir l'instrument après l'avoir lui-
même mis au monde; il avait beau multiplier les concessions et les couvents, on
demandait toujours. L'impatience le gagna, et M. de Reissach, coadjuteur de
Munich, le chef de la congrégation en Bavière, fut, je crois, un instant disgracié;
mais, pour un peu de froideur, on ne rompt pas avec de si vieux amis : le
journaliste d'Aschaffenbourg allait réparer amplement les torts de sa majesté
bavaroise.
Quelques mois avant le passage de l'abbé Ronge, dans le courant de juillet, il
était arrivé à Francfort un incident qni eut assez d'éclat en Allemagne. Un prêtre
catholique avait refusé l'absolution à une femme mariée avec un protestant, parce
qu'elle ne pouvait lui promettre d'élever ses enfants dans sa religion. L'époux
irrité alla se plaindre à la police, et l'on fit sommation au prêtre d'absoudre sa
pénitente en même temps qu'on priait son supérieur, l'évêque de Limbourg, de
l'appeler ailleurs. Le conflit était insoluble, comme il le sera loujours, ainsi posé,
chacun se retranchant derrière un droit inaliénable. Force resta provisoirement
aux gendarmes qui, par ordre du sénat, conduisirent le chapelain Rooss hors du
territoire francfortois, et l'on porta immédiatement la question devant la diète
germanique. Le sénat de Francfort peut s'attendre qu'il n'aura pas de son côté la
voix de la Bavière ; les lamentations de la Gazette à" Aschaffenbourg l'ont assez
prévenu. Mais ce fut encore une bien autre colère lorsque l'on célébra la solennité
rongienne : le royal publiciste alla cette fois, dans les épanchements de sa verve,
jusqu'à certaines témérités dont il est bon de tenir note. Cette histoire-ci ne vient
pas si fort à l'aventure.
On ne pouvait méconnaître l'auteur à l'érudition classique dont sa diatribe était
parée. — Il blâmait vivement le sénat de Francfort d'avoir autorisé de pareilles
démonstrations ; il lui conseillait de prendre exemple sur les gouvernements sages,
et notamment sur celui de Munich, lequel avait fort à propos déclaré les sectaires
traîtres au premier chef et criminels de lèse-majesté; malheureusement on n'était
sûr de rien avec ces institutions républicaines qui, de toute antiquité, faisaient la
ruine des peuples! Les Francfortois, très-blessés, répondirent honnêtement dans
leurs journaux. La Gazette d'Aschaffenbourg se déchaîna, et l'injure devint plus
directe ; c'était une signature comme une autre. — Le sénat se composait tout en-
tier de gens incapables; les bourgmestres, petits marchands ridicules, ne savaient
ni lire ni écrire; Francfort était une ville d'argent où l'on ne pensait qu'à l'argent
et où l'argent corrompait et perdait le sens. Francfort avait commis bien des pé-
chés; il ne fallait pas qu'elle se liât beaucoup à celte fastueuse indépendance que
les conventions des princes allemands semblaient lui garantir; il n'y avait point
tome i. &5
8(4 L* ALLEMAGNE DU PRÉSENT.
de pacte qui prévalût contre le saint des trônes toujours menacés par le voisinage
inquiet de ces sottes libertés. Francfort devait prendre garde au sort de Cra-
covie; pareil régime pourrait bien lui être réservé.
Ce fut la lin de la dispute; tout le monde ne peut point parler de ce ton-là.
Cracovie n'était pourtant pas encore réduite où elle en est aujourd'hui, et, quel
que soit I instinct des poètes, le roi Louis, sans doute, ne savait pas si bien pro-
phétiser; mais la république polonaise était déjà suffisamment écrasée par ses voi-
sins pour qu'on pût s'autoriser de sa destinée comme d'un exemple menaçant,
comme d'une preuve éclatante de ce mépris des forts pour le droit des faibles, règle
absolue de tous les rapports politiques en Allemagne. Il sera bientôt nécessaire
d'ouvrir les yeux sur ces remaniements intérieurs qui depuis trente ans se sont
insensiblement opérés au delà du Rhin malgré la foi des traités. En vérité, les
traités de 1815 n'ont jamais engagé que la France, et la seule puissance qui les
observe, c'est celle-là même contre laquelle on les a faits. Quand voudra-t-elle
s'en apercevoir ?
--— ■«* ~"*^
ACADÉMIE FRANÇAISE.
RÉCEPTION DE M. VITET PAR M. LE COMTE MOLE»
Ce notait pas seulement le souvenir si vif de la dernière séance et de ses pi-
quantes péripéties, qui avait attiré cette fois une affluence plus consfdérable
encore, s'il se peut, sous la coupole désormais trop étroite de l'Institut : le sujet
lui-même était bien fait pour exciter une curiosité si empressée, et il l'a justifiée
complètement. A M. Soumet, à un poëte des plus féconds et des plus brillants,
placé aux confins de l'ancienne et de la moderne école, succédait M. Vitet, l'un des
écrivains qui ont le plus contribué comme critiques à l'organisation et au dévelop-
pement des idées nouvelles dan» la sphère des arts, un de ceux qui avaient le plus
travaillé à mettre en valeur la forme dramatique de l'histoire et à la dégager des
voiles de l'antique Melpomène; homme politique des plus distingués, il se trouvait
en présence d'un homme d'état chargé de le recevoir sur un terrain purement lit-
téraire. L'illustre président du 15 avril avait ainsi à parler de la question roman-
tique et de Lesueur, et l'auteur des Barricades devait aborder ce qui assurément
y ressemble le moins, la dernière tragédie de Clytemnestre. Ce sont là de ces mé-
langes agréablement tempérés comme les désire et comme au besoin les combine-
rait le genre académique, dont le triomphe , pour une bonne part, se compose
toujours de la difficulté vaincue. Elle l'a été, cette fois, de la manière la plus heu-
reuse, et d'autant mieux que la solution en a été toute pacifique. C'était là une
difficulté de plus dans la disposition d'un public en éveil , qui n'aime rien tant
qu'à voir la politesse relevée de malice,et qui s'accoutumerait volontiers à en aller
chercher des exemples à l'Académie, sauf à doubler la dose et à faire l'étonné en
sortant. Mais ce même public, s'il aime un grain ou deux de malice, goûte encore
plus la diversité; et pour lui, l'accord, quand il est juste, peut aussi avoir son
piquant.
816 ACADÉMIE FRANÇAISE.
Le discours de M. Vitet a été large, brillant, facile, d'une ordonnance lumi-
neuse ; les parties en sont aisément liées, et le tout semble disposé de telle sorte
que l'air et le jour y circulent. L'orateur a été ample, ce qui n'est pas la même
chose que d'être long; sous l'élégance de l'expression et le nombre de la période,
il a fait entrer toutes les pensées essentielles, et la bonne grâce de la louange n'a
mis obstacle dans sa bouche à aucune réserve sérieuse. Empêché par les lois même
de la célébration et de la transformation académique de serrer son sujet de trop
près, l'ayant toujours en présence, mais à distance, il s'est élevé sans en sortir. Il
a rassemblé et distribué ses remarques critiques par considérations générales, il
les a laissé planer en quelque sorte. Dans son morceau sur l'influence méridio-
nale, sur la sonorité harmonieuse et un peu vaine de la langue et de la mélopée
des troubadours, dans les hautes questions qu'il a posées sur les conditions d'une
véritable et vivante épopée, dans sa définition brillante et presque flatteuse du
peintre exclusif et du coloriste, il s'est montré un juge supérieur jusqu'au sein du
panégyrique, et en même temps la plus religieuse amitié n'a pas eu un moment à
se plaindre; car, s'il a eu le soin de maintenir et comme de suspendre ses criti-
ques à l'état de théorie, il a mis le nom à chacun de ses éloges.
M. Soumet en méritait beaucoup en effet. Poëte d'un vrai talent, doué par la
nature de qualités riches et rares, amoureux de la gloire immortelle et capable
de longues entreprises, il ne lui a manqué peut-être au début qu'une de ces
disciplines saines et fortes qui ouvrent les accès du grand par les côtés solides, et
qui tarissent dans sa source , et sans lui laisser le temps de grossir, la veine du
faux goût. Je ne me risquerai pas à repasser en ce moment sur des traits qui ont
été touchés à la fois avec discrétion et largeur. Il n'y aurait, après tout ce qui a
été dit, qu'une manière de rajeunir le sujet, ce serait de le prendre d'un peu près
et de l'étudier plus familièrement. Sans doute, et c'est là un des signes les plus
distinctifs de M. Soumet, il était, et il restait poëte en toute chose; cette noble
passion des beaux vers, qu'on a si bien caractérisée en lui, ne le quittait jamais;
elle faisait son enchantement au réveil, son entretien favori durant le jour, elle
embellissait jusqu'à ses songes, et on aurait pu appliquer à cette vie toute charmée
et enorgueillie des seules muses le vers de Stace comme sa devise la plus fidèle :
Pieriosque dies et amantes carmina somnos.
Il avait un don qui aide fort au bonheur de qui le possède, et qui simplifie extrê-
mement ce monde d'ici-bas, la faculté de répandre et d'exhaler la poésie comme
à volonté. Celte vapeur idéale des contours , qui d'ordinaire, pour naître et pour
s'étendre, a besoin de la distance et de l'horizon, il la portait et la voyait autour
de lui jusque dans les habitudes les plus prochaines. Entre la réalité et lui, c'était
comme un rideau léger, mais suffisant, à travers lequel tout se revêtait aisément
de la couleur de ses rêves. Il était de ceux enfin qu'il ne siérait pas, même pour
être vrai, de vouloir trop dépouiller de ce manteau aux plis flottants, dont il aimait
à draper ses figures et dont lui-même on l'a vu marcher enveloppé. Tout cela
reste juste, et pourtant dans la vie réelle, dans l'exacte ressemblance, les choses
ne se passent jamais tout à fait ainsi : M. Soumet avait ses contrastes, et il serait
intéressant de les noter. M. de Rességuier a dit de lui dans une épîlre :
El c'est peu qu'ils soient beaux tes vers, ils sont charmants.
ACADÉMIE FRANÇAISE, 817
Cela était plus vrai de l'homme même, aimable, imprévu, d'un sourire fin, parfois
d'une malice gracieuse et qui n'altérait en rien l'exquise courtoisie ni la parfaite
bienveillance. II y aurait encore d'autres traits frappants, singuliers, où revivrait
la personne du poëte : j'ai regret de n'y pouvoir insister. Maniai a dit dans une
excellente épigramme, en s'adressant au lecteur épris des belles tragédies et des
poèmes épiques de son temps : « Tu lis les aventures d'OEdipe et Thyeste couvert
de soudaines ténèbres, et les prodiges des Médées et des Seyllas, laisse-moi-là ces
monstres.... Viens-t'en lire quelque chose dont la vie humaine puisse dire : Cela
est à moi. Tu ne trouveras ici ni Centaures, ni Gorgones, ni Harpies ; nos pages à
nous sentent l'homme :
Qui legis OEdipodem caligantemque Thyesten....
Hoc lege quod possit dicere vita : Meum est.
Non hic Centauros, non Gorgonas, Harpyiasque
Inventes; hominem pagina nostra sapit. »
Dans l'intérêt même des poètes généreux et déçus, qui, en des âges tardifs, ont
visé à recommencer ces grandes gloires, une fois trouvées, des Sophocle et des
Homère, dans l'intérêt de ceux qui étaient comme Ponticus du temps de Properce,
ou comme M. Soumet du nôtre, je voudrais du moins qu'on pût les peindre au na-
turel tels qu'ils furent, et que cette réalité qu'on chercherait vainement dans leurs
œuvres* majestueuses se retrouvât dans l'expression entière de leur physionomie,
car la physionomie humaine a toujours de la réalité. Ils y perdraient peut-être un
peu en éloges généraux, en hommages traditionnels, mais ils gagneraient en origi-
nalité; ils se graveraient dans les mémoires de manière à ne s'y plus confondre
avec personne, et, quand ils sont surtout de la nature de M. Soumet, en les con-
naissant mieux, on ne les en aimerait que davantage.
Puisque je viens de citer Martial, je le citerai encore ; j'y pensais involontaire-
ment, tandis qu'on célébrait et (qui plus est) qu'on récitait avec sensibilité les
vers touchants de la Pauvre fille; ce n'est qu'une courte idylle, et voilà qu'entre
toutes les œuvres du poëte elle a eu la meilleure part des honneurs de la séance.
Martial, s'adressant à un de ses amis qui préférait les grands poëmes aux petites
pièces, lui disait : « Non, crois-moi, Flaccus, tu ne sais pas bien ce que c'est que
des épigrammes (1), si tu penses que ce ne sont que jeux et badinages. Est-il plus
sérieux, je te le démande, ne se joue-t-il pas bien davantage, celui qui vient
me décrire le festin du cruel Térée ou la crudité de ton horrible mets, ô Thyeste!...
Nos petites pièces, au moins, sont exemptes de toute ampoule; notre muse ne se
renfle pas sous les plis exagérés d'une creuse draperie. — Mais, diras-tu, ce sont
pourtant ces grands poèmes qui font honneur dans le monde, qui vous valent de
la considération, qui vous classent. — Oui, j'en conviens, on les cite, on les loue
sur parole, mais on lit les autres :
« Conliteor : laudant illa, sed ista legunt. »
Ainsi, qu'a-t-on lu l'autre jour? qu'a-t-on récité ? L'humble et touchante idylle de
4 814. Le poëte eût-il été satisfait ? Je n'ose en répondre: « Vous louez douze
(1) Prenez épigrammes, non dans le sens particulier de Martial, mais dans le sens
plus général de petites -pièces, y compris les idylles, comme les anciens l'entendaient
d'ordinaire.
818 ACADÉMIE FRANÇAISE.
vers pour en tuer douze mille, » ne put-il s'empêcher de dire un jour à quelqu'un
qui revenait devant lui avec complaisance sur cette idylle première; il disait cela
avec sourire et grâce, comme il faisait toujours, mais il devait le penser un peu.
Que son ombre se résigne pourtant, qu'elle nous pardonne du moins si ces quel-
ques vers de sa jeunesse sont restés gravés préférablement dans bien des
eœurs.
Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière : la première atteignit son
plein développement dans Saùl et dans Glytemnestre ; la seconde, de plus en plus
vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui y puisait des redoublements
d'émulation et des surcroîts de veine, ne se déclara en toute profusion que par la
Divine Épopée. On ne l'apprécierait exactement qu'en se permettant de détacher
et de discuter quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgré
les différences extrêmes dans le degré de croissance et d'épanouissement, une
même remarque s'appliquerait toutefois aux deux manières. Saint François de
Sales ne se hasardait jamais à dire d'une femme qu'elle était belle, il se conten-
tait de dire qu'elle était spécieuse : mot charmant et prudent qui se pourrait dé-
tourner sans effort pour qualifier le genre de beauté propre à cette poésie sédui-
sante.
Mais à quoi bon repasser tout à côté sur ce que M. Vitet a touché avec tant de
supériorité et d'aisance? Un bon sens élevé, éloquent, règne dans tout ce discours
si bien pensé et si littéraire par l'expression comme par l'inspiration. Le nouvel
académicien a fait preuve de tact comme de reconnaissance dans l'hommage qu'il
a trouvé moyen de rendre à la mémoire de M. Jouffroy. C'est à lui en effet que
M. Vitet se rattache de plus près dans le mouvement qui poussait, il y a plus de
vingt ans, les jeunes hommes d'alors, comme ils s'appelaient, dans des voies d'in-
novation studieuse et de découverte. En ce premier partage des rôles divers qui se
fit entre amis, selon les vocations et les aptitudes, M. Vitet eut pour mission d'ap-
pliquer aux beaux-arts les principes de cette psychologie qui venait enfin, on le
croyait, d'être rendue à ses hautes sources : qu'il parlât musique, qu'il traitât
d'architecture surtout, comme plus tard de peinture, il multiplia et fit fructifier
en tous sens la branche féconde. Eu fait d'architecture, il a été l'un des premiers
chez nous qui ait promulgué des idées générales et produit une théorie historique
complète de génération pour les époques de moyen âge : sur ces points-là,
bien des notions, aujourd'hui vulgaires, viennent de lui. Le chapitre littéraire à
part qu'il mérite dans l'histoire de ces années, nous espérons bien le lui consacrer
à loisir; mais aujourd'hui, c'est un peu trop fête pour cela, et il y a trop de dis-
tractions alentour. Ce qui l'a distingué de bonne heure, c'a été le talent de géné-
raliser et de peindre les idées critiques; il y met dans l'expression du feu, de la
lumière, et une verve d élégante abondance. Son morceau sur Lesueur doit se
classer en ce genre comme le chef-d'œuvre de sa maturité. Quant à ses Scènes de
la Ligue, elles eurent leur à-propos et leur hardiesse dans la nouveauté, et elles
ont gardé de l'intérêt toujours. La censure d'alors interdisant au drame tout dé-
veloppement historique un peu vrai et un peu profond, on se jeta dans des genres
intermédiaires, on louvoya, on fit des proverbes et des comédies en volume ; c'est
ce qui s'appelle peloter en attendant partie : je ne sais si la partie est venue, ou
plutôt je sais comme tout le monde qu'au théâtre elle n'a pas été gagnée. M. Vitet,
au reste, se hâtait de déclarer, à l'exemple du président Hénault, qu'il ne préten-
dait nullement faire œuvre de théâtre; il ne voulait que rendre à l'histoire toute
•
ACADÉMIE FRANÇAISE. SI 9
sa représentation exactement présumable et sa vivante Vraisemblance. Ce genre-
là, tel que je me le définis, c'est une espèce de vignette continue qui règne au bas
du texte, et qui sert à illustrer véritablement le récit. Le président Hénault et
Rœderer l'avaient déjà tenté; le premier, qui ne nous paraît grave à distance qu'à
cause de son titre de magistrat et de sa Chronologie, mais qui était certes le plus
dameret des historiens et l'homme de Paris qui soupait le plus (1), se trouvait
être avec cela un homme vraiment d'esprit* et la préface de son François II fait
preuve de beaucoup de liberté d'idées. Il eut d'ailleurs la justesse de reconnaître
tout d'abord que, dans ce genre mixte, où l'auteur n'est ni franchement poète
dramatique ni historien, mais quelque chose entre deux, on pouvait très-bien
réussir, sans qu'il y eût pour cela une grande palme à cueillir au bout de la car-
rière : l'auteur n'a devant lui, disait-il, ni la gloire des Corneille, ni celle des
Tite-Live. Or, o'est un inconvénient toujours de s'exercer dans un genre qui*
n'étant que la lisière d'un autre ou de deux autres, reste nécessairement secon-
daire, qui ne se propose jamais le sublime en perspective, et qui ne permet même
pas de l'espérer. Il ne serait pas impossible, nous le croyons, d'arriver à donner
le sentiment réel, vivant et presque dramatique de l'histoire, par l'excellence
même du récit, et, au besoin, les belles pages narratives par lesquelles M. Vitet
a comblé les intervalles de sa trilogie nous le prouveraient. Ajoutons qu'il n'a pas
moins montré tout ce que le genre intermédiaire pouvait rendre, et qu'il l'a poussé
à sa limite d'ingénieuse perfection dans la seconde surtout de ses pièces, les Etats
de Blois.
Au discours du récipiendaire, l'un des plus élevés et des plus généreux qu'on
ait entendus, M. le comte Mole a répondu, au nom de l'Académie, avec le goût
qu'on lui connaît. Cette faveur du public à laquelle il est accoutumé et qui avait
accueilli avidement son précédent discours, qui avait comme saisi ce discours au
premier mot, si bien que c'était à croire (pour employer l'expression du moment)
qu'on venait de lâcher l'écluse, — cette faveur ne lui a point fait défaut cette fois
sur une surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Mole a cru à propos
de commencer par quelques considérations sur la puissance de l'esprit en France,
et il a trouvé à cette puissance des raisons fines. Lorsqu'il a ensuite abordé son
sujet, on a senti, à la façon dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point cher-
cher d'abord à l'élargir. Il a rendu au talent et aux œuvres de M. Vitet une écla-
tante et flatteuse justice. A un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M. Soumet,
qui avait été auditeur sous l'empire : « L'Empereur n'eût pas manqué sans doute
de vous nommer auditeur, » il a fait sourire le récipiendaire lui-même. On aurait
à noter d'autres mots gracieux. M. Vitet a donné sur les jardins une théorie spi-
rituelle et grandiose, qui les rattache à l'architecture encore; M. Mole n'a trouvé
à y opposer que « le/br intérieur du promeneur pensif et solitaire, auquel notre vie,
notre civilisation active et compliquée fait chercher, avant tout, le calme, le silence
et la fraîcheur. » Analysant avec détail le beau travail sur Lesueur et sur les révo-
lutions de l'art, insistant sur l'accord mémorable avec lequel ces trois jeunes
gens, Poussin, Champagne et Lesueur, se dégagèrent du factice des écoles et vin-
(1) On sait les vers de Voltaire. — Voir encore sur lui le jugement de d'Alembcrt et
se3 propres lettres dans le volume intitulé : Correspondance inédile de madame Du
Deffand (2 vol., 1809); l'opinion de d'Aleinbert sur le président s'y peut lire au tome I,
pages 232 et 251.
820 ACADÉMIE FRANÇAISE.
rent retremper l'art dans le sentiment intérieur et dans la nature, le directeur de
l'Académie a fait entendre de nobles et bien justes paroles : « Conslatons-le,a-t-îl
dit, ces trois hommes étaient de mœurs pures, d'une âme élevée; tout en eux
était d'accord. C'est une source abondante d'inspiration que l'honnêteté du cœur,
que le désintéressement de la vie. L'artiste ou l'écrivain n'ont, après tout, qu'eux-
mêmes à confier à leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'en soi-même,
quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son âme ou sa vie sur sa toile ou dans ses
écrits. »
Cette dernière vérité a une portée plus grande et une application plus rigou-
reuse qu'on n'est tenté de se le figurer lorsqu'on est artiste de métier et qu'on
croit avant tout à la puissance propre du talent et à une certaine verve de la na-
ture. La nature et son impulsion primitive sont beaucoup, j'admettrai même
qu'elles sont tout en commençant; mais l'usage qu'on en fait et le ménagement de
la vie deviennent plus importants à mesure qu'on avance vers la maturité, et, dans
ce second âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière, se ressent pro-
fondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand on s'en aper-
çoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon dans la première partie de
la vie; cette première bonté tient à la nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes
choses qu'on sent au dedans de soi ; on a de quoi prêter et rendre aux autres. Ce
qui est plus rare et plus méritoire, c'est la bonté dans la seconde moitié de la vie,
une bonté active, éclairée, le cœur qui se perfectionne en vieillissant : cela prouve
qu'on a fait bon usage de la première part et qu'on n'a pas mésusé du premier
fonds. Cette seconde bonté qui est durable, définitive, qui tient au développement
de l'être moral à travers les pertes des années, est à la fois une vertu et une ré-
compense. De même, pour le talent de l'artiste et du poète, je dirai qu'il y a une
certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire dans la jeunesse; mais le
développement ultérieur qu'il prendra dépend étroitement de l'usage du premier
fonds. Si l'artiste a mal vécu, s'il a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et
de son plaisir, qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dépensé ce premier feu,
cette première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-être, doués
d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui a l'air plutôt de
s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est de l'œuvre et de la production
même? Ou bien le talent insensiblement s'altère, non point dans les détails du
métier (il y devient souvent plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la na-
ture des données et des images, dans le raffinement ou le désordre des tableaux.
S'il a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion mauvaise,
aura-t-il la force, aura-t-il seulement la pensée d'y échapper? Il est des talents
jactancieux qui se font gloire d'étaler et de produire au jour les tristes objets dont
ils ont rempli leur vie. Il en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir
dissimuler, et qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté
de l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui répugnent à
mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à se taire, car ils n'ont
plus rien de bon à dire ou à chanter. En un mot, la clef de bien des destinées poé-
tiques, à ce second âge de développement, se trouverait dans cette relation étroite
avec la vie. Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai, fortifié
par des habitudes saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse, au sein d'une ver-
tueuse maturité? Manzoni le savait bien, lorsqu'il rappelait ce mot à Fauriel :
« L'imagination, quand elle s'applique aux idées morales, se fortifie et redouble
ACADÉMIE FRANÇAISE. 821
d'énergie avec l'âge au lieu de se refroidir. » Racine, après des années de silence,
en sort un jour pour écrire Athalie.
Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de mora-
liser. On m'excusera du moins si j'y ai trouvé un texte naturel à l'occasion d'une
séance littéraire aussi judicieuse, aussi régulièrement belle, et des plus honorables
pour l'Académie.
Sainte-Beuve.
LIEDS BRETONS
I.
LA HARPE.
« Né deûz nag éal na den
» Na oel pa gan ann délen. >
Il n'y a ni ange ni homme
Qui ne pleure lorsque chante la harpe.
Ab-Edmoujit, barde gallois.
Sur les rochers noirs de l'Arvor
La harpe se taisait, la belle harpe d'or;
Elle gisait là sous les nues,
Tout son corps entr'ouvert et ses cordes rompues :
Hélas ! à voir tant de malheur,
J'ai senti de pitié se fendre aussi mon cœur ;
En pleurant j'arrachai la fibre,
Cette fibre d'amour qui dans moi toujours vibre ;
Puis, sur la harpe j'attachai
Le nerf mélodieux de mon cœur arraché.
Tour à tour plaintive et joyeuse,
Elle sonne à présent, cette bonne chanteuse :
Çà donc, ma harpe, à vos chansons,
Et qu'un peu de bonheur entre dans nos maisons!
LIEDS BRETONS. 823
II.
LA CHANSON DU CLOUTIER.
Sans relâche, dans mon quartier,
J'entends le marteau du cloutier.
Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l'enclume il refrappe !
Voyez ses bras nus et luisants
Retourner le fer en tous sens.
Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l'enclume il refrappe!
Jamais il ne voit le ciel bleu,
Mais toujours la forge et son feu.
Le jour, la nuit, son marteau frappe!
Toujours sur l'enclume il refrappe !
C'est pour sa femme et ses enfants
Qu'il fait tant de clous tous les ans.
Le jour, la nuit, son marteau frappe!
Toujours sur l'enclume il refrappe!
Grands clous à tête et petits clous,
Oh! combien de fer pour deux sous!
Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l'enclume il refrappe !
Rarement le cabaretier
Voit au cabaret le cloutier.
Le jour, la nuit, son marteau frappe!
Toujours sur l'enclume il refrappe !
Mais, le dimanche, il chôme entin
Et chante à l'office divin.
Le jour, la nuit, son marteau frappe!
Toujours sur l'enclume il refrappe !
Que Dieu, dans son noir atelier,
Dieu bénisse cet ouvrier !
Le jour, la nuit, son marteau frappe!
Toujours sur l'enclume il refrappe!
824 LIEDS BRETONS,
m.
LE VILLAGE DE MARIE.
Quand près de vos maisons je passe tout rêveur,
Bonnes gens du Moustoir, n'ayez point de frayeur,
Je suis «n amoureux, et non pas un voleur.
C'est ici, dans cette bruyère,
Qu'enfant, je poursuivais naguère
Une enfant comme moi légère.
Où nous courions tous deux, seul je viens, ô douleur!
Bonnes gens du Moustoir, n'ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.
Sa coiffe flottante autour d'elle,
On eût dit une tourterelle
Qui vient de déployer son aile.
Hélas ! l'oiseau sauvage a trouvé l'oiseleur !
Bonnes gens du Moustoir, n'ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.
Et le dimanche, au bourg, plus d'une
Disait, jalouse : « Cette brune
Sera la fleur de la commune ! »
O brune enfant qu'un autre aspira dans sa fleur!
Bonnes gens du Moustoir, n'ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.
IV.
MONSIEUR FLAMMIK.
Voici monsieur Flammik, avec son air matois ;
Il n'est plus paysan, et n'est pas un bourgeois.
Sous ses habits nouveaux, méprisant ses aïeux,
Au tondeur aux moutons il vendit ses cheveux.
Il revient de l'école, écoutez son jargon :
Ce n'est pas du français, ce n'est plus du breton.
Attablé le dimanche aux cabarets voisins,
Il se moque du diable, H se moque des saints.
LIEDS BRETONS. 825
Tel est monsieur Flammik, fils d'un bon campagnard :
Hélas ! notre agneau blanc n'est plus qu'un fin renard. —
Voyez monsieur Flammik, avec son air matois ;
Il n'est plus paysan, et n'est pas un bourgeois.
V.
NOTES.
A JASMIN.
S'il faut nous défendre, cher barde,
Nous dirons aux méchants Gaulois :
« Pour chanter la nature et le Dieu qui les garde,
» Tous les petits oiseaux sous la feuille ont leur voix. »
LES RUCHES.
Jeunes filles des champs, vos âmes sont pareilles
Aux ruches où fermente un miel blond, pur et doux,
Et l'on sent vos pensers qui murmurent en vous,
Sonores comme des abeilles.
APOLOGIE.
Court est le chant de la mésange,
Mais qu'il s'élève au ciel mélodieux et clair!
Un mot suffit au blâme, un mot à la louange :
Dites, mes bons amis, est-il long le Pater?
VI.
PRIÈRE DES LABOUREURS.
I.
Saint de notre pays, qu'aux sphères éternelles
Les anges radieux couvrent de leurs deux ailes,
De ces nuages d'or où glisse votre pié
Laissez tomber sur nous un regard de pitié.
826 LIEDS BRETONS.
II.
Ce sont des laboureurs dont la voix vous implore :
Souvent à votre autel nous venons dès l'aurore,
Par les mauvais chemins nous venons bien souvent,
Brûlés par le soleil ou glacés par le vent.
III.
Nous cherchons un soutien, notre vie est amère :
Toujours le dur travail et toujours la misère !
Nous labourons la terre et nous semons le grain,
D'autres mangent le blé battu par notre main.
IV.
Mais regardons plus haut ! Un jour, selon son œuvre,
Chacun aura sa part, le maître et le manœuvre :
Donc, mauvais laboureur qui fléchit sous un poids,
Mauvais chrétien celui qui porte mal sa croix !
V.
Tels de petits enfants serrés contre leur père,
Bon Saint, nous voilà tous devant vous en prière :
Plusieurs dans ce pays ont reçu votre nom,
Soyez leur père aussi, vous déjà leur patron.
VI.
Saint de notre pays, qu'aux sphères éternelles
Les anges radieux couvrent de leurs deux ailes,
De ces nuages d'or où glisse votre pié
Laissez tomber sur nous un regard de pitié.
VIL
LA SERVANTE DE LA QUENOUILLE.
La fille de Ker-Rôz, ce bijou de beauté,
Porte un autre bijou qui brille à son côté :
Chaîne de fin laiton, bague jaune et sans rouille,
La Servante de la Quenouille.
&I£DS BRETONS.
C'est le nom de l'agrafe, aussi jaune que l'or,
Qui reluit au corset des filles de l'Arvor;
Mais, chaîne de laiton, bague jaune et qui brille,
J'aimerais mieux encor la fille.
— « Je veux voir, belle enfant, je veux toucher l'anneau
» Où pend votre quenouille avec ce long fuseau : »
Et, vers elle penché, je bois l'air de sa bouche !
Fille et bijou, ma main les touche !
VIII.
GRIS DE GUERRE.
Sus ! sus! Cornouaillais !
Voici les Anglais
A terre :
Bourgeois et barons,
Braves et poltrons,
En guerre i
Vous, pendant ce jeu,
Adressez à Dieu
Vos larmes.
Lina, mes amours,
Priez pour mes jours :
Aux armes !
Vieux mousquet noirci,
Soutiens bien ici
Ta gloire...
Feu ! feu ! gens de cœur !
827
Honneur au vainqueur !
Victoire !
IX.
LE COMBAT DE SAINT PATRICK.1
A DANIEL O'CONNELL.
I.
L'Arvor frémit à ton rappel;
Patrick, son fils, descend du ciel»
Eir-Inn !
(1) Ne en Arnioriquc et upôlre d'Eir-Iim ou d'Irlande. — Pour n'avoir pas été exaucées
828 LIEDS BRETONS,
II.
Lui, par qui Dieu le fut porté,
Te portera la liberté,
Eir-Inn !
III.
Il est temps, sors du gouffre amer,
0 perle blanche de la mer,
Eir-Inn !
IV.
Va, le Léopard du Saxon
En vain mordrait ton écusson,
Eir-Inn !
V.
Patrick, pour l'enchaîner encor,
Patrick a son étole d'or,
Eir-Inn !
VI.
Sous le bâton épiscopal
Mourra le sanglant animal,
Eir-Inn !
VII.
Le Léopard et ses petits,
Traîtres à Dieu, sont des maudits,
Eir-Inn !
VIII.
Mais toi, qui combats pour la foi,
Les Saints combattront avec toi,
Eir-Inn !
en leur temps, ces espèces d'imprécations, dir'œ preces, garderont leur force tant que les
justes plaintes de l'Irlande seront méconnues. — Quant au rhythme de ces strophes, il a
été imposé par le très-ancien air national sur lequel elles furent écrites. La même obser-
vation doit s'appliquer à la pièce IV.
LIEDS BRETONS. 829
IX.
Il est temps, sors du gouffre amer,
0 perle blanche de la mer,
Eir-Inn !
X.
DANS LES BOIS.
Il est au fond des bois, il est une peuplade
Où, loin de ce siècle malade,
Souvent je viens errer, moi, poète nomade.
Là, tout m'attire et me sourit,
La sève de mon cœur s'épanche, et mon esprit,
Comme un arbuste, refleurit.
Sous ces bois primitifs que le vent seul ravage,
Je sens éclore à chaque ombrage
Un vers franc imprégné d'une senteur sauvage.
Devant mon regard enchanté,
Jeunes filles, enfants empourprés de santé,
Passent dans leur virginité.
J'aide dans les sillons le soc opiniâtre;
Pasteur, je chante avec le pâtre;
La fileuse m'endort, le soir, au coin de l'âtre.
Puis, dès l'aube, je vois les jeux
De l'oiseau qui sautille entre les pieds des bœufs
Et près des sources pond ses œufs.
0 chère solitude ! — Et pourtant, je le jure,
Arts élégants, bronze, peinture,
Je vous aime, rivaux de cette âpre nature !
Me préservent les justes dieux
De vous nier jamais, symboles radieux,
Charmes de l'esprit et des yeux !
Et si, vivant d'oubli dans cette humble Cornouaille,
J'entends vos clameurs de bataille,
Saints martyrs de Pologne ou d'Eir-Inn, je tressaille!
A. Brizeue
roMK i. :>'.;
REVUE MUSICALE.
On se souvient de l'immense succès qu'obtint Tannée dernière la symphonie
du Désert, succès légitime, qui trouva peu de contradicteurs et n'étonna personne,
si ce n'est peut-être M. Félicien David, qui, hier encore inconnu, se réveillait
illustre et passait en un moment, et comme par l'effet d'un rêve, du silence de son
obscurité au milieu du vacarme éblouissant de la gloire la plus carillonnée. Je le
répète, ce grand et rapide succès ne surprit personne; la symphonie du Désert
réussit et devait réussir pour vingt raisons qu'il eût été facile d'expliquer à l'avance.
D'abord, il y avait dans cette enfilade d'idées, de fragments d'idées agréablement
cousus à la suite les uns des autres, dans ces rhythmes inusités, dans ces motifs
qui s'égrenaient comme les perles d'un collier de sultane , je ne sais quelle en-
ivrante influence du sensualisme oriental, quelle originalité pleine de charme et de
séduction. Ensuite, avouez que la chose arrivait à propos, et que jamais instant ne
fut mieux choisi pour venir nous chanter le désert. Depuis la conquête de l'Al-
gérie, la France ne détourne guère ses yeux de cette terre du croissant et des cara-
vanes, et, pour tant de sang qu'elle nous a bu , ce ne serait pas trop qu'elle nous
rendît un peu de poésie. Déjà mainte révélation nous en était venue, déjà nous
avions eu les Orientales de Victor Hugo et les peintures de Delacroix; la musique
seule semblait exclue de ce riche partage, lorsque parut la symphonie de M. Féli-
cien David. Reviendrons-nous sur cette œuvre remarquable? dirons-nous tout ce
qu'il y avait de fantaisie poétique, d'amoureuse rêverie, dans ces phrases de courte
haleine, qui, trois et quatre fois reprises, puisaient dans leur monotonie même
une langueur, une volupté nouvelle? Jamais, en musique, le sentiment du pitto-
resque ne fut porté plus loin : point d'abstraction, point de métaphysique, mais
en revanche beaucoup de couleur et de vie, des tons crus et chauds, de la peinture
pour les oreilles; rien de cette nature idéale de Beethoven, rien de ce vague
paysage où l'âme rêve sans fin, mais un tableau net et précis, un horizon restreint
où se profilent les caravanes; au lieu des sublimes divagations de la symphonie
pastorale, la plus pittoresque des symphonies de Beethoven, une musique qui parle
REVUE MUSICALE. 851
aux yeux. N'importe; ce fut un rêve délicieux pour M. Félicien David que cette
vdc du désert, comme on l'appelle; un véritable rêve du paradis de Mahomet, et
dont l'heureux musicien n'aurait jamais dû s'éveiller. Il semblera qne j'avance
un paradoxe, mais la partition du Désert m'a toujours paru vivre par des qualités
tellement en dehors des conditions ordinaires de l'art musical proprement dit,
que cette œuvre, eût-elle justiûé toutes les admirations, tous les enthousiasmes
dont elle fut l'objet, n'aurait, à mon sens, donné à préjuger que tort peu de chose
sur l'inspiration du lendemain. Un jeune homme généreusement doué parcourt
l'Orient en artiste voyageur; sa nature méridionale, acclimatée d'avance, s'im-
prègne avec ravissement de celte atmosphère nouvelle; chemin faisant, la musique
lui monte au cerveau, un site pittoresque le met en humeur de chanter, un cos-
tume lui vaut une note; là où Delacroix et Decamps saisiraient un croquis, lui
surprend un motif, et parfois même, à l'exemple du peintre qui s'empare du type
original et le reproduit tel qu'il l'a vu, il arrive à notre musicien de noter sur son
album une mélodie du pays, qui plus tard deviendra son bien. Que ces motifs aient
été fort habilement ensuite mis en œuvre par le compositeur, nul ne songe à le
contester; pourtant, je le demande, peut-on voir dans une production de ce genre
autre chose qu'un fait isolé, accidentel, destiné sans doute à entraîner les disposi-
tions favorables du public du côté d'un artiste, mais qui ne saurait engager
l'avenir? De ce qu'un écrivain a débuté par de brillantes et poétiques impressions
de voyage , irez-vous lui demander un poème épique? Et, pour ne citer qu'un
exemple, il se peut que l'auteur d'Eothen, le livre touriste le plus humoristique,
le plus coloré, le plus piquant de ce temps ci, compose un jour de fort sublimes
tragédies; mais je ne vois point en quoi son début l'y aura préparé, si toutefois cela
doit s'appeler un début. Or, pour dire ici ma pensée entière, la symphonie du
Désert m'a toujours fait l'effet d une impression de voyage en musique; c'est l'œuvre
d'un touriste mélodieux, je n'oserais prétendre que ce soit l'œuvre d'un maître.
Et dire qu'on n'a pas craint de prononcer à cette occasion les noms sacrés de
Handel et de Bach, de Mozart et de Beethoven ! En vérité, il est de ces admirations
insensées qui tuent les gens au profit desquels elles s'exercent, et dont le moindre
péril consiste à diriger vers une fausse voie l'homme de talent qu'on veut soutenir.
On ne me fera jamais croire, par exemple, que M. Félicien David, livré à son propre
mouvement, eût été choisir Moïse au Sinaï pour thème de sa seconde composition.
L'auteur du Désert, si de maladroits amis ne l'eussent détourné de sa voie natu-
relle, allait dçoit à l'Cpeia-Comique. La belle affaire, dira-t-on, d'avoir passe par
l'Orient pour arriver à Favart! Qui sait? c'était peut-être encore avoir pris le che-
min le plus coin t. Tant d'autres vont à Rome qui ne le trouveront jamais, ce chemin .
D'ailleurs, on fait ce qu'on peut, et la gloire de M. Auber a bien son prix.
A n'en juger que par le Désert et les dix ou douze orientales publiées depuis
qui en forment comme les gracieux corollaires, le genre de l'Opéra-Comique nous
semblait convenir surtout à M. Félicien David. Il avait ce qui décide du succès à
ce théâtre, ce que l'auteur du Domino noir el de Ui Sirène possède au plus haut
degré : l'intention mélodieuse, le motif. Au lieu de cela, qu'entreprend-il? Une
épopée biblique, un oratorio, tache énorme, colossale, pour ne -pas dire impossible
de nos jours, où, le sentiment religieux D'aidant plus chez les masse>, l'austère
unité du style, indispensable aux œuvres de ce nom, doit nécessairement aboutir
à la monotonie; et, comme si ce n'était point assez de prendre vis-à-vis du public
l'engagement d'être sublime au moins pendant deux heures, pour comble d'ini-
852 REVUE MUSICALEé
prudence, il s'attaque à un sujet déjà traité par Rossini, avec cette différence,
toutefois, que Rossini, moins ambitieux, s'était contenté de Moïse en Egypte. Nous
voilà donc sur le sommet du Sinaï, face à face avec Jéhovah. Tandis que le peuple
hébreu murmure au pied de la montagne, le prophète, troublé, cbante un air en
attendant que son Dieu le visite. On voit, par ce début, qu'il s'agit d'un oratorio
pur et simple, d'une œuvre généralement conçue dans la forme, sinon dans le style
des anciens maîtres. Après cet air, auquel je reprocherai un caractère amphigou-
rique et déclamatoire qui, malheureusement, se fait sentir d'un bout à l'autre de
la partition (quel texte aussi l'infortuné compositeur avait à mettre en musique,
et vit-on jamais alexandrins plus lourds et plus rebelles?), après cet air, l'or-
chestre commence à déchaîner ses tempêtes ; le programme a bien soin de vous
annoncer que Jéhovah se manifeste à Moïse au milieu des éclairs et du tonnerre,
et certes la précaution vient à propos, car rien, dans la musique, n'indique la
solennité d'une pareille scène. Qu'on se figure un orage comme il y en a mille,
avec les petites flûtes imitant les éclairs. Maître Casper , voulant évoquer Samiel
au carrefour du Wolfsschlucht, ne s'y prendrait pas autrement. A tout instant, il
me semblait entendre l'acteur chargé du rôle du prophète prononcer la formule
sacramentelle : Erschein, Samiel, erschein! Nous ignorons quel effet aurait pu
produire une semblable scène, traitée par un véritable maître et selon tout le
grandiose qu'elle comporte; mais ce que nous savons parfaitement, c'est qu'ici
le sentiment biblique ne se laisse pas même soupçonner. On conçoit dès lors l'im-
pression lamentable qui résulte de ce morceau dithyrambique où Moïse, parlant
à Jéhovah, lui crie à tue-tête : Parais! parais! ni plus ni moins que s'il s'agissait
de faire sortir de terre un gnome fantastique, et combien cette évocation, dont la
magnificence et le sublime de la période musicale pouvaient seuls sauver le côté
critique, perd dès ce moment toute espèce de prétexte sérieux. La romance que
chante un peu plus loin la jeune fille juive a je ne sais quelle grâce languissante,
quelle douce rêverie qui plaît. A cet accent de tendresse plaintive, à cet accompa-
gnement rhythmique incessamment reproduit, à toute cette monotonie qui vous
berce, on retrouve le chantre aimé de la nuit au désert. Ai-je besoin de dire à
quel point a réussi ce verset naïf, ce frais soupir mollement exhalé au milieu de tant
de vacarme? La salle entière, si fâcheusement désappointée jusque-là , savourait
avec bonheur la manne harmonieuse. On se reposait dans cette phrase; on aurait
voulu s'y attarder, comme au sein d'une riante oasis. Par malheur, les prétentions
au génie épique, un moment assoupies, se réveillent presque aussitôt, et la grande
musique reprend son train. En marche donc vers la terre promise! Pour nous,
auditeur patient voué depuis trois heures à la plus terrible des déceptions, notre
terre promise eût été, ce soir-là, quelque inspiration généreuse, puissante, irré-
sistible, jaillissant, comme l'eau du rocher, des flancs de cette symphonie stérile.
Hélas! nous le disons avec regret, moins heureux que le peuple juif, le Chanaan
tant souhaité nous a manqué, et nous avons dû traverser encore la marche des
Hébreux, la prière et le chant de gloire qui sert de conclusion à l'œuvre, sans voir
apparaître la colonne de feu dont les amis de l'auteur du Désert nous avaient pour
cette fois annoncé la venue. Aussi quelle stupeur après le dernier coup d'archet!
quel découragement immense dans celte foule condamnée au silence et rempor-
tant son enthousiasme! On raconte qu'à la première représentation de l'opéra du
Jeune Henri, de Méhul, le parterre, mécontent de l'ouvrage, fit baisser la toile et
redemanda l'ouverture, qu'il avait d'abord applaudie avec transport. Peu s'en est
REVUE MUSICALE. 855
fallu que Paventure ne se renouvelât l'autre soir, et j'ai vu le moment où l'assem-
blée allait demander le Désert, tant le besoin possédait tout ce monde, accouru
là sur la foi d'un nouveau succès, de marquer, après comme avant, ses vives sym-
pathies à cette intéressante renommée , et de la rassurer contre les tristes consé-
quences d'un échec que, sans aucun doute, elle n'eût point encouru de son plein
mouvement, et dont, nous voulons l'espérer, elle se relèvera bientôt.
Voilà les Italiens partis. A Dieu ne plaise que nous songions à leur courir après !
non que nous ressentions à leur égard des sympathies moins vives ; mais chaque
année, vers cette époque, il se fait un tel déploiement de richesses musicales, qu'on
finit par ne plus savoir comment s'y soustraire. Que dirait-on d'un feu d'artifice
qui se prolongerait des semaines entières? C'est pourtant ce qui d'ordinaire se
passe chez nous au mois de mars : les fusées de notes se succèdent sans intervalle,
les bouquets s'épanouissent incessamment, et comme les Italiens sont l'âme de
toute musique, comme il n'y a pas de réunion sans eux, il en résulte qu'on ne
peut faire un pas sans les trouver. L'autre jour on chantait le Stabat à deux
heures; le soir il y avait spectacle et peut-être encore concert après le spectacle.
On l'avouera, de pareils excès ne répondent guère à l'idée qu'on a des ménage-
ments qu'ex'ge la voix. Aussi l'exécution du chef-d'œuvre sacré de Rossini a-t-elle
beaucoup souffert. La Grisi paraissait épuisée de fatigue, ses cordes hautes son-
naient péniblement, et, dans l'admirable verset de Y Inftammatus qu'on lui a re-
demandé néanmoins, elle est restée beaucoup au-dessous d'elle-même. En revanche,
je mentionnerai M. Dérivis, qui, chargé de la partie de baryton, a su tenir tête
aux souvenirs dangereux de Tamburini, et triompher, à la veille de son départ,
des froideurs d'un public qui peut-être se reprochera de ne pas lui avoir rendu
toute justice dans le cours de la saison. N'importe ; malgré les efforts estimables
de M. Dérivis, malgré la suave pureté de la voix de M. de Candia, cette glorieuse
musique du Stabat, chaudement colorée à la manière de ces tableaux religieux de
l'école vénitienne, le chef-d'œuvre sacré, disons-nous, n'a pas produit son effet
accoutumé, et le tort en revient à ces nécessités d'une fin de saison qui, en multi-
pliant les travaux, épuisent à la longue les forces et les courages. Il est vrai d'a-
jouter que le surlendemain la belle Giulia recouvrait toute sa vaillance au concert
de Mme la comtesse Merlin. Était-ce la musique de Verdi qui rendait ainsi en un
moment l'éclat de sa vibration, la métallique sonorité de son timbre d'or, à cette
voix mondaine créée pour chanter le drame des passions, ou n'était-ce pas plutôt
l'influence de ce salon qui semble avoir le privilège d'évoquer tant de merveilleux
souvenirs? La Malibran, la Sontag, Bellini, Mercadante, Rossini lui-même, tous
ceux qui sont morts et ceux qui se survivent, ont figuré à ce piano qui pourrait
bien, comme le violon d'Hoffmann, avoir gardé quelque chose de ces trésors d'in-
spiration, car tant de génie ne passe point sans laisser de trace. Pas un nom aimé
ne manquait au programme qu'il faudrait citer en entier et dont je ne puis extraire
ici que deux morceaux : le premier (un duo de la J'estale de Mercadante), pour la
façon toute brillante, pleine d'entraînement et de bravura avec laquelle Mn,e la
comtesse Merlin, secondée par MUc Ida Bertrand, l'a exécuté ; le second (une séré-
nade avec chœur d'un opéra de Rosamunda, de M. Alary), pour la grâce mélo-
dieuse et douce que respire cette composition. C'est mystérieux et charmant, plein
de rêverie et de volupté. Vous vous souvenez de ce chœur des sirènes dans l'O&e-
ron de Weber; eh bien ! imaginez un effet de ce genre, je ne sais quoi de vague
et d'enchanté qu'on écoute en fermant les yeux, pour songer au lac romantique
854 REVtlï: MBCICAIB.
ot frissonne le clair de lime. Au théâtre, un tel morceau produirait une sensation
irrésistible, et tout public au momie imiterait à son propos le public de Florence,
qui le redemandait chaque soir. Cependant, le croirait-on? l'auteur de cette dé-
licieuse composition et de tant d'autres attend depuis des années que son étoile
enfin se lève, et jamais le moment ne vient. Vainement les meilleures influences
se déclarent en sa faveur ; vainement, ce qui vaut mieux que tous les patronages,
son talent facile se dépense en agréables inventions. Les abords de la scène lui
demeurent interdits, et les portes de l'Académie royale de Musique et de l'Opéra-
Comique, qui s'ouvrent devant M. Balfe, M. Boisselot, M. Thys, restent sourdes à
ses efforts. Dernièrement M. le directeur de l'Opéra, pressé par les vives instances
d'un membre de la commission, et voulant se montrer bon prince à l'égard du
musicien dont nous parlons, lui proposait d'écrire un pas de deux dans un ballet.
Rebuté de ce côté, M. Alary se tourna du côté du Théâtre-Italien. Là tout le monde
fut pour lui : Ronconi, la Grisi, M. de Candia; c'était à qui s'empresserait de tra-
vailler à l'avènement du jeune et intelligent maestro. Par malheur, on avait compté
sans Lablache. Or, la partition de M. Alary étant écrite sur l'ancien poème de
la Scrva Padrona , lequel n'a que deux personnages, on devine ce que devint cette
partition, lorsque cet excellent Lablache refusa de prendre le rôle. Il y a des gens
qui jugent de la bonté d'un homme sur sa corpulence, et qui vous diront que cet
admirable Geronimo, si épanoui, si rubicond, si prospère, ne peut être, au demeu-
rant, dans les rapports de sa vie d'artiste, qu'un paternel vieillard rempli de sym-
pathies et de tendresses pour l'univers entier. Quant à moi, je ne m'y fierais pas,
et je tiens le bonhomme pour le plus malin compère qu'il y ait. En attendant,
voilà un talent mélodieux qui se décourage, et qu'on laissera s'épuiser en toute
sorte de compositions éphémères, lorsqu'il serait encore si facile de le soutenir
dans la bonne route. Le nombre des virtuoses qui se sont révélés à nous dans les
concerts de la saison ne dépasse guère trois ou quatre ; c'est bien peu, si l'on pense
aux troupeaux de violonistes, de pianistes et de violoncellistes qui, jadis, ne man-
quaient jamais de s'abattre sur Paris aux approches de l'hiver. Du reste, on l'a
remarqué déjà, depuis quelque temps, le vent est à la symphonie, à Voratorio. Le
succès du Désert a suscité toute une phalange de lyres épiques. Décidément, nous
retournons au vieux Handel. La Tentation de saint Antoine, Ruth et Bpoz, Moïse
au Sinaï! pour peu que ce sacré délire persévère, il faut nous attendre à voir les
mystères succéder à nos opéras en cinq actes. Déjà même, à certains jours, ces
sortes d'auditions, comme on les appelle, tiennent lieu du spectacle, et l'affiche
vous promet la Tentation de saint Antoine, ni plus ni moins qu'elle vous annon-
cerait /' Ambassadrice ou les Mousquetaires de la Reine. Il va sans dire que tous ces
beaux chefs-d'œuvre bibliques et mystiques n'ont d'autre raison d'être que le pur
caprice de leurs auteurs, et que rien n'indique qu'ils fussent bien tourmentés du
besoin de traduire leur pensée sous cette forme plutôt que sous telle autre. On fait
aujourd'hui des oratorios, comme on faisait hier des symphonies, comme on fera
demain des cantates. Ce qu'on veut avant tout, c'est attirer sur soi, coûte que coûte,
l'altention du public ; c'est triompher pour un instant de son indifférence suprême.
Par malheur, à toutes ces compositions manque le premier élément de succès,
l'originalité. Je conviens qu'il y a une saltarelle fort brillante dans la Tentation
de M. Josse, œuvre estimable du re.-te, habilement instrumentée, et qu'un profes-
seur du Conservatoire ne désavouerait pas ; mais, je le demande, en pareille ma-
tière, suffit il, pour intéresser, d'un style correct et de quelques mesures d'un
REVÏÏE MUSICALE.
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rhythme vif et sémillant? Je ne nie point que l';iir de danse no soit très-bien à sa
place dans la scène où l'auteur l'a mis, seulement je persiste a douter qu'un ora-
torio, cette œuvre du senti ment et de l'érudition portés à leur plus haute puis-
sance, doive réussir par les mêmes qualités qui décident du succès d'un ballet.
Pour revenir aux virtuoses, nous n'avons guère revu parmi ceux d'ancienne
connaissance que M. Ole-Bule, le Paganini norvégien, et c'est tout au plus si deux
ou trois nouveaux se sont produits de façon à ce qu'on les remarque. Ce M. Ole-
Bule passe pour un violoniste extraordinaire, j'aimerais mieux dire excentrique.
Voilà tantôt dix ans qu'il voyage, son Amati sous le bras, étonnant le monde par
de prodigieux tours de force. L'Europe et l'Amérique lui ont décerné le triomphe;
l'Amérique surtout, qui s'entend mieux que personne à ménager aux artistes qu'elle
adopte de fabuleuses ovations, l'a mis au rang des dieux : Tu Marcellus eris. M. Ole-
Bule a désormais sa place dnns l'olympe de New-York et de Washington, entre
Fanny Elssler et Mme Damoreau. A ne considérer que ses récents succès obtenus
parmi nous, ils sont très-grands, on doit le reconnaître, Reste à discuter ce que de
semblables succès peuvent avoir de bien sérieux. M, Ole-Bule a pour habitude de
se produire sur les théâtres en manière de concert épisodiqqe. L'Académie royale
de Musique et l'Opéra -Comique nous l'ont du moins déjà montré de la sorte. Au
beau milieu d'un entr'acte, la toile se lève, et vous voyez arriver un robuste jeune
homme aux cheveux épais et blonds, au regard vague, tenant d'une main son in-
strument, de l'autre son archet au bout duquel brille un diamant en guise d'étoile,
absolument comme à l'arc d'Apollon. A cette apparition, le spectateur se rassied,
parcourt son programme, et, tout enchanté de la bonne surprise, écoute avec cette
heureuse indifférence des amateurs de ballets et d'opéras-comiques. Cela dure
environ dix minutes, pendant lesquelles vous croiriez entendre siffler un merle ou
gazouiller des nichées de bouvreuils; puis, quand les oiseaux ont fini de chanter,
le virtuose ramène ses cheveux sur son front, essuie son instrument, et se retire
aux grands applaudissements de la salle entière, qui salue son départ avec autant
de joie et d'enthousiasme qu'elle en a manifesté à son arrivée, et le spectaole re-
prend son cours. Quelque avantage qu'une audition ainsi improvisée puisse offrir
aux artistes, dispensés de la sorte des mille embarras et (Jes frais d'un concert
spécial, nous pensons cependant que leur dignité s'y trouve compromise, et. que
le vrai mérite, s'il comprend les justes intérêts de sa gloire, exigera d'autres ga-
ranties pour se produire. Quunt à la force extraordinaire de M. Ole-Bule, on ne
saurait la contester. C'est une habileté de main, une dextérité sans exemple, et
j'avoue que je ne puis m'empêcher de regretter de voir un pareil jeu se dépenser
en purs artifices d'exécution, en prestidigitations acrobatiques, s'il est permis de
s'exprimer ainsi. Écoutez son Carnaval de Fenise e\ sa Polonaise vûlitaire, vous
serez peut-être émerveillé de tant de folles prouesses, mais je doute que vous res-
sentiez un seul instant cette émotion délicieuse où vous jette le simple développe-
ment d'une phrase éloquente, d'une mélodie large et pathétique. Toujours des
sauts périlleux et des escamotages; toujours l'expression naturelle, l'effet normal,
sacrifiés à d'excentriques combinaisons qui semblent n'en vouloir quà votre cu-
riosité. Cela vibre, tournoie, siffle et chuchote, mais ne chante pas. On a souvent
comparé M. 0!e-Bule à Paganini : il se peut en effet qu'il y ait entre les deux ar-
tistes un point de ressemblance, nous voulons parler de la difficulté vaincue, du
prestige de l'exécution; mais en quoi l'artiste norvégien a-t-il hérité de l'enthou-
siasme du maître? Qu'est devenue, chez cet homme du Nord si impassible et si
836 REVUE MUSICALE.
froid, cette quatrième corde qui pleurait et chantait sous les doigts crispés du
violoniste de Bologne, comme on pleure et comme on chante quand on a une âme?
Paganinije le veux bien, mais Paganini moins la Prière de Moïse. — Nous avons
aussi entendu cet hiver un violoncelliste hollandais d'un talent remarquable,
M. Van Gelder. Ce qui constitue, selon nous, l'originalité de ce jeune artiste, ce
qui décidera de son succès, c'est une hardiesse de main, une vigueur d'attaque,
uuebravura, auxquelles nous avait trop peu habitués toute cette école d'exécu-
tants élégiaques qui, sous l'inûuence du raphaélesque M. Batta, peut se reprocher
d'avoir fait verser bien des larmes au violoncelle. M. Van Gelder semble être venu
tout exprès pour essuyer les sanglots du plus éploré des instruments à cordes.
Sans renoncer complètement au chant large, phrasé, spianato, qui est comme sa
spécialité, le violoncelle semble vouloir cesser de gémir, et nous ne pouvons que
lui savoir gré de se laisser ainsi consoler: etvoluit consolari. Quant aux pianistes,
peu de révélations se sont faites dans leur monde, et nous n'avons guère à procla-
mer que le nom de M. Sigismond Goldschmidt. Il est vrai que celui-là vaut à lui
seul toute une légion. Que dire, en effet, de l'incroyable manœuvre de ces doigts
qui dédaignent déjouer la note simple et ne procèdent plus que par octaves?
C'est ainsi que M. Goldschmidt joue l'ouverture d'Oberon, et vraiment on croirait
entendre un orchestre , tant le clavier, remué de la sorte en ses profondeurs, a
d'énergiques vibrations, de tumultueux roulements. J'indiquerai aussi en passant
une étude spéciale dans laquelle, à force de modulations habiles, il trouve moyen
d'épuiser toutes les gammes qu'il exécute en sixtes et en octaves. Je ne crois pas
que le mécanisme du doigter puisse être poussé plus loin. Ceci n'est que pour le
virtuose, et, s'il faut en croire les personnes qui ont entendu son concerto avec
orchestre exécuté dans les salons d'Érard, il y aurait chez M. Goldschmidt l'étoffe
d'un compositeur distingué. Nous regrettons de n'avoir pu assister à cette séance;
mais ce que nous .savons, c'est que le spirituel auteur des Reisebilder en est sorti
charmé. Heine, dira-t-on, un poète ! voilà en effet une précieuse recommandation!
Oui, certes, précieuse, et quiconque aura lu ses ingénieuses causeries musicales,
ses humoristiques aperçus qu'il envoie de Paris à la Gazette d1 Augsbourg , pen-
sera sur ce point comme nous.
Puisque nous en sommes sur le chapitre des concerts, on nous permettra de dire
un mot d'une société sur laquelle nous avons déjà, lors de son institution, appelé
toutes les sympathies des lecteurs de cette Revue. Nous voulons parler de la société
fondée par M. le prince de la Moskowa, dans le but de développer parmi nous le
sentiment et le goût de la musique religieuse, société devenue aujourd'hui célèbre,
et qui tient scrupuleusement les promesses de son programme. Le double service
rendu à l'art musical par M. le prince de la Moskowa ne saurait se contester.
D'abord il a réveillé le goût de la musique sérieuse; ensuite il en a facilité l'exé-
cution. Grâce à l'œuvre entreprise par lui, œuvre formée, du reste, sur le modèle
des associations de l'Italie et de l'Allemagne, un nouveau dilettantisme a pris nais-
sance, lequel a pour unique objet l'étude des grands maîtres de l'art sacré, des
Palestrina, des Allegri, des Marcello. Il faut voir avec quelle admirable ferveur
les plus nobles voix de la société parisienne se vouent au progrès de la sainte
cause; les salles de concert sont désormais des oratoires : dans la salle de Herz,
convertie en chapelle, les membres du clergé eux-mêmes ne craignent pas de venir
prendre place, et de préluder aux célestes extases, en écoulant ces mélodies suaves,
qui leur donnent comme un avant-goût des concerts des anges. Presque toujours
REVUE MUSICALE.
857
l'orchestre est exclu de ces solennités charmantes dont la musique chorale fait
tous les frais. Nous en avons connu plus d'un qui mettait toute sa gloire à multi-
plier les trombonnes et les violons dans ses chefs-d'œuvre; ici, c'est le contraire
qui se passe : plus d'instruments, mais la voix, la voix seule se développant selon les
lois si simples et pourtant si difficiles de l'intonation et de la mesure. Depuis tantôt
trois ans qu'ils s'occupent de ce genre d'exercices, les gens du monde y ont acquis
une perfection dont on ne se fait pas d'idée, à moins d'avoir assisté aux séances, et
l'exécution des psaumes de Marcello et de certains morceaux de Vittoria, de Pales-
trina et de Sarti, que nous avons entendus tant à la dernière matinée du prince
de la Moskowa qu'au concert donné en faveur des jeunes apprentis, cette exécution
défierait les plus beaux souvenirs de la chapelle du pape. Nous ignorons quels
artistes on pourrait opposer à ces choeurs formés de gens du monde; les Italiens
eux-mêmes, si admirables solistes, ne soutiendraient pas la comparaison. Je n'en
veux d'autre preuve que la manière si imparfaite dont ils ont chanté le Paridisi
gloria à la dernière exécution du Stabat de Rossini.
On le voit, la société que dirige M. le prince de la Moskowa n'en est plus aux dé-
buts; elle a donné des gages incontestables de son dévouement à l'art musical, de
son utilité pratique. Puisque chacun reconnaît aujourd'hui qu'il importe au dévelop-
pement des études classiques, à l'intérêt de la haute science, que cette société se
maintienne, puisqu'il y a là tous les éléments réunis d'un conservaloire nouveau fait
pour rendre à la musique chorale les mêmes services qu'une autre institution illustre
a rendus à la musique instrumentale, ne serait-il point temps que l'administration
supérieure lui vînt en aide el prît sa part des énormes charges qu'entraîne un sem-
blable établissement ? Les œuvres de ce genre ne sauraient vivre bien longtemps de
leurs propres ressources; il faut tôt ou tard qu'elles en appellent au concours des
gouvernements. L'école de Choron, que la société du prince de la Moskowa continue
en l'étendant, l'école de Choron recevait une subvention de 30,000 fr. Or, n'avons-
nous pas toute raison de croire qu'une fondation qui a déjà tant produit d'elle-même
recevrait d'un concours de ce genre une impulsion nouvelle, en même temps que sa
force morale s'en accroîtrait? Nous soumettons cette question à M. le ministre de
l'instruction publique, fort certain que son goût élevé, sa parfaite intelligence
d'un art qui déjà lui doit beaucoup, l'éclaireront en ce sujet bien mieux qu'il ne
nous serait donné de le faire.
Nous citerions, au besoin, certains morceaux du xvie siècle qui dans la sphère
musicale ont le même intérêt que les poésies des lyriques du temps. Marol donne
la main à Clément Jennequin, l'auteur de la fameuse Bataille de Marignan et du
Chant des Oiseaux, et tel madrigal vaut une villanelle du naïf Belleau. Il ne fau-
drait rien moins que la plume ingénieuse de M. Sainte-Beuve pour toucher les
points de ressemblance, les affinités. Comment, en effet, ne pas reconnaître l'hu-
meur souvent pédantesque des principaux coryphées de la pléiade littéraire dans
ces compositions tout imprégnées de scolastique, où la syntaxe latine est traitée
en fugue, où le musicien s'amuse à décliner le pronom hic, hœc, hoc, selon les lois
chromatiques d'un puéril contre point? Cette contorsion d'esprit qui se manifeste
vers là lin du xve siècle , et qui devait si facilement aboutir en France au précieux,
a produit dans toutes les branches de l'art des résultais curieux qu'il serait bon
de constater. Ces démons qni grimacent du haut des cathédrales, ces vipères et
ces lézards qui rampent sur la porcelaine à travers les fruits du repas royal, tout
cela tient de très-près au canon tortueux dont une règle de la syntaxe latine va
838
REVUE MUSICALE.
fournir le sujet, Il n'est certainement pas sans intérêt d'étudier cette disposition
identique do l'esprit se manifestant sous toutes ses formes, et de constater le point de
ressemblance qui se trouve entre le poël» travaillant à mettre l'histoire romaine
en madrigaux et ie musicien qui ne demanderait pas mieux que de fuguer les élé-
ments d'Euclide. Nous le répéions, on doit une vive reconnaissance à M. le prince
de la Moskowa, qui, non content d'avoir découvert une infinité de compositions
curieuses, est encore parvenu à les faire exécuter de telle sorte que tout un pu-
blic se trouve initié par !ui à ces charmants mystères de l'art musical au xvie siècle.
La poésie ne sera désormais plus la seule à montrer son tableau historique et
critique.
MmeIa duchesse de Rauzan, Mme la marquise de Gabriac et les autres dames pa-
tronesses du concert organisé pour venir en aide aux jeunes apprentis avaient suivi
l'exemple donné par M. le prince de la Moskowa, en composant de chœurs et de
morceaux d'ensemble la majeure partie de leur programme, Deux chœurs russes
ont eu les honneurs de celte matinée, l'une des plus brillantes de la saison, Le
premier de ces remarquables morceaux fut écrit par Sarli, au temps qu'il diri-
geait la chapelle impériale de Paul Ier; le second, exécuté sans accompagnement,
est une prière de Bartinansky, l'Allegri moscovite, le maître auquel on doit toute
la musique sacrée qui se chante aujourd'hui dans les églises russes. Autant qu'on
en peut juger sur une composition détachée, sa musique se recommande par une
exquise pureté d'harmonie, comme aussi par le sentiment religieux qui l'a inspi-
rée. En revanche, un certain caractère original qu'on serait bien aise d'y trouver
fait défaut; là comme partout, dans les productions de l'art moscovite, le cachet
de nationalité manque. C'est toujours plus ou moins le style italien et français, le
sentiment des maîtres du xvne siècle, dont Bartinansky était venu étudier les
ouvrages à Venise sous la direction de Galuppi. Nous renonçons à décrire la pré-
cision vraiment admirable avec laquelle des gens du monde ont rendu cette
prière : intonation, mesure, expression, nuances, il y avait tout. Il faut dire aussi
que ces nobles voix étaient conduites par un musicien fort habile, plus en état peut-
être que personne de les initier aux mystères d'une exécution de ce genre, nous
voulons parler de M. Rubini, naguère encore maître de chapelle de l'empereur
Nicolas, et qui, à ce titre, doit s'entendre sur les moyens d'inculquer aux masses
chorales le sentiment de la précision. On sait en effet ce qu'est cette chapelle im-
périale, composée de quatre-vingts chanteurs recrutés militairement dans toute la
Russie; plusieurs ont parlé des prodigieux effets que l'autorité despotique du
maître obtient à la longue de ces automates chantants, doués presque toujours de
voix extraordinaires. C'est, dans l'ordre des voix, la perfection, inouïe de l'or-
chestre du Conservatoire. Il leur suffit de recevoir le ton à l'aide d'un diapason
pour s'exercer ensuite des heures entières sans accompagnement, changer vingt
fois de morceaux, et se trouver, à la fin de la séance, n'avoir pas varié d'un quart
de ton. Essayez pareille expérience, je ne dis pas sur les choristes de nos théâtres,
mais sur l'élite de nos virtuoses, et vous verrez le beau miracle qui en résultera.
Il est vrai que le tsar y met sa gloire, et lient à sa chapelle comme un pape du
temps des Médicis. Nul n'est admis qu'il ne l'ait entendu d'abord; lui seul juge
des ténors, des basses et des soprani, et, pour peu qu'on se relâche à l'endroit de
l'intonation, il se charge aussitôt d'admonester et de punir. Un dimanche, au
sortir de l'office, sa majesté rencontre son maître de chapelle : « Savez-vous,
monsieur Rubini, lui dit-elle, que vos chœurs auraient pu aller mieux ; faites-moi
REVUE MUSICALE. 8"9
rentrer tout ce monde à l'école, et qu'on se mette à chanter jusqu'à six heures. »
Quel dommage qu'un pareil système ne puisse convenir à nos mœurs î comme il
réussirait aux choristes du Théâlre-Ilalien et même de l'Opéra ! N'est-ce pas
M. Viennet qui s'écriait un jour à la tribune : « D s libertés! mais nous en avons
trop! » Parmi ces libertés superûues. le spirituel académicien comptait-il celle
de chanter faux, que ces barbares du Nord se sout ainsi laissé ravir, et que nous
espérons bien, nous autres, garder toujours?
H. W.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
51 mars 1846.
La chambre a rejeté à une majorité de 48 voix la proposition de M. de Rémusat
sur l'incompatibilité de certaines fonctions publiques avec le mandat législatif.
Toutefois on peut affirmer qu'il n'y a pas de question plus près d'être gagnée, et
nous croyons que le cabinet n'en est pas moins convaincu que l'opposition elle-
même. L'effet du discours de M. Thiers a été immense, et personne ne méconnaît
désormais ni la nécessité d'arrêter l'invasion du parlement par les agents salariés,
ni la confusion que cette invasion établit de plus en plus entre l'ordre adminis-
tratif et l'ordre politique. 184 fonctionnaires, dont 133 appartiennent à la majo-
rité, c'est là une proportion qui infirme malheureusement la valeur morale des
résolutions législatives et qui tend à s'accroître encore. On connaît déjà plus de
60 fonctionnaires publics qui se présenteront aux élections prochaines en concur-
rence ,ivec des membres actuels de la législature, et l'on cite une cour royale qui,
si les candidatures conservatrices étaient toutes accueillies par le corps électoral,
verrait ses quatre avocats généraux et son procureur général siéger au Palais-
Bourbon, tandis que son premier président irait s'asseoir au Luxembourg. Un
grand nombre de fonctionnaires doivent sans doute trouver place dans nos cham-
bres, et c'est là la première conséquence d'un état social tel que le nôtre. La repré-
sentation nationale en France ne peut se recruter presque exclusivement dans la
grande propriété agricole, comme en Angleterre, et il y aurait des inconvénients
sérieux à ce qu'elle fût'envahie par les capitalistes et les industriels, qui ne la
dominent déjà que trop. Il est naturel que les représentants des principaux ser-
vices publics aient accès dans le parlement. Il est légitime que le pays leur tienne
compte de leurs études consciencieuses et d'une existence d'ordinaire probe et
modeste. Il ne peut venir à l'esprit de personne d'exclure en masse des hommes
moins étrangers aux intérêts généraux de la société que la plupart des spécula-
teurs par lesquels ils seraient remplacés. Si les fonctions administratives et judi-
ciaires ne donnent pas l'esprit politique, elles apprennent du moins à considérer
les choses d'un point de vue désintéressé, et elles imposent un respect de soi-
même que l'habitude des affaires efface tous les jours davantage. Il faut donc que
beaucoup de fonctionnaires viennent siéger dans nos assemblées pour éclairer de
leur expérience pratique les questions qui s'y débattent.
REVUS. CHRONIQUE. 841
Nul ne l'a reconnu plus hautement que M. Thiers, et l'honorable membre a trop
l'esprit de gouvernement pour que ses déclarations sur ce point aient pu exciter
aucune surprise; mais il faut des limites même aux meilleures choses, et c'est
parce que le pays incline naturellement à choisir des fonctionnaires, et parce
que ceux-ci ont à la fois grand désir de se présenter et grand intérêt à être élus,
qu'il deviendra nécessaire de faire intervenir l'autorité de la loi pour protéger en
même temps et les services administratifs délaissés et la chambre envahie. Il n'y a
aucune parité de situation entre le propriétaire indépendant qui quitte son dépar-
tement pour venir remplir à Paris les fonctions gratuites de député et le fonction-
naire qui abandonne l'exercice de ses fonctions et la représentation qui peut y être
attachée, pour jouir à Paris, pendant plus de la moitié de l'année, de l'intégralité
de son traitement, sans aucune charge. On comprend que tout attire celui-ci et
que tout repousse celui-là, et c'est pour rétablir la balance que l'action du pou-
voir devient indispensable. Il ne faut pas que la chambre élective se partage en
deux classes, l'une de fonctionnaires non exerçant, qui ne sont, durant leur séjour
à Paris, que de véritables députés salariés, l'autre de députés remplissant gratui-
tement des fonctions pénibles et onéreuses. Si l'état actuel des choses continuait,
on peut tenir pour assuré qu'avant peu la seconde catégorie aurait à peu près dis-
paru, tant les candidatures seraient poursuivies avec ardeur par les hommes appar-
tenant à la première.
Mais il est un autre point de vue sous lequel ce grand problème ne peut man-
quer d'être envisagé par quiconque a participé aux affaires publiques. Quel est
l'ancien ministre, quel est le ministre en exercice qui ne sache fort bien tout ce
que le pouvoir perd en force et en dignité dans les rapports quotidiens des chefs
avec les subordonnés, lorsque la députation vient établir une égalité de position
entre les uns et les autres? Un garde des sceaux peut-il donner des ordres à ses
procureurs généraux? Un ministre des travaux publics peut-il disposer de ses
ingénieurs sans tenir grand compte de leurs convenances personnelles et de leurs
exigences, même les moins légitimes? Tel substitut sans talent entré à la chambre
ne s'est-il pas tenu pour assuré d'arriver au poste le plus élevé, et ne porte-t-il
pas en effet la toge de premier président? Tel ingénieur auquel on avait con-
stamment refuse un avancement hiérarchique n'a-t-il pas forcé les portes du con-
seil des ponts et chaussées en forçant celles du Palais-Bourbon? Enfin, en tenant
compte d'exceptions d'autant plus honorables qu'elles sont parfaitement volon-
taires, n'est-il pas reconnu et avéré que, pour le fonctionnaire député, l'avance-
ment est la conséquence prompte et facile du mandat législatif?
Dans les années qui suivirent la révolution de juillet, on s'était efforcé de remé-
dier à ces graves inconvénients par l'action combinée de la loi et des habitudes.
La loi électorale avait prononcé certaines incompatibilités, et peut-être est-ce le
cas de dire que celles-ci n'ont pas toujours été heureuses, et que le principe pou-
vait recevoir de plus utiles applications. N'est-il pas étrange, par exemple, de voir
admettre à la chambre les ingénieurs en chef et les ingénieurs ordinaires, indis-
pensables dans leur déparlement, et de voir frapper d'exclusion les receveurs
généraux, autorisés à déléguer tous leurs pouvoirs, et que le mouvement des
grandes affaires attire et retient sans nul inconvénient à Paris? N'y a-t-il pas
quelque anomalie à autoriser un président de tribunal à se faire élire dans son
propre ressort, lorsqu'on déclare inéligible le procureur général dans toute
l'étendue de la cour qu'il dirige? Quoi qu'il en soit, aux incompatibilités légales
84g
REVUE. CHRONIQUE.
prononcées en 1852, l'usage en avait ajouté de plus utiles peut-être. En suppri-
mant les directions générales, le nouveau gouvernement avait implicitement décidé
que les directeurs d'administrations cesseraient d'être hommes politiques, ainsi
qu'ils l'avaient été sous la restauration. A l'intérieur, le service des beaux-arts ;
aux affaires étrangères, les importantes directions des affaires politiques et com-
merciales ; à la justice, celles des affaires civiles et criminelles ; aux finances, les
services des postes, des douanes, des forêts, des contributions directes et indi-
rectes, de la comptabilité, du contentieux et de la dette inscrite, furent remis aux
mains d'hommes spéciaux, arrivés au premier rang, et assurés d'y rester jusqu'au
jour d'un repos honorablement acheté.
M. le baron Louis et M. Humann, qui ont laissé, l'un et l'autre, au ministère
des finances, des souvenirs de fermeté, maintinrent cet état de choses autant que
cela leur fut possible, et pendant longtemps M. Calmon seul continua d'appartenir
à la haute administration et à la chambre; mais les ambitions parlementaires ne
tardèrent pas à s'emparer des positions que la loi ne défendait pas contre leur
influence. La direction générale des forêts passa successivement à MAI. Bresson et
Legrand (de l'Oise); puis, lorsque la mort eut frappé M. Pasquier, directeur des
tabacs, et M. Jourdan, directeur des contributions directes, leur succession fut
disputée et conquise par des députés, reconnus désormais seuls candidats pos-
sibles. Chacun sait qu'en ce moment le contentieux est promis à tel membre de la
chambre qu'on pourrait désigner, que tel autre aspire à la dette inscrite, lorsque
le titulaire actuel, M. Delair. sera appelé à la chambre des pairs, où il aspire à
siéger. La direction des postes est moins défendue, à l'heure qu'il est, par la haute
influence qui a si longtemps maintenu M. Conte, que par les rivalités parlemen-
taires qui se disputent la satisfaction de loger à l'hôtel Jean-Jacques Rousseau.
Plusieurs engagements, trop connus du public, sont pris pour le conseil d'état, et
les vacances éventuelles y sont d'avance escomptées.
Peut-être aurait-il été possible d'éviter l'extrémité à laquelle la force des choses
conduira nécessairement bientôt et le gouvernement et les chambres; peut être plus
d'énergie et de prévoyance aurait-il permis, aux divers cabinets qui se sont suc-
cédé depuis quinze ans, de couper le mal dans sa racine. S'ils avaient considéré,
d'une part, les besoins du service, de l'autre la nécessité de maintenir le per-
sonnel des bureaux dans l'étroite dépendance des ministres, ils auraient pu opérer,
par de simples décisions ministérielles, ce qu'il s'agit de faire aujourd'hui par la
solennelle autorité de la loi. Il eût été fort légitime de mettre certaines catégories
de fonctionnaires en demeure d'opter entre la vie politique et leurs fonctions ad-
ministratives, et, si de tels usages s'étaient établis et maintenus, le pouvoir aurait
acquis le double avantage d'effectuer lui-même une réforme utile, et d'empêcher
qu'elle ne se fît plus tard contre lui.
Il en est de cette question comme de toutes celles dont la solution est inévi-
table. Plus on larde à les vider, et plus on rend l'opposition exigeante. Elle ne
songeait pas, l'année dernière, aux officiers de la maison du roi et aux employés
de la liste civile, et voici qu'une difficulté constitutionnelle du premier ordre se
trouve engagée dans une affaire qu'on ne pourra plus désormais terminer sans
les atteindre. La portion intelligente du parti conservateur a depuis longtemps
conscience de la gravité du problème qu'on s'obstine à ne pas poser, comme s'il
suffiait de ne pas poser une question pour la faire disparaître. On dit que le
cabinet lui-même avait suscité, l'année dernière, le projet présenté par cinq de
REVUE. CHRONIQUE. 843
ses plus honorables amis, projet qui, convenablement modifié, aurait pu, sous
des formes plus générales, produire un résultat analogue à celui que se propose
M. de Rémusat. Qu'est devenue celte proposition, reproduite encore cette année
par l'inutile persistance de M. de Gasparin? Quelle adhésion publique et quelle
sorte de concours lui a donnée le ministère? N'est-il pas dominé par sa majorité
de fonctionnaires beaucoup plus qu'il ne la domine, et, au point où en sont venues
les choses, ne serait-ce pas le cabinet qui recueillerait surtout le bénéfice d'une
émancipation destinée à replacer tous les pouvoirs dans une situation régulière?
Que le parti conservateur y prenne garde : s'il est maître du présent, il y va
de son avenir ; qu'il ne laisse pas s'établir, dans l'intérêt de la monarchie, non
plus que dans celui de sa propre prépondérance, cette dangereuse opinion, qu'il
n'y a aucune réforme à attendre de son initiative, même pour réprimer des abus
manifestes. Qu'il n'apprenne pas à l'opinion publique à chercher en dehors de lui
une issue pour ses plaintes, une expression pour ses vœux, et qu'il songe que
c'est toujours au sein de leur victoire que les ultracismes ont péri. Déjà des sym-
ptômes significatifs constatent le réveil du pays, moins absorbé dans les intérêts
matériels, plus disposé à tenir compte des grands événements qui se passent et de
ceux qui se préparent au dehors. Au sein même de la chambre, le débat sur la
réorganisation des gardes nationales a constaté qu'une portion de la majorité n'en-
tendait pas engager sa responsabilité au delà de certaines limites, et, pour corres-
pondre à ces dispositions nettement exprimées, M. le ministre de l'intérieur a dû
prendre l'engagement de rentrer, à la session prochaine, dans la légalité, violée
depuis dix ans, en présentant un projet destiné à mettre la loi d'accord avec les
faits, si, d'ici à cette époque, il ne parvenait pas à mettre les faits d'accord avec
la loi.
La vive émotion causée au pays par les affaires de Pologne et par les massacres
de la Gallicie est un indice non moins sérieux de ce réveil chaque jour plus sensible
de l'esprit public. Il y a trois mois qu'on déclarait la France à jamais enfouie
dans les combinaisons de l'agiotage, à jamais incapable de s'agiter pour une pen-
sée de nature à ébranler le repos du monde. Qu'en pense-t-on aujourd'hui, et qui
pourrait méconnaître les conséquences qu'auraient eues sur l'opinion publique
la durée et le développement de l'insurrection polonaise? Il n'est pas une classe
de la société française dans laquelle des sentiments chaleureux et un dévouement
sympathique ne continuent à se manifester, et il est hors de doute que, si une crise
analogue se produisait à l'époque des élections générales, le résultat de celles-ci
en serait gravement modifié. Le mouvement de Cracovie n'a pas plus réussi que
n'avaient réussi les six révolutions qui, depuis 1772. ont signalé l'héroïque déses-
poir d'un grand peuple luttant, par la seule puissance du droit, centre la plus
odieuse oppression qui fut jamais; mais, prises en masse, toutes ces insurrections
ont atteint leur but, et celle de Cracovie autant qu'aucune autre. Elles ont con-
staté que la vitalité de la Pologne était aussi grande qu'au lendemain du premier
partage. Elles démontrent aux cabinets comme aux peuples qu'après soixante ans
de domination, aucun élément étranger n'a pris racine sur cette terre des Slaves,
où la Russie dresse en ce moment ses gibets, et où une autre puissance chrétienne
a dû organiser pour sa défense des massacres qui, par leurs proportions colos-
sales, font oublier ceux des Carmes et de l'Abbaye. Danton a été vaincu en audace
et en prévoyance. C'est en effet par une politique de trente années suivie avec une
persévérance inexorable, malgré les efforts et les supplications annuelles de la no-
844 REVUE. — CHRONIQUE.
blesse galicienne, qu'ont été préparées les scènes de désolation auxquelles le monde
moderne n'a rien à comparer. Plus de quinze cents propriétaires massacrés, les
habitations seigneuriales détruites, toute une province nageant dans le sang et par-
courue par des bandes de tigres qui reçoivent, sur les ruines qu'ils ont faites, les
félicitations officielles de leur souverain, mêlées à de timides conseils qu'ils dédai-
gnent : cela ne s'était jamais vu, et la conscience publique réputait de pareils
crimes impossibles. Que serait-ce donc si aux faits trop authentiquement constatés
nous ajoutions ce qui se croit, ce qui se dit dans toute l'Allemagne ! Que serait-ce
si, sur la foi de lettres nombreuses, nous répétions contre le gouvernement autri-
chien l'accusation d'avoir fait déguiser des compagnies entières de chevau-légers
en paysans pour activer et étendre le massacre, qu'il est désormais dans l'impuis-
sance d'arrêter ! Une partie de la Gallicie est encore au pouvoir des paysans, et ceux-
ci se refusent à déposer les armes avant que le gouvernement autrichien leur ait ga-
ranti l'exécution des promesses à l'aide desquelles on les a soulevés. Sur quelques
points seulement, ces malheureux désabusés tiennent pour les seigneurs et défen-
dent leurs châteaux contre les bandes affamées qui les assiègent. C'est ainsi que
la princesse Oginska est gardée, assure-t-on, dans ses terres avec ses neuf enfants
par un corps de paysans armés. L'horreur inspirée par la politique pratiquée en
Gallicie ne saurait s'exprimer, et un fait significatif qui nous est affirmé de bonne
source, c'est que la malheureuse ville de Cracovie, sous le joug de fer qui l'op-
prime, demande l'abolition du triple protectorat, et exprime le vœu d'être incor-
porée à la Prusse, et même, s'il le fallait, à la Russie, pour n'être pas exposée à
retomber entre les mains de l'Autriche.
Le coup que ces événements ont porté à l'influence morale du cabinet de Vienne
aura des résultats incalculables. Menacée en Italie et en Hongrie par des nationa-
lités chaque jour plus rebelles à l'assimilation, l'Autriche a perdu le seul prestige
qui la soutenait en Europe, celui d'une administration paternelle et modérée. Il
est un autre cabinet, qui malheureusement n'a plus rien à perdre sous ce rapport.
Néanmoins chaque jour met en lumière des faits nouveaux, et lorsque, dans un
ouvrage qu'on pourrait appeler la nécrologie de la Pologne (I), on parcourt ces
longues listes de confiscations qui ne contiennent pas moins de six mille noms
propres, et dont le total excède une valeur de 2 milliards; lorsqu'on parcourt cette
série d'ukases destinés à dénationaliser toute une génération prise au berceau,
on éprouve une sorte d'épouvante, et l'on se demande si le régime de la terreur,
que la France n'a supporté que quinze mois, peut impunément durer quinze an-
nées au sein de l'Europe indifférente et inattentive.
En présence de tels attentats, on a besoin de se réfugier dans une foi inébran-
lable en la justice divine, et l'on se console en songeant que la Grèce a vécu quatre
siècles courbée sous le cimeterre ottoman, que l'Irlande est aujourd'hui le plus
grand péril de l'Angleterre, parce qu'elle a été son plus grand crime. Ces pensées
ont été noblement exprimées par M. de Montalembert dans la discussion si heu-
reusement ouverte par lui à la chambre des pairs. Elles ont assuré à M. Villemain
(t) La Pologne, le duché de Moscou et l'empire des Russïes, par J.-B. Gluchowski,
1 vol. in-8°. — Nous invitons aussi ceux de nos lecteurs qui voudraient étudier les ques-
tions soulevées par l'état actuel de l'empire russe à recourir au travail de M. Ivau Golovine,
la Russie sous Nicolas Ier, qui se distingue parmi les nombreux écrits récemment publiés
sur ce pays si mal connu.
REVUE. CHRONIQUE. 845
l'un des plus grands succès dont on ait gardé la mémoire au Luxembourg. M. le
général Fabvier, M. de Tascher, M. le prince de la Moskowa, M. le duc d'Harcourt,
ont parlé avec une émotion à laquelle la chambre s'est associée tout entière. M. le
ministre des affaires étrangères a subi cette influence, et il a tenu un langage tout
différent de celui qu'il avait parlé au sein de l'autre chambre. Un nouveau débat
sur les affaires de Pologne paraît inévitable avant la fin de la session. Il est difficile
que le ministère ne soit pas mis en demeure de s'expliquer sur la manière dont
il entend les clauses du traité de Vienne relatives à Cracovie. On sait que l'article 4
du traité particulier entre la Russie et l'Autriche déclare et garantit l'indépen-
dance de la ville libre de Cracovie; on sait également que le second paragraphe
de l'article 5 du même acte déclare que les sujets respectifs des deux gouverne-
ments recevront une représentation et des institutions nationales d'après le mode
d'existence politique que chacune des deux cours jugera convenable de leur ac-
corder.
Pour accomplir cette stipulation, placée, comme toutes celles consignées dans
les actes de Vienne, sous la garantie des diverses puissances signataires, la Russie
avait accordé à la Pologne la constitution du 27 novembre 1815, et l'Autriche
avait institué à la même époque en Gallicie une sorte de représentation nationale.
Cette diète s'assemble à un jour déterminé chaque année, et présente respectueu-
sement au commissaire de l'empereur des pétitions sans effet. La Prusse a donné
au grand-duché de Posen une assemblée provinciale pour se conformer à la même
disposition. Si ces institutions politiques n'ont rien de bien sérieux, elles ne con-
statent pas moins la force du principe qui autorise la France et l'Angleterre à
s'enquérir du sort des populations polonaises, sous quelque domination qu'elles
soient placées. Il semble donc impossible que d'ici à la clôture de la session légis-
lative l'attention publique ne soit pas appelée sur l'exécution de ces traités, que
nous subissons sous la condition expresse qu'ils deviendront une règle respectée
de tous.
Le rapport du budget sera déposé le 15 avril. Sous peu de jours, la chambre
recevra communication du travail de l'honorable M. Dufaure sur les crédits sup-
plémentaires de l'Algérie. Cette grande question d'Afrique est celle qui préoccupe
aujourd'hui le plus vivement la chambre. On dit que la principale résolution à la-
quelle soit arrivée la commission est la création d'un ministère spécial pour les
affaires d'Algérie, et les conjectures ne manquent pas sur les combinaisons et les
remaniements auxquels cette création pourrait donner lieu. Nous croyons inutile
d'entretenir le public de bruits d'autant moins sérieux, que rien n'est plus incer-
tain que la formation du ministère dont l'utilité sera débattue à la tribune. L'idée
de faire reposer la responsabilité des affaires de l'Algérie sur la tête d'un homme
spécial, engagé devant l'opinion et devant le parlement auquel il appartiendrait,
est fort spécieuse sans doute, et elle a été accueillie d'abord avec une faveur véri-
table; mais, lorsqu'on passe à la pratique, les objections et les difficultés naissent
en foule. Comment distinguer les attributions du ministère de l'Algérie de celles
du ministère de la guerre? Dans une colonie où l'armée est aussi nombreuse que
la population civile, puisqu'elle compte 100,000 hommes, est-il possible de placer
celte force immense sous une autre direction que celle de son chef naturel? Qui
décidera des expéditions militaires et des plans de campagne? Qui conservera le
droit de présider y l'administration indigène sur les territoires arabes? Qui appré-
ciera en dernier ressort les opérations, l'attitude et la conduite des chefs de corps
TOME I. 'M
846 REVUE. — CHRONIQUE.
chargés de la perception de l'impôt? De qui ces chefs recevront-ils des ordres, et
comment distinguer entre l'administration des territoires indigènes et la direction
des opérations militaires, qui exercent une si grande influence sur le gouvernement
proprement dit? Ce sont là des obstacles sérieux, car on ne parviendrait à les lever
que par un accord à peu près impossible. Nos colonies transatlantiques n'emprun-
taient que quelques milliers d'hommes à l'armée de terre, et pourtant les difficultés
étaient devenues si fréqueutes, qu'on a senti le besoin d'organiser pour ce service
une armée spéciale affectée à la marine, et dont le personnel dépend exclusive-
ment du chef de ce département. Ne faudrait-il pas, à bien plus forte raison, en
venir là lorsqu'il s'agirait d'une armée qui représente le tiers des ressources mili-
taires de la France.
D'ailleurs, n'y aurait-il pas des inconvénients d'un autre ordre à placer en
quelque sorte l'Algérie hors du droit commun de la monarchie par l'institution
permanente d'un ministre spécial ? Ne serait-ce pas recommencer la faute de
l'Angleterre, qui a aussi pour l'Irlande un secrétaire d'état particulier ? Il est hors
de doute que notre naissante colonie ne peut aspirer de longtemps à la plénitude
des droits constitutionnels, et il faut y former une population forte et compacte
avant de l'appeler à la vie politique ; mais n'y aurait-il pas avantage à donner dès
aujourd'hui certaines attributions à divers départements ministériels, en mettant
le gouverneur général en communication directe avec eux? Pourquoi le ministre
de la guerre ne conserverait-il pas la haute direction des affaires militaires en
Algérie, pendant que le ministre des finances et le ministre des travaux publics
demeureraient chargés des concessions de terre, des grands travaux d'utilité géné-
rale nécessaires pour assainir le territoire et lui donner toute sa valeur? Ne serait-
il pas plus utile au présent et à l'avenir de la colonie de subdiviser cette grande
tâche que de la concentrer? Ceci peut faire naître des doutes graves, et l'on con-
çoit la perplexité des meilleurs esprits en face d'un pareil problème.
On croit généralement que M. le duc d'Aumale sera appelé, dans notre nouvelle
France, à une situation éminente. De l'aveu des hommes les plus compétents, ce
prince connaît l'Afrique à fond, et la haute intelligence qu'il a déployée dans l'ad-
ministration de la province de Constantine lui créerait un titre supérieur encore à
celui que peut lui donner sa naissance. La présence d'un fils du roi serait une ga-
rantie pour tous les intérêts civils et exercerait peut-être sur l'esprit des Arabes
une action sensible; mais encore faudrait-il que ces avantages, que nous ne mé-
connaissons pas, ne fussent pas achetés par une infraction évidente aux règles du
gouvernement représentatif et aux intérêts manifestes du pays. On comprend qu'un
prince de la maison royale exerce les fonctions de gouverneur général d'Afrique
sous la responsabilité du ministre de la guerre, dans les conditions où les exerce
aujourd'hui M. le maréchal Bugeaud lui-même, et les principes ne sont pas plus
violés s'il gouverne l'Algérie tout entière que s'il n'en administre qu'une seule
province comme lieutenant général ; mais on ne comprendrait pas assurément
une vice-royauté régie d'après des bases toutes différentes de celles qui président,
au sein du royaume, à la distribution des pouvoirs; et dans un pareil ordre de
choses les difficultés seraient d une telle nature, qu'aucun cabinet prévoyant ne
saurait consentir à les affronter. La discussion des -affaires d'Algérie sera le dernier
débat important de la session, et rien n'empêchera le ministère de fixer les élec-
tions générales à la première quinzaine de juillet.
La chambre n'a porté à la discussion du traité belge qu'une attention distraite.
REVUE. CHRONIQUE. 84 7
La question politique a couvert à ses yeux les vices de la convention, et elle a pré-
féré des stipulations inégales au péril d'une alliance du gouvernement belge avec
l'Allemagne. Nous désirons que la ratification du traité par notre parlement écarte
au moins ce péril ; cependant il règne à cette heure une telle incertitude sur l'issue
de la crise ministérielle où sont engagés nos voisins, qu'il serait difficile de comp-
ter sur l'avenir dans une transaction politique avec la Belgique. Les deux partis
qui formaient l'union en 1829 sont en ce pays dans un tel équilibre, que, lorsqu'ils
ne parviennent pas à s'entendre et à transiger, le gouvernement semble devenir
impossible. Les libéraux sont aussi incapables de porter le poids des affaires en
ayant contre eux les catholiques que ceux-ci en étant obligés de lutter contre les
libéraux : voilà pourquoi l'administration de M. Nothbmb était si utile à la Bel-
gique, et pourquoi sa chute a préparé une crise qui semble sans issue. M. Van de
Weyer a représenté avec moins de bonheur cet équilibre, que la prudence du roi
Léopold s'efforce en vain de maintenir. Espérons pour la jeune monarchie belge
que la dernière chance n'est pas perdue, et que la transaction sera reprise sous
des conditions nouvelles et peut-être avec des hommes nouveaux : il n'y aurait
hors de là qu'impuissance et péril.
Une crise inexplicable partout ailleurs qu'en Espagne est venue ramener sur ce
triste pays toutes les sollicitudes et toutes les pensées. Jamais révolution n'a mieux
justifié le titre d'effet sans cause, jamais on ne s'est joué plus audacieusement de
la morale publique et des lois. L'Espagne entrait enfin en possession de son ave-
nir : le parti modéré, éclairé par l'expérience et grossi par vingt-cinq ans de mal-
heurs publics, était enfin installé aux affaires, essayant de donner pour la première
fois au pays le spectacle du respect de la légalité dans le gouvernement et de la
probité dans l'administration des finances. Si un budget régulier était venu loi
révéler pour la première fois l'étendue de ses charges, il lui avait montré, d'un
autre côté, la grandeur de ses ressources. Les réformes opérées par MM. Mon et
Pidal, après avoir blessé de nombreux intérêts et des habitudes séculaires, étaient
acceptées en silence et ne rencontraient plus de résistances sérieuses. La loi des
ayuntatnientos, qui, quelques anuées auparavant, avait provoqué une révolution,
était appliquée depuis les Pyrénées jusqu'au fond de l'Estramadure, et le réseau
de ces mille souverainetés municipales était brisé devant l'autorité de la loi. Un
système électoral moins complexe et plus sincère allait donner à l'Espagne une
représentation plus vraie de tous ses intérêts. Les deux chambres portaient le dé-
vouement monarchique jusqu'à l'enthousiasme, et la tribune ne retentissait que
de voix conciliatrices. Pendant que le général Narvaez disciplinait l'armée, ren-
dant ainsi à son pays le seul service qu'on pût attendre de lui, ses collègues disci-
plinaient l'administration, et M. Marlinez de la Rosa devenait le lien entre l'auto-
rité militaire et le principe libéral associés enfin pour le bien-être de la Péninsule;
d'importantes négociations étaient engagées avec le saint-siége, qui reconnaissait
la souveraineté d'Isabelle II, et le mariage de la jeune reine restait désormais la
seule question à résoudre.
C'est au sein de cette situation régulière, inconnue à l'Espagne depuis un demi-
siècle, qu'une crise ministérielle se produisit tout à coup il y a quelques semaines.
Lassé de se contraindre devant ses collègues et devant les cortès, le duc de Va-
lence a pris en horreur un régime qui imposait des bornes à ses prodigalités; il
n'a pu comprendre que ses dettes de jeu ne fussent pas aussi sacrées pour l'Espa-
gne que celles du trésor ; et, associant habilement sa querelle personnelle à l'irri-
848 REVUE. CHRONIQUE.
tation de la reine mère, troublée dans ses projets de mariage, il a brisé un cabinet
qui jouissait, au sein des cortès, d'une majorité considérable, et qu'aucun dissen-
timent n'avait mis en désaccord avec la couronne. Sommés de quitter les affaires,
parce qu'il plaisait au duc de Valence de dissoudre le cabinet présidé par lui, les
ministres répondirent, conformément à toutes les règles constitutionnelles, qu'au-
cune difficulté régulière ne s'opposant à leur marche, ils attendraient une desti-
tution. On sait que celle-ci ne tarda pas à les frapper, et l'on se rappelle les né-
gociations qui aboutirent à la formation du cabinet dirigé par M. le marquis de
Miraflorès; mais ce cabinet contenait des hommes trop importants et trop sérieux
pour se prêter complaisamment au rôle subalterne qu'avait entendu lui réserver
le duc de Valence, appuyé par la triste camarilla qui assume en ce moment une
si terrible responsabilité. Après avoir-réduit à un titre purement honorifique les
fonctions de commandant en chef de l'armée conférées au général Narvaez, le nou-
veau ministère reprit avec loyauté l'œuvre constitutionnelle entamée depuis deux
ans. Le congrès, tout en regrettant la retraite des chefs du parti modéré, s'em-
pressa de donner aux hommes honorables appelés à les remplacer un assentiment
décidé. Ce n'était pas là le compte des brouillons qui entendent exploiter l'Espa-
gne et puiser à pleines mains dans ses caisses. Un cabinet appuyé sur la majorité
des cortès, et dont ils restaient exclus , ne pouvait manquer de les avoir bientôt
pour ennemis. Personne ne se trompait depuis trois semaines, à Madrid, sur l'at-
titude que prendrait bientôt le général Narvaez ; mais ce qui a surpris l'Europe,
accoutumée cependant à tout l'imprévu des affaires d'Espagne, c'est l'impudeur
de l'agression unie à la frivolité des motifs, ce sont ces déclamations monarchiques
d'un pouvoir contempteur des lois qui invoque, pour se justifier, des périls imagi-
naires, et ne paraît pas soupçonner ceux dont il va entourer le trône. Le ministère
Narvaez, sorti d'une intrigue, débute par une révolution : il suspend la liberté de
la presse, dissout les cortès sans en avoir obtenu un vote de subsides, et se com-
plète par l'adjonction d'hommes inconnus ou compromis. M. Burgos, trop célèbre
dans l'histoire financière de sa patrie; M. Egaïïa, connu par la violence de ses opi-
nions absolutistes; M. de la Pezuela, jeune officier appartenant au même parti
politique, et dont le seul exploit consiste à avoir insulté en son fauteuil le prési-
dent de la représentation nationale : voilà les collègues choisis par le soldat qui
proclame sa dictature et affiche la prétention de résoudre à lui seul les difficultés
qui pèsent sur l'Espagne. C'est à cette troupe d'écervelés que la reine mère a com-
mis la faute irréparable de livrer la destinée de sa fille.
Effrayée par l'engagement que le duc de Valence lui-même s'était vu contraint
de prendre relativement au mariage de la reine et à l'approbation préalable des
cortès, résolue à poursuivre le projet napolitain, devenu à peu près impossible en
face du mouvement de l'opinion, la reine Christine paraît avoir cédé à la fatale
pensée de substituer, dans cette circonstance décisive, la force matérielle à l'ac-
tion des lois. C'est perdre le dernier prestige qui restât en Espagne à la restaura-
trice de la liberté constitutionnelle, c'est prendre un rôle que la nouvelle situation
de la duchesse de Rianzarès ne comporte plus. D'ailleurs, si, comme tout porte à
le croire, ce coup d'état a été tenté d'abord dans la pensée de favoriser la candida-
ture matrimoniale du comte deTrapani, on peut prévoir qu'il aboutira a une tout
autre conclusion. I.e parti absolutiste est désormais le seul allié possible du mi-
nistère espagnol, et l'on peut croire qu'il saura faire ses conditions. Le mariage
du comte de Montémolin sera nécessairement la première de toutes, et, dans la si-
REVUE. CHRONIQUE. 849
tuation que cette étrange révolution fait à l'Espagne et à la reine Isabelle II, cette
solution paraît, à vrai dire, la seule possible. On n'ignore pas la rage avec laquelle
le général Narvaez accueillait naguère les ouvertures de ce genre, lorsqu'on se
permettait de prononcer devant lui le nom du (ils de don Carlos; mais la reine
Christine a le tarif de ses colères, et il ne s'agira que de quelques millions de
réaux de plus, si elle se résout à l'union de sa fille avec le fils de l'ancien préten-
dant. Quoi qu'il en soit, ce qui se passe au delà des Pyrénées est trop grave, et
touche trop directement les intérêts français pour ne pas exciter notre plus vive
sollicitude. On dit que la question d'Espagne sera bientôt portée à la tribune.
Nous croyons que dans celte affaire le cabinet a autant d'intérêt à s'expliquer que
l'opposition elle-même. Il ne faut pas laisser penser à l'Europe que de telles orgies
politiques trouvent une approbation quelconque parmi nous.
Pendant que l'Espagne voit le pouvoir royal rouvrir de sa propre main devant
elle l'abîme des révolutions, qui semblait près de se fermer, le mouvement déma-
gogique se calme en Suisse, et l'on peut espérer aujourd'hui qu'il ne sortira de
l'assemblée bernoise qu'une révision de la constitution, révision depuis longtemps
reconnue nécessaire. Les nouvelles des États-Unis continuent d'être pacifiques, et
l'Angleterre, moins alarmée de ce côté, se livre, avec une ardeur chaque jour
croissante, à la solution des grands problèmes économiques auxquels sont atta-
chées ses destinées. Sir Robert Peel vient de remporter une seconde victoire non
moins décisive que la première. Il s'agit maintenant d'appliquer les lois nouvelles
pour écarter la famine dont le spectre se dresse déjà en Irlande. Le bill de la
fièvre, les divers bills de travaux publics déjà volés, le bill de coercition que les
communes vont discuter, seront de bien faibles palliatifs, et si de promptes me-
sures administratives, combinées aVec des charités abondantes, ne viennent pas
soulager une détresse toujours croissante, on peut appréhender et les crimes les
plus horribles et le spectacle le plus hideux. Sir Robert est trop justifié par les
faits, et son honneur politique est à couvert; quant à sa longévité ministérielle, il
semble lui-même en faire bon marché, et ce n'est pas en effet lorsqu'on n'a plus
dans le parlement que cent douze amis politiques , qu'il est possible d'espérer
une longue carrière. Lord John Russell est prochainement inévitable.
Calme et prospère, appuyée sur un gouvernement auquel elle peut avoir des
griefs à reprocher, mais qui est profondément national par son principe même, la
France écoute avec émotion, mais sans alarme, le bruit lointain de la tempête qui
ébranle les vieilles monarchies, si superbes naguère et aujourd'hui si inquiètes.
Elle s'afflige de la déconsidération qui les atteint dans l'estime des peuples; elle
s'étonne et s'afflige aussi lorsqu'elle voit le chef du catholicisme conduit, par les
intérêts chaque jour plus menacés de sa souveraineté temporelle, à faire cause
commune avec les forts contre les faibles, avec les égorgeurs deTarnow contre leurs
victimes. Il est à craindre que ce bref, dicté par le ministre d'Autriche au gou-
vernement romain, n'arrête l'élan généreux qui entraînait le clergé français vers
la Pologne opprimée. Déjà les plus éminenls prélats avaient donné le signal de
cette croisade de prières et de charité. Nous espérons, pour l'honneur du sacer-
doce catholique, qu'elle continuera, et que cette persistance même sera pour la
cour romaine un grave enseignement, qui lui profilera dans l'avenir.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
Pages.
SAINTE-BEUVE.— Un Dernier mot sur Benjamin Constant. 5
ALFRED DE MUSSET. — Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. — Proverbe. 17
SAINT-RENÉ TAILLANDIER. -Situation politique de l'Allemagne en 1845.—
II. — Le Parti constitutionnel en Prusse, Frédéric-Guillaume IV, le prince de
Metternich. 37
F. DE LAGÉNEVAIS. — Un Humoriste en Orient. — Eothen. 59
LÉON FAUCHER. — De la Crise ministérielle en Angleterre. 77
CT* MATHIEU DE LA REDORTE. —De la Convention du 29 mai 1845. — Notre
commerce est-il replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon ? 89
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 114
Mme CHARLES REYBAUD. — Les Anciens Couvents de Paris. - Premier récit. — Le
Cadet de Colobrières. — Dernière partie. 125
LERMINIER. — De la Critique philosophique. — I. — Mélanges philosophiques et
religieux, de M. Bordas-Demoulih. — II. — Les Evangiles, de M. F. Lamennais. 145
CH. GALUSK.Y. —Critiques et Historiens modernes de l'Allemagne. — I. — Guil-
laume de Schlegel. 159
LÉON GOZLAN. — Le Château Bouret. 191
E. EGGER. — Études sur l'antiquité. — Aristarque. 205
****. — L'Allemagne du présent. — Lettres à M. le prince de Metternich. 225
THÉOPHILE GAUTIER. — Le Club des Huchichins. 248
SAINTE-BEUVE. — Académie française. — Réception de M. le comte Alfred de
Vigny, Discours de M. le comte Mole. 260
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 270
GUSTAVE D'ALAUX. — L'Aragon pendant la guerre civile. 281
EMILE SAISSET. — De la Philosophie allemande. — Des Derniers travaux sur Kant,
Ficbte, Schelling et Hegel. 511
PHILARÈTE CHASLES. — Documents nouveaux sur Olivier Cromwell. — Cromwell
homme de guerre et chef de parti. — Seconde partie. 546
832 TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
A. DE QUATREFAGES. — Souvenirs d'un naturaliste. — Les Côtes de Sicile. —
II. — Le Golve de Castcllaiumare, Santo-Vito. 377
LÉON FAUCHER. — La Ligue en 1846. 393
EMILE AUGIER. — Pastorales, Poésies. 407
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 412
****. — L'Allemagne du présent. — Lettres ;i M. le prince de Metternich. — II. —
Stuttgart. 421
EUGÈNE DESPOIS. — Le Roman d'autrefois. — Mademoiselle de Scudéry. 439
A. AUDIGANNE. — De l'Agitation industrielle*"et de l'Organisation du travail. 460
SAINT-RENÉ TAILLANDIER. — Delà Comédie politique en Allemagne (les Couches
politiques, de M. Prdtz). 488
PHILARÈTE CHASLES. — Documents nouveaux sur Olivier Cromwell. — III. —
Cromwell chef de la république d'Angleterre. — Dernière partie. 508
LOUIS REYBAUD. — De la Marine de la France en 1846. 535
THÉOPHILE GAUTIER. — La Fausse Conversion, ou Bon Sang ne peut mentir, >—
proverbe. 551
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 571
NTSARD. — Fénelon, ses Écrits politiques, religieux et littéraires. 581
ALPHONSE ESQUIROS. — Les Enfants trouvés. — Des Derniers travaux sur îa ques-
tion. — D'une Réforme prochaine dans l'administration des enfants trouvés. 612
CHARLES LOUANDRE. — La Bibliothèque royale et les Bibliothèques publiques. 640
CHARLES COQUELIN. — Du Commerce intérieur de la France en 1846. 661
SAINTE-BEUVE. — Historiens modernes de la France. — VI. — M. Mignet. 679
CYPRIEN ROBERT. — La Conjuration du Panslavisme et l'Insurrection polonaise. 693
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 710
LERMINIER. — Du Pamphlet. — I. — Entretiens de village, les Pamphlets de M. de
Cormenin. — II. — Le Prêtre, etc ; — le Peuple, de M. Michelet. 717
A. COCHUT. — Études sur les Économistes. — II. — Malthus. . 738
ALEXIS DE VALON. — La Décima Corrida de Toros. 764
A. DE LA TOUR DU PIN. — Des Dernières opérations de l'armée d'Afrique. 782
****. — L'Allemagne du présent. —Lettres à M. le prince de Metternich. — Heidelberg
et Francfort-sur-Mein. 797
SAINTE-BEUVE. — Académie française. — Réception de M. Vitet. 815
A. BRIZEUX. — Lieds bretons. 822
H. W. — Revue musicale. 830
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. . 840
FIN DE LA TABLE.
-
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